Bible in folio, Louis Estienne, 1580. Photo : T. Guinhut.
Penser le temps humain et politique
avec Péter Nadas :
La Bible, Almanach.
Péter Nadas : La Bible, traduit du hongrois par Marc Martin,
Phébus, 128 p, 13 €.
Péter Nadas : Almanach, traduit du hongrois par Marc Martin,
Phébus, 336 p, 22 €.
Déchirer quelques pages de cet Almanach serait pour le moins un sacrilège… C’est pourtant ce que fit le jeune Péter Nadas avec un exemplaire de la Bible, d’où le titre de son premier roman, paru en hongrois en 1967. Il n’est pas étonnant qu’un tel événement fondateur soit l’un de ressorts de la créativité de l’écrivain, de son travail de mémoire incessamment fouillé, ce dont témoigne un opus billant et bouillonnant, aux strates immenses, Le Livre des mémoires[1]. Aujourd’hui encore cette lutte physique et intellectuelle, digne d’un Sisyphe au-delà d’une philosophie de l’absurde, se déroule de mois en mois dans un Almanach confronté à l’inéluctabilité de la mort et qui se hâte lentement de penser le temps humain et politique.
Tête de cochon, passablement pervers, un enfant peut l’être parfois. Au point de cacher qu’il fut le coupable de l’assassinat du chien. Qui sait si sous un tel titre, La Bible, il est possible de l’interpréter comme un péché originel, voire comme le premier meurtre, à l’image de celui d’Abel par Caïn, commis dans un jardin pourtant tout à fait urbain, auprès duquel, sortie de la maison voisine, une jeune « Eva », un peu revêche, fait fantasmer notre adolescent.
Cependant l’arrivée d’une jeune servante, une paysanne un peu bigote, Szidike, excite l’ennui du sale gosse provocateur qui insulte « ta sale putain de Bible », en un blasphème[2] plus puéril que bien senti, alors que ses parents aisés font visiblement partie de l’administration communiste et de ses privilèges. La « Bible dépecée », le drôle voit avec plaisir le linge abandonné brûler sous le fer à repasser. Voilà qui est l’occasion d’un déchirement familial entre la mère et la grand-mère. Si les choses paraissent s’effacer, restent les non-dits… Car en cette société plus fragmentée qu’il n’y parait, la psyché du jeune anti-héros n’est pas à son avantage, comme en une étude psychologique ambigüe et retorse.
L’écriture de Peter Nadas, précise, est évocatrice d’un univers que la mémoire aurait pu évacuer doucement, alors qu’il est cristallisé sous nos yeux. La naissance du désir sexuel et sa frustration sont exacerbées par le huis-clos, dramatique et réaliste. La concision de ce roman, peut-être autobiographique, comme une sorte de galop d’essai, se veut un récit originel, certes aux dimensions infiniment plus modestes que l’ensemble formé par l’Ancien et le Nouveau Testament, quoiqu’il laisse planer au-dessus de lui un titre plus chargé de sens et d’émotion que ce que le gamin lui concède. Il contraste cependant avec ses fresques méditatives et démesurées, comme les mille cent pages des Histoires parallèles, qui pullulent de personnages et d’angoisses, à la fois roman d’amour et de sexe, et roman historique entre la Budapest contemporaine et un camp de concentration allemand en 1945, l’insurrection hongroise de 1956 et les années 90 à Berlin…
Ce n’est pas un journal, ce n’est pas un essai, mais un Almanach, publié en 1989 à Budapest, donc sitôt la chute du mur de Berlin. Certes pas un almanach pour jardiniers, un calendrier des phénomènes astrologiques et météorologiques, nourri de conseils botaniques, mais une météorologie au long cours de son concepteur. De mois en mois, pendant une année et en dix parties, précédées chacune par une sorte de maxime, alors que l’écrivain s’est tapi dans la campagne, aux abords du lac Balaton, la méditation se confronte au temps et à la mort à venir, attachée à mettre en ordre des souvenirs, depuis l’adolescence et les amours : « Je devrais renoncer à mon dernier refuge, l’imaginaire, pour accéder au souvenir ». Ce qui n’empêche en rien l’examen du présent, voire les interrogations sur un avenir incertain.
Tout ou rien est prétexte à l’observation, à la réflexion : une rencontre qui n’a pas lieu suscite l’envie « d’écrire l’histoire unique de personnes qui ne se sont jamais même rencontrées » ; une image intériorisée de « la plage crasseuse d’Ostie » le conduit à la dépréciation du progrès et de la vitesse, à la déploration des « gaz d’échappements » qui rongent la statue de Marc-Aurèle. Le chien du propriétaire de son appartement berlinois, dont la « laideur indicible, ineffable, complète, n’avait d’égal que sa bonté », lui permet de méditer sur la mort et les souffrances de ce rejeton de « races de chiens tarées à force d’élevage et de saillies sélectives » ; une telle profonde compassion qui unit hommes et bêtes ne peut que toucher le lecteur. Mieux, s’y glisse « le mythe de la pureté de la race », ainsi que « l’obsession et le rêve meurtrier du racisme ». C’est ainsi que ce qui eût pu rester anecdotique, s’élève à la hauteur de la pensée existentielle et essentielle, témoignant de la méthode, de l’art de l’écrivain.
Discrètement côtoyer dans l’avion le célèbre acteur du cinéma italien et de Fellini, Marcello Mastroianni, permet une analyse du harcèlement des admirateurs et de la solitude de celui dont la personnalité est réduite à ses rôles. De même l’arrivée de la télévision est vécue d’abord comme la concrétisation d’un « vague projet ». Mais si Peter Nadas regarde d’abord, « vautré », « cette débauche de curiosités », « histoire qu’elle pense à ma place », il en arrive à une conclusion cinglante : « la télé exerce sur l’homme un pouvoir mortifère cancérigène ». Une chose ou un être vus, une broutille venue du quotidien, un témoin de l’évolution des techniques, des médias et des mœurs, voilà qui tour à tour est l’occasion d’exercer la veine satirique et soulève une vérité morale.
