Clavecin Rheinhard von Nagel décoré par Olivier Debré, 1990.
Salon des livres rares et objets d'art, Paris. Photo : T. Guinhut.
Musique savante contre musique populaire.
Richard Powers : Orfeo,
le Bach du bioterrorisme ;
Alex Ross : Listen to this, l’éclectisme musical.
Richard Powers : Orfeo,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Yves Pellegrin, Cherche Midi, 448 p, €.
Alex Ross : Listen to this. La musique dans tous ses états,
traduit par Laurent Slaars, Actes Sud, 512 p, 29 €.
Charmant hommes et animaux, toutes les musiques se valent-elles ? Le clavecin de Bach et la guitare des Beatles sont-ils équivalents ? Au contraire du sentiment démagogique et politiquement correct ambiant, il n’est pas sûr que cela soit vrai. Un roman, un essai, que tout semble séparer, répondent chacun à leur façon à cette problématique. Plus encore que dans Le Temps où nous chantions[1], qui fut l’un des premiers succès du romancier Richard Powers, la musique est portée à son incandescence dans cet Orfeo, à travers la destinée d’un vieux compositeur solitaire. On se doute cependant que l’écrivain ne va pas se limiter à un portrait statique, à une activité de biographe et de musicographe, mais que, tenté par le thriller, il fera de notre artiste et héros une incarnation des valeurs américaines devant la tyrannie bien affutée du gouvernement fédéral. Reste que la défense de la musique savante est peut-être l’enjeu principal de ce roman, alors qu’Alex Ross, dans son essai multipiste Listen to this, préfère l’éloge de toutes les musiques, au risque de mettre sur le même plan écrasé musiques savantes et musiques pop et populaires.
La biographie de Peter Els est déployée par Richard Powers en alternance avec le drame qui bouleverse sa jeune vieillesse. Ainsi la fugue de ses amours se déploie, entre la violoncelliste Clara qui le fuit bientôt et qui « détestait le monde réel », la soprano Maddy qui interprète ses « chants borgésiens », avec qui il a une fille, Sara. Mais la fidélité à sa musique pourtant peu jouée l’éloigne de ses dernières. Ainsi le roman devient un vivant documentaire sur les évolutions musicales du XXème siècle, de Mahler à John Cage et Steve Reich, en passant par Messiaen, dont les Kindertotenlieder, le Musicircus et le Quatuor pour la fin du temps sont analysés en de splendides ekphrasis, que d’aucuns trouveront cependant trop prolixes. Au passage, est discrètement dénoncé le terrorisme intellectuel qui prend en tenailles Peter, entre les tenants d’une sur-modernité « anti-beauté[2] » et les traditionnalistes. Ses compositions, rarement fêtées, cherchent leurs voies propres, démarche qui est rarement l’objet des considérations publiques et officielles.
Mais Peter Els a deux passions. Outre celle de l’écoute des chefs d’œuvre du passé et de l’écriture musicale innovante, il développe une compétence réellement professionnelle pour la chimie. D’ailleurs, pour lui, cet art et cette science ont bien des choses en commun, ne seraient-ce que leurs harmonies : « la génomique apprenait à déchiffrer des partitions d’une beauté indescriptible ». C’est au croisement de ces deux intensités de vie, qu’à soixante-dix ans, alors qu’il « essayait d’introduire des fichiers musicaux dans des cellules », il va vivre à ses dépens une aventure américaine.
Il serait alors injuste de s’irriter du penchant de Powers pour le roman à thèse. Il s’agit ici de dénoncer le « Patriot Act », et ce dont est menacé Peter Els : « détention jusqu’à disculpation ». Car cultiver des bactéries peut-être dangereuses et des brins d’ADN en son laboratoire privé, consulter le web sur l’anthrax suffisent à faire de lui un suspect de menées terroristes surmédiatisé : « La renommée avait évité Peter toute sa vie. À présent, il lui suffisait de rejoindre son domicile et d’agiter les bras pour devenir le plus célèbre compositeur américain vivant ». Pire, sa musique devient une pièce à conviction… Héros malgré lui, il choisit la fuite. Toute sa vie défile en sa mémoire, jusqu’à son opéra historique « L’Oiseleur », commandé par son ami, impresario et metteur en scène Richard Bonner, en résonnance avec le siège des religieux de Waco par le FBI, en 1993.
Peter, dont « la musique avait été pulvérisée dans l’essoreuse des ans » est un créateur en retrait, mais aussi inventif qu’humain. Ce « Bach du bioterrorisme » est le moteur d’un roman d’une belle richesse, complexe sans être réellement difficile ; peut-être son plus beau livre depuis La Chambre aux échos et Générosité[3], qui étaient également basés sur des hypothèses scientifiques…
La liberté, le droit au bonheur et à la création sont bien au cœur des tribulations du personnage et de la vocation de l’écrivain Richard Powers, attaché (à tort ?) à défendre la singularité des musiques savantes et expérimentales, aux dépens des pauvretés de celles populaires et vulgaires. Il est le garant de la dignité de l’artiste, fût-il un semi-raté, néanmoins un réel Orphée dont le dieu est la musique elle-même : « Par quelle ruse la musique laissait-elle croire au corps qu’il possédait une âme ? »
Malgré le clin d’œil peut-être trop appuyé envers l’hameçon romanesque du terrorisme adressé au grand public, le riche portrait d’un compositeur confronté aux excès de la surveillance sécuritaire joue avec réel talent sur deux tableaux, politique et esthétique, à la fois dédié à la liberté de l’individu et aux qualités esthétiques de la musique savante. Richard Powers étant ici résolument un défenseur de l’exigence intellectuelle, du goût raffiné aux dépens de ceux populaires.
Ce n’est pas le parti choisi par Alex Ross dans son Listen to this. Sous une laide couverture (affectant de représenter un baffle que l’on devine affligeant par le bruit ronflant plus que par la finesse de la musicalité), et dont l’éditeur porte la lourde responsabilité, il cache pourtant une variété harmonique affirmée. Cet éclectisme, revigorant selon les uns ou compromission envers le mauvais goût de la foule selon les autres, mélange hardiment Schubert et les Beatles. On aurait en effet tort de s’arrêter au repoussoir de la couverture, à la vulgarité américanolâtre du titre qu’on a peut-être eu cependant la pudeur de ne pas traduire (ce qui aurait donné un « Ecoutez-moi ça »), car ce recueil d’essais, souvent publiés dans The New Yorker, est bourré d’appétits musicaux, d’enthousiasmes et de fines analyses. Ce à l’instar de son précédent opus, The Rest is Noise[4], qui balaye en un vaste panorama aux vues précises la musique du XXème siècle, de Mahler au développement du rock and roll, entre l’élitisme de l’école de Vienne, de Weber et Schoenberg, et le parti-pris populaire pour Bob Dylan.
Tout jeune, Alex Ross, et au-delà de cette « grande musique » qui, dans la bouche de ses thuriféraires, a servi « de prétexte à un élitisme médiocre qui s’est efforcé de fabriquer de l’amour propre mal placé », a reçu le do dièse de la Symphonie héroïque de Beethoven « en plein plexus ». Avec allant et enthousiasme, il joue des images évocatrices : « Sept mesures de mi bémol majeur des plus classiquement conventionnelles, et voilà que ce do dièse survient et monopolise toute une mesure dans les basses avant de s’évanouir comme l’ombre de Dracula sur la muraille de son château des Carpates ».
Des rapprochements hardis, par-delà les siècles, nous ouvrent d’excitantes perspectives esthétiques : entre la « chaconne » de la Renaissance, le « lamento » baroque puis de Ligeti, et le « walking blues », qui tous relèvent de « l’art de la mélancolie ». Par ailleurs, entre Björk, qui a « fait l’expérience de la musique électronique dans ce qu’elle peut avoir de plus créatif », et Schubert, ce « maître incontesté du Kunstlied, cette chanson savante qui n’a pas perdu tout ce que lui légua le populaire Volkslied », » le cœur d’Alex Ross balance. Car pour ce passionné de Verdi et de John Cage, de pop et de show-biz, de Mozart et de John Adams, il n’y pas la moindre hiérarchie entre les genres musicaux. En effet, selon lui, le talent musical de Bob Dylan « est réel, original jusqu’à en être excentrique, voire hypnotique ». Ce qui ne l’empêche en rien d’être touché par les œuvres tardives des compositeurs, comme « le dernier Brahms » auquel il consacre toute une étude, élargissant sa pensée jusque vers les derniers quatuors de Beethoven, les dernier lieder de Richard Strauss, Le Couronnement de Poppée de Monteverdi, Parsifal de Wagner, Saint-François d’Assise de Messiaen, pour l’opéra.
Combien est alors vivifiant, sous le clavier en feu d’Alex Ross, d’accéder à « la saga de Björk », de se livrer à un éloge discutable de Radiohead, autant qu’à « l’âme de la musique » incarnée par Schubert… Mais aussi, en réaction à la baisse de l’éducation musicale aux Etats-Unis, suite au programme plein de bonnes intentions initié par George W. Bush, « No Child Left Behind », de visiter avec lui un chef de fanfare, Hassan Ralph Williams dans le New Jersey, qui obtient un franc succès grâce à de chaleureuses méthodes pédagogiques. D’autant que les étudiants en musique « obtiennent de meilleurs résultats aux tests de compétences dans un certain nombre de domaines » et « sont moins susceptibles d’enfreindre les lois et d’avoir des démêlés avec la justice ». Il faut sans nul doute « incorporer les arts dans la culture démocratique de base », de façon à « parvenir à une compréhension du monde plus profonde, plus ouverte et plus vivante, s’ils pouvaient l’observer à travers les œuvres de l’art ». Voilà qui participe de « l’effet Mozart ».
Plus émouvant, plus inventif, plus esthétique, plus original, plus savant… Ne pouvons-nous concevoir, sans choir dans le snob mépris du bas peuple inculte, que ces critères ne soient pas désuets, qu’ils soient au contraire une ode à la richesse de l’humanité, un levier de l’éducation ? Est-il malséant de dire, parmi les minimalistes et répétitifs américains, que John Adams est un Steve Reich kitsch, que Philip Glass, depuis son merveilleux opéra Einstein on the Beach et son Concerto pour violon, s’est enkitsché avec ses magmas symphoniques plus récents ? Il s’agit alors d’aller jusqu’à se demander si l’immense majorité de la production rock planétaire n’est pas une extension de rythmes tribaux et martiaux commerciaux, saturés de facilités et pauvrement soutenus par la défonce systématique et addictive des percussions : sex, drugs, war and rock’n’roll…
Richard Powers reste fidèle à l’esthétique savante d’Orphée, quand son Orfeo est un compositeur raffiné, à contre-courant des facilités de son siècle. Alex Ross préfère agréger à l’histoire de la musique occidentale (il semble trop oublier les musiques classiques indiennes et japonaises) le mieux disant du tout-venant populaire. Reste à leurs lecteurs d’affiner et démultiplier leur écoute. Sans doute, au moyen de l’appât romanesque pour Richard Powers, et de l’attrait consensuel, trop consensuel, de la pop and rock culture pour Alex Ross, peuvent-ils tous les deux attirer l’amateur vers les multiplicités de bonheurs des musiques dites classiques, en fait baroques, romantiques et contemporaines…
Jonas Karlsson : La facture, traduit du suédois par Rémi Cassaigne,
Actes Sud, 192 p, 17 €.
Peter Sloterdijk : Repenser l’impôt,
traduit de l’allemand par Olivier Manonni, Libella Maren Sell, 320 p, 22 €.
Qui est le premier voleur ? Mercure, dieu des commerçants et des voleurs, ou celui de Georges Darien[1], qui a signé son livre volé… À moins qu’il s’agisse du plus efficace et du plus pérenne, au-delà du rouge sanglant communisme, car agissant en toute l’égalité : l’Etat ! Un apologue apparemment léger, un essai philosophique : chacun à leur façon, ils sapent le délire de l’impôt, sa tyrannie, son universalité, son bien-fondé, qui est en fait celui d’une fiscocratie prédatrice. Sous le simple habit d’un récit gentiment fantaisiste, La Facture de Jonas Karlsson cache une terrifiante menace politique. Quant à Peter Sloterdijk, l’alliance du sérieux et d'une mordante ironie lui permet -ce qui doit être la tâche de tout philosophe qui se respecte- de repenser ce qui semble aller de soi, ce qui est préjugé : l’impôt lui-même, si nécessaire paraisse-t-il.
Le titre de John Karlsson, simplement allusif, peut dissimuler une péripétie anecdotique, un inconvénient économique quotidien, ou un prix à payer pour une faute morale exorbitante. Le narrateur de La Facture est un vieux jeune homme, sans femme ni enfants, sans ambition ni richesses, qui se contente de travailler à mi-temps et sans grand peine dans un vidéo-club. Le salaire est aussi modeste que la sinécure. Hélas, dès la première page, le voilà sommé de payer 5 700 000 Couronnes, soit 600 000 € ! Bientôt, puisque l’on a omis d’avoir connaissance de sa liaison amoureuse passée avec l’Indienne Sunita, il lui faut acquitter le double, puis le triple. Il s’agit d’un impôt mondial sur le bonheur, une « redistribution », gérée par une compagnie tentaculaire et intrusive : « WDR », pour « World Ressource Distribution », pratique « le grand ajustement international » en calculant le taux de bonheur et de malheur de chacun. « On égalise », se justifie-t-elle, sans remord, lorsqu’elle visite les vies de chacun dans le moindre détail. « Vous crevez de bonheur, espèce de pervers », conclue-t-elle.
N’est-ce qu’une galéjade imaginée pour nous divertir par ce facétieux auteur Suédois né en 1971 ? À moins de faire preuve d’une plus incisive perspicacité : la Suède n’est-elle pas parmi les pays les plus fiscalisés au monde ? Nous-mêmes, lecteurs français, sommes-nous si loin d’un tel abcès pesant sur la société au point de la dévorer, à moins de considérer que la justice sociale soit à ce prix… Pourtant le ciel de la sérénité du narrateur, charmé par une inspectrice fiscale prénommée Maud, avec laquelle il a de longues conversations téléphoniques, se déchire à peine, comme l’orage qui éclate à l’acmé du roman, rafraichissant…
Au-delà de l’anti-utopie aux résonnances totalitaires, qui, rassurons-nous, se règlera de façon bénigne pour notre aimable narrateur, la capacité au bonheur sert aussi de support à une morale réconfortante pour un apologue hautement satirique, jailli au fil du talent pince sans rire du suédois Jonas Karlsson, que, n’en doutons-pas, l’impôt révolte plus que sourdement.
Une fois de plus le vibrionnant philosophe allemand Peter Sloterdijk joue les troublions parmi les pays de la bonne conscience molle… Après avoir lancé : « Oui, le pauvre exploite le riche.[2]», le voici, dans un livre d’essais et entretiens, chamboulant nos certitudes (traduisez : nos préjugés) sur le bien-fondé de l’imposition en démocratie, proposant de changer la prédation subie en don. Peut-on moraliser la fiscalité ?
Qu’est-ce que l’impôt ? Une contribution consentie de bonne grâce au bien commun ou une survivance de l’absolutisme ? Hélas, « Le fisc est le véritable souverain de la société moderne », sachant qu’il n’a cessé d’accroître son pouvoir, ses taux et ses taxes au court du XX° siècle. Ecornant sérieusement l’éthique de l’imposition, Sloterdijk y voit avec justesse l’alliance de la « soumission fiscale » et de la « kleptocratie ». Dans un essai polémique enlevé, il dénonce la « fiscalité contraignante » et son « irrationalité babylonienne ». Ajoutant avec une rare perspicacité qu’il est « un moyen idéal pour subventionner, privilégier et corrompre la clientèle des partis, sans oublier l’auto-alimentation de la classe des auxiliaires », entendez fonctionnaires et autres affidés.
Dans « la tradition de la prise de butin guerrière », l’état se targue également d’une mission religieuse lorsqu’il s’agit de la redistribution en faveur de cette mythique, dangereuse et contreproductive justice sociale. C’est alors qu’il force avec une saine vigueur la charge contre « l’inconscient socialiste », « la boutique d’antiquité de gauche » et « la tradition paranoïaque du marxisme » ; entendez la foi en la monstruosité capitaliste exploitant le peuple qui signe à la fois une obsession du ressentiment et de l’envie, mais également une méconnaissance totale des mécanismes du travail, de l’investissement, du mérite et de cette production exponentielle des richesses qui diminue considérablement la pauvreté sur notre globe. A condition que le sale groin de la « fiscocratie » ne vienne gâter les truffes des libertés d’entreprendre et du progrès.
Sloterdijk stigmatise dans la foulée, et en toute logique « l’état social » et ce « service public [qui] est en Allemagne la preuve vivante que l’Etat peut déployer une véritable créativité lorsqu’il s’agit de créer des postes de travail ». Il ne précise pas alors s’ils sont toujours nécessaires et s’ils se servent de l’argent public au lieu de servir le public ; mais on le devine.
Est-ce à dire que l’hydre de l’Etat est en passe de se faire tyrannie ? Notre philosophe se contente, sourire en coin, de le laisser entendre. Que dirait-il alors de la France ? Lorsqu’il conspue l’endettement étatique généralisé, ne devrions-nous pas faire notre mea culpa, au lieu de charger le trop facile bouc émissaire de la finance mondialisée ? Il est temps de cesser de « béatifier les pauvres » et de décriminaliser la richesse : en effet, la seconde est bien l’avenir du premier, rendant de moins en moins nécessaire cette redistribution qui a le grave inconvénient de couper les ailes des richesses à venir au moyen de l’imposition progressive et pléthorique.
Mais la deuxième partie de la thèse de l’auteur de Sphères[3], est bien plus renversante. Au-delà de ce qui n’est plus guère vécu que comme contrainte et passivité fataliste, l’impôt devrait, pour retrouver du sens, être en partie volontaire, de l’ordre du « don ». Ainsi le citoyen pourrait affecter un peu, sinon beaucoup, de sa contribution forcée à l’état omnivore, à l’institution de son choix, à l’action digne de sa préférence. Le contribuable assujetti devient alors donateur en faveur d’initiatives auxquelles il contribue personnellement. C’est à ce seul prix que selon Sloterdijk chacun d’entre nous peut retrouver sa dignité devant la ponction sociale, engager la construction du soi fier, ce « thymos » qui est un de ses concepts phares. Ainsi « Warren Buffet et Bill Gates […] se sont séparés d’une grande partie de leur fortune, dans une sorte d’auto-intensification cathartique ».
Hélas, le lecteur grincheux, ou le lecteur du philosophe anglais Hobbes, qui a moins confiance en l’humanité vertueuse qu’en le Léviathan pour empêcher la guerre de tous contre tous, et qui pense tout un chacun animé par l’envie et le ressentiment, assurera qu’il n’y aura guère de candidats à cette conversion généreuse. On préfère, plutôt que la voix de l’investissement caritatif ou créatif, entendre le commandement suivant : « Tu dois désirer ce que d’autres ont déjà, et si les moyens légaux ne permettent pas d’atteindre l’objectif, alors tu dois voler ou redistribuer ».
