Puerto de Lesba, Potes, Picos de Europa, Cantabria.
Photo : T. Guinhut.
Yasunari Kawabata :
des Pissenlits aux Premières neiges
sur le Mont Fuji.
Yasunari Kawabata : Première neige sur le mont Fuji,
traduit du japonais par Cécile Sakai, Albin Michel, 2014, 176 p, 16 €.
Yasunari Kawabata : Les Pissenlits, traduit du japonais par Hélène Morita,
Albin Michel, 2012, 252 p, 18 €.
Parmi l’exposition « Le Japon au fil des saisons », au Musée Cernushi, parmi paravents et kakemonos de feuillages, d’insectes, d’oiseaux et de fleurs, auprès d’un mont Fuji peint par Tani Bunchô, j’ai repensé à Kawabata. Nous croyions tout savoir de ce dernier, avec une dizaine de titres traduits en France, parmi lesquels les inoubliables Kyôto et Pays de neige. Ou ces Belles endormies qui fascinent l’éros subtil et la pulsion contemplative du lecteur, et dans lesquelles la quête du beau côtoie la conscience tragique de la finitude et de la mort. L’atmosphère de ses romans est toujours singulièrement raffinée, d’une grande finesse psychologique, d’une esthétique précieuse et menacée. Ce que l’on retrouve tout autant dans un recueil de nouvelles inédites à l’ombre du mont Fuji que parmi un roman inachevé au parfum de pissenlits.
Pour qui aurait la malchance de ne pas connaître Kawabata, ce recueil de six nouvelles inédites, titré Première neige sur le mont Fuji, est une parfaite introduction à son univers. Car sa réputation de délicatesse n’est pas usurpée.
Ce sont surtout les circonstances dramatiques de la vie qui, à demi-mots, sont moins dites que suggérées : un couple se retrouve après plusieurs années, une guerre, un autre mariage, lorsque nostalgie incurable et avenir en suspens frémissent à la vue de la « première neige », métaphore du temps qui passe. De même, dans « Une rangée d’arbres », les « ginkgos » se séparent entre arbres nus et feuillus, pour cristalliser, d’une manière presque proustienne, une symbolique temporelle et métaphysique. Ainsi, « La jeune fille et son odeur » prennent toute leur valeur devant la tombe des ancêtres…
L'on soupçonne des présences fantomatiques, lors du retour en « Terre natale », à mi-chemin du souvenir et de l’oubli. Ou lorsque les « Gouttes de pluie » couvrent « la discussion que les parents menaient à voix feutrée ». Comme quoi la communication entre les êtres, entre les êtres et les lieux, est au cœur de ce recueil…
Ce qui compte chez Kawabata, à l’instar de Mozart ou les silences entre et après les notes sont encore du Mozart, ce sont moins les dialogues que leurs silences, leurs sens devinés, à l’image de la lueur de la « Première neige sur le Fuji ». Plus tragique, dans « En silence », l’écrivain « Ômiya Akifusa ne prononce plus le moindre mot », ni n’écrit. Lors d’un entretien prodigue en questions, le narrateur doit se résigner : « Le silence était mon interlocuteur ». La paralysie du vieillard n’explique pas tout. Comme si demeurait une volonté d’aphasie littéraire alors que l’écriture a perdu « toute sa puissance ». Ce qui n’est en rien le cas pour ce bouquet parfumé de nouvelles, venue des années cinquante du maître japonais.
Les mêmes qualités de discrètes intensités se retrouvent dans Les Pissenlits, cet inédit inachevé -faut-il dire hélas ?- conformément à une esthétique récurrente. Près de la mer, à Ikuta, la floraison des pissenlits et le son d’une cloche paraissent pouvoir guérir les hôtes de « l’asile de fous » ; là où Ineko souffre d’une mystérieuse « cécité sporadique devant le corps humain ». Lorsque la mère de la jeune fille et son fiancé Hisano la quittent, leurs interrogations s’échangent, leurs mondes intérieurs se déploient, par petites touches, réminiscences et confessions intimes. Le souvenir de la mort du père, ancien officier de la guerre du Pacifique tombé d’une falaise, fonde peut-être la scène primitive du handicap. Refuse-t-elle de voir une partie de sa vie quand disparait pendant l’acte amoure le corps de son amant ? Maladie psychologique ou irruption du surnaturel dans un réel fragile, qui sait, non loin du monde imaginé par Kôbô Abé… C’est avec une tendresse infinie que Kawabata peint ses personnages, dialoguant dans une auberge jusque tard dans la nuit. Nous sommes conviés en un univers tout de sensibilité : un arbre « pleure » pour les fous, le jeune insiste pour épouser son aimée et devenir son thérapeute. Mais aussi de « démons intérieurs » lorsque le psychiatre voit poindre des « temps démoniaques »…
En ce huis-clos poignant où le dialogue est à la fois anecdotique, psychologique, onirique, voire métaphysique, si, parfois, l’échange paraît tourner en rond, c’est pour exprimer les plus infimes nuances des émotions. La connaissance de l’autre, jusqu’au mystère de sa disparition, est ici sondée, quoique avec le soupçon qu’une part en reste à jamais inconnaissable. Au-delà, les oiseaux, les fleurs sont de purs signes difficilement déchiffrables. Lorsqu’un arc-en-ciel apparait au moment de l’étreinte remémorée, l’étrange et beau roman s’éteint, à la frange du réalisme et du fantastique.
Il est permis de rêver à la suite fabuleuse que ne désirait peut-être pas écrire le maître japonais lorsqu’il s’est donné la mort en 1972… Ou de la trouver peinte parmi les jaunes pétales et les aériennes ombelles des pissenlits peints sur un kimono. Comme lorsque dans Tristesse et beauté,[1] Otoko « avait représenté des fleurs estivales mais d’une manière si audacieusement abstraite qu’on ne pût croire que ce fut elle qui les eût dessinées. Cela ressemblait à des volubilis, mais c’étaient en fait des fleurs imaginaires qui se coloraient de nuances variées conformes au goût du jour. Le tout donnait une impression de jeunesse et de fraîcheur. Otoko avait dû dessiner ces fleurs à l’époque où Keiko et elle étaient inséparables ».
Thierry Guinhut
À partir d’articles parus dans Le Matricule des anges, mars 2012 et octobre 2014
Marais de la Groie, Les Portes-en-Ré, Charente-Maritime.
Photo : T. Guinhut.
Requiem pour la liberté d’expression :
De la censure,
entre Milton et Darnton,
Charlie & Zemmour.
Charlie Hebdo, Eric Zemmour, Michel Houellebecq, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélanchon, Anne Onyme, Salman Rushdie sont les garants de notre liberté d’expression. Ces joyeux et tristes sires ne rencontrent certes pas forcément l’assentiment de tous, y compris de l’auteur de ces lignes, mais quelques soient leurs vérités et leurs erreurs, ils restent une espèce à préserver devant les ciseaux et les kalachnikovs de la censure. Censures qui peuvent être le fait de nos propres médias, de nos propres juges, de notre Etat,voire des individus et des associations maniant la cancel culture et ses annulations idéologiques, ou de l’autocensure que nous nous imposons à corps défendant, devant celle mortelle de l’Islam obscurantiste. Pour éclairer l’ombre de notre contemporain, ne faut-il pas recourir à deux livres fondamentaux : l’Areopagitica de Milton et le De la Censure de Robert Darnton, et ainsi mieux interroger la chronique d’une République vermoulue et menacée, autant de l’intérieur que de l’extérieur.
Milton, fondateur de la liberté de la presse
Un préalable indispensable à notre culture libérale et des Lumières fut écrit en 1644 par Milton : l’Areopagitica ou liberté d’imprimer sans autorisation ni censure. Le philosophe sait que les livres sont « aussi vifs, aussi puissamment féconds que les dents du Dragon de la fable : avec un champ ainsi tout ensemencé peut-être en jailliront des guerriers en armes. Toutefois réfléchissons aussi que si l’on opère sans circonspection, autant, presque, tuer un Homme que tuer un bon livre ». Ce père du libéralisme politique et précurseur des Lumières réclamait à l’acmé de son essai : « Par-dessus toutes autres libertés, donnez-moi celle de connaître, de m’exprimer, de discuter librement selon ma conscience[1] ». Phrase que reprendront à leur manière les grands classiques du libéralisme, de Voltaire à Tocqueville, en passant par Benjamin Constant…
En ce sens, la censure viole le droit naturel à la liberté d’expression. Si cette dernière s’arrête là ou commence l’injonction publique à la violence et au meurtre, elle s’étend de la Déclaration universelle des droits de l’homme au premier amendement à la Constitution américaine. Rappelons à cet effet la loi française du 29 juillet 1881 sur la liberté d’expression, qui régit l’imprimerie, la librairie et la liberté de la presse, et stipule en son article premier que « la librairie et l’imprimerie sont libres. » En d’autres termes la liberté d’expression va jusqu’à englober celle de dire le faux, le scandaleux, l’inacceptable… Celui qui accepte d’entendre les erreurs, les offenses et les billevesées de l’autre, permet que l’autre accepte la liberté d’émettre ce que l’un pense être, peut-être à tort, judicieux.
Charlie Hebdocontre les religions
Combien l’humour, même graveleux, indigne, reste une assurance contre la certitude des pisse-froids, puritains et fanatiques de tous bords ! Que ces derniers apprennent à le supporter, à rire malgré eux ! Si nous ne pouvons que pleurer les crayons de la liberté fauchés par le terrorisme islamiste, si nous ne dénions pas un instant le droit indéfectible de la satire, n’en oublions pas que le rire rabelaisien, grossier et à l’emporte-pièce de Charlie Hebdo, si fier de sa liberté d’expression caricaturale, n’en réclamait pas moins d’interdire le Front National, que leur amalgame, dans leurs charges tous azimuts contre les religions, n’en mettaient pas moins ces dernières toutes sur le même plan, alors qu’il est indéniable qu’elles n’ont pas toutes les mêmes qualités de tolérance, de paix et de civilisation[2]. Les Chrétiens ne se précipitent pas pour assassiner une poignée de dessinateurs ou de cinéastes (comme Théo Van Gogh en 2004 aux Pays-Bas) aux cris de « Christ Roi », ni les Juifs aux cris de « Moïse vaincra » ! On se demande par ailleurs si un tel attentat, au lieu de frapper Charlie Hebdo, avait frappé Minute ou La Croix, eût un tel retentissement nécessaire…
Quelle que soit la teneur du blasphème, à l’occasion d’un coup de feutre ridiculisant Mahomet, ce chef d’accusation n’a pas un instant à être reconnu par quelque institution, association, Etat que ce soit ; à l’encontre par exemple de la Turquie ou du Pakistan, semi-théocraties de sinistre réputation. Hélas, le parlement français a voté une résolution en faveur de la reconnaissance d’un autre sinistre lieu, la Palestine, lieu terroriste s’il en est, qui n’a heureusement pas abouti, alors que l’antisémitisme, y-compris français, ne cesse de vilipender l’Etat d’Israël, rare démocratie libérale du Proche-Orient. Ce qui n’est pas sans contribuer, outre l’insécurité chronique, au départ de 7000 Juifs français, en 2014, vers Israël. La France, comme à peu près déjà la Suède, pour les mêmes raisons islamiques, serait-elle en passe de devenir « Juderein », c’est-à-dire sans Juifs, pour n’avoir pas su les protéger de l’intolérable ? Attentats, exactions ; bien plus que le blasphème contre ces derniers.
Nous occidentaux, élevés au lait de Voltaire et des Lumières, du pardon du Christ et des sciences de l’interprétation du Judaïsme, nous avons, en notre tolérance béate, financé une pléthorique immigration arabo-musulmane, laissé le Quatar acheter le football, financer les banlieues, des imams prêcher à tort et à travers, nous avons toléré deux mille mosquées en France et autres associations culturelles musulmanes, qui n’étudient guère Les mille et une nuits[3], ni Al Fârâbî commentant ainsi Platon : « Puis il rechercha dans un de ses livres si l’homme doit ou non préférer la sécurité et la vie accompagnée de l’ignorance, un mode de vie bas et de mauvaises actions[4] ». Ces mosquées et associations qui ânonnent plutôt le Coran et les Hadiths, textes mortifères s’il en est. Nous n’avons pas su séparer le bon grain de l’ivraie, le Musulman adepte d’une religion intime, républicaine et réformée, du Musulman qui applique à la lettre les surabondantes injonctions coraniques et des hadiths au djihad et au meurtre des Juifs, Chrétiens, Athées, Apostats, Homosexuels, Femmes et autres individus libres. Car la vie du prophète Mahomet est profuse en assassinats d’opposants ; et en particulier d’un poète satirique qui le contestait, occurrence significative de la censure assassine en l’origine d’une religion totalitaire, incompatible avec la liberté d’expression occidentale. Ce que ne se privent pas de dénoncer des essayistes et des philosophes musulmans, comme Ibn Warraq, dans son Pourquoi je ne suis pas musulman[5]…
Pensez-vous que les caricatures contre l’Islam soient la seule motivation d’une frange de terroristes ? Oubliez-vous que les Chrétiens du Nigéria n’ont pas l’excuse du blasphème contre un prophète pour se faire massacrer par Boko Haram, que Malala ne voulait qu’étudier avant d’être outrageusement blessée au Pakistan ? Laïcaphobie et christianophobie meurtrières n’ont qu’un motif : la racine totalitaire de l’Islam. Qui ne supporte évidemment pas les interventions militaires françaises (peut-être inutiles d’ailleurs) au Mali, en Centrafrique, en Irak… De facto, l’Islam - pas tous les Musulmans, faut-il le répéter ? - est consubstantiellement, une censure.
Quant aux « contenus islamophobes » qui devraient être « signalés » au gouvernement, faut-il en déduire que toute critique argumentée, fondée sur les textes du Coran et autres publications voisines, doive être soumise à la censure d’Etat ? Non seulement la liberté de la presse et du net serait alors bafoué, mais il s’agit là d’un déni d’intelligence ! Saurons-nous séparer les réelles incitations à la violence de la critique raisonnée ? Est-ce par ailleurs trop demander que d’enjoindre l’Islam à se réformer, comme le réclament d’ailleurs bien des Arabes, d’abandonner ses versets et commandements mortifères et sexistes, comme l’ont fait les Chrétiens et les Juifs au sujet des bien plus rares occurrences semblables que l’on trouve au détour du Deutéronome et du Lévitique ?
La seule justification de la censure ne se trouve-t-elle pas dans la loi lorsqu’elle pénalise la diffamation ainsi que l’incitation à la violence, comme lorsque des rappeurs furent condamnés pour avoir appelé en leurs chansons à tuer des « flics ».De plus, l'article 421-2-5 du Code pénal dispose que « le fait de provoquer directement à des actes de terrorisme ou de faire publiquement l'apologie de ces actes est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 75 000 € d'amende », et précise que « les peines sont portées à sept ans d'emprisonnement et à 100 000 € d'amende lorsque les faits ont été commis en utilisant un service de communication au public en ligne ». Hélas, à ce dernier compte, alors qu’une apologie ne soit pas en soi un acte criminel, il faut craindre que les tribunaux des banlieues chariaisées soient aussitôt encombrés et pris d’assaut… L’infraction pénale caractérisée par « l’association criminelle en relation avec une entreprise terroriste » est déjà conceptuellement assez floue pour que l’on risque d’inculper quelqu’un qui n’est que susceptible d’agir sans avoir agi, quoiqu’il soit difficile de contester qu’en la matière il soit nécessaire de prévenir plutôt que de guérir l’inguérissable. N’omettons pas de craindre que l’on n’y surajoute de nouvelles et orwelliennes surveillances bridant la liberté et la confidentialité du citoyen non criminel sur le net[6].
Hélas, le seul fait que l’on puisse, par le biais d’associations, porter plainte, voire aboutir à une condamnation pénale, pour incitation à la haine en fonction de la religion, du sexe, de l’ethnie, de l’orientation sexuelle ou du handicap, malgré les intentions louables, laisse à la porte ouverte à la censure ; donc ferme de fait le bec à la liberté d’expression. Or la haine est peut-être un sentiment moralement condamnable, un vice, mais pas un acte, pas un crime. Où ira-t-on si l’on peut faire condamner quelqu’un au motif qu’il vous offense par des mots, des images, dont la plus immense majorité ne leur est, qui plus est, pas personnellement adressée... L’Etat n’a pas vocation à criminaliser les mots, les images, sinon il est le complice des tyrannies, s’il n’en est pas déjà une.
À cet égard, les lois Pleven, Gayssot, Taubira contribuent à rogner en France, patrie des droits de l’homme, la liberté d’expression. En 1972, la loi Pleven, qui se veut antiraciste, réprime « la provocation à la discrimination, à la haine ou la violence », assimilant mots et intentions à la violence en actes. En 1990, la loi Gayssot interdit le négationnisme des « crimes contre l’humanité », tout en ne s’appliquant qu’aux crimes du nazisme, et non à ceux du communisme et de l’Islam. Retouchée en 2010 et 2011, elle condamne la négation des génocides reconnus par la loi, comme le celui des Arméniens. En 2001, la loi Taubira, intime aux programmes scolaires et de recherche le devoir d’accorder « à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent », s’agissant de l’Amérique, de l’Afrique et des Caraïbes, en passant sous silence les autres occurrences de l’esclavage. Interventions intempestives de l’Etat dans la discipline des historiens, dans le langage, confusion de l’expression de sentiments et de pensées, quoique stupides, infondées et insultantes, avec des crimes, la loi française n’épargne pas ses intrusions parmi le champ de la liberté d’expression[7]. Y compris s’il s’agit de faire l’apologie du cannabis, certes désastreux, y compris lorsque que le syndicalement et politiquement corrects taisent le débat sur le monopole indu de la sécurité Sociale…
Ainsi la déjà citée loi Gayssot (du nom d’un député communiste)du 13 juillet 1990,permet-elle également de « réprimer tout propos raciste, antisémite ou xénophobe » :« toute discrimination fondée sur l'appartenance ou la non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion est interdite ». Nous sommes évidemment consternés d’entendre des propos anti-juifs ou anti-arabes, résultats de préjugés ineptes et de généralisations infâmes. Mais combien de propos de comptoir faudrait-il condamner et ainsi encombrer nos tribunaux qui ont mieux à faire ? Il est évident alors qu’à gauche (et à droite, terrorisée par les diktats moralisants de la bonne conscience morale de gauche) l’on vise d’abord les personnalités politiques et médiatiques en vue qui doivent se poser un bâillon mental sur le cerveau dès lors qu’une constatation réaliste, qu’une analyse ou proposition frôle l’aire de l’immigration en nos douces banlieues. D’autant que le terrain de chasse d’associations subventionnées dont c’est le fond de pouvoir et de commerce (et qui évitent de s’attaquer au racisme anti-blanc et de faire siennes les préoccupations féministes et humanistes de Ni Putes ni Soumises) est tout tracé. Ainsi la Licra ou SOS Racisme deviennent, malgré leurs premières et honorables indignations, de nouveaux inquisiteurs. L’enfer -le sait-on ?- est pavé des meilleures intentions. Ces princes de la moralité, plus virulents qu’un clergé qu’ils ont évincé (tout en évitant de s’attaquer aux vitupérations des imams) veillent avec leurs affidés nombreux sur chaque demi-mot énoncé par les représentants politiques et autres journalistes.
Eric Zemmour et le suicide de la liberté
Il est loisible de ne pas apprécier le personnage d’Eric Zemmour et ses idées nettement réactionnaires et colbertistes, mais il est également le garant de nos libertés en perdition. Sa condamnation au nom de l’antiracisme fut une honte, le suicide de la liberté. Mais, au-delà du fusible qu’il représente, nombre d’opinions et analyses présupposées incorrectes sont la cible de l’ostracisme des associations, des juges, du et des pouvoirs. A l’occasion de la montée controversée de l’Islam, les ciseaux infâmes de la censure sont-ils de retour ? Que fait Amnesty International en ne dénonçant pas la France comme un pays attentatoire à la liberté d'expression ? Que penser de la récente décision d’i-Télé d’obtempérer à l’injonction du Parti Socialiste qui demanda la tête médiatique d’Eric Zemmour ? Légitime droit d’une chaîne privée à licencier qui ne lui convient pas, ou chasse aux sorcières, maccarthysme socialiste ?