L’indécision face à l’achat d’un motoculteur attire les commentaires des voisins, toute une vie sociale s’anime, alors que les travaux et jours du jardinier méritent un soin constant ; mais moins que la plume et la page. Un poirier de saison en saison, un infarctus qui faillit emporter l’écrivain, l’évocation d’un éditeur, d’un confrère, tout doit être manière à moudre le grain de la pensée, à retenir le sable véloce du sablier.
Certes, l’on peut ici penser que la patience du lecteur est parfois mise à l’épreuve devant les circonvolutions circonspectes de la réflexion, quand soudain elle fuse avec un mat éclat. Saurait-on conseiller de ne lire qu’une partie par mois, et ainsi de s’offrir une année Nadas, sans se priver bien sûr d’autres lectures, de nature et de rythme bien différents…
Ecrivant comme Montaigne « à sauts et à gambades », auquel on pourrait le comparer avec profit, Péter Nadas se fait entomologiste des comportements, sans manquer de cultiver un élégant phrasé, en particulier lors d’aphorismes brillants : « En butte à nos tourments, à nos luttes, à nos douleurs et nos peines, on ne quitte pas de bon cœur la beauté de l’horreur pour s’éveiller à la morne réalité ». Un désabusement, voire un fatalisme noir, affleure en ces pages : « Que tous les hommes se changent en boue et tous les dieux en merde, si tout n’est pas ici-bas que merde et que boue ». Dans l’ultime partie, notre diariste accompagne « une amie âgée » jusqu’à la mort », comme une préfiguration de celle à venir… Car, dans la tradition du philosophe antique, il s’agit de se préparer à la putréfaction du corps, à l’évaporation de l’esprit.
Au-delà des funérailles, des rencontres inabouties, des notes sur le théâtre, s’élèvent une déploration d’un monde contemporain pollué par la banalité et la vulgarité, la désillusion des « fantasmes de débauche », mais aussi de perspicaces réflexions sur la liberté : « Il faut donc tout autant que d’autres personnes ne renoncent en rien à leur liberté individuelle, la liberté nationale fût-elle en jeu, afin que, loin de toute collectivité, cet idéal que d’autres sacrifient dans l’intérêt collectifcontinue à vivre ». Car « Quand une société se détourne pour longtemps de la tradition que représente le principe de tolérance réciproque, elle prive ses citoyens de tout moyen de pouvoir tant soit peu y cultiver leur propre personnalité ». Le constat face au totalitarisme communiste en Hongrie est sans bavure : « les dirigeants du pays érigent en droit souverain le contrôle total et permanent des revues qu’ils ont eux-mêmes pris soin de fonder ». La liberté d’expression est inexistante. L’analyse frôle alors celle de Masse et puissance d’Elias Canetti[3] : « quand le travail n’apporte rien, inefficace au niveau collectif, chacun tente d’être au moins efficace à son propre compte. D’où le chaos des sociétés de masse ».
Un juste tropisme humaniste innerve l’écrivain. Or, sa sagacité politique est à l’épreuve devant des temps troublés : « la société hongroise […] en est venu peu à peu à perdre la mémoire d’elle-même, et donc la conscience de son propre futur ». Bien que publiée à la fin du XX° siècle, cette réflexion, à la lisière de la philosophie politique, s’applique avec plus de perspicacité encore à notre aujourd’hui et sans nul doute à notre demain. Il faut en effet une vaste perspective pour penser son temps. Ce pourquoi il revient à l’historien romain Tite-Live, alors que l’on devine autour de lui les prémices de la chute du rideau de fer et du monde fermé sur ses pitoyables certitudes, qui, sous le joug de « la terreur communiste », séparait la Hongrie d’un Occident heureusement plus libéral.
Dans le cadre d’une introspection sans concession, tout devient matière à l’éclosion d’une pensée, pesée, nuancée, sous la plume attentive, parfois cinglante, et surtout humaniste, de l’écrivain hongrois de la mémoire (né en 1942) dont nous lirons, voire relirons avec la patience requise les vastes opus intitulés Le Livre des mémoires et Histoires parallèles. Depuis les plus immenses rituels de la vie et de la mort jusqu’aux plus minces non-événements, en passant par une histoire de singes gourmands, et jusqu’au remord secrètement enfoui de n’avoir pas lu ces pages sacrifiées de la Bible, cet Almanach est la matrice de l’intelligence, de l’analyse psychologique et de la hauteur philosophique, comme si seule l’écriture pouvait protéger un homme, lui permettre une prise sur le monde avant l’effacement, hors la promesse réalisée de son nom ornant des couvertures ; sous lesquelles dort la pensée d’un maître écrivain. Lecteur, il ne tient qu’à toi de la réveiller !
Être esclave est une condition courante parmi les plus anciennes civilisations, voire jusqu’à aujourd’hui. Cependant, si les Grecs et les Romains pouvaient châtier sans pitié les rebellions, comme en témoignent les voies romaines semées de crucifixions suite à la révolte de Spartacus, la pratique de l’affranchissement était courante. Grâce à l’irruption du christianisme, l’emprise de l’esclavage sur l’Europe et la Méditerranée surgies des ruines de l’Empire romain, aurait disparu de ces contrées. C’est ce que croyait naïvement le modeste auteur de ces lignes - comme quoi il faut se méfier de ses convictions et avoir conscience des limites de son savoir - alors que l’ouvrage de Sandrine Victor, Les Fils de Canaan, vint le dessiller, puis celui d’Olivier Grenouilleau : Christianisme et esclavage. Cependant, sans avoir recours aux affranchis et non content d’imposer le jihad guerrier, l’Islam est un moteur de l’esclavage sur le continent noir et au-delà, comme le dévoile Tidiane N’Diaye, en son Génocide voilé. Alors que la littérature historique insiste à plaisir sur l’extension de cette pratique européenne dans ses colonies, Catherine Coquery-Vidrovitch et Eric Mesnard, mettent en perspective Afrique et Amériques. Cependant, comparaison n’est pas similitude.