Non, réplique Sloterdijk. Au contraire de cette « fausse sociologie selon laquelle une société bourgeoise ne serait qu’une mosaïque d’agents rapaces de l’égoïsme », il y a un noyau d’empathie, de création et de volontarisme social à ranimer en chacun de nous. Comme les milliardaires qui se font un devoir d’investir une partie de leur fortune au service de projets altruistes. Une fois capitalisé le résultat de cet « égoïsme [qui] n’est souvent que le pseudonyme moral de nos énergies », mécènes, sponsors, associations pratiquent un capitalisme philanthropique, qui est un « espalier moral ». Ce dont témoigne le succès des fondations privées, caritatives ou culturelles dans les pays anglo-saxons. L’on sait que le capital de dons aux Etats-Unis dépasse considérablement, y compris par habitant, celui des pays européens. Ainsi à, « la vertu d’égoïsme[4] » du libéralisme selon Ayn Rand, il n’est pas impossible d’ajouter la libre « éthique du don démocratique », pour reprendre le sous-titre.
Dans un court essai, « Capitalisme et cleptocratie », notre philosophe dresse un réquisitoire bien senti de la théorie rousseauiste dans laquelle la propriété est marquée de l’infamie du vol, qui, de Proudhon à Marx, guide à la fois les envieux revanchards et les sectateurs tyranniques de l’égalité. Hélas, à cause de cette théorie liberticide, la redistributive « main qui prend » est plus puissante que « la main invisible » du marché pensée par Adam Smith. Tel est le phénomène qui suffit à expliquer l’hypertrophie de l’état, de ses dettes exponentielles qui sont un « pillage du futur » et, partant, la crise actuelle et la déprime de la croissance. C’est également en cet essai qu’il s’étonne que la captation de la moitié -sinon plus- de la richesse par le fisc n’entraîne pas « la guerre civile anti-fiscale ». Parce nous avons intégré une culpabilité indue de la richesse, explique-t-il. Conclusion imparable : accaparés par les « travaux de Sisyphe qui découlent des exigences de justice sociale […] nous ne vivons pas du tout, à l’heure actuelle, dans le capitalisme ». Enfin, dans une perspective libérale, il pointe les thèses « plausibles » quant à « l’exploitation des productifs par les improductifs » et le risque de désolidarisation qui en découle.
Le vocabulaire assumé de Sloterdijk est à la fois la marque d’une nécessité conceptuelle, anthropologique et historique, mais aussi l’aveu amusé de la provocation nécessaire à tout philosophe qui se doit d’agir sur la pensée de son temps et en réveiller la conscience. Ainsi la contradiction entre l’éros et le thymos est celle du tiraillement entre d’une part la perpétuelle reconduction des désirs du citoyen d’être satisfait par la consommation et couvé par la bienveillance de l’état providence redistributeur, fût-ce aux dépens des réels producteurs de richesse, et d’autre part la fierté justifiée de celui qui assume le mérite de sa contribution à la réalisation de son moi fier et de sa société admirable, y compris en contribuant aux richesses individuelles autant qu’à celles de l’état social.
La thèse du philosophe allemand a pu sembler ubuesque. Mais n’est-elle pas fondamentalement morale ; et finalement au service d’une authentique démocratie dynamique ? Plutôt que de cette veule démocratie dont parlait Tocqueville : au-dessus de « cette foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs […] s’élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. […] Tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre »[5]. C’est à cet humiliant tableau que la réflexion inhérente à Repenser l’impôt peut remédier.
Reste, une fois de plus, que la position politique de Sloterdijk se fait de plus en plus ambigüe. Génial provocateur, il parait épouser une posture libérale et donc profondément humaniste et cohérente avec Les Lumières, avec l’Aufklärung, voire plus précisément libertarienne, quand pourtant il assure à de nombreuses reprises être fidèle à la social-démocratie. Il ne s’agit pas d’exiger de lui qu’il se range sous une quelconque bannière, mais il serait temps qu’il définisse un peu plus précisément son éthique politique, surtout lorsqu’il n’accorde pas de crédit à « la sagesse de la politique de baisse des impôts ». A moins que, de l’air de ne pas y toucher, histoire de rassurer la frilosité conceptuelle ambiante, cette apparente indécision soit le masque nécessaire et le moteur bouillonnant d’une dissémination de la pensée plus que stimulante…
On a beau jeu de reprocher au parfait diagnostic de Sloterdijk une complicité avec les classes favorisées, voire de pratiquer une lutte des classes depuis le haut. Les cris d’orfraie des socialistes, des marxistes et autres rouges totalitaires « porteurs de fantasmes réactionnaires » qui ne veulent pas reconnaître que seules les libertés économiques contribuent à l’enrichissement des populations, ne manquent pas. Ce dont il se moque en parodiant Marx : « Fiscalistes de tous les pays, ne vous laissez pas priver de la captation ». Pourtant, la dignité humaine passe par une gestion assumée de l’argent dont chacun est le juste propriétaire, que ce soit par l’héritage ou par ce mérite qui est à l’origine de la plupart des petites et grandes fortunes de notre temps, mais aussi par la noblesse du don. Nous ne sommes pas des imbéciles qui consentons de fort mauvaise grâce à la spoliation par l’état, mais des consciences de notre apport libre et nécessaire à l’amélioration de nos conditions individuelles et de ce bien commun qui en est sa conséquence, et non sa tyrannie. Que l’on soit philosophe de haute volée, comme Peter Sloterdijk, ou modeste et lointain disciple de Voltaire au pays des contes philosophiques, comme John Karlsson, la vérité de l’impôt, qui aurait dû ne rester qu’au service de la Cité, finit par se faire jour : une institutionnalisation du vol…
Henry James : Voyages en Amérique et Impressions anglaises,
traduits de l’anglais (Etats-Unis) par France Camus-Pichon et Carine Chichereau,
Farrago, 2004, 144p, 16 € et 208 p, 16 €.
Edith Wharton : La France en automobile,
traduit par Jean Pavans, Mercure de France, 2015, 176 p, 16,80 €.
Henry James : Nouvelles complètes, 1864-1910,
divers traducteurs, La Pléiade, Gallimard, 2003 et 2011,
quatre volumes en deux coffrets, 5690 p, 135 et 139 €.
Qu’il s’agisse de ses grands romans, d’Un Portrait de femme aux Ambassadeurs, ou de ses fabuleuses nouvelles que La Pléiade vient de réunir en quatre volumes, Henry James a souvent recours à une problématique opposant nouveau et ancien continent. Ses jeunes Américains découvrent une Europe qui les intrigue, les fascine, les grandit et parfois les détruit. Lui-même habita un temps le palais Barbaro, sur le Grand Canal de Venise, pour y écrire Les Papiers de Jeffrey Aspern et y poser le décor des Ailes de la colombe. Ainsi le voyageur Henry James, comme ses personnages favoris, parcourt autant les Etats-Unis et l’Angleterre, en ses Voyages en Amérique et Impressions anglaises, quand une de ses amies, romancière légèrement concurrente et néanmoins complice, Edith Wharton, sillonne La France en automobile. À notre tour de sillonner le voyage intérieur, le labyrinthe sociétal et mental des cent douze nouvelles du maître du « point de vue »…
Outre des pages de croquis pour les récits futurs, on retrouve dans ces deux discrets volumes d’Impressions anglaises et des Voyages en Amérique un écho de cette problématique géographique et civilisationnelle. Ne s’agit-il pas de comparer les mérites des paysages et des mœurs de la jeune Amérique et de la vieille Angleterre ? L’on sait qu’Henry James (1843-1916) finira par prendre en 1915 la nationalité anglaise, comme pour en épouser la culture, mais aussi en guise de protestation contre la neutralité, mais heureusement provisoire, des Etats-Unis dans la Première Guerre Mondiale.
C’est à vingt-sept ans que le futur grand romancier parcourt les immensités américaines : lacs et montages, chutes du Niagara exacerbent la fibre du voyageur romantique parmi les espaces grandioses et sublimes. Non sans négliger les villégiatures élégantes de Newport et Saratoga, où s’exerce le talent et la finesse de l’observation psychologiques, quoique parfois aiguisée par une pointe satirique.
Quarante ans séparent les tableaux du « touriste sentimental », entre forêts sauvages et « Vues de Londres », des essais de l’intellectuel outragé. Car si les premières Impressions anglaises sont écrites dans les années 1877, 1878, les plus frappantes sont contemporaines de la Seconde Guerre Mondiale. Au voisinage de chroniques aussi charmantes que « La course d’aviron Oxford-Cambridge », ou « En Ecosse », les micro-pamphlets sur la Guerre de Sécession et sur « la violence d’un invasion arbitraire » (de la Belgique par l’Allemagne) décrivant les réfugiés sont ici surprenants. Loin de ne rester qu’un psychologue subtil, un romancier savant dont les personnages évoluent dans un monde raffiné, Henry James devient, ce qui n’a rien de contradictoire, une grande conscience européenne particulièrement engagée en faveur de la lutte contre l’envahisseur allemand, contre l’inhumanité du déferlement de feu et de sang qui balaie l’Europe.
Edith Wharton (1862-1937) échangea de nombreuses lettres avec son ami Henry James, entre 1900 et 1915. Romancière talentueuse, quoique plus modeste, aux talents psychologiques raffinés, pour qui « la fiction moderne commença vraiment lorsque l’action du roman fut transférée de la rue vers l’âme[1] », elle dut une part de son succès à celui qui fut un peu son maître : en effet, lors de la parution de son roman historique, The Valley of decision, trop érudit, Henri James lui conseilla de choisir un sujet américain contemporain. Ce qui lui permit, grâce à Chez les heureux du monde,[2] de trouver sa voie, en contant la vie de Lily Bart, jeune femme raffinée, mais tristement désargentée, qui rata l’occasion qui lui aurait permis d’épouser l’homme aimé, sujet passablement jamesien. Egalement grande admiratrice de l’auteur de Du côté de chez Swann, elle ne pouvait qu’adorer la France. Ce pourquoi, dès 1906, accompagnée, outre son mari, parfois d’Henry James lui-même[3], elle réalise une sorte de tour de France en automobile, quoique, conduite par un chauffeur et servie par de fidèles domestiques. Tout est alors objet de leur admiration : des cathédrales de l’art gothique aux montagnes pyrénéennes, du val de Loire à la Provence de Madame de Sévigné, sans oublier un instant l’art de vivre hédoniste des Français et de leur Histoire : « il ne saurait y avoir de meilleur exemple de la sagesse esthétique du « vivre et laisser vivre » que cette heureuse façon pour deux idéaux artistiques supposés incompatibles de faire bon ménage dans ce coin délicieux », dit-elle, dans la cathédrale de Rouen, en appréciant la proximité d’un tombeau gothique et d’une chapelle renaissance, sans omettre un maître-autel baroque. Plus délicieusement qu’un guide Michelin, avec un charme désuet, ce récit-journal permet au lecteur de voyager dans le siège capitonné d’une automobile qui a su se muer en pages aux nombreuses élégances stylistiques. Car « L’automobile a restauré le romantisme du voyage » assure celle qui va jusqu’à faire le pèlerinage de Nohant, pour y rencontrer l’esprit de George Sand. Ainsi va-t-elle jusqu’à comparer la silhouette de Poitiers sur sa butte entre deux rivières à celle des « cités italiennes », et dont elle aime « la petite chauve-souris » parmi les stalles de la cathédrale.
Voici un événement majeur parmi les constellations des grands nouvellistes. Henry James est enfin accessible en France dans toute sa mesure grâce à ces deux coffrets somptueusement publiés dans la collection de la Pléiade. Jusque-là, on ne trouvait que des textes épars, certes nombreux, parfois épuisés, une tentative avortée d’œuvres complètes aux éditions de La Différence. Nous pouvons enfin picorer ou lire en suivant la rigoureuse chronologie une centaine de récits souvent légendaires, de tableaux vifs et troublants, parfois plus savoureux que de vastes romans comme Les Ailes de la colombe.
Ce sont des Américains qui rencontrent en Europe l’amour et leur moi profond, mettant en scène le choc des cultures, le frisson des intimités, autant un voyage géographique qu’une aventure intérieure. Des hommes et des femmes du nouveau continent, à la fortune assurée par une économie au développement exponentiel, vont à la rencontre de Londres ou de villes d’art italiennes pour y aimer, voire épouser celui ou celle qui est l’allégorie d’une culture prestigieuse, quoique décadente. On y trouve également de plus modestes personnages, comme des domestiques, un libraire d’occasion qui devient employé de bureau. « Dans la cage », travaille une petite télégraphiste, croquée non sans humour, qui, depuis son bureau de poste, tente de comprendre les tenants et les aboutissants d’une intrigue.
Un vertigineux travail sur « le points de vue » et la « perception » des narrateurs donne une dimension novatrice à ces textes raffinés qui sont les empreintes d’aventures subjectives : ils sont « des yeux qui, au lieu de négliger la moitié de ce qui se présentait (leur habitude jusque-là), s’efforçaient de voir sur mon visage, dans mes paroles, beaucoup plus que n’en montrait la surface », comme le propose « Impressions d’une cousine ». L’aura psychologique se double d’un sens romanesque et dramatique subtil et patient, pour tenter de résoudre l’énigme recelée par les protagonistes, jusqu’à côtoyer l’invisible, suggérer l’étrangeté fantastique, dans « Le Fantôme locataire », ou « Le Dernier des Valerii » qui voit un Romain s’amouracher d’une Junon de marbre. Les artistes - ou apprenti-artistes plus ou moins velléitaires - sont à la recherche d’une vie meilleure et plus fine, non sans se heurter à de lourdes déceptions, quand le lecteur lui-même peut éprouver à la fin de maintes nouvelles l’amertume des vies inabouties, voire gâchées. Ainsi ces nouvelles embrassent un immense champ de registres, de l’humour satirique au tragique, en passant par le pathétique et le lyrisme… On peut aller jusqu’à y découvrir une sorte de mise en abyme, lorsque l’un des personnages de « Pandora » lit le roman de James lui-même : Daisy Miller.
À la lisière et au-delà du romantisme de la romance et du réalisme analytique, la perversion fétichiste dans « Rose-Agathe » ou les fantasmes paranoïaques de la gouvernante du « Tour d’écrou » s’aventurent vers des contrées inexplorées de la conscience humaine, à quelques brasses de la psychanalyse, dont la naissance est contemporaine de notre écrivain. Ce sont des crises intimes, des cheminements difficiles du destin. Quant au « Point de vue », cette nouvelle fonctionne comme en écho de Ce que savait Maisie, roman presque expérimental, grâce auquel le lecteur ne perçoit les déchirements d’un couple que par les yeux d’une petite fille.
Plus loin, le critique indélicat qui cherche « Les Papiers d’Aspern », celui qui tente de découvrir chez un écrivain « Le Motif dans le tapis », le peintre et son double dégradé dans « La Madone de l’avenir » sont des moments de lecture privilégiés au service d’interrogations sur les mystères et la destinée de l’œuvre d’art, qu’elle soit de l’ordre du portrait peint, convoité, fétichisé, ou de l’écriture. Pensons à cet égard au portraitiste astreint à son modèle, lorsque cette dernière hait de prime abord sa concurrente que consacre également un autre chevalet, dans « La personne idéale ». Ces deux dames, faute de vivre avec Monsieur Brivet, veulent « vivre avec ce tableau » qui le représente en pied et en « vérité » ! L’art est alors un substitut de la vie, sinon une assomption de cette dernière. Au point que pour Tzvetan Todorov, « les nouvelles de James sur l’art représentent de véritables traités de doctrine esthétique[4] ». Toutefois, entre anecdote et tableau, le drame a de plus en plus tendance à s’effacer, au profit de l’analyse, de la tentative qui consiste à frôler l’incertitude, à demeurer en-deçà d’une vérité insaisissable. Nul doute qu’Henry James puisse reprendre à son compte le propos du narrateur de l’ « Histoire d’une année » : « Mes propres goûts m’ont toujours porté vers l’histoire non écrite, et c’est l’envers du tableau qui est mon propos actuel ».
Les traductions vont dans le sens de l’efficace concision, comme « fournaise » au lieu de « température torride[5] » pour l’incipit d’ « Un épisode international ». De façon à concourir à la nécessaire fluidité de la phrase jamesienne, souvent ample et délicatement sinueuse, voire métaphoriquement surchargée. Finalement, pour cent douze nouvelles aux dimensions parfois bien vastes, comme le fameux, fantastique et fantomatique « Tour d’écrou », dans lequel la solution reste indécidable, deux coffrets offrant chacun deux tomes, sans omettre les notes, les préfaces éclairantes et généreuses d’Evelyne Labbé et d’Annick Duperray, 135 et 139 euros sont un investissement plus modeste que l’abondance du plaisir et de l’intelligence…
Quand les fictions romanesques, récits et essais d’Edith Wharton restent palpitantes dans l’ombre de son mentor, Henry James est monumental en ses romans, babélien en ses nouvelles, dont certaines frôlent la dimension d’un roman. L’écrivain, dont le biographe Léon Edel[6] dressa en toute sa mesure et complexité le portrait, y compris les emballements homosexuels, quoique chastes du célibataire, est dit-on le Proust américain. Ce serait à nuancer, certes, n’ayant pas offert à ses lecteurs une cathédrale romanesque de la dimension d’À la recherche du temps perdu. Cependant n’a-t-il pas ourdi un étrange roman autobiographique, hélas inachevé, interrompu par sa mort, Le Sens du passé, dans lequel se croisent l’ancêtre de 1820 et l’homme de 1910, ce qui est déjà un avatar du réalisme magique… L’une de ses héroïnes, Aurora, peut prétendre, grâce au « fantasme qu’il avait », à la « ressemblance avec quelque grand portrait de la Renaissance », comme l’Odette de Swann. Ralph Pendrel, alter ego recomposé du romancier lui-même, « s’engouffre dans le Passé » : voici « le sens de la beauté raffinée de sa folie[7] ». Car la beauté, et plus précisément de l’œuvre d’art, comme chez Proust, est le sens ultime à poursuivre autant par les personnages de La Coupe d’or que par l’écrivain, qui, ainsi, sait justifier son travail : « C’est l’art qui fait la vie, fait l’intérêt, fait l’essentiel[8] ».
L'Alcoran de Mahomet, Edition Du Ryer, Arkstée & Merkus, 1775.
Photo : T. Guinhut.
Du fanatisme morbide islamiste :
de L’Etat islamique de Samuel Laurent
aux Instants soufis d’Abdelwhab Meddeb,
en passant par le Coran,
la Bible et Thomas d’Aquin.
Samuel Laurent : L’Etat islamique,
Points Seuil, 192 p, 6,50 €.
Abdelwahab Meddeb : Instants soufis,
Albin Michel, 200 p, 15 €.