En effet, Eric Zemmour eut l’impertinence sur Canal Plus, le 6 mars 2010, de prononcer les phrases suivantes : « Mais pourquoi on est contrôlé 17 fois? Pourquoi ? Parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c'est comme ça, c'est un fait ». Les employeurs « ont le droit » de refuser ces derniers. Il fut depuis condamné à verser 2000 euros d'amende pour « provocation à la discrimination raciale ». Vérité bâillonnée, selon les uns, déplorable racisme selon les autres. Certes, le chroniqueur doit sa condamnation à ce qui serait une incitation à la discrimination à l’embauche. Prenons-la plutôt pour une revendication de la liberté de choisir, même si des critères de couleur de peau et d’origine culturelle sont a priori ridicules, sans compter que l’on consentirait ainsi à se priver d’une éventuelle compétence… Mais au pays des bonnes intentions se propagent les faits têtus.
L’on sait en effet que les délinquants originaires de l’Afrique du nord sont environ 70% des détenus de nos prisons françaises[8]. Ce qui ne contrarie pas bien sûr le fait avéré qu’une énorme majorité de descendants de cette aire géographique soit respectueuse des lois, et de plus excédée par les comportements inacceptables de leurs coreligionnaires. Un rapport du Sénat de 2008 ne dit pas autre chose[9]. Cette sur-délinquance, niée, minimisée, pour des raisons de mansuétude discriminative, doit être étudiée avec réalisme, mais aussi modestie, devant la complexité des phénomènes que nous avons, il faut l’avouer, bien du mal à percevoir avec objectivité, complétude et nuances.
Certes on arguera non sans raisons des difficultés économiques et de la discrimination à l’emploi dont peuvent être victimes ces nouveaux arrivants. Mais s’ils sont de la 2° ou 3° génération ? Le bon sens doit remarquer que les immigrés d’origine chinoise ou portugaise n’ont pas le même profil. Sont-ils alors délinquants parce que génétiquement noirs ou Arabes ? Non, bien sûr. Il faut chercher alors dans des explications culturelles, liées à Islam et aux ethnies, ce qu’approcha le sociologue Hugues Lagrange[10] : l’autoritarisme paternel, le code d’honneur machiste imposé au garçon, le mépris du compromis, le fatalisme déresponsabilisant, le peu de liberté féminine sont à la racine du comportement délinquant, même s’il faut se garder des généralisations abusives. Il faut aussi interroger du côté du manque de personnel judiciaire[11] et de saines prisons. Que l’on sache, prévention, éducation et juste répression vont de pair. A moins de la trop française culture de l’excuse qui n’ose réprimer et reste victime du syndrome de Jean Valjean, ce héros hugolien qui vole parce que pauvre et affamé. Outre que nos jeunes voleurs volent plus de consoles de jeu que des miches de pain et que nos dealers de drogues se font quelques milliers d’euros en quelques heures, nous voilà loin d’une conception romantique du délinquant forcément victime des conditions économiques et du capitalisme bien entendu oppresseur. Ce qui permet à la pensée rose et marxiste de s’acoquiner avec ceux qui, croient-ils, sont leurs alliés naturels. Varlam Chalamov[12], qui connaissait fort bien les prisonniers de droit commun, puisqu’ils étaient ses gardiens et tortionnaires au goulag, a battu en brèche ce cliché. Le délinquant est rarement une victime : il fait des victimes, y compris économiques.
Reste que les statistiques ethniques sont interdites. Préfère-ton les rumeurs indémontrables, les allégations à l’emporte-pièce ? Certes, les origines métissées et le défilement des générations risqueraient de les rendre illisibles, mais elles pourraient être, non un outil de discrimination négative, mais un savoir qui, appuyé par les connaissances des historiens, des sociologues, ethnologues et criminologues, un outil de pensée et de remédiation fort pragmatique. S’il s’agit de conspuer en bloc les Roms ou les Maliens, la démarche est en effet moralement condamnable (ce qui ne signifie pas pénalement). Mais la connaissance statistique doit être au service de la connaissance des causes particulières et culturelles de la délinquance, de façon à penser autant la prévention que la répression de manière ciblée, au service donc de tous, y compris de ces populations d’origines diverses qui sont aussi les premières à souffrir des affronts répétés aux lois et aux populations. Pire, faute d’analyser, de comprendre et d’envisager des remédiations adaptées, les préjugés vont bon train, entre angélisation et diabolisation des immigrés. La voix du Front National et de Marine Le Pen devient hélas alors la seule à peu-près audible sur ces questions. A force de s’interdire de penser avec sérénité, il ne reste plus place que pour les éructations, les arguments creux, la démagogie et ce populisme vulgaire, ce que les Grecs appelaient l’ochlocratie, le gouvernement par la populace…
Comme en un écho d’Eric Zemmour, lundi 4 avril 2011, à Nantes, Claude Guéant, ministre de l’Intérieur, a expliqué qu’il y avait « très peu de musulmans en France » en 1905 et qu’aujourd’hui, « on estime qu’il y a à peu près 5 ou 6 millions de musulmans en France ». Il ajouta : « C’est vrai que l’accroissement du nombre des fidèles de cette religion, un certain nombre de comportements, posent problème » (…) « Je dirais tout simplement qu’il n’y a aucune raison pour que la République accorde à une religion particulière plus de droits qu’elle n’en a accordés en 1905 à des religions qui étaient anciennement ancrées dans notre pays » (…) « il est clair que les prières dans les rues choquent un certain nombre de concitoyens. » On peut encore une fois ne pas apprécier l’homme, sa pensée. Plutôt que de s’offusquer et de crier à la discrimination et au racisme, pourquoi ne pas contre-argumenter, pourquoi se voiler la face (on aura compris la volontaire allusion) devant de réels problèmes et des propos somme toute raisonnables et, espérons-le, préalables à un assainissement des mœurs profitables à tous, et non, comme le fantasme en court parfois, à un rejet des immigrés à la mer aussi stupide qu’inhumain.
La censure étatique n’est aujourd’hui que la résultante logique d’une intimidante censure d’un consensus politique, social et intellectuel (donc forcément pseudo-intellectuel), des associations et d’un politiquement correct niveleur intégré au plus profond de la bonne conscience de nombre d’entre nous ; qui trouvent en Eric Zemmour un bouc émissaire d’autant plus révélateur qu’avec les centaines de milliers d’exemplaires vendus de son Suicide français[13] il focalise une sourde envie. Une fois de plus, ce sont le bon et le bien collectifs, après et dans la logique du fascisme et du communisme, aujourd’hui roses et verts, socialisants et écologiques, qui sont à l’origine de cette censure qui avance masquée. Comme une sorte de Big Brother intériorisé, l’oreiller de plume et de plomb qui endort notre pensée critique s’infiltre en tant de domaines, au risque de nous empêcher de penser notre contemporain et donc de remédier à ses dysfonctionnements.
Quoique l’on pense de l’argumentation erratique et fourvoyée d’Eric Zemmour en son Suicide français, plutôt que de se contenter de polémiquer -non sans raison d’ailleurs- sur sa vision du régime de Pétain qui aurait contribué selon lui à sauver des Juifs, ne vaut-il pas mieux pointer sa nostalgie rétrograde qui inclue de Gaulle et Georges Marchais en une sorte de paradis perdu ? Si d’une manière trop souvent maladroite le polémiste dénonce l’immigration et la gestion pour le moins discutable des gouvernements successifs, on en oublie son antilibéralisme désastreux, tant dans le domaine des mœurs que de l’économie.
Deux poids et deux mesures de la presse et de l’opinion
Alors que Charlie Hebdo fit une de ces couvertures en affublant impunément Christiane Taubira, Garde des sceaux, donc ministre de la Justice, d’un corps de singe, une internaute fut condamnée pour avoir sur Facebook pratiqué le même genre de délicate attention : hélas, cette dame était encartée au Front National, alors que les caricaturistes sont de mordants libertaires d’extrême-gauche. Non, il n’y a pas deux poids, deux mesures, vous dit-on ! Défendons haut le crayon le blasphème de ce même Charlie Hebdo montrant Mahomet sodomisé par le Pape, lui-même par un rabbin, et par une croix et un chandelier à six branches ; et condamnons Christine Tasin pour avoir proclamé -à l’occasion d’une manifestation contre un abattoir de l’Aïd- que « L’Islam est une saloperie » : elle fut en effet d’abord condamnée par le tribunal de Belfort à 3000 € d’amende, quoique relaxée en appel, pour « injure et provocation à la haine raciale ». Ce qui montre encore une fois la confusion pénale entre les actes et les mots. Non, il n’y a pas deux poids, deux mesures, vous dit-on ! Y compris si le grotesque Dieudonné antisémite est interdit de spectacle alors que Charlie Hebdo est plus largement antireligieux. Y compris lorsque les Femen furent relaxées pour la dégradation d’une cloche de Notre-Dame de Paris et que deux épouses de gendarmes, furent, en l’île de Mayotte, condamnées à neuf mois de prison, dont six avec sursis, pour avoir profané une mosquée en déposant une tête de porc. Alors que tant d’églises françaises sont profanées : autels couverts d’excréments, statues brisées… Y compris lorsque l’on appellerait volontiers à censurer Eric Zemmour, tout en sanctifiant nos dessinateurs. Y compris lorsqu’une manifestation de soutien national au journal satirique, donc à la liberté d’expression, dénie le droit au Front National et à Marine le Pen d’en être. Quoique nous pensions de ces derniers[14], la liberté d’expression n’est pas négociable selon les expressions.
Les choix de l’information ne sont pas innocents. Gageons que l’indignation contre les terroristes islamistes fusillant cinq dessinateurs de Charlie Hebdo n’atteint pas le même retentissement que celle qui devrait s’élever lorsque des policiers ainsi que quatre otages juifs ont également été mitraillés lors de l’attentat contre une supérette kascher. Alors que les agressions antisémites, en particulier dans le XIXème arrondissement de Paris sont monnaie courante… Sans compter que les hurlements de joie pro-terroristes qui embrasent les quartiers nord de Marseille et autres banlieues ne seront guère stigmatisés. Sans compter les élèves qui contestèrent et raillèrent la minute de silence organisée dans des établissements scolaires. Ne soyons pas surpris par ailleurs qu’un tel massacre sur le sol parisien fasse mille fois plus de bruit que le génocide des Chrétiens en cours[15] de par le monde. Ainsi le cri d’alarme grotesque contre l’islamophobie a-t-il une presse qui laisse dans l’ombre judéophobie et christianophobie autrement meurtrières…
Les tirs d’Israël sur la bande de Gaza font les gros titres, ceux des Gazaouis au mieux les entrefilets. Qui prendra le parti de la seule réelle démocratie libérale du Proche-Orient (malgré son imperfection) contre une bande de corrompus totalitaires islamistes et génocidaires, se verra vouer aux gémonies par la bien-pensance antisioniste (traduisez antisémite), cette fois non pas droitiste, mais gauchiste, quoique Jean-Marie Le Pen fût fort ami avec Sadam Hussein. Il n’est pas indifférent de noter que les Arabes israéliens vivent mieux que ceux de Gaza. Moralité : ces derniers feraient mieux de devenir Israéliens. On imagine qu’une telle proposition, pourtant au service des libertés de l’humanité, ferait hurler…
De même, les choix historiques sont à examiner avec perspicacité. Un voyage scolaire à Auschwitz est à juste titre une merveille pédagogique et du devoir de mémoire. Mais quid de la Kolyma et des goulags qui, de Trotsky à Staline et au-delà (sans compter Mao, Castro et l’icône romantique du Che Guevara), ont été aussi radicalement abominables ? Mieux vaut alors aller à Buchenwald où le camp a servi d’abord à interner et laisser crever les opposants politiques au nazisme, puis, après 1945, les opposants politiques au communisme. La leçon d’Histoire y est enfin équilibrée.
L’opinion devrait à juste titre être stupéfiée du traitement de l’information et de l’anathème plus qu’inégalement distribué. Eric Zemmour est un délicat enfant de chœur en face des manifestants pro-charia du 9 avril 2011 à Londres et Paris, rejetant l’application de la loi sur le voile et appelant à l’épuration des mécréants « avec des bombes atomiques ». « L'islam est venu pour dominer le monde y compris la France », annonce un de leur site internet.Ces suprématistes musulmans ne devraient-ils pas être poursuivis devant un tribunal pénal, pour incitation à la haine, à la violence, sans compter leur culte de l’oppression des femmes ? Soudain les âmes de l’antiracisme et de défense des droits de l’homme brillent par leur silence impétueux. Ils préfèrent cette grotesque et pusillanime facilité qui consiste à traquer tout propos susceptible d’islamophobie, à dénoncer les publications argumentées et discutables de « Riposte Laïque », ou les « apéros saucisson pinard », qui après tout ne sont qu’une juste revendication d’un innocent mode de vie, face à des codes alimentaires qui sont de l’ordre de la superstition tyrannique, face aux prières de rues illégales et musclées par des milices religieuses. Cette indignation affreusement sélective permet d’ostraciser à peu de frais quelques catholiques intégristes, certes excessifs, mais bien moins mortifères, sans compter tous ceux que la liberté anime. Ainsi, parler des racines judéo-chrétiennes et gréco-romaines de l’Europe, deviendrait un péché raciste. A quand la dénonciation des Lumières ?
Robert Darnton : De la censure
Hélas, en ce siècle des Lumières, la censure n’abandonnait pas ses fers. Robert Darnton, qui ne manqua pas de faire l’Apologie du livre[16], y situe l’un de ses trois essais réunis sous le titre aussi bref que percutant : De la censure[17]. Comment se manifeste-elle ? Existe-t-il une civilisation, un siècle qui soit indemne des ciseaux et des munitions enclenchés contre la paix des opinions et des convictions ?
En ce triptyque, le premier exemple choisi par l’historien Robert Darnton relève du XVIIIème siècle français : écrire un conte politique put valoir treize d’internement rigoureux en un couvent à une demoiselle Bonnafon. « Approbation » et « Privilège du Roy » étaient alors indispensables pour qu’un libraire puisse faire paraître un ouvrage. À moins de la faire sous le manteau, prétendument à Londres ou La Haye, avec les risques inhérents à l’exercice. Etonnamment, la censure ne veillait pas seulement à l’orthodoxie religieuse et monarchique, mais parfois aussi à la qualité du style et de l’argumentation. C’est alors que l’on découvre qu’une femme de chambre de Versailles est l’auteure d’un volume circulant en toute discrétion : Tanastès, conte de fée travestissant les amours du Roi d’une manière choquante, et « crime de lèse-majesté littéraire ». Mlle Bonnafon, l’imprimeur et quelques colporteurs furent embastillés. L’histoire est aussi savoureuse que terrible : « elle avait cherché à s’enrichir en diffamant la couronne ». Quoique remerciée par le mépris royal, notre Valérie Trierweiler est aujourd’hui plus chanceuse…
Moins prestigieuse que les difficultés de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert à la rencontre de la « police du livre », cette affaire est pour Robert Darnton symptomatique de son siècle, à la marge des textes libertins ou athées traqués par le pouvoir. Aux qualités de l’essai d’investigation historique, s’ajoutent celles d’une saisissante galerie de personnages.
Qualités que l’on retrouve avec plaisir lors de la seconde affaire de censure, située entre « libéralisme et impérialisme » : en Inde britannique du XIXème siècle. Songez qu’en entonnant l’allégorique « Chanson du rat blanc », qui laissait entendre que « les dirigeants anglais ont tout dérobé au pays », Mukunda Las Das écopa de trois ans d’ « emprisonnement rigoureux ». Bien que les Anglais vissent dans le livre « une force civilisatrice », qu’ils dussent promouvoir la liberté de la presse, les chansons bengalies parurent « répugnantes et corruptrices ». Si pouvait y couver la révolte contre l’occupant britannique, les poèmes étaient dits « séditieux » et réprimés comme tels.
Le dernier volet du triptyque, consacré au XXème siècle, se penche, non, comme on l’aurait trop facilement attendu, sur les noirceurs du nazisme, mais sur celles, symétriques de l’ex-Allemagne de l’Est. C’est alors que, « sept mois après la chute du Mur », Robert Darnton peut rencontrer « deux authentiques censeurs en chair et en os, tout disposés à parler ». Ce sont « des membres loyaux du parti communiste est-allemand et des vétérans de la machine d’Etat à rendre conformes les livres à la ligne du parti ». Tout cela en dépit d’une constitution qui « garantissait la liberté d’expression » ! Las, un certain Walter Janka subit « cinq ans d’isolement carcéral » pour avoir publié Luckas, un auteur pourtant fort marxiste, cependant soudain réprouvé. La « planification » littéraire ne plaisantait pas un instant, afin d’éviter la souillure du modèle communiste et la corruption de l’Ouest capitaliste. On préfère alors le « kitsch socialiste » : « Quand des amants s’embrassent ou se maquillent, ils rendent hommage à la profonde qualité des relations personnelles dans un système affranchi du caractère superficiel engendré par le consumérisme ». Ce serait à pouffer de rire, si ce dernier argument n’était pas encore celui de tant d’anticapitalistes et autres écologistes ! Cette « lutte contre vents et marées pour maintenir un niveau élevé de culture tout en bâtissant le socialisme » est si édifiante, quand les auteurs, adeptes du « Bourgeois tardif », « pouvaient être expédiés en prison ou condamnées aux travaux forcés -l’équivalent du goulag ». On sait combien la Stasi, police politique, était omniprésente ; ce dont témoigne la polémique selon laquelle Christa Wolf elle-même, « qui ne dévia jamais de son adhésion aux idéaux socialistes de la RDA », fut forcée de renseigner le régime…
Relativisons néanmoins -tant que nous pouvons encore le faire, semble dire Robert Darnton en sa conclusion- notre petite censure qui s’adresserait à un Eric Zemmour. Les trois auteurs pris en cas d’école auraient pu subir bien pire, entre tortures et morts. Cependant notre historien parvient à une thèse fort pertinente : Leo Strauss, dans La Persécution et l’art d’écrire[18], penchait pour la stupidité des censeurs, lui affirme leur « raffinement intellectuel ». Comme en sont capables les fonctionnaires de nos Etats, « en particulier en des temps où il semblerait que l’Etat surveille le moindre de nos faits et gestes ». Ne doutons pas que l’historien du passé et du présent, voire du futur, fasse allusion à la surveillance informatique généralisée qui, si elle doit se renforcer pour traquer le terrorisme, ne doit pas traquer le citoyen libre.
Avec intelligence, Robert Darnton a mis en scène et fouillé trois curieuses occurrences de la censure d’Etat. Reste un quatrième volet à écrire en appendice à son essai, celui d’une censure mondialisée, la kalachnikov et le couteau d'égorgeur à la main, qui s’appuie sur une injonction sacrée. Citons le Coran qui parait en la sourate cinquième fort bien commencer, alors que la suite est bien moins chez nous citée : « Voici, qui tue quelqu’un qui n’a tué personne ni semé de violence sur terre est comme s’il avait tué tous les hommes. […] Mais voici, après cela, il est sur terre un grand nombre de transgresseurs. Mais ceux qui guerroient contre Allah et ses envoyés, semant sur terre la violence, auront pour salaire d’être tués ou crucifiés[19] ». Les armes sont bien celles de la Folie de Dieu, pour reprendre le titre de Peter Sloterdijk, qui analyse sans ambages le comportement islamiste : « Bien qu’ils ne détiennent aucune autorité savante, les activistes des organisations guerrières actuelles savent se référer aux sourates adaptées. Leurs actes peuvent être bien répugnants, leurs citations sont sans erreurs[20] ». Ces dernières citations étant également sans erreurs, elles n’ont pourtant que le caractère inoffensif de la liberté d’expression et de la réflexion raisonnée…
Le spectre de l’autocensure
A la censure jadis -pas toujours jadis pourtant- d’Etat, s’est substituée une autocensure, qui à l’occasion de l’assassinat des dessinateurs de Charlie Hebdo n’est pas sans avancer son mufle spectral. C’est après de multiples interrogations internes que de nombreux médias étrangers, en particuliers américains, se sont résolus à couvrir l’événement en publiant des photographies contenant des images floutées des couvertures controversées du magazine. Certes, personne n’a le devoir de les publier, et les journaux peuvent légitimement s’appuyer sur l’argument qui consiste à vouloir se protéger et protéger la vie de leurs employés. Ainsi un journal de Hambourg qui vient de les publier vit ses locaux aussitôt incendiés. Il est également loisible de ne pas apprécier l’humour grossier et scatologique, sans oublier encore une fois l’amalgame indigne qui est fait en ces caricatures entre les religions. Mais n’est-ce pas assurer l’avantage de la censure au bout du canon que d’accepter le diktat de l’impubliable ? Ainsi, sous la contrainte criminelle, nous acceptons qu’une liberté soit éradiquée…
Cette autocensure va jusqu’à confier à des juristes des maisons d’édition les textes à polir et ébarber pour ne pas risquer de contrevenir au politiquement correct, aux lois sur le racisme, aux diktats des associations féministes… Censure populaire et autocensure marchent la main dans la main, dhimmiitude et lâcheté dans le même sac à burqa, lorsqu’en septembre 2014 un spectacle anima la ville d’Angers, présentant des humanoïdes au comportement de primates enfermés dans des cages. Brandissant des Corans, une douzaine de Musulmans insultèrent les comédiens, en les traitant d’ « impurs », au point que le spectacle fut interrompu par le maire UMP, arguant du « désordre public », suspendant du même coup les représentations des autres troupes flouées. De même l'on déprogramme des films qui risqueraient de déplaire à la tyrannie islamique, sous couvert de prudence...