Selon une lecture plus que partisane de la Genèse[1], Canaan, contemplant la nudité de son père Noé, fut condamné à être l’esclave de ses frères, ainsi que ses descendants noirs ; ce qui servit d’argument en faveur de l’esclavage pendant une bonne partie de l’ère médiévale. Or la traduction de la vulgate de Saint-Jérôme étant fautive, il faut lire « serviteur des serviteurs » et ajouter que Canaan n’avait rien d’Africain. C’est ainsi qu’il faut attendre la page 40 pour trouver la justification du titre de Sandrine Victor, Les Fils de Canaan. L’esclavage au Moyen Âge. Car ce fléau, même en constante diminution, ne disparut pas, alors que l’Eglise et les penseurs s’appuyaient à la fois sur Aristote qui soutient « l’utilité des animaux domestiques et des esclaves[2] », sur Saint-Paul qui prône « que celui qui a été appelé étant esclave est un affranchi du Seigneur[3] », et sur Saint-Augustin qui prétend que « la cause première de l’esclavage est le péché qui a soumis l’homme au joug de l’homme et cela n’a pas été fait sans la volonté de Dieu[4] ». En fait il s’agissait de préserver un ordre établi et de ne pas heurter les pouvoirs en place.
Constantinople est un marché d’esclaves, les Vikings sont experts en la pratique, l’Espagne et particulièrement Barcelone ne sont pas en reste. Les guerres de Reconquista contribuèrent à pérenniser la pratique consistant à jeter les vaincus sous les fers, qu’ils soient Chrétiens ou Sarrazins : « À la fin du XVI° siècle, la péninsule ibérique compte encore 3 à 4 % d’esclaves dans sa population ». Le trafic humain sillonne la Méditerranée, mer de conflits récurrents, de piraterie et de razzias aux fins esclavagistes, ce dont fut victime Cervantès, l’auteur de Don Quichotte, qui eut la chance d’être racheté.
Par ailleurs la loi talmudique encadre la pratique en interdisant de frapper son esclave, alors que l’Islam est « une société d’esclaves », employant massivement les captifs dans les plantations, sur les galères, y compris féminins, comme l’officialise la Sourate des femmes. Notre auteur ne fait à cet égard pas l’impasse sur « la traite subsaharienne et musulmane » qui draine des millions de noirs sous les fers. Alors que « le monde médiéval n’est pas une société que l’on peut être clairement qualifiée d’esclavagiste ».
Bientôt cependant l’Eglise ne vit guère la chose du meilleur œil : au VIII° siècle, Smaragde de Saint-Mihiel enjoint : « Il faut interdire la servitude, ô Roi très clément ». Ainsi, dans le cadre d’un « lent dépérissement de la servitude antique », l’esclavage fut définitivement aboli en France en l’an 1100 (quoiqu’il faille attendre 1848 pour l’abolition dans ses colonies), alors que, malgré la progressive raréfaction du phénomène, les pays voisins sont plus paresseux : l’on rencontre encore des esclaves à Venise au XVIII° siècle. Le vénitien « Quai des esclavons » en témoigne, portant la trace de la Slavonie (la Croatie actuelle) qui était une forte zone d’approvisionnement. Mais aux Amériques, malgré le plaidoyer de Las Casas[5]en faveur des indigènes qui leur évita l’esclavage, l’église ne sut résister aux exigences des grands propriétaires, au point qu’en 1454, le pape Innocent IV (qui porta si mal son nom) autorisa la soumission en esclavage les « nègres » de Guinée au moyen d’une bulle papale adressée au souverain du Portugal, Alphonse V.
Toute une économie repose peu ou prou sur ce système. On envoie les malheureux dans les mines, on les emploie dans les ateliers, aux champs, sans oublier les sévices divers. Désexualisé, l’esclave est cependant aussi un corps, d’où l’exploitation sexuelle des femmes. On n’en sortira rarement, sauf si l’on a la chance d’être affranchi, à moins de risquer la fuite ou de rares révoltes. Mais Saint-Eloi, au VII° siècle, et de nombreux autres religieux, avaient à cœur de racheter des bateaux entiers pour libérer les captifs, comme le fit encore Saint Vincent de Paul, rachetant au XVII° siècle leurs proies aux pirates arabes.
Malgré toutes ces nourrissantes informations, il est un peu dommage que cet essai, pourtant documenté avec précision, repose sur un plan et un déroulé confus, commençant par « Une impossible définition ? » qui tourne en rond. L’on pouvait penser que l’esclavage repose sur peu de faits : le pouvoir d’acheter et de vendre un être humain, de le faire travailler durement sans salaire, de lui nier tout droit de propriété et toute personnalité juridique, voire d’avoir sur lui droit de vie et de mort. Certes, la lisière avec le servage est peu commode à définir, mais nous voilà moins avancé qu’avant à l’issue de ce chapitre pourtant inaugural, hors les nombreux vocables latins avancés, de sclavus à servus en passant par le mancipium, ouvrier non libre et sans terre. Reste que l’érudition historique de Sandrine Victor est roborative, entre « Ethique, morale et religions », tableaux géographique et économique.