Quelques Cassandres nous étions, depuis des années, en annonçant l’arrivée sur le sol occidental, européen et français, de la nuit et du sang, de la charia et de la tyrannie, en un mot de la barbarie islamiste. Après l’assassinat des journalistes de Charlie Hebdo, des Juifs de l’Hypercasher, il y a moins d’un an, les cent-trente morts et autres trois cents cinquante blessés de six fusillades concertées entre Le Bataclan, le Grand Stade de France et quelques terrasses de café, nous n’exprimerons aujourd’hui pas le moindre triomphalisme de mauvais aloi pour avoir eu raison. Ni encore la moindre vanité de prétendre à une parfaite expertise. Depuis la révolution iranienne de l’Ayatollah Khomeyni, depuis le 11 septembre 2001 des deux tours newyorkaises, depuis l’attentat de la gare de Madrid qui changea le cours des élections espagnoles, depuis le tueur Merah, depuis plus précisément encore 2004 et la publication de Les Islamistes sont déjà là[1], une messe noire avait été dite. Nous n’avons pas voulu la voir, telles les autruches de l’adage, croyant l’écarter, contribuant au contraire ainsi à l’accueillir, faute d’avoir prévu de la contrer. D’où vient donc cette barbarie prétendument aveugle du Califat islamique, comment en analyser le fanatisme mortifère ? Quelle part de responsabilité ont nos gouvernements et divers Etats, mais surtout l’Islam et son livre, le Coran, que l’on ne comparera qu’avec précaution avec la Bible…
Une aveugle contribution
Le plus souvent, nous sommes aveugles, sourds et muets, sans compter nos mains liées par nos propres soins, devant le terrorisme islamiste, qu’il s’agisse de ses armées du Califat islamiste entre Irak et Syrie, ses bandes armées entre Mali, Nigéria, Yémen et Pakistan, de ses porte-ceintures d’explosifs sur à peu près tous les continents, de ses plus simples couteaux encore anonymes et autres hypothèses opérationnelles venues de leur imagination morbide sans limites. Ainsi, bien moins prémunie qu’Israël, la France se surprend à vivre en une soirée ce que vivent chaque jour et savent le plus souvent éviter les habitants de la seule réelle démocratie libérale du Moyen-Orient.
N’avons-nous pas contribué, par faiblesse et angélisme, un « angélisme exterminateur », pour reprendre le titre d’Alain-Gérard Slama[2], à faire entrer les loups dans la bergerie ? Une immigration non sélective, un appel d’air à coup d’aides sociales, des frontières plus poreuses que le conduit d’un aspirateur, des livraisons d’armes françaises aux « rebelles syriens », en fait des islamistes à des degrés divers, des relations diplomatiques et commerciales avec le Qatar et l’Arabie Saoudite à qui nous vendons des armes et qui financent l’Etat islamique, au point de penser qu’achetés, nous nous plions à leurs exigences, des aveuglements à la limite de la complicité lorsque la Maire de Paris remit la médaille de la ville à Mahmoud Abbas, Président de l’Organisation de Libération de la Palestine et chef terroriste notoire, lorsque nos Présidents honorent de visites et de réceptions les potentats arabes, une mansuétude inouïe envers les banlieues où pullulent les zones de « non-droit », donc de racaille-charia-délinquance-criminalité, les mosquées aux prêches salafistes et wahabbistes, tous lieux où la police craint de pénétrer pour ne pas y démanteler les réseaux pré-terroristes, pour ne pas y déterrer les caches d’armes (alors que seuls les bons citoyens n’ont pas droit à ce port d’arme qui pourrait assurer leur légitime défense), une absence de volonté d’éradiquer les prières de rues, les drapeaux de l’Etat islamique dans les manifestations pro-palestiniennes, les voiles et la menace sanitaire et religieuse du halal, une absence de volonté de surveillance réelle d’expulsion radicale et de mise sous écrou des propagandistes, impétrants et forcenés de l’islamisme (au moins 5000 terroristes potentiels fichés), une armée dispersée sur trop de théâtres extérieurs et qui n’a guère les moyens de nous protéger, voici les termes d’un tacite contrat qui a cru acheter notre sécurité et qui, en toute logique, la compromet gravement. Semblerait-il que l’on se réveille de ce sommeil enchanté ? À moins qu’avertis de la probabilité de ces attentats, et de noms de jihadistes, par diverses sources israélienne, turque, algérienne, syrienne, jusqu’au nom d’Omar Ismaïl Mostefaï, l’un des assaillants du Bataclan, les services de renseignements français aient gravement failli ; à moins que, comme l’avancent d’horribles soupçons à quoi il faut peut-être se garder d’accorder crédit, le gouvernement ait sciemment attendu l’attentat pour reprendre la main de la puissance, par l’état d’urgence, et de la popularité, certes provisoire, en un cynisme plus que machiavélien, quoiqu'un certain nombre d'attentats aient pu être déjoués…
La Forteresse du l’Etat islamique
Ainsi l’Etat islamiste (le mot Etat étant employé par euphémisme pour dissimuler sa vocation de Califat) n’est qu’un nid de fanatiques. Ce que confirme avec un brin d’ironie noire Samuel Laurent qui, dans son essai-enquête, commence par interroger « les fans du califat », dont le but proclamé sans fard est d’ « appliquer la Charia sur un territoire toujours plus vaste ». On saura tout, ou presque, sur les financements, les filières, l’hégémonie en projet à l’encontre des nations voisines, la menace envers le Liban et Israël, en lisant L’Etat islamique, enquête pourtant fort risquée de ce consultant international qui a su infiltrer les rangs et les territoires infestés de terroristes. Ces derniers, quoique surarmés de tanks et d’armes lourdes, mais éparpillés, sont, du moins leurs stratèges en chef, difficilement repérables, n’utilisant aucun moyen de communications modernes, bougeant imprévisiblement, ce qui explique pourquoi les frappes aériennes, fussent-elles internationales, ne pourront se passer de renseignement au sol. De plus, il ne faut pas se leurrer, sans troupes au sol, pour appuyer l’admirable travail des Kurdes (qui, notons-le, ont bien des femmes pas le moins du monde enfoulardées dans leurs rangs guerriers défensifs), il est à craindre que nos initiatives soient peine perdue. Samuel Laurent se montre également réaliste sur un point crucial : nous avons « de sinistres alliés comme le Qatar et l’Arabie Saoudite, qui déploient un réseau tentaculaire au sein de nos banlieues et de la communauté musulmane. Depuis des années, et en toute impunité ! »
De la responsabilité des Etats
Reste que si la responsabilité d’un prophète, des textes coraniques et de la Charia, n’obère pas un instant la responsabilité individuelle de celui qui n’a jamais usé (ou l’a abandonné) de son libre-arbitre, la responsabilité des Etats où règne à des degrés divers l’Islam, religion officielle, mais sans autorité hiérarchisée (au contraire du Christianisme) est également à pointer, là où l’on ne peut construire d’église, où se révéler athée peut être suivi par la peine de mort, comme au Maroc. Cependant, y compris en ces pays, l’Islam n’est pas toujours monolithique : il est parfois travaillé par l’interprétation qui tente de contextualiser les propos violents et rétrogrades du Coran pour s’en éloigner ; démarche impie qu’exècre Daesh, cet acronyme qui est un euphémisme pour éviter de dire Califat islamique.
Outre la responsabilité de l’idéologie religieuse, des Etats, et celle individuelle, il ne faut pas omettre un instant que l’Occident a parfois bien contribué à sa propre perte. Les Etats-Unis ont armé les islamistes afghans contre les Soviétiques, ont renversé Saddam Hussein en désœuvrant l’armée irakienne dont les anciens cadres et soldats nourrissent le Califat islamique (quoique l’invasion américaine du Japon et de l’Allemagne n’ait pas fait d’eux des pays revanchards et criminels, au contraire). L’incapacité et le sectarisme du gouvernement irakien chiite ont provoqué par réaction la floraison du Califat. La France elle-même a contribué à renverser Khadafi, laissant place à un chaos qui retentit jusqu’au Mali. En guise de mea culpa, il faut noter que l’auteur de ces lignes pensait lors de l’éradication de Saddam Hussein qu’il était toujours bon d’abattre un dictateur, ce en quoi il se trompait lourdement. Même si c’est se brouiller la vue que de croire que l’Islam du Califat n’était sans cela en gestation depuis au moins la fondation des Frères musulmans en 1928. C’est avec naïveté que nous avons arrosé d’argent et d’armes les « printemps arabes » et les « rebelles syriens », sans compter l’orgueil masqué sous cet altruisme, venu d’une fort excessive repentance des anciens colonisateurs. C’est avec retard que nous acceptons d’un peu moins tordre le nez devant un Bachar Al-Assad, certes abject, devant un Poutine, certes autocrate pas toujours recommandable, alors que ce dernier, nolens volens européen, a non seulement les moyens, mais la volonté de contribuer à l’éradication, si possible, du Califat islamique.
Archéologie des islamistes français
Il est loisible également de battre sa coulpe lorsqu’une immigration pléthorique, venue de l’aire islamique, ne sait ni ne veut séparer, parmi les réfugiés de guerre et les migrants économiques, l’aspirant aux libertés de l’aspirant à l’Eurabia, agent d’une invasion idéologique pourtant annoncée et du terrorisme, sans que l’on sache assez s’interroger sur la nécessité de l’identité occidentale en tant qu’elle puise ses sources aux racines judéo-chrétiennes et des Lumières[3]. Et de se reprocher que depuis des décennies, sans que l’on ait le courage d’agir pour ne pas provoquer d’ « incidents » en heurtant la susceptibilité des minorités et pour racler le vote musulman, le sol des banlieues belges, anglaises, et françaises (ad libitum) soit truffé de poches de Charia et de caches d’armes ; cette « guerre secrète » des tapis de prière, des foulards et de la police religieuse, qu’au terme d’une minutieuse enquête courageuse, avaient en 2004 au grand jour dévoilé Christophe Deloire et Christophe Dubois, dans leur livre Les Islamistes sont déjà là[4]. Si l’on sait que l’argent n’a pas d’odeur, celui du pétrole de la péninsule arabique, lorsqu’il achète club de football, palace ou grand magasin parisiens, empeste l’hydre islamiste… Que n’a-t-on agi raisonnablement en France ? Le réquisitoire doit être peu complaisant, depuis que notre pays a donné refuge à l’ayatollah Khomeyni qui fit ensuite de l’Iran une République islamique jusqu’aux enfants de l’immigration que nous n’avons su ou pu intégrer dans une culture libérale, et dont un nombre non négligeable fournit nos terroristes d’hier, d’aujourd’hui et de demain.
Cependant, selon un rapport publié par le Centre de Prévention des Dérives Sectaires liées à l’Islam, tous les radicalisés ne viennent ni des mosquées ni de familles religieuses. Du moins si l’on se réfère aux signalements, car les familles musulmanes ne sont guère enclines à de telles initiatives. Quelques-uns (quand ce rapport idéologiquement orienté croit voir là le plus grand nombre) de ces jeunes gens viennent de classes moyennes, voire bien éduquées, athées, et se sont relevés d’états dépressifs en s’identifiant au mythe du chevalier héroïque véhiculé par des propagandistes et recruteurs islamistes fort au fait du contenu des Hadiths et du Coran, et qui savent s’inspirer des jeux vidéo de combat. On ne doute pas qu’une rhétorique particulièrement efficace permette de transmuer l’adolescent dans une mythologie compensatoire : celle du djihad, rythmée par le rap beur et par le ronflement des kalachnikovs, bien plus excitante qu’un emploi de chômeur sur les bancs de l’école ou du Kebab, sans parler de la disponibilité des captives sexuelles…
Culture de mort et martyrologie
Une culture de mort s’attaque à la vie. Pourquoi ? Parce que, soumis à l’influence des masses vitupérant, celui qui a la naïveté, la faiblesse psychologique et intellectuelle, de croire à un paradis éternel peuplé de soixante-douze vierges sans cesse disponibles au macho, se glorifie, en prétendu martyr, de tuer des innocents, n’accorde guère de prix à la vie.
Nietzsche, l’affirmait : « Que des martyrs prouvent quelque chose quant à la vérité d'une cause, cela est si peu vrai que je veux montrer qu'aucun martyr n'eut jamais le moindre rapport avec la vérité. Dans la façon qu'a un martyr de jeter sa certitude à la face de l'univers s'exprime un si bas degré d'honnêteté intellectuelle, une telle fermeture d'esprit devant la question de la vérité, que cela ne vaut jamais la peine qu'on le réfute[5] ».
À la seule réserve que le martyr chrétien n’est pas un tueur, il n’est qu’une victime, le plus souvent paisible, du cirque romain ou de ses opposants farouches ; même si les Chrétiens ont fait bien des martyrs parmi les hérétiques à leur foi. Au contraire, le martyr de l’Islam est un assassin de victimes qui n’ont que le tort de ne pas partager sa foi, ou de ne pas l’observer avec le fanatisme requis. En effet, selon Thomas d’Aquin, philosophe chrétien du XIIIème siècle, si « le martyre est un acte de vertu […] il consiste à supporter comme il se doit des souffrances infligées injustement […] Donc le martyre est un acte de patience plus que de force.[6] » En ce sens, indubitablement, la martyrologie ne concerne que les victimes des attentats, en particulier ces Chrétiens du Moyen-Orient éradiqués dans l’indifférence quasi-générale[7]…
Le culte de la mort, équivalent au « Viva la muerte ! » des phalanges franquistes de sinistre mémoire, est évidement de la part de l’islamiste un choix éthique, que l’on ne peut lire que comme un renversement des valeurs, au lieu de célébrer, conserver et magnifier la vie. On voit bien les Palestiniens de Gaza envoyer leurs enfants mener l’intifada, la guerre des pierres, au-devant de la police israélienne, espérant pouvoir exhiber à la presse et à la face de la culpabilité complice occidentale, le cadavre d’un enfant, alors que le ventre de leurs femmes est une usine à martyrs et combattants enrégimentés, surabreuvés de propagande depuis le berceau. Cette « morbidité présuicidaire » n’est pas qu’ « une lassitude, camouflée, camouflée par le voile de la religion, à l’égard du monde et de la vie[8] », elle est un sens de la vie (en fait un non-sens), une eschatologie, une jouissance apocalyptique. Au point que l’on ait pu recenser 27000 attaques causées par l’islamisme depuis le 11 septembre 2001[9]! En ce sens, il est difficile de décider si les psychopathes désœuvrés sont attirés par l’islamisme ou si l’islamisme ne fait pas que les formater, mais les suscite avec jubilation…
L’on nous dit qu’il s’agit de déséquilibrés. Certes, s’il s’en glisse çà et là quelques-uns, c’est que comme des mouches attirés par la viande avariée, ils se collent aux occasions et grandes justifications collectives de lâcher la bride à leurs pulsions violentes et meurtrières. Prenons garde à ne pas oublier que la plupart des terroristes islamistes commencent leur initiation dans la délinquance (comme Staline ou les terroristes rouges de la bande à Baader qui ont d’abord œuvré dans l’attaque à main armée).Ils baignent dans « le mouv », une fraternité perverse qui est un mode de vie tout à fait « cool », dont le sommet devient l’orgasme du doigt qui commande le meurtre, dont l’acmé sadomasochiste est une explosion paradisiaque. Mais il faudrait également et surtout prendre garde que l’Islam est un équilibre, en lequel l’impétrant et le professionnel trouvent leur équilibre moral, leur foi et leur loi. Certes, il s’agit d’un équilibre conceptuel simpliste, mais en cela rassurant, dans lequel un manichéisme rigoureux sépare le bien et le mal, le dar es salam (territoire de la paix islamique) et le dar el darb (territoire de la guerre contre les infidèles). De plus une jouissance noire anime le corps, les mains et le visage du terroriste en action, surtout drogué au Captagon (cet euphorisant qui offre une sensation d’invincibilité), le plus souvent jeune, comme une décharge sexuelle, plus reproductible et plus durable, à la merci de celui qui se veut Ange exterminateur en éprouvant un sentiment de toute puissance totalitaire. Ce pourquoi faire appel à un Islam modéré, à une réforme théologique humaniste, serait inopérant contre de tels meurtriers. Qui plus est fort stimulés par un jeu de combat comme Assassin’s Creed, d’ailleurs en partie inspiré par ces « assassins » au nom d’Allah animés par la secte des « Haschischins » (une communauté chiite ismaélienne du XIème siècle), dont on lira le stupéfiant tableau romanesque mis en scène par le Slovène Vladimir Bartol dans son roman : Alamut[10].
L’Islam et la morbidité de sa source coranique
Nous n’avons voulu percevoir les islamistes que comme de rares fondamentalistes qui ne respecteraient pas le message de l’Islam, cette religion de « paix et d’amour », comme la taqiya (la dissimulation) et la propagande pro-tolérance le prétendent. C’est hélas méconnaître le message parfaitement clair de la parole d’Allah révélée à son prophète et à ses millions de zélotes, dans son livre saint (et abondamment confirmé par les Hadiths) rempli jusqu’à la gueule d’exhortations, d’interdits et d’appels aux meurtres : « Si vous rencontrez les infidèles, combattez-les jusqu’à ce que vous ayez fait un grand carnage ; chargez de chaines les captifs[11] », ordonne la Sourate XLVII, sans oublier bien sûr les captives…
Ne nous voilons pas la face (image choisie à dessein), l’Islam est l’islamisme ; l’islamisme est l’Islam. Si tous les Musulmans ne sont pas des islamistes, c’est parce qu’en déshérence ils laissent les commandements coraniques qui sont contraires aux droits de l’homme et de la femme ; et parce que de nombreux courants ont traversé cette tradition religieuse et théocratique, parfois plus prudemment. Et tant mieux s’ils s’approchent de ce qui serait, quoiqu’hélas fort minoritaire, un Islam des Lumières, qui appellerait sur ces attentats et cette stratégie dissimulée de conquête une triple condamnation, éthique, juridique et religieuse ; au contraire de ce livre qui, de sa naissance à nos jours, voire pour longtemps, reste intrinsèquement incompatible avec la démocratie libérale[12]. Ce que confirme, sans la moindre ambiguïté, Al-Mawardi (974-1058), considéré comme l’un des meilleurs théoriciens politiques de l’Islam : « Dieu ne dissocie donc pas la rectitude de la religion de la bonne direction de l’Etat et du bon gouvernement des sujets. »[13]Pendant ce temps, presqu’autant que la bande de Gaza, nos banlieues regorgent de réjouissances, de cris antisémites, en apprenant le succès de ce carnage de « Céfrans »…
L’on exhibe pour se dédouaner le début du fameux verset 32 de la sourate V du Coran : « Tuer un homme c’est comme tuer toute l’humanité ». Mais ne nous cachons pas qu’il est immédiatement suivi, en ce même verset 32 et au verset 33, par : « Mais voici, après cela, il est sur terre, un grand nombre de transgresseurs. Mais ceux qui guerroient contre Allah et ses Envoyés, semant sur terre la violence, auront pour salaire d'être tués ou crucifiés[14]». Si l’on imagine qu’il ne s’agit que d’un effet de traduction, il est permis de consulter, outre cette dernière de Chouraki, celle de Du Ryer, en 1775 : « la punition de ceux qui contrarient à la volonté de Dieu, à celle de son Prophète, et font leurs efforts pour salir la terre, est d'être tués, pendus, d'avoir le pied droit et la main gauche, ou la main droite et le pied gauche coupés, et d'être exterminés de dessus la terre ». Et pour ajouter un des nombreux versets qui ordonnent le meurtre, lisons la Sourate VIII, verset 12, traduction Chouraki : « Je jetterai au cœur des effaceurs la panique. Frappez sur les nuques ! Frappez toutes les phalanges ! » Sans omettre la Sourate IV, « Sur les femmes », verset 34, traduction Chouraki : « Les hommes ont autorité sur les femmes […] Admonestez celles dont vous craignez la rébellion, reléguez-les dans des dortoirs, battez-les ». Moralité : débarrassez le Coran de tous les versets contraires aux droits de l'homme et de la femme. Ce qu’un nombre pas tout à fait négligeable d’humanistes de confession musulmane réclament d’ailleurs, comme Nasser Khader, ancien membre du parlement danois, et chercheur d’origine syrienne au Hudson Institute de Washington. Si l'on souhaite de manière irénique l'avènement d'un Islam des Lumières, il est à craindre qu'il soit difficile d'interpréter autrement ces versets génocidaires, et bien des imams apparemment conciliants usent de la taqîya (dissimulation stratégique) en prétendant à la nécessité de l'interprétation. Reste à contextualiser le texte comme appartenant à une époque révolue, mais face à une doxa et une foi qui prétendent que le Coran est incréé et éternel, cela reste une gageure...
