traduit de l’allemand par Nicole Taubes, Albin Michel, 480 p, 25 €.
Elias Canetti : Le Livre contre la mort,
traduit de l’allemand par Bernard Kreiss,
Albin Michel, 504 p, 25 €.
Jusqu’où faut-il livrer à autrui les couleurs et l'ombre de sa vie ? Les aficionados du grand européen Elias Canetti, de celui qui eut « la conscience des mots » (pour reprendre le titre d’un de ses volumes d’essais), resteront peut-être sur leur faim en abordant le dernier volet tant attendu de son autobiographie. Depuis La Langue sauvée où le premier souvenir d’enfance était la menace de se voir couper la langue, il semble là que la mort lui ait mangé une partie de la langue. Car nous lisons ici un inachevé, encore fragmentaire, rassemblé et ordonné à l’instigation de sa fille, après le décès de l’écrivain, en 1994. Cependant, mieux que la correspondance de L’Amant sans adresse, aux points de vue curieux, voire indiscrets, ce quatrième volet, après Le Flambeau dans l’oreille et Jeux de regards, n’en rassemble pas moins la parole, l’écoute et la vision pour balayer avec sagacité, après la riche scène viennoise, celle de ses Années anglaises. Jusqu’à ce que l’auteur de Masse et puissance se fasse le juge intransigeant de la mort.
Depuis La langue sauvée, en passant par Le Flambeau dans l’oreille, le troisième volet de cette autobiographie, assimilable au genre pourtant dissemblable du roman de formation, et titré Jeux de regard[1], se fermait sur la montée des périls nazis autour de l’Autriche et sur la mort de la mère à Paris. Juif d’origine sépharade, il doit s’exiler en Angleterre à partir de 1939. D’où ces Années anglaises. Reconnaissant de cette hospitalité, il n’en perd pas pour autant son sens critique devant une société qu’il admire pour son héroïsme réservé et dont il dissèque néanmoins sans indulgence les mœurs exotiques. Car la plume de Canetti est aussi acérée que son regard. Parfois acide. C’est ainsi que le grand poète, le dramaturge assis, l’éditeur incontesté, le prix Nobel (bien avant Canetti) Thomas Stearn Eliot lui-même n’échappe pas à sa griffe. Sous le vernis des convenances anglaises, il détecte infailliblement les fausses valeurs. Sûrement est-il injuste lorsqu’il ne reconnaît pas la nouveauté et la beauté des poèmes de La Terre vaine et des Quatre quatuors, mais les masques de l’establishment l’insupportent à juste titre. Sans compter la propension du maître à exploiter son pouvoir, à faire de l’argent… Car pour les Anglais, « l’orgueil devient véritablement un art ». Sans doute Canetti est-il meurtri de la méconnaissance de ses hôtes envers son grand roman Autodafé, et des «humiliations subies ». Malgré une stérile amoureuse aventure avec Iris Murdoch, il ne manque pas de déboulonner la romancière philosophe, « servile » et « scolaire ». Sa langue serait-elle soudain vipérine ?
La galerie de portraits n’assèche cependant pas ses modèles, personnalités célèbres ou petites gens. Même sa frêle logeuse qui tient la guerre pour irréelle, se voit affublée d’une personnalité énergique lorsqu’elle apostrophe les buveurs à la porte des pubs « afin de les mettre en garde contre l’exemple qu’ils donnaient ». Son mari est un pasteur qui passa de secte en secte et avec qui Canetti doit « faire du Hölderlin ». Un « balayeur de rues » est un maître en conversation. Une « prophétesse » visite les maisons et sans le vouloir, initie notre narrateur à la poésie de Blake. Mais ce sont les « glaciales » réceptions londoniennes qui le mettent au contact de toute une intelligentsia. La modestie ambiante cache cet orgueil anglais, qui « devient véritablement un art », ainsi qu’une étonnante brochette de « préjugés victoriens », même en présence d’un être aussi supérieur que le philosophe au rire de « satyre », Bertrand Russell. Canetti aime à côtoyer également des aristocrates excentriques, ornithologue ou passionné de rhododendrons, de revenants…
Ecrite cinquante ans après les faits, cette chronique d’une époque cruciale, pendant qu’il s’attelle, sous les bombes du Blitz, à son œuvre maîtresse de philosophie politique, l’essai Masse et puissance, est un éloge de la démocratie anglaise : « Dans un monde tonitruant de vérités martelées par des guides suprêmes de tout bord, mon admiration pour ce système parlementaire ne connut bientôt plus de bornes ». Mais aussi un pénétrant défilé de « caractères ». Comme lorsque dans Le Témoin auriculaire, Canetti croquait avec un talent coruscant cinquante personnalités à la façon d’un La Bruyère contemporain, depuis « la cousine cosmique » jusqu’au « papyromane », en passant par « le frétille-au-malheur ». Lors de ces Années anglaises, il confirme : « j’ai toujours été un espion, un espion à l’affût de tous les modes de jeux pratiqués par les hommes ». L’incessant échange entre un exceptionnel don d’observation et une omnivore curiosité culturelle fait tout le prix de cette vie changée pour nous en écriture.
Pourtant, le grand Canetti, ce modèle de l’humanisme viennois et européen aurait donc tissé tant de liaisons extra-conjugales pour aboutir à des textes d’un intérêt discutable ? Ce qu’au-delà de son mariage avec Veza ne révèlent pas les volumes de son autobiographie, de La Langue sauvée à Jeux de regards, qui courent de 1905 à 1937, sans compter Les Années anglaises. C’est en 1941, en Angleterre, que deux exilés échappés de la tyrannie nazie se rencontrent : il vient de publier son roman Autodafé, Marie-Louise est peintre et admirative de sa culture, de son talent ; leur relation restera, il y insiste, clandestine, sans que son œuvre en porte trace.
Ne lisons pas en censeur cette Correspondance inédite, mais en respectant les sentiments passionnés de la femme et ceux plus secs de l’homme, même s’il loue son talent pictural. Car il ne se montre pas prioritairement sous son meilleur jour. Combien de fois retentissent les mots « argent » ou « colère »… On a beau être un magnifique écrivain, on n’en a pas moins un caractère difficile et l’ambition de faire connaître une œuvre à laquelle doit se dévouer Marie-Louise, cœur, corps, propagande et porte-monnaie… Sa vanité est parfois insupportable : « tu as affaire à l’œuvre d’un des plus grands esprits qui aient jamais vécu ». Sans compter qu’il ne s’empêche pas d’être jaloux, quoiqu’il ait d’autres maîtresses, dont la romancière Iris Murdoch. Rarement, il prend conscience de sa virulence. L’auteur du pertinent essai Masse et puissance pesa sur sa correspondante de toute sa masse, jusqu’à ce que le prix Nobel confirme sa puissance, en lui permettant de lui reverser une partie de la dotation…
S’agit-il, en cette correspondance, d’une publication indispensable ? Pour user de qui fit profession d’autobiographe, certes. Mais il y a parfois chez le lecteur curieux de connaître les plis d’une personnalité, les jalons d’une carrière, l’impression de coller un œil indiscret derrière le trou de serrure qu’est ce volume aux cinq décennies. Le filtre de l’écriture autobiographique et de sa construction protégeait l’œuvre de Canetti d’une aura presque romanesque, tout en lui permettant une richesse aussi accessible que savante. Alors que le dévoilement de la correspondance ne permet guère autre chose que le déballage, au mieux documentaire. Là où la « langue » n’a pas « sauvé » la vie… Il est néanmoins évident que nous ne livrerons pas ce volume à un autodafé, pour reprendre le titre de son roman effrayant : Autodafé. Dans lequel Kien, un savant sinologue, voyait sa bibliothèque soumise à l’ire d’une servante vulgaire qu’il avait pourtant épousée. L’apologue est d’une rare puissance lorsqu’il pense l’incompréhension et la détestation de la culture, non loin d’ailleurs de l’analyse magistrale du fascisme et de ses leviers dans son essai Masse et puissance…
Comment est-ce possible ? Des inédits d’importance celés depuis 1994, l’année de la mort du grand Européen Elias Canetti… Probablement s’agissait-il d’un vaste essai en projet, un « work in progress » sans cesse abandonné, repris de loin en loin, remis sur le métier sans que ces notes se coagulent en un réel livre. Même si quelques dizaines de pages furent incluses dans Le Territoire de l’homme. Et comme de juste, interrompu par le décès de l’écrivain, puisque, sans vouloir concurrencer Le Livre des morts égyptien, il s’agit rien moins que Le Livre contre la mort. Il n’a pas été le talisman qui pouvait protéger l’essayiste de redevenir poussière ; mais il reste pour ses lecteurs provisoirement vivants une confession intime, un vade-mecum, un philosophique memento mori.
Parmi les nombreux projets de Canetti flottait une « Comédie humaine des fous », qui devait intégrer un roman qui ne vit jamais le jour. Considérons donc Le Livre contre la mort comme un chantier qui ne trouva jamais son élan narratif, malgré des bribes de récits enchâssées dans un continuum de notes, de citations, d’aphorismes, échelonnées de 1942 à 1994. Car ressentie par tous, infligée à autrui, parfois jusqu’au meurtre de masse, « il semble que la connaissance de la mort soit l’événement le plus lourd de conséquences de l’histoire humaine ».
Faut-il lire in extenso ce volume, ou l’économiser pour avoir le plaisir, peu morbide au demeurant, de grappiller parmi le conte de celui qui donne « ses propres années », et parmi les miettes de pensée : « pouvoir encore mourir lorsqu’il devient insupportable de vivre » ? Peu à peu émergent des lignes de force : la mort humaine côtoie l’animale, la mémoire des disparus est dépassée par l’Histoire mondiale, l’anecdote est transcendée par le mythe. Il met en scène les sympathisants de la Faucheuse comme ceux qui l’ont en horreur. La tendresse le dispute à l’ironie lorsqu’il brocarde « Quelqu’un qui craint les fleurs parce qu’elles se fanent », où à l’humour fantaisiste : « Elle s’est pendue haut et court à ses faux cils ». Parfois ce sont des pages de journal conjuguant introspection et confession, jusqu’à la révolte métaphysique : « devenir immortel. Dieu qui n’existe pas m’en soit témoin, je n’ai rien voulu de tel : je ne suis ni amant ni Christ ni artiste, mais je n’admets pas la mort, et c’est tout. » La colère, la mélancolie n’ont pas ici pour ennemi la satire au sens des Caractères de La Bruyère, ni les facéties douces-amères : « Que deviendront, s’il vient à mourir, les pièges à souris dans son appartement ? ».
Ce grand lecteur confie avoir fait des « orgies de livres », et les achetait alors qu’il ne les lirait probablement pas tous, en « une manière de défier la mort ». L’obsession du bilan de ses propres œuvres s’affirme au travers de « deux desseins » : « l’un, le moins important, à savoir la connaissance de la masse, avait été poursuivi avec un certain succès, l’autre, de loin le plus ambitieux, à savoir la récusation de la mort, s’était soldé par un terrible échec ». Son roman Auto-da-fé et son essai Masse et puissance sont en effet des sommets de l’analyse du totalitarisme populaire. S’il n’a pas fait du présent volume un essai construit, achevé, il n’est pas sûr qu’il faille le déplorer. Le plaisir venu de la finesse de l’humour et de la profondeur de la pensée, sans hauteur orgueilleuse, est amplement suffisant. La prose est variée dans ses motifs et ses registres, le crayon (car il taillait sa collection de crayons) toujours vif et piquant.
Il y a une cohérence dans le parcours d’Elias Canetti. Le premier volume de son autobiographie viennoise s’appelait La Langue sauvée ; en quelque sorte sa vie est sauvée par le livre, car l’œuvre d’art, en l’absence de transcendance divine, seule dépasse la mort. En effet, disait Proust, « La vraie vie c’est la littérature ».
Certainement il faut se retourner vers les trois premiers volumes de l’autobiographie pour retrouver tout le goût de La langue sauvée, pour ouïr Le Flambeau dans l’oreille, et jouir des Jeux de regard. Cette « histoire d’une vie », de 1905 à 1937, depuis la Bulgarie des Juifs sépharades, jusqu’aux rencontres viennoises avec une vie culturelle cosmopolite et bouillonnante, en passant par l’éducation affective, amoureuse et les tempêtes politiques, reste en sa trilogie, un chef d’œuvre. Qui, peut-être, s’est vu signifier son coup d’arrêt avec la prise de pouvoir d’Hitler sur l’Autriche. La geste autobiographique, langue coupée de l’Europe centrale, a perdu de sa brillance ; certes au profit du roman et des essais. Les années anglaises, correspondance comprise, sont alors de moindres escarbilles tombées du flambeau de Canetti. A moins de considérer que cette suite parcellaire et inachevée, rassemblée de manière posthume, ne puisse être que des notes en vue du dernier volet d’une tétralogie qui n’a pas eu l’heur de voir le jour dans toute son alacrité. Canetti ne pouvait manquer de savoir que l’écriture autobiographique n’est pas le simple fil de la plume, ni la seule prise de notes documentaires, mais la construction d’une œuvre, le poli d’une écriture qu’il aurait peut-être mené à bien. Ce que l’on devine lors de ces pages parfois splendides, que, malgré des accès de mauvaise humeur et le bec de la satire, l’on « peut considérer comme une initiation à l’art de la sociabilité »…
I En marge de Casanova, 272 pages. 22 € ; II Renaissance noire, 240 pages. 22 € ;
III Escorial, 303 pages. 23 € ; IV Europa minor, 304 p, 23 € ;
traduits du hongrois par Georges Kassaï, Zeno Banui et Robert Sctrick, Vies parallèles.
Démesurément amoureux de Venise, « ce réel absolu », mais aussi de l’Espagne, l’esprit véloce du sphinx des lettres hongroises et européennes étourdit, enlace, fascine son lecteur. À son inimitable manière, et cependant comme Marcel Proust, Jose Lezama Lima ou Robert Musil, le Hongrois Miklos Szentkuthy, surnommé « l’Ogre de Budapest », mit en œuvre un ouvrage polymorphe et proliférant. Ce Bréviaire de Saint-Orphée ne compte pas moins de dix volumes. La démesure était en effet son péché mignon. Dès la publication de Prae, en 1934, il avait fixé le programme de son œuvre future qui s’échelonna jusqu’en 1988, lorsque seule la mort sut arrêter sa plume, à quatre-vingts ans sonnés. De plus, son journal, dit-on, est un feuilleton ininterrompu, qui dépasserait les cent mille pages. Traducteur - excusez du peu - de Swift, Dickens et Joyce, il fut aussi un biographe impénitent, réunissant ses volumes sur Goethe, Dürer, Haendel, Haydn et Mozart sous le titre générique d’Autoportraits en masque. Nul doute que le « Saint Orphée » de son Bréviaire torrentiel en dix volumes, soit un autre avatar du polygraphe hongrois. Si seuls les quatre premiers sont lisibles en français, un éditeur belge, sous l’égide des « Vies parallèles » compte bien achever, au rythme d’un volume par an, la publication de l’intégrale en 2024. Des palais de Venise à ceux de l’Espagne, le monument de culture et d’analyse fomenté par Miklos Szentkuthy est lui-même une œuvre d’art totale, une Europa minor, déraisonnablement baroque de surcroit.
Ecrivant sous un régime communiste sourcilleux, le prosateur hongrois considérait ses biographies de compositeurs et autres artistes comme d’efficaces paravents destinés à masquer la composition de son Bréviaire de Saint-Orphée, dont le titre dit assez la dimension sacrée (quoique passablement ironique), syncrétique et poétique de l’entreprise, irréductible à toute idéologie religieuse ou sociale, fut-elle sous le drapeau rouge du matérialisme dialectique scientifique de sinistre mémoire. Un monde intérieur de vaste culture vaut bien mieux que le carcan d’un fatras politique imposé.
Les volumes successifs de Miklos Szentutkhy sont un vaste estuaire où confluent avec brio, dans le temps unique de la connaissance, les îles, les archipels et les continents de la culture occidentale et au-delà. Passant allégrement les frontières entre les genres, saupoudrant sa progression de vastes méditations, de bribes à chaque fois folles et pertinentes, journal, notes, récit, anecdote, hagiographie, tableaux historiques, conte libertin, l’écrivain impose d’abord un regard, celui d’un curieux en érudition, d’un gastronome de la sensation.
En fait, notre auteur hongrois aurait pu placer en exergue de tous ses écrits « Moi et le monde ». Du futile au métaphysique, des pétales d’une fleur au poids de l’Histoire, il se disperse et rassemble le monde, comme pour trouver enfin au bout de sa quête « l’unique métaphore » qui le singulariserait, le résumerait et le totaliserait. Le poudroiement du catalogue, aux mains de l’esthète et du penseur, tout en tissant un réseau de leitmotivs et de correspondances, peut seul assurer au « Livre » total ainsi biaisé sa pertinence. Cette « accumulation d’impressions recueillies dans le monde » est le catalogue casanovien de la connaissance et des saveurs, alternant ces « femmes-beautés » qui fascinent et irritent la délectation du narrateur parmi la lecture de Proust et de Goethe, parmi les vies de papes et de rois, parmi la fureur de l’Histoire éternelle…
Et puisque le « corsage rouge plissé » sur la poitrine d’une femme est plus profondément son « élément » que les livres et les tableaux, Szentkuthy butine dans la vastitude de la culture avec ce constant investissement autobiographique qui fait de lui un Casanova de la vie, dont la raison et le bonheur ultimes sont cependant dans l’écriture.
Faut-il lire ce Bréviaire de Saint-Orphée avec la scrupuleuse, progressive et monacale et fantasmatique fidélité requise, ou picorer de ci delà parmi ce fleuve aux multiples rapides et pépites ? Car il serait un peu vain d’espérer découvrir une définitive cohérence dans l’opus maximus du volubile Hongrois. Cependant des lignes de force se dessinent parmi les motifs pour le moins contrastés tissant l’œuvre de Miklos Szentkuthy : sainteté et érotisme, interaction des cultures, éternité de l’art et vanité de la vie humaine…
Tout ceci conflue dans la « Sainte lecture » de l’Histoire de ma vie de Casanova qui forme le premier volet du Bréviaire de Saint-Orphée : En marge de Casanova. Ce dernier personnage et nonobstant écrivain plus que talentueux est la pierre de touche, et en quelque sorte le modèle, quoique un brin fantasmé, de notre auteur. Tout partit d’une série de représentations de l’Orfeo de Monteverdi, puis d’une poignée de voyages à Venise, « la seule chose qui mérite que l’on vive éternellement pour elle », où l’éblouissant Tintoret illumine l’intellect créateur de l’écrivain. Musique et peinture du XVI° siècle ordonnent l’art intensément baroque de Miklos Szentkhuty cependant curieux du siècle des Lumières. L’érotique théâtralité de Casanova est le fil rouge et le point d’orgue de l’essai tout en ne laissant pas d’être l’alter ego désiré, le miroir déformant de l’écrivain niché en son Europe centrale.
Plus près encore de Monteverdi, le second volet s’attache à relier l’humanisme renaissant et le baroque : ainsi nait Renaissance noire. Saint-Dunstan, un Evêque mort en 988, Brunelleschi, l’inventeur de la perspective au XV° siècle, et Roger Ascham, précepteur de Elisabeth Tudor, mort en 1568, soit un an avant la naissance du créateur de l’Orfeo, éclairent tour à tour de divers liens les perspectives artistiques et culturelles d’un temps charnière de notre Histoire. Cette dernière n’est plus strico sensu chronologique et conséquentielle mais en rhizomes, en bouillonnements entrechoqués, en filigranes. Tacite (où Monteverdi butine un sujet d’opéra), Rome, Florence, Milan, Venise une fois encore, des passions, des saints et des péchés, des « aphrodites aux cheveux de coquelicots et au corps de lilas », tous côtoient et taquinent la théologie et la philosophie, composant l’inimitable et inénarrable dramatis personae de l’inépuisable et boulimique prosateur hongrois. Qui, tonitruant confie : « J’aime (au-delà de l’amour et du sexe, bien entendu) ces femmes abstraites, hiéroglyphes alexandrins, purs signes débarrassés du corps comme de l’âme ». Mieux encore : « À l’œuvre la vie me destine ».