Inquisiteurs politiques et censeurs puritains relèvent ainsi du même coup leur nez en forme de ciseaux. Notre Etat sait trop bien que sa censure seraitimpopulaire, quoique s’il savait répondre aux aspirations populaires il ne se gênerait pas pour y recourir. Alors, l'Etat-carpette l’a déléguée en accordant à des associations et autres communautés le droit de traîner en justice le contrevenant à la pensée au nom du préjudice moral et de la nouvelle moralité en marche. Mais c’est aussiune censure volontaire par le peuple lui-même -du moins une intelligentsia à laquelle il faudrait peut-être retirer cette dignité-, donc par un pire pouvoir que le pouvoir lui-même qui le craint, une réplique aberrante de la « servitude volontaire » de La Boétie. L’on demande de ne pas penser, de ne pas penser mal, selon une partisane conception (à laquelle nous n’échappons peut-être pas) du bien, donc forcément de ne pas penser le réel qui n’est, lui, intrinsèquement, ni bien ni mal. Ce réel alors devenu invisible, inanalysable, irrémédiable, n’est plus alors soumis à la critique nécessaire et constructive. On ne l’améliorera plus, on le condamnera à pourrir. Et s’il parait anesthésié, ce sera certainement, en un retour implacable de la vérité des faits, en un retour du refoulé, un réel plus dangereux encore. Lorsque les analystes sereins, les pragmatiques qui se doivent d’œuvrer sur nos réalités pour leur porter remède, doivent se taire, ce sont les démagogues anti-libéraux, du Front national au Front de gauche qui ont le front de nous asséner leurs vérités pré-totalitaires. Ainsi, ne pas vouloir penser l’immigration, l’Islam et les freins étatiques à l’expansion économique et à la liberté d’entreprendre, c’est pratiquer la politique de l’autruche, se mettre la tête dans un sable mouvant, cacher le thermomètre pour ne pas voir monter la fièvre. L’agressivité des associations, des politiques, des intellectuels et des grands soumis à la bien-pensance n’est que le reflet de leur désir d’abattre (quelque soit leur allié provisoire) le capitalisme libéral et d’y substituer leur tyrannie. A moins que la terreur de l’affrontement avec l’islamisme et avec tous ceux qui monopolisent la délinquance soit leur motivation profonde. Il est plus facile d’être vigilant contre les islamophobes, surtout prétendus tels, que contre les islamistes. Contrevenir aux formules de la pensée magique, prononcer certaines opinions ou analyses -certes toujours discutables et dignes d’être si besoin réfutées- est aussitôt susceptible d’une réaction pavlovienne au vocabulaire, taxé au mieux de provocation, au pire de reductio ad hitlerum, jamais de reductio ad stalinum ou reductio ad islamum… Employer des expressions comme « la bombe démographique musulmane », même si l’on appelle de ses vœux un Islam des Lumières, fondé sur une religion privée et non politique et compatible avec la démocratie libérale, suffit pour vous vouer aux gémonies d’une « novlangue[21] » qui ne dit pas son nom, mais qu’Orwell n’aurait pas désavouée.
Le Léviathan de Hobbes[22] était composé d’une multitude de gens qui s’accolaient pour tenir entre leurs mains les attributs du pouvoir spirituel et temporel. Ce sont ces mille tyrans assemblés sous leur Servitude volontaire qui nous soumettent et nous entravent aujourd’hui aux moyens de leurs injonctions politiques et terroristes. Faudra-t-il imaginer une judicieuse (car elles ne le sont pas toutes) désobéissance civile[23] ? La Boétie décrivait ainsi la condition de qui se soumet volontairement au tyran ; ce que nous dirons au tyran polymorphe de la bien-pensance, religieuse et politique : « Ce n’est pas tout à eux de lui obéir, il faut encore lui complaire ; il faut qu’ils se rompent, qu’ils se tourmentent, qu’ils se tuent à travailler en ses affaires, et puis qu’ils se plaisent de son plaisir, qu’ils laissent leur goût pour le sien […] qu’ils prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes, à ses yeux, qu’ils n’aient ni yeux, ni pieds, ni mains, que tout soit au guet pour épier ses volontés et pour découvrir ses pensées. Cela est-ce vivre heureusement ? Cela s’appelle-t-il vivre ?[24] ». Pensons que La Boétie, l’ami de Montaigne, écrivait cela en 1549, à l’âge de dix-huit ans, toujours jeune précurseur du libéralisme politique. Qu’il faut conserver et lire, auprès de Montesquieu et d’Orwell, dans l'intelligence de la bibliothèque universelle, espace de liberté tant qu'il est encore possible. Aux côtés de laquelle Facebook, nos blogs et nos sites internet, où écrire autant des sonnets lyriques que des essais politiques, sont de formidables instruments de liberté d’expression, une revendication de libre création face aux asservissements religieux et politiques de tous bords.
En 2019, la situation ne fait que s’aggraver. La philosophe, pourtant de gauche, Sylviane Agacinski, entendant disserter sur les risques éthiques de la Procréation Médicale Assistée et de la Gestation pour autrui, est interdite de conférence à l’Université de Bordeaux par un courant féministe outrageusement sûr de lui, la courageuse et sensée journaliste et polémiste Zineb el Rhazoui menacée de mort par le fanatisme islamisme, Eric Zemmour chassé par une meute d’activistes et journalistes-procureurs, par les annonceurs publicitaires, au mépris de la liberté académique, de penser, d’écrire... Le tableau de la liberté d’expression est chaque jour insulté, lacéré, déchiré, bientôt effacé par un bâillon tyrannique.
Jusqu’à la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH), qui a conclu un arrêt le 25 octobre 2018, énonçant que les critiques à l'encontre de Mahomet, fondateur de l'Islam, étaient constitutives d'une incitation à la haine et ne relevaient pas du droit à la liberté d'expression ! En l’occurrence, il s’agit d’Elisabeth Sabaditsch-Wolff, condamnée en Autriche, en première instance et en appel, en 2011, pour « dénigrement de doctrines religieuses » dans le cadre de conférences qu'elle donnait sur les dangers de l'Islam fondamentaliste. Avec un tel arrêt inique et sans précédent, la Cour de Strasbourg - qui a juridiction sur 47 pays européens et dont les décisions sont juridiquement contraignantes pour les 28 États membres de l'Union européenne – vient non seulement de légitimer la fin de la critique intellectuelle venue de l’humanisme et des Lumières, mais aussi de légitimer en Europe le blasphème, qui plus est islamique, afin de « préserver la paix religieuse », c’est-à-dire la soumission et la charia.
Mille exemples peuvent être fournis de cette rage contre la liberté d’expression. Lorsque Pauline Harmange publie un Moi les hommes, je les déteste[25], elle se livre à un éloge de la misandrie contre la misogynie. Grand bien lui fasse. Si stupidité il y a, qu’on la discute. Mais, sans probablement l’avoir lu, un chargé de mission au Ministère de l’égalité femmes-hommes menace les éditeurs de saisir la justice si l’ouvrage n’est pas retiré de la vente, au motif que la provocation à la haine à raison du sexe est un délit pénal. La haine a bon dos, et il faut lui renvoyer dos à dos celle de la liberté d’expression.
La « Cancel culture[26] », ou « culture de l’annulation », ou encore de « l’effacement », use, entre autres, des réseaux sociaux. Cette anti-culture en fait n’aime rien tant que d’abattre et censurer au nom des luttes féministes, gays, antiracistes. Aux Etats-Unis, le « name and shame », condamne des paroles, des opinions, des analyses, pour effacer leur auteur à coups de pétitions, cyberharcèlement et autres pressions, de façons à proprement effacer l’individu coupable de pensées offensantes. Ainsi se sentir offensé, avoir l’incapacité d’y résister ou de l’ignorer, vaut un brevet de respectabilité et de devoir de censure. Jusqu’à forcer à la démission, au licenciement. Adolph Reed, professeur noir émérite de l’université de Pennsylvanie, qui arguait que la gauche privilégiait les débats sur la race au rebours des inégalités sociales, vit son intervention au débat, menacée de piratages, annulée. L’ostracisme condamne à l’effacement la représentation à la Sorbonne de la pièce d’Eschyle, Les Suppliantes, dont le metteur en scène et les acteurs devaient exhiber leur « blackface ». L’appropriation culturelle étant devenue un péché mortel contre la race. Aussi la presse elle-même, voire l’édition peuvent craindre de publier un texte qui ne réponde pas aux clichés attendus, aux militantismes consacrés par une desintelligenstia. Comme le dénonce Bari Weiss, la journaliste en charge des pages « Opinions » du New-York Times, harcelée par ses pairs, la guerre contre le pluralisme ronge un journal qui prétendit à rester une référence culturelle.
Au nom d’une vérité militante, activiste - autant de noms pour l’aube d’une tyrannie - la cancel culture, soit celle de l’effacement de toute pensée contraire, une censure politique, historique, artistique et sociale, balaie notre présent pour étoufer le futur et assurer le règne de tyrans, qu’ils soient racialistes, décolonialistes, écologistes, féministes, jusqu’à interdire la musique de Beethoven, parait-il symbole du mâle blanc occidental !
Ce que l’on appelait le quatrième pouvoir, autrefois la presse, aujourd’hui celui des médias, serait-il devenu le premier ? Facebook ferme des groupes, par exemple « Didier Raoult versus coronavirus », en s’érigeant en censeur scientifique, interdit, à l’instar de Twitwer, la mention des corruptions de Joe Biden et de son fils Hunter stipendiés par le gaz ukrainien et la Chine, s’érigeant en censeur politique anti-Trump, au mépris de la constitution américaine et de son premier amendement sur la liberté d’expression. Pour continuer avec l’alarmant exemple américain, des chaines comme CNN coupent un discours du Président encore en exercice, usant de la censure politique à vocation totalitaire, à l’instar de réseaux sociaux comme Twitter et Facebook, jusqu’au moteur de recherche Google. Ces derniers évacuent les informations relatives à de tels corrompus notoires, ainsi que des contenus de ce même Président et des soixante-dix millions d’électeurs qu’il représente, réseaux qui se targuent de savoir et ordonner ce qu’il est politiquement juste et bon de dire, de laisser paraître. Au point que les bonnes âmes de la vérité médiatique chapeautent tout curieux qui aurait l’insolence d’imaginer penser par lui-même, ce du haut de leur application à minimiser, nier, faire disparaitre tout allégation, toute preuve des fraudes électorales généralisées comme une machine de guerre. La recherche de la vérité devient a priori complotisme et post-vérité admonestés avec la dernière vigueur par une doxocratie…
Le cours apparemment paisible de l’Histoire subit soudain des accélérations surprenantes, imprévues - du moins si l’on n’avait perçu les convulsions de souterraines excavations -, tant de nouvelles bulles vénéneuses de censure éclatent. Ce sont les réseaux sociaux, là où nous avions trouvé de fabuleux espaces de communication, de créativité et de liberté, qui démentent leur vocation originelle en fauchant toute une frange de leurs clients et contributeurs pour de sinistres raisons idéologiques. Outre la cancel inculture, il s’agit d’une évacuation politique. Le président républicain Donald Trump se voit éjecté de Twitter, de Facebook, donc de Messenger, lui qui drainait des dizaines de millions d’abonnés. À la suite, des partisans de ce dernier se voient également virés sans autre forme de procès.
Amazon pratique la censure en déréférençant des livres, en bloquant Parler.com dont il détient le serveur, ce pour péché de trumpisme. Youtube ferme des chaines et censure, Odysee, Vimeo, Mailchimp, Researchgate censurent, Facebook également, que ce soit pour nudité ou fausses informations selon sa bonne doxa, sa filiale Instagram idem… Certes il s’agit là, non d’Etats et de sphères publiques, mais d’entreprises privées, libres en cela d’accepter ou refuser qui bon lui semble, d’expulser qui ne correspond pas à sa politique, son éthique, voire son caprice. Néanmoins elles vivent des informations, des opinions (fussent-elles délétères et pitoyables) de leurs adhérents, dont elles exploitent le bon vouloir par le biais de la publicité. Or, autant face à des personnalités individuelles qu’à des masses faites de millions de citoyens, elles acquièrent une responsabilité morale qui devrait pour le moins les conduire à respecter leur pluralité. Le risque de la concentration monopolistique, de la confusion avec un organe idéologique tel que peut l’être un média, voilà qui en outre concourt au glissement vers un totalitarisme dangereux.
Heureusement, ce qu’il reste d’économie libérale et concurrentielle permet que la sanction du public, et par voie de conséquence de la bourse, tombe. Facebook et Twitter par exemple perdent nombre d’abonnés, qui migrent vers des cieux plus nettement respectueux de la liberté d’expression et par ailleurs dénués de publicités invasives : MeWe, Minds, Signal, par exemple. Donald Trump fomenterait avec Elon Musk un réseau social plus clément envers les Républicains trumpistes. Fort bien, les répliques sont judicieuses. À la réserve près - et d’importance - que nous risquons d’évoluer dans des réseaux bulles recelant les partisans d’une cause ou d’une autre, alors que sur Facebook l’on pouvait croiser et fréquenter des « amis », voire nouer des amitiés virtuelles, avec des gens dont les convictions politiques sont à des hémisphères l’une de l’autre. Là nous pouvions parler avec bonheur de poésie avec un tenant du communisme, par exemple ! Nous serions alors libres de nous exprimer dans une ruche, mais inlibres (pour jouer avec le novlangue orwellien) de croiser les abeilles de ruches lointaines…
Connaissons-nous le mot attribué à Voltaire : « Je ne suis pas d'accord avec vous, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire » ? Ce pauvre homme des Lumières dont on ne plus aujourd’hui représenter sa virulente tragédie à charge :Le fanatisme ou Mahomet le prophète[27], pourtant magnifique liberté d’expression et de critique en actes et en cinq actes… Relisons donc sonTraité sur la tolérance à l’occasion de la mort de Jean Calas[28]… Et n’oublions pas que liberté d’expression rime non seulement avec argumentation, mais aussi avec le rire[29], la satire, la caricature, le blasphème, quoique ce dernier doive s’arrêter aux portes des lieux de culte qui méritent en leur sein le respect. Certes, ce titre « Requiem pour la liberté d’expression », qui n’a pas le talent de Voltaire, est une hyperbole ; souhaitons qu’il ne devienne pas réalité. Qui nous protégera de l’imminence de ce Requiem ?
[8]Farhad Khosrokhavar : L'islam dans les prisons, Balland, 2004.
[9]Dans un article du Monde, du 16 mars 2010, les rapports des RG sur les bandes violentes montraient que 87 % étaient de nationalité française, 67 % d'origine maghrébine et 17 % d'origine africaine.
[10]Hugues Lagrange : Le déni des cultures, Seuil, 2010.
[11]L’Allemagne a deux fois plus de juges que la France et deux fois moins de délinquance.
[12]Essai sur le monde du crime, traduit du russe par Sophie Benech, Récit de la Kolyma, Verdier, 2003.
[13]Eric Zemmour : Le Suicide français, Albin Michel, 2014.
Notes d’une cabane de moine et de l’éveil poétique.
Suivi d'En longeant la mer de Kyôto à Kamakura.
Kamo no Chômei : Notes de ma cabane de moine,
traduit du japonais par le Révérend Père Sauveur Candau, 2010, 80 p, 11 € ;
Notes sans titre, traduit par le Groupe Koten, 2010, 224 p, 15 € ;
Récits de l’éveil du cœur, traduit par Jacqueline Pigeot, 2014, 464 p, 19 €,
Les trois volumes sous coffret illustré,Le Bruit du temps, 42 €.
Anonyme : En longeant la mer de Kyôto à Kamakura,
traduit du japonais par le Groupe Koten, Le Bruit du temps, 168 p, 15 €.
Le hôjô-ki, ou « Livre d’une hutte de dix pieds de côté », n’a même pas un pied de côté, à peine quarante pages, parmi la modestie du « Bruit du temps ». Pourtant, ce recueil d’impressions, ici titré Notes de ma cabane de moine, laisse une bien longue impression. Observateur autant que philosophe, Kamo no Chômei (1155-1216) fut à Kyoto secrétaire du « Bureau de la poésie », avant de se sentir le dégoût du monde et d’abandonner la vie publique pour la vie intérieure du bonze : il se contenta dès lors d’un ermitage dans les montagnes de Hino. L’idée était trop tentante pour Antoine Jaccottet, talentueux éditeur du Bruit du temps : il vient de réunir en un charmant coffret trois proses de Kamo no Chômei, adjoignant au premier des Notes sans titre et les Récits de l’éveil du cœur. Pour former le triptyque de la solitude montagneuse, de la poésie et de la spiritualité bouddhique, non sans humour. Qui sait si l'auteur anonyme d'En longeant la mer de Kyôto à Kamakura fut son contemporain ?
Prose et chronique autobiographique dans une période politique troublée du Japon (des guerres de succession impériale), les Notes de ma cabane de moine sont d’abord une image de la vanité du monde et des gloires humaines, symbolisée par l’image de l’eau qui s’écoule. Ces « essais écrits au fil du pinceau », selon une expression consacrée, évoquent d’abord des « calamités extraordinaires », ouragan, famine, épidémie, tremblement de terre, incendie « en forme d’éventail déployé », contemporaines du changement de capitale : « N’ayant pas d’ailes, on ne pouvait s’enfuir vers le ciel ; n’étant pas dragon, on ne pouvait monter sur les nuages ». Devant les servitudes sociales, Kamo no Chômei cherche où goûter « le contentement du cœur ».
C’est à cinquante-quatre ans que le poète se construisit un ermitage parmi les montagnes pour se consacrer à son salut personnel, renonçant au monde, sauf à la poésie et à la musique :
« Ce monde, à quoi le comparer ? Dans le petit jour,
blanc sillage d’une barque qui à la rame s’éloigne. »
Nanti de quelques livres, un « koto » et un « biwa », un modeste jardin, un petit foyer, il jouit d’un « beau panorama qui rend facile la contemplation ». Près des coucous, il fait « un pacte avec eux pour qu’ils [lui] servent de guide au suprême passage de la montagne de la mort ». Les voix animales l’émeuvent, la nature toute entière est sa confidente. En digne épicurien, il « estime que le bonheur consiste en l’absence des soucis ».
Au-delà de l’exotisme temporel et géographique, les pages de celui qui « assimile [sa] vie à un nuage inconsistant » nous parlent, comme nous enchante la peinture zen (quoique postérieure). Une esthétique est cohérente avec l’éthique, sereinement individualiste et reliée au cosmos. Célèbres au Japon, ces Notes de ma cabane de moine ne sont pas tout à fait inconnues en France, puisqu’une anthologie crut bon de les publier in extenso, en 1910[1]. De même, la belle anthologie Mille ans de littérature japonaise[2]n’omit pas l’œuvre de Chômei. Il faut compter aujourd’hui les Notes sans titre et les Récits de l’éveil du cœur, comme l’indispensable complément, formant les trois volets de la spiritualité traditionnelle la plus raffinée au Japon, si l’on omet la peinture et la musique.
Chômei fut un grand compositeur de poèmes, au point qu’il compila son propre recueil dès l’âge de vingt-six ans : ce sont 105 « waka », soit des quintains de 31 syllabes. Il peut alors se permettre ce parfait manuel du compositeur de poésie, ainsi que l’on pourrait moins modestement intituler les Notes sans titre, quoique le sous-titre soit « « Propos sur les poètes et la poésie ». Le genre très codifié du waka doit s’assortir de retenue et d’élégance, de « formulation limpide ; il est majestueux, éblouissant », selon son maître Shun.e. L’amour et les saisons se partagent le plus souvent les thématiques proposées lors des manifestations poétiques de la cour impériale. D’où se dégage une intemporalité absolue.