Violence coranique et biblique, même combat ?
Certes, toutes les religions, y compris les plus paisibles dans leurs textes sacrés, peuvent permettre d’armer des bras au service d’abominations ; on a vu des Bouddhistes devenir meurtriers. Mais le Christianisme ne le fait qu’en contradiction avec ses principes d'amour et de pardon, de l’origine évangélique à Vatican II. Ce scandale théologique et éthique a été relevé avec brio par le philosophe Jacques Ellul : « Comment se fait-il que le développement de la société chrétienne et de l’Eglise ait donné naissance à une société, à une culture en tout inverses de ce que nous lisons dans la Bible, de ce qui est le texte indiscutable à la fois de la Torah, des prophètes, de Jésus et de Paul ? […] on a accusé le Christianisme de tout un ensemble de fautes, de crimes, de mensonges, qui ne sont en rien contenus, nulle part, dans le texte et l’inspiration d’origine […] Ce n’est pas du tout le même phénomène qu’entre les écrits de Marx et la Russie des goulags ni entre le Coran et les pratiques fanatiques de l’Islam. Ce n’est pas le même phénomène parce que dans ces deux derniers cas on peut certes trouver la racine de la déviation dans le texte même[15] ».
En 1795, l’orientaliste français Volney, parmi les pages de son essai, Les Ruines, dans lequel il méditait sur le caractère éphémère des empires, et militait pour la tolérance religieuse, en digne représentant des Lumières, faisait se confronter les sectateurs des religions concurrentes en leurs prétentions et leurs ridicules. S’il n’épargnait pas le Christianisme, il était justement féroce contre les contradictions de l’Islam : « jeûner le jour (et manger de nuit), donner l’aumône de son bien (et ravir celui d’autrui) : tels sont les moyens de perfection institués par Mahomet, tels sont les cris de ralliement de ses fidèles croyants. Quiconque n’y répond pas est un réprouvé, frappé d’anathème, et dévoué au glaive. Un Dieu clément, auteur de la vie, a donné ces lois d’oppression et de meurtre ; il les a faites pour tout l’univers, quoiqu’il ne les ait révélées qu’à un homme[16]».
Certes le Christianisme n’a pas toujours été tendre envers ses hérétiques, tels les quinze mille morts lors des trois siècles de l’Inquisition, principalement espagnole ; pourtant une broutille (qui reste impardonnable) devant l’incommensurable nombre des infidèles oubliés parmi les sables de quatorze siècles de conquêtes musulmanes… Outre les guerres de religions, fratricides entre protestants et catholiques, là encore impardonnables, le reproche récurrent est associé aux croisades (certes plus qu’indélicates lorsque leurs soudards pillèrent Constantinople), ce péché capital aux yeux des islamistes, quoique l’équité réclame de considérer qu’il ne s’agissait que de reconquérir ce qu’avaient soumis à leur tyrannie sanglante les armées musulmanes…
Moïse et les tables de la loi, Histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament, 1815.
Photo : T. Guinhut.
C’est alors que l’on rétorquera que la Bible est aussi violente que le Coran. Comparaison n’est pas raison. Le second est censé être incréé, émanation ne varietur de la parole divine directement transfusée à son prophète et à son livre, destiné à être répété, récité et observé, rarement interprété, quand la première est bien plus rare en exhortations criminelles et n’est que rarement parole prophétique, comme lorsque Moïse rapporte le « Tu ne tueras point » du mont Sinaï. La Bible est écrite par des dizaines de bouches et de mains humaines, récit essentiellement historique, quoique mythographique, psaumes et cantiques… Elle génère, surtout autour de la Thora, une intense tradition d’interprétation. Aussi, lorsque nous lisons dans le Deutéronome : « Vous exterminerez tous les peuples que le Seigneur votre Dieu vous doit livrer » (traduction Le Maistre de Sacy) ou « Tu dévoreras donc tous ces peuples que Yahvé ton Dieu, sans les prendre en pitié et sans servir leurs dieux : car tu y serais pris au piège[17] » (traduction Gazelles, Ecole Biblique de Jérusalem), l’on peut y lire une abjection criminelle autant qu’une stratégie digne de Machiavel, mais, puisqu’ici Moïse ne parle plus en prophète mais en chef de peuple, un précepte à contextualiser historiquement, qui, de plus, n'est pas récurrent. Lorsqu’il parle en prophète, dans le Lévitique, hélas il ordonne la mort de l’homme adultère, de celui « qui couche avec un homme comme on couche avec une femme », du « nécromant ou devin[18] », sans oublier que la liste des animaux impurs y est décidément surréaliste ! Dans L’Exode, qui « profanera le sabbat, devra être mis à mort[19] ». Voilà bien des millénaires heureux que de tels châtiments ne sont plus appliqués, par Juifs et Chrétiens, perméables à l’évolution des mœurs et des libertés (hors quelques rares nostalgiques d’une orthodoxie digne des Zélotes), y compris en Israël, pays laïque de la Thora. Quant au Nouveau Testament, une seule occurrence meurtrière est à relever, chez Saint Luc 19 11 27 : « Quant à mes ennemis, qui n’ont pas voulu de moi pour roi, amenez-les ici et égorgez-les en ma présence.[20]» Il faut alors prendre garde que ce n’est là qu’une parole rapportée, celle d’ « un homme de haute naissance », par le Christ, au sein d’une parabole, celle des « Mines » (ou des « Talents » et du « Prétendant à la royauté » chez les autres évangélistes en cette matière bien plus bienveillants) qui n’a aucune valeur prescriptive et qui n’est destinée qu’à une méditation sur la rétribution et la justice… En un ensemble de quatre Evangiles qui ne sont à l’égard des hommes et des femmes que paroles d’amour, de paix et de pardon, cette citation qu’il ne faut ni tronquer ni éviter de contextualiser, est plus qu’isolée !
En conséquence, au contraire de l’Islam qui est une religion fondamentalement politique, si le Christianisme s’est aventuré parmi l’espace du pouvoir politique au cours de son histoire, ce fut au pris d’une contradiction flagrante avec la séparation de l’Eglise et de l’Etat, telle que l’ordonne le Christ : « Rendez donc à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu[21]». Rien là de fanatique, n’est-il pas vrai ?
Entre wahhabisme et soufisme
Pire encore, c’est au XVIIIème siècle que Mohammad ibn Abd al-Wahhâb mit au point sa doctrine, que son frère Souleyman dénonça dans Les foudres divines réfutant le wahhabisme. En effet même les musulmans rigoristes réprouvent le wahhabisme, conspué comme hérétique, puisqu’il érige en dogme le pillage et la razzia (certes pratiqués en abondance par le Prophète en personne en son VIIème siècle), puisqu’il va jusqu’à détruire les traces de la civilisation islamique (tombeaux et mosquées par exemple), sans parler évidemment des autres civilisations. L’Arabie Saoudite tire son nom des Saouds, la tribu qui accueillit Mohammad ibn Abd al-Wahhâb. Hélas, à cause du concours des pétrodollars (d’ailleurs venus de l’alliance commerciale pétrole contre protection entre les Etats-Unis les Saoudiens, via l’Aramco) et des imams saoudiens, c’est ce wahhabisme exterminateur, ainsi que le salafisme et les Frères musulmans, eux plutôt qataris et Egyptiens, désireux de revenir à la pureté originelle de l’Islam et de lutter contre l’occidentalisation, qui essaiment à travers le Califat islamique et ses séides armés jusque dans notre Occident. Au risque d’être en contradiction avec le Coran même, puisque ce dernier prohibe le suicide, donc les attentats au moyen de ceintures d’explosifs. Qu’importe, puisqu’en 1985, le leader spirituel des Chiites du Hezbollah lève l’interdit sur le suicide pour les combattants. Toutes raisons pour laquelle un certain nombre d’Etats et de Musulmans exècrent le Califat islamique, ce qui ne les empêche pas de soutenir avec ferveur un Islam prétendument modéré…
C’est alors oublier qu’il existe des Instants soufis, pour reprendre le titre d’Abdelwahab Meddeb. « Instants » car ceux qui pratiquent le soufisme ne sont qu’un petit pour cent de l’Islam. Là, pas grand-chose de fanatique. On sera stupéfait d’apprendre qu’il y eut des femmes au sommet de cette spiritualité, des saintes, comme, au VIIIème siècle, Râbi’a. « Le soufi est celui qui a été ravi par Dieu », mais dans le cadre d’une « universalité [qui] est une vertu cardinale » et de « la reconnaissance de l’autre ». Jésus est considéré comme un modèle, en cette « société ouverte », en rien misogyne, où la connaissance de toutes les religions est encouragée, comme la pratiqua le philosophe et mystique andalou Ibn ‘Arabî (1115-1240), qui, amoureux de Nizâm, en fit la « figure d’amour », représentant « le Dieu Un ». Ainsi l’on déguste les « fruits divins », à la portée du lecteur de l’encyclopédie du soufisme titrée La Parure des saints. Comme de juste, cette ascèse sublime, animée par un « code chevaleresque », est soutenue par une intense poésie, celle de Niffarî, de Rumî, ou celle dont témoigne le vaste conte du Cantique des oiseaux d’Attâr[22], jusqu’au sommet d’une esthétique de l’extase.
À moins qu’Abdelwahab Meddeb, bien conscient par ailleurs que les germes du terrorisme sont dans les textes fondateurs de l’Islam, se laisse emporter par son enthousiasme, il faut admettre qu’il a su rendre un bel hommage, aussi limpide qu’érudit, à cette estimable spiritualité qu’est le soufisme, clairement en contradiction avec l’Islam aussi bien courant que fondamentaliste. Il suffit de songer qu’en 2012, les fanatiques islamistes ont incendié en Tunisie, le mausolée de Sayyida Mannoubia, vénérable soufie. En effet, au contraire de la « Sourate sur les femmes » du Coran, violemment sexiste, Ibn ‘Arabî écrit en son poème : « Les femmes sont inséparables des hommes / dans le monde des esprits et des corps / […] Si tu observes le ciel et la terre / tu distingues les deux sans hiérarchiser.[23]»
Ainsi, nous saurons ne pas faire de l’entièreté de l’Islam une abomination, ne pas « faire de l’arabité une maladie honteuse », selon la formule judicieuse de Malik Bezouh qui se livre à un examen documenté, hélas à peu près uniquement à charge, contre les « préjugés » accumulés parmi l’Histoire française à l’encontre de l’Arabe, dans son essai France-Islam. Le choc des préjugés[24], essai qui n’est tout de même pas indigne d’être médité.
Hélas, le terroriste, wahhabiste ou salafiste, d’Al-Qaïda ou d’Al-Nosra, n’est que la partie émergée de l’iceberg d’un Islam qui vise, au moyen de la taqiya, à s’installer durablement au point d’imposer ses mœurs, aux dépens des mœurs locales et des principes de la République et de la démocratie libérale. La guerre lointaine au-delà de la Méditerranée, la guérilla dans les banlieues (alors que le mot « banlieue », vient du lieu du ban, soit de la loi) ne sont que le fer de la lance du jihad, quoiqu’ils puissent être compris comme une erreur parce qu’ils contreviennent à la stratégie de dissimulation d’un Islam qui ne veut que s’étendre sans trop effrayer ceux qui deviennent ses dhimmis obligés, en son territoire de paix et de soumission…
Au-delà des grotesques objurgations au « Padamalgam », et au « Pas faire le jeu du Front National », le devoir de quête de vérité (dans la mesure où elle est à la portée de nos modestes moyens) s’impose. Devoir de vérité rétrospective lorsque nous savons combien la France et bien d’autres Etats occidentaux ont péché par laxisme sur leur propre territoire, tout en contribuant à la croissance de l’Etat islamique, diplomatiquement, militairement et financièrement ; devoir de vérité théologique en lisant les textes et l’histoire de l’Islam ; devoir de résolution et d’action pour protéger notre présent et notre futur. Il faudra plus qu’un Hercule veillant au communautarisme musulman pour vaincre l’hydre aux mille têtes et aux millions de serpents souterrains de l’islamisme de par le monde, plus qu’un James Bond (mythes d’ailleurs fort voisins), plus qu’un porte-avion, fût-il nommé « Charles de Gaulle ». Que faire ? Cesser tout commerce, toute relation diplomatique avec les pays coupables d’indulgence et de financements (au premier chef l’Arabie Saoudite, voire la Turquie d’Erdogan) pour le Califat islamique. Faire converger les forces militaires des démocraties, d’Israël (dont l’expertise est grande en ce domaine), de la Russie, des Etats-Unis, y compris de la dictature de Bashar al Assad, filtrer avec la plus grande rigueur l’immigration venue de l’aire et de l’idéologie coraniques, envisager peut-être une remigration, rétablir le droit et le respect des libertés individuelles dans les « territoires perdus de la République[24] ». Restaurer enfin l’humanité dans sa dignité, du moins tendre vers ce but seul envisageable devant le miroir que doit tendre à chacun un juste individualisme agnostique autant qu’une théologie humaniste…
Castillo de La Calahorra y sierra Nevada, Grenada, Andalucia.
Photo : T. Guinhut.
Miquel de Palol : Le Jardin des sept crépuscules
& Le Testament d'Alceste,
romans visionnaires aux récits emboîtés.
Miquel de Palol : Le Jardin des Sept Crépuscules,
traduit du catalan par François-Michel Durazzo,
Zulma, 1152 p, 28,50 €.
Miquel de Palol : Le Testament d’Alceste,
traduit du catalan par François-Michel Durazzo, Zulma, 768 p, 24,50 €.
Il faut toujours une raison puissante, plus ou moins plausible ou fantastique, pour qu’un groupe d’amis trouve en un lieu écarté le loisir d’alterner les plaisirs de la narration et de l’écoute passionnée. Après la peste florentine du Décaméron de Boccace lors du XIV° siècle italien, le Catalan Miquel de Palol (né en 1953) choisit en sa réécriture contemporaine une guerre nucléaire pour séparer ses conteurs d’un monde devenu impraticable. C’est ainsi que par les lèvres de maints narrateurs se déploient les grandeurs et déboires d’une banque catalane et mondiale, animés par une foule de personnages contrastés et rutilants. Ce Jardin des Sept Crépuscules annonce un jeu aux frontières de la vie et de la mort dans Le Testament d'Alceste, toujours au travers de romans visionnaires aux récits emboîtés.
Le prologue du Jardin des Sept Crépuscules narre à la première personne le parcours d’un jeune homme de la meilleure société de Barcelone, emmené en secret depuis Barcelone dévastée, par de dangereuses routes nocturnes, jusque dans un imprenable château juché sur une montagne, que l’on imaginerait être des Pyrénées de fantaisie. Le luxe du lieu, des chambres, des victuailles, des œuvres d’art fabuleuses et surabondantes, d’un incroyable jardin perché, celui des « sept crépuscules », semble une invention surréaliste apaisée. C’est en cette uchronie qu’une poignée d’élus, rares gens de pouvoir, vont se livrer à l’art du récit : ils sont, hors le narrateur du récit-cadre, Pierre Gimellion, Andreas Rodin, Fabius Roncal, Artur Oliver, Simon Gerke, Randolph Carter, mais aussi Camila Hanusin, et Gertrudis qui plait aussitôt énormément à celui dont nous suivons l’itinéraire, l’initiation et les pensées. Sans compter les narrateurs emboités comme poupées gigognes…
Les voilà bientôt réunis pour dessiner des destinées et brosser un tableau du monde des affaires, quand « une malédiction semblait peser sur la banque Mir ». Les générations se succèdent autour de la famille Cros, parfois en des histoires doublement enchâssées. Des personnalités sont récurrentes, au travers de la fortune et des aléas de l’établissement bancaire, de la succession des bons et mauvais dirigeants, du « nœud » financier et politique, des haines et des amours qui visent autant la beauté des corps et des esprits que celle de l’argent et du pouvoir.
Des moments forts marquent ce roman polymorphe : cette femme courtisée par un amant monstrueux, puis délaissée, avant de voir ses enfants enlevés ; ce garçon abandonné, délinquant patenté avide qui « voyait dans la science et la culture des armes formidables qui pouvaient le sortir de l’indigence », et recueilli par Ficinus pour devenir un des leviers de l’empire bancaire. L’un des vortex étant le vol d’un joyau précieux. Est-il « à l’origine d’une grande partie des mouvements politiques et économiques de ces dernières années » ? Le mystérieux Oméga, désigné par son seul signe, est peut-être, qui sait, le marionnettiste en chef des splendeurs, aléas et entrelacs de la banque Mir…
Peu à peu, l’ambition prend forme : « rendre l’inconscient universel, socialiser la mémoire ». Le vaste roman de société, où « la capacité de jouer avec les utopies semblait en berne », se penche sur sa propre construction, sur la dimension éthique dans les manières de gérer une banque ou les rapports humains, y compris au moyen d’une fine pénétration psychologique. L’entrecroisement des nouvelles permet alors au projet presque balzacien de se doubler des séductions romanesques de l’aventure et des passions politiques, entraînant la sensation de toujours demeurer auprès d’un nouveau suspense. Comme en un roman feuilleton à la Dumas, en un savant dosage de narration classique et de romantisme, d’apologues, de contes fantastiques, d’enquêtes policières et fiscales, « Phrixos le fou », le premier volet du Jardin des sept crépuscules, qui compte trois « journées », ne nous lâche plus, « sorte de réserve philosophique qui pourrait aider, le cas échéant, à sortir de la dépression. » Sans compter les intrigues initiées entre les sept narrateurs aux points de vue divers, leurs sages entretiens sur l’art et l’argent, la poésie et l’amour, les amours de notre héros, narrateur de l’ensemble, avec l’énigmatique Gertrudis, avec la charnelle Emilia…
On s’irriterait en vain contre le trop de beauté du château, contre l’artifice qui permet les histoires, contre la sophistication de la langue et des points de tension et autres échos entre les épisodes. Mais aussi « quand l’essentiel d’une histoire est immergé comme un iceberg dans l’obscurité des profondeurs »… Ce livre emporte sans regret son lecteur dans un festival de narration fabuleux, même si « À bord du Googol » (titre de la seconde partie) cet étrange bateau-espion qui frôle par instant la science-fiction, le vertige narratif perd parfois la boussole du lecteur, peut-être trop sollicité… Il faudra poursuivre jusqu’au troisième volet pour retrouver son chemin parmi la constellation des récits, où « La tête d’Orion » est peut-être celle du mystérieux Oméga, alias, qui sait, Gimellion, dont l’étymologie est celle du joyau. Lequel, selon le personnage de Carter, se révèle être « une lentille gravitationnelle capable d’absorber l’entropie ». Ce qui ne permet cependant pas résoudre toutes les énigmes, là où « l’écrivain imagine les choses jusque dans leurs antinomies », en une finale ouverte…
On pourrait s’étonner que le premier volet, « Phrixos le fou », puis le second, « À bord du Googol », aient été publiés isolément, alors que le troisième n’a pas eu cet honneur. Si l’on ne peut accueillir en notre bibliothèque les trois tomes de ces « sept crépuscules », il faut acquérir le « Jardin » entier, en un précieux et généreux volume, pour découvrir le dernier volet, et peut-être « voir clair dans les merveilles ou les abominations qui nous attendaient », jusqu’à ce que le « Jardin du crépuscule » devienne le « Jardin de l’aube ».