Olivier Grenouilleau, avec Christianisme et esclavage, vient à point pour confirmer l’impensable : la religion du « Aimez-vous les uns les autres » ne rechignait guère devant la condition d’esclave. La contradiction étant d’importance elle nécessite toute la sagacité de l’essayiste, qui s’appuie sur une documentation fouillée.
Si Aristote ne remet jamais en question l’esclavage, les pères de l’Eglise, du IV° au V° siècle, tels Saint-Paul et Saint-Augustin, justifient le statut de l’esclave par une nécessité divine et par une théologie du rachat du péché originel. Les autorités ecclésiastiques ne se gênaient pas d’en tirer parfois profit, car il existait des « esclaves de l’Eglise ». Tous les hommes sont enfants de Dieu, or certains sont des enfants enchaînés. Car l’homme étant esclave de Dieu il n’y a rien d’inquiétant à ce que certains soient esclaves des hommes. Leur salut viendra de leur obéissance, tant les desseins de Dieu sont impénétrables. Le temps de Saint-Thomas d’Aquin, au XIII° siècle, quoiqu’il fût un apôtre du libre arbitre, reste celui du dogmatisme, pour un sujet considéré comme secondaire puisqu’à l’esclavage s’est substitué le servage.
Il aura fallu une lente maturation pour que l’essence du christianisme trouve sa réalisation dans un abolitionnisme nécessaire. D’un côté une acceptation pérenne et fataliste, de l’autre de courageux théologiens dont la dénonciation d’un phénomène scandaleux s’affichait avec vigueur. Aussi faut-il que notre historien lise avec soin le Nouveau Testament et bien des Pères de l’Eglise.
L’on considère à la fin du Moyen Age qu’un chrétien ne peut en aucun cas réduire en esclavage un autre chrétien, y compris un Slave hérétique (d’où vient le mot esclave). Ensuite, lors de la colonisation des Amériques, le Pape interdit de rendre les Amérindiens esclaves, car ils ont une âme et peuvent être évangélisés, ce qui est « une première dans l’Histoire ». Voilà hélas qui n’est pas le cas des païens d’Afrique. Et s’ils se convertissent ils n’en restent pas moins la possession de leurs maîtres tant ils ont été acquis légalement. La traite et la servitude sont donc légitimes. La malédiction des fils de Cham, considérés au contraire du texte de la Bible (qui parlent de « serviteurs ») comme des Africains et des esclaves sert encore longtemps d’argument théologique, jusqu’au XVIII° siècle. De toute évidence un tel raisonnement nous parait aujourd’hui attentatoire au droit naturel et, de plus, une subversion du message du Christ. Pourtant, et même si « l’abolitionnisme n’est pas entièrement soluble dans le religieux », force est de reconnaître combien l’éthique chrétienne a concouru à un abolitionnisme qui réalisera ses promesses grâce à l’esprit des Lumières puis des libéraux du XIX° siècle…
Le sérieux et le talent d’Olivier Grenouilleau dépassent toute perspective manichéenne et « l’insoutenabilité des interprétations linéaires ». Des éclairages pertinents ouvrent bien des portes temporelles et géographiques ; l’on apprend par exemple que, par rapport à ses voisins européens, la France n’a compté que pour 14% des esclaves transportés, ce qui ne la dédouane évidemment pas. Il manquait à la continuité de son travail remarquable, parmi lesquels Les traites négrières en 2004, Qu’est-ce que l’esclavage ? en 2014, puis La révolution abolitionniste en 2017, un sommet historique, théologique et philosophique : c’est chose faite avec Christianisme et esclavage.
Le rigoureux esclavage antique savait aussi récompenser et affranchir, ce que manifeste l’usage du bonnet phrygien. Et malgré les tenaces pratiques résiduelles médiévale et byzantine, il fut peu à peu effacé du monde chrétien (pour hélas se réaffirmer plus tard aux Amériques), alors que « les horreurs de la traite arabo-musulmane » durent depuis quatorze siècles ; jusqu’en Lybie, Mauritanie, Soudan, et au Moyen-Orient aujourd’hui ; et les actuels esclaves sont exploités sur les mêmes routes de cette traite ancestrale... C’est qu’affirme l’anthropologue franco-sénégalais Tidiane N’Diaye en son livre trop pudiquement voilé : Le Génocide voilé. « Les versets du Coran encouragent l’esclavage des non-Musulmans par les Musulmans », argue-t-il avec pertinence. De fait, suivant, depuis la naissance des Mahométans, un tel commandement, la traite arabo-musulmane est sans commune mesure avec celle transatlantique : elle est plus pérenne, plus meurtrière, ne laissant pas même la possibilité d’une descendance, car les hommes noirs méprisés, avilis, étaient castrés, les femmes noires servaient d’esclaves sexuelles dont les enfants furent élevés selon l’Islam s’ils n’étaient pas tués à cause de leur noirceur ! Le génocide physique se doublant d’un génocide culturel, y compris parmi ces Noirs dont les populations s’étaient converties à l’Islam. De plus, tout intellectuel musulman, Ibn Khaldûn en tête, ne voyait que des animaux dans les Noirs. Ces derniers furent vendus jusqu’en Inde, en Chine ; y compris lorsqu’ils étaient vendus par des Noirs devenus Musulmans ou entre diverses ethnies excitées par le goût de la guerre, par le plaisir de la tyrannie et de l’humiliation, par l’appât du gain enfin.