Si l’on suit Chômei, le poème doit être chargé « d’un sentiment intense ». Qui ne le voudrait d’ailleurs suivre en cette matière ? Pour se faire, il s’agit de se préoccuper du « sens du sujet », du « bon et du mauvais enchaînement des mots ». Il cite alors de nombreux waka d’autres poètes, d’où l’on aimera détacher deux vers : « La brume printanière / Où donc s’élève-t-elle ? » Peut-être vient-elle :
« De la Semi-no-Ogawa
-La rivière caillouteuse-
Limpide sont les eaux
Et la lune vient loger
Dans le courant son clair reflet »
Mais surtout, après cette lecture, ne croyez pas un instant pouvoir imiter en toute facilité le waka : il vaut mieux « ne pas se considérer comme un génie de la poésie », et n’en pas faire un métier. Il est également conseillé de veiller aux « retouches qui peuvent gâcher un poème ».
C’était le temps « du raffinement des réunions poétiques », le temps ou une femme « vous adresse un poème dans un lieu public » et laisse « un chef d’œuvre » :
« Sur cette couche
Qu’il devait selon ses dires
Ne déserter qu’une nuit
La poussière inexorable
Est venue se déposer »
C’est ainsi que « les poèmes se composent spontanément quand l’émotion déborde ». Et que ceux « d’une beauté supérieure font penser à un tissu broché : en émane une image ». Gageons que celui de Shunzei est d’une beauté supérieure :
« Prenant pour guide
L’image des fleurs
Comme une vision
J’en ai franchi tant et tant
Blanches nuées des sommets ! »
Kamo no Chömei a-t-il atteint une dimension supérieure en se faisant moine ? Dans le cadre d’une expansion historique du bouddhisme voué à la recherche de la « Terre Pure », promise par Amida (incarnation de Bouddha), la réflexion morale et spirituelle l’emporte dans les Récits de l’éveil du cœur, mais sans le moindre didactisme pesant. Loin de tout guide de développement personnel passablement niais, il ne s’agit pas d’aller où le cœur nous mène : « ne prends jamais ton cœur pour maître ! »
Ce sont des petites anecdotes, presque des nouvelles, alternant les scènes comiques, les historiettes amoureuses, la satire et la louange des moines… Car, parmi ces derniers l’un est « dévoré d’ambition », ou « cache ses vertus », ou encore voit sa tête irradier d’une lumière. D’autres parviennent à « l’éveil », à la porte du Nirvana, et accomplissent leur « Renaissance ». Pas mieux, pas pire, en somme, que les moines occidentaux… Parfois le fantastique pointe son museau, lorsqu’une « mère qui jalousait sa fille vit ses doigts se transformer en serpents » ; lorsqu’une morte revient voir son mari inconsolable et laisse un « cordon à cheveux » pour preuve de son éphémère retour. À moins de s’intéresser à l’ironie du sort d’une « vieille nonne qui se transforma, après sa mort, en vers attaquant un mandarinier » ; n’avait-elle pas souhaité rendre le mal pour le mal ? Ainsi l’apologue offre une morale bienvenue. Sans compter que l’on apprend souvent à bien mourir, en une philosophique préoccupation. Plus loin, les curieux un tantinet coquins sauront « comment une courtisane de l’escale de Muro noua un lien de salut avec un saint homme en chantant une chanson ». Non content de nous amuser, jusqu’au rire, comme lorsqu’un « Vénérable » fait « voler son bol » qu’il voit revenir vide, ce recueil unit les qualités poétiques et celles de l’édification bouddhique.
« On pourra dire que j’ai saisi des nuages, que j’ai capturé du vent : à qui cet ouvrage sera-t-il utile ? » confie, non sans autodérision, Kamo no Chômei en son préambule des Récits de l’éveil du cœur. La modestie de cette profession de foi conviendrait à ses trois ouvrages ici réunis. Mais c’est bien à nous, lecteurs intemporels, que ces lectures seront utiles : peut-être nous permettent-elles, outre de saisir un passé lointain, de chercher un essentiel contemplatif, de frôler l’essence de la poésie, de savoir rire et s’émouvoir de personnages dont les travers et les vertus ne sont pas loin d’être, presque un millénaire plus tard, nos reflets. Un éveil des sens devant la nature, de la vivacité de l’esprit devant le monde… Plus tard, au XVIIIème siècle, un autre ermite, Bashô[3], offrit au Japon et au monde entier ses poèmes plus brefs encore que le waka : ses haïkus, parmi lesquels, avec humour, nous aimons citer :
« Dans la rosée matinale
un melon boueux –
Quelle fraîcheur ! »
Montagnes et rivages sont les bornes du voyage, bornes exaltantes, surtout si le voyage se fait à pied et à cheval En longeant la mer de Kyôto à Kamakura. Comme celui d’un Japonais anonyme qui parcourut les sites du Tokaido dans les débuts du XIII° siècle. Tous ses efforts et tous ses moments contemplatifs visent à dépasser la cinquantaine qui vient et accéder à l’« Eveil » bouddhique : « des sandales de paille pour tout véhicule, j’emprunte la voie de l’érémitisme ».
Le récit, ponctué de descriptions évocatrices, comme ces « rochers qui semblent des tigres », de légendes étranges, d’anecdotes curieuses, est également enrichi de courts poèmes, ou waka, de trente et une syllabes, qui touchent à la perfection : « Je ne m’attache pas / à cette existence, mais / pour avoir vécu jusqu’à ce jour / j’ai contemplé le Mont-Blanc / du pays de Kai / une raison de vivre ! » Cependant, il n’est pas sans nostalgie à l’égard de sa mère âgée. La traduction, élégante, se lit comme un bel et vaste poème en prose, aux accents lyriques et discrètement pathétiques, également métaphysiques. Ainsi l’on partage les émotions mélancoliques et esthétiques de celui qui chemine, dort sous un pin, médite ses « divagations ».
Quel plaisir que de découvrir, soigneusement édité, avec notes et postface éclairantes, ce classique du genre kikô ou « notes de voyage », qui oppose la paix des paysages et le souvenir des guerres civiles qui ont amené au pouvoir le gouvernement militaire des shôgun. Se ressourcer, pratiquer une ascèse, affiner sa vision et son expression, tels sont les buts de celui dont nous aimerions connaître le nom. Qu’importe ; il a vécu et marché pour atteindre le sommet de son art.
Au XVIII° siècle, un peintre, Hiroshige, fit lui aussi le voyage du Petit Tokaido (Hazan, 2010) au moyen de ses estampes colorées, entre pluies et grand soleil, le peintre et le poète se répondant.
Ruwen Ogien : Philosopher ou faire l’amour, Grasset, 2014, 280 p, 18 €.
Diane Ackerman : Le Livre de l’amour, traduit de l’anglais (Etats-Unis),
Grasset, 1995, 360 p, 135 F.
Idéaliser le pays d’amour… Nous cédons tous à cette beauté, à moins de tomber dans ce travers. Dante, en ces Rimes[1], s’est appliqué à faire rimer, amour, beauté et vertu. On se doute que Ruwen Ogien, logicien, non sans un brin de cynisme bienvenu, va s’appliquer à débusquer les clichés et déconstruire ces préjugés en hésitant à choisir entre Philosopher ou faire l’amour. Le choix de l’œuvre d’art de la couverture, en dit long à cet égard : pas de « Carte du Tendre » venue de L’Astrée, ni d’ « Amour sacré et amour profane », peint par Le Titien, mais un couple, qui ne tient compte ni du genre ni de la race, formé d’un ours et d’un lapin en peluche, en train de s’envoyer en l’air avec joie, selon Paul McCarthy. C’est ainsi que les hasards de l’édition et de la bibliothèque font voisiner sur le bureau du critique deux livres antinomiques. Ruwen Ogien parlera-t-il à Diane Ackerman, dont l’essai encyclopédique et sensible, Le Livre de l’amour, arbore en couverture une allégorie de l’amour du XVIème siècle ? Peut-être le seul lieu où les réconciliés serait leur alacrité…
Comme le postule Ruwen Ogien en son Philosopher ou faire l’amour, la poésie et le roman sauraient mieux parler d’amour que la philosophie. Mais aussitôt, en sceptique des illusions, il prend le contrepied de ce préjugé anti-intellectuel qui ferait « de l’amour une sorte d’exception par rapport à toutes les autres questions existentielles ». Et plus ncore si cet hormonal sentiment est associé sans cesse au bien moral et absolu. Ainsi le voilà, à travers un De l’amour post-stendhalien, présentant un rapide panorama des diverses formes d’amour : sexuel, romantique, moral et céleste… Ainsi, le mérite de cet essai est d’abord de faire le catalogue analytique des représentations de l’amour. Par exemple au sujet de « l’illusion amoureuse » : elle est pour les moralistes « le produit de la vanité humaine », pour les naturalistes « une ruse de la nature qui favorise le désir de se reproduire », pour les féministes « une idéologie qui contribue à l’assujettissement de la femme ». Si, dit-on, le véritable amour est désintéressé, ceux romantique et sexuel ne le sont guère. D’où la dimension égoïste de l’amour, qu’il soit physique (se procurer du plaisir) ou spirituel (monter les marches du salut). Or, il n’existe « aucune bonne raison philosophique de dévaloriser complètement l’amour physique et de survaloriser l’amour romantique, l’amour moral ou céleste ». De plus il n’existerait pas « une nature essentielle de l’amour ».
« Affect contemplatif », ou désir, l’amour peut être une admiration, comme s’accoler à la rage, au mépris, au dégoût de la personne aimée. Est-ce alors retrouver les caractéristiques antiques de l’Eros spirituel et de l’Eros vulgaire ? À cet égard, une longue citation extraite du roman de Somerset Maugham, Servitude humaine, dans lequel un narrateur dresse un portrait désastreux de celle qui l’obsède, en dit bien plus que notre essayiste. Ce qui entraîne que lorsque l’amitié est volontaire, l’amour l’est bien moins.
Rigoureux, systématique, Ruwen Ogien s’attelle à la tâche qui consiste à « évaluer les six clichés sur l’amour » : « L’amour est-il plus important que tout ? », « L’être aimé est-il vraiment irremplaçable ? », « Peut-on aimer sans raison ? », « L’amour est-il au-delà du bien et du mal ? », « Peut-on aimer sur commande ? », « L’amour qui ne dure pas est-il un amour véritable ? ». Les réponses attendues par les lieux communs sont évidemment déconstruites ; là où le rationnel, la liberté et le respect l’emportent sur l’amour. Seul l’Occident donne une valeur ultime à sa « moitié » (comme Aristophane dans Le Banquet). Alors que le moi est aussi changeant qu’indéfinissable, l’amour d’un moi est fort sujet à caution. Nous répugnons à considérer les causes « biologiques, psychologiques, sociologiques » de l’amour, pourtant elles sont premières ; et nos raisons d’aimer sont loin d’être toujours bonnes, surtout s’il s’agit d’une « crapule ». L’amour empêchant l’impartialité, il est forcément bien faible devant les critères du bien et du mal, malgré la valeur du partialisme amoureux. Enfin, l’amour pourrait être « désacralisé », « devenir physique, éphémère, démocratique. […] Reste à savoir si ce serait souhaitable ! » Au-delà, existent les « sexualités négociées », les « polyamoureux »…
La démarche d’Ogien, entre philosophie normative et philosophie descriptive, entre déontologisme et conséquentialisme, ne peut qu’aboutir à une vision réaliste ; et à la question de savoir s’il y a « une place pour l’amour en morale »… Il ne se fait pas faute de ne pas remarquer que « l’éloge de l’amour est un genre qui exprime la pensée conservatrice à droite comme à gauche […] puritaine, antisexuelle », servant « à justifier le refus de toute innovation […] loin de tout asservissement à l’idée de couple fidèle, obstiné, durable, éternel, etc. » Reste alors à accepter la liberté d’être traditionnel autant que de ne l’être pas…
Cependant, au-delà de cette judicieuse déconstruction des mythes et clichés, doit-on être sûr que les surabondants emprunts à la chanson, de Françoise Hardy à John Lennon, faits par Ruwen Ogien en cette démonstration rendent justice à l’ambition de sa réflexion ? Si leur interprétation est conceptuellement juste, la niaiserie et la pauvreté de la plupart de ces vers n’ont d’excuse que leur intérêt sociologique, au sens où le philosophe analytique vise à examiner les pensées de ses contemporains, donc des lieux communs récurrents de leur piètre culture musicale et poétique. Pire, en s’embourbant dans des considérations sur les émotions, notre philosophe parait s’éloigner de son objet, voire être démuni devant lui. Au point de tergiverser entre plusieurs amours sans vouloir ou savoir nous dire duquel il veut parler, alors qu’il sait pertinemment combien le mot amour recouvre d’orientations et de nature, selon qu’il soit hétérosexuel, de l’art, fraternel, passion, etc. Le plus ennuyeux est que l’entreprise de désacralisation manque tout au long de concision, ce qui entraîne que la dimension percussive de l’essai tombe un peu à plat. Malgré l’appel au Banquet de Platon, petitement confronté à une nouvelle de l’Américain Robert Carver, Ruwen Ogien reste parfois péremptoirement creux, sans pousser l’avantage d’une argumentation plus fine qui ne vient guère…
Aurions-nous lors de cette lecture, dont nous nous étions promis merveille -ne serait-ce qu’après les problématiques controversées dans L’Etat nous rend-il meilleur ?[2] perdu le feu sacré du critique ? Jusqu’à ne plus guère être stimulés par ce nouvel essai, conceptuellement assez solide, mais littérairement décevant, moins nourrisant qu’attendu pour la pensée…
Au-delà de la classique réflexion sur le mythe transhistorique qu’est L’Amour et l’Occident[3] de Denis de Rougemont, à moins de se transporter vers Robert Van Gulik et sa Vie sexuelle dans la Chine ancienne[4], puis jusqu’à cette judicieuse réévaluation de l’époque de la libération sexuelle que fut Le Nouveau désordre amoureux[5] de Pascal Brukner et Alain Finkielkraut, peut-être faudrait-il se tourner vers une tentative synthétique un peu méconnue : sous la plume de Diane Ackerman, un essai aussi gouleyant qu’érudit : Le Livre de l’amour. Avec un brio stupéfiant - d’autres diront avec trop de rapidité et d’esbroufe - elle parcourt les civilisations et les siècles pour aller d’Orphée et Eurydice, des troubadours et de l’amour courtois au « chic sexuel : la mode de la perversion », en passant par « l’ange et la sorcière » et « l’attachement chimique » ; sans oublier « bites et cons » ou « sirènes », ou encore les cheveux et la « sensualité du regard. En sa traversée encyclopédique, elle balaie Platon, Freud et Proust, sans oublier les plus pittoresques et pour le moins curieuses, voire choquantes, manifestations de l’éros contemporain[6]. Son coté féministe splendidement intelligent ne manque pas de voir dans nos voitures « des objets brûlants, durs, phalliques », grâce auxquels les hommes vont « chevauchant une érection chromée. […] Bolides et poitrines féminines sont célébrées dans une orgie de décibels et de testostérones ». Humour et satire coexistent en ce brillant essai avec une attachante sensualité de la métaphore (elle n’est pas pour rien professeur de stylistique), autant qu’avec une réelle tendresse humaine pour son pléthorique objet d’étude. Où l’on sait avec rigueur combien l’amour se définit quelque part à la rencontre de la sexualité et du sentiment.
« Le béguin chimique » a lieu lorsque les hormones, oxytocine, phényléthylamine, sont produites en abondance, sous l’influence d’un regard, de la poésie amoureuse, autant que du rapport sexuel, qu’il s’agisse d’homo ou d’hétérosexualité ; alors « le corps frissonne sous un jaillissement ». L’amour est une neurophysiologie autant qu’une histoire littéraire et culturelle, une résultante de notre sociologie, moins - faut-il dire hélas ? - qu’une approche rationnelle. En même temps qu’une source d’aventure, d’élévation de soi, de découverte de l’autre, du corps et de l’esprit, d’enthousiasme, de fureur, de suavités et de déceptions, de création littéraire et artistique. Toute la gamme de la vie, en somme…
La différence est considérable. Dante était de sa Béatrice inconsidérément amoureux, dépliant à plaisir les émotions, péripéties, douleurs et spiritualités afférentes à l’amour. Quand Ruwen Ogien n’est ici pas le moins du monde amoureux. Au point qu’il traite l’objet de son étude avec toute l’absence de feu de l’analyste un brin poussif, en débusquant les clichés, les masques et les prétentions, non sans une pointe de caustique ironie. Seule Diane Ackerman considère avec autant d’enthousiasme ces deux versants, entre romantisme et surexcitations biochimiques. Devrions nous souhaiter à notre cher Ruwen que le dieu Eros, s’il existe - mais il existe sûrement quelque part, sous quelque forme, virus, hormone ou concept, qu’il soit - vienne le frapper de sa flèche aigre-douce en lisant l’essai de Diane Ackerman ? À moins qu’il ait déjà été, qu’il soit amoureux, et tienne à toute force à le cacher : serait-ce indigne d’un philosophe ? La seule solution pour bien philosopher de l’amour, après Le Banquet de Platon et le De l’Amour de Stendhal, là où Ruwen Ogien philosopherait en faisant l’amour, ne serait-elle pas de faire de lui un nouveau poète…
Pietro Citati : Leopardi, traduit de l’Italien par Brigitte Pérol,
L’Arpenteur Gallimard, 2014, 542 p, 28 €.
Giacomo Leopardi : Zibaldone, traduit de l’italien,
présenté et annoté par Bertrand Schefer, Allia, 2003, 2398 p, 50 €.
René de Ceccatty : Noir souci, Flammarion, 272 p, 19 €.
D’où vient-il que certaines biographies soient plus goûteuses, plus enclines à faire se dresser dans la perception du lecteur la stature, l’œuvre et les émotions d’un écrivain ? Brian Boyd avec Nabokov, Richard Ellmann avec Joyce, ou Peter Ayckroyd avec Shakespeare et Poe sont sans conteste de très talentueux biographes ; mais aucun n’atteint à l’étoffe dont sont pétries les vies et l’univers intellectuel par Pietro Citati. Nous avions déjà eu le bonheur de lire son Goethe[1], voire son Kafka, le voici abordant un autre romantique, cette fois italien : Giacomo Leopardi. Comment les doigts de Citati vont-ils ressusciter le solitaire et reclus de Recanati, le poète de « L’Infini », et l’immense diariste-essayiste du Zibaldone ? Sera-ce sans compter avec le « noir souci » de l’amour, comme l’analyse René de Ceccatty…
« Un tuberculeux affligé de deux bosses, persécuté par toutes les maladies de la terre », telle fut dès sa jeunesse Giacomo Leopardi (1798-1837). Pourtant, dès dix-huit ans, sans qu’il eût encore rien publié de valeur, et à la seule lecture de ses lettres, son ami Pietro Giordani lui « trouvait cette noblesse, cette fureur, cette densité, cette variété de style » qui est celle du génie. L’amour du jeune disciple pour le maître, quoique sans éros, et qui « était une forme de sa passion pour la littérature », se trouva grandi par leur rencontre. Plus tard, il éprouvera un semblable sentiment pour Antonio Ranieri. C’est ainsi que Pietro Citati nous communique l’ardeur de son modèle, en même temps que sa profonde empathie pour lui…
Reclus dans la bibliothèque paternelle aux dix mille volumes, le jeune Leopardi devient un philologue ardent, qui sut cinq ou six langues, dont le grec et le latin, un graphomane brillant. Mais son désir de gloire était vain : « Aucun éditeur ne publiait ce qu’il écrivait ». De guerre lasse, il remplit les quatre mille pages manuscrites de son fameux Zibaldone (qui compte deux mille pages bien abondantes en l’édition française) ; ce que l’on peut traduire par sabayon, ou pot-pourri, pour signifier des « Mélanges ». Accès mélancoliques et éclairs d’écriture autobiographiques, bribes d’essais et chimères s’y accumulent : « Enfermé dans la prison de sa bibliothèque, il explorait, examinait, reconstruisait l’univers -littérature, politique, histoire, linguistique, économie, philosophie, psychologie, rêveries et fantaisies- avec une furieuse énergie qui nous parait aujourd’hui presque inimaginable. » Sans oublier la musique, la religion… La précision et la force de la « fureur philosophique[2] » s’y déploie avec faste autant qu’elle illumine des aphorismes, tel : « on ne connait jamais parfaitement aucune vérité, si l’on ignore l’ensemble des relations qui unissent les vérités entre elles[3] ». Picorer le Zibaldone au hasard assure de recueillir des pensées aussi éclairantes qu’inattendues, dont plusieurs laisseraient penaud un Cioran : « Pour jouir de la vie, il faut nécessairement être désespéré.[4] »
Quoique les accès de « quasi-cécité », d’ennui et de sensation de néant, accablant celui qui avait un merveilleux talent pour le désespoir, paraissent lui empêcher toute activité intellectuelle, il poursuit de manière erratique son travail de « grand architecte-orfèvre », qui n’aura jamais d’harmonieuse architecture, mais auquel il ajoutera un précieux index. Est-ce la faute de l’irréductible séparation entre la nature et la raison ? Il se sert « de la philosophie moderne, de la raison analytique, acérée, négative, pour retrouver l’œil originel de l’homme ». Est-ce position nostalgique, régressive et antiscientifique ? Ce que confirme la lecture du Zibaldone, au 11 mai 1821 : « Une fois que la raison fut introduite en ce monde, tout devint peu à peu et en fonction de ses progrès, laid, petit, mort, monotone[5] ».