Troisième temps, ou plus exactement second espace, Escorial, là encore au XVI° siècle, où la figure de Saint-François Borgia brûle de paradoxes, entre élévation de l’âme et usage de la chair. Ce nouvel avatar d’Orphée, à la différence des autres tomes, occupe tout entier le volume, jusqu’à l’en faire éclater. Le Jésuite est déchiré entre mélancolique acédie et fièvres de l’amour. Il s’agit, quand « l’Escorial de pierre » devient un « Escorial de papier », de « sanctifier le baroque ». Là aussi les anachronismes ne manquent pas lorsqu’il s’agit de jouer du piano à Charles Quint. L’on croise à saute-moutons Thérèse d’Avila et l’empereur de Chine, la « lutte éternelle de Christ et de Satan vue par le philosophe chinois », et, pour finir, Don Juan d’Autriche qui veut « devenir sultan, un tyran digne des Mille et une nuits »…
Europa minor enfin s’ouvre sur une « sainte biographie », comme lors des précédents volumes, cette fois d’un certain Toribio, mort en 1606, qui dès son enfance fut gourmand de « livres hérétiques interdits ». Ce qui ne l’empêcha pas, au contraire, d’être nommé par Philippe II Président du Tribunal de l’Inquisition, ce en 1552, sachant « de quels cachots, prisons asilaires et cloîtres cellulaires il fallait faire évader d’innocents hérétiques ». Il se fait remarquer par de rocambolesques et surréalistes exploits. Devenu archevêque de Lima, il continue d’être le Robin des bois des pauvres, conciliant en lui le voleur et le mystique. L’hagiographie est évidemment volontiers ironique, voire sulfureuse, au point qu’il convoite « les cuisses miraculeuses » de la jeune Elisabeth. Que de « moments théologico-aphrodisiaques » !
Toujours au XVI° siècle, Elizabeth Tudor, Akbar le Moghol, qui tenta un syncrétisme risqué entre les trois monothéismes, et Marie Tudor s’associent arbitrairement pour fonder un triptyque étonnant, où la voix de l’auteur chevauche celle de Drake le corsaire qui est censé avoir ramené de l’Extrême-Orient des textes rares, d’où les analyses du Genji Monogatori et l’évocation d’un manuscrit persan enluminé. En somme l’origine hellénistique, latine et judéo-chrétienne de notre culture se voit subvertie par une dimension orientale. À la réflexion esthétique érudite et de haute volée s’entrelace une fantaisie passablement délirante, non sans que l’énormité des anachronismes soit élevée au rang de la haute voltige, prétendant par exemple restituer un texte « de la main d’Elisabeth Tudor », et farcie de formules venues du siècle de l’auteur, princesse qui aime tant « l’Orient bafouant toutes les Hellades ». Le titre, Europa minor, est ainsi rendu clair par celui qui se forge un nouvel alter ego et porte-voix, cette fois féminin autant qu’aristocratique.
Le palimpseste s’enrichit de l’histoire du fabuleux danseur persan Shadid, à qui un prince fait enseigner toutes les sciences ; ce qui donne lieu à une borgésienne énumération. Le conte merveilleux, inspiré des Mille et une nuits, en est bien digne. Les histoires de batailles, d’amours et de morts s’entrelacent en de splendides « pastiches culturels » fournis par notre surabondant « serviteur de rêves et de fugaces fictions ».
Autre trésor venu du bateau corsaire de Drake, l’histoire de Gengis khan, qui, évidemment, s’exprime comme écrit notre auteur. Il médite l’extermination et la « table rase », en avatar de Mao, méprisant toute culture et tout humanisme. L’on ne sait à cet égard s’il s’agit d’un anti-modèle ou, qui sait, d’une voix décadente et désabusée de l’auteur. Cependant un Juif, marchand et entremetteur, fait au khan l’éloge de sa jeune fiancée, dans la langue poétique et chamarrée du « styliste » et du « VRP », entrelardée des lyrismes de notre sacro-saint narrateur de bréviaire : « Et dois-je parler de cette vallée de l’amour plongée dans une ombre éternelle, à la fois nuit et rouge disque solaire, enfer sacré du silence et gai paradis résonnant du vacarme de la vie ? »
La princesse catholique et « incarnation aristocratique des pleurs, Marie Tudor enfin, donne lieu au « langage de la clinique ». Inévitablement la digression phagocyte la narration, qui se voit remise en question, de même que le bourdonnement des mythes. L’ancrage historique vite expulsé donne lieu à une exégèse critique et spéculaire : « La création littéraire du XX° siècle exprime l’unité parfaite - journal intime, métaphysique et thèmes symboliques qu’engendre le combat où les deux s’affrontent – d’une vie humaine marquée pour son malheur par une grande intelligence et par une acuité perceptive d’une infinie précision ». Est-ce « bouillon de culture d’associations insensées, […] anarchie du journal intime dévoilant l’impuissance de l’artiste » ?
L’on revient à la princesse, courtisée par les lettres de Philippe d’Espagne et par le comte Seymour, qui est son « fou ». Elle est absolument la « Marie d’encre » de l’écrivain, alors qu’il s’agit de répondre à la lettre de l’Espagnol, à moins que son courtisan burlesque prenne à sa place la plume. Ainsi l’on retrouve, en un écho assumé d’Escorial, le monde hispanique, de l’Alhambra arabe en Andalousie au monastère roman de Poblet, en Catalogne. Ainsi se clôt cette méditation exaltée sur la dimension européenne : « Est-ce cela l’Europe ? Cette synthèse d’un Orient mielleux et mystique, d’une Rome décadente et d’une Grèce d’opérette ? »
Une fois de plus, en ce quatrième et succulent volet, « l’art est le roi de l’expression ». Le questionnement esthétique et moral est sans cesse remis sur le métier : « S’agit-il de ce principe archaïque à jamais inviolable selon lequel beauté et amoralité sont inséparables ? » Cependant Miklos Szenthuky n’est pas loin d’atteindre son « idéal » : « harmoniser l’homérique et le proustien, le mythologique et le décadent ». Usant pour notre plus grand vertige d’une plume faite de « nuances réalistes et espaces infinis pascaliens, précision miniaturiste et nirvana des harmonies mozartiennes ».
Après ce quatuor inaugural du Bréviaire de Saint-Orphée, précédemment publié chez Phébus, viendront chez l’éditeur bruxellois « Vies parallèles », les titres suivants : Cynthia, Confession et jeu de marionnettes, La seconde vie de Sylvestre II, Canonisation désespérée, Un âne ensanglanté, Dans les pas d’Eurydice. Le Décaméron bâti sur de multiples sédimentations culturelles trouvera son achèvement en 2024. Ne doutons pas que leurs couvertures seront tout aussi somptueusement illustrées, dans une esthétique absolument accordée à l’écriture du prosateur.
Il faut se tourner chez José Corti pour goûter le pullulement des cent-douze notes qui constituent Vers l’unique métaphore[1]. Elles deviennent une miniature magnifique du grand-œuvre entier de Miklos Szentkhuty, dont l’inachèvement était prévisible. Le recueil de fragments se présente comme étourdissant « catalogue de phénomènes », un vagabondage indémêlable entre « la vie analytique et la vie hymnique », une « exigence ininterrompue d’éros », une quête de « la femme-beauté ». Ce n’est pas un journal, mais presque, par un traité philosophique, mais presque ; avec délectation on le lira comme un autoportrait sensuel et intellectuel diffracté : « le moi est quelque chose d’indéfinissable, de jamais achevé, d’ondoyant, de fondant, de dissocié, d’inopinément et grotesquement cristallisé ». Embrasser la totalité par le verbe reste cependant une aporie : « Vers une unique métaphore ? Mon destin ne serait-il pas, en fait, l’inverse : depuis des millions de métaphores vers un seul être humain ? »
N'ayons pas crainte de se voir pris au piège de la prose chatoyante, formidablement érudite, « analytique et métaphorique à l’excès », cependant sensuelle et insensément fantasmatique de Miklos Szentkuthy. Il donna dans Vers l’unique métaphore à la fois le secret de son thème et son projet esthétique : « Mon sujet est toujours un et toujours le même : une embryologie complète, la vie corporelle et spirituelle d’un embryon depuis le jaillissement du sperme jusqu’à la naissance – et la foisonnante contre-ornementation de l’histoire, des luttes, des bulles papales, des blasons, des idéaux, des rois et des papes ». Ainsi continua-t-il son art du contrepoint, dans des recueils intitulés En lisant Augustin[2] et Le Calendrier de l’humilité[3]. Celui que l’on appela « l’ogre de Budapest » n’est pourtant qu’un, et non des moindres, parmi l’incroyable nébuleuse d’auteurs étranges, essentiels, d’un petit pays d’Europe centrale, mais centraux en Europe, parmi lesquels les Karinthy[4], Kosztolanyi[5], Krasznahorkaï[6]…
Un tel graphomane ne pouvait échapper au démon de l’autobiographie. Ce fut chose faite avec La Confession frivole[7]. L’on devine également qu’il ne s’y contente pas de son moi événementiel, entre 1908 et 1988, mais qu’il élargit ses perspectives à la mesure du destin de l’Europe. Le volume, qui atteint les sept-cents pages, agglomère récits, vignettes et méditations épiques : « légendes et réalités familiales », « mini-proustiade » et « Elementa inspirationis ». L’on participe à un chemin initiatique, de « Szentkuthy en gestation » à l’ « Autoportrait sous différents masques ». Ses récits se mêlent d’entretiens, rapportant et proposant d’avisés retours en arrière sur les jalons de son œuvre. Ses voyages, vénitiens et espagnols, valent ceux de la seconde moitié de sa vie, qu’il vécut en reclus dans sa chambre-bibliothèque, où il préférait demeurer en compagnie de Cicéron, de Shakespeare, de Goethe, sans compter Casanova, plutôt qu’avec ses contemporains, sinon de rares amis, dont sa précieuse compagne et secrétaire, Maria Tompa. N’empêche que, publiée dès sa mort, cette Confession frivole fit un succès, avec cinquante mille exemplaires vendus, comme si, à Budapest, le mur de Berlin s’écroulait sous les coups de tant de liberté et de culture. Il concluait sur ses mots : « J’aime la modestie des notes marginales tout autant que la force des confessions déchirantes ».
sous la direction de Julien Rousseau et Stéphane du Mesnildot,
Musée du Quai Branly, Flammarion, 276 p, 45 €.
Pu Songling : Chroniques de l’étrange, traduit du chinois par André Lévy,
Philippe Picquier, 2010 p, deux volumes sous coffret, 59 €.
Lafcadio Hearn : Kwaidan. Histoires et études de sujets étranges,
traduit de l’anglais (Etats-Unis/Japon) par Jacques Finné, 256 p, José Corti, 21 €.
Enfers et fantômes, levez-vous depuis l’Orient ! Vous n’êtes pas confinés au Tartare grec, aux fosses concentriques de Dante et aux nouvelles occidentales d’Henry James, dont Le Tour d’écrou sait si bien faire frémir. Répondant au séjour de Pluton et à l’Enfer chrétien[1], un atavisme anthropologique témoigne de l’universalité du mythe infernal et de leurs corollaires : les fantômes. Venus de Chine, de Thaïlande et du Japon, ils sont dans les vitrines d’une exposition ébouriffante, parfois à faire dresser les cheveux sur la tête, du Musée du Quai Branly, à Paris, mais aussi dans un catalogue aussi disert que généreusement illustré : Enfers et fantômes d’Asie. Reste à compléter cette visite grâce à deux œuvres littéraires : elles se répondent à plusieurs siècles de distance, de part et d’autre et au-delà de la Mer jaune : les Chroniques de l’étrange de Pu Songling et le Kwaidan de Lafcadio Hearn.
Depuis la peinture bouddhique traditionnelle, l’on assiste à une torrentielle efflorescence de démons. Mais en se mêlant à la culture populaire, puis en investissant le manga, le cinéma, ils perdurent et se renouvellent, jusqu’aux plus récents avatars de la pop culture. Enfers et fantômes d’Asie regorge de visions sanglantes, de masques infernaux et de vampires. Car parmi les possibles réincarnations offertes par le bouddhisme, outre celles divines au paradis, humaines et animales sur terre, l’on oublie trop souvent la possibilité de vivre une vie seconde sous la forme de démons infernaux, de fantômes affamés et de damnés. Aux tréfonds du monde souterrain règnent les Dix Rois des enfers qui s’ingénient à exciter leurs séides et tourmenteurs d’une humanité déchue, ce pour l’éternité. De même, le taoïsme chinois et le shintoïsme japonais sont imprégnés de cette imagerie qui ordonne la distribution du bien et du mal post-mortem. La littérature bouddhique populaire raffole des récits de catabase (à la manière d’Orphée), comme celle du moine Mulian, qui descend dans les profondeurs à la recherche de ses parents défunts. Non sans rivaliser avec la Divine comédie de Dante[2], les feux et les tisons ardents ne sont pas loin de la « montagne aux couteaux » et de « l’étang glacé ».
Quant aux défunts que l’on aurait omis d’honorer au cours d’un rituel funéraire adéquat et d’un scrupuleux culte des ancêtres, gare ! Ils sont capables de se changer en « revenants affamés », d’où la nécessité des femmes chamanes. Les pires sont peut-être les fantômes d’enfants qui n’ont pas pu vivre : leur « karma » inachevé leur empêchant toute réincarnation. De surcroit, la rancœur de celui qui eut la malchance de se voir assassiné le pousse à de complexes scénarios vengeurs. Les fantômes des rouleaux peints japonais abondent en coupables d’avarice et de diverses exactions, qui, la mort venue, sortent affamés des enfers, ancêtres de nos zombies et autres mort-vivants. Leur voracité exhibe la vigueur des crocs et leurs viscères apparents. C’est ainsi qu’ils sont les prédateurs suprêmes en Asie du Sud-Est, en particulier dans la culture thaïe, où règne le « phi », cette entité spirituelle omniprésente, au point que l’on confectionne avec le plus grand soin des masques de « Phi Ta Khon », pour incarner « la force incontrôlable de la nature, source de vie comme de mort », mais aussi des « amulettes de fœtus ».
Les femmes surnaturelles sont légion : Oiwa est la « justicière des épouses assassinées ». Son visage bleuâtre aux commissures sanglantes fait froid dans le dos. Elle est évidemment devenue une héroïne cinématographique, aux côtés de la « vengeance féline » du Bakeneko et de « la femme des neiges ». L’on devine que les amours entre les humains et ces créatures d’un autre monde sont impératives et infiniment risquées… Esprit protecteur ou femme fatale, telles sont les dames qui passent les portes de l’impalpable pour caresser ou fustiger les vivants.
Des peintures les plus anciennes, -jusqu’au X° siècle- aux œuvres de cinq artistes contemporains, ce livre-exposition parcourt à la fois le temps, et l’espace, de la Chine au Japon et du Cambodge à la Thaïlande. Le voyage culturel est également un voyage parmi les plus furieux fantasmes. On se cachera sous la couette tant le sang dégouline des plaies béantes, tant les squelettes brinquebalent, à moins de préférer en rire…
L’estampe, travaillée par Hokusaï montre un squelette griffu et bien vivant. D’autres sont habitées par « spectre-squelette » démesuré. Le cinéma japonais s’honore d’un film inclassable : Jigoku (L’Enfer) de Nobuo Nakagama, qui trimballe un étudiant en philosophie entre les « enfers glacés et bleus de la solitude » et les « enfers rougeoyants de la chair souffrante ». Plus subtilement inquiétante peut-être, la demi-jeune fille à la coulure de cheveux noirs et plumant un poulet par Fukuyo Matsui, intitulée « Nyctalopia » et peinte sur soie en 2005.
Nourri d’entretiens avec des cinéastes de la « J-horror », de commentaires éclairants de divers spécialistes qui viennent aussi bien du musée parisien Guimet que du musée d’ethnologie d’Osaka, ce volume est un trésor, éclectique, tour à tour raffiné et vénéneux. Une iconographie incroyablement variée, somptueuse, habite cet ouvrage consacré aux proliférantes déclinaisons des Enfers et fantômes d’Asie. Les spectres du Japon sont inspirés par le théâtre kabuki, les jeunes filles en blancs prennent l’apparence des photos spirites et les visages canins aux crocs luisants surgissent parmi le graphisme explosif des mangas, où les têtes coupées rougissent les draps et les oreillers. On obtient ainsi le comble du mauvais goût : le « scum horreor », sans compter les figurines pour enfants et les spectres flageolants et criards des jeux video. En Chine, où l’on sculpte des « monstre-gardiens de tombes », les vampires hantent la nuit, et seul un rituel taoïste permettra de les neutraliser. Les « jardins des enfers » thaïlandais regorgent de sculptures de damnés faméliques et torturés : sciés, empalées, dégoulinants de sang, les films d’horreur thaïlandais usent et abusent d’une « tête volante d’où pendent son cœur (parfois illuminé) et ses intestins »… Ainsi les compositions les plus raffinées venues des arts picturaux anciens font bon ménage avec le gore le plus échevelé.
La Chine a ses fantômes, ses animaux ensorceleurs, ses génies et ses métamorphoses. C’est cependant sans peur, quoique avec la circonspection de la raison, qu’il faudra se plonger au plein bouillon des deux mille pages des Chroniques de l’étrange rédigées au XVII° siècle par Pu Songling. Ce sont cinq cent trois récits fantastiques, toujours variés, oscillant entre animalité, fantasme, terreur, monde de l’au-delà et tableaux de la société d’ici-bas. Car en la province du Shandong, l’on passe de la vie à la mort, et vice-versa, avec une facilité déconcertante, tant ces deux mondes sont poreux.
Au cours d’un demi-siècle d’écriture, et en douze rouleaux, Pu Songling convoque le monde de l’esprit et les pouvoirs maléfiques. Il offre une compilation sans ordre, ni chronologique, ni thématique, mais qu’importe. En une langue classique chinoise, nuancée de propos populaires, traduite pour nous avec la plus grande efficacité narrative, les prodiges s’accumulent, rebondissent, se répondent. L’étrange (« yi ») est pour le moins merveilleux, souvent terrifiant, parfois violent. En fait l’étrangeté chinoise concerne tout ce qui est autre, alors que « le bizarre » (« guai ») nous rapproche du maléfique », souligne le préfacier et traducteur, André Lévy. Aussi l’on trouve quelque histoires policières, dans lesquelles le surnaturel n’intervient pas un instant : « Erreur judiciaire », « La piste du poème », ou encore « La perspicacité du censeur Yu », qui précèdent les ultérieures nouvelles d’Edgar Allan Poe et d’Arthur Conan Doyle. C’est d’ailleurs ce vivier qui inspirera le fameux juge Ti créé par l’orientaliste néerlandais Robert Van Gulik…
Mais, au chatoiement du surnaturel, on croise le dévouement d’une « demie-renarde », et bien d’autres renardes au complet, follement séductrices, qui sont femmes spectrales et animales trompeuses, dangereuses et « vengeresses ». Rôdent également des revenantes, à moins que les spectres ne consentent qu’à témoigner de « vies antérieures ». Or l’amour, voire cet érotisme que ne prisait guère la haute société chinoise, parsème ces récits : voici des émois devant deux petits pieds bandés, voici la substitution d’une tête féminine ravissante sur un corps parfait, qui jusque-là n’avait pas un visage à sa hauteur. Cependant les femmes querelleuses, reflets des belles-sœurs de l’auteur, caquètent à l’envi. Une « mégère repentie » pourrait faire écho à La Mégère apprivoisée de Shakespeare. La dimension morale est ainsi souvent patente.
Un « poirier magique » pousse en quelques secondes, un « sermon aux spectres » permet de volatiliser les ombres de brigands exécutés et coupables de maléfices post mortem. Plus incroyable encore, une femme parait « accoucher d’un dragon », dont la tête apparait un moment, faisant mine de jaillir ; heureusement nait « une fille aux chairs translucides comme le cristal, au point qu’on pouvait détailler le nombre de ses viscères ». Et ce ne sont là que quelques-uns des prodiges de ces contes sans cesse palpitants et étonnants sous le pinceau toujours vif de Pu Songling.
Un autre axe de lecture peut nous permettre de goûter ces Chroniques de l’étrange. L’on y découvre, diffractée en de nombreux tableautins, une société chinoise conservatrice, des classes sociales bien dessinées, des caractères typés. Sans oublier le talent de satiriste parfois mordant de l’auteur. On se moque avec amertume des concours, ces obligés de l’accession des lettrés aux places tant enviées de l’administration locale et impériale, comme dans « Poisse aux concours ». Accéder à la carrière mandarinale n’est pas de tout repos.