Il va sans dire que, malgré ses exactions avérées, la colonisation européenne n’atteint pas à la cheville du monstre, ne serait-ce que parce que la France abolit l’esclavage là où elle le pouvait, même si l’administration anglaise fermait les yeux en Afrique de l’est devant l’ampleur de la tâche. Reste que « la colonisation européenne mit entièrement fin à la traite arabo-musulmane ». Ainsi Tidiane N’Diaye, s’appuyant sur maints chercheurs, dont Ralph Austen[6]) estime à 42 millions le nombre d’esclaves déportés à travers l’Afrique, sans compter « l’esclavage interne » aux ethnies africaines elles-mêmes, quoique un peu moins brutal. Et encore l’essayiste ne fait qu’une brève allusion à ces « slaves » (d’où leur nom) européens esclavagisés par les Turcs et autres Arabo-musulmans et à ces « Barbaresques » qui « asservirent pendant des siècles de nombreux captifs chrétiens », d’ailleurs rachetés à tour de bras par l’église catholique. « C’est cette piraterie enragée qui sera un des motifs essentiels de la colonisation de l’Algérie par la France », dès le siège d’Alger en 1830, rappelle avec pertinence notre essayiste.Ce qui est d’ailleurs l’objet de l’ouvrage de Robert C. Davis : Esclaves chrétiens, Maîtres musulmans ou l’Esclavage blanc en méditerranée (1500-1800)[7].
Aussi l’Afrique est « ce continent et ces vieilles civilisations que la conquête arabe devait plonger dans les ténèbres », où « l’industrie la plus fructueuse deviendra la guerre sainte et la chasse à l’homme ». Or on ne taxera pas le réquisitoire de Tidiane N’Diaye d’exagération ou de parti pris, ne serait-ce que parce qu’un historien comme Olivier Pétré-Grenouilleau[8], dans un plus vaste essai (certes moins détaillé sur notre sujet), corrobore ses dires. Reste que l’ouvrage, très documenté, citant Ibn Battûta ou Livingstone (mais sans notes référencées), fera dresser les cheveux sur la tête du lecteur bienveillant. Ce ne sont que « bestialisation, razzias et chasse à l’homme » ou encore « extinction ethnique programmée par castration massive », sans omettre la cerise putride sur le gâteau : le « syndrome de Stockholm à l’africaine ou l’amnésie par solidarité religieuse » ; religion guerrière, conquérante et tyrannique, rappelons-le, à tel point que depuis quatorze siècles le Maghreb et l’Afrique, courbés sous le joug, pratiquent également et sans guère de vergogne la « servitude volontaire », pour reprendre le titre de La Boétie. De surcroît l’on ne décèle, dans le monde arabo-musulman, pas la moindre « repentance ».
Environ 13 millions d’individus furent les victimes de la traite transatlantique pour alimenter les travaux agricoles des Amériques entre le XVI° et le XIX° siècle. Mais, répétons-le, au bas mot 42 millions du côté de la traite arabo-musulmane, sans oublier les sociétés africaines partenaires et profiteuses de ces deux systèmes d’abjection. Ce sont ces événements et ses acteurs « mésestimés » de l’Histoire que mettent en relief et en perspective Catherine Coquery-Vidrovitch et Eric Mesnard dans Être esclave. Afrique-Amériques, XV°-XIX° siècle, tout en se proposant d’en rendre compte « à parts égales ». L’un des intérêts de cet ouvrage - et non des moindres - est de s’aventurer au-delà de la connaissance du commerce triangulaire, qui est un peu l’arbre qui cache la forêt, pour s’intéresser aux liaisons directes entre le continent africain et celui américain du sud, et en particulier le Brésil. Une éthique est ci à l’œuvre, car, selon le judicieux préfacier Ibrahima Tioub, « L’écriture de l’histoire critique bien comprise n’a ni sexe ni nationalité, encore moins une couleur de peau ».
Mis à part des chiffres discutés, cet essai corrobore l’analyse de Tidiane N’Diaye, à l’égard de « l’Islam et la traite des noirs », aussi bien transsaharienne que vers l’Océan Indien, émaillant son propose de « Récits de vies » trimballées au travers des déserts et des forêts pour alimenter les marchés arabes de bras humains, y compris féminins. Les témoignages, rares au demeurant, sont évidemment poignants, lacérés de souffrances, quoique un peu plus nombreux du côté transatlantique. De la capture aux conditions de travail dans les propriétés négrières et les « îles à sucre », en passant par la terrible, étouffante traversée (si l’on en réchappait), tout est « crime contre l’humanité ». Face à de telles abominations, il est permis d’imaginer que des révoltes, mêmes désespérées, se produisirent ; en effet, y compris des évasions, rarement couronnées de succès. Et qui ne nuirent en rien à ce que nos historiens appellent « la mondialisation des traites africaines aux XVIII° et XIX° siècle ». Néanmoins l’on conserve la mémoire de « la grande insurrection des esclaves musulmans de Salvador de Bahia en 1835 » qui revinrent en masse au Dahomey en tant qu’ « Afro-Brésiliens ». Notons que le bisaïeul noir du poète russe Pouchkine fut enlevé dans le Nord-Cameroun, pour aboutir, via l’Egypte et Constantinople, à la cours du Tsar où il raconta son histoire. L’on découvre également les tribulations d’Ali ben Saïd, razzié vers le lac Tchad, vendu de Tripoli à La Mecque et Constantinople, cédé à un prince russe, pour aboutir aux Etats-Unis, où il publia une étonnante autobiographie en 1867.
Cependant, grâce à l’évolution des mentalités européennes, l’Angleterre interdisant en 1807 la traite, et à l’action des abolitionnistes, en particulier aux Etats-Unis, le chemin allait s’ouvrir vers la libération des esclaves, quoique que cette traite n’eût cessé définitivement que dans les années 1860. En dépit de « négriers africains qui continuèrent d’imposer le trafic des esclaves, aussi bien, interne qu’externe, même si les négriers clandestins occidentaux ne manquaient pas non plus ». Notons que « la grande poussée de conversions à l’Islam, consécutive à des djihads », au XIX° siècle », fut en grande partie une réponse à l’abandon occidental de l’esclavage, né « de la conjonction entre des intérêts économiques nouveaux et l’humanisme libéral ». L’Afrique ne vit poindre la débandade de l’esclavage, aux dépens des « royaumes négriers », qu’avec la colonisation européenne, pourtant si décriée, quoiqu’elle ne se gênât pas d’abuser de pratique tortionnaires au Congo et que la puissance Anglaise se heurtât à une âpre résistance des mentalités et des pratiques, en particulier dans une Afrique de l’Est résolument esclavagiste. Au-delà, l’on devine que l’attente de l’égalité réelle entre Noirs et Blancs fait encore long feu, en particulier au Brésil.