Aussi, à vingt et un ans, pense-t-il à fuir Recanati. En une lettre au père jamais envoyée, qui rappelle celle ultérieure de Kafka, il conspue la tyrannie et la dissimilation paternelles. La tentative de fuite se solde d’abord par un échec. Le voilà encore coincé entre une mère bigote et glacée et un père autoritaire de comedia dell’arte. Enfin, en 1823 (il avait vingt-quatre ans) il file à Rome, couvrant de chagrin son frère Carlo, qui est son « amour de rêve », et qui épousera une Paolina. Le poète, qui, hélas, « détestait le progrès », va mener une existence studieuse, au service d’un éditeur milanais, pour lequel il traduit Epictète, quoique égayée par Rossini, errante entre Pise et la cité pontificale, entre Florence et surtout Bologne, où il trouve une nouvelle vie, affective et sociale et intellectuelle. Avant de finir ses jours au pied du Vésuve…
Si laid (du moins le pensait-il), presque nain, horrifié par son corps difforme, il ne se lavait guère, sentait le renard, et ne pouvait qu’être amoureux sans l’ombre d’une réciprocité. Mieux valait que ces égéries ne connaissent pas ses sentiments, partagés entre sensualité refrénée et idéalisation. L’amour, ou plutôt « un désir angoissé », une « autoexaltation amoureuse [qui] devint désespérance », le saisit à la vue de Gertrude Cassi, avant de se tourner vers « la femme qu’on ne trouve point ». Le poème « À sa dame », est un hymne à l’impossible beauté platonicienne qui ne console point dans « la nuit du siècle[6] ». Plus tard, il aima Fanny, qui devint l’Aspasie de ses Chants. Mort plus vierge qu’une hostie, il connut cependant les joies de l’amitié, surtout épistolaires, cependant fort exaltées. Ranieri, en effet, de quatre ans son cadet, admirait son génie, au point de veiller son agonie et de se charger de faire connaître, de manière posthume, son œuvre à l’Italie. Car, de son vivant, il n’avait publié que ses poèmes, Canzone et Canti, A Silvia, Il pensiero dominante (les deux derniers étant respectivement un hommage à une jeune fille morte de tuberculose et une exaltation de l’amour) ainsi que deux textes autobiographiques. Les essais virent peu à peu le jour, comme le Discours d’un italien sur la poésie romantique, et surtout les Petites œuvres morales, qui compte quelques dialogues philosophiques, perles de fantaisie et d’humour irrévérencieux envers la mythologie, dont avec un Christophe Colomb renaissant de ses cendres, avec des gnomes, démons et autres morts, puis un curieux « Eloge des oiseaux ». Qu’il termine avec cet émouvant souhait : « j’aimerais un moment être changé en oiseau pour connaître la jouissance et la joie de leur vie[7] ». Ajoutons qu’il fait dire au « démon » du Tasse ce qui le résume absolument : « Ainsi, entre le rêve et les fantasmes, tu passeras ta vie ; et sans autre profit que la consumer[8] ».
S’il est un écrivain analytique avec le Journal du premier amour, il est aussi un théoricien du romantisme avec le Discours d’un Italien sur la poésie romantique dans lequel il fait l’éloge de la nature, de l’imagination et de la substance de la beauté, pour cependant préférer radicalement celle des anciens et céder à la nostalgie de l’âge d’or des nymphes et du temps de Brutus dans ses Chants. Il fustige les modernes qui cherchent « le renom immortel que ceux-ci n’obtiendront jamais, qui échut aux artistes italiens, latins et grecs, mais n’appartiendra jamais aux romantiques, aux sentimentaux, aux orientaux, ni à aucun tenant de l’engeance moderne[9] ». Certes, l’on peut arguer de sa méconnaissance de nombreux poètes romantiques allemands et anglais… En septembre 1821, Leopardi notait : « Mon passage de l’érudition au beau, ne fut pas instantané, mais progressif ». De « la belle littérature » à « la philosophie[10] », il s’agit d’une transmutation de la connaissance en beauté philosophique, en une démarche résolument classique. Pourtant, le voici soudain romantique, lorsqu’il écrit son plus célèbre poème, « L’infini » : « Ainsi par cette / Immensité ma pensée s’engloutit : / Et dans ces eaux il m’est doux de sombrer.[11] » Alors, nous confie Citati, il est le « poète moderne, c’est-à-dire sentimental et mélancolique », confronté à « la dramatique contradiction entre la raison et la poésie ». Mais aussi au Massacre des illusions, pour reprendre un de ses titres.
Ni flou, ni niaiserie dans l’analyse de Citati. C’est à propos de la Correspondance, en particulier avec Pietro Giordani, qu’il note : « il inventa une nouvelle langue du cœur. La fureur, le désespoir, l’amour, la tendresse, la noblesse et la grandeur du ton, la profondeur des passions, la concentration, le don pour l’aphorisme, la fluidité familière, les figures rhétoriques, les soudaines et suaves détentes, l’expression physique des sentiments, créent un texte qui n’a pas de précédent dans la littérature italienne, ou peut-être seulement dans les lettres du Tasse. » Celui qui « avait l’âme ouverte, mobile, chaude, vive », est sans conteste l’objet de l’amour-amitié de son biographe, attentif à son romantisme terriblement mélancolique autant qu’à son universalité.
Tour à tour, Pietro Citati se fait critique biographique, lorsqu’il commente les passages autobiographiques du Zibaldone, transparents malgré « le « jeune homme sans nom » ; critique comparatiste lorsqu’il associe « Les Souvenances » à Proust ; critique thématique et poétique (même si parfois ses commentaires des poèmes, comme « Le passereau solitaire », confinent à la paraphrase) lorsqu’il s’intéresse aux éléments, par exemple au motif de cette lune qui, dans les vers du poète « comprend peut-être cette vie terrestre ». Cette vie trop tôt fauchée, à trente-neuf ans : « C’est là le sort du peuple des mortels ? / À peine parut le vrai / Que tu tombas, fragile[12] »…
Prince des biographes, Pietro Citati ne se contente au grand jamais d’une sèche narration factuelle -où l’on se doute d’ailleurs que la traductrice a mis tout son soin. Plutôt qu’un homme dans son siècle, il nous ouvre « un système solaire de personnalités ». N’omettant pas de dire « je » en son essai, il fait de son lecteur un complice dans ce qui ressemble à une enquête sentimentale autant qu’intellectuelle, comme si Pietro Citati était un Sherlock Holmes de la biographie, mâtiné d’un poète de la sensibilité morale, sans oublier le commentateur érudit de l’oeuvre. Lit-on Leopardi en France ? Tellement peu… Il est pourtant, avec Dante et Pétrarque, considéré par les Italiens comme l’un parmi leur triumvirat de poètes incontournables. Il faut espérer que le volume, à la fois encyclopédique et si doué d’humanité, de Pietro Citati, puisse ouvrir la précieuse porte qui mène à la connaissance d’un immense lyrique, malgré la brièveté de ses vers, et d’un diariste, épistolier et essayiste aux monstrueux talents, déchiré entre une vie brève et maladive, entre un romantisme fiévreux et un classicisme intemporel.
Une « passion chaste » ; c’est ainsi qu'en son Noir souci René de Ceccatty peut qualifier ce lien entre le poète italien du XIX° Giacomo Leopardi et son ami Antonio Ranieri qui lui survécut assez longtemps pour permettre la publication de ses œuvres complètes. Resté vierge et laid, l’intellectuel romantique du Zibaldone, ce monstrueux journal d’essayiste aux aphorismes puissants, était-il capable d’amour homosexuel ? Non, répond avec autant de perspicacité que de pudeur René de Ceccatty, évoquant son mépris pour les passions charnelles masculines de l’antiquité. Leopardi, nain bossu et maladif, dont la vie fut fort brève formait un couple détonnant avec son jeune ami blond, aussi beau que séducteur avec les femmes. « L’attrait pour l’intelligence » l’incite alors à renoncer à ces dernières et à se consacrer au « noir souci » du poète philosophe autant que tyrannique ami. Ranieri, fidèle soutien et intellectuel cultivé, eut, lui aussi, à souffrir de la censure, pour son roman Ginevra. Le romancier n’aura pas la gloire météorique de Léopardi, mais le respect fasciné de notre écrivain narrateur qui, à sa manière, se fait l’ami posthume de ces deux figures incroyables de la littérature italienne. Son livre en forme de double hommage est aussi une réflexion sur ses proches recherches, une sorte de journal de travail personnel en même temps qu’un discret autoportrait. Il n’en reste pas moins que René de Ceccatty sait s’effacer devant son prestigieux et mystérieux modèle, qu’il compare parfois à Barthes pour ses « biographèmes ». Cette investigation attentive où le « je » de l’auteur s’interpose et prend sa responsabilité complice et affective, convoquant ses rêves, ses amours, ses livres, est à la lisière du récit, de l’essai, voire du vaste poème en prose. Sinon de l’autofiction, où d’aucuns verraient un désordre élégant au service du génie inquiet et éphémère que fut l’auteur des Chants. Ainsi René de Ceccatty nous invite à goûter l’intelligent poison de la mélancolie que distille un Zibaldone fascinant.
Fénelon : Abrégé de la vie des plus illustres philosophes de l'Antiquité,
par Diogène Laërce, David, 1822.
Constantin Castéra : Le Livre de Diogène le cynique, À l'enseigne du Pot cassé, 1950.
Photo : T. Guinhut.
Diogène, chien cynique
ou apôtre de la vertu et de la décroissance ?
Prélude au catalogue des animaux philosophiques.
Diogène le Cynique : Fragments inédits, préfacé par Michel Onfray,
traduit de l’anglais et commenté par Adeline Baldacchino, Autrement, 176 p, 13 €.
Michel Onfray : Bestiaire nietzschéen. Les animaux philosophiques, Galilée, 82 p, 14 €.
Diogène et les cyniques ou la liberté dans la vie simple :
présenté par Etienne Helmer, Le Passager clandestin, 112 p, 8 €.
Peu d’animaux sont philosophes, sauf les cyniques. Surtout Diogène, cet anti-Platon, qui aboie contre les vices, contre le luxe ; et ne consent qu’à vivre à la dure, sans la moindre pudeur, presque nu, se masturbant en public, dormant dans le tonneau -plus exactement la jarre- qu’il pousse devant lui. Une saine pensée vertueuse, une pensée conforme aux thuriféraires actuels de la décroissance ? Deux ouvrages, tombés du tonneau des Danaïdes de l’actualité éditoriale, ramènent au jour la pensée sans indulgence du franc râleur de l’Antiquité : surprenants Fragments inédits et réunion exhaustive de ce que les Grecs anciens ont conservé de l’intempestive pensée du plus célèbre des cyniques. Prélude au catalogue des animaux philosophiques, le canidé grec est tenu en laisse par Michel Onfray, au voisinage de son Bestiaire nietzschéen.
Le chien aurait laissé des inédits ? Le titre laisse d’abord incrédule : aurait-on nouvellement découvert dans une urne grecque, ou dans les sables de la bibliothèque d’Alexandrie, quelque papyrus retraçant ses dialogues, traités et tragédies disparus ? En fait non. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ces fragments ou aphorismes de Diogène, longtemps oubliés, dont l’original grec est perdu, avaient été traduits en arabe, puis en anglais par Dimitri Gutas dans son volume intitulé Greek philosophers in the Arabic tradition. Comparant les textes grecs déjà connus, ceux arabes et la version anglaise, Adeline Baldacchino se fait à son tour traductrice de ces inédits, sans oublier de nous offrir une présentation bien documentée. Ainsi Diogène de Sinope renait de ses cendres, éteintes depuis le temps d’Alexandre, au IVème siècle avant Jésus-Christ, avec une insolence ravivée.
Pourquoi « le cynique » ? Parce que c’est un chien qui mord les méchants. Kunos, en grec, est en effet le nom de cet animal. C’est ainsi qu’il se justifie : « Parce que j’affronte le mal et les hypocrites avec la vérité et que je leur dis la vérité sur eux-mêmes, et parce que j’agite ma queue devant les gens de bien et grogne devant les gens mauvais ». Cet usage de la vérité, devant les puissants et la doxa, est aussi rafraichissant que dangereux. Voilà un philosophe qui, depuis sa niche, sait mordre pour veiller sur son seul maître : la morale juste. Ce qui ne l’empêche pas de prendre de la hauteur : « Le juge prononce des sentences sur les hommes, alors que le philosophe prononce des sentences sur les juges ; la philosophie est par conséquent plus puissante et supérieure. » Certes ces quelques fragments n’ajoutent rien de fondamental à la connaissance que nous avions du philosophe, mais ils sont le mérite, outre leur précision caustique, d’ajouter à notre plaisir de lecteur moraliste et d’historien de la pensée.
Certes un lecteur d’aujourd’hui pourra se trouver mal devant le Diogène machiste qui accable la femme, qualifiée de « tromperie et perte », quoiqu’il prêchât l’égalité des sexes. Voire préférer s’abstenir de la préface, présentant ces Fragments inédits, un brin péremptoire et à l’emporte-pièce de Michel Onfray qui se targue d’être supérieur aux « fonctionnaires de la recherche », de préférer Diogène à « Lucrèce, Montaigne et Nietzsche », rien de moins ! Glorifiant le prototype antique du politiquement incorrect, il regrette (et nous avec lui) la disparition de son traité intitulé La République, dans lequel sont abolis esclavage (ouf !) et propriété privée (aïe !), « dans lequel il fait l’éloge de la licence sexuelle, de l’inceste, du meurtre de ses parents, du cannibalisme… » Diogène, en son anti-cité, aurait-il été un précurseur de Sade ? Notre estime pour lui, qui n’était pourtant pas béate d’admiration, en prend un sérieux coup. Sauvons cependant un beau trait d’esprit de Michel Onfray, préfacier à tout faire, lorsqu’il conclut, en notant que ces inédits ont été sauvés par un traducteur arabe : « Ce détour par l’Arabie invite moins à islamiser Diogène qu’à diogéniser l’islam »…
De là à dire que Diogène est le plus emblématique des « animaux philosophiques », il n’y a qu’un pas ; au point que Michel Onfray aurait pu ajouter avec lui un appendice à son Bestiaire nietzschéen. En effet, « Jadis / dans sa cave / Zarathoustra / Avait des chiens / Sauvages et hurleurs / Libres et forts / Puissants et magnifiques. / Aujourd’hui / Il les a transformés en oiseaux / Puis il les a libérés. » Il eût été bon que pareille métamorphose arrivât à notre professionnel du cynisme… L’irrévérence critique de Nietzsche a-t-elle quelque chose de Diogène, fouillant des motivations moins avouables sous les bons sentiments ?
En une trentaine de poèmes en vers libres (et non « en prose », comme l’affirme bien faussement la quatrième de couverture), Michel Onfray énumère ces compagnons symboliques de Nietzsche -et surtout de Zarathoustra- en les classant entre « bêtes humaines » et « bêtes surhumaines ». Les premières sont celles de l’humanité vicieuse et malheureuse : le buffle est veule, l’âne « enveloppe toutes ses vertus de gris » et « crée le monde à son image / Autrement dit / Aussi bête que possible », le chameau est servile car « Il exige la souffrance », le cochon est « volupté impure », la tarentule est le monstre « du ressentiment », car elle « prêche l’égalité », ce en quoi brille une perspicacité redoutable. Quant au chat, il est hélas chargé d’une bordée de vices. Heureusement les secondes sont le dépassement des premières : l’aigle jouit d’une sérénité solaire, les colombes sont la paix de l’âme, le lion est la volonté, enroulé sur lui-même, le serpent est l’éternel retour du même, ce mythe qui n’est pas la meilleure conquête du philosophe de Sils-Maria.
Comme autant de petites fables aux qualités inégales, mais à la limite parfois du koan zen, Michel Onfray distille en ses animaux un talent inattendu. L’agneau sacrifié, cuisiné « de sauge » et d’ « énigmes », sert « à nourrir le philosophe / À l’estomac d’oiseau ». S’il n’a commis qu’une modeste réécriture d’oiseau, Michel Onfray s’est autant amusé qu’il amuse son lecteur, ainsi efficacement initié à la philosophie de Nietzsche[1]. Quand ce dernier est un aigle, quel animal est donc Michel Onfray ? Paon philosophique ou chouette de Minerve ?
L’animal Diogène était-il un « Précurseur de la décroissance » ? Ce pour reprendre le nom de la collection publiée par les éditions du Passager clandestin. Certes, notre philosophe pour le moins bourru parait pouvoir, non sans un brin d’abus, être enrôlé sous la bannière idéologique, verte, trop verte, des écologistes, qui prônent la décroissance des activités humaines, forcément polluantes et destructrices, non durables et antinaturelles, des activités de ces chiens de capitalistes dont le cynisme est sans discernement condamné par ce gauchisme rouge qui croit se refaire une conscience en verdissant. « Une croissance infinie de la production et de la consommation matérielles ne saurait être tenable dans un monde fini », annonce le prêt à penser de la collection. Derrière l’apparence inéluctable de l’antithèse se cache une argumentation spécieuse : un, loin de décroître, une stabilisation devrait suffire ; deux, la population achève de croître en de nombreux pays jusqu’à une transition démocratique bientôt universelle ; trois, de nouvelles technologies rendent sans cesse obsolètes les modes de production et de consommations gourmands en ressources non renouvelables, voire épuisées ; quatre, l’humanité peut savoir rendre à la nature une vaste part de son intégrité, sinon toute. Enfin, quiconque veut s’adonner à la décroissance reste libre de le faire, à condition de ne pas l’imposer à autrui, en une doxa écologique bientôt totalitaire…
Se priver de tout, jusqu’à son écuelle car les chiens lapent à même le sol ou la main, est-ce un cycle vertueux, anti-technologique et respectueux de la supposée pureté originelle de la nature ? À moins que Diogène, plutôt que sage dissident, ne soit qu’un vieux machin, un râleur antisystème, quel qu’il soit, donc sans le discernement nécessaire à la vertu politique. Rétorquer à la venue d’Alexandre « Ôte-toi de mon soleil », à rebours de la provocation contre la tentation de l’orgueil et de la saine pensée selon laquelle le roi est toujours nu, peut être compris comme un dommageable refus de penser le politique.
Reste qu’Etienne Helmer, présentant son anti-festif héros comme le modèle de « la liberté dans la vie simple », de la « pauvreté volontaire », autarcique et frugale, et plus encore du « respect de la dignité humaine et de l’égalité », est un essayiste spécieux, tant la dignité humaine ne peut souffrir des inégalités si elles sont judicieuses et méritées, si elles contribuent, par leurs services rendus au développement, aux libertés individuelles… Or, il a le mérite insigne d’être un préfacier fort informé, voire érudit, avant de rassembler en ce petit volume les textes épars du chien. C’est en effet grâce aux Vies et doctrines des philosophes de l’Antiquité, par Diogène Laërce, écrit au IIIème siècle de notre ère, et dans une moindre mesure à l’empereur romain Julien ainsi qu’au Grec Lucien de Samosate, que nous conservons les bribes de la pensée du maître en chienneries.
« L’été, il se roulait dans le sable brûlant, et l’hiver, il tenait embrassées des statues couvertes de neige ». Après avoir falsifié la monnaie de Sinope, il cherche le bonheur de la vie simple, armé de son bâton et de ses bons mots pour frapper les consciences, quoique non sans orgueil (selon Platon). Ainsi, il s’étonnait que « les musiciens accordent avec soin les cordes de leur lyre, mais laissent désaccordées les habitudes de leur âme » ; il admirait « les esclaves qui, voyant leurs maîtres manger avec avidité, ne dérobaient pas une partie des mets ». Mieux, ou pire si l’on veut, « conduit dans une maison somptueuse par quelqu’un qui lui défendit de cracher, il lui cracha au visage en disant qu’il n’avait pas trouvé de meilleur endroit ». Pédagogue, il l’était à sa manière, rude, ou plus bienveillante : « Voyant un jeune homme s’appliquer à la philosophie, il lui dit : C’est bien de détourner la beauté de ton corps vers la beauté de ton âme. » Hélas, « il négligeait la musique, la géométrie, l’astronomie, et les autres sciences de ce genre, sous prétexte qu’elles ne sont ni utiles, ni nécessaires ». Hélas, selon Lucien, il regardait « le luxe comme un vice ».