Reste qu’il est loisible de préférer -et pourquoi pas ?- picorer parmi la table des matières et « l’arbre des récits », voire l’« Index des principaux personnages » et leurs « arbres-étoiles », obligeamment fournis, pour composer à la carte son propre banquet de récits. On aimera peut-être l’« Histoire de la quête du joyau », celle de « Mimi Chauffe-biberons », « du surhomme Peter Sweinsten », « de l’amoureux inconnu », « de la chambre circulaire », « du pouvoir du joyau »… À charge de décrypter le fil rouge des allusions mythologiques, celui de l’esthétique métalittéraire prisée par Miquel de Palol, ainsi que sa vision sociétale : réfugiée au-dessus du chaos, cette poignée de grands bourgeois, d’aristocrates du capitalisme et de la politique, fondent-elle une utopie ? À moins que la satire s’empare de leurs vices et de leur hubris.
À moins, une fois de plus, que l’écrivain soit la victime consentante de « l’ambition totalisatrice, qui en littérature la plus grande des vanités ». En effet, à la lisière du réalisme critique et du fantastique poétique, le roman expose son lecteur à pas moins de « sept crépuscules » de sa perplexité et de sa passion…
Le Phrixos du premier volet de ce triptyque est-il une image du narrateur qui encadre ce feu d’artifice de récits ? Fuyant sa belle-mère, « à cheval sur le mouton aux cornes torsadées qui l’avait sauvé du sacrifice à Zeus », il est finalement accueilli en Colchide, pays qui serait une version mythique du château où se trouve un tel tableau ornant la chambre du jeune homme. Ce pays est également, après les fameux Mystères de Paris d’Eugène Sue au XIX°, celui des mystères de Barcelone et des rouages secrets de la finance mondiale. Quant à Miquel de Palol, auteur de ce qui devient finalement un roman philosophique d’ampleur, père polygraphe d’une soixantaine de titres chez nous inédits, entre poésie et essais, il semble pouvoir tenir à bout de bras et de clavier rien moins que de plus réalistes et cependant visionnaires Mille et une nuits…
Une fois encore fidèle au principe du Décaméron de Boccace, Miquel de Palol aime organiser des réunions où l’on raconte des histoires. Avec Le Testament d'Alceste, c’est pendant cinq jours que Toti Costagrau rassemble ses invités dans le « Mat-d’en-Haut », une demeure grandiose aux secrets étranges.
Comme l’épouse sacrifiée d’Alceste, revenue des Enfers, peut-on imaginer qu’Aloysia réchappe à sa mort, qui se produit dès les premières étapes du « Jeu de la Fragmentation » ? Car pour Andreu, elle est « la sagesse, l’équilibre, le courage la beauté, et une générosité sexuelle difficilement concevable, mais aussi le désintéressement et la compassion ». Elle est une de ces héroïnes féminines les plus marquantes, qui entraîne le jeu dans la spirale du thriller philosophique. La mort est-elle un jeu de rôle pour Aloysia ? À moins que les récits multipliés et fragmentés soient un moyen « mnémonique » pour la ressusciter… « Les histoires sont le Jeu » : celle du « vigile Abraham » qui entend la voix de Dieu réclamant l’holocauste de son fils, de « Daniel aux lions », celle d’Aloysia et de l’« Anagnorétique insurrectionnelle ». Elles s’emboitent, forment un ruban de Moebius temporel, permettent de garder « le patrimoine du Jeu ».
Alors que l’on oublie tout : « la loi, la santé et l’équilibre mental », la vie entière, le monde, la métaphysique, la philosophie et l’ironie, tout conflue dans ce Jeu, auxquels le flux de récits apporte son lot de confrontations psychologiques et financières, d’intrigues amoureuses et sexuelles, de crimes. L’orgie de whisky, de désirs et de luttes de pouvoir, sans compter la richesse du vocabulaire et la haute-volée conceptuelle, tout concourt à faire de ce roman imaginatif une véritable somme à la beauté intensément baroque.
Ingeborg Bachmann : Toute personne qui tombe a des ailes (Poèmes 1942-1967),
traduit de l’allemand (Autriche) et présenté par Françoise Rétif,
Poésie Gallimard, 594 p, 13,50 €
Depuis 1973, Ingeborg a rejoint la « Grande Ourse ». En d’autres termes, l’éternité du titre de l’un de ses plus beaux poèmes, parmi cette anthologie, qui puise son titre dans l’« Invocation à la Grande Ourse ». On connait le destin météorique de l’autrichienne Ingeborg Bachmann, née en 1926, qui jouit très vite du succès poétique et romanesque, et s’éteignit dans le feu de son lit romain, à 47 ans. Celle qui fut l’amie de Paul Celan, à qui la lia une belle correspondance[1], trouve en ce richissime recueil bilingue, et au regard du lecteur français fasciné, la place brûlante qui lui revient au fronton de la poésie universelle.
Toute personne un tant soit peu sensible à la poésie ne peut que tomber d’admiration devant les ailes poétiques d’Ingeborg Bachmann. D’autant que depuis 1989 nous n’avions entre les mains qu’une anthologie[2] à peu près trois fois moindre que celle-ci : cette nouveauté non seulement est plus copieuse en ce qui concerne les recueils, mais aussi les nombreux inédits retrouvés (y compris en allemand) et conservés dans la Bibliothèque nationale autrichienne. Depuis ses seize ans, en une presque rimbaldienne précocité, sa quête du vers sensible et explosif ne se cristallise qu’en deux recueils publiés par ses soins : Le Temps en sursis, en 1953, et Invocation de la grande ourse, en 1956. Quoique lectures et revues mirent en lumière bien d’autres poèmes, sans compter les abondants feuillets posthumes de son appartement romain.
Pour grossièrement catégoriser son art, « Angoisses » et amour se partagent par éclats ses vers tendus jusqu’à se briser. En ce sens, un texte de jeunesse commence par « Demain je veux partir / et parcourir le vaste monde », continue par « je veux mettre le feu à ma maison », puis « je veux mettre ma tête dans mon cœur », pour s’achever par « Je veux être décédée », en une terrible préfiguration.
Celle qui « ne peux vivre sans ressentir la présence toujours / d’une étincelle de de feu clair […] cherche l’amour aux ultimes confins », fait ainsi sa « Profession de foi » poétique et existentielle. Certes, la rencontre, en 1948, de Paul Celan, est fondatrice, mais c’est d’abord à elle-même qu’Ingeborg Bachmann doit ses obsessions et ses fulgurances.
Jeune rebelle antinazie dans la Carinthie de 1944, ce dont témoigne son Journal de guerre[3], elle souffrira toujours de l’idéologie fasciste résiduelle en son pays et chez son père, mais aussi de la guerre froide et de la menace atomique. La poésie est alors libération et « refus de tout conditionnement, de tout embrigadement », pour reprendre les mots de Françoise Rétif. Les jeunes poèmes amoureux font place, dans Le Temps en sursis, à une remémoration douloureuse de l’Histoire, alors qu’ils reviennent dans la trainée de poudre lyrique qui incendie l’Invocation à la Grand Ourse. Du jeune Felician, au dialogue complexe avec Paul Celan, en passant par la liaison avec Max Frisch, l’élan amoureux ne s’interrompt guère, y compris lorsque cet échange se fait système d’échos et de répons, d’influences réciproques, avec l’auteur de Grille de parole[4]. « Rester au niveau biographique, qui est celui de l’échec de l’amour, occulterait la dimension poétologique de la relation à l’autre », affirme cependant avec une réelle pertinence Françoise Rétif.
« Nous éclairâmes l’obscur du bout de nos doigts », écrit Ingeborg en pensant à Paul… Pense-t-elle à Celan, lecteur privilégié, lorsque dans ce qui est un réel poème en prose (forme rare chez elle), « Le poème au lecteur », l’invocation est aussi sensuelle que spirituelle : « je veux éclater dans tes sens et ton esprit comme les veines d’or dans la terre » ? Pense-t-elle à lui encore, lorsque, dans « De l’obscur à dire », elle opère une orphique métamorphose :
Comme Orphée je joue
sur les cordes de la vie la mort
et face à la beauté de la terre
de tes yeux qui administrent le ciel
je ne sais dire que de l’obscur. »
Qui sait si les chants les plus bouleversants ne sont pas au sein des « Chants en fuite » ? Tel ce cri de déploration :
Il faut bien du talent, de la sensibilité pour traduire la langue elliptique, parfois brutale et cruelle, délicieusement déroutante, souvent caressante, d’Ingeborg Bachmann, riche d’allusions aux contes et mythes, aux philosophes et écrivains longuement cultivés, comme Heidegger ou Shakespeare. Pour « amputer » l’intraduisible, lorsque, par exemple, le français n’a pas de neutre, avoue avec humilité Françoise Rétif qui tente parfois la rime. Vers rimés, vers libres, ces deniers savent l’art du lyrisme intensément évocateur autant que la métapoésie :
« Dois-je affubler une métaphore
d’une fleur d’amandier ?
crucifier la syntaxe
sur un effet de lumière ?
Qui se creusera les méninges
pour des choses aussi superflues –
J’ai appris à prendre en considération
les mots »
L’on se souvient alors combien l’amande est une image hautement celanienne… Combien l’écriture est une lutte d’amour et avec l’ange, contre et pour le langage : « Moi avec la langue allemande / cette nuée autour de moi / que je tiens pour la maison / dérive à travers toutes les langues », écrit Ingeborg Bachmann dans « Exils ». Plus tard, les mots sont à la fois la métaphore de l’aimé et celle des poèmes :
« Adieu, vous les beaux mots, avec vos promesses.
Pourquoi m’avez-vous quittée ? Vous n’étiez pas bien ?
Je vous ai mis en dépôt chez un cœur, de pierre.
Faites là pour moi. Tenez bon là-bas, faites là pour moi une œuvre »
Si vous êtes à la Grande Ourse, chère Ingeborg, dans la « nuit velue, / animal à fourrure, aux yeux antiques, / yeux stellaires », n’ayez pas de regrets, sachez que cette œuvre est plus que faite : peut-être parfaite. En effet, vous avez les moyens de votre prétention : « J’ai du génie / là où d’autres / ont un corps ». De surcroit, grâce à vous nous savons que « les êtres humains sont infinis / ils ont le droit, comme moi, / de ne pas mourir. »
La généreuse préface de Françoise Rétif, le soin apporté à la traduction, aux notes, la surprise abondante des inédits, tout cela nous fait un peu regretter que Gallimard n’ait pas publié d’abord ce livre dans la collection « Du monde entier », au plus grand format. Ne rechignons cependant pas un instant devant notre plaisir autant sensuel qu’intellectuel : saluons dans cette abondante et sans cesse curieuse collection qu’est notre chère « Poésie Gallimard », un tel bonheur, si angoissé soit-il en ces vers aux ailes brisées. De l’auteure du roman-opéra inachevé Malina[6] (car elle écrivit des livrets pour le compositeur Hans Werner Henze), de nouvelles énigmes nous ravissent parmi les derniers poèmes retrouvés, comme cette « bouche ensauvagée » : « quand dans la bouche toujours ouverte la langue du désert / cherche ton humidité »…
Museu de Montserrat, Barcelona, Catalunya. Photo : T. Guinhut.
Toni Morrison, le noir vous va si bien :
Délivrances, Love, du racisme à la rédemption
par le roman polyphonique.
Toni Morrison : Délivrances,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Laferrière,
Christian Bourgois, 200 p, 18 €.
Toni Morrison : Love, traduit par Anne Wicke,
Christian Bourgois 308 pages, 22 €.
« Nous mourons. C’est peut-être le sens de la vie. Mais nous faisons le langage. C’est peut-être la mesure de nos vies ». Ainsi Toni Morrison dévoilait le sens de son engagement littéraire, lors de son Discours de Stockholm[1], en 1993. Femme, noire, elle est née en 1931 dans l’Ohio, sous le nom de Chloe Anthony Woffor, pour se faire un nom de Prix Nobel, avec une œuvre romanesque qui va de L’œil le plus bleu, en passant par Beloved, jusqu’à ce récent Délivrances, qui ne se contente pas d’être un roman à thèse, qui nous délivrerait du panier de crabe du racisme, mais un intense conte psychologique doué d'une écriture touffue, vive et colorée. De livre en livre, roman polyphonique et réalisme magique s'allient pour tracer un cheminement historique qui, inspiré par les noirceurs de Love, culmine avec celles de Délivrances.
« Sa couleur est une croix qu’elle portera toujours ». Aussi Délivrances est une œuvre de noirceur et de culpabilité. Aussi bien pour la mère et le père, « mulâtres au teint blond » à la peau claire, que pour la petite Lula Ann Bridewell, élevée avec dureté par celle qui a été abandonnée ; car aucun des deux parents, presque blancs, n’a pu supporter cette naissance « noire comme le Soudan ».
Plus tard, Luna Ann, devenue Bride[2], est directrice régionale d’une entreprise de cosmétique. Car les regards jetés sur elle se sont métamorphosés : son intense beauté noire, toujours habillée de blanc sur le conseil d’un coach, ses capacités intellectuelles surtout, lui permettent une réelle ascension sociale. Comme si Toni Morrison tendait un miroir à la communauté afro-américaine : qui est la plus belle ce soir ? lui dit-elle. Car « le noir fait vendre ; c’est la matière première la plus en vogue du monde civilisé ».
Mais, outre le souvenir de cette relégation dans la noirceur par sa mère, un autre drame pèse sur la jeune femme qui croit pouvoir se racheter grâce à la compassion et à l’argent. Son enfance en effet a été marquée par une histoire criminelle et judiciaire : en toute fausseté elle a dénoncé, lorsqu’elle avait huit ans, parmi d’autres accusatrices, et pour complaire à sa mère, une institutrice prétendument coupable de pédophilie violente. Sofia Huxley, qui achève le cycle de ses années de prison, rejette alors violement son argent. C’est une beauté au visage dévasté, tuméfiée, qui ressort de la confrontation : la directrice de « Toi Ma Belle » ne se reconnait plus. « J’ai vendu mon élégante noirceur à tous ces fantômes de mon enfance et maintenant ils me la payent. », pense-t-elle.
La composition, quoique centrée sur Bride, fait alterner les voix, comme en une musicale polyphonie (ce qui n’est évidemment pas sans faire penser à Jazz[3]) : Brooklyn, sa collègue de travail, Sweetness, sa mère. Mais aussi Sofia : « Comment pouvait-elle s’imaginer que de l’argent liquide effacerait quinze ans d’une vie identique à la mort ? » Plus loin, ce sont Rain, l’enfant recueillie, puis Booker l’amant trompettiste de Bride dont on entend les récits et les pensées, voire le courant de conscience, jusqu’aux notes d’un journal intime. Ce pourquoi Toni Morrissonœuvredans la perspective du roman polyphonique, théorisé par Mikhaïl Bakhtine[4], et particulièrement sensible parmi les romans de Dostoïevski et de Faulkner.
Le deuxième axe de ce roman, hors l’évolution de la condition de la femme afro-américaine contemporaine, est la charge contre l’infamie de la pédophilie, à travers la petite Rain, prostituée par sa mère, à travers Adam, le frère de Booker, torturé, assassiné. Il entre ainsi en résonnance contre une autre atteinte à l’enfance, lorsque, dans Beloved[5], situé dans la seconde moitié du XIXème siècle, l’ancienne esclave nommée Sethe reste marquée par la petite fille de deux ans qu’elle a égorgée. La violence, parfois insoutenable, ensanglante les romans de Toni Morrison, comme au sein d’Harlem, dans les années vingt, le couple Joe et Violette Trace assassine deux fois la jeune maîtresse du premier, parmi les pages les plus abruptes de Jazz. De cette violence noire, bien des personnages veulent se défaire grâce à la beauté, ne serait-ce que la petite héroïne de L’œil le plus bleu,[6] qui, si elle avait eu de tels yeux, aurait, imagine-t-elle, échappé au viol paternel. On devine qu’au-delà de la beauté physique de Bride, il s’agit d’atteindre quelque chose de plus, et de plus pérenne (pensons alors à cette femme qui est ancien Prix de beauté dans Tar baby[7]) : la beauté morale et intellectuelle, d’autant qu’amaigrie, sans seins, elle a perdu sa splendeur. Seule la réconciliation, au-delà des non-dits et des mensonges, avec Booker, lui permettra de retrouver et de sublimer ses atouts physiques et spirituels. Depuis Un Don[8], situé au XVIIème siècle, il faut alors rassembler les fragments épars d’une vaste épopée romanesque afro-américaine ; mais aussi d’une tarraudante analyse psychologique, d’une réelle réflexion morale sur les comportements humains, entre désir et obsessions.
Suivant le fil d’un récit à l’impeccable clarté, l’intrigue nous mène d’une délivrance à une autre : de l’accouchement inaugural à la libération des strates pulvérulentes du passé. Comme elle fait le lien entre la précision du réalisme et une pincée de merveilleux. Cette naissance de presque petite sorcière a son versant rationnel, celui d’une causalité génétique, ainsi que la figuration mentale de la réappropriation de son enfance et de son identité. Cependant la métamorphose (en quelque sorte inversée) qui voit Pride peu à peu perdre sa pilosité et ses seins, est-elle due au départ de son amant regretté, Booker, l’homme transporté par sa noirceur, sa « peau obsidienne » ; est-elle due à une « hallucination » ? Bride imagine un instant que la maison où elle recherche Booker est « l’antre d’une sorcière ». Tout ceci contribue au glissement vers l’esthétique du réalisme magique (quoique Toni Morrison n’aime guère cette appellation), au « retour magique de ses seins parfaits » auprès de l’amour retrouvé et augmenté.
Qui sait s’il fallait, en un respect minimal de l’auteur, garder le titre original, trop chrétien pour les pudibondes oreilles françaises : God Help the Child ? Dieu aide en effet Lula Ann. La polysémie du titre français, qui va de la « délivrance » pour l’accouchement, lors de la naissance qui préside à la première page, à la délivrance des préjugés liés à la couleur de la peau, n’est pas sans séduction. De même, Sofia trouve, après la venue de Pride, « la délivrance des larmes versées depuis quinze ans ». Le parfait entrelacement thématique ne néglige certes pas le luxe de la langue, les images vigoureuses. Comme lorsque Bride et Booker font l’amour : « Sobres comme des prêtres, créatifs comme des diables, ils inventaient le sexe. Croyaient-ils ».