Raynal : Histoire philosophique et politique
des établissements et du commerce européen dans les deux Indes,
Gosse Fils, La Haye, 1774, t IV.
Photo : T. Guinhut.
N’oublions pas un autre intérêt de l’ouvrage qui ne cesse d’élargir les perspectives. Il montre qu’au contraire de cette abomination que fut la castratrice traite arabo-musulmane, les transferts de populations africaines sur les deux parties du continent américain ont été, outre l’accroissement de la population asservie, un réel apport culturel, contribuant à un métissage plus ou moins ouvert, à l’émergence du blues et du jazz par exemple, en ce qui concerne les Etats-Unis. L’on parle ainsi de « créolisation », aussi bien en Afrique avec les « Luso-Africains », où des villes comme Luanda deviennent particulièrement métissées, qu’avec la tardive fin de la ségrégation aux Etats-Unis dans la seconde moitié du XX° siècle.
Une bibliographie et des notes prolixes contribuent à ce que cet essai soit une référence, y compris en y adjoignant de précieux extraits de la Constitution d’Haïti, le premier pays d’Amérique centrale à se libérer de l’esclavage, publiée en 1805 ; ce qui ne suffit pourtant pas à la prospérité de ses habitants, faute de libéralisme politique et économique… Mais également une brève histoire de « la genèse du racisme anti-noir », qui, dans un ouvrage aussi documenté, surprend en attribuant faussement la théorie de « la supériorité aryenne, donc de l’antisémitisme » à Arthur Gobineau, qui « s’en prit quasiment autant aux Noirs qu’aux Juifs », dans son Essai sur l’inégalité des races humaines, alors que s’il était peu amène envers les Noirs, il était élogieux envers les Juifs…
Si la repentance est obligatoire pour l’Occident et l’Amérique, et si, en une absurde concaténation, ses séides aiment culpabiliser les enfants des esclavagistes jusqu’à la douzième génération, non seulement elle n’existe pas le moins du monde dans la sphère arabo-africaine, mais de surcroit cette dernière tolère, voire encourage l’esclavage contemporain. Ne serait-ce que parce que le Coran avalise et encourage l’esclavage comme une indiscutable institution. Selon The Guardian[9], au moins 21 millions de personnes sont sous les fers de l’esclavage dans le monde d’aujourd’hui. Ce chiffre pourrait être porté à 46 millions, selon le globalslaveryindex[10]. Trafic et vente d’individus, travail et prostitution forcés, enfants soldats, esclavage sexuel… L’Afrique, les pays arabes, jusqu’à la Corée du nord sont parmi les vainqueurs d’un tel triste palmarès. L’on a vu la Libye, la Syrie et l’Irak réactiver la traite d’êtres humains à l’occasion de la naissance de l’Etat islamique et de ses avatars. Pourtant l’Amérique latine n’est pas en reste, comme le Mexique, l’un parmi les Etats du monde les plus dévastés par la criminalité. Le droit naturel à la liberté politique et économique n’est pas encore, hélas, acquis par l’humanité…
Stupidement, achevant la lecture de cet Ecrivain voleur de vies conçu par le sieur meurtrier Allan Maladeta, je m’étais laissé aller à une larme à l’œil, non sans comprendre après coup que j’associais sans guère de raison cette Mauve-Eglantine fictive à ma réelle bibliothécaire, prisonnière et sauvée par mes soins, dont je m’étais empressé d’apprendre le prénom et le nom : Mathilde Bénédicte.
Ma réflexion tournait en vertige parmi le cercle des étagères livresques et des couloirs en étoile dont je n’étais que le météore. Je m’étais coltiné un maigre artiste qui se suicide au vin blanc et aux barbelés, un écrivain qui tue indirectement son inalcoolique alter ego féminin, tout cela chapeauté par un Maudit Grand Ecrivain emplumé d’orgueil. Décidément ce Malatesta avait un problème récurrent avec l’alcool ! Sans compter qu’il jouait au chat et à la souris avec son lecteur, en posant également au meurtrier en série dans ses propres pages.
Je me demandai si j’allais emmener à Mathilde ma prise de guerre. Il valait mieux s’abstenir. Elle ne voudrait peut-être plus entendre parler de son tortionnaire. De plus la magie mécanique de la bibliothèque n’entendrait peut-être pas de cette oreille que je subtilise un de ses plus précieux livres.
Au chevet de Mathilde Bénédicte, dont je venais m’assurer de la santé, après sa réclusion et son inanition, j’avais l’air passablement ridicule avec mon petit paquet à l’enseigne de la meilleure pâtisserie. On m’avait permis d’entrer dans sa chambre, blanche et discrètement technologique. Elle avait les paupières baissées, les traits encore hâves. À son trop mince poignet gauche était attachée une perfusion. Je contemplais son repos, en m’étonnant qu’il existe des pièces sans livres. Un virus m’avait contaminé sans nul doute.
Sans que je veuille la déranger le moins du monde, ses paupières se soulevèrent doucement, révélant ses iris bleutés. Je ne sus que chuchoter : « Bonjour »…
- Mon sauveur ! murmura-t-elle. Vous êtes venu… Merci, tant merci ! Qu’avez-vous à la main ?