Enfin, il n’y a pas que chez Charles Nodier[3] que l’on fait connaissance avec l’espèce étrange du « bibliomane ». Chez Pu Songling, il est « Le fou des livres ». Une délicieuse jeune fille nait d’une illustration parmi les pages, enivrant son lecteur. Cependant il lui faut rationner les lectures de l’impénitent bibliomane, de façon à ramener le drôle au travail. Elle lui fait perfectionner l’art des échecs, de la mélodie, de se faire des amis et de faire l’amour, avant de disparaitre… Mais, en quête du fautif, le sous-préfet vient se livrer à un autodafé de la bibliothèque : « Voyant que les livres emplissaient les bâtiments jusqu’aux plafonds, il ne se donna pas la peine de faire faire des recherches et fit tout brûler ». Autodafé qu’illustre avec une ardeur rubiconde un manuscrit peint probablement au XVIII° siècle et conservé à la Fondation Bodmer[4]. Le jeune homme réussira néanmoins ses examens grâce à la jeune fille : car « Dans les livres tu trouveras beauté de jade ».
Presque aussi étrange que ses récits, Lafcadio Hearn, né Grec en 1850, fut d’abord un misérable Américain, chargé de boulots sordides pour survivre, trouvant par miracle la curiosité et l’énergie de la lecture, car il était à-demi aveugle, avant de se livrer au journalisme, puis d’émigrer au Japon, où il mourut citoyen japonais en 1904. Il s’appelait alors Yakumo Koizumi et laissait une épouse native de l’archipel du soleil levant. Il enseigna la littérature anglaise, et surtout Shakespeare, à l’Université de Tokyo. Outre ses traductions de Flaubert ou Nerval en anglais, il trouva le temps de faire l’ascension du Fuji et de publier une quinzaine de volumes traitant de son Extrême-Orient d’élection, roman et autres «esquisses » religieuses et ethnographiques…
Lafcadio Hearn est un passeur hors pair de la culture et du merveilleux japonais. Kwaidan (que l’on peut traduire par récit de fantômes) nous propose une compilation toute originale. Car ces contes japonais sont narrés avec art, sensibilité et un fin pouvoir de suggestion. Non content de puiser dans le fonds littéraire et légendaire, il rédige l’histoire qui lui a conté un fermier, voire offre « le fruit d’une expérience personnelle ». Dix-huit récits incitent à la rêverie. Pour reprendre le sous-titre, « Histoires et études de sujets étranges », le fantastique, plus exactement le merveilleux, nous ravissent, comme l’indique l’inscription dans la collection « Merveilleux » de l’éditeur. Fantômes, goules, « monstres poilus», spectres sans tête, démons mangeurs d’hommes pullulent et sont l’objet d’une évidence, le monde des vivants et celui des morts coexistant, ce dont personne ne doute.
Pourtant ces contes enlevés, qui font écho aux Contes étranges du Chinois Pu Songling, s’inscrivent dans une réelle historicité : religion bouddhiste, samouraïs et batailles entre les clans parmi les siècles du Japon ancien. Le surnaturel leur permet de s’achever par une chute, apaisante, facétieuse, ironique, ou terrible.
Hoïchi, un récitant aveugle s’accompagnant de son biwa, doit, chaque nuit, briller en son art poétique et épique : il chante une bataille devant une assemblée choisie profondément émue. Hélas, ce sont des « feux-fantômes » dans un cimetière. Comment s’affranchir du sortilège ? L’aventure lui coûtera ses oreilles arrachées. L’amour est un thème récurrent, qu’il s’agisse d’un canard évoquant l’amant disparu, ou de la réincarnation consolatrice d’une jeune fiancé, nommée Otéi. Un vieux samouraï sait « transférer sa propre vie » à son cher cerisier. Pire, une tête coupée mord une pierre selon la promesse de son propriétaire ; elle causera bien du souci à son bourreau ; quoique... Une autre, fort agressive, orne la manche d’un samouraï devenu moine. Quant aux apparitions féminines, aussi pures que la neige, elles ne laissent pas de tuer ou d’épargner selon leur bon vouloir, qu’il faudra taire, sous peine de châtiment, y compris si ce sont de délicieuses séductrices. Un miroir de bronze perdu est « l’âme » d’une femme, aussi refuse-t-il de fondre ! Une fois morte, celle qui le possède promet que la cloche qui a incorporé le métal « procurera de grands biens » en se brisant, aussi va-t-on s’échiner à la briser. Or, « certaines croyances anciennes parlent de l’efficacité magique d’une opération mentale appelée nazoraëru ». L’analyse est bien de la plume de Lafcadio Hearn. Ainsi, à la lisière de l’essai, de l’anthologie et de l’entomologie, les « Etudes sur des insectes » présentent une « jeune chinoise que les papillons confondaient avec une fleur ».
Le lecteur occidental, tout autant que Lafcadio Hearn, est délicieusement fasciné par cet exotisme qui n’est pas de bazar. La sûreté de la narration, les nuances psychologiques, la discrétion de l’effroi, jamais clinquant (on devine le talent du traducteur) font merveille. D’autant que quelques poèmes, parfois à double sens, se glissent dans la narration intensément poétique : « L’âme d’un arbre est mon âme », avoue la belle mourante…
Pourquoi tant d’étrangetés, d’enfers et autres fantômes ? Outre l’imagerie de nos terreurs morbides, l’inquiétude eschatologique nous pousse à imaginer de bien fictionnels au-delà, dont la dimension morale n’échappera à personne, punissant nos crimes, récompensant nos vertus. Visiter une telle exposition, lire de tels récits reviennent à des cérémonies d’exorcisme. Fut-il se munir du « couteau d’exorciste de la culture thaie » ? Ou garder son sang-froid le plus reposant devant l’avalanche des terreurs et des imageries infernales et spectrales… Entre divertissement et terreurs millénaristes, les spectres d’une individualité inquiète, d’une société malade, dont les écrivains, peintres et cinéastes aiment nous abreuver, sont probablement les expressions d’une catharsis nécessaire. Ainsi, grâce au détachement, saurons-nous libérer nos âmes.
Nikolaï Tchernychevski : Que faire ? Les hommes nouveaux,
traduit du russe par Dimitri Sesemann, Syrtes, 408 p, 19 €.
Oleg Khlevniuk : Staline, traduit du russe par Evelyne Werth, Belin, 656 p, 25 €.
Thierry Wolton : Une Histoire mondiale du communisme. III Les complices,
Grasset, 1184 p, 35 €.
Si Marx est le théoricien du totalitarisme[1], quoique sans les perspectives génocidaires de ses séides, Lénine, lecteur de Tchernychevski, en est l’exécutant, Staline le continuateur impeccable. Plutôt que de pratiquer la déculpabilisation, Stéphane Courtois montre combien le second est l’impitoyable dictateur et mentor du plus efficace du trio maléfique. Lénine en effet ne jurait que par un monde rationnel, d’où l’on aurait arraché les croyances religieuses, les traditions, les créations artistiques, lavé de toute spiritualité et libre arbitre, y compris au prix de sang et du goulag, le monde du communisme. Il est bien, selon Stéphane Courtois, Lénine, l’inventeur du totalitarisme, quand Staline, selon Oleg Khlevniuk est son exact descendant et tyran titanesque aux dizaines de millions de morts ; assistés, outre les bourreaux et les victimes inventoriés par Thierry Wolton, d’une pléthore de « complices ».
Loin de se contenter d’affirmer cette implacable paternité totalitaire, le biographe Stéphane Courtois la prouve d’abondance. Certes nous n’étions pas niais en la matière, surtout depuis la publication en 1997 du Livre noir du communisme[2] dont il fut l’un des auteurs. Mais, grâce à l’ouverture des archives russes, l’abondance des pièces portées au procès fait de ce scrupuleux réquisitoire la rigoureuse prémisse d’une condamnation définitive au fronton de l’Histoire. Consultant autant les historiens que les Œuvres complètes de son sujet d’étude (« gangue idéologique et logorrhée polémique »), Stéphane Courtois, dans son Lénine, l’inventeur du totalitarisme, s’est ainsi attaché à définir les « nœuds » qui ont mené Lénine au sommet du pouvoir totalitaire.
Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, né en 1870, eut droit à une enfance privilégiée, puis une « adolescence fracassée » par la condamnation à mort de son frère terroriste. Studieux, il se montrait volontiers tyrannique : « Il était l’incarnation du hobereau sans cœur que son gouvernement devait un jour détruire ».
Il fut profondément influencé par le roman que Nikolaï Tchernychevski écrivit dans les bagnes tsaristes (les victimes du goulag n’eurent pas cette liberté), Que faire ? Les hommes nouveaux, dont les héros, Vera et Rakhmetov, justifient la violence politique rédemptrice, un en mot : la tuerie. C’est un ouvrage didactique, lourd à souhait, emphatique, un catéchisme manichéen du parfait révolutionnaire communiste, qui mérite d’être néanmoins parcouru, sinon lu, tellement il fut symptomatique et formateur. Le roman s’achève en une acmé utopique, un « songe » plus exalté que L’Utopie de Thomas More[3], décrivant un « royaume parfait », communautaire à souhait, qui fait cependant dresser les cheveux sur la tête de tout amant des libertés individuelles et de ce libéralisme qui permit les progrès qu’interdit le communisme. Son auteur, haineux de tout ce qui est bourgeoisie européenne, libéraux, capitalisme, propriété privée, appelait les paysans à la révolte violente et assassine pour édifier une utopie, rêvant de leaders idéologiques charismatiques.
Ne restait plus que l’action de l’un de ces derniers. Elle fut d’abord secrète. Mais, pour « activités révolutionnaires », Lénine fut en mai 1897 envoyé en exil forcé à Chouchenskoïe, en Sibérie. Là, il vécut dans un confort familial et une liberté de correspondre, de chasser et d’écrire que les millions de déportés ultérieurs du goulag auraient pu lui envier. Et quoiqu’il y reçût Nadejda qui deviendra sa femme, il parut toujours rester aussi chaste que Robespierre ! Pourtant il fonda plus tard un « ménage à trois »…
Il est le représentant de cette intelligentsia qui aspire au communisme et réclame « une révolution sanglante et impitoyable », inspirée par la Terreur de la Révolution française et de son « populicide vendéen ». Non sans glaciale conscience : « peut-être pour longtemps il n’en sortira qu’une oppression plus grande encore que celle que nous connaissons. Qu’importe ! » Outre le « credo marxiste », la foi religieuse en un avenir radieux est patente dans un autre titre qui inspira Lénine : le Catéchisme du révolutionnaire de Netchaïev, qui prônait la tabula rasa, l’union avec les « brigands » et enseignait une marche à suivre totalitaire sans pitié. Ce qui aura pour conséquence la publication de Que faire ? en 1902, sous le pseudonyme de Lénine (venu du fleuve Léna), « texte fondateur du style totalitaire », dans lequel le Parti est le seul moyeu de la révolution et de la société, et le ramassis d’une « violence maniaque », prévoyant la liquidation des « membres indignes », selon les propres diatribes du dictateur du prolétariat. La route est tracée : « la suppression de la propriété privée des moyens de production, le régentement de l’économie par une planification généralisée et centralisée, et la suppression de la libre circulation des marchandises, qui allaient provoquer une ruine très rapide », souligne Stéphane Courtois.
La révolution avortée de 1905 fut, après la Commune de Paris, une nouvelle répétition générale. Financé par des captations d’héritage et par le « grand banditisme » aux mains de Staline, Lénine étend son parti bolchevik. Tout en rédigeant des « pensum » prétendument philosophiques et bourrés d’injures, il crée en 1912 le quotidien La Pravda (la Vérité) qui devint fameux. Le portrait de l’idéologue, du fanatique religieux, de l’agitateur féroce et enferré dans « des querelles intestines » est sans concession. Retiré en Suisse pendant la Première guerre mondiale, il découvre et fait sien De la guerre de Clausewitz. Il proclame la guerre civile pour le socialisme et projette « d’exterminer » les troupes de la bourgeoisie.
Ce qui aurait pu rester un délire solitaire, groupusculaire, allait se concrétiser. La guerre russo-allemande, catastrophique, puis l’effondrement du régime tsariste retranché sur son despotisme, précipitent la révolution. Emmenés par les Allemands, qui avaient intérêt à voir la Russie se déliter, Lénine et ses comparses rejoignent Petrograd, en avril 1917. L’impéritie du gouvernement Kerenski, les violences paysannes et soldatesques, la déréliction économique, « la passion égalitaire », « le désir de vengeance sociale, la soif de pillage et bientôt le goût du sang », tout conspire au favorable désordre.
Dès le putsch d’octobre 1917 (le 6 novembre russe), avec le concours de Trotski et de la « populace », de 6000 gardes rouges, Lénine « inaugurait le premier régime totalitaire de l’Histoire » et « le communisme de guerre ». Le meurtre des opposants s’ajoute à celui de la liberté de la presse, le pillage des banques et de la propriété foncière privée à celui de la paysannerie. Suite à l’abandon de la guerre contre l’Allemagne, aux prix de lourdes pertes territoriales et économiques, il est le leader incontesté des Bolcheviks, de la Tcheka, chargée de la police politique, et de l’Armée rouge, chargée de la guerre civile, crées en décembre 1917. Le Parti pratique la captation de toutes les richesses économiques et le monopole sur la presse et les transports, conformément aux mesures du Manifeste communiste de Karl Marx[4]. En janvier 1918, l’Assemblée élue est définitivement balayée et passée par les armes. Lénine ordonne en 1918 l’assassinat de toute la famille des Romanov, ce qui déchaine la guerre civile entre rouges et blancs (8 millions de victimes) ; il enferme des opposants en asile psychiatrique. En 1919, c’est l’extermination des Cosaques du Don, entre autres « fleuves de sang ». En 1921, il interdit les fractions dans le Parti Bolchevique, balayant les dernières poussières de démocratie. En 1920 apparait le système concentrationnaire du goulag. En 1922, il arrête des milliers d’intellectuels, il mate les paysans au moyen d’une gigantesque famine (5 millions de morts), contraint les ouvriers au « travail forcé ». Lançant le fameux cri : « Mort aux koulaks ! », il mène un véritable « génocide de classe ». Grâce au rationnement et à « la légalisation de la terreur sanglante », la répression de masse ne connaîtra plus de trêve. « Un modèle bientôt transposé par Mussolini et surtout par Hitler, et porté à une quasi-perfection par Staline, Mao et Pol Pot », précise Stéphane Courtois.
La tyrannie léniniste dépasse infiniment l’autocratie tsariste. En témoigne la Tcheka, cette délicieuse police politique qui, à partir de décembre 1917, permit à 140 000 personnes de périr sous la Terreur rouge[5]. Se mettent en place un monopole politique, idéologique et économique, ruinant la Russie, à peine écorné par la N.E.P, cette « Nouvelle Politique Economique » légèrement moins étatisée, revanche de la réalité sur l’idéologie, et coup dur pour le fanatisme léniniste, de plus humilié par l’aide alimentaire américaine : un « retour honteux au capitalisme ». Bien plus qu’un communisme de guerre contre les Blancs nostalgiques du tsarisme, les Rouges de Lénine ont mis en place un communisme totalitaire, ce qui est un pléonasme, car qui dit mise en commun signifie agonie de la liberté individuelle. De 1918 date bien « l’invention du système concentrationnaire soviétique ».
En une belle formule, Stéphane Courtois fustige le communisme : « Par une ruse de l’histoire, le parfait communiste serait un prédateur : sauf que son matériel ne serait pas financier, mais humain » ; ce qui rejoint les analyse de Sloterdijk sur les « banques de la colère[6] ». Ainsi, notre biographe montre son intelligence politique.
Non seulement passionnante, la biographie de Stéphane Courtois, qui est également un tableau des mouvements révolutionnaires et de la Russie, n’a évidemment rien d’une hagiographie, mais est salubrement critique. Quand les faits démentent la théorie marxiste de Lénine, Lénine les efface d’un trait de plume, et, « comme d’habitude, Vladimir pérorait sur le capitalisme et le marché sans avoir la moindre idée de ce que cela signifiait dans la vie économique, mais l’essentiel était d’asseoir sa réputation ». Il ne tenait aucun compte des progrès scientifiques et agronomiques, était « obsédé par son idée de la crise finale du capitalisme ». Il s’agissait « de contraindre toute une société à vivre selon des règles socialistes, qui, précisément, détruisent les principes de fonctionnement de toute société ». Avec de telles analyses, outre son abondance factuelle et conceptuelle, Stéphane Courtois dépasse la biographie de Lénine par Hélène Carrère d’Encausse[7], classique et cependant honorable. Elle se termine par les attaques cérébrales subies par Lénine dès 1922, par sa mort en janvier 1924, par son embaument et son corps offert à l’idolâtrie des foules ; et par l’ascension de son dauphin
« Staline n’avait été qu’un élève appliqué de son maître », « un fidèle héritier de son mentor », indique en toute logique Stéphane Courtois, anticipant la lecture du Staline d’Oleg Khlevniuk.
L’engagement révolutionnaire et délinquant d’Iosif Djougachvili prépare, au gré des circonstances de l’Histoire, l’ascension de celui qui devient Staline, jusqu’à son auréole glorieuse grâce à la victoire soviétique contre l’Allemagne nazie. Mais, loin de lustrer la légende dorée stalinienne, la biographie d’Oleg Khlevniuk n’occulte rien de la tyrannie totalitaire et assassine du maître du Kremlin, auquel trop de générations ont attaché le rêve mortifère de la libération d’un capitalisme honni. Outre la narration strictement biographique, l’historien alterne ses chapitres avec des parties thématiques, attachées à l’explicitation des ressorts du gouvernement installés par un esprit aussi radical que systématique, par un bourreau de travail, par un maître de la terreur obsessionnelle, y compris auprès de ses collaborateurs, mais aussi offrant un regard sur les femmes qui l’entourèrent, ses funérailles, marquées par d’hystériques émeutes…
Né en 1878, Staline est un Georgien qui étudie la théologie, et devient séduit par « la nature globalisante, quasiment religieuse du marxisme ». Le jeune homme « exceptionnellement violent », mais aussi « extraordinairement prudent », enchaine les périodes de prison et d’exils sibériens. Le « révolutionnaire professionnel », attiré par Lénine, devient à ses côtés un leader bolchevik. Probablement participe-t-il au hold-up d’un convoi de fonds. En 1917, il dirige la Pravda et devient un des bras droit de Lénine au pouvoir, mettant scrupuleusement en œuvre la politique de terreur. Piètre militaire il contribue à l’échec de l’armée rouge en Pologne ; ce qui lui vaut l’inimitié de Trotski. Mais la rivalité de ce dernier avec Lénine le place au premier rang de la succession, malgré une trouble disgrâce aux derniers jours d’agonie du maître. À partir de 1927, il triomphe définitivement d’une direction collégiale avec Zinoviev et Trotski, exilé. S’en suivent une politique économique dépourvue de toute cohérence, hors celle de la « guerre contre la paysannerie », la fin de la NEP, un piteux développement industriel en dépit du bon sens, une répression tous azimuts. Jusqu’à l’apogée de la « Grande Terreur » de 1937-1938, contre les « éléments antisoviétiques », avec ses « quotas » d’internements et d’exécutions. Sans oublier les règlements de compte avec les vieux rivaux politiques, réels et fantasmés, y compris au moyen d’accusations pour des crimes qu’ils n’avaient en rien commis, comme lors de l’affaire Kirov.
Malgré les prétendus succès économiques soviétiques, le niveau de vie des citoyens, hors les privilégiés du régime, est resté infâme. De même, l’alimentation est souvent rationnée, parfois inaccessible, jalonnée de queues interminables. En effet, fidèle à son modèle, Staline entérine la collectivisation forcée à partir de 1930, au nom de ces « utopies agraires » que sont les kolkhozes, et emporte 4 millions de personnes à la mort par famine en Ukraine. Seul le retour au « lopin » de terre privé permet de rendre une très relative santé à l’agriculture. Entre les années vingt et cinquante, plus de 26 millions de Soviétiques se voient exécutés, connaissent les camps et la déportation, à la merci des ordres directs du dictateur, et non, comme l’on a tenté de l’en disculper, d’Iejov et des cadres locaux. Du coup les industriels compétents et la hiérarchie de l’Armée rouge sont férocement décimés.