La généalogie du racisme et de la condition noire aux Etats-Unis a toujours été le fer de lance émotionnel et obsessionnel de Toni Morrison : depuis les créatures de la traite négrière aux siècles précédents, parmi les pages de Beloved, son grand roman de l’esclavage, jusqu’à l’enfant noire de Délivrances dont la psyché fut viciée par le rejet maternel. C’est en ce sens que les fureurs, les pièges et les ressources de la mémoire sont mis en scène. Pourtant, en une sorte d’apaisement, voire de rédemption, une fois assumée la faute morale de l’enfance, Lula Ann parvient à se reconstruire, à envisager d’être enceinte avec sérénité. Est-ce aller trop loin que d’imaginer qu’elle est une sorte d’allégorie politique de l’Amérique en devenir ? « Ici-bas, au paradis », pour reprendre la conclusion de Paradis[9], il reste la tâche ardue et cependant délicieuse de vivre.
« Essayer de comprendre la malignité du racisme ne fait que le nourrir », écrit la plume de Booker. Est-ce le fond de la pensée de la romancière ? Pourtant « la fabrication d’une persona africaniste est réflexive ; c’est une extraordinaire méditation sur le soi ; une exploration vigoureuse des peurs et des et des désirs qui habitent la conscience de l’écrivain[10] », écrit Toni Morrison parmi l’un de ses essais.
Revenons en 2003, lorsque Toni Morrison publie son fiévreux roman du désamour, pourtant titré Love, libérant d’entêtants parfums de désir et de haine. Le lecteur qui s’attendrait à une histoire d’amour au sens convenu du terme courrait ici le risque d’être désarçonné. Espoirs, idylle, déceptions enfilés par une narration qui ne se poserait aucune question, voilà qui n’est pas le souci de Toni Morrison. Mais l’amour au sens de ce qui s’enlace comme un nœud de serpents brillants, sensuels et cependant étouffants, déchirés, voilà ce qui pourrait définir l’atmosphère et l’enjeu narratif de l’hôtel de Bill Cosey, de ses femmes et de sa descendance.
Car ici, aucun personnage ne peut vivre sans être englué d’une manière ou d’une autre dans l’orbite de Cosey, riche entrepreneur et propriétaire d’un hôtel au bord de l’Atlantique qui fit les beaux jours et les belles nuits de la bourgeoisie noire. Jusqu’à la jeune Junior, paumée déterminée qui parvient à se faire embaucher par Heed la veuve pour l’aider à écrire ses prétendues mémoires, et qui sera elle aussi fascinée par « l’Homme ».
Le portrait de Bill Cosey, magnétique, érotique, « égoïste et coureur de jupons », s’élève par-delà sa mort. Mais attention, terrain piégé. C’était « un homme remarquable, un chef-né, qui avait baissé la garde devant des femmes qui se haïssaient, et qui les avaient laissées détruire tout ce qu’il avait bâti ». Selon les diverses narratrices, l’une est « la créature la plus méchante de toute la côte », l’autre se voit « avec des fourmis rouges pour toute famille ». Les luttes sont sournoises, parfois physiques, symboliques, jusqu’à en venir aux mains devant la tombe pour savoir s’il faut « passer les diamants » au cadavre.
Cosey, une fois enterré sa première femme, n’a-t-il pas été jusqu’à prendre une sauvageonne de 11 ans qui « ne lui donna jamais le moindre têtard » ? Bientôt, le voilà retournant vers sa favorite, Celestial. Un fils mort, une folle complètent le tableau… « Chacune revendiquait un titre à l’affection de Cosey ; chacune l’avait jadis sauvé d’un désastre quelconque ou lui avait épargné un péril imminent ». Et Christine d’ajouter : « Cette maison était à moi, et tout d’un coup ce fut elle. » D’un tel « panier de crabes » femelles, de telles rancœurs et luttes de pouvoir, personne ne sort indemne. Car les rapports de parenté sont pour le moins complexes : Christine n’a-t-elle pas un an de plus que la dernière femme de son grand-père ? La jeune Junior, apparente observatrice se laisserait-elle piéger en ce miroir, ou tirera-t-elle son épingle du jeu ?
Écrire, pour Toni Morrison, c’est retrouver le chemin d’un monde clos, balayé par le temps « comme une vague qui, en reculant, abandonne derrière elle un texte de coquillage et de varech, éparpillé et illisible. » C’est ainsi qu’il faut tenter de lire et de repérer la polyphonie des voix des narratrices, de lire, avec avocats interposés, le sens indéterminé de ce testament griffonné sur un menu qui exacerbe les positions des femmes, celles qui ont tenté de régner par l’éros ou par la cuisine, et maintenant par la mémoire… Junior joue ici un rôle plus qu’étrange, car elle est celle qui relie le monde des morts et celui des vivants, une médium qui permet le passage de la voix de Bill Cosey vers celles des femmes, en quelque sorte héritières de sa monstrueuse personnalité. Ce pourquoi le réalisme magique innerve les fils non-linéaires de la narration.
Toni Morrison nous enjoint de se garder de lire avec des œillères féministes, ou avec celles qui consisteraient à répéter « black is beautiful ». Certes les femmes dominent ce Love, mais soumises, rongées par le fantôme d’un homme, d’un père. Quant à la négritude, même si les mouvements d’émancipation des Noirs sont là en filigrane, elle n’est rien sinon le sort ni plus ni moins positif que celui du commun des mortels. Tout noirs qu’ils sont, ils s’entre-déchirent pour un héritage, se haïssent et se désirent jusqu’à la folie. L’auteure de Beloved (certains voient en ce roman violemment lyrique, aux résonances de tragédie grecque, son chef-d’œuvre) casse nombre de clichés lénifiants. Depuis longtemps, au-delà de l’anecdotique ébène de sa peau, nous lisons sa chair et sa psyché, au-delà peut-être de l’influence de Faulkner, nous lisons la force, la détermination et la sensualité des voix qui sont celles des Afro-Américains autant que les nôtres. Ce dans une écriture touffue, puissante et rauque, qui attendra Délivrances pour trouver sa lumière noire.
Quand donc cesserons-nous d’attribuer à la couleur de la peau des vices et des vertus qu’elle n’a pas ? Pour enter notre judicieuse discrimination sur les seuls vices et vertus, sur les seuls méfaits et bienfaits ? Alors qu’il n’y a que des nuances de chocolat : chocolat blanc, noir, caramel… Ou, pour reprendre les métaphores de Toni Morrison, « quel que soit leur teint, de l’ébène au lait, en passant par la limonade ». Si l’on cessait de devoir se demander, ou de penser sans y penser que les hommes et les femmes ont la couleur de notre épiderme, au moins parmi nos romans, peut-être aurions-nous fait un grand pas vers l’humanité. Ce pas, c’est aussi celui de la langue éthique et poétique de Toni Morrison. « Ne te rappelles-tu pas d’avoir été jeune, alors que le langage était une magie sans signification ?[11]» La maturité lui a conféré à la fois la signification et la magie.
Saint-Michel tuant le dragon. Abbatiale de Saint-Maixent, Deux-Sèvres.
Photo : T. Guinhut.
Chesterton, le géant fantaisiste
du roman policier catholique.
François Rivière : Le Divin Chesterton, Rivages, 224 p, 21 €.
Gilbert Keith Chesterton : Homme à la clef d’or,
traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Maurice Beerblock, Les Belles Lettres, 450 p, 14,90 €.
Gilbert Keith Chesterton :
Magie, traduit par Thierry Beauchamps, Rivages, 128 p, 7,50 €.
Gilbert Keith Chesterton :
La Sphère et la croix, traduit par Charles Grolleau, Rivages, 320 p, 9 €.
Gilbert Keith Chesterton :
L’Assassin modéré, Le meurtre des piliers blancs, Les Arbres d’orgueil,
traduits de l’anglais par Lionel Leforestier,
Le Promeneur, Gallimard, 144 p et 15,90 € chacun.
Dans le combat entre biographie et autobiographie, qui sera le vainqueur ? On aurait tendance à penser que Gilbert Keith Chesterton (1874-1936) serait le mieux placé pour présenter ce même Chesterton. L’abondance, la précision et le style inimitable, peu amène pour les clichés, font de cet autoportrait le document furieusement vivant du géant excentrique anglais. Sauf que Le Divin Chesterton, de François Rivière, a le mérite d’être d’un abord plus aisé, plus synthétique, nous présentant « l’étrange usine de sa tête ébouriffée ». Cet « homme à la clef d’or » est en effet une usine incroyablement prolixe, d’où jaillirent un festival d’essais et de romans, au point de frottement détonant du catholicisme et de l’investigation policière. Si son détective iconique est le Père Brown, personnage récurrent de ses nombreuses nouvelles, et ange pourfendeur du crime, ses émules savent découvrir jusqu'à L’Assassin modéré, résoudre Le meurtre des piliers blancs ou l'affaire des Arbres d’orgueil...
Le jeune dessinateur et caricaturiste (dont François Rivière offre en têtes de chapitres quelques exemples), féru de contes de fées, doute de son orientation sexuelle, avant d’épouser chastement la dévouée Frances. Mais « la question du mal ne le quitte plus » ; ce pourquoi celui qui s’impose en chroniqueur-journaliste devient adepte du « socialisme chrétien ». Ce gros buveur bientôt obèse, parfois surnommé « Gargantua », se fait remarquer par ses essais brillants contre les préjugés intellectuels dans Le Défenseur. Biographe enthousiasme (aux citations peu scrupuleuses) de Browning et Dickens, critique passionné de William Blake[1], la « tête léonine » de Chesterton accouche d’un héros marquant : le Père Brown, étonnant détective en catholique soutane, qui, en de nombreux, spirituels et haletants récits, contribue formidablement à son succès. Ce à travers des recueils comme Le Club des fous[2] ou L’Incrédulité du Père Brown[3]. Où l’on découvrira, parmi bien d’autres, un titre fort énigmatique et affriolant : « Le poignard ailé ». À moins d’aimer rencontrer un autre détective imaginé par l’inépuisable littérateur : Gabriel Gale, fantaisiste débridé bien décidé à côtoyer la folie. Au point qu’un personnage du Poète et les fous avoue avoir « quelque chose de grave […] une maladie qui rend cet endroit terrifiant. – Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle aussitôt. Il y eut un court silence, puis il répondit avec flegme. – J’ai toute ma raison[4]».
Fort conservateur, l’écrivain multiplie ses positions contre le divorce, contre l’athéisme, ce « labyrinthe qui n’a pas de centre ». Misogyne, résolument opposé à Hitler, il dénonce les capitalistes, « princes de notre communauté », tout en s’opposant au socialisme de Wells et de Shaw. Le biographe cependant évoque l’antisémitisme, alors que l’auteur s’en défend de manière argumentée…
L’original autobiographique, prolixe, bourrée de notes éclairantes, perd en concision narrative ; mais en cet Homme à la clef d’or, ultime et posthume ouvrage, où « se remémorer » est un « tour de passe-passe psychologique », on trouvera le style unique de Chesterton : bons mots, circonlocutions, autodérision, paradoxes. C’est « une poignée de sujets, de types, de métaphores dépareillées », moins un récit qu’un « vivre en anecdotes » savoureuses, qu’un festival d’analyses et d’essais sur l’enfance, sur « l’art d’être un cancre », « d’être loufoque », sur l’amitié et les célébrités de son temps politique.
Chesterton avait bien en effet une « clef d’or » pour voir le monde : la foi. Son voyage à Jérusalem, contribue à sa conversion au catholicisme en 1922, dont il devient un propagandiste, assignant à son œuvre une mission moralisatrice. Conférencier inépuisable aux Etats-Unis, homme de radio percutant, il laisse de nombreux volumes d’essais, souvent inédits en français.
Infatigable, il échafauda de nombreux romans, dont le versant fantasque, voire burlesque, nous séduit encore aujourd’hui : comme l’inventif apologue qu’est La Sphère et la croix. Un dirigeable londonien abrite un « professeur Lucifer » et un « moine Michaël » qui s’affrontent avec un surprenant brio : « L’un de nous doit tuer l’autre ou le convertir ». La satire des fanatismes conduit le récit vers un asile kafkaïen incendié. Quoiqu’aventures, duels et poursuites de police servent la victoire de la « croix » et l’amitié des deux protagonistes réconciliés. L’allégorie manichéenne est dépassée, pacifiée. On lira également une « comédie fantastique » au rythme enlevé, Magie, dans laquelle un magicien (plus exactement un illusionniste) invité par un duc, séduit la jeune Patricia, alors que chacun cherche à connaître sa « vérité ». Car « il est bien plus extraordinaire d’expliquer un miracle que d’en causer un ». À moins qu’il s’agisse de la magie divine…
Le miracle, pour rester en son vocabulaire, est que les livres de Chesterton ne tombent jamais dans le prêche de grenouille de bénitier. Son fameux enquêteur, le rond Father Brown, dénoue les mystères inquiétants des pires criminels avec un sens du réalisme exact, une ingéniosité intellectuelle rare, un humour pince sans rire et une solide conviction théologique : il est de son humaine mission de traquer les envoyés du Mal qui infestent l’humanité. Les secrets magnifiquement maîtrisés de l’intrigue policière côtoient dans ses dizaines de nouvelles la fable métaphysique.
La fable chestertonienne peut également se révéler politique. Ainsi « le crime du communiste » est une nouvelle dans laquelle ce dernier « voulait détruire les dix commandements, exterminer la religion et la civilisation à qui il devait tout. Il criait haro sur le droit de propriété, le bon sens et l’honnêteté ». Mais le Père Brown ajoute : « Bien sûr le communisme est une hérésie, mais ce n’est pas une hérésie que vous acceptez les yeux fermés. C’est le capitalisme que vous ne voyez plus, ou plutôt les vices d’un capitalisme qui a pris les traits d’un darwinisme suranné[5] ». On devine que notre talentueux détective, n’est pas aussi sagace dans le domaine de la philosophie politique, en mettant sur le même plan ces deux systèmes économique. Si le second n’est pas indemne de tout péché, il a permis, au contraire du premier, et permettra encore, un développement humain considérable… Que proposer, lorsque l’on est Chesterton, pour humaniser le capitalisme ? Eh bien, comme dans Le Retour de Don Quichotte[6], les méthodes de travail de la chrétienté médiévale : voilà qui va solutionner les conflits mis à jour par une grève industrielle ! Indubitablement l’humanité, et particulièrement le monde contemporain, ont besoin du merveilleux : le déraisonnable est au service de la raison. Devons-nous nous contenter de sourire de telles billevesées romanesques ?
On trouve cependant parmi les récits de cet excentrique anglais une curieuse portée prophétique ; que l’on croit d’abord ne pas devoir prendre trop au sérieux. Loufoque est bien, entre autres exemples, un roman tel que L’Auberge volante, roman de chevalerie contemporaine publié en 1914, dans lequel ces institutions que sont les pubs britanniques sont attaquées par un Islam invasif revendiquant une « polygamie supérieure[7] ». Car un tyran local, influencé par un fanatique musulman, est décidé à imposer un ordre moral corseté. Il faudra un chevalier donquichottesque, en l’occurrence Patrick Dalroy, rentré d’une campagne militaire fabuleuse contre les Turcs, pour rétablir la liberté essentielle de la dive bouteille. Sombre ou grotesque prémonition ?
Bien trop méconnu par les inconditionnels du genre, notre Chesterton est pourtant un spécialiste de la littérature policière. Les amateurs ne doivent pas méconnaître celui qui apparait exclusivement dans des nouvelles, aux nombre impressionnant de cinquante-deux[8], le fameux Père Brown, enquêteur rondouillard, un peu rustique et néanmoins d’une sagacité à toute épreuve, qui peut concurrencer sans démériter le célèbre Sherlock Holmes. Ce curé fait évidemment preuve de sagesse, non sans un certain humour bien anglais. Le romancier prolixe, aussi à l’aise dans le fantastique que dans les exploits de détectives, l’essayiste et philosophe chrétien n’a pas fini de nous surprendre ; et pour ce faire, voici un roman et deux recueils totalisant cinq nouvelles inédites en enquêteurs et criminels et victimes surprenants.
L'on se demande bien comment un assassin peut-être « modéré »… Une tentative de meurtre effraie la colonie britannique de Polybie : elle vise le Gouverneur « Tallboys Haut-de-forme ». Viennent alors compléter le tableau : le fort intelligent précepteur d’un enfant intellectuellement attardé, un homme à « l’ombrelle verte » qui est un de ces «menteurs qui disent la vérité », un ecclésiastique fasciné par l’apocalypse, un Vice-Gouverneur capable de « chevaucher la tornade » de la répression. Une rivalité politique oppose les deux premiers devant Barbara, une jeune fille « garçonnière » et fort sensible aux qualités morales du précepteur. Jusqu’à ce que « l’assassin modéré » disculpe les plus suspects devant le chef de la police. Il n’a pas tué mais blessé le Gouverneur avec, dit-il, l’objectif de modérer son gouvernement. Le précepteur n’a-t-il avoué que pour protéger son élève qui avait motif d’en vouloir à son oncle le Gouverneur ou ne l’a-t-il blessé que pour éviter qu’il soit par ailleurs tué ? Derrière le récit policier parfait qu'est cet Assassin modéré se profile une fine et synthétique lecture des personnalités et des mœurs, une philosophie politique plus que pertinente.
Entre « Le pari du squire Vane » et « Le mystère du puits », « la chasse de la vérité » est l’objet de cette longue nouvelle ou court roman qu’est Les arbres d’orgueil. Si l’on sait que le Sieur Vane est un homme d’un bon sens affirmé et qu’il se heurte à une population locale férue de merveilleux, on ne peut qu’être intriguée par son entrée nocturne dans un bois célèbre pour ses pouvoirs maléfiques. Evidemment, jamais il ne reviendra. L’enquête est menée cette fois par un poète et un critique américain qui vont faire assaut de raisonnements et d’investigations. On apprendra alors comment l’on fabrique un cadavre au pays des « arbres paons ». Le combat entre superstition et raison est édifiant…
On lira avec une gourmandise de spécialiste du genre policier la parodie de l’enquête basée sur l’observation scientifique chère à Sherlock Holmes dans Le meurtre des piliers blancs. Car deux détectives concurrents se doivent d’élucider le meurtre d’un philanthrope. L’un conclue : « Est-ce que tu crois encore que les détectives privés enquêtent sur les criminels en flairant leurs lotions capillaires ou en comptant leurs boutons ? (…) Leur connaissance des criminels vient de ce qu’ils sont eux-mêmes des demi-criminels ».