Prenons enfin nos distances avec ce cynique apôtre de la vertu et de la décroissance, avec toute cette « Eloquence digne des chiens ». Car, rappelle Erasme, cette formule d’Appius « est devenu, chez les érudits, un adage destiné à ceux qui appliquaient leur étude de l’éloquence à la calomnie ; ils ont reçu leur épithète des aboiements des chiens, car la lettre « r » qui est à l’initiale du mot rixando [en se bagarrant] est appelée lettre de chien »[2]. Diogène n’a-t-il pas calomnié le luxe ? S’il est forcément opposé aux cyniques d’aujourd’hui (sans compter que le cynisme est toujours celui de l’autre), on peut supputer qu’il se serait fortement opposé à tous ses commentateurs (y compris le modeste auteur de cet article). Or, reprend Diogène, non sans contradiction avec lui-même, « tout ce qui est en excès est désirable, sauf l’excès de parole ».
Thierry Guinhut
La partie sur les Fragments inédits a été publiée dans Le Matricule des anges, octobre 2014
Caroux-Espinouse, Jaur et Orb, Minervois, Faugérois.
Textes et 150 photographies par Thierry Guinhut,
La Renaissance du Livre, 124 p, 2000.
À mi-chemin de Toulouse et de Montpellier, dans le Tarn et l'Hérault, une fabuleuse mosaïque de terroirs chevauche les versants atlantiques et méditerranéens. Ce sont les hauteurs du Parc naturel régional du Haut-Languedoc, balcon méridional du Massif Central. Aux portes de Castres, chaos granitiques et carrières parsèment le Sidobre. Echancrés de vallées et de lacs, les monts boisés de Lacaune cachent d'étonnants statue-menhirs. Comme la Montagne noire où jaillissent les ruines de l'époque cathare et les cheminées de brique des industries du délainage, la crête du Somail et le sauvage massif de l'Espinouse séparent des versants climatiques contrastés. Aux portes de Béziers, au-dessus de la vallée d'Orb ponctuée de clairs villages perchés, le Caroux "montagne de lumière", élève de surprenantes aiguilles entaillées par les gorges d'Héric et jouit d'une solide réputation auprès des marcheurs passionnés de roches secrètes, de vastes panoramas. Marqués par le thermalisme, les monts de l'Orb couverts de chênes verts et de châtaigniers se souviennent de l'exploitation de leurs houillères, aujourd'hui abandonnées. Les vignes du Saint-Chinianais et du Faugérois s'adossent aux Avant-Monts, tandis que les causses du Minervois s'ornent de la cité légendaire du catharisme.
Dix semaines de marche, trois semaines de pérégrinations parmi les 93 communes fédérées, le contact avec les habitants et les acteurs du Parc ont permis à l'écrivain photographe Thierry Guinhut, après le Marais poitevin, l'île de Ré et les Pyrénées, de dresser ce portrait si divers du Haut-Languedoc. Ouvrage documentaire, inventoriant le patrimoine paysager, l'architecture religieuse et vernaculaire, en cent quatre-vingts photographies, c'est aussi le récit d'une traversée, la quête plasticienne des formes et des couleurs, la mémoire et le souci d'une beauté à construire parmi des terroirs aux identités marquées et cependant fragiles.
Montagne noire. Photo : T. Guinhut.
Montagne Noire :
récit, journal de marche,photographies
et triptyques géographiques.
Presses du Languedoc, 1991, 98 p, 185 F.
Entre Tarn et Aude, la Montagne Noire doit son nom à sa sombre couverture forestière. La beauté farouche et contrastée de ces versants atlantique et méditerranéen fascine et inquiète le voyageur qui, au hasard de sa promenade, découvrira des lieux tels que le Gouffre de Malamort, le bois du Trou Obscur, le Désert de Saint-Ferréol, la forêt de Crabemorte, l’Embut de Polyphème et autre moulin du Purgatoire…
Thierry Guinhut, marcheur infatigable, nous révèle des itinéraires documentés et inédits à travers cette terre singulière où errance et contemplation favorisent le voyage initiatique. Ainsi se déploie sous nos yeux une montagne témoin et à l’écart du monde contemporain, une montagne métaphysique.
L’auteur nous livre son journal de bord, proposant, grâce à des triptyques géographiques, une autre approche de l’espace, et une exploration en soixante-trois photographies en couleurs pour nous conduire sur les sentiers de la Montagne Noire et dans ses villes et villages découverts aux débouchés de routes solitaires. Ainsi s’ouvre une voie nouvelle de connaissance et de figuration du paysage. L’artiste ne prétend pas épuiser un espace, mais, à travers une marche-démarche, à travers un acte de regard contemporain, inviter le lecteur spectateur à initier sa propre aventure, nouvel accès à la Montagne Noire.
Caunan-Engelis, Labruguière, Tarn. Photos : T. Guinhut. Forêt de Montaud, Labruguière, Tarn.
Février 1990
Bientôt j’en eus assez de broyer un beau noir sur mes palettes cartonnées…
Pendant sept heures, des trains successifs, pluie battante, bruine, grand beau peu à peu, m’amenèrent au pied de la montagne, dans ces villes, Aussillon, Mazamet, où des réunions de travail me laissèrent tout juste le temps furtif de de lever les yeux au travers des fenêtres vers des fragments urbains dominés par de hauts contreforts boisés gris-roux.
8 février
Aussillon-village. Sous un ciel semi-couvert à couvert (comme un crépuscule sombre à dix heures du matin) dans une étroite et courte vallée, une usine de délainage semble, malgré sa cheminée muette au-dessus des branches, encore en activité. Dans une lumière couleur d’ardoise, un relent putride et salé monte d’un tas de déchets de peaux de moutons délainées dont on distingue le souple pointu des oreilles.
Montée sous les châtaigniers, les hêtres, les chatons de noisetiers balancés comme au mouvement du marcheur. Je pousse un cri dans la montagne… Un de ces coups de poumons qui mènent le marcheur jusqu’au col… Bougre ! la suée… Au-delà du lac des Montagnès, la masse étalée du Pic de Nore. Grise, violette, noir et vert-sapin. Menant au sommet, la nécessaire et logue ascèse de la montée par le noir des sapinières. Je veux savoir pourquoi la montagne est « noire », pourquoi au-dessus du noir le sommet…
Photo : T. Guinhut.
Puis, par à-coups, en voiture, transporté en des endroits divers. Le Roc du Bougre (où de méchants bougres médiévaux guettaient, dit-on le voyageur) et ses jardinets de jonquilles au flanc des abrupts schisteux, la porte peinte aux couleurs vives du Cabardès derrière l’église de Miraval, le roulement sombre des boules de nuées sur glacis de gris au-dessus de la ruine et du cimetière de Saint-Julien. Derrière un tombeau de marbre, une montagne de non-paysage, la mastaba des débris de mine de Salsigne. Cuivre, arsenic, or surtout dont les réserves s’épuisent, semant chômage et inquiétudes dans l’économie locale. L’or sent ici le noir de la terre, les fissures enfouies, les bancs de quartz aveugles. Je serais assez fou pour aller perdre un moment de ma vie, sinon ma vie, à gratter entre mes ongles, remué par le roulement de camions, menacé d’ensevelissement sous un sale éboulement, un minable et introuvable déchet aurifère.
Marchant sous Pradelles-Cabardès, la montagne avait la tête sous un sac pour assister au crépuscule. Buées charbonneuses et mobiles… Il allait se passer quelque chose… Foutre, voilà la lumière, m’écriai-je, avisant un torchon mal lavé de ciel bleu, aussitôt balayé sous le couvert d’une noire roustée passée à la montagne. Au sortir du hameau des Jouys, une lourde bruine nocturne se mit à graisser ce qu’il restait de la haute vallée de l’Arnette. Dans l’invisible, dans le noir enfin, j’atteignis l’hôtel du Pic de Nore.
13 février
Au matin, une pluie massive continuait à ennoyer la montagne… Hier, au plus haut de ma marche interrompue, il m’avait semblé voir quelques gouttes s’alléger, virevolter… Au Pic de Nore, en effet, il avait neigé en effet, me dit-on. Je montais en voiture, le long de l’Arnette furieuse et grosse, contournant par vallées et cols secondaires un arbre tombé au travers de la route, rêvant d’accéder au blanc pur du sommet, au-dessus d’une masse crachineuse tombée. Hélas, dans le gris court du brouillard, une mince couche ne faisait que mollir là-haut sous une pluie tiède, les troncs noirs de la hêtraie nord se tortillaient contre un blanc conspué de poussières d’écorces, troué de taches pluvieuses.
Il ne me restait plus qu’à descendre en versant méditerranéen, espérer là-bas une accalmie des pluies, manger la soupe à l’auberge de Lastours, devant trois murs de cartes postales du monde entier, accumulées par dizaines au carré. Dehors, il pleuvait dru.
Comment, être là, au pied des tours cathares tronquées par le devers de la paroi, par l’averse, et ne pas être touché par la lumière des Parfaits !
Saussenac, La Livinère, Hérault. Photo : T. Guinhut.
Le repas achevé, je me décidai néanmoins. Je dus m’abriter un quart d’heure dans un renfoncement de quartz grisé avant de reprendre sous un indulgent crachin. Et, quittant la route, posant mes pas dans les gradins aigus et mal assurés de la garrigue calcaire, une accalmie se fit, une lueur s’ouvrit. Je vis défiler, de blocs d’ombre en rais de lumière, contre un ciel déchiré, les tours Quertigneux, Fleur d’Epine, Régine et Cabaret, sur leur étroit piton. Me hissant entre les ruines, j’étais fou de lumière, comme ici les Cathares avaient pu être fous de leur Dieu, brassant en tous sens mon appareil photo, captant, maladroit, une révélation de lumière, non pour me dissoudre en Dieu par elle, mais pour me construire et m’élever en forme et en espace, ce dont l’image ne serait qu’un mince témoignage et la voie dynamique. Air et lumière, un tel vent pour me soulever, m’emporter le long de l’aspiration vers le haut impulsée par les tours, me souffler vers une crête, un ciel autre…
Puis, quelque chose se ferma dans la montagne, un capuchon de pluie couvrit la lumière ; je marchais vers Les-Ilhes sous un glauque après-midi, regagnant Mazamet nord et noir…
En nuit, je songeais à ces Cathares intolérés, rasés au XIIIème siècle de la surface du Languedoc pour avoir aspiré à un Dieu parfait à leur gré. Mais comme ces « Parfaits », vêtus de noir, marcheurs eux aussi, trop « parfaits » pour supporter ce qu’autre ils nommeraient « imperfection », comme ces « hérétiques » sonnent comme « fanatiques »… Comme ma perfection, du moins ces essais dans le voir et le faire, qui n’est ni déiste, ni dualiste en séparant si arbitrairement le monde en bien et en mal, ni méprisante du corps et de ses œuvres terrestres, qu’ils auraient imputés au diable, leur semblerait impure ! J’aime ici l’alternance et le mêlé indémêlable du noir et du blanc ; et même si, non sans humanisme, je ne suis certes pas thuriféraire du mal, bien malin qui saura séparer le blanc du noir. Une Montagne Noire passée toute entière au blanc -au-delà même de l’enneigement, car il resterait l’ombre- serait mort des couleurs, disparition, hors-être…
Photo : T. Guinhut.
8 avril
Depuis Labastide-Rouairoux, ses fabriques et filatures dominées par le premier vert tendre des châtaigniers, j’abordais la frange est de la Montagne Noire. Aux Verreries-de-Moussans dont le nom dit l’activité des verriers jusqu’au XVIIIème siècle, au-dessus d’une maison peinte en rouge-vif, bleu-roi et safran, le ciel écharpe ses dernières vapeurs matinales. Passage en versant méditerranéen au col de Serrières, cerisiers en fleurs et chênes verts dans la descente. Soudain, une image de terroir convenue : un berger et ses moutons auprès d’une chapelle à crépi rose à Cassagnoles. C’était pourtant là, comme par miracle, ou comme arrangé d’avance pour l’image et le symbole. Symbole usé cependant, le berger menant son troupeau vers l’église-mère, derrière les vignes du Seigneur, vie impensable aujourd’hui, fausse Arcadie où ce berger aussi était, bouffant des châtaignes trois cent-soixante jours l’an.
Photo : T. Guinhut.
Sur les fondations arasées d’un rocher ocre, une garrigue éclatante de soleil, lavandes et genets en fleurs à Saint-Julien-des-Molières, puis un vignoble épousant les formes possibles entre les rocs calcaires à Saussenac. Je me défaisais de toute pensée, tout entier usurpé par cette fête du regard, la lumière seule dépliait, révélait le paysage entier, je ne savais que voir, m’étourdir, me cantonner et me dire avec le voir, dire par le cadre justement parfait de ma photographie, étonnement et jubilation de voir, voir jusqu’à la vision, jusqu’à je suis la forme qui est là, que je découpe et dispose là… Un instant, je suis en moi cet équilibre et cette beauté auxquels le paysage et mon geste de vision m’ont permis de parvenir. Face et versant or méditerranéen après le noir et vert du nord atlantique, fragments encore des bonheurs visibles du paysage, parce que conservé-délaissé, paysage-musée peut-être… Paysage que je construisais par la photographie, image artificielle, par la rigueur, l’équilibre et la complétude de ses éléments.
À Notre-Dame-du-Cros, je m’insinue dans un canyon miniature et retiré, intouché du monde, marbre buriné, gouge et ciseau des eaux, poli jusqu’à ses veines roses. Plus haut, un coin de roc gris-bleu pris dans la mortaise des parois, ferme le ruisseau asséché. Dans le même marbre, taillé en obélisque sur la place de Caunes-Minervois, une phrase, incisée au-dessus d’une bouche à eau, dit combien le temps s’enfuit. Combien en Montagne Noire le paysage est prodigue en inscriptions, nominations, injonctions humaines et métaphysiques…
Museo de la Catedral de Santo Domingo de la Calzada, La Rioja.
Photo : T. Guinhut.
Alejandra Pizarnik,
la comtesse aux poèmes de sang et de silence.
Alejandra Pizarnik : Journaux 1959, 1971,
traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Picard, José Corti, 370 p, 24 €.
Les Travaux et les nuits, La Comtesse sanglante,
traduits par Jacques Ancet, Ypsilon, 80 p et 76 p, 17 € chaque.
César Aira : Alejandra Pizarnik, un pur métier de poète,
traduit par Susana Penalva, Revue Nunc / Editions de Corlevour, 112 p, 19 €.
Dépressive jusqu’au suicide, poète jusqu’à l’exigence de concision et de perfection, telle fut Alejandra Pizarnik. Elle tint son nom étrange d’une famille juive polonaise qui eut la chance d’émigrer en Argentine avant l’arrivée au pouvoir du nazisme, et son prénom d’une involontaire éviction administrative, alors qu’elle était née Flora en 1936. Jusqu’à sa mort volontaire en 1972, elle n’eût de cesse de vivre en poète, uniquement en poète, et seules les morsures d’une dépressive mélancolie l’empêchaient de réaliser pleinement cette assomption. Comme sa Comtesse sanglante, « elle vivait devant son grand miroir sombre, le fameux miroir dont elle avait elle-même dessiné le modèle ». Infailliblement, ses amples récits, ses brefs poèmes, ses Journaux d’études et d’angoisses, renvoient pour nous, en leur miroir sombre, le destin et l’acuité métaphorique de son écriture.
« Je réunissais des mots très purs
Pour créer de nouveaux silences »
Si seulement les mots de ses vers et de ses phrases avaient pu avoir la fonction thérapeutique définitive, hélas si provisoire, qu’elle avait rêvée. Trente-six années seulement pour tenter de dresser devant la mort, sa mort désirée, sa « comtesse sanglante » fascinatrice, un mur de poésie suffisamment pur… Plaintes, hantise de l’amour refusé, souffrances remâchées, accelerando tragique courent avec une lente vélocité parmi les pages des Journaux, vers un dénouement annoncé : « Ne pas oublier de se suicider », note-t-elle en 1962. Mais c’est dans la « forêt d’images » de la poésie que ces plaintes trouvent leur antidote, leur quintessence, que le réel et le vide qui la cernaient ne trouvèrent pourtant pas assez persuasive.
En ces Journaux qui ne sont qu’un choix parmi une vingtaine de cahiers, sa « solitude est faite de chimères amoureuses, d’hallucinations ». La folie la guette ; à moins qu’il s’agisse d’un souhait : « Ne plus jamais sortir des rêves ». Elle se voit « laide », elle est « une incarnation de tous les péchés capitaux ». Maniaco-dépressive, elle se nourrit de sa douleur et cultive sa morbidité : « Je sais que je naitrai morte ». Son irrépressible besoin d’amour est celui d’une petite fille autant que celui d’une sexualité vorace et vaine, parfois bisexuelle. Une fin psychiatrique l’attendait, avant de s’administrer un psychotrope massif et définitif. Un an avant sa disparition, elle écrivit : « Mon besoin de tendresse est une longue caravane ».
La pose littéraire colle à la peau de l’auto-clinique psychologique. Quand le contrepoison, ou le supplément d’addiction, sera l’écriture : « Je pressens un langage à moi, un style qui n’a jamais existé. » Pourtant, elle déchire tant de ses textes, déchirée entre son peu de prise et sa maîtrise : « Je le possède, oui, mais je ne suis pas ce langage ». Ces poèmes en prose sont sans cesse amendés, sa tentative d’écrire un roman sera un échec : « Ma méthode de correction débouche sur la poésie pure, sèche et aride. » Elle se sent séparée de ses œuvres les meilleures : « Je ne peux pas croire que c’est moi qui ai écrit la prose sur la comtesse ».
Etrange comme ces pages de Journaux sont prenantes, intenses, émouvantes, de par et malgré les tourments d’un esprit qui se débat dans un corps et parmi les autres, dans sa solitude, quoiqu’elle n’eût pas manqué d’amis. Une intensité adamantine et violacée explose de jour en jour ; jusqu’à la combustion prévisible de la locutrice. Son art est « terriblement bref et intense comme la mort ». Curieusement, elle fut intensément éditée, admirée en Argentine, alors que la France, où elle passa quatre années, devenant amie avec Breton, Paz, Cortazar, Mandiargues et Michaux, lui reste passablement imperméable, ce malgré bien des éditeurs courageux. Quant à ses lectures abondantes, elles oscillent entre rejet (Don Quichotte) et identification (Pavese). Artaud, surtout Le Pèse nerfs, Les Frères Karamazov la fascinent. La psychanalyse la dévore avant qu’elle l’abandonne. Si philosophie, journalisme et peinture firent le lit de ses études et de ses modestes emplois, seule la tension vers le sang de la métaphore la porte vers une autre dimension intérieure.
Elle n’est évidemment pas qu’un épigone du surréalisme. Au point qu’elle disciplina l’écriture automatique, pour en contrôler le résultat, et le tailler en ses vers. Au travers du drame du langage, il s’agit de se trouver autant que de trouver sa plus pure expression. En ce sens chaque poème des Travaux et les jours est un éclat d’autoportrait :
« Du combat avec les mots cache-moi,
éteins la fureur de mon corps élémentaire. »
À moins qu’il s’agisse d’un vertige autobiographique :
« Tu as fait de ma vie un conte pour enfants
dans lequel naufrages et morts
sont prétextes à des cérémonies adorables »
Le flamboiement des images, vigoureuses dans leur concision, s’associe à des antithèses surprenantes, à des paradoxes. L’amour, l’autre, fantasmé ou vécu, imprime son sceau incisif ; car il est « Embusqué dans [son] écriture ». Cependant, elle ne cesse de se risquer sur la falaise extrême du poème, auprès de son vide :
« je réunissais des mots très purs
pour créer de nouveaux silences »
Cette exigence de pureté se heurte à son contraire, à son impossibilité :
« une tribu de mots mutilés
cherche asile dans ma gorge »
La confrontation tragique atteint alors la fulgurance :
« ne me livre pas
très triste minuit
au midi impur et blanc »
À la lisière de la poésie philosophique et du haïkaï, l’ « Horloge » devient une allégorie :
« Dame toute petite
logée dans le cœur d’un oiseau
elle sort à l’aube et prononce une syllabe
NON »
Faute de lire une édition bilingue de ces miniatures, on aura du mal à juger de l’exactitude de la traduction. Pourtant la restitution de Jacques Ancet possède une évidence et une fulgurance remarquables qui augurent merveilleusement de la beauté de l’écriture originelle de notre Alejandra. Qui serait une petite sœur poétique d’Octavio Paz, mais beaucoup plus resserrée sur elle-même, sur l’os de son intériorité torturée qui tente de trouver son cristal lyrique, à la limite de l’aphonie.