Le pacte germano-soviétique de 1939 n’ouvrit cependant pas assez les yeux sur la collusion entre totalitarismes. La partition de la Pologne entre l’Allemagne et l’URSS en fut le résultat, ainsi que l’annexion des pays Baltes et de la Biélorussie. L’invasion de la Finlande en 1940 s’enlisa. Un tel échec convainquit Hitler d’envahir le continent stalinien. Et malgré la légende du chef de guerre glorieux, l’incompétence et les erreurs stratégiques de Staline à la veille et pendant la Seconde Guerre mondiales furent catastrophiques : « un armement de piètre qualité et des chiffres gonflés », des effectifs nombreux mais inexpérimentés, grevés par les épurations, les ripostes erratiques. Ce qui aboutit à l’anéantissement du plus gros de l’armée, à la prise de Kiev, de Sébastopol, à l’encerclement de Leningrad et de Stalingrad, à la menace sur Moscou. On se demande si, sans l’aide matérielle des alliés occidentaux, l’URSS s’en fût sortie, et si cette aide fut une bonne idée…
À partir de novembre 1942, la victoire de Stalingrad, le désencerclement de Leningrad marquèrent le tournant qui conduisit à l’éradication de l’Allemagne nazie, grâce à la supériorité démographique russe ; et bien sûr à l’ouverture du front ouest jusqu’au débarquement de juin 1944. Ce qui permit à Staline de reprendre la répression contre les minorités ethniques, outre les collaborateurs pro-allemands ou prétendus tels. S’en suivirent les exactions de l’Armée rouge sur les populations prétendument libérées et enrôlées sous le joug de régimes communistes satellites. 27 millions de Soviétiques périrent lors de cette guerre, sans compter les blessés et les famines qui s’en suivirent. Et l’on commençait à savoir que les « esclaves du capitalisme » bénéficiaient d’un niveau de vie incomparable !
Les dernières années du stalinisme ne furent pas en reste dans le flot des répressions, des purges, des campagnes contre les intellectuels, les écrivains, les médecins, les Juifs… Sept millions de Soviétiques allèrent, entre 1946 et 1952, peupler le « réseau tentaculaire » des goulags. Les autres, à rebours de la propagande exaltant le « petit père des peuples » et de la « stalinomania » officielle, hors les privilégiés urbains, faisaient la queue devant des magasins souvent vides, vivaient au cœur d’une crise du logement chronique, travaillaient sous la pire contrainte… Seule la mort du dictateur, en 1953, « ouvrait la porte aux changements que la société appelait depuis longtemps de ses vœux » ; la terreur allait pouvoir s’assagir, non disparaître. Il fallut en effet attendre la fin des années quatre-vingts pour voir s’effriter d’un coup le communisme. Aussi étonnant que cela puisse paraître, une « nostalgie de l’utopie sociale qu’a été le stalinisme » perdure encore en Russie, voire ailleurs. Si les frustrations d’aujourd’hui les rendre possibles, l’ignorance de l’Histoire, exploitée par des démagogues, a de beaux jours devant elle.
En cohérence avec Stéphane Courtois, même s’il ne pratique pas comme lui les rapprochements avec les autres totalitarismes, Oleg Khlevniuk fait de sa biographie un réquisitoire judicieusement argumenté et documenté contre Staline et le communisme. Biographie toujours allante, palpitante, malgré les citations des discours et notes de son sujet, fastidieuses, mais nécessaires. Sachons qu’il est l’un des maîtres d’œuvre d’une Histoire du goulag stalinien, en sept volumes. Aussi Oleg Khlevniuk, s’appuyant également sur les archives soviétiques, est-il bien placé pour dresser la vénéneuse statue du titanesque Staline aux pieds de laquelle gisent des dizaines de millions de vies humaines sacrifiés et errent bien d’autres, privés de liberté économique, intellectuelle et politique. Le mythe du « petit père des peuples » est définitivement caduc.
Tous deux fanatiques et paranoïaques, tous deux d’une cruauté sans faille, tous deux idéologues forcenés, tous deux morts des suites d’artériosclérose, Lénine et Staline sont bien les exécutants jumeaux du totalitarisme. Ils ont suivis jusqu’à leurs ultimes conséquences les « mesures » préconisées par Le Manifeste communiste. On n’ajoutera guère foi à l’argument selon lequel Lénine se méfiait de Staline dans son testament : ne se défiait-il pas de tous ? Sur le podium de la tyrannie rouge qui ne fit que s’adoucir après le rapport Khrouchtchev dénonçant le stalinisme, sont hélas statufiés trois monstres par leurs biographies scrupuleux et par les murs de sang de l’Histoire.
« La déception que nous a infligée l’évolution de Marx vers Lénine, de Lénine vers Staline et de Staline vers le goulag exige de nous à la fois la liquidation du marxisme comme système idéologique et la libération de Marx comme penseur », prétend fallacieusement Paul Ricœur[8]. Outre que Lénine fut le créateur du goulag, nous nous libérons volontiers de Marx, dont la doctrine était celle du communisme de guerre, rigoureusement appliqué dans le sang par Lénine puis Staline. Ancien maoïste, Stéphane Courtois est la preuve que par la raison et l’étude l’on peut briser ses œillères idéologiques, et se défaire de l’illusion communiste, ce crime contre la liberté et la vie individuelles. L’Historien doit à la fois être scrupuleux devant les faits et les concepts politiques, et à la fois un passionnant biographe, talent que Jonathan Sperber (pour Marx), Stéphane Courtois et Oleg Khlevniuk partagent également. Mais un autre totalitarisme n’a-t-il pas exécuté les commandements de Karl Marx ? Outre qu’Hitler, comme Mussolini, était et se proclamait socialiste, ses « armées de travail obligatoires » furent celles des Juifs et autres prisonniers politiques.
Autre triptyque en forme de réquisitoire, après les biographies consacrées à Marx, Lénine et Staline, voici le monumental et méticuleux travail de Thierry Wolton titré Une Histoire mondiale du communisme. Il se décline en trois entrées : I Les bourreaux, II Les Victimes, III Les Complices. Ce dernier volume, également assis sur une impressionnante et fascinante documentation est probablement le plus original. Il y dénonce avec justesse le soutien, souvent inconditionnel, des partis communistes qui essaimèrent sur le globe, la complaisance des gouvernements occidentaux, l’enthousiasme et l’indulgence coupables des intellectuels et écrivains, qu’ils s’appellent Sartre, Aragon ou Neruda, par exemple. Au choix, l’on est « aux ordres de Moscou », l’on pratique la « cécité volontaire ». Thierry Wolton ose, et avec raison, employer la formule du « négationnisme communisme », qui n’a rien à envier à sa consœur nazie ; il se gausse du mythe du « socialisme à visage humain », de la « maolâtrie » des années 68, du « pèlerinage à Cuba[9] », toujours d’actualité, du fieffé communiste Salvador Allende qui eut la chance paradoxale d’être évacué par un dictateur de droite de façon à devenir un mythe et « évite d’avoir à tirer les leçons sur les ratés de cette voie nouvelle vers le socialisme », pour laquelle François Mitterrand eut les yeux de Chimène. Il n’en oublie pas pour autant de dénoncer « l’égalitarisme », qui, soit dit en passant, empoisonne pour longtemps notre société antilibérale. Il est évident qu’il ramène à leur symétrie les totalitarismes nazi et communiste, qui justifient l’élimination, l’un du Juif, au nom de la pureté de la race, l’autre des « ennemis du peuple », au nom de l’avenir radieux. « Tout anticommuniste est un chien », disait en 1961 Sartre[10], ce complice en chef, qu’il qualifie de « compagnon de route du poststalinisme ». On ne doute pas que Thierry Wolton, qui se présente comme un « humble pêcheur de l’Histoire » et revendique, outre l’anticommunisme, l’antifascisme et l’anti-islamisme, ironiserait sur « la culture communiste[11]. S’il ne manque à ces encyclopédique et forts volumes qu’un index, les voici parmi les indispensables, outre de l’Histoire, mais de la philosophie politique. Saurons-nous ainsi assez bien comment nous pouvons être bourreaux, victimes et complices, parfois même les trois à la fois, comment « La Capital et Que faire ? jouant le rôle du Coran », il nous faut encore exercer notre perspicacité sans égards pour les stigmatisations qui ne manquent pas de vider leurs flèches putrides sur « les explorateurs de la vérité », que réclame Nietzsche[12]…
Santillana del mar, Cantabria. Photo : T. Guinhut.
Les géants imbéciles d’Ermanno Cavazzoni,
ou l’école de l’ironie :
Les Géants, Les Idiots.
Ermanno Cavazzoni : Les Géants,
traduit de l’italien par Monique Bacelli, Le Nouvel Attila, 256 p, 21 €.
Ermanno Cavazzoni : Les Idiots,
traduit de l’italien par Monique Bacelli, Attila, 208 p, 17,25 € ; Points, 192 p, 6,30 €.
L’humour ne nuit pas à la littérature, y compris dans le domaine du merveilleux, trop souvent d’un sérieux extatique et abyssal. Amateur de curiosités fantastiques et merveilleuses, l’Italien Ermanno Cavazzoni a publié un Guida agli animali fantastici[1], hélas non traduit. De même pour Le tentazioni di Girolamo[2], un roman qui mériterait d’être acclimaté en notre langue. Réjouissons-nous cependant des efforts méritoires de nos éditeurs pour acclimater dans la langue de Molière cet excellent amuseur des Lettres. Car volontiers burlesque et satirique, il aime à enguirlander ses pages d’une galerie de grands bestiaux, dans Les Géants, et de grotesques Idiots, dont la tête est ornée des idées courtes les plus loufoques et déglinguées. Sous la franche rigolade, quoique parfois pathétique, le chroniqueur de l’école de l’ironie cache cependant bien des enseignements en ses apologues colorés…
Les chevaliers gothiques devaient combattre de dangereux géants. Si avec Don Quichotte ils sont avec certitude devenus purement imaginaires, ils n’en restent pas moins fascinants. Venus des romans de chevalerie médiévaux, du Roland furieux de L’Arioste, du Roland amoureux de Boiardo ou du cycle e la Table ronde, ils font l’objet d’un portrait polymorphe, en soixante-dix petits récits et essais par Ermanno Cavazzoni.
Les voici balourds et brutaux, égocentriques et ignares, psychotiques et contrefaits, « en forme d’échelles », sinon (on s’en serait douté) « en forme de moulins », voire carrément « péronistes ». Quand ils ne combattent pas -pour être souvent occis- ils excellent en « concours de force, fanfaronnades, joie débridée, plaisanteries grasses et bruyants concours de rots et de pets ». Ils sont en effet « inaptes à l’idée de civilisation » et sont avérés avoir des « origines de sauriens mahométans ratés », comme ces dinosaures que redécouvre la paléontologie. Affligés de tous les défauts, ils sont voleurs, batailleurs, bestiaux, et leur filiation mahométane n’y est pas pour rien, en un manichéisme passablement burlesque. Il y a cependant de « rares géants philosophes » que leur mal de vivre à contraint à réfléchir sur leur condition.
Quant aux également rares géantes, elles sont « peu excitantes ». Aussi leur capacité de reproduction n’est pas un mince exploit. Car « Satan lui-même aurait peur de faire l’amour avec elle » ! Néanmoins, on connait des familles géantes. Gare à la mère de famille qui peut être redoutable : « Les statistiques enseignent que pédophiles, pornographes, sadiques, ravisseurs, maniaques et assassins en tous genres sont moins dangereux qu’une mère dans sa cuisine ». L’on conçoit que la chose soit un brin réaliste, comme lorsque l’ami du narrateur confie : « les épouses sont des géantes rapetissées, mais en conservent l’instinct ». Se greffant à l’occasion sur les récits, la satire contemporaine est douce-amère.
Mieux vaut alors croiser une fée, car celle-ci « pratique à outrance l’amour libre », préférant cependant les beaux chevaliers, ce qui n’est pas sans danger pour ces derniers, d’autant que les géants peuvent signer avec elles des « contrats de sortilèges » ; ainsi ils peuvent se multiplier de manière exponentielle, devenir par exemple une « bombe humanoïde » montée sur un griffon.
Or, condamnés par leur « irrationalité militaire et stratégique », par leurs « tares génétiques », contre lesquelles ils tentent de lutter en s’abreuvant du sang de vierges (remède peu sûr !), décimés par les Croisés et autres chevaliers, les géants ont disparu. Ce qui pousse notre narrateur à se demander : « Et si je m’éteignais, comme les géants ? » Leur seule trace se trouve parmi l’« oncle Ago », féru de tripots et de marxisme, les cas psychiatriques, des « crétins » et des « flemmards », qu’il ne faut cependant pas provoquer. Ce qui n’est pas sans rappeler un autre opus de notre humoriste rabelaisien, consacré aux idiots.
Farfelu, certes, mais le chroniqueur des gigantomachies, de leur antiquité et de leur « système mafieux » (autre pique adressée à notre contemporain) est aussi, l’air de ne pas y toucher, un érudit, qui précise entre parenthèses les références de quelques-uns de ses dires, puisés parmi les romans de chevaleries du Moyen-Âge et de la Renaissance, en quelque sorte réhabilités, et auxquels il rend un hommage affectueux. Non sans pratiquer un pittoresque télescopage entre les mythiques créatures de la chevalerie et les membres passablement décérébrés de la famille du narrateur, entre les poètes de la chevalerie et les théories de Marx, Darwin, Keynes ou Linné, sensées expliquer la disparition des géants.
Il est délicieusement évident que notre écrivain, qui ne destine guère ses contes aux enfants, au nez et la barbe de l’esprit de sérieux et non loin de Queneau et des surréalistes, ne se prend pas au sérieux et se plie les côtes de rires : « Je parie que Darwin enlèverait la tendre damoiselle plutôt que se taper la géante de huit mètres ». On se demande bien d’ailleurs comment une « géante rouge » pourrait dévorer le soleil. Du merveilleux épique à l’astrophysique, il n’y a qu’un pas, si vite franchi. Et si notre narrateur, au détour d’un rêve, apparu en 1643, « d’un Paris assiégé par les Sarrasins », faisait avec ironie allusion à notre contemporain ?
Expert en récits burlesques, Ermanno Cavazzoni aime agréger les formes courtes, à la lisière des nouvelles et des chroniques. Un mois d’écriture, selon toute apparence, lui permet de lister trente et un Idiots, farfelus, abrutis et autres prétentieux « à la manque », en son Calendrier des imbéciles, ce qui était le titre d’une précédente édition[3] de ce bouquet délétère de récits.
Chaque jour ayant son Saint patron, mais il faut admettre que les Saints ne sont guère raisonnables, embarrassés qu’ils sont de fictions, exaltés de visions, attaqués par les tentations des démons, il a maintenant son imbécile tutélaire. Voici donc une petite collection de « brèves vies d’idiots », qu’il n’est pas interdit de lire comme une lointaine parodie de ces vies des saints contenues dans la Légende dorée de Jacques de Voragine[4], écrite au XIII° siècle. La preuve, si besoin est, la jeune Adèle, par ailleurs peu finaude, aperçoit dans un genévrier la Madone, et répond grâce aux questions les plus diverses, y compris de mathématiques…
Un bricoleur fait de sa Fiat un aéroplane qui ne décolle pas, et l’envoie, faute de freins, mourir contre un talus. Un « crétin » a pour passe-temps de jeter des cailloux en l’air ; avec les conséquences que l’on devine. Un « calculateur prodige » n’est pas épargné par la « confusion mentale », comme celui qui craint par-dessus-tout la vitesse de la terre « filant à 108 000 kilomètres à l’heure dans l’espace ». À moins que l’on préfère le « pyromane sournois », le « preneur de tension » qui se prend pour un médecin, celui qui se laque le visage, un demeuré nanti d’un faux nez. Peut-on faire un pied de nez risqué en racontant avec ironie la vie celui qui n’a jamais compris qu’il avait séjourné dans un camp de concentration nazi…
Ou l’idiot suprême, l’écrivain lui-même, qui dans un livre qui énumère ses congénères en idiotie, inclut une énumération des « Suicides du travail », puis des « Faux suicides », où chacun est suicidé avec un outil de son métier ou de son art, en une véritable obsession gourmande et suspecte des bizarreries criminelles et autodestructrices de ses contemporains. Il faut alors recommander à ces pauvres candidats de la mort volontaire « l’usage de l’aimant contre les idées fixes morbides ».
Parfois la satire est également politique. Un « marxiste convaincu » pense que le Christ et les rois mages sont des extraterrestres ; s’en suit une controverse granguignolesque entre l’illuminé « fou furieux » et les tenants du marxisme dialectique lu plus orthodoxe, tout aussi exaltés par leur religiosité. Le moins que l’on puisse dire est que l’humanité n’est pas faite que d’Einstein et de Michel-Ange, et que le tableau qu’en offre Ermanno Cavazzoni est peu flatteur. Le pire est de prendre conscience que l’on habite « la république des idiots congénitaux ». Hélas, seul « le diable n’était pas un idiot »…
Avec bonne humeur, l’on se moquera de ces farfelus, obtus et hurluberlus, de ces esprits irrémédiablement diminués ou « microcéphales », non sans s’apitoyer un peu sur ces lubies qui leur ont gâché la vie, sans compter celle de leurs familles. Tout en se demandant s’ils sont tous fictionnels, car s’y glisse Cesare Lombroso, savant du XIX° siècle, qui mesurait les criminels et leurs capacités crâniennes. Qui est alors l’idiot ? Quant au poète Dino Campana, également du XIX° siècle, mort dans un asile psychiatrique, il est l’objet d’une ridicule fascination parmi les thésards et les professeurs qui en perdent leur faculté de juger en un tournemain.
L’art de l’auteur est à même de nous offrir des textes enlevés, ciselés avec précision, dont la chute est incisive. L’on se doute qu’un tel écrivain ne peut se passer d’un brin d’autodérision. En quarante-neuf fables, le voici se livrant à un réjouissant jeu de massacre : ils sont Les Ecrivains inutiles[5], ceux qu’une satire aiguisée livre au scalpel de l’ironi, bouffis d’orgueils et vains comme des coqs de basse-cour, vicieux et encombrés de vacuité, tels qu’ils pourraient être déplumés dans de modernes Caractères de La Bruyère. L’un d’entre eux se trouve d’ailleurs parmi Les Idiots : c’est un « écrivain réaliste » à la production absolument indigente, minuscule, et de surcroît maladivement répétitive.
Quels enseignements peut-on tirer des opus apparemment sans prétention d’Ermanno Cavazzoni ? Une littérature chevaleresque aux nobles propos et aux buts élevés s’est vue peu à peu contaminer par une plus basse dérision, comme les parodiques géants, cependant hautement éduqués, de Rabelais. Bientôt la chevalerie embrumant l’esprit du Don Quichotte de Cervantès[6] se vit moquée. La littérature descendait peu à peu des hautes sphères de l’idéal pour se heurter au réalisme et au sens du comique, jusqu’à se pencher sur l’imbécillité humaine. En ce sens, Ermanno Cavazzoni relève de « l’école de l’ironie », selon le mot de Thomas Pavel[7].
Entre érudition facétieuse et burlesque, Ermanno Cavazzoni, qui fut professeur d’esthétique, se moque de ses cibles à grands bruits, quoique non sans une secrète tendresse pour les géants de l’imbécilité. Un humour rabelaisien jamais démenti anime la prose de ce chroniqueur satiriste et encyclopédiste de l’imaginaire. Notre poète comique est non moins roboratif et plus gouleyant que le Manuel de zoologie fantastique de Jorge Luis Borges[8], avec lequel il entretient d’implicites relations, puisque l’on y croise quelques-uns de ses animaux fréquentés par les géants, comme le catoblépas. Familier des travaux de l’Oulipo, Ermanno Cavazzoni est également complice d’italo Calvino : pensons au Chevalier inexistant[9] de ce dernier, qui joue également des recueils de micro-fictions, comme Aventures.[10] Sans compter qu’il faudrait ranger ses énumérations de géants et d’imbéciles sous la bannière du Vertige de la liste d’Umberto Eco[11]. En outre, notre facétieux italien, né à Reggio nell’Emilia en 1947, est loin d’être un inconnu dans la péninsule : Fellini n’a-t-il pas tiré le scénario de La Voce dell aluna de son roman Le Poèmes des lunatiques[12]? Cette nébuleuse d’écrivains et de cinéastes redevables du merveilleux, de la satire et des facéties s’enrichit d’un nouveau géant, mais au rire modeste…
Ossip Mandelstam :Voronej,traduit du russe par Henri Deluy, Al Dante, 96 p, 13 €.