- Tarte aux fraises. Charlotte aux framboises. Clafoutis aux cerises…
- Comment avez-vous su ? Vous flattez ma gourmandise…
- C’est ce que vous disiez lorsque je vous ai trouvée.
- Ah, ce n’était que mon petit délire. Vous voulez-donc me sauver une seconde fois. Je ne dois pas manger beaucoup pour ménager mon estomac trop habitué à la famine, mais c’est bientôt l’heure du goûter, vous partagerez avec moi, voulez-vous…
Je ne pus qu’acquiescer.
- Comment vous appelez-vous ?
- Bertrand Comminges, juge d’instruction.
- Alors, Bertrand, vous savez mon nom. Il faut me raconter comment vous êtes arrivé jusqu’à moi.
Malgré sa fatigue, elle m’écouta d’une attention soutenue, ne m’interrompant que pour requérir quelque détail…
C’est à l’issue de cette narration, dont notre lecteur connait le développement, que, nantie de l’autorisation expresse d’une infirmière, elle dévora lentement la charlotte aux framboises, m’invitant à prendre la part de clafoutis aux cerises.
Essuyant ces jolies lèvres, encore trop pâles, qu’une miette avait embrassées, elle me confia :
- Merci encore, cher Monsieur Comminges. Revenez demain, si vous le pouvez. Je suppose que je serai plus en forme et que je pourrai à mon tour vous raconter mes aventures de bibliothécaire confinée…
Emu, je la laissai au repos qui appesantissait ses paupières…
Photo : T. Guinhut.
Ces quelques minutes auprès de ma bibliothécaire préférée m’avaient redonné du courage. Devoir affronter encore la tanière du voleur de vies, tant des chairs vivantes que des fictions sur papier, où cette dernière lecture m’avait abasourdi, m’avait semblé au-dessus de mes forces. Pourtant je n’avais guère approché de la cache du coupable, qu’au vu des dimensions exponentielles de la bibliothèque j’imaginais plutôt comme un palais. Ou un leurre. Reste que je n’avais pas le moindre indice sur la marche à suivre.
Suivant le plan dessiné à la va-comme-je-te-pousse sur mon carnet à élastique, je retournais devant L’Ecrivain voleur de vies, prenant garde de coincer un fauteuil dans le chambranle formé entre deux parois de volumes reliés et brochés, histoire de ne pas être une fois de plus englouti par l’une des gueules de la bibliothèque. Saisissant l’opuscule avec la plus grande délicatesse, je ne vis pourtant pas la cloison attendue se refermer ; le rite de passage avait été définitivement franchi. Je tournais et retournais le volume entre mes doigts en espérant y trouver un indice pour continuer ma quête en direction du fauteur de crimes. Rien. Pas de dédicace, pas de mention d’imprimeur, de relieur, rien de plus que les mentions de l’auteur et du titre et l’habituel ex-libris au nom d’Allan Maladetta collé au premier contre-plat. Perplexe, je me repassais mentalement le récit en tête : peut-être fallait-il chercher un autre récit en rapport avec l’alcoolisme des protagonistes ; on ne se séparait pas si aisément d’une telle addiction. Errant, titubant plutôt, parmi les salles, recoins, renfoncements et couloirs, parfois vastes comme des chapelles, je tombais finalement sur une étagère consacrée aux vins et alcools, Bordeaux, Bourgogne, Chianti, Rioja, Champagne, whisky et Porto… Mais j’eus beau scruter les dos alignés à la parade, aucun n’affichait le nom fatal ! Je dus, observant mon carnet dont les fragments de plans bout à bout et de pages en pages s’étoffaient, retourner devant L’Ecrivain voleur de vies. Je le repris en main, précautionneusement.
L’ex-libris ! Il n’avait la sobriété laconique des précédents, mais s’ornait d’une silhouette montagneuse… Mais oui ! comment n’y avais-je pas pensé plus tôt : la Maladeta, ou Monts Maudits en français, est un massif montagneux des Pyrénées centrales et espagnoles, où jaillit le pic d’Aneto, point culminant de la chaine, à 3404 mètres d’altitude.
Il s’agissait maintenant de trouver la salle consacrée aux montagnes, et plus précisément aux Pyrénées. Mon plan était peu à peu devenu, parmi les pages successives de mon carnet un rien chiffonné, un puzzle aux pièces successives et erratiques, qui devenait de moins en moins lisible, qu’il me faudrait refaire de manière plus scientifique à la première occasion. Je revins sans trop de peine à la vaste pièce circulaire d’où partaient en étoiles sept couloirs caparaçonnés de savantes étagères. Je supposai qu’était là le centre, entre les canapés rouge, avec un motif en étoile sur le sol de marbres noirs, blancs et grisés. Je redessinais cet espace en constatant que, comme de juste, il contenait tout un pan d’encyclopédies, dont celle de Diderot et d’Alembert. Chaque large couloir partait honorer un art : Histoire, Géographie et Voyages, Sciences, Philosophie et Théologie, Arts plastiques et Musique, Littérature, Histoire naturelle, à chaque fois peuplé d’usuels et de dictionnaires afférents. J’emboitai le pas du géographe, en espérant qu’il ne me faudrait pas faire de l’escalade, ni une trop longue randonnée pour accéder à cette Maladeta. Mais au bout de cette allée, une autre étoile, certes aux dimensions plus modestes, m’attendait, dont les branches s’ouvraient sur les cinq continents. Je choisis l’Europe, en imaginant qu’une autre étoile m’attendait, si la bibliothèque était une constellation. Non, j’entrai bientôt dans une salle aux murs multinationaux et régionaux, quand une vive lueur attira mon attention. Une porte s’ouvrait sur une arrière-salle, exceptionnellement nantie d’une large fenêtre demi-panoramique avec une époustouflante vue montagnarde : le soleil couchant ardait avec violence une longue théorie de pics enneigés, crémeux, cuivrés et rosés ! Je restais un moment ébahi, m’asseyant dans un fauteuil visiblement dressé à cet usage. Peu à peu cependant, les lumières de la pièce s’allumaient au fur et à mesure que s’estompaient celles du dehors. Je limitais alors mes soins à ce sanctuaire consacrée aux littératures et arts de la montagne, taillé dans le granit sur un de ses pans, dont un renflement ornait le lieu comme dans un temple primitif et païen.