Etonnant et sémillant bonhomme, Chesterton sut unir une joyeuse argumentation philosophico-religieuse et de piquantes qualités de narrateur et de dialoguiste. Avec une œuvre romanesque aux marges de la fantasy et du thriller, celui qui fit rire Kafka préfigure bien des développements de son siècle littéraire, préparant le genre populaire et auparavant méprisé de l’investigation policière à une nouvelle et noble reconnaissance : « le roman policier est l’Iliade de la grande ville[9] », affirme-t-il avec un bel aplomb. L’écriture de Chesterton, incroyablement précise et évocatrice, d’une logique et d’une psychologie imparables, ne dédaigne pas l’ironie pour dresser un tableau social aussi coloré que pénétrant. On comprendra sans peine l’intérêt de découvrir ce prince de la finesse intellectuelle en rappelant l’éloge formulé par Borges : « Aucun écrivain, peut-être, ne m’a procuré autant d’heures heureuses que Chesterton ». L'on se doute que le compliment n'aurait pas réussi à faire monter ce dernier au sommet des « arbres d'orgueil ». Malgré l’avis dégoûté d’Orwell qui se pinçait le nez devant ses controverses religieuses passablement rassises, Borges n’a-t-il pas salué les labyrinthes policiers de Chesterton, qui est pour lui « le meilleur héritier de Poe[10] »…
En l’identité tout voudrait, selon son étymologie, être identique. La France serait alors identique à elle-même, à son essence, à l’idée que l’on s’en fait, et chaque Français identique à autrui selon des traits immédiatement reconnaissables, voire transcendants… Cependant, l’identité française, on ne l’ignore pas, dépasse la nation, tant au-delà des frontières de l’hexagone persistent des Français, Belges, Suisses, à Londres, en Afrique… Au-delà donc d’une nation, il s’agit d’une langue, d’une histoire, d’institutions, d’une culture, de paysages, de modes de vie : monolithiques et fermés sur eux-mêmes, ou en expansion, ouverts, mobiles et accueillants… En son méli-mélo de réalités et de fantasmes, que vaut notre identité française devant les défis que sont la mondialisation, l’immigration ? Peut-elle se perpétuer, s’enrichir, se magnifier, ou se dissoudre, s’abattre, enfin ?
Que faut-il entendre par ce concept d’identité de la France ? Ce à quoi tente de répondre Fernand Braudel : « sinon une sorte de superlatif, sinon une problématique centrale, sinon une prise en main de la France par elle-même, sinon le résultat vivant de ce que l’interminable passé a déposé patiemment par couches successives, comme le dépôt imperceptible de sédiments marins a créé, à force de durer, les puissantes assises de la croûte terrestre. En somme un résidu, un amalgame, des additions, des mélanges. Un processus, un combat contre soi-même, destiné à se perpétuer. S’il s’interrompait, tout s’écroulerait ». Plus bas, l’historien ajoute : « il est certainement vain de ramener la France à un discours, à une équation, à une formule, à une image, à un mythe[1] »… L’on sait que ce dernier, dans L’Identité de la France, interrogea l’histoire et l’espace, la démographie, l’économie, les techniques et les traditions, le dynamisme du capitalisme. Omettant cependant la France de Racine et de Proust, celle de Rameau et de Monet…
Certes l’on saura reconnaître l’identité française à nos campagnes hérissées de clochers, aux rives de la Seine parisienne, aux châteaux de la Loire, à nos boulangeries, à notre champagne et notre bordeaux, à notre gastronomie, à notre galanterie et notre diplomatie, à moins que ces dernières soient surévaluées et mises à mal. Bel héritage à préserver, à faire fructifier et augmenter. Mais quand nos lettres sont latines, notre démocratie grecque, notre chocolat ivoirien, notre thé indien, nos sushi japonais, quand nos chiffres sont arabes (mais plus exactement indiens), nos logiciels américains, nos smartphones californiens, coréens ou chinois, nos bibliothèques délicieusement lourdes de traductions parfois exotiques, aurions-nous la présomption de claironner que nous ne sommes que Français ? La mondialisation n’efface pas l’identité française, mais l’enrichit, qu’il s’agisse de technologies ou de nouveaux chefs d’œuvre littéraires, musicaux ou filmiques.
Un héritage national, culturel et politique ne peut jamais être tout immaculé ou tout souillure. Si la Saint-Barthélémy et la contribution au commerce triangulaire de l’esclavage, le génocide vendéen et la Terreur, l’affaire Dreyfus et la collaboration, les maladresses désastreuses de la colonisation, le rôle trouble joué au Rwanda et la décision dommageable d’abattre Kadafi en Lybie font partie de notre histoire, ils doivent être regardés pour ce qu’ils sont. Sans pourtant que l’identité de la France, pas pire à cet égard que d’autres, voire moins infâme, soit obérée par une excessive culpabilité, une repentance contre-productive qui consisterait à jeter le bébé avec l’eau bien sale du bain…
Hélas, quand dans les banlieues perdues de la Républiques se faire traiter de « Français », plus exactement de « céfran » est une insulte, il est clair que le blason de la France est à redorer avant de pouvoir être de nouveau respecté. L’identité française, comme toute identité nationale, se construit à partir et autour de sa police et de son armée. Quand la police, depuis mai 68, voire bien avant, est sans cesse décriée comme fasciste, en dépit de ses bévues, brutalités et incapacités de résolutions des crimes et délits, sans cesse interdite, caillassée, voire quand ses commissariats et gendarmeries (une vingtaine en juillet 2015) sont attaqués jusqu’à l’arme lourde dans les banlieues perdues de la République par des « bandes de jeunes », il est évident que le renversement des valeurs contribue au remplacement de l’identité française, républicaine de la civilisation par l’identité de la barbarie. A moins qu’il faille aller jusqu’à se demander si une infiltration de la police et de l’armée par des « jeunes issus de la diversité » puisse être indolore…
Certaines voix s’élèvent pour regretter que l’armée de métier moderne ait évincé le service militaire, qui, quoique décrié pour sa ridicule inutilité à l’échelle individuelle et collective, sans compter son coût, permettait à chaque homme ou presque, à chaque famille d’avoir un lien personnel avec les forces du pays et leur nécessité. Ce dont témoigne encore le défilé du 14 juillet, car en ce sens la France est un des rares pays au monde à mettre en scène un défilé militaire sur sa plus belle avenue à l’occasion de la fête nationale. Quoique, ostentatoire et sûr de lui, il ressemble trop à une propagande grotesque pour y croire suffisamment, lorsqu’à quelques kilomètres des Champs Elysées, le Tartare de quelques arrondissements de Paris et de banlieues décérébrées organise à l’envie incendies de voitures, émeutes et pillages, embryons déjà trop mûrs de guérilla urbaine, évidemment celés, euphémisés, tolérés de fait, en conséquence encouragés par la lâcheté, l’opportunisme et l’électoralisme du pouvoir qui n’en est plus un. Ainsi le respect dus à une police et à une armée intègres doivent contribuer à ce que le territoire de l’identité française ne devienne pas un champ de mines et d’attentats comme l’Afghanistan.
Accueillir au sein de l’identité plurielle française des migrants que la guerre a chassés de leurs terres parait d’abord un devoir moral républicain, une charité chrétienne, un humanisme universel. Certes.
Mais avec deux réserves. D’abord que leur nombre reste mesuré de façon à ce qu’ils ne recouvrent, ne dispersent, n’effacent l’identité (même polymorphe) du pays et du continent d’accueil. Ensuite, et plus grave encore, qu’ils n’amènent pas avec eux un bagage culturel invasif et intolérant contrevenant aux libertés de pensée, d’expression, politiques et en particulier féminines, telles qu’elles fondent les Lumières européennes, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (sans omettre la déclaration des droits de la femme d’Olympe de Gouges), telles qu’elles fondent une démocratie libérale incompatible avec l’Islam[2].
En 1939, quelques centaines de milliers de réfugiés républicains espagnols ont afflué en France, de même pour les Pieds noirs venus d’Algérie dans les années soixante, de même pour les boat people vietnamiens et autres Chinois dans les années soixante-dix. Ils se sont adaptés, en contribuant à la vie économique, autant que faire se peut sous le croissant boisseau socialiste. On ne peut en dire tout à fait autant des Musulmans. Si un pourcentage non négligeable travaille et profite de l’éducation pour se qualifier et s’intégrer, une frange difficile à évaluer ne prospère que dans la délinquance, l’auto-ghettoïsation, le radicalisme religieux, parmi des poches exponentielles de banlieues… Regardons alors ces réfugiés venus du Moyen-Orient et de l’Afrique : environ 70 % d’hommes jeunes et célibataires, peu d’enfants, peu de femmes, souvent voilées avec plus ou moins de rigueur !
Claude Lévi-Strauss avait dès 1984 cette prescience : « il m’a fallu rencontrer l’Islam pour mesurer le péril qui menace aujourd’hui la pensée française. Je pardonne mal au premier de me présenter notre image, de m’obliger à constater combien la France est en train de devenir musulmane.[3] » Plus tard, il ajoute, lors d’un entretien : « J’ai commencé à réfléchir à un moment où notre culture agressait d’autres cultures dont je me suis alors fait le défenseur et le témoin. Maintenant, j’ai l’impression que le mouvement s’est inversé et que notre culture est sur la défensive vis-à-vis des menaces extérieures, parmi lesquelles figure probablement l’explosion islamique. Du coup je me sens fermement et ethnologiquement défenseur de ma culture[4] ».
Joan Blaeu : Atlas maior, 1665.
L’identité c’est d’abord un visage. Celui du drapeau national qu’il est suspect, au contraire des Etats-Unis, d’exhiber à sa fenêtre sous peine de passer pour un thuriféraire du front National. A évacuer le national on ouvre grand la porte au Front National. Un visage également lorsqu’il s’agit de l’enfermer entre les parois du hidjab, de le couvrir sous la burqa, de le nier, alors que notre police est contrainte de fermer les yeux sur son exhibition aux dépens d’une loi qui n’est guère appliquée. C’est bien le visage de la France et de la Française, de l’Occident et de la femme occidentale qui est ainsi avili, obéré, en dépit de la Sainte-face du Christ sur le voile de Véronique, en dépit de la tradition picturale et sculpturale du portrait depuis l’Antiquité gréco-romaine, jusqu’à la photographie, en passant par les portraits d’Ingres et d’Elizabeth Vigée Le Brun.
Et pourtant le Salon Musulman du Val d’Oise, par exemple, n’oublie pas un instant son prosélytisme religieux, son antisémitisme et sa misogynie, ordonnant une soumission de la femme indigne des droits de l’homme.
Faut-il alors imiter l’Australie qui raccompagne les bateaux de migrants d’où ils viennent ? Mais il s’agit d’une île et d’une nation unique, ce que l’Europe n’est pas. De surcroit leurs migrants économiques, voire prosélytes, ne fuient pas une guerre.
Pourquoi les Etats Musulmans richissimes, telle l’Arabie Saoudite, ne reçoivent-ils pas les réfugiés et préfèrent financer pour eux des mosquées dans les pays européens et en particulier en Allemagne, dont la démographie native est en chute libre[5]?
Parce qu’au-delà des migrants consubstantiellement avides de liberté et de travail (alors que les 10% au bas mot du chômage français ne les y encouragent guère), à moins qu’il s’agisse de désir d’assistanat (l’allocation mensuelle de subsistance pour le demandeur du droit d’asile peut aller jusqu’à 718 €, sans compter la Couverture Maladie Universelle), la parabole du cheval de Troie de l’Odyssée d’Homère[6] est parlante : avec notre concours, un pourcentage, même minuscule et néanmoins terriblement dangereux de djihadistes terroristes éclaireurs du califat les infiltre d’une part, et, d’autre part, leurs cohortes d’adeptes de l’Islam n’amènent pas leur bréviaire d’un Islam des Lumières, mais celui d’une langue invasive et guère affamée de maitriser celle du pays d’accueil, du rituel halal, du voile, cet « uniforme idéologique » venu d’un « contexte patriarcal et phallocratique[7] », de l’oppression des femmes, des mariages forcés, de la polygamie, de la loi du talion et de ses infâmes châtiments corporels, de la charia enfin, qui parmi ses degrés divers peut devenir une « justice au service de la terreur[8] »… Quoiqu’il faille se garder de choir dans la généralisation abusive, il est loisible de se demander s’il s’agit d’accueillir de malheureux et valeureux migrants ou le fer de lance prolifique d’une invasion destinée à coloniser et islamiser l’Europe, jusqu’au Québec et ailleurs… Ce sur quoi ne se privent pas de nous avertir avec vigueur et pertinences des voix elles-mêmes venues de l’aire arabo-musulmane : comme Boualem Sansal avec son roman 2084[9] qui dénonce un totalitarisme plus ambitieux encore que ceux que le seul XXème siècle a connu, ou l’essayiste Ibn Warraq, dont l’argumentation imparable anime son Pourquoi je ne suis pas musulman[10].
Est-ce à dire qu’il faut préférer les migrants chrétiens assyriens, les yazidis, les coptes, les baha’is, ces premières victimes du califat islamique (en tous cas nous ne devrions pas les oublier un instant), et bien sûr les athées, les esprits libéraux ? S’il faut faire un choix (et il sera délicat de trier le bon grain de l’ivraie), et pas uniquement selon des critères confessionnels, et en se souvenant que républicains espagnols, Pieds noirs et Boat peoples asiatiques n’ont guère été des fauteurs de troubles, que les Portugais forment encore le premier contingent d’immigrés, c’est pour valider le fait avéré que l’immigration (et son communautarisme) n’est pas un problème, si toutefois son chiffre reste assez modéré pour ne pas faire basculer les équilibres culturels de l’identité élargie de la France et de l’Europe, voire de l’Occident, mais aussi qu’une part de l’immigration venue de l’aire arabo-musulmane, voire sahélienne, est à même de saper les valeurs sur lesquelles l’Occident est assis, depuis au moins les Lumières…
Si en 2008 l’immigration formait 8,4% de la population (un chiffre somme toute modéré au vu de pays voisins, dont l’Allemagne avec ses 13%), « la somme des personnes immigrées et de leurs enfants représente 20% de la population française », quand ceux « d’origine européenne et africaine représentent chacun 40% environ de l’immigration totale[11] ». Les chiffres ne paraissent ainsi pas effrayants, mais ils sont à relativiser devant l’afflux de ceux fuyant la Syrie, l’Erythrée, la Lybie et autres contrées voisines, mais aussi les Balkans, quoiqu’ils préfèrent à la France des destinations économiquement plus généreuses et pour eux fourmillants de réseaux déjà installés, comme le Royaume-Uni, l’Allemagne et la Suède gangrenée. Mais l’absence de mixité résidentielle en territoire pseudo-français (en des quartiers où la police ne pénètre plus guère), l’activisme prosélyte de l’Islam, la culture de l’honneur, du mâle dominant homophobe et misogyne ont de quoi inquiéter raisonnablement. De surcroît, en observant la jeunesse française, « on tremble en imaginant aujourd’hui que c’est un quart d’une génération qui frise l’illettrisme[12] ». Il est à craindre que, comme dans les prisons où l’on sait que près de 70% des individus incarcérés sont musulmans, cette dernière population fort peu diplômée soit concernée de trop près par une carence éducative grave, dont les conséquences pourraient être culturellement désastreuses…
Au-delà d’une problématique nationale, largement fantasmée, voire passablement obsolète, à l’exception de la question linguistique, l’identité française n’est pas séparable d’une identité européenne, occidentale issue de la démocratie et de la république gréco-romaines, du christianisme et surtout des Lumières. C’est cela qu’il faut voir perdurer et s’étendre pour le bien des peuples et des individus. En ce sens nous nous sentons plus proche de la culture japonaise telle qu’elle a pu évoluer vers la démocratie que vers l’inculture et la tyrannie d’un califat. On ne gagnera rien, sinon de dangereuses crispations, à regretter, pire à vouloir ranimer, le piètre paradis fantasmé des années soixante et de l’entre-soi gaullien. Aller de l’avant en cultivant tant nos particularismes qu’un cosmopolitisme vivifiant, ranimer une culture économique et scientifique libérale créatrice de richesses et d’emplois feront beaucoup pour relever tant les défis de la mondialisation que de l’immigration. A la condition expresse de ne pas transiger sur nos valeurs de liberté issues des Lumières et de repousser, non pas les hommes, sauf s’ils sont criminels, mais l’obscurantisme d’un communautarisme régressif et invasif.
David Foster Wallace : L’Infinie comédie (Infinite Jest)
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Francis Kerline, L’Olivier, 1488 p, 27,50 €.
Le Roi pâle, traduit par Charles Recoursé, J’ai lu, 736 p, 9,90 €.
Précédés par une réputation souterraine, complice et complaisante, chuchotée entre initiés, ou bruyante, trop comminatoire, certains romans attendent parfois longtemps le défi de la traduction. Défi enfin relevé par David Kerline en nouveau Sisyphe, dix-neuf ans après la parution américaine, pour Infinite Jest, quoique le titre français paraisse insister sur un comique très discutable au lieu de la « plaisanterie », voire du « jeu », attendue… S’agit-il de la comédie du génie, singé par un post-lycéen, tennisman post-boutonneux, esbroufeur et dépressif ? De toute évidence, singeant l’infini avec ses presque 1500 pages, elle ne parvient pas -qui le pourrait ?- à la dimension cosmique de cet infini annoncé. Le pathétique apprenti écrivain s’est suicidé au pied de la ruine romanesque dont l’édification impossible, à moins qu’il en fut puérilement et vaniteusement satisfait, ne résiste pas à l’examen. À moins qu’il s’agisse là justement de la pureté négative et réalisée du projet aux lueurs splendides…
Hal Incandenza est-il un génie ? Il semble incollable autant sur la grammaire prescriptive que sur le fouriérisme, évidemment sur « le symbolisme tertiaire dans l’érotique justinienne ». En attendant, le jeune prodige du tennis semble avoir du mal à réussir son admission à l’université, plus exactement à Enfield Tennis Academy, où l’on suit également des « cours de Divertissement ». Résultats peu flatteurs, malaise devant la commission, sans compter son amour de la « défonce », et son obsession du « mal radical », le personnage central semble bientôt atomisé par des personnages parasites, comme un médecin Saoudien loufoque bientôt assassiné, et, plus tard, le « gourou du fitness » ou « Madame Psychose ». Quand apparait son frère Orin Incandenza, obsédé par les cafards et « l’étreinte autour de la gorge de son âme », rêvant « de la tête coupée de sa mère liée à la sienne tel un phylactère ». Avant de proposer un retour en arrière dans lequel le père, le Dr Incandenza, épouse une bombe sexuelle, le Dr Avril Mondragon… Telle est la base de lancement d’un roman qui ambitionne l’état vibrionnant du missile atomique de la littérature.
Peu ou prou, et au détour de quelques centaines de pages, trop souvent oiseuses, bavardes, creuses, inconséquentes, une intrigue finit par s’esquisser. En un futur passablement proche (« une époque postsoviétique et postjihad »), l’immense fédération formée par l’union du Canada et des Etats-Unis abrite la famille Incandenza, au carrefour d’une élite universitaire cernée par les médias, la surconsommation et la pléthore de drogues. James, le père des trois rejetons, qui « s’est donné la mort en introduisant sa tête dans un four à micro-ondes », aurait commis une vidéo aux pouvoirs d’addiction fatale considérables, intitulée, justement, Infinite Jest. Une organisation occulte de séparatistes québécois ne rêve alors que de s’en emparer…
Outre Hal, et Orin, les deux sportifs, Mario est une sorte de cinéaste parodique de son père, puisqu’héritant du mythique et sophistiqué matériel paternel. Né difforme, il est hélas « ratatiné, saurien, homodonte ». L’action, si l’on peut parler d’action au cours d’une logorrhée souvent bien peu dynamique, d’une cohérence pour le moins erratique, et plus exactement les quelques vagues de conversations et les nombreux récits diversement monolithiques, se partage entre l’académie de tennis d’Enfield, Massachusetts, un centre de désintoxication de Boston, une montagne au-dessus de Tucson.