Ossip Mandelstam : De la Poésie, traduit par Christian Mouze,
La Barque, 120 p, 15 €.
Ralph Duti : Mandelstam, mon temps, mon fauve,
Le Bruit du temps / La Dogana, 608 p, 34 €.
Ossip Mandelstam : Œuvres complètes, traduit par Jean-Claude Schneider,
Le Bruit du temps, La Dogana, deux volumes sous coffret, 1250 p, 59 €.
« Les doigts sont des vers, gras et bouffis,
Les mots sont précis comme des blocs de métal,
(…) Comme des fers, il forge oukase sur oukase,
Il vise les parties, la tête, les sourcils, »
Quel monstre charmant, n’est-ce pas ? C’est ainsi qu’en novembre 1933 le poète Ossip Mandelstam signait le décret qui allait l’emmener dans l’exil de Voronej, puis l’écraser sous l’immense éboulis rocheux d’un lointain goulag sibérien, en décembre 1938. N’avait-il pas eu le front de caricaturer, avec la récitation de ces vers, le grand Staline ! Et encore, ce dernier ne les lut-il pas, car sinon deux ans de poèmes n’auraient été écrits que dans les limbes du néant. La poésie est évidemment pour toujours une activité « contre-révolutionnaire », que cette révolution soit brune, rouge ou verte. En la personne de Mandelstam, la petite chapelle de la poésie avait été broyée par la grise paroi rocheuse du totalitarisme. À l’occasion de deux recueils, l’un de vers, Voronej, l’autre de prose, De la poésie, il faudra de Mandelstam ne pas éviter une lecture biographique, ni, de toute évidence une lecture du chemin d’images et d’éthique poétiques. Mieux encore, et s’appuyant sur la biographie de Ralph Dutli, paraissent les deux volumes miraculeux des Œuvres complètes du grand poète russe.
« De toutes les fibres de ma personne, je veux, et du poids qui est sien, peser contre le déni du libre-arbitre, l’absence de toute liberté »[1]. Loin de nous de vouloir faire une lecture à la Sainte-Beuve de l’œuvre poétique de Mandelstam. Cependant, la biographie d’un esprit russe et poétiquement libre, né en 1891, ne pouvait que fatalement heurter le mur rouge du communisme et du stalinisme. Donc s’irriguer de souffrances, d’impossibilité de publication, à partir de 1933. Seul miracle : que Nadejda, son épouse longtemps fidèle à sa mémoire, ait pu copier, cacher, préserver ses manuscrit, dont ces follement intenses Cahiers de Voronej, écrits entre 1935 et 1937, dont Henri Deluy donne en son Voronej un bref choix, quoique pertinent (malgré la fâcheuse double impression d’un poème du 30 avril 1937). De plus judicieusement augmenté de la fameuse épigramme à Staline (citée plus haut) qui n’omet pas : « Tout supplice est un régal, une framboise, / Pour sa lourde poitrine d’Ossète. » Ces dizaines de poèmes sont en effet la trace des avanies subies, de la déportation en une ville lointaine, de peu de moyens culturels, où le couple Mandelstam tire la pauvreté par la queue. « J’ai envie de hurler devant toutes ces serrures, ces pinces », chante-t-il en février 1937, alors que « Le redoutable jalon du siècle regarde ».
À cet égard il n’y a rien de plus précis, de plus édifiant, que la biographie rédigée par Ralph Dutli : Mandelstam, mon temps, mon fauve. Entrecoupée de poèmes, de photos précieuses, elle nous plonge dans une jeunesse pétersbourgeoise, puis moscovite, qui traversa le symbolisme et l’acméisme, qui côtoya les Futuristes, puis -excusez du peu- Blok, Essenine, Maïakovski, Pasternak, Anna Akhmatova, vécut une amitié amoureuse avec Marina Tsvetaeva[2]. Autour de lui, on se suicide, on se cache et se surveille, à moins que l’on parade et l’on dénonce parmi la clique de l’Union des écrivains officiels… Un poète et vieillard précoce, à l’esprit vif, relégué loin des villes de poésie, chante en mars 1937 la nostalgie du beau : « Sur les collines de Voronej, / J’ai toujours le regret des collines toscanes, universelles et claires ». A quarante-huit ans, Mandelstam crève aux neiges du goulag, près de Vladivostok. Il n’est qu’un cadavre parmi les millions de L’archipel du Goulag[3] et de la Kolyma[4], pour reprendre les titres d’Alexandre Soljenitsyne et de Varlam Chalamov. La tyrannie communiste a fermé ses lèvres, mais pas empêché de parler ses poèmes : « Vous n’avez pu me priver de lèvres signifiantes » (mai 1935).
« Une encre aérienne, indéchiffrable, légère » (26 décembre 1936) est celle de Mandelstam. La poésie, « plutôt que raconter la nature, la fait résonner à l’aide de ces instruments vulgairement appelés images[5] ». Or, la réalité immédiate, profuse et colorée de ses images n’empêche pas toujours son indéchiffrabilité. Ce qui contribue à le rapprocher de Paul Celan[6], qui en plus de le vénérer, fut son traducteur. Son authenticité intérieure est remarquable : « Ne rien décrire qui, d’une façon ou d’une autre, ne rende compte des mouvements secrets de l’âme[7] ». Aussi son activité de poète -autant que de prosateur- ne veut élire que le meilleur : « La qualité de la poésie dépend de la célérité avec lesquelles elle fait pénétrer ses conceptions-impulsions créatrices dans la nature non-instrumentale, lexicale, purement quantitative, de la formulation verbale[8] ».
Voici le défi, l’art poétique, et la conduite éthique du poète à Voronej, le 8 février 1937 :
« Je chante quand ma gorge est moite, et l’âme sèche,
L’œil mouillé sans excès, la conscience limpide.
Le vin est-il bien pur, et les outres sans brèche ?
Et dans le sang, fluide l’écho de la Colchide ?[9] »
Ainsi le traduit Henri Abril qui, parmi les quatre volumes de l’œuvre poétique publiés chez Circé, tient à rendre justice à la métrique et à la musicalité russe, dans son édition bilingue. Ce qui donne, en vers plus libres, chez Henri Deluy :
« Je chante quand la gorge est humide, l’âme - sèche,
Le regard pas trop moite et la conscience sans ruse :
Le vin est-il sain ? Et robustes les outres ?
Est-il sain dans le sang le bercement de la Colchide ? »
Si notre russe est en dessous du néant, nous empêchant de juger du bien-fondé des choix lexicaux, nous serons bien en peine de totalement préférer une traduction, quoique avec une certaine tendresse pour la première. Celle d’Abril paraissant favorisée par le choix des vers presque réguliers, des rimes, et le style plus elliptique, quand Deluy propose au dernier vers une belle allitération…
Reste que rien ne vaut la multiplication des traductions, surtout lorsque les quatre volumes bilingues peuvent (à tort) paraître intimidants, et qu’en un plus modeste recueil, au graphisme élégant, la quintessence de l’art de Mandelstam éblouit. Car, à Voronej, il chante, sans guère pouvoir échapper au manque :
« Rends-moi ce qui est mien, aile bleue,
Crête ailée, rends-moi mon travail,
Nourri de tes déesses aux seins
Fluides, le vase brûlé… »
Mais, vantant le « Tchernoziom », cette terre fertile de Voronej, on n’est pas sûr qu’il ait tiré la leçon du bolchevisme, à moins qu’il use d’ironie : « Je dois vivre, respirer, bolcheviser, travailler le verbe, / Ne pas obéir, face à face » (mai / juillet 1935). Hélas, en janvier 1937, pour se concilier les bonnes grâces d’un pouvoir tentaculaire et indéracinablement cruel, il commet les sept strophes de son « Ode à Staline ». À quels tréfonds de bassesse en est-on réduit, à quelle hypnose soviétique et totalitaire est-on soumis, lorsque l’on est acculé par la faim, le froid et l’exil ! Sept strophes d’éloge sirupeux, que Mandelstam demanda que l’on détruise. En vain. Sauf qu’en écrivant « Si je prenais le fusain (ou le charbon, selon les traductions) pour un hommage suprême », le conditionnel reste dubitatif, autant que la noirceur du portrait. Pas si simple. Qu’aurions-nous écrit à sa place ?
Les brefs essais réunis parmi De la poésie sont pour beaucoup consacrés à des auteurs russes, Pouchkine ou Pasternak, ou parfois presqu’inconnus de nous, montrant l’attachement profond de Mandelstam à la Russie, malgré les travestissements et le rouleau compresseur du soviétisme, ce qui contribue à expliquer, comme pour Akhmatova, son refus de l’exil. Mais aussi à Chénier et Villon (ce mauvais garçon devant les systèmes). Nous pouvons néanmoins en tirer quelques précieuses formules, comme celle tirée de « Remarques sur la poésie » : « Ainsi la poésie divague, gesticule, bredouille, titube, ivre, béate, hébétée, folle et pourtant elle seule demeure sobre, et de tout ce qui est au monde elle seule reste éveillée ». Ce sont de fulgurantes et allusives analyses originairement parues en revues : « Le mot et la culture », « De l’interlocuteur », « La fin du roman », etc. On y trouve, en 1923, une définition de la « langue poétique », assez époustouflante : « une exubérante floraison morphologique et un durcissement de la lave morphologique sous l’écorce sémantique ». Où l’on voit que l’apparente rigueur lexicale, bien au-delà de l’acméisme du « mot-objet » de celui qui préférait, en 1922, « l’austère et rigoureux Salieri » à « l’idéaliste Mozart », n’a pas un instant peur de l’avalanche des images.
Mandelstam parait être plus réaliste lorsqu’il note en 1921 qu’ « à présent l’Etat adopte vis-à-vis de la culture une attitude originale que traduit au mieux le terme de tolérance ». Même si on a pu, à la suite de la révolution, et autant dans les arts plastiques que dans les lettres, voire la musique, observer une étonnante efflorescence, nul doute qu’il fallait bientôt déchanter de ses illusions. Quoique poète, Mandelstam, n’était en rien un philosophe politique, ni même, selon Shelley, un « législateur non reconnu du monde[10] ». Car après le tsarisme, la vie politique dégringolait de Charybde en Scylla. Plus prophétique, à la lisière du novlangue d’Orwell[11], il notait la même année : « Les différences sociales et les oppositions de classe pâlissent devant la division actuelle entre les amis et les ennemis du mot. » Au point de savoir, dès 1918, dans les vers de Tristia[12] combien cette amitié allait être pervertie, y compris par lui-même : « Célébrons le sombre joug du pouvoir, / Son insupportable poids ».
Heureusement, en 1924, son esthétique se libère : « En poésie, il faut du classicisme, il faut de l’hellénisme, en poésie, il faut un sens aigu de l’image, le rythme de la machine, le collectivisme des villes, le folklore paysan… La malheureuse poésie se gare d’une foule d’exigences pointées sur elle comme des canons de révolvers. Que doit-être la poésie ? Mais peut-être qu’elle ne doit pas, qu’elle ne doit rien à personne, ses créanciers sont tous des imposteurs ! » Voilà bien une précieuse maxime, à longuement méditer hier et demain. Au-delà de la tyrannie du réalisme socialiste, Mandelstam préférera toujours Dante. En effet, il juxtapose « l’amour et le respect de l’interlocuteur, et la conscience du bon droit poétique ».
Mais à toutes ces merveilleuses publications dispersées chez de discrets éditeurs (grâce leur soit rendue !) il faut maintenant préférer la soudaine édition des deux volumes des Œuvres complètes d’Ossip Mandelstam, sous l’égide d’un unique et opiniâtre traducteur : Jean-Claude Schneider, qui revendique justement « le buissonnement des significations », dans la lignée de Paul Celan qui fut le passeur du poète russe dans la langue allemande ; tous deux partageant un sens de la parole éclatée, bruissante, elliptique et mystérieuse. Car « la terre bourdonne de métaphores » écrit en 1928 l’auteur de Tristia. De plus, et de manière séduisante, Jean-Claude Schneider choisit d’user d’une versification aux mètres alternés, mais sans ces rimes qu’avait réinventées Paul Celan.
Jugeons-en, reprenant l’épigramme épinglée sur Staline. Elle devient :
« c’est lui, le montagnard du Kremlin, qu’on évoque,
Ses doigts sont gras comme des vers de terre,
ses mots infaillibles comme des poids d’un pound.
Parmi ses moustaches ricanent des cafards
et les tiges de ses bottes sont des miroirs.
L’entoure une racaille de chefs aux cous frêles,
sous-hommes dont il use comme de jouets.
Un qui siffle, un autre qui miaule, un qui pleurniche,
lui seul s’amuse en père fouettard et tutoie.
Il forge, comme un fer à cheval, ses oukases -
frappe, qui à l’aine, qui au front, qui à l’œil.
Toute mise à mort est pour lui délectation
et fait se dilater sa poitrine d’Ossète. »
Ces Œuvres complètes permettent une autre lecture. L’acméisme poétique originel d’Ossip Mandelstam se veut minéral, comme le titre de son premier recueil, et « nostalgie d’une culture universelle ». De La Pierre à Tristia, les allusions gréco-romaines nourrissent en effet le verbe, où l’âge d’or de Crimée et de Géorgie tente d’être une antithèse à la Révolution bolchévique et soviétique, rompant ainsi avec son siècle injuste, aux « paupières malades », à la « belle bouche argileuse » (1928). Dès 1910, le jeune homme avait abandonné « la politique pour la poétique », selon la belle formule de la préfacière, Anastasia de la Fortelle. En conséquence, « ce décembre de l’année dix-sept » une Cassandre parle au poète :
« Sur la place où stagnent les chars d’assaut,
j’aperçois un homme, il menace
les loups en brandissant d’ardents tisons :
liberté, égalité, loi ! »
En 1923, « l’écharde harcèle l’azur ». Dans un poème adressé, depuis Voronej en 1937, à la fois à la « Rome » éternelle et à la Rome de Mussolini, le poète conspue « le menton d’un avorton-dictateur » ; ne doutons-pas qu’il s’agisse d’un autre Staline, quoiqu’au petit pied… Le dernier poème conservé date de juillet 1937, soit un an et demi avant sa mort. Il y est question de « cimes ensanglantées », de « faucheurs tombés dans la folie »… Il le dit lui-même, avec une ironique amertume : « La poésie est traitée sérieusement dans ce pays, puisque pour elle on vous tue ». Dans peu de mois, ce martyr de la poésie sera lui-même gagné par la folie, jeté dans la confusion des détenus et des cadavres du goulag, aux confins de la Russie orientale.
Parmi les proses, l’on découvre « la bibliothèque de la prime enfance » d’une maison juive, et sa collection qui est un reflet de la littérature universelle. Ce sont des essais où l’acméisme, au-delà de la réalité, en connait « une autre, infiniment plus convaincante, celle de l’art ». Ecrite entre 1929 et 1930, quoique publiée de manière posthume comme bien d’autres manuscrits, La Quatrième prose éclate en furieux accents pamphlétaires contre la littérature inféodée au pouvoir, contre « le Parti Vérité » (Pravda en russe), donc férocement antistalinien. Sans compter qu’une absurde accusation de plagiat contribue à le mettre au ban des écrivains soviétiques. La parenthèse du Voyage en Arménie est plus apaisée, lumineuse. Au réalisme socialiste, il préfère la voix de Dante. Dans cet Entretien sur Dante, le poète proscrit par sa ville florentine est en quelque sorte son alter ego dans l’enfer tombé sur la terre russe. Il est de plus celui qui définit la ligne scripturale poétique : « Un mot, n’importe lequel, se présente comme un faisceau, et le sens, au lieu de se concentrer en un point donné, se projette dans diverses directions ». En fait, c’est dans l’œuvre entière de Mandelstam, selon la conclusion de l’Entretien sur Dante, que se joue « l’interdépendance entre l’explosion et le texte »…
Aussi avons-nous entre nos mains respectueuses un modèle d’édition, conjointement conçu par La Dogana et Le Bruit du temps (ce qui vient d’un titre de Mandelstam). Ce sont deux volumes reliés, l’un pour la poésie, bilingue de surcroit, l’autre pour les proses, enrichis de notes et commentaires, sur papier fin et légèrement ivoire, cartonnés, dans un magnifique coffret bleuté, illustré par « Le retour de Thésée » du peintre Josef Sima (ce qui est un écho du premier poème de Tristia). Un ensemble précieux et délectable, tant pour les textes, que pour l’objet, qui offre toute la noblesse poétique à ce livre que notre civilisation menace absurdement et sans guère de succès de remplacer par le numérique, et pour le prix d’un Pléiade, collection qui s’en trouverait presque reléguée dans l’ombre. Ce merveilleux et poignant monument de bibliophilie, de sens, d’Histoire et de beauté, rejaillit en toute sérénité sous nos yeux, au-delà de l’avalanche du totalitarisme qui ensevelit Ossip Mandelstam. Si les souffrances de ce dernier ont été rouées de coups par un abject destin politique, son verbe est miraculeusement présent, en hommage posthume à sa merveilleuse créativité ; et à son épouse Nadejda qui apprenait par cœur les poèmes de son époux, et à qui nous devons outre les recueils mais aussi des « poèmes non inclus », véritables découvertes à savourer, dans leur amertume citronnée…
Que reste-t-il à celui qui, à Voronej, se souvient « de la beauté de [ses] semelles » ? À nous, demeure « la chaîne au féminin des lettres en boucles ». Dans un monde qui est celui de « la condamnation du juge et du témoin », ne reste plus qu’à « maîtriser cette tombe aérienne / Sans gouvernail et sans ailes », qui n’est pas loin de la « tombe dans les nuages » de la « Fugue de mort » de Paul Celan. Il ne restait à ce poète aux semences infinies que neuf mois à si mal vivre, lorsqu’il s’écria :
Gladiateur mourant, Museo Correr, Venezia, Italia. Photo : T. Guinhut.
Des cendres du XX° siècle aux cendres du père
par Jorge Volpi,
romancier, historien et autobiographe.
Jorge Volpi : Le Temps des cendres,
traduit de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli,
Seuil, 544 p, 22,80 € ; Points, 608 p, 8,80 €.
Jorge Volpi : Examen de mon père,
traduit de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli, Seuil, 272, p, 21,50 €.
Après la génération du Boum latino-américain, voici celle du Crack. La première était celle de Mario Vargas Llosa, Carlos Fuentes, Gabriel Garcia Marquez et autres incontournables qui firent de ce continent un nouveau pôle de la littérature mondiale. Depuis les années quatre-vingt-dix, de plus jeunes auteurs contestent les thèmes obligés des anciens : nationalisme, mythes et histoire locale, engagement politique, et se proposent de dépasser le cercle étroit des frontières… Ces sept plumes de la génération du Crack (parmi lesquels Ignacio Padilla et Eloy Urroz) comptent un chef de file : Jorge Volpi, né en 1968. Posant qu’il ne peut y avoir de grands écrivains sans grands sujets (certes un point de vue discutable) il récidive avec plus d’ambition que jamais et dans un esprit empreint d’un cosmopolitisme sans faille en prenant à bras le corps la guerre froide, l’Union soviétique et les Etats-Unis, puis la sortie du communisme. Après À la recherche de Klingsor[1], il en résulte une impressionnante fresque romanesque traquant Le Temps des cendres, celui de l’immense et terrible XX° siècle. Mais le nouveau colosse des lettres mexicaines sait aussi se découvrir une plume plus intimiste, mêlant dans Examen de mon père anatomie et autobiographie, en une construction réellement originale.