Maladivement et extatiquement fascinée par les tentations et les figures de la mort, Alejandra Pizarnik se réincarne-t-elle littérairement dans sa Comtesse sanglante ? S’il est risqué d’engager une lecture biographique à la Sainte-Beuve, il est loisible de tenter une lecture fantasmatique : repoussoir fascinant ou désir inassumé ; à moins qu’il ne s’agisse de la part de la poète que d’une posture esthétique assumée. Elle fut stupéfiée par le livre, aussi érudit que poétique, de Valentine Penrose[1] sur la fameuse Hongroise Erzsébet Bathory (1560-1614), qui, selon la légende, assassina 650 jeunes filles. De suite, elle va pratiquer l’art de la réécriture, dégageant la substance fantasmatique pour aboutir à un poème en prose, par tableaux successifs, dangereux et sensuels, comme en une épure baroque : « la comtesse la mord frénétiquement et la transperce d’aiguilles […] on verse l’eau sur son corps et l’eau se change en glace ». Les tortures se succèdent en une anthologie digne de Sade[2], qui donnerait envie de lâcher un livre si inutile, si complaisant, s’il n’avait été écrit que par ce dernier, s’il n’était relevé par l’esthétisme glacé de l’écriture d’Alejandra, impassible et colorée : la comtesse ne se baignait-elle pas, encore une fois selon la légende, dans le sang de ses pauvres victimes, dont personne ne parait avoir pitié, pas même notre poète. Ce en quoi l’héroïne abjecte de cette œuvre d’art paradoxale -au sens où toute éthique l’a abandonnée à jamais- apparait comme un précurseur de Dracula[3]. Elle ne fut que condamnée « à la prison perpétuelle en son château »…
Alejandra Pizarnik pratique-t-elle le masochisme en écrivant de telles pages ? Essaie-t-elle de recueillir la jouissance rouge de la tortionnaire « en transes » ? Garder en sa distanciation plastique l’apparente indifférence du rapport factuel et judiciaire n’empêche pas d’imaginer une fantasmatique identification, grâce à laquelle la littérature devient peinture et pertinence psychologique : « la pamoison sexuelle nous pousse à des gestes, des pamoisons de mort ». Cette comtesse était « mélancolique » et probablement « épileptique », à cause d’une généalogie consanguine ; elle traitait ses migraines avec « une colombe blessée mais vivante sur le front ». On devine que ces images aussi fastueuses que terribles faisaient palpiter Alejandra, comme en son miroir, ou son contre-miroir. Que cette créature maléfique lui offrait une aura de magie noire et rouge : « pour un instant -soit du fait d’une musique sauvage, d’une drogue ou de l’acte sexuel à son maximum de violence-, le rythme très lent du mélancolique non seulement parvient à s’accorder au monde extérieur, mais à l’excéder en une démesure, un bonheur indicible ; et le moi vibre, traversé d’énergies délirantes. » En ces poèmes en proses stylisés, ne parlait-elle pas d’expérience, non au sens criminel, mais au regard de la mélancolie ? Reste qu’Alejandra sait conclure en jugeant son personnage : « Elle est une preuve de plus que la liberté absolue de la créature humaine est horrible ». À moins que l’on puisse y lire, comme Jacques Ancet en sa postface, une préfiguration de la dictature sanglante argentine à partir de 1976…
Une synthèse essentielle sur l’œuvre d’Alejandra Pizarnik nous est obligeamment fournie par César Aira qui éclaire son « pur métier de poète » au moyen de quatre conférences. On se souvient de César Aira, narrateur de voyages de peintre et peintre de montagnes[4]. Sa plume d’essayiste est tout aussi précise, évocatrice et analytique. Même si Alejandra « a toujours manqué de l’élan narratif », il observe que « le moi critique [est] aux commandes de l’écriture automatique », ce qui lui permet de dépasser les facilités du surréalisme. Il n’y a chez elle « aucun déguisement utopique ou idéologique, mais un objectif unique et explicite : écrire de bons poèmes ».
Pour qui veut caresser de près l’esthétique scripturale d’Alejandra Pizarnick, le propos de César Aira est essentiel, observant combien « sa poésie s’est exclusivement nourrie de termes soutenus ou nobles », combien un lexique aussi peu nombreux que prestigieux irrigue sa pensée et ses images. Son « minimalisme » n’en est pas moins chatoyant, car « c’est la configuration des éléments qui fait l’art, et non pas les éléments en soi. » Avec une rare efficacité, il ausculte son art de la brièveté, « son sens » audible « dans la confession et le pathétique », sa « volonté de pureté », la « dislocation du sujet », « la négativité et le nocturne », comme dans Les Travaux et les nuits ; sans compter le rappel de la folie de ses écrivains favoris : Hölderlin, Nerval, Artaud…
On sera cependant moins enthousiaste envers César Aira lorsqu’il clame qu’ « avec elle la poésie est morte » : l’on sait combien les grandes annonces de clôtures apocalyptiques en art sont aussi péremptoire que rapidement démenties, même s’il faut avec lui prendre en compte l’ironie postmoderne qui affecte la noblesse de la poésie du passé...
Fatale Princesse de sa propre vie, Alejandra Pizarnik, a quitté les désordres et les tortures mentales pour ne nous en laisser que la substantifique essence, ces proses colorées, ces poèmes épurés ; et cependant d’une intensité qui nous touchera encore longtemps. La comtesse de la poésie, dernier « poète maudit », entre noire mélancolie et blancheur du silence, entre sang de ses poèmes en prose et spiritualité sans dieu de sa pensée, reste néanmoins un universel mystère : comment peut-on vivre une telle vie d’angoisses et la clarifier avec tant de netteté dans l’insolent diamant noir de la poésie ?
Santa Maria de Sobrado, Galicia. Photo : T. Guinhut.
Sade, ou l’athéisme de la sexualité
Michel Delon : Sade, un athée en amour.
Michel Delon : Sade, un athée en amour,
Albin Michel / Fondation Martin Bodmer, 336 p, 49 €.
Le mythe Sade envahit, déniaise, excite, fascine, empuantit les bibliothèques, jusqu’au trop plein, jusqu’à déborder d’indulgence pour son exercice raisonné et irraisonné du mal. De 1740 à 1814, il vécut pour jouir et penser, pour fantasmer et écrire des récits obscènes et d’une cruauté inouïe, qui culminent en l’obsessionnelle calligraphie des Cent vingt journées de Sodome, sur un long rouleau de papier alors qu’il était embastillé. Donatien Alphonse de Sade eut pourtant pour lointaine ancêtre Laure de Sade, dont les sonnets de Pétrarque chantent les vertus. Ce qui ne l’empêcha en rien de devenir ce satanique Marquis de Sade, pervers et criminel en ses pages… Plutôt que l’amour des exactions de ses personnages, mieux vaut l’amour d’un beau livre, grâce à Michel Delon qui réunit à la Fondation Bodmer de Genève, entre les pages de Sade, un athée en amour, et entre nos mains, une iconographie absolument somptueuse. Il est cependant permis de se demander jusqu’où peut nous mener la philosophie du divin Marquis, ainsi nommé par antiphrase, à moins qu’il s’agisse d’un fascinant Moloch, d’une allégorie du Mal…
Dans la lignée des chercheurs et éditeurs Gilbert Lély et Jean-Jacques Pauvert, Michel Delon met sa passion pour Sade, moins au service d’une idéologie suspecte que d’une démarche muséographique et bibliophilique. Un des extrêmes de la pensée et de l’écriture de notre civilisation, quoique l’on doive en juger, ne doit-il pas être conservé, exposé, critiqué ? Ainsi cent quarante documents précieux émaillent ce fort volume, élégamment et rigoureusement conduit par les soins conjugués de Michel Delon, spécialiste des Lumières, et de la Fondation Bodmer qui, en ses murs de Genève, expose cette collection ahurissante.
En ouverture, Michel Delon se livre à un éloge bienvenu de son scabreux héros. Le maître en athéisme confie, avec un talent rhétorique exceptionnel, sa voix aux persécuteurs qui initient Justine aux « malheurs de la vertu », à la supérieure du couvent où Juliette connait « les prospérités du vice », à Dolmancé et Madame Saint-Ange, les « instituteurs immoraux » de La Philosophie dans le boudoir. Michel Delon pointe alors la « dénonciation des freins religieux et sociaux ». Empruntant son titre, Un athée en amour, à un obscur contemporain de Sade, Pigaut-Lebrun, il examine en son Marquis « la question d’un amour sans illusion religieuse, ni garant métaphysique ».
Tout à fait étonnante est l’apparition d’un tableau et des gravures représentant Laure, dont la légende pétrarquiste a fait le lit des plus beaux sonnets. Quelle antithèse extraordinaire nous ont fourni les hasards de la descendance et de l’Histoire, du XIVème siècle au XVIIIème siècle, de l’amour courtois au sadisme, de l’humanisme à la Terreur révolutionnaire ! À partir de 1764, l’oncle de l’auteur des Cent vingt journées de Sodome, l’abbé de Sade, publia en effet trois volumes de Mémoires pour la vie de François Pétrarque, dans lesquels il affirmait cette prestigieuse généalogie. Ainsi (qui l’eût cru ?), Sade en sa Bastille devient admirateur de ce pur amour idéalisant la jeune Laure… Passerat-il le reste de sa vie de graphomane à se venger de cette parfaite figure inatteignable ? Les sacrilèges contre la beauté de la vertu, contre la beauté du corps seront en son œuvre innombrables. Où la laideur devient également désirable et sublime. Quand les romans historiques et convenables du Marquis tentent de s’afficher, ils cachent de plus terribles littératures clandestines à l’ « âme noire ». Aussi noire que la biologie créatrice de fantasmes de celui qui passa plusieurs années enfermé parmi les fous, à Charenton. Et qui mit ses talents d’argumentateur philosophique hors pair au service des « prospérités du vice ». Or, à l’égard du styliste élégant dans Aline et Valcour, et du maître en dissection des jouissances cruelles, entre matricide et incestes sanglants, Michel Delon manie le paradoxe en écrivant : « Sade retrouve finalement Pétrarque dans l’exigence du style ». Vingt-sept ans de prison pour la suprême liberté et compensatoire d’écrire, était-ce trop cher payé ?
Plus loin, en effet, grâce à Jacques Berchtold, l’on saura tout sur la Bastille et autres châteaux qui enfermèrent le Marquis, pour « pratique sexuelle cruelle et blasphématoire » et autres affaires de mœurs. Maquette de cette Bastille, gravures anciennes du château de Vincennes, de l’hospice pour malades mentaux de Charenton, photographies époustouflantes de Saumur, de Miolans (en Savoie) ponctuent avec soin et splendeur ce livre. Au point que l’on se prenne à rêver de l’excellente « cellule de l’espérance » avec vue montagneuse pour séjour d’écrivain… Le livre alors vagabonde sur les traces des deux voyages en Italie effectués et narrés par Sade. Où il observe le Vésuve, ce qui lui est occasion d’imaginer de précipiter dans sa gueule de lave une des malheureuses héroïnes de l’Histoire de Juliette : la princesse Borghèse. L’on découvre enfin un Sade polymorphe, dramaturge et metteur en scène à Charenton, lecteur prodigieusement cultivé, ce dont témoigne son Idée sur les romans ; un Sade « obsessionnel méthodique » en ses manuscrits (selon Jean-Christophe Abramovici).
Sous sa superbe couverture volcanique, le livre révèle bientôt les gravures attendues, et publiées sous le manteau en 1797, d’un texte peut-être « irreprésentable », selon Christophe Martin. Elles sont en effet absolument indécentes et obscènes, à moins que naïves et grotesques, là où les accumulations de corps nus s’empilent et se suspendent comme dans un cirque, et sont bien dignes du plus émoustillant enfer des bibliothèques, aussi bien à destination des érotomanes que des bibliophiles. Venues des rarissimes éditions originales du vivant de Sade, qui en étaient probablement l’auteur, elles s’étalent ici avec exactitude. C’est également à ce titre que ce beau livre est précieux, car ces cent gravures de La Nouvelle Justine et l’Histoire de Juliette, si elles ont été déjà reproduites en fac-simile, (mais pas avec le même soin) ne figurent trop souvent que dans des volumes épuisés et recherchés, aux éditions Obliques Borderie, ou sans même la moindre mention d’éditeur. Sans oublier l’hallucinant rouleau des Cent-vingt journées de Sodome aux douze mètres d’une lilliputienne graphie, embastillé lui aussi ; les nombreux manuscrits et lettres ici miraculeusement lisibles…
On n’omettra pas de faire honneur à des illustrations plus récentes de l’œuvre sadienne : entre l’art raffiné d’Hans Bellmer et les silhouettes rondouillardes et parodiques de Dubout, on s’amuse des couvertures du Spiegel, témoignant de la sulfureuse fortune germanique du Marquis. À l’histoire de la lecture du scandaleux auteur au cours des XIXème et XXème siècles, Daniel Maggetti ajoute la réception de « Sade en pays de Vaud », puisque l’exposition est sise en la Fondation Bodmer, au bord du lac genevois. L’écrivain, que l’on pourrait qualifier de Pape de l’obscénité, est évidemment l’objet de la fascination des collectionneurs : au détour d’un entretien avec Pierre Leroy, on découvre un cadenas du château d’enfance de l’écrivain, des lettres inédites et retranscrites avec minutie, des éditions originales, aux couvertures de papier dominoté… Le catalogue aux cent quarante-quatre pièces est suffocant : du moulage du crâne de Sade en personne à son testament autographe, en passant par le buste du même, mais comme fait des pierres de bronze de la Bastille, d’après le dessin de Man Ray…
Concédons que les pires œuvres sadiennes, qui culminent avec le délirant catalogue de massacres à la fin des Cent-vingt journées de Sodome, ne sont à peu près que les fantasmes d’un incarcéré à la Bastille, quoiqu’il se livra de facto à quelques exactions qui n’étaient pas peu graves sur des femmes de son temps. Mais il est assez curieux de constater combien d’intellectuels du XX° siècle ont été aimantés, charmés, par Sade, entre les surréalistes et les thuriféraires de Tel Quel, pour lesquels on imagine sans peine que le goût de l’interdit, des transgressions, et, in fine des libertés intellectuelles, fut un utile aiguillon. Sauf que leurs passions politiques confinant par ailleurs trop souvent avec Trotski, Mao ou les extrêmes de la gauche anticapitaliste, on peut légitimement s’inquiéter de la confluence, voire de la similitude de ces deux admirations pour la tyrannie. Pourquoi le XX° siècle a-t-il pris Sade au sérieux ? se demanda Eric Marty[1], énumérant Klossowski, Adorno, Bataille, Blanchot, Foucault, Sollers, Barthes, Deleuze, qui mirent leurs plumes au service d’un culte sadien au demeurent suspect. Les analyses discutables de ces derniers, entre éloge de la transgression et survalorisation d’un écrivain victime du diktat moral, sont pourtant loin d’être ridicules, et parfois d’une rare pertinence : « sans doute, la vision d’une société à l’état de criminalité permanente se présente comme une utopie du mal », commente par exemple Klossowski préfacier, ajoutant en note « cette méthode, aujourd’hui, est la technique et l’industrie de l’état totalitaire[2] ». Cependant cette pléiade de modernes tourne autour de Sade comme des mouches auprès du miel qui va les engluer. Veut-on passer pour un esprit fort, au-dessus des préjugés et des lois ? Bravade post-adolescente et pose philosophique ? Identification de la libido dominandi sadienne à la libido dominandi de l’intellectuel ? Il est curieux que ceux qui prétendent par ailleurs lutter contre le pouvoir et l’aliénation éprouvent une telle fascination pour cette contre-icone qu’est Sade. Sade devient un outil politique, au service du déni anti-bourgeois de la morale, puis une source de gloses ludiques, avant que Pasolini, lui qui savait être amoureux[3], mette en scène Salo ou les 120 jours de Sodome, où d’infects fascistes torturent, y compris au moyen de l’énucléation, une troupe de jeunes gens nus. C’est ainsi qu’en 1976, il mit ces intellectuels le nez dans leur caca : même si la réduction du fascisme à l’extrême droite, en particulier nazie, aux dépens du communisme, était une cécité bien partagée, l’admirable récit sadien n’est qu’une illustration du comportement fascistoïde.
Avec sa proverbiale perspicacité, Hannah Arendt a su pointer le problème dans Les Origines du totalitarisme : « Les écrivains de l’après-guerre n’avaient plus besoin des démonstrations scientifiques de la génétique, et se référaient peu ou pas aux œuvres complètes de Gobineau […] Ils ne lisaient pas Darwin, mais le Marquis de Sade. […] Pour eux la violence, la puissance, la cruauté étaient les qualités suprêmes de ces hommes qui avaient définitivement perdu leur place dans l’univers et qui étaient trop fiers pour appeler de leurs vœux une théorie du pouvoir qui les réintègreraient dans le monde, en toute sécurité. Ils se satisfaisaient d’être les partisans aveugles de tout ce que la société respectable avait banni, sans considération de théorie ou de contenu, et ils élevaient la cruauté au rang de vertu cardinale parce qu’elle contredisait l’hypocrisie humanitaire et libérale de la société »[4].
Si Sade est l’aboutissement extrême des Lumières, ce n’est pas après avoir abattu les fausses idoles de la morale corsetée et de la religion qu’il faut se déprendre du droit naturel de chacun à la liberté. Le libéralisme de Montesquieu, de Voltaire et de Kant, y compris le libertinage du XVIIIème, est à l’exact opposé de La Philosophie dans le boudoir, qui n’a que le mérite rhétorique de donner une justification philosophique spécieuse aux démons du roman gothique[5], ainsi délivrés du remord et ivres de leur toute puissance sexuelle coercitive : « Aussitôt qu’il est démontré que le crime lui plait, l’homme qui la [la nature] servira le mieux sera nécessairement celui qui donnera le plus d’extension ou de gravité à ses crimes […] il a servi la nature par l’action qui plait le mieux à cette nature sanguinaire dont le crime entretient l’énergie et qui ne se nourrit que de crimes.[6]»
Certes la prose romanesque d’Aline et Valcour est d’une facture remarquable, et les talents dialectiques de l’argumentation sadienne étourdissants. Comme le « Dialogue entre un prêtre et un moribond », dans lequel ce dernier récuse vertement tous les dieux : « Que vois-je au lieu de cela dans tout l’univers, autant de dieux que de pays, autant de manières de servir ces dieux que de différentes têtes ou de différentes imaginations, et cette multiplicité d’opinions dans laquelle il m’est physiquement impossible de choisir serait selon toi l’ouvrage d’un dieu juste ? » Ce moribond est bientôt plus juste que Sade : « A Dieu ne plaise que je veuille par-là encourager au crime […] La raison -mon ami, oui, la raison toute seule- doit nous avertir que de nuire à nos semblables ne peut jamais nous rendre heureux, et notre cœur, que de contribuer à leur félicité, est la plus grande pour nous que la nature nous ait accordé sur la terre ; toute la morale humaine est enfermée en ce seul mot : rendre les autres aussi heureux que l’on désire de l’être soi-même et ne jamais faire plus de mal que nous n’en voudrions recevoir. »[7]. Puissent les lecteurs de Sade suivre cet excellent précepte !
Sade aux éditions Jean-Jacques Pauvert. Photo : T. Guinhut.
Plutôt un athée en sexualité qu’en amour : pourquoi ? S’il faut admettre que le Marquis, comme tout un chacun, put être amoureux, et fut résolument athée, la sexualité de ses personnages, qu’il s’agisse de Dolmancé ou de ceux de La Philosophie dans le boudoir, n’est pourvue d’aucun sentiment d’amour, ni pour autrui, ni pour l’humanité. Ni philia au sens grec, ni caritas au sens chrétien. Tout juste l’amour démesuré de soi et de sa jouissance, tout juste une relative complicité dans le crime avec ses compagnons d’orgie. Jouissance irrépressible de la violence, pulsion de mort, domination quasi divine exercée sur l’autre, réduction satanique de l’autre à la victime souffrante et d’autant plus jouissive, répétition obsessionnelle de l’expulsion orgasmique. Y compris dans la sexualité, il n’y a pas de dieu chez Sade, pas même l’instinct de reproduction qui pourrait être une soumission à la nature, sinon à un dieu. En la brièveté de sa vie, l’homme, mais aussi quelques maitresse-femmes, non seulement n’a rien de sacré, mais s’ingénie à profaner les traces convenues du sacré. À l’époque du préromantisme triomphant, l’amour est rayé de la carte par Sade, autant que Dieu. Ne reste alors que la noria d’une sexualité qui épuise son imagination dans d’infinies postures et scénarios, sans cesse mue par son allié le plus noir : l’excitation tyrannique, y compris par des moines luxurieux en diable. Tyrannie qui s’exerce contre soi, puisque le héros sadien ne peut ni ne veut échapper à la chaîne sans fin de ses désirs nerveux, et a fortiori contre toute victime réduite à l’état de belle viande-objet consommable, destructible et jetable. Ce dans les cris irréfragables de la toute-puissance, et de la toute impuissance, illusoires devant le néant qui nous attend tous. Ce en quoi le sadisme est néanmoins une inquiétude métaphysique autant qu’un système politique réunissant, d’Héliogabale à Staline, en passant par Robespierre, cet exact contemporain de Sade, tous ceux à qui le pouvoir absolu permet cette ivresse du sexe et du sang d’autrui, et qu’on appelle perversion. Au point que le héros sadien soit le prototype achevé du Fasciste (rouge, brun ou vert qu’importe), point nodal sur lequel le doigt de Pasolini s’est exactement posé.