Chacun des chapitres est titré, comme un journal, parmi l’« Année des sous-vêtements pour adultes incontinents dépend ». Comme si, en cette gratuite provocation (mais on comprend plus tard qu’il s’agit d’un moyen pour le spectateur de ne pas quitter le fauteuil du divertissement), c’était l’incontinence verbale de l’auteur lui-même qui était auto-fustigée ; comme est dénoncée l’incompétence du monde des adultes, en une gigantesque satire. De même, l’Organisation des Nations d’Amérique du Nord, qui a pour acronyme ONAN, est porteuse d’une intention satirique, cinglant la pente onaniste de la population. Hélas, avant de prendre conscience de tels objectifs romanesques, il faut en ce bric-à-brac confus, se farcir des narrations et des portraits particulièrement statiques, des lettres, des articles de presse, une dissertation d’Hal sur les héros des séries policières, des dialogues dépourvus parfois de la moindre ombre d’intérêt, qui, incidemment, débouchent sur une justification forcenée du tennis et de l’entrainement intensif au nom d’un collectivisme que le lecteur pourra trouver totalitaire. Ainsi le tennis permet devenir un « joueur collectif dans une plus vaste arène : le chaos moral plus subtilement diffracté du dévouement civique dans un Etat » est opposé au « plaisir béat de l’individu seul ». Soudain, la portée de l’opus s’en trouve grandement améliorée…
De même, le discours de Marathe, activiste du séparatisme québécois, et membre des « Assassins en Fauteuils Roulants », fustige l’individu « fanatisé par le désir, un esclave des sentiments de votre petit moi individuel subjectif ». Sauf que le lecteur peut y lire la connivence des organisations sportives, révolutionnaires et étatiques, promptes à vouloir à toute force contraindre et encager l’individu libre… Il est d’ailleurs légitime de supposer que les paroles de Steeply, en conversation avec ce même Marathe, soient le reflet de la pensée de l’auteur de leurs jours romanesques : « je crois que j’en suis resté au vieux rêve américain, aux idéaux fondamentaux. Le refus de la coercition, de la tyrannie, de la terreur, la lutte pour la liberté de conscience et d’opinion ». Mais aussi « l’utilitarisme » et sa maximisation des plaisirs…
Qu’est-ce que cette « cartouche de Divertissement », conçue par James « Soi-Même », ce film « anti-Divertissement », ce « Divertissement si splendide qui tuera celui qui le regarde », censé « contrer la létalité » de l’omniprésent Divertissement, cet « antidote contre la séduction du Divertissement » ? Une arme de libération massive contre une « nation emmurée », dont les séparatistes rêvent de se saisir comme d’un gaz terroriste à répandre… Orin, quant à lui, ayant lâché le tennis pour le football, n’aime guère « le cinéma, les cartouches et le théâtre et tout ce qui le réduisait à un rôle de simple spectateur grégaire ». Comme on le comprend !
L’infini de l’opus est sans nul doute à mettre en relation avec un essai de David Foster Wallace sur l’infini selon le mathématicien Cantor, Everything & more[1], dans lequel il s’intéresse au paradoxe de Zénon et à ses intervalles infinis au sein d’un mouvement. En effet le tennis est comparé à « un continuum cantorien d’infinités de coups et de réponses possibles, cantorien et beau parce qu’infoliant ». Ce pourquoi l’on a effectivement la sensation de ne guère avancer en cet espace romanesque non euclidien, où se succèdent infiniment activités sportives compulsives, parfois sexuelles, mais aussi addictions, désintoxications, sevrages, rechutes, dans les griffes de l’alcool et de la drogue. Le défilé des déchéances sordides de comparses comme Poor Tony, sans oublier des scènes de baston et d’overdose infâmes, ornées du langage adéquat, est proprement vomitif, hyperréaliste, voire complaisant. De même les listes exhaustives de conseils et de précautions d’usage, les typologies des usagers chamarrées de tatouages, les confessions des personnalités détruites en voie de sevrage parmi les centres de désintoxication peuvent passer pour l’ange du bizarre d’un poème en prose ou pour un manuel de sociologie pour amateur de paumés et autres traumatisés par les addictions les plus crades. L’énumération boulimique, compulsive, visiblement documentée avec une exactitude affolante, peut également passer pour une acmé de la culture junkie et underground américaine. De surcroît, et s’il en était besoin, la dimension encyclopédique de ce roman prétendument total veut trouver sa caution dans les 150 pages de « notes et errata » (elles traduites par Charles Decoursé). Ce sont des extensions prolixes et informées, sur les drogues, les médicaments, la « filmographie » in extenso de James O. Incandenza, sur le « séparatisme québécois »…
De loin en loin, d’heureuses formules perlent sur la page. Après une nuit d’hallucinogènes, celui qui fait partie « des jeunes gens génétiquement programmés pour avoir un problème de drogue secret », « Hal affirmait que l’aube semblait conférer à sa psyché une espèce d’aura pâle, une luminescence ». De même les films tournés par James et son fils Mario, caméra visée sur sa tête difforme, font l’objet d’ekphrasis généreuses, de grotesques et inquiétantes parodies du cinéma d’art et d’essai, tel celui qui ne filme en direct que ses propres spectateurs, tel « Sœurs de sang ou la religieuse dure à cuire », entre bikers, rédemption, combats sanglants et catharsis…
D’heureux et fascinants moments clefs explosent parmi la kyrielle des pages : Joelle, une « majorette d’une beauté actéonisante », fascine Orin au point qu’il se sente victime du « complexe d’Actéon […] à savoir une sorte de profonde peur phylogénique de la beauté surhumaine ». Hélas cette Joelle van Dyne avec qui il va bientôt emménager deviendra l’étrange porteuse d’un voile de lin blanc, à l’instar du pasteur au « voile noir » d’Hawthorne[2], adepte de surcroit de « l’Association des Hideusement et Improbablement Difformes », confirmant que la beauté suprême confine à la difformité : « Je suis si belle que j’affole quiconque est doté d’un système nerveux. Ceux qui m’ont vue une fois ne peuvent plus penser à autre chose, ne veulent plus regarder autre chose, oublient leurs responsabilités quotidiennes et s’imaginent que, s’ils peuvent m’avoir à leurs côtés éternellement, tout ira bien. Tout. Comme si j’étais la solution à leur profond désir aliénant d’être joue contre joue avec la perfection ». Là (p 737) est peut-être le secret, la problématique matricielle de l’immense fatras qu’est L’Infinie comédie : comment rejoindre cette perfection ? Drogue, alcool, mal-être, sport compulsif, suicide ? On devine que cette insupportable beauté digne de Méduse n’est pas loin de la mythique cartouche de Divertissement… Est-ce bien elle qui joue le rôle d’une allégorie : « Madame Psychose dans une incarnation de la figure archétypale de la Mort » ? Est-ce pour cette raison qu’elle devient une suicidaire profonde et méticuleuse ? Qu’elle doit rejoindre le centre de désintoxication où elle figure l’ange discret de cette cour des miracles, penchée un moment au-dessus de Gately, sur son lit de souffrance, qui se remémore sa vie de défonce et de délinquance en grand angle…
Plus tard, bien plus tard, dans la nébuleuse de la pagination (car au millier de pages, le lecteur est abruptement captivé, passionné), la quête de la cartouche de Divertissement conflue avec celle de Joelle, qui en fut peut-être l’actrice. Les séparatistes québécois sacrifient des « Sujets cobayes » pour visionner des cartouches (c’est alors que le mot prend son sens plein), jusqu’à succomber devant un exemplaire enfin découvert, mais « en lecture seule », donc non-duplicable : « l’instrument susceptible de conduire la logique d’autodestruction de l’O.N.A.N. à sa conclusion finale était à présent à leur portée ». Le thriller politique et terroriste prend de plus en plus d’ampleur alors que Marathe, lui aussi voilé, rêve d’approcher la belle voilée…
Etonnement, un aussi long, touffu et aporétique roman, fabriqué comme avec la « fonction du balai[3]» qui ne trie pas les poussières, rencontra un assez large succès, et suscita une adulation hyperbolique. Au point qu’il entraîna la rédaction d’un véritable guide du lecteur[4]. Comme si, en son faciès romanesque démultiplié, il rencontrait l’esprit du temps, fait d’inadaptation au monde trop formaté, de flambées soudaines de génie, de paranoïa politique, de naufrages dans le trio formé par la dépression, la drogue et le suicide. Chaque époque n’a-t-elle pas les idéaux qu’elle mérite ? À cet égard le portrait à charge de l’Amérique n’est guère ragoûtant : mélancolies psychotiques, désespoirs éthyliques et hallucinogènes, déchets polluants menaçant le territoire au point qu’il faille leur céder toute une province, gouvernants obsédés par la stérilisation, omniprésence et médiocrité des divertissements télévisuels et en cartouches entraînant lors de leurs cycles de modes, de monopoles et de concurrences, de vastes perturbations économiques. L’hyperpuissance devient de plus en plus spectrale…
L’académie de tennis, et son entraînement forcené, deviennent une école du malaise psychique, voire de la folie ; et l’on se demande s’il n’en est pas de même pour le centre de désintoxication, malgré sa vertu affichée, voire « sa composante Dieu »… Ces deux espaces, centraux et parallèles, du roman, hors celui nocturne, désertique et montagnard, où se déroule la conversation Steeply Marathe, sont bien des métaphores du monde dans lequel vivait David Foster Wallace - voire le nôtre - et dans lequel seule peut-être l’écriture était pour lui capable de toucher « le ministère de l’euphorie, en quelque sorte, dans le cerveau humain ». Le delirium tremens thématique et compositionnel accouche d’un dégueulis de logorrhée ou d’une Babel aux ambitions dignes d’être saluées, voire révérées.
Il n’est pas indifférent de noter que le nom de la famille Incandenza est une invite à être sensible à l’incandescence des relations humaines, des créations de l’esprit et de l’activisme politique, mais surtout de l’incandescence des drogues, de la solitude frustrée, du déni, du suicide et de la mort. Le titre lui-même, Infinite Jest, est à lire en écho avec la phrase de Shakespeare, lorsqu’Hamlet converse avec Horatio et qualifie le fou Yorick, dont il tient le crâne en sa main, de « fellow of infinite jest[5] » (d’un jeu -ou d’une plaisanterie- infini), inscrivant ainsi l’ouvrage dans une longue tradition de mélancolie, depuis l’antique acedia, en passant par l’Anatomie de la mélancolie de Burton[6], d’ailleurs cité. Dans le cadre d’une mise en abyme, « L’Infinie Comédie » serait également le titre du Divertissement létal. De plus, les jeunes élèves de l’Académie de tennis jouent à « l’Eschaton », un jeu de combat géopolitique et nucléaire, comparé au Voyage du pèlerin de John Bunyan[7], et dont les courts de tennis sont une « carte du monde légèrement rectangulaire ». Il n’en reste pas moins que la vie des Incandenza, que le monde à venir des Américains coincés entre le Divertissement omniprésent, les Mr Propre gouvernementaux, la pléthore de déchets et de pollutions, y compris psychiques, est une amère plaisanterie…
Si l’on est généreux, l’on peut considérer cette Infinie comédie, et en tenant abusivement compte du titre français, comme une fort lointaine sécularisation de la Divine comédie de Dante, dans laquelle il y plus d’enfer psychiatrique quotidien que de paradis, sinon artificiel des drogues, jamais montrées sous un jour positif, menacées par le manque, par un long sevrage, dont les vertus sont parfois récompensées, quoique fort péniblement. En ce sens, le roman peut ressembler au cerveau réalisé et déboulonné de son auteur, dont l’addictive dépression finit par le conduire au suicide en 2008, à l’âge de de 46 ans ; en écho d’ailleurs avec un autre récit du même : Le Sujet dépressif[8]. Le personnage de Kate Gompert, est également « suicidaire par Idéation et Intention ». Ce qui conduit à imaginer que L’Infinie comédie s’organise comme un autoportrait en anamorphose de son auteur, tennisman lui-même, dépressif lui-même, connaisseur en séjours en asile psychiatrique, élève surdoué de De Lillo et Pynchon. Il est vrai que la technique énumérative et cumulative, labyrinthique de David Foster Wallace n’est pas sans faire penser à Thomas Pynchon[9]. De plus, « des rêveries secrètes dignes d’un journal intime » fusent parmi le puzzle démesurément distendu. Comme Madame Psychose, dont le show radiophonique traite souvent de cinéma, Hal, son probable alter ego, jouit d’« une vision sans ironie mais lugubre de l’univers en général ».
Les commentaires sur ce roman, lors de sa sortie aux Etats-Unis en 1996, furent pour le moins contrastés. Au point que certains critiques dénoncèrent l’illisible obsolescence de l’objet, à moins de se servir de ce pavé comme instrument de suicide, et que d’autres, comme Jeffrey Eugenides[10], donnèrent dans l’hyperbole : « David Foster Wallace est l’héritier de la grande tradition comique, entre Sterne, Swift et Pynchon ». Certes la satire du monde universitaire, tel qu’il est mis en lumière dans la scène inaugurale où Hal Incandenza, tennisman prétendument génial, est soumis à une évaluation, n’est pas sans instants comiques. Mais la mayonnaise du burlesque ne prend que rarement, y compris devant la perruque de Teeply, et encore si l’on est indulgent. L’ensemble de l’opus peut plutôt passer pour une vaste machinerie pathétique, une usine désaffectée, un chantier en déconstruction, un dépôt d’ordures vomissant, un marais desséché d’ennui, d’où émergent, çà et là, quelques fabuleuses pages, aphorismes étonnants, coups de patte métaphoriques, arcs tendus d’intelligence dans un champ de ruines…
Sans doute, hystérico-réaliste est bien L’Infinie comédie, bourrée jusqu’à la gueule, jusqu’à l’overdose, de rapports et de témoignages exhaustifs et méticuleux sur les « Alcooliques Anonymes » et autre « Narcotiques Anonymes », sur des figures du tragique et de la déjection humaine. Bagarreurs, meurtriers, nettoyeur de merde, tueur de rats, de chats, de chien, comme Lenz, le catalogue est un pandémonium, un cimetière de la beauté humaine et morale, opposé à celle de Joelle, peut-être fatale, peut-être rédemptrice. Ce que d’aucun verront comme la volonté de s’infliger (et à son lecteur) la lie du dégoût, quand d’autres y verront le souci d’une profonde humanité pour les vaincus les plus apparemment abjects des addictions, en une fresque sociologique dantesque, aux registres de langues kaléidoscopiques, de la vulgarité au morbide, de la technique tennistique à la dispute de philosophie politique...
La liste est longue des suicidés ou en attente de suicide en cet opus, James Incandenza, Kate et Joelle, déjà nommés, Clipperton qui « se défonce le crâne » au « Glock », la mère de Madame Psychose « avec un broyeur d’ordures », les volontaires du Manitoba qui veulent « se faire implanter des électrodes de stimulation p », c’est-à-dire du centre du plaisir, tout en sachant que des rats et autres animaux sont morts d’« une addiction fatale au plaisir électrique. Mais le plus pur et le plus raffiné des plaisirs […] la distillation neuronale de… mettons… l’orgasme, de l’extase religieuse, des drogues hallucinogènes »… Est-ce le fin mot de la cartouche de Divertissement recherchée ? Un plaisir hautement suicidaire ?
A moins que le roman lui-même soit suicidaire, faisant de loin en loin monter un suspense éclatant qui n’éclate pas. La dernière page refermée, l’on se demande : « Et alors ? » Rien, ou presque, n’aboutit. La « cartouche de Divertissement » originelle n’est pas retrouvée. Comme si David Foster Wallace s’était arrêté là, en panne de cerveau, laissant à son lecteur une amère sensation d’inachevé (à la page 1328, en toute modestie). Le rôle de Joelle (indubitablement le personnage le plus réussi) restant indécis, cette indécision seule est sublimement poétique.
David Foster Wallace est-il un génie ou un esbroufeur ? Si l’esbroufe parait manifeste au cours d’un bon paquet de papier, il est nécessaire de persévérer. C’est au voisinage des pages 400 et des bricoles qu’une vitesse de croisière est peu à peu atteinte. Au-delà des pages 500 les fragments trouvent, quoique parfois péniblement, leurs liens subtils, comme une mosaïque recueillie par des fouilles patientes et méticuleuses. Un génie ? Peut-être pas. Mais un surdoué, absolument, avec toutes les qualités et les défauts inhérents à cette engeance, dont les moindres ne sont pas un manque de concision plus que dommageable et une incapacité à l’efficacité de la structure. Pour reprendre un de ses précédents titres, La Fonction du balai serait-elle de balayer L’Infini comédie, pour sa prétention, son anarchie compositionnelle parfois rédhibitoire ? David Foster Wallace lui-même, mentionne un « de ces enfoirés critiques d’avant-garde qui avait écrit que, même dans ses films publicitaires, le talon d’Achille d’Incandenza était l’intrigue, qu’il n’y avait jamais chez lui d’intrigue intéressante, aucune action dramatique susceptible de captiver et de soutenir l’attention. » Sans nul doute est-ce une autocritique pertinente. À moins, de toute évidence qu’il s’agisse là de tout autre chose : le dallage du réel, si bien organisé qu’il soit, à l’instar de la mécanique rassurante, mais parfaitement ennuyeuse, d’une compétition de tennis, et la surface de l’humanité se sont effrités, éclatés en un puzzle abjectement splendide, malgré la surabondance des morceaux superfétatoires…
Notre Infinite Jest n’est pas sans lien avec le dernier roman, inachevé, de David Foster Wallace, aujourd’hui réédité en poche. Il y est incidemment question d’une « révolte fiscale » canadienne contre le gouvernement de l’O.N.A.N. Alors que Le Roi pâle est tout entier plongé dans les arcanes de la fiscalité. On y retrouvera les qualités et les défauts ici inventoriés, aggravés encore par l’inachèvement. L’incipit est d’un beau lyrisme paysager. Alors que l’agaçante méticulosité de l’écrivain égrène 700 pages (un tiers du total à venir disait-il) pour concocter et explorer un monde kafkaïen de fonctionnaires appelés à calculer, traquer et percevoir l’impôt au cœur inflexible de l’Illinois. Aux frais du contribuable, ils bénéficient d’une ubuesque formation de survie à l’ennui. Etrangement, le chapitre 9 est un « Avant-propos de l’auteur », assurant qu’il s’agit là d’une « autobiographie non-fictionnelle avec des composantes additionnelles de journalisme reconstructif, de psychologie organisationnelle, des bases d’instruction civique et de théorie fiscale ». Nous pardonnerons « l’enfoiré de critique » (mais pour cette fois seulement) de ne pas l’avoir lu plus que cela, de faire une pause bien méritée, et de garder pour une prochaine dégustation dépressive ce satané Roi pâle qui ne peut que receler en ses 50 chapitres (c’est promis, foi de David Foster Wallace) des pages tourneboulantes. Telles qu’au hasard : « le gouvernement, la bureaucratie gouvernementale et les règlements gouvernementaux constituaient le moyen le plus dispendieux le plus stupide et le plus antiaméricain de faire tout et n’importe quoi ». On y croise en effet un narrateur « payé pour rester assis à lire un bouquin de développement personnel insipide ». La satire politique, l’anti-utopie dérisoire ne sont peut-être pas sans auto-ironie…
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.