C’est avec une catastrophe symbolique qu’explose le cheminement romanesque du Temps des cendres : celle de Tchernobyl. La faillite de l’industrie nucléaire soviétique est celle de son régime à l’économie planifiée, aux cerveaux mis au pas, aux concurrences balayées, aux individualismes souffletés. Après ce prologue, on assiste à la présentation de personnages apparemment divers qui pour la plupart sont des femmes. Leur rôle mésestimé dans l’Histoire paraît ici magnifié. Une biologiste russe nommée Irina s’est marié avec un parfait « homo sovieticus » devenu dissident, Arkadi Granine. Au-delà de l’Atlantique, Jennifer Moore, Américaine, travaille au FMI, tandis qu’Eva Halasz, une Hongroise immigrée devient un génie de l’informatique. Sans compter Alison, militante antimondialisation, écologiste terroriste et sœur de Jennifer, et la fille d’Irina, Oksanna, adolescente dérangée, chanteuse suicidaire, qui s’évade parmi les poèmes d’Akhmatova[2] avant d’être assassinée. Tout ce petit monde anime et reflète les tensions et les évolutions de notre planète pendant la fin du XX° siècle. La surenchère militaire effrénée entre les deux grandes puissances, la mondialisation capitaliste, les soubresauts d’un tiers-monde corrompu (du Zaïre au Mexique), les découvertes scientifiques, de l’industrie pharmaceutique au génome humain, tout est brossé à la faveur de ces femmes allégoriques.
Selon une recette éprouvée, le narrateur alterne le récit des destinées individuelles pour faire le portrait d’une vaste époque de transition. Elles sont à New-York, Moscou, en Palestine ; partout, comme dans un show trépidant d’informations, où bouge le sang de l’Histoire, qu’il s’agisse de la vie, du progrès scientifique et économique, et de la mort. Volpi ne semble pas regretter la faillite des utopies communistes, mais peut-être son inquiétude, à la limite du catastrophisme, est-elle excessive lorsqu’il dépeint tant de démons : tyrannies diverses, course aux profits, manipulations génétiques et bactériologiques. Certes, le romancier peut être un avertisseur, mais à la condition de garder conscience du fait qu’il est plus facile de faire frémir ses lecteurs avec les spectres de la peur qu’avec la lucidité éclairée de la raison. L’avenir n’est pas que « cendres », n’oublions pas l’amélioration des conditions de vie et de démocratie d’une bonne partie du monde…
Même si, décantant une documentation impressionnante, Volpi est d’un didactisme un peu froid, on lui accordera une grande puissance d’évocation historique. A moins de regretter que lui et sa génération du Crack, en refusant le réalisme magique de leurs aînés, aient perdu un élan qui aurait pu donner à ce beau et sérieux roman à la construction un brin artificielle une autre dimension : celle de la liberté romanesque, de la fantaisie poétique.
Nombre de biographies et d’autobiographies, comme il se doit, commencent par la naissance. Lors de l’Examen de mon père, Jorge Volpi, lui, commence par la mort, quoique ce soit également la naissance d’un livre. Décès, cendres et « urne d’albâtre » précèdent le récit des derniers mois et jours de déchéance du père au cours du premier chapitre ou « Leçon 1 » : « Le corps ou Des obsèques ». Car ce sont, selon le sous-titre, « dix leçons d’anatomies comparées », en un livre dont la structure est à elle-seule une réussite. Elle nous conduit d’organe en organe, depuis « le cerveau », jusqu’au « foie » ; mais à chaque nouvelle anatomie, en un rappel de l’ancienne théorie des humeurs et de ses quatre tempéraments, le voyage est également temporel et psychologique, de « la vie intérieure » à « la mélancolie ». Cette dernière est non seulement celle terminale du père, mais enfin de la mère, heureusement passagère et due à une hépatite, qui est une infection du foie. Notons à cet égard que l’écrivain a commis un ouvrage intitulé El Temperamento melancolico[3].
Il y a quelque chose d’encyclopédique dans cet ouvrage : ce micro Décaméron est l’encyclopédie d’un homme, autant père que chirurgien, mais aussi des savoirs qui l’entourent, comme, à tout seigneur tout honneur, la chirurgie, dont les maîtres historiques furent au XVI° siècle Ambroise Paré (auquel il consacra une sourcilleuse et enthousiaste étude) et Vésale. Les cadavres sont disséqués, écorchés, dessinés à la Renaissance, puis, en passant par « La leçon d’anatomie » de Rembrandt, soumis en 1995, à la « plastinisation » et exposés, à la lisière de l’art contemporain et de l’éducation médicale. Ainsi l’art paternel s’inscrit dans l’histoire des sciences et des arts.
Il faut alors plonger dans ce cerveau, « cette gélatine de neurones », pour trouver « cette vie intérieure qui se dissipe après la mort ». Le moi est-il une « illusion » du cerveau ? L’intellectuel est un brillant chirurgien, quand son fils, « un cérébral », est d’abord, et pour cette raison même, chahuté, vilipendé par ses camarades : « l’intelligence est toujours seule ». En conséquence, l’introspection règne ici en maîtresse, mais toujours en s’appuyant sur les avancées de la science, concluant par exemple que la mémoire est sans cesse retravaillée, recomposée, ainsi que le fait l’écrivain pour projeter ses fictions. D’où la difficulté de la démarche autobiographique : « Comment écrire cet Examen de mon père alors que j’arrive tout juste à le saisir, que son image glisse comme du sable entre mes doigts, si je biaise mes souvenirs de lui pour les ajuster à mon actuel dessein ? »
La main est celle « Du pouvoir ». Elle est l’occasion de la dextérité chirurgicale paternelle, mais aussi de la direction éducative, et, nonobstant, de la désobéissance des fils : « je suis devenu un athée et un gauchiste », d’où son étude de « ces braises toujours incandescentes du pouvoir analysés par Foucault ». Et l’on n’est pas sûr qu’il s’agisse là de réel libre-arbitre. Il n’en reste pas moins que devenu secrétaire du Procureur général de la ville de Mexico lui permit « d’observer la tension qui régnait au cœur du parti au pouvoir ». On se doute qu’il y a peu de plus belles écoles pour un apprenti romancier. Qui reste persuadé de la nocivité de « l’idéologie néoconservatrice ou néolibérale », thèse que l’auteur de ces modestes lignes critiques ne partage guère, quoiqu’il partage cette profession de foi : « je crois que nous ne pouvons agir autrement qu’en nous opposant à l’idéologie qui nous jugule ».
D’une manière convenue, le cœur est associé aux passions. Notre auteur dresse une histoire de la représentation de cet organe sanglant, palpitant et aimant. Il se sait touché par la nécessaire empathie humaine, au point de devoir répéter une antienne politique qui a fait long feu, quoiqu’avec une légère prudence : « Pour aussi gnangnan que cela puisse paraître, je redirai que le cœur est à gauche. Mais il se pourrait que je me trompe ».
Et même si Jorge Volpi nous parle avec toujours autant de talent de « L’œil ou Des vigilants », des « jambes ou Des marcheurs », de « L’oreille ou De l’harmonie », ou de « La « peau ou des autres », c’est au pied du mur que l’on attend le maçon biographique et autobiographique : là se dressent « Les parties génitales ou Du secret ». Que le lecteur est donc voyeur ! Bien que d’une pudeur victorienne, le père cachait Justine de Sade et Histoire d’O. Pendant ce temps, une autorité religieuse bien intentionnée apprenait à l’enfant que se masturber était tuer « une vie en naissance » ; ce qui lui permit, plus tard, en un juste retournement des choses, de quitter toute religion. Voilà un chapitre qui donne l’occasion à son auteur de défendre le mariage pour tous, contre tous ceux qui font profession d’« exiger que l’on prive de droits d’autres citoyens ». Et de dénoncer les harcèlements et viols commis par des religieux mexicains dont l’influence voguait jusqu’au Vatican, dans un Mexique « sous une double dépendance : la drogue et l’abus sexuel de jeunes garçons et d’adolescents »… C’est avec ténacité qu’il se scandalise des interdits qui tendent à faire « croire que la contemplation de la nudité puisse être pernicieuse ». Loin d’enfoncer des portes ouvertes, l’écrivain moraliste reste d’une pertinente actualité, si l’on pense aux ridicules censures de Facebook et, sur un autre versant des religions, aux voiles jetés sur la féminité, auxquels il ne manque pas de faire, quoique brièvement, allusion.
Ainsi de nombreuses strates culturelles et sociales occupent la mémoire et l’action, du chirurgien, depuis les praticiens et les artistes de la dissection, comme de l’écrivain, dont le travail de dissection s’intéresse à ce qu’en d’autres temps l’on aurait appelé l’âme, cet immatériel conglomérat qui fait notre personnalité propre. De plus, cet essai autobiographique et d’histoire des sciences, voire d’histoire littéraire et philosophique tant les allusions aux lectures de l’écrivain sont nombreuses, d’un genre heureusement hybride, est judicieusement illustré de gravures anatomiques anciennes en noir et blanc.
L’autopsie physique et mentale de Jorge Volpi peut se lire en trois niveaux : le père, le fils et le Mexique en son entier, « inépuisable exhibition de cadavres », « corps et morceaux de corps exposés dans les rues ». Car le corps du pays est en voie d’agonie politique, dévoré par le socialisme, et criminelle, achevé par les conflits liés à la drogue, tel que le voient d’une manière plus dangereusement romanesque Carlos Fuentes dans La Volonté et la fortune[4] ou Roberto Bolano dans 2666[5]. En effet la vie d’adulte de son père « s’est déroulée entre le massacre de Tlatelolco - celui des étudiants abattus par les forces armées, en 1968, en plein Mexico, sur la Plaza de las Tres Culturas - et les désastres de la guerre contre les narcotraficants qui tourmentèrent sa vieillesse, en passant par la succession ininterrompue des crises politiques et économiques ». Prenant une indubitable ampleur, l’écriture devient une « autopsie de cette nation de menaces et de cadavres ».
Outre que ce triptyque, père, fils et Mexique, est une variante sécularisé de la Sainte Trinité, il montre combien nous sommes faits, autant que d’une machinerie organique et neuronale, d’un univers historique, scientifique et culturel. Reste à se désolidariser, comme il le réclame, d’une culture étroitement nationaliste, venin qui n’affecte pas que le Mexique.
« Ce livre est la continuation de mon combat contre mon père », confie Jorge Volpi, pointant « son intransigeance morale ; son catholicisme ; son conservatisme ». Le memento mori se double d’un règlement de compte, voire du meurtre symbolique du père, au service d’une accession à la liberté de son moi, même s’il est bien entendu déterminé par sa biochimie. Néanmoins, l’hommage filial, non sans tendresse, reste sans cesse palpable : « « je suppose que j’écris des livres parce que j’aspire à prolonger son engouement pour la narration »…
Le cosmopolite Jorge Volpi se fit remarquer par un vaste roman qui aurait pu être écrit par un américain ou un allemand érudit tant en histoire contemporaine qu’en physique : A la recherche de Klingsor[6]. Il y brassait l’épopée nazie à l’occasion d’une quête acharnée du responsable secret du projet atomique hitlérien par les alliés. On pense à d’autres fresques romanesques voisines comme celle de l’américain Vollmann dans Central Europe[7]. Fidèle à son tropisme géopolitique, Le Temps des cendres ne dément pas cette ambition romanesque grimpée sur l’escabeau de l’histoire et de la philosophie politique, où s’acharnent et tombent héros et anti-héros. Essayiste et romancier abondant, Jorge Volpi céda aux moutons de Panurge en écrivant un Contre Trump[8]. Sans nul doute, il y a quelque chose de plus authentique dans la démarche inaugurée par Examen de mon père. La littérature n’étant pas faite pour seulement briller comme un nouveau Tolstoï au sommet de la guerre et de la paix, il convient également de lire et de projeter vers son lecteur un cerveau réalisé, tant sous forme de corps que de livre. Ainsi faut-il souhaiter que soit bientôt traduit son essai Leer la mente[9], sous-titré « le cerveau et l’art de la fiction ».
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Vieillescazes,
Amsterdam, 2021, 576 p, 28 €.
La terre d’Utopie ne serait-elle qu’une plaine roussâtre, rocheuse et stérile, sur une vieille planète Mars sans air ? En d’autres termes, l’utopie ne débouche-t-elle que sur la dystopie ?Pourtant, depuis Thomas More, en 1516, on eut plaisir à l’imaginer comme une île prospère et fleurie par la communauté des hommes sur laquelle veille un sage gouvernement. Imaginer une utopie, la rêver, est une constante atavique et récurrente de l’humanité, au point de tenter pallier son seul fantasme en postulant une utopie concrète et atteignable, comme le montre la délectable compilation du Voyage en utopies par Alberto Manguel. Qui doit être complété par l’essai de Thierry Paquot, titré Utopie et utopistes, à l’occasion duquel l’on doit se demander s’il s’agit de cité radieuse ou de caserne du totalitarisme. Le dernier en date de nos philosophes, quoique certainement pas l’ultime au regard de l’avenir, se nomme Aymeric Caron. Fort ambitieux, son Utopia XXI ne prétend rien moins que d’effectuer une « mise à jour » de l’Utopia de Thomas More, quitte à en amplifier la dimension totalitaire. Reste qu’une indéfectible persistance de la pensée utopique irrigue l’humanité, comme en témoigne le copieux essai de Fredric Jameson : Archéologies du futur, dont le titre joliment paradoxal cache à la fois un entêtement communiste et de riches perspectives science-fictionnelles.
Si l’on excepte l’utopie platonicienne de la République, dans laquelle « nul bien ne sera la propriété privée d’aucun d’entre eux », c’est-à-dire des seuls « gardiens » qui « vivent en communauté[1] », l’utopie nait en 1516 sous la plume de Thomas More : cette île abrite un gouvernement idéal, où le travail est obligatoire, où les richesses sont égales et en commun, donc sans propriété privée ; quoique, devant l’exposé de Raphaël, Thomas More doute fortement des capacités de chacun à fournir un réel travail s’il n’en tire pas un bénéfice personnel. L’on devine qu’individualisme et liberté sont là des vains mots.
Cinq siècles plus tard, Alberto Manguel fait justement de cette Utopia le point nodal et germinatif de son Voyage en utopie, au cours de vingt grands textes, jusqu’au Nutopia de John Lennon et Yoko Onno en 1973. Les uns sont fort connus, restant des indispensables de nos bibliothèques de l’imaginaire politique, les autres sont des découvertes. Même si les résumés et commentaires perspicaces d’Alberto Manguel mériteraient d’être complétés par quelques pages des ouvrages évoqués (mais il faudrait voguer du côté de son anthologie des Voyages imaginaires[2]), voici un ouvrage somptueux, élégamment mis en page, généreusement illustré par les gravures anciennes venus de ces livres parfois rares. En ces pages, « L’Atlantide de Platon inaugure une merveilleuse géographie imaginaire ». Âge d’or, cité d’argent, Lilliput, voire Poudlard, sont à la lisière de l’en-deçà temporel et de l’ailleurs géographique, toujours introuvables, des cosa mentale, des lieux de nulle part : u-topos.
Outre l’absence remarquable de Marx, quoiqu’il n’eût pas réellement dressé de portrait d’un lieu imaginaire où son communisme prendrait ses assises, dans la mesure où il destiné à occuper l’Europe et au-delà, l’on peut s’étonner qu’Alberto Manguel oublie Erewhon[3](1871) de l’Anglais Samuel Butler, qui présente au-delà des montagnes néo-zélandaises la cité des dix tribus perdus d’Israël, apparemment heureuse, quoique étrangement tyrannique.
Au-delà de Thomas More, et parmi ces mondes qui prétendent souvent cultiver la raison, comme la Nouvelle Atlantide de Francis Bacon (1627) construite autour d’une bibliothèque, l’on trouve cependant un Nouveau monde amoureux fondé sur la liberté sexuelle par Charles Fourier en 1816, une cité ouvrière nommée « Familistère » par André Godin, en 1871, une utopie féminine, Herland, par Charlotte Perkins Gillman[4], en 1915.
Mais de Thomas More à Karl Marx, qu’Alberto Manguel omet à dessein au profit de l’Icarie d’Etienne Cabet, en 1842, en passant Tommaso Campanelle et sa Cité du soleil, en 1623, et par Restif de la Bretonne et sa Découverte australe, en 1781, la dimension communautaire de l’utopie se dément rarement. De même que la révocation de la propriété privée et de l’individualisme, comme chez Robert Owen, en 1837. Seule l’abbaye de Thélème de François Rabelais, en son Gargantua de 1534, semble privilégier la liberté : « Fay ce que vouldras ».
Superbe, l’album d’Alberto Manguel trouve son indispensable complément dans l’essai de Thierry Paquot titré Utopies et utopistes. Il est construit de manière plus thématique qu’historique. Comme de juste, il inaugure son étude avec Thomas More et son « pays du bonheur ». Il s’attache ensuite à montrer combien ce modèle a nourri philosophes et écrivains, combien il est « la matrice des utopies ». Non sans nuancer ce dernier propos en revenant à La République de Platon. Le couple travail et loisir fait l’objet d’une attention prépondérante chez nos utopistes, de façon d’une part à éviter l’aliénation et d’autre part à développer l’individu dans ses plaisirs et ses études. Pour ce faire, si la science et l’industrie sont libératrices, il n’est pas certain que la liberté individuelle y gagne, entre « autonomie et collectivisme ». Autres préoccupations obsessionnelles, éducation, famille et sexualité font l’objet de chastes directions ou de permissivité selon les auteurs. Evidemment, l’utopie étant une vue de l’esprit, elle devra être visible dans l’espace, d’où l’importance considérable du projet architectural. Cité idéale ou radieuse, village communautaire ou prison dorée, elle devient avec Charles Fourrier « familistère » et « phalanstère » : il faut créer un vocabulaire adéquat qui en sera le reflet. Enfin il s’agit de dessiner les liens qui unissent utopie, fantastique, merveilleux et uchronie.
Mais, comme le prouve l’essai d’Aymeric Caron, il n’est pas certain qu’il y ait « désaffection des utopies ». Les régimes totalitaires du XX° siècle, les tyrannies théocratiques et les romans anti-utopiques de Zamiatine, Huxley et Orwell n’ont visiblement pas servi de leçon. Reste à trouver ce qui dans l’utopie permet d’échapper aux absolutismes, aux monopoles, aux collectivismes. Ainsi conclut Thierry Paquot : « L’utopie revient alors à rêver un avenir qui échappe aux puissantes forces de la globalisation du productivisme épaulées par celles du big data et du tout numérique ». Il est à craindre ce faisant que c’est trop facilement oublier la force des idéologies, y compris de celle de la décroissance…
Réveillant de beaux endormis, des auteurs oubliés, l’essayiste informé nous invite à la découverte de Francis Bacon, Fénelon, Denis Diderot, Sébastien Mercier, Robert Owen, Saint-Simon, Charles Fourier, Edward Bellamy, William Morris, pour citer les principaux. Indubitablement, avec Utopies et utopistes, Thierry Paquot fait office de pédagogue en ce manuel qui couvre un large spectre, mot à lire dans ses deux sens : il va du songe iréniste au cauchemar totalitaire, en passant par une rationalité soumise à caution.
Souvenons-nous que Thomas More, écrivant son Utopia en 1516, avait confié le soin de brosser le tableau du bonheur politique au personnage de Raphaël. Vie en commun, vêtements uniformes, travail et loisirs studieux, éducation gratuite pour hommes et femmes, quoique ces dernières soient soumises à leurs maris selon le vœu de Saint-Paul, esclaves seulement pris sur des assaillants pour exécuter les tâches pénibles et sordides, tout parait raisonnable et heureux. À moins que le ver soit dans le fruit. Car Thomas More lui-même objecte enfin : « le pays où l’on établirait la communauté des biens, serait le plus misérable de tous les pays. En effet, comment y fournir aux besoins de la consommation ? Tout le monde y fuira le travail et se reposera du soin de son existence sur l’industrie d’autrui[5] ». Cette définition sans fard du socialisme a le mérite de montrer que Thomas More, loin d’être l’absolu thuriféraire de son Utopie, garde jusqu’à la conclusion son scepticisme : s’il « confesse aisément qu’il y chez les Utopiens une foule de choses que je souhaiterais voir établies dans nos cité », il ne peut « consentir à tout ce qui a été dit par cet homme », en particulier cette « communauté de vie et de biens[6] ».
Il ne semble pas qu’Aymeric Caron, qui se prétend pourtant bien au fait de son modèle, au point d’en emprunter la carte en sa couverture d’Utopia XXI, tienne compte de cette prémisse autocritique du fondateur de l’utopie. Serons-nous aussi bienveillants que lors de son utopie animale et antispéciste[7], en abordant son utopie politique, Utopia XXI ? Car comme dans Antispéciste, où il s’en prend au « consentement à l’inégalité » et au « néolibéralisme », il fait preuve d’une connaissance non négligeable, mais pour le moins biaisée du libéralisme économique et des penseurs libéraux[8]. Car en affirmant que « l’économie libérale ne libère pas », que « le communisme a échoué, le libéralisme également », il méconnait combien nos sociétés et nos libertés sont redevables du libéralisme, politique et économique, qui fait tant défaut aux pays opprimés par les tyrannies politiques et religieuses, par l’absence de droit de propriété et de liberté d’entreprendre.