Relisons quelques perles des personnages de La Philosophie dans le boudoir : « La destinée de la femme est d’être comme la chienne, comme la louve : elle doit appartenir à tous ceux qui veulent d’elles[8] ». Et encore, c’est une femme, Mme de Saint-Ange, si bien nommée, qui parle. Sous les espèces du dialogue philosophique, l’éloge du libertinage et le blâme d’une morale ligotée, la surexcitation forcenée, puis les extrémités de la violence préparent l’acmé des Cent-vingt journées de Sodome qui n’est qu’un camp de tortures et d’exécutions sexuelles… Quoique Sade, dans une note, prétende qu’il ne faille pas confondre « l’absurde despotisme politique avec le très luxurieux despotisme des passions de libertinage », Dolmancé est bien un tyran sexuel qui conclut sa carrière ainsi : « Je ne mange jamais mieux, je ne dors jamais plus en paix que quand je me suis jamais souillé dans le jour de ce que les sots appellent des crimes[9] ». L’éloge du vol et du meurtre culmine dans « Français, encore un effort si vous voulez être républicains[10] », essai délibératif inséré dans le cinquième dialogue, et qui se veut un système politique complet, inexcusablement tyrannique.
Une célèbre conversation des Frères Karamozov semble confirmer le postulat sadien : « Que faire, si Dieu n’existe pas, si Rakitine a raison de prétendre que c’est une idée forgée par l’humanité ? […] Pour Ivan, il n’y a pas de Dieu. […] Alors, tout est permis ?[11] » Dieu n’existant pas, le philosophe dans le boudoir s’affranchit de toute autorité morale, érige son caprice sexuel en liberté absolue, en infatigable oppression sur ses esclaves. À cet argumentaire sadien, Helvétius, philosophe des Lumières, répond : « On a demandé s’il y avait une nation qui n’eût aucune idée de Dieu, et si un peuple composé d’athées pourrait subsister ? […] On nous dit que l’Athéisme fait disparaître la sainteté des serments. […] Il n’est pas douteux qu’une société nombreuse, qui n’aurait ni Religion, ni Morale, ni Gouvernement, ni Lois, ni principes, ne pourrait se soutenir, qu’elle ne ferait que rapprocher des êtres disposés à se nuire. Mais avec toutes les Religions du monde, les sociétés ne sont-elles pas à peu près dans cet état ? Une société d’Athées gouvernée par de bonnes lois, invitée à la vertu par des récompenses, détournée du crime par des châtiments, serait plus vertueuse que ces sociétés religieuses où tout conspire à ennuyer l’esprit et à corrompre le cœur.[12] » Comme quoi l’athéisme n’empêche pas la vertu : une société des libertés n’a pas besoin d’un dieu pour assurer sa morale et ses mœurs. « Athée de l’amour », Sade n’a plus de dieu qui soit amour, certes. De même, son athéisme de la sexualité ne subordonne cette dernière à aucune divinité qui puisse être garante du respect d’autrui. L’erreur sadienne, une fois dieu disparu, une fois postulé que la nature fomente un plaisir qui est la seule loi du tortionnaire, est de faire disparaître la dignité humaine et d’y trouver son plaisir, sans même le secours de l’art, comme à Auschwitz ou la Kolyma, où s’effacent civilisation et humanité.
Sade est-il un philosophe des Lumières ? Bien évidemment non ! À moins que l’on considère qu’il fasse la lumière sur le raisonnement du mal. Quoique contemporain du fameux manifeste libéral Qu’est-ce que les Lumières ? de Kant, paru en 1784, il en est le contre-modèle, l’antithèse irréductible. Son argumentation ne plaide que la cause de la liberté du tyran absolu, au service donc des plus noirs desseins pour l’humanité : un Caïn sans l’œil de Dieu, sans l’ombre d’une morale des libertés. En ce sens, exposition et livre splendide, Sade, un athée en amour, est à la fois un trésor historique et bibliophilique, et un procès, dans lequel les pièces justificatives (dont les romans peut-être trop peu cités) sont au service d’un réquisitoire évident. Et d’une plaidoirie non moins évidente : les vices des œuvres de Sade ne sont aujourd’hui des Crimes de l’amour et de la sexualité qu’entre leurs pages à préserver, et non sur le sol des réalités. Ce « vice impuni, la lecture », pour reprendre le titre de Valéry Larbaud, reste une vertu, même avec Sade, si l’on sait lire, armé de la raison et du souci des libertés individuelles, pour y traquer le mystère et l’argumentaire du mal[13]…
Le Livre noir de la condition des Chrétiens dans le monde.
Sous la direction de Jean-Michel di Falco, Timothy Radcliffe, Andrea Riccardi,
XO Editions, 814 p, 24,90 €.
Si l’on pense au célébrissime Livre noir du communisme[1]et à ses cent millions de morts, une lecture malavisée de ce nouveau titre pourrait laisser penser à un semblable réquisitoire à l’encontre des Chrétiens coupables de millions d’exactions. Pourtant, non ; aux rebours de bien des préjugés, au rebours d’une islamophobie bien plus stigmatisée qu’une plus sanglante christianophobie, ce sont eux les victimes des nouvelles bêtes de l’apocalypse en notre contemporain planétaire. Il s’agit bien duLe Livre noir de la condition des Chrétiens dans le monde; quoique l’on eût pu, pour les trois quart de ce volume fort de ses huit cents vastes pages exhaustivement documentées, l’appeler Livre noir de l’Islam. Là où la pulsion de mort et le désir de barbarie sont pour beaucoup d'êtres humains une positivité du mal...
Voici un monstre livre, une caisse noire, insoulevable par la seule compassion, de dossiers destinée au tribunal divin -s’il existe-, plus exactement à celui de la conscience de l’humanité entière, autant que de chacun de nous. Car si nous avons dit ailleurs « Pourquoi nous ne sommes pas religieux[2] », cela ne doit en rien empêcher de prendre fait et cause pour des victimes innocentes de par le monde. Les Chrétiens en effet sont aujourd’hui les premiers visés (même si leur grand nombre contribue à statistiquement expliquer cela) : 150 à 200 millions d’entre eux sont persécutés, quand 75% des violences religieuses les visent directement. Entre Syrie et Irak, le christianisme, qu’il soit nazaréen ou catholique, est en voie de disparition, Bible et croix sont rigoureusement proscrites, la crucifixion n’est plus un souvenir pittoresque de l’empire romain, n’est plus un objet de contemplation muséal et de méditation ecclésiale… Pourtant nous ne consentirons pas à illustrer cet article avec ces photos de charniers qui circulent avec raison sur le net…
Savions-nous qu’en Inde, au Sri-Lanka ou en Birmanie, les nationalismes hindouistes et bouddhistes exercent des exactions contre les minorités paisibles : le pogrom anti-chrétien d’Orissa, en Inde, a fait 500 morts en 2008 et 50 000 sans-abris. Décidemment, il ne faut faire confiance à aucune religion, fut-elle aussi sage et méditative que le bouddhisme ! Certes, l’homme sait s’emparer de toutes les confessions pour jouir avec voracité de son pouvoir de violence, sait dénaturer et trahir leurs textes fondateurs, comme les Chrétiens eux-mêmes ont pu bafouer le message des Evangiles en fondant l’Inquisition, en brûlant les sorcières, en abattant les idoles païennes, et contribuer au génocide de nombre d’Indiens d’Amérique[3]. Ce qui ne doit entraîner aucune vengeance contre des innocents, si abondamment paisibles, la croix contre la poitrine.
Savions-nous qu’en Chine, Corée du Nord, Vietnam et Cuba, ces délicieux paradis communistes, les intimidations, les persécutions, les emprisonnements guettent les Chrétiens ? La foi totalitaire et matérialiste ne supporte pas qu’une foi concurrente l’ignore et la dépasse, ne serait-ce qu’en sa dimension spirituelle et philosophique. Ainsi, les camps de travaux forcés de Corée du Nord recrutent et exécutent qui ne sacrifie pas au culte du leader rouge : « Posséder une Bible peut valoir le camp d’internement, voire l’exécution capitale ».
Savions-nous qu’en Amérique latine, continent le plus christianisé, prêtres et pasteurs sont assassinés lorsqu’ils s’engagent contre la corruption et le narcotrafic ?
Savions-nous que la distribution géographique de la répression anti-chrétienne est un nouvel archipel de la honte ? Le plus vaste, le plus terrible va du Maroc à l’Indonésie, de l’Iran au Nigéria et au Centrafrique, en passant par l’affreux Pakistan nanti d’une glorieuse loi contre le blasphème : l’aire arabo-musulmane est gangrénée par les tracasseries quotidiennes contre ceux qui doivent se résoudre à pratiquer leur culte et leurs vertus en secret, par les mouvements islamistes radicaux à l’affut du crime à commettre avec gourmandise contre l’infidèle. Là où charia et fanatisme livrent un combat manichéen : « Djihad versus McWorld[4] »
Nous connaissons tous Boko Haram (signifiant « livres impurs ») qui, au Nigéria, est responsable de 3000 morts et vend des esclaves sexuelles. Un autre exemple : il y a 25 ans, l’Irak comptait un million et demi de Chrétiens ; ils ne sont plus que 150 000. Songeons également que les Musulmans ahmadis, non reconnus comme Musulmans, souffrent également de répressions. Au point qu’une « éminence grise des Frères musulmans […] défend également l’idée que l’assassinat et la crucifixion sont des réponses appropriées face au crime que constitue le fait de quitter l’Islam pour une autre religion ».
Et si l’on en est pas à ce point en Europe et en France, il suffit de parcourir les entrefilets des journaux pour y découvrir de nombreuses exactions contre des cimetières, des églises, profanés, voire pillées pour alimenter on ne sait quelles caisses…
On estime alors que 80 % des persécutions religieuses dans le monde sont perpétrées contre des Chrétiens ; sinon ils sont Baha’is, animistes, et de toutes les confessions selon les régimes politiques et les pays qui ne tolèrent pas le libre-arbitre. Car « la liberté religieuse est un droit orphelin », selon la formule de Caroline Cox…
Toutes « choses sur les persécutions, qu’il ne parait pas prudent de raconter ici pour n’offenser personne », dit le Pape François, cité par Jean-Michel di Falco. Quand dénoncer le crime n’est pas une offense, n’est-ce pas une façon trop chrétienne de tendre l’autre joue ? Cette « guerre globale », y compris contre femmes et enfants, ne voit guère se lever la main de la justice, dont la force est la vertu nécessaire, pour résister aux injures sanglantes.
À la barre des témoins, sous les espèces du réquisitoire, ce sont huit cents pages affolantes et encyclopédiques pour un ouvrage de référence qui a demandé deux ans de travail, soixante-dix contributeurs, forts de leurs soixante-dix témoignages et reportages, sans compter leurs analyses judicieuses ; trois directeurs d’ouvrage, l’un évêque et conseiller culturel (Jean-Michel di Falco Léandri), l’autre dominicain et enseignant dans le monde entier (Timothy Radcliffe), le troisième historien des religions (Andrea Riccardi). Ils sont dix-sept nationalités d’historiens, de journalistes, de dignitaires religieux, qu’il s’agisse du grand rabbin de France Haïm Korsia ou du recteur de la mosquée de Bordeaux Tareq Houbrou… Ce qui montre bien que l’Islam reste parfois capable d’enfanter des défenseurs de l’humanité et de la tolérance ; si nous ne nous risquons pas à le qualifier de taqiya, c’est-à-dire cette dissimulation et hypocrisie, qui est une catégorie juridique musulmane, prescrite par la charia…
Une seule réserve face à cet imposant, émouvant et tragique ouvrage qui invite à la paix : trop souvent les auteurs, comme le mantra d’un cliché obligé, incriminent « la mondialisation ». C’est sans compter, grâce à cette dernière, le développement des échanges, des activités économiques, l’amélioration générale des conditions de vies des hommes et des femmes, sauf là où les tyrannies politiques et religieuses sont un frein considérable aux libertés commerciales, entrepreneuroriales, aux libertés de pensée et de conscience…
Ne faut-il pas ouvrir les yeux sur ce martyr généralisé, pire que ceux figurés par l’imagerie de l’empire romain ? Car l’ « agneau du Seigneur [est] mené à l’abattoir ». Coptes ou Nazaréens, l’Egypte et la Syrie visent leur disparition, comme le monde arabe en sa plus grande part vise à désintégrer Israël. La Turquie, elle-même, à force d’ostracisme, a fini, ou à peu près, par effacer la poussière des pas chrétiens de son territoire. Cet « équivalent religieux de la purification ethnique » est commis « dans une quasi-indifférence » de nos médias et de nos politiciens.
Force est de constater que la litanie sur les droits de l’homme ne mentionne guère ceux des Chrétiens ostracisés, pillés, exilés, massacrés. Que le génocide oublié du Sud-Soudan, que le fameux génocide arménien perpétré par le Turcs au début du XX° siècle ne sont que très rarement associés à une guerre de religion perpétrée par l’Islam, y compris contre les cultes animistes. Que les femmes chrétiennes sont trop souvent « violées, humiliées, lapidées », y compris des religieuses, rappelle une judicieuse féministe : Lucetta Scaraffia… À force d’associer abusivement le Christianisme à la répression physique et morale, on ne veut pas percevoir combien il est bafoué, immolé de par le monde. On monte en épingle la pédophilie réelle de quelques prêtres, et l’on ferme les yeux sur la forêt de glaive qui éventre les Chrétiens…
Pourtant, y compris au Maghreb (où seule la Tunisie promulgue, en sa récente constitution, la liberté de conscience) les conversions au christianisme sont loin d’être rares ; sans compter la montée de l’athéisme.C’est ainsi qu’une spiritualité plus humaine et humaniste prend la place d’une religion si souvent régressive, tyrannique et barbare.
Gerlos, Zillertal, Österreich. Photo : T. Guinhut.
En ce frénétique désir universel de barbarie, d’où vient cette radicalisation de jeunes occidentaux tentés par la terreur djihadiste ? Jeunes gens souvent banals, souvent dépressifs, aux profils psychologiques instables, venus très majoritairement de familles athées, qui trouvent soudain une vocation, une certitude, et surtout l’intensité de testostérone qui leur manquait. Soumission extatique au groupe, à une religion aux ambitions planétaires, servitude volontaire au service de la force, adhésion enthousiaste au leader, quête de sens et de reconnaissance, récupération des racailles délinquantes que la pression fiscale et le droit du travail contraignent à écarter de ce dernier, diabolisation de l’Occident perçu comme dominateur, instrumentalisation du ressentiment et de la haine, manipulation des impétrants via internet et les réseaux sociaux, propagande au service des convertis, manichéisme radical, tout cela impose une force de succion qui avale l’individu sans pensée, ni valeurs propres -au sens des Lumières-, comme le firent en leur temps (mais encore aujourd’hui) le marxisme et le communisme. S’y ajoutent, pèle-mêle, le mythe du chevalier héroïque, venu de Saladin, au service d’une cause transcendante et d’une eschatologie, la solution à la haine de soi, la réalisation concrète du jeu vidéo de guerre, la griserie de l’aventure exotique et du combat viril, l’assomption extatique de l’immolation, le sentiment de toute puissance lorsque meurt par soi et devant soi le réprouvé, Juif, Chrétien, apostat, infidèle…
De plus, la constante anthropologique du mal et de la violence, cette pulsion de mort sur soi et sur autrui, enfouie à divers degrés en chacun de nous, n’attend que l’occasion pour se manifester et prospérer. Qu’il s’agisse de l’aubaine nazie ou communiste, de l’aubaine islamique, une idéologie de la force pour ses servants et chevaliers s’acoquine à celle d’une catégorie humaine à mépriser, déshumaniser, détruire, démembre, décapiter : Juifs, bourgeois, Juifs encore une fois et Chrétiens. Tout ceci étayé par des théories du complot s’appuyant sur Les Protocoles des sages de Sion -un faux avéré- et sur la satanisation de l’autre.
Hélas, le sectarisme de la laïcité à la française s’exerce au premier chef à l’égard du christianisme. Certes il ne va pas jusqu’au martyr, mais un certain ostracisme l’écarte du droit de cité, au point que ses vertus morales, éducatives, soient ignorées, méprisées, au bénéfice d’une autre religion plus conquérante, rigoureusement intolérante, finalement terrifiante ; pour cette raison même tolérée, voire caressée dans le sens du poil par l’institution et les élus.
Ainsi, en France, voire en Occident, quoique nous puissions en toute liberté et rationalité ne pas être religieux,du moins jusqu’à nouvel ordre, rejeter et reléguer le christianisme, en tant que rituel et spiritualité, est non seulement contreproductif, mais dangereux. Il ne s’agit pas un instant de revenir aux temps du catholicisme triomphant et arrogant, ni d’omettre le risque de fondamentalisme que peut receler l’adhésion à une religion. Mais d’avoir, comme Jean-Michel di Falco, cette conscience : « Dès lors qu’une religion se trouve en situation de pouvoir et d’hégémonie, la tentation pour elle est d’imposer sa vision à tous. Ce n’est pas le message de l’Evangile. » Ni du Judaïsme. D’où la position humaniste et supérieure de ces théologies et philosophies. Ne faut-il pas, en particulier dans l’éducation, ménager au Christianisme une dignité, dont ses valeurs de paix doivent être les garants, face à cet islamisme prédateur et totalitaire, contre lequel nous sommes loin de prendre les mesures qui s’imposent : réduction drastique de son immigration si elle est envenimée par la christianophobie, de son prosélytisme, de ses quartiers de charia, de sa délinquance, de son machisme… Pourquoi faisons-nous l’autruche, la tête dans le sable du désert relativiste ? Pourquoi tardons-nous à réagir ? Par angélisme communautariste, par culpabilité postcoloniale, par électoralisme, par peur inavouée de celui qui devient le plus fort, de l’omelette que l’on ne fera pas sans casser des œufs, avant que toute les poules juives, chrétiennes et laïques soient décapitées ? Sans compter les Musulmans innocents et respectueux de la démocratie libérale qui seront des victimes collatérales ? Tableau excessif, perspective alarmiste, nous direz-vous, probablement avec raison. Pourtant c’est déjà le cas entre l’Euphrate et le Tigre, là où le mythe biblique plaçait l’Eden…
Christianophobie et judéophobie, qui ne reposent que sur une haine irrationnelle, puisque les arguments qui les justifient sont à peu près inexistants, s’opposent, de par le désir de barbarie avérée, assumée, d’une grande part de l’Islam, à l’islamophobie[5], qui n’est que très peu meurtrière alors qu’elle repose sur une peur rationnelle d’un Islam génocidaire… Ce qui ne signifie pourtant pas qu’il faille être musulmanophobe, car ce serait, par une excessive généralisation, reprocher à des individus innocents les crimes de certains de leur corréligionnaires.
La vertu duLivre noir des Chrétiens dans le monde touchera-t-elle suffisamment de lecteurs ? Sera-t-elle l’occasion d’une nouveau devoir de mémoire, y compris du présent, comme le devraient être les crimes du communisme à l’égal de ceux du nazisme ? Certainement il faut apprendre à ne pas reprocher au Christianisme les crimes de quelques-uns de ses pères, au demeurant à la fois trop et assez peu nombreux au regard de l’Histoire, face aux quatorze siècles de jihad, dont notre aujourd’hui, et peut-être notre futur, deviennent une redoutable acmé. Nous aimerions tant que l’on écoute, plutôt que la torride pulsation du désir de barbarie et de sang, le cri d’alarme pour une civilisation en péril que nous livre Le Livre noir de la condition des Chrétiens dans le monde. Mais aussi, pour reprendre le titre du texte de Jean-Arnold de Clermont, ce « Plaidoyer pour un œcuménisme de paix »…
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.