« Il sera une fois un monde nommé Utopie qui aura pour priorités le bonheur de chacun et la progression morale de l’humanité ». Nul ne peut s’empêcher de souscrire à ce but ; reste à s’accorder sur les moyens et les conditions du bonheur sans omettre les entendus de cette morale. « Les postes de pouvoir seront attribués à des citoyens désintéressés », « un permis de voter sera instauré » ; car il faut « avoir vérifié au préalable la capacité de chacun à émettre un avis pertinent » ! Certes le vote n’est guère un garant de démocratie libérale et éclairée, et les votants loin d’être réellement informés des tenants et des aboutissants d’une vaste question politique, mais pire est cette décision de n’admettre auprès des urnes que ceux bravement nantis d’une pensée politiquement correcte et identique à la doxa. Totalitarisme, vous dis-je !
Rêvons encore : « Le gouvernement sera le garant de la liberté maximale pour chacun », « libres de devenir qui nous sommes, de ne plus subir la loi d’un supérieur incompétent et vicieux »… Si un tel objectif, plus que respectable, doit être poursuivi, c’est hélas méconnaître la nature humaine qui n’est pas meilleure chez les opprimés que chez les oppresseurs.
Il y a quelque chose du libéralisme politique en cette Utopia XXI, par exemple la proposition de souhaiter le moins de lois possibles, mais rien du libéralisme économique, plutôt son contraire. Si la « propriété privée lucrative » est interdite, voici la prémisse d’une absence de liberté de pensée et d’expression, puisque l’on ne peut la développer comme on l’entend, hors d’un « communisme » apparemment raisonnable, informé et omniscient qui gère la distribution des logements, les hôpitaux… Même si Aymeric Caron prend le soin de se distinguer du communisme soviétique, l’on reste méfiant devant son enthousiasme social. En effet il faut craindre un monde où « la publicité commerciale est interdite », où « l’activité économique est planifiée [et] dépend entièrement du gouvernement », même si une « activité économique libre » peut subsister sur un « marché secondaire », ô contradiction, ô retour de la Nouvelle Politique Economique de Lénine, ô boulgui-boulga !
Il est question de famille et de mariage, plus libres, mais aussi d’écologie intégrale, où arguer du « terrorisme » de Monsanto, de son agent orange (certes tueur pendant la guerre du Vietnam), de ses herbicides au glyphosate et de ses OGM, ce qui sent le relativisme scientifique et pèse ridiculement devant la réalité du terrorisme de l’Islam, ici minimisé à la limite du négationnisme, alors qu’il s’agit là d’une intention avérée de tuer. On n’échappera pas aux lourdes diatribes anti-Trump[9], à la haine des « marchés », à l’hyperbole abjecte qui fait du néolibérarisme « un totalitarisme », alors qu’il a le culot éhonté d’affirmer que l’économiste et philosophe libéral Hayek aurait cautionné sa thèse burlesque…
Dans un panier de fruits enchanteurs aux quinze heures de travail par semaine, se cachent les serpents : « la spéculation sera interdite », « dominera le principe de la collaboration, à savoir un échange équilibré entre partenaires ». Qui décidera de cet équilibre, quid de celui à qui répugne la collaboration, pourquoi interdire une spéculation intellectuelle et financière qui permet d’investir, y compris individuellement, vers le plus judicieux et le plus rentable ? « Prospérité sans croissance » (autrement dit sans innovations), « économie collaborative », donc sans individualisme, donc sans liberté !
Certes, notre essayiste politique a lu, outre Thomas More, George Orwell et Hannah Arendt, Locke, Montesquieu et Adam Smith, mais que penser d’une telle mesure : « un gouvernement mondial sera mis en place » ? C’est placer tous ses œufs dans un même panier, supposer que la perfection est une et humaine, préparer le totalitarisme au dépens d’autres contrées où expérimenter d’autres voies…
« La propriété privée sera restreinte », « l’argent sera utilisé en priorité pour des causes humanitaires »… Ignore-t-on ainsi que la source de l’impôt se tarissant faute d’activité économique libre justement récompensée, cette redistribution humanitaire contribuera à l’égalité dans la pauvreté, comme il fut d’usage dans les pays communistes, et comme il n’est pas si loin d’apparaitre en France… Ce qui est contradictoire avec le « chacun pourra choisir l’utilisation de ses impôts », d’autant qu’ « un revenu universel et un salaire minimum seront instaurés »
« Les menteurs seront bannis du débat public », quoiqu’en terme de vérité morale, voire de vérité scientifique, le mensonge devienne en un tel régime le masque de la contradiction et de la pensée hétérodoxe… Sans oublier qu’un « gouvernement des experts » n’empêcherait en rien l’erreur, l’idéologie et la tyrannie aux soins d’un Léviathan prétendument bienveillant, cependant bien coûteux et étouffant.
Piochons une ou deux bêtises parmi cent. Un salaire universel de 2000 euros par mois, mais limité à 10 000 ; on devine la tyrannie et l’inefficacité économique d’une morale fondée sur une justice sociale et une relative égalité qui ne tienne pas compte des potentialités aussi bien paresseuses que laborieuses et créatrices des individus. Ou « l’ère du plein-emploi est définitivement derrière nous. Nous venons d’entrer dans l’ère du vide emploi ». Certes si l’on évite de regarder les réussites de notre proche voisin la Suisse, et de bien d’autres !
Ainsi l’on se fatiguerait inutilement à relever et débouter les incohérences et les contre-vérités de notre utopiste échevelé, sur la fraternité obligatoire, sur la religion des terroristes « qui sont de parfaits ignares en matière religieuse », alors qu’ils appliquent le message génocidaire du Coran, sur « le combat pour la laïcité » qui est « chasse aux différences » ! Passons sur « le quotient de bonheur [qui] remplacera la croissance et le PIB » (on imagine les difficultés de la définition), craignons les principes selon lequel « les naissances seront limitées », ou « la richesse de chaque citoyen sera plafonnée ». Malgré la priorité donnée « à l’éducation et à l’information », pourra-t-on lire et débattre les auteurs et les citoyens aux pensées contraires ? Qu’en sera-t-il alors de cette « désobéissance civile » empruntée à Thoreau et vantée par notre puéril utopiste ?
Si l’utopie animale d’Aymeric Caron n’est au nom du welfarism pas tout à fait inatteignable, quoique un brin négatrice de la chaine alimentaire qui fait des animaux des prédateurs les uns des autres, empêchant totalement l’homme de devoir s’en déprendre, son « Utopia XXI » politique et sociale à la composition brinquebalante, est rapidement aussi brunâtre qu’une plaine martienne, même nantie des lettres d’or d’« Utopia ». Thomas More, fondateur du genre, était moins naïf et plus rigoureux dans sa composition, tout en affectant la même rigueur à ses Utopiens, et surtout plus critique de son système. Il est vrai que toute utopie est un rêve qui ne sera cru que par ceux qui voudront bien être abusés. Aussi il est à craindre que notre utopiste de l’aube du XXI° siècle n’aura guère, selon son vœu pieux, « réhabilité l’utopie ». Malgré ses imperfections nombreuses, la démocratie libérale est encore ce qui permet et promet avec plus de sérieux et de bonheur un réel ferment de libertés.
Pourtant l’on continue à croire en l’utopie. Peut-être est-elle nécessaire, comme le rêve, le désir, peut-être est-elle l’espace d’imaginaire inaliénable pour ceux qu’aucun temps et a fortiori notre temps ne satisfont pas. C’est la position de l’Américain Fredric Jameson, qui s’est déjà signalé par une somme sur le postmodernisme[10]. Avec Archéologies du futur, il creuse le filon de son rejet du capitalisme, coupable, forcément coupable des crises que nous traversons, et récuse l’association de l’utopie avec le totalitarisme. La foi entêtée envers l’idéal d’un communisme qui n’a existé que dans les rêves est indéfectiblement pérenne, alors que le Manifeste de Karl Marx s’achève sur des propositions totalitaires[11]. De plus l’essayiste prétend que le capitalisme « défait inlassablement toutes les avancées sociales », alors que, même s’il ne faut pas nier un rôle positif des organisations syndicales, c’est ce capitalisme, surtout s’il est libéral, qui les a permises. Comme le besoin de transcendance, celui d’utopie est une constante de l’esprit humain, tant il s’agit de caresser le rêve ou d’être fouaillé par la libido dominandi, cette nécessité de dominer autrui, soit la pulsion totalitaire.
Fredric Jameson n’ignore ni Thomas More, ni « le principe d’espérance » de Marc Bloch, non sans esprit philosophique et critique. En un mot la culture utopique déployée dans tout son fort ouvrage est considérable, nanti de force citations et notes, même si l’argumentation semble parfois sinueuse, erratique. Sans cesse la glu du socialisme et du collectivisme, du communisme le plus radical et farouchement opposé à la propriété privée, à la suite de Tchernychevski et de Lénine[12], imprègne de manière obsessionnelle son discours.
Il y a cependant dans l’ouvrage ambitieux de Fredric Jameson d’originales perspectives science-fictionnelles qu’il ne faudrait pas écarter d’un revers de main. Les utopies de William Morris, proche du luddisme, les « écotopies » d’Ernst Callenbach et d’Ursula Le Guin, nettement moins dystopiques, jalonnent sa pensée, puisqu’il a bien compris l’apport de la science-fiction à la problématique utopiste. Une foule de rapprochements étonnants émaille la réflexion de l’essayiste, comme lorsqu’il assimile « l’élan utopique » à des « satisfactions esthétiques », telle celle d’Odette Swann, chez Marcel Proust, dont les robes recèlent des détails exquis.
L’essayiste revisitant en connaisseur les classiques de la science-fiction, tels Philip K. Dick, Brian Aldiss ou Van Vogt (mais il y manque un index), il nous fait heureusement découvrir des sommes moins usitées, telle cette trilogie de Kim Stanley Robinson, Red Mars, Green Mars, Blue Mars[13] (aux couleurs politiquement symboliques) dans laquelle la terraformation de la planète s’accompagne d’une ossature historique et politique, au service d’une « communauté biotique », dont la première présidente et ingénieure porte le nom de « Chernechevsky, rappelant l’inspirateur russe du bolchevisme le plus violent et totalitaire, et où ne manquent pas les dissidents. Cette « postcolonialité » anticapitaliste est fort loin de « l’universalité marchande qui imprègne les Etats-Unis ». Nous serons cependant touchés, comme Fredric Jameson, par « sa capacité à imaginer des œuvres d’art proprement utopiques », telle la ville de « Médusa » ou « l’Eolie », construite à « Noctus Labyrinthus », dont la musicalité est quasi-aléatoire.
Si l’utopie a un lointain passé splendide et illusoire, un passé plus proche dont le basculement dans la dystopie ne fait plus de doute, son présent et son avenir restent attachés à une perspective tyrannique, désirée, consentie par leurs propagandistes pour lesquels la propriété privée et le libéralisme sont des épouvantails honnis. À moins que de douces utopies, comme celle d’Ecotopia d’Ernst Callenbach[14] puissent nous laisser espérer l’accord de l’humanité, de la science et de la nature, sans attenter, espérons-le, à la liberté.
Aharon Appelfeld : Des Jours d’une stupéfiante clarté,
traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, L’Olivier, 2018, 272 p, 20,50 €.
Aharon Appelfeld : Histoire d’une vie, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti,
L’Olivier, 2004 ; Points, 224 p, 6,50 €.
Aharon Appelfeld : Mon père et ma mère,
traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, L’Olivier, 2020, 304 p, 22 €.
Hannah Arendt fit scandale lorsque dans Eichmann à Jérusalem[1]elle fit remarquer la passivité, « l’humble soumission », des Juifs dans les ghettos face à la volonté génocidaire nazie. Ainsi, on a « attesté de la coopération entre les dirigeants nazis et les autorités juives », pire, « les Juifs avaient dégénéré au point d’aller à la mort comme des moutons à l’abattoir[2] ». L’on sait toutefois que des actes de résistance désespérés furent menés. Ainsi, parmi les marges de l’Ukraine, l’écrivain hébreu Aharon Appelfeld met en relief les actions héroïques au dénouement heureux d’une poignée de Partisans, lors les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale. Puis, lors de la libération des quelques Juifs survivants, il va jusqu’à ouvrir une soudaine fenêtre sur Des Jours d’une stupéfiante clarté. Tout cela, bien sûr, dans une évidente cohérence avec son œuvre fondatrice : Histoire d’une vie. Car chez lui, face aux ruines de l'Histoire, tout est résistance biblique et humaniste.
L’adolescent Edmund, dix-sept ans, enserre son récit parmi les plaines, « dans le pays de l’eau », puis sur une cime montagneuse des Carpates où se réfugient une poignée de jeunes hommes, qui trouvent un gite précaire dans des bunkers et sous des tentes. Se cacher, se nourrir, se soigner, progresser, attaquer soudain : tel est le quotidien de ces « Partisans », d’abord échappés du ghetto. Selon Kamil, le commandant, la mission est claire : « nous devons faire dérailler les trains qui conduisent les Juifs vers les camps […] chaque Juif arraché aux griffes de ces prédateurs sera une fête ». Ils parviendront en effet à « sauver une poignée de gens précieuse ». Ponctué d’escarmouches, de combats parfois meurtriers, harcelés qu’ils sont par les Allemands et des Ukrainiens qui collaborent avec ces derniers, le récit emprunte sans pathos ni grandiloquence, une discrète mais nécessaire tonalité épique.
Parmi ces partisans, les uns sont comme Karl, « un vrai croyant communiste » bardé d’illusions, les autres sont membres des Jeunesses sionistes. Outre les engagements religieux et politiques, les questions éthiques pullulent. Est-il juste de voler sa nourriture aux paysans ? Faut-il dire la vérité sur les camps à un enfant ? « Nous voulons nous transformer et changer le monde qui nous entoure », plaident-ils au milieu d’une Europe prise en tenaille par les Allemands et les Soviétiques, ces derniers apparaissant cependant comme des forces salvatrices. Il est alors évident que la « cime » où les partisans soignent les rescapés prélevés aux trains de la mort est une cime morale, qui « a élargi [leur] conscience », où règnent l’amour et la bonté, où l’on peut « produire du Bien et de la beauté » ; ce malgré le médecin enlevé qui rechigne à la tâche, malgré cet officier nazi agonisant qui a obéi à la banalité du mal[3], malgré les morts sous les obus allemands…
Sans omettre celui de leur famille, ces ex-lycéens ou étudiants souffrent d’un réel manque : « Livres, livres, où êtes-vous ? Avez-vous seulement existé ? » Aussi la découverte de nombreux volumes, Bibles, mais aussi Crime et châtiment de Dostoïevski, qu’il faut lire « comme on lit un texte sacré », les poèmes de Rilke ou Heine, dans une maison dévastée, est-elle fêtée. Martin Buber est soudain le « guide des égarés de notre génération », car le peuple du Livre sait que « vivre privé de livres équivaut à une mutilation ». Une réelle élévation intellectuelle et spirituelle se fait jour, au point que Stefan Zweig paraisse maintenant « candide » à l’un des partisans. Il y n’y a pas en effet de civilisation sans haute culture ouverte.
Le récit des Partisans est tendu, maîtrisé, haletant, semé de péripéties guerrières et d’aventure, en un documentaire historique vivant. Serein cependant, car la certitude d’une cause juste soutient ces jeunes héros. Cependant, l’intérêt serait moindre si ne s’y incrustait le substrat biblique. La foi en effet soutient nos personnages, mais pas un instant comme un délire fanatique : « Nous allons conserver un visage humain, et nous ne laisserons pas le Mal nous défigurer ». En toute logique, l’on n’a pas « de grief contre Dieu qui ne fait pas régner la justice en ce monde, mais contre les hommes qui ne méritent pas le qualificatif d’hommes ». Une mission sacrée s’impose alors : « Nous avons été témoins de la révélation du Mal, et Dieu nous a choisi pour prendre la tête du combat contre lui ». Religieux, athées ou agnostiques lecteurs, nous savons aujourd’hui encore le poids de vérité d’une telle profession de foi.
Peut-être est-il le personnage principal : Edmund pense à ses parents disparus, rêve encore d’Anastasia, son amour perdu qui n’était pas Juive, tout en parcourant les étapes de l’initiation qui fait de lui un combattant aguerri. Entre souvenirs familiaux et mémoire juive, entre combats et lecture, entre chronique et dimension mythique, Les Partisans, roman d’éducation en des temps troublés, agit comme un philtre de force et de charité. À moins qu’il faille lire ce récit comme une autre parabole, celle de la résistance d’Israël devant l’oppression arabe…
Pour le rare rescapé des camps nazis, le temps du retour est enfin venu. Plutôt que de suivre ses camarades, le jeune Théo décide de partir seul, à pieds, pour rejoindre sa maison. La modeste odyssée prend rapidement les couleurs d’une découverte des paysages de l’Europe centrale, autant que, là encore, d’un roman d’initiation. Il s’agit, après la noirceur et la famine d’une longue captivité à l’ombre de la mort omniprésente, de Jours d’une stupéfiante clarté.
Des figures hantent notre adolescent. Outre les déportés fantomatiques qui rôdent, ceux qui, en une justice plus ou moins raisonnée, châtient les « collabos » pitoyables, d’autres plus lumineuses l’apaisent : le souvenir de sa mère, splendide et pleine de vie, amoureuse de Bach, des icônes et du luxe, cependant capricieuse, dépensière et pleine d’ « intranquillité » ; et de son père, libraire bientôt ruiné, qu’à l’occasion de sa rencontre avec Madeleine qui l’a connu, il peut redécouvrir, et comprendre. Parmi son lent voyage erratique, il se charge de recueillir dans une cabane à soldats, puis soigner, Madeleine avec compassion. Il croise les affres et la bonté d’anonymes, d’infirmières, qui sont comme des figures maternelles dévouées et idéalisées : car « nous sommes le peu qui reste d’une multitude »…
Au cours du récit sans cesse empreint d’humanité, l’écriture limpide sait éclairer avec ses nuances « dénuées de pathos » autant l’horreur passée du « peuple supplicié » que les clartés des souvenirs et celles nouvelles -et lumineusement bibliques- des espaces de la liberté et de l’entraide ; ce sont « de beaux jours et des visions qui nous réchauffent le cœur ».
Mais en ce récit apparemment évident comme une parabole, en ses ombres et ses lumières errantes d’une société en voie de reconstruction, la dimension symbolique affleure, s’impose. La mère disparue de Théo, littéralement amoureuse des icônes et de la musique de Jean-Sébastien Bach, quoique juive, est la vaine allégorie d’une acculturation dramatique, d’une impossible accession à la culture judéo-chrétienne, que l’assignation à une infâme judéité par le nazisme allemand rend inaccessible, impensable. Probablement d’ailleurs elle ne reviendra pas de quelque camp que ce soit, comme permet de le deviner la fin ouverte. Enfin, le récit nous laisse dans l’ignorance de ce que Théo, au prénom signifiant, trouvera en revenant dans sa maison familiale. Probablement personne, le condamnant à inventer sa solitude ; ou, comme Aharon Appelfeld lui-même, à émigrer vers Israël, où se construire dans une nouvelle communauté, apprendre une nouvelle langue, l’hébreu, et bientôt défendre ce pays qui devient intimement le sien. L’histoire de Théo, publiée en 2014 en Israël, plus fictionnelle que le récit fondateur de l’écrivain, n’en est pas une redite superflue, mais une variation riche de pertes, d’espoirs et d’hommages.
Dans Histoire d’une vie, son œuvre autobiographique emblématique, il racontait avec effroi et finesse son enfance à l’abrupte croisée du totalitarisme nazi. D’abord son internement dans le ghetto, enfin un camp de travail à la frontière ukrainienne, avec son père, à la frontière ukrainienne ; mais aussi sa fuite, à l’âge de dix ans, parmi les forêts sombres où il vit une éprouvante errance. Providentiels, des paysans le recueillent. À douze ans, à l’occasion du crépuscule des dieux nazis, sa décision de quitter l’Europe pour rejoindre la Palestine est indéfectible. Là encore se déroule un voyage, parmi le tohu-bohu des camps de rescapés, sur le bateau qui fait route à travers la Méditerranée : c’est l’occasion de rencontres fugaces, pathétiques, impressionnantes, entre enfants égarés et adultes protecteurs ou crapuleux. La terre promise est celle d’une école d’agriculture, du service militaire…
À l’arrachement géographique répond l’arrachement linguistique. Quand l’allemand et le yiddish sont langues maternelles, il faut à la fois les conserver et les abandonner, comme si sa « mère mourrait une seconde fois », et se propulser dans l’hébreu qui est constitutif de l’identité israélienne. Heureusement, sa formation universitaire se verra irriguée par la rencontre de rayonnants intellectuels comme Martin Buber et Samuel Joseph Agnon.
Mais à l’écrivain en gestation, il fallut un effort, une alchimie, au cœur du processus de remémoration : « La mémoire est fuyante et sélective, elle produit ce qu’elle choisit. [...] La mémoire, tout comme le rêve, saisit dans le flux épais des événements certains détails, parfois si signifiants, les emmagasine et les fait remonter à la surface à un moment précis. Tout comme le rêve, la mémoire tente de donner aux événements une signification ». En effet, il ne s’agit là que partiellement d’une autobiographie, pas toujours chronologique, dans laquelle la judaïté n’est qu’un fantôme, venu de ses grands-parents fort pratiquants, d’une synagogue à l’impressionniste visibilité, et qu’il faudra revivifier au cours de ses études sur la terre biblique.
Aussi, la sélectivité de l’écriture est nécessaire, parfois forcée : « Il y avait des horreurs qu’on détaillait, et d’autres dont personne n’osait parler ». Une éthique, de l’ordre de la rédemption, innerve la réflexion : « Les premiers mots de ma main furent des appels désespérés pour trouver le silence qui m’avait entouré pendant la guerre et pour le faire revenir vers moi. Avec le même sens que celui des aveugles, j’ai compris que dans ce silence était caché mon âme et que, si je parlais à le ressusciter peut-être que la parole juste me reviendrait. » Une telle méditation peut d’ailleurs être pensée comme un écho à l’excavation par l’écriture chez Franz Kafka[4]. Il faut alors dépasser le plat déroulé des faits pour allumer chez son lecteur une vibration qui est celle de la connivence, mais aussi d’une dimension supérieure, presque biblique : « La littérature est un présent brûlant, non au sens journalistique, mais comme une aspiration à transcender le temps en une présence éternelle ».
Le rôle de l’écrivain, à la fois mémoriel et créateur, ne doit cependant pas, pour Aharon Appelfeld, être contraint par quelque interdit, quelque diktat que ce soit : « Ils prétendaient que sur la Shoah, il n’y avait pas lieu de composer des poèmes, d’inventer des histoires, mais qu’il fallait évoquer des faits. Ces remarques qui contenaient une certaine vérité et aussi une dose de méchanceté, me blessaient, même si je savais qu’une longue route m’attendait, et que je n’en étais encore qu’au commencement ». Au-delà de l’injonction d’Adorno, selon laquelle la poésie serait morte à Auschwitz, une réelle liberté narrative -car un récit comme celui Des jours d’une stupéfiante clarté a quelque chose du poème en prose- est en quelque sorte un prélude à une philosophie de la Shoah[5].
Parmi les romans plus ou moins autobiographiques de notre cher Aharon, il y a place autant pour le bruit des civilisations malheureuses que pour la nostalgie familiale. Ainsi, dans Mon père et ma mère, il relate des vacances estivales en Europe centrale. Villégiature heureuse au milieu de personnages curieux, une amatrice de l'avenir dans les lignes de la main, un écrivain plus mondain qu'attaché au travail, une amoureuse, un homme estropié, l'ombre de l'Histoire s'amasse comme de sombres orages, puisque nous sommes en 1938...
L’écrivain juif, né en 1932, vient hélas de décéder. Né comme le poète Paul Celan[6] à Czernowitz, en Bucovine, en 1932, celui qui vécut comme le Hongrois Kertész[7] une partie de son enfance dans les camps nazis, puis réussit à s’en échapper à dix ans, a définitivement été citoyen israélien, enseignant la littérature à l’Université Ben Gourion, non sans regretter avec amertume la vigueur du sionisme ainsi que la haine du monde arabe envers sa nation. Laissant au contraire de Celan derrière lui la langue allemande, Aharon Appelfeld a publié en une longue ascèse lumineuse une douzaine de livres, chez nous presque tous traduits, parmi lesquels La Chambre de Mariana ou Badenheim 1939. Autobiographie, conscience juive et témoignage de l’Histoire universelle nourrissent ses récits et romans. Faut-il penser que Les Partisans, mémoire combattante et de chaleur amicale et spirituelle, est l’un de ses plus beaux livres ? Probablement s’agit-il d’une parabole biblique venue de L’Exode, une nouvelle exode dont si peu de Juif revinrent, dont la « cime » est peut-être une métaphore du mont Sinaï où Moïse reçut les tables de la loi. Voilà qui témoigne d’un peuple élu, non pas seulement par un Dieu qui n’est peut-être que fiction, mais par ses qualités intellectuelles et humaines.
traduit de l’anglais et de l’allemand par Denis-Armand Canal,
Actes Sud, 450 p, 29 €.
Vladimir Jankélévitch : L’Enchantement musical,
Albin Michel, 304 p, 21,50 €.
Les pas du voyageur crissent dans la neige, le vent se glace et tournoie, le ciel se charge de nuées parmi les montagnes. Les solitudes d’un voyage d’hiver empruntent une musicalité sauvage, alors qu’une mélodieuse mélancolie s’empare des Lieder de Schubert. Musique à programme, musique illustrative, acmé de l’émotion poignante, et cependant enchanteresse, tel est Le Voyage d’hiver de Franz Schubert, composé en 1827, un an avant sa mort. Non seulement le ténor Ian Bostridge le chante avec ardeur, mais il nous en offre une bible, sous-titrée « Anatomie d’une obsession ». À moins de préférer le baryton Matthias Goerne, qui, au-delà du seul Voyage d’hiver, chante à merveille tous les lieder de Schubert. D’où un « enchantement musical », dont Vladimir Jankélévitch a tenté inlassablement de nous délivrer les secrets.
Au départ, naît un recueil de poèmes de Wilhelm Müller : Winterreise. Outre ses Griechenlieder, vaste ensemble de majestueux alexandrins célébrant la Grèce antique, le poète, né en 1794 et mort en 1827, publie ses chants dans la revue Urania, douze d’abord, puis dix, enfin douze ; les premiers marqués par la tonalité amoureuse, les autres plus intensément métaphysiques, inlassablement tragiques. Les vingt-quatre chants sont intégralement retenus dans le recueil pianistique et vocal de Franz Schubert. Il n’est pas indifférent de noter que le dernier, « Le joueur de vielle », fait justement allusion à la musique.
Le ténor Ian Bostridge éprouve pour ce Winterreise une passion sans cesse renouvelée, obsessionnelle, ce qu’avoue le sous-titre « Anatomie d’une obsession ». Il le chante avec un entrain, une intensité lyrique et pathétique, des contrastes marqués et remarquables. Curieusement, il officie souvent tête baissée, comme pour en accentuer l’intériorité.
Son livre, modestement intitulé Le Voyage d’hiver de Schubert, n’est pas réellement un essai, mais plus exactement un guide, un compagnon de voyage, en autant d’étapes, de chapitres, que de lieder, dont les textes sont ici reproduits dans l’original allemand et traduits en français. Il s’agit de « situer le morceau dans son contexte historique, mais aussi de trouver des connexions nouvelles et inattendues - à la fois contemporaines et mortes depuis longtemps : littéraires, visuelles, psychologiques, scientifiques et politiques », quoique il ne s’agisse guère d’une analyse strictement musicologique. On peut d’ailleurs regretter à cet égard que le volume offre trop peu de fragments de partitions.
Pourtant, que de plaisir à cette lecture en hivernale contrée romantique ! Plaisir amer que le vagabond tire de son « Gute Nacht », aux croches répétées et angoissantes. Pourquoi, malgré un amour, part-il, par le « chemin enseveli sous la neige » ? Il ne lui reste que des « Larmes gelées », au « Rêve de printemps » succèdent la « Solitude », « Le Matin de tempête », l’« Illusion » et « Les Faux soleils », pour reprendre quelques titres des lieder successifs. À la musique pianistique et vocale ne revient pas seulement l’assignation illustrative, mais la dimension atmosphérique, psychologique et métaphysique.
Le personnage de Müller et de Schubert, ce « poète fugitif », auquel ce dernier s’identifie, n’est pas sans faire penser à Lenz, dont « l’existence est un fardeau inévitable », marchant sans relâche parmi les montagnes, la pluie et la neige dans l’œuvre de Büchner[1]. Un romantisme inquiet, une mélancolie forcenée, une errance philosophique, comme si Dieu était, avant Nietzsche, déjà mort. Car même si Schubert avait composé bien des œuvres religieuses, dont six messes, son lied « Courage » ne chante-t-il pas en ses derniers vers (« un paroxysme d’hystérie au piano ») : « Si nul Dieu ne veut être sur la terre, / Nous sommes nous-mêmes des dieux ».
L’on devine alors la passion du poète pour les héros tragiques de Lord Byron, comme Manfred, ou pour le Saint-Preux de La Nouvelle Héloïse de Rousseau. Faut-il lire la marche harassante et cependant mélodieuse de ce recueil avec le concours d’une autre tragédie, celle de la syphilis de Schubert, diagnostiquée en 1823 ? Ce qui signifierait un adieu à l’amour, d’autant que ses ressources insuffisantes lui interdisaient le mariage, lui qui avait aimé sans réciprocité une chanteuse, Thérèse, et une Comtesse, Karoline, voire un adieu à la vie. À moins de penser au moment historique, c’est-à-dire l’abrutissante politique autrichienne qui ne laisse guère place à la liberté ; car au-delà « le lied schubertien a accompagné triomphes et désastres allemands tout au long de la période troublée allant de 1813 à 1945 ».
Si, à une oreille distraite, les sentiments peuvent paraître retenus, voire stylisés par l’art, Ian Bostridge y voit parfois, en particulier dans « Engourdissement », des « cris déchirants », « une pulsion sexuelle évidente, une tempête priapique d’urgence et le désir d’assouvissement mal réprimés ». Pourquoi pas… Cependant interpréter les « Faux soleils » du vingt-troisième lied (qui sont « trois dans le ciel ») comme un phénomène de parhélie au travers des cristaux de glace dans le ciel est nettement plus scientifique.
Le plus triste est sans nul doute le dernier autoportrait du compositeur : ce « joueur de vielle » et « vieillard », sans nul doute proche de la mort, que personne, sauf les chiens qui grognent, ne veut entendre, la vielle pouvant être comprise comme une pitoyable caricature de la lyre du poète… Or, la fascination pour la mort, comme cette « Corneille » qui en est la métaphore, sensible dans nombre de lieder de Schubert (pensons à « La jeune fille et la mort », d’ailleurs repris en un prodigieux quatuor à cordes, et au « Roi des aulnes »), permet peut-être de « faire le lien avec la catastrophe nazie - si conscient que j’ai été de la dégradation morale induite par le culte de Wagner ». Notre interprète a conscience de la qualité « tendancieuse » de l’analyse, quoiqu’elle n’en reste pas moins intellectuellement stimulante. De même, il sait garder ses distances vis-à-vis d’une lecture trop uniment biographique de l’œuvre.
Non loin de l’immense « Wanderer fantasie » pour piano seul, l’art de Schubert est inséparable des tableaux de Caspar-David Friedrich. Le voyageur au dessus de la mer de nuages est celui qui arpente vallées et montagnes, mais aussi l’étranger au monde des hommes, à moins qu’il soit une métaphore de l’impossible unité allemande à cette époque…
Combien un tel recueil a-t-il influencé la musique allemande, voire au-delà, combien a-t-il nourri les écrivains, à l’instar de Thomas Mann ! Car le jeune héros du romancier, « enfant gâté de la vie », chante en sa dernière page le « repos » sous le « Tilleul » du cinquième lied, son lied favori, alors qu’il trébuche dans la boue des tranchées de cette « fête de la mort[2] » qu’est la Première Guerre mondiale. Ce qui n’empêche pas notre essayiste de penser à l’infusion de tilleul qui rencontre la « madeleine » de Proust.
À cet égard Ian Bostridge ose des rapprochements insolites et cependant parlants, par exemple avec l’existentialisme, avec l’absurde, Beckett aimant beaucoup ce Voyage d’hiver. Pensons au lied d’après Schiller, « Beau monde, où es-tu ? », qui serait une métaphore de la déréliction qui frappe tout autant le romantique que celui qui attend absurdement un Godot[3] qui ne touchera jamais le sol de la réalité.
Didactique avec empathie, et consacrant une vingtaine de pages à chaque lied, Ian Bostridge allie une vaste culture à une réelle sensibilité personnelle. On saura tout sur le symbolisme du tilleul, cet arbre de l’amour, tout ou presque sur les émotions de l’interprète lors de divers concerts, voire sur celles de son public. D’où la capacité de ce beau livre d’être lu beaucoup plus que par des spécialistes, des mélomanes. Hélas, comme ces lieder qui ont pu être fort populaires, « ce genre de culture musicale commune a largement disparu à la fin du XX° siècle, pour être remplacé par les équivalents marchandisés du rock et de la pop ». Ce qui laisse ouvert le débat entre musique populaire et musique savante[4].
Schubert est considéré comme le fondateur du lied. Il en écrira la quantité colossale, et cependant toujours subtile, de six cent trois, à partir de 1811, à quatorze ans. Il griffonnait ses géniales et troublantes mélodies sur des poèmes de Schiller, de Goethe, comme lors de l’impressionnant, tragique et justement célébrissime « Roi des aulnes », auquel Ian Bostridge ne manque pas de faire allusion. Mais à l’occasion de plus modestes poètes, comme Wilhelm Müller, il les anime en les dépassant, et, grâce à l’éloquence pianistique et vocale, les enveloppe d’une aura plus dramatique et romantique encore. Le cycle de « La belle meunière » (également d’après des vers de Müller) chanté avec feu par le ténor Christophe Prégardien, d’un lyrisme charmeur et plus naïf, le dispute en réputation avec « Le Voyage d’hiver ». Robert Schumann, Hugo Wolf et Richard Strauss enrichiront le genre du lied, devenu incontournable.
On ne saurait assez louer les éditions Actes Sud pour la réalisation d’un tel beau livre intelligent : cartonné, relié avec soin, illustré avec un goût parfait, il assure autant une agréable tenue en main qu’une appétence intellectuelle, poétique et musicale rare. C’est ainsi que le même éditeur avait par exemple présenté son indispensable Dictionnaire de la Méditerranée[5]. C’est également grâce à ce soin éditorial que le livre papier ne peut être absorbé par le livre numérique, entre Ebook glacial et PDF étique, ce que plaidait Umberto Eco dans N’espérez pas vous débarrasser des livres[6]. Non seulement nous nous reposerons les yeux sur des papiers aux typographies clairement lisibles et aux somptueuses couleurs, mais nous conserverons pour nous et nos descendants des objets pensants enchanteurs.
Il n’est pas indifférent de choisir un ténor ou un baryton pour interpréter ces lieder. Forcément une tonalité plus sombre imprègne l’interprétation du second, peut-être, moins viennoise que celle d’Ian Bostridge. Or Matthias Goerne, avec le concours d’une demie douzaine de pianistes, parvient à nous livrer, en onze disques, rien moins que la totalité des lieder de Schubert, de « Sehnsurcht » au « Winterreise », en passant par « An mein Herz », « Die Schöne Müllerin », « Heliopolis », « Nacht und Träume », « Schwanengesang », « Erlkönig », « Wanderers Nachtlied »[7]. Le travail, colossal, ne mine en rien la subtilité et l’émotion de l’interprétation. Le sens des nuances psychologiques s’allie à la musicalité, tour à tour confidentielle, lyrique, tempétueuse: une beauté à pleurer…
La modicité du prix d’un tel coffret de lieder est proprement miraculeuse, quoique l’on ait hélas sacrifié la présence des textes des poètes, qui étaient pourtant publiés avec les disques en éditions séparées.
Bien que Vladimir Jankélévitch ne nous parle guère de Schubert -et c’est certainement dommage-, sauf une brève mention de sa VIIIème symphonie inachevée, il faut ouvrir son Enchantement musical, tout entier fait d’inédits, et qui fait suite à La Musique et l’ineffable[8]. Certes l’on peut se retourner sur l’infamie qui voulut que l’on jouât Schubert pendant que les SS pendaient des Juifs dans les camps de concentrations nazis, ce que le philosophe et musicologue rappelle avec indignation dans son L’Imprescriptible. Pardonner ? Dans l’honneur et la dignité[9]. À cet égard, la puissance incantatoire de la musique peut-elle se passer d’une interrogation morale ?
Aussi, dans ces éclairantes chroniques écrites dès 1930 jusqu’en 1972, entre Prague et Paris, réunies sous le titre de L’Enchantement musical, la musique, cette « temporalité enchantée » (car « le temps est l’objet par excellence de la philosophie[10] »), est d’abord russe et française, en particulier avec « le monde ensorcelé de Maurice Ravel ». Mais notre chroniqueur ne s’interdit en rien celle allemande, comme si l’on devait craindre que le nazisme ait pollué toute la musique, comme il a pollué Wagner[11], comme il a envenimé la langue de Goethe, avec laquelle le poète d’ascendance juive Paul Celan[12] a dû batailler. Franz Liszt, dont le « pianisme révolutionnaire » l’enchante, est rangé sous la bannière du « cosmopolitisme musical » par notre mélomane ainsi heureusement politique, recueillant son enthousiasme récurrent. Car ses « Préludes obéissent encore à la loi romantico-manichéenne de l’antithèse » tandis que sa Faust-Symphonie a « entièrement repensé le drame goethéen ». Cependant, pour les Russes, Tchaïkovski est taxé d’ « intarissable pathos sans force et sans couleurs ». Or Jankélévitch préfère « l’orage métaphysique » de Mahler. Dans une veine voisine, le Requiem de Gabriel Fauré se voit qualifier de « poème du legato et de l’extrême intensité spirituelle ». Chez ce compositeur, « la mort est immanente, non pas comme une angoisse vertigineuse du néant et du vide, mais comme tendance décorporéisante ; elle n’est pas ce qui fait la vanité de tout effort, mais ce qui allège et sublime l’être sensible ».
Faut-il regretter qu’entre musique romantique et post-romantique, le philosophe ne se soit pas aventuré vers le baroque ou vers un XX° siècle plus ardemment contemporain, comme celui de Messiean ? Que de belles pages aurions-nous lues…
Pratiquant sans cesse l’ekphrasis, cette figure de rhétorique qui est la description de l’œuvre d’art, Vladimir Jankélévitch use avec bonheur de la synesthésie, dont on sait, après Baudelaire et Rimbaud qu’elle associe plusieurs sens, qualifiant la musique par des termes venus des couleurs (mot qui fait lui-même partie du vocabulaire obligé du musicologue) et la comparant à d’autres arts. C’est tout le moins pour un art invisible, bien au-delà de l’architecture de la partition.
« Il y a des choses que seule la voix de l’homme peut exprimer », note Vladimir Jankélévitch. C’est un peu Le Je ne sais quoi et le presque rien, qui fonde le la de son œuvre philosophique, cette quête métaphysique dont l’inatteignable est un sens perceptible dans la musique, labile et cependant éclatante, douée d’une indubitable présence temporelle et émotionnelle, et cependant produite à la lisière de l’inexprimable. Au-delà des poèmes de Wilhelm Müller, le chant schubertien, pour lesquels Ian Bostridge offre un vaste et richissime commentaire littéraire littéraire et musical, sans qu’il faille minimiser son indispensable complice pianistique, trouve une parfaite adéquation entre sens linguistique et sens projeté par l’expressivité, la chaleur et la froidure des cordes vocables. Son Voyage d’hiver est paysage de l’âme prise dans l’éphéméride inconsolable du temps des mortels et du désamour ; et néanmoins seule île enchantée…
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.