Un pan de mur était occupé par ces Alpes que l’on devinait aigus et spectralement blancs au travers de la fenêtre oblongue, une foultitude d’ouvrages en français, anglais, allemand et italiens, un autre sur les montagnes du monde, jusqu’à des babels d’espagnol sur les Andes, de russe sur le Caucase, de japonais sur les Alpes nippones…
C’est auprès de ce granit bleuté, que je découvris les volumes dévolus aux Pyrénées, et plus précisément sur le massif de la Maladeta - ceux-ci avaient l’adéquat ex-libris - que je m’attelais à inventorier. Rien qui soit signé du maître… Je remâchai un instant ma déception, avant d’élargir mes recherches : le côté nord s’intéressait aux Pyrénées françaises, Béarn, Bigorre et Luchonnais, avant de se diriger vers l’Ariège et le Roussillon ; le côté sud au versant espagnol, soit le Haut-Aragon et plus loin la Catalogne. Et là, jouxtant des monographies sur les sierras de Guara et de Gratal, j’extirpai enfin un mince fascicule relié d'écorce de pin noir, dont le dos s’ornait du patronyme convoité, intitulé : Les Neiges du philosophe.
Le fauteuil qui maintenant trônait devant la nuit froide du dehors, quoique parfaitement éclairé, choyé par une douce température, allait accueillir confortablement ma lecture, même si j’étais un rien moins que sûr de la sérénité des caractères qui offriraient leurs désastreuses beautés à mes yeux. Notant qu’il y avait un nécessaire à thé dans un coin, sur une table de bois rustique, j’acceptai l’hospitalité du propriétaire, dont c’était probablement l’espace préféré, comme l’affirmait un cartouche délicatement peint à même la partie supérieure du chambranle, côté extérieur : « Salle Maladeta ». Je me fis infuser un thé myrtille, que je comptais déguster, sans craindre un empoisonnement (du moins pas encore et tant que je n’avais pas rencontré le monstre en personne, qui ne pouvait que tenir à afficher sa personne en une acmé haute en couleur) de la part de l’orgueilleux auteur qui jouait au Petit Poucet avec moi. Tranquillisé par quelques gorgées exquises, je me pris à penser qu’il manquait auprès de moi un second fauteuil qui accueillerait celle qui lirait avec moi :
Sergio Fiorentino, 2018. L'Amand'Art, rue Bourbonnoux, Bourges, Cher.
Photo : T. Guinhut.
L’image de l’artiste
de l’Antiquité à l’art contemporain :
essai et peintures romanesques.
Ernst Kris et Otto Kurz : L’Image de l’artiste. Légende, mythe et magie,
Traduit de l’anglais par Michèle Hechter, Rivages, 1987, 210 p, 75 F.
Jonathan Gibbs : Randall,
Traduit de l’anglais (Grande Bretagne) par Stéphane Roques,
Buchet-Chastel, 2018, 396 p, 22 €.
Percival Everett : Tout ce bleu, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne-Laure Tissut,
Actes Sud, 2019, 336 p, 22,50 €.
Un certain préjugé attache à la figure de l’artiste une aura d’excentricité, l’image du génie méconnu, voire maudit. Eût-il vécu la plus banale vie du monde, il n’en aurait pas moins les caractéristiques étonnantes et légendaires du génie. Il en est ainsi depuis l’Antiquité, en passant par la Renaissance, comme le révèle l’essai d’Ernst Kris et Otto Kurz, consacré à L’image de l’artiste. L’art contemporain n’est évidemment pas indemne de tels travers et splendeurs, d’autant plus frappants et iconiques si la fiction, celle des romanciers en l’occurrence, s’en empare. Jonathan Gibbs dessine la biographie météorique d’un as de l’ironie contemporaine avec son Randall, tandis que Percival Everett est plus tragique en Tout ce bleu. Ainsi, de Zeuxis à l'art conceptuel et scandaleux d’aujourd’hui, l'image de l'artiste emprunte maintes métamorphoses.
La dimension inexplicable du génie prête à l’artiste des traits stupéfiants et fabuleux. Il ne suffit pas d’une approche psychologique pour le sonder, il faut y associer une démarche sociologique pour entendre comment leurs contemporains les ont perçus. C’est à cette double analyse que se livre l’auteur à quatre mains de L’Image de l’artiste. Légende, mythe et magie. En effet le créateur peut être « partiellement responsable, de par son tempérament et ses talents personnels, de la réaction de la société à son égard, et, d’autre part, cette réaction n’est pas sans effet sur l’artiste lui-même ».
Qu’il s’agisse de Pline l’Ancien dans l’Antiquité ou de Giorgio Vasari à la Renaissance, le bouquet d’anecdotes ou la biographie ornent la personne singulière de l’artiste de comportements exemplaires, de pratiques insolites. Ainsi les « préconceptions » qui collent à l’image du peintre, sculpteur ou architecte, voire musicien, viennent de fort loin et sont toujours agissantes. Il est une sorte de héros mythologique, un individu d’exception. Comme Hercule étranglant des serpents en son berceau, dès l’enfance il accomplit des exploits. Le jeune chaudronnier Lysippe devient sculpteur sans avoir besoin de maître, le jeune Giotto dessine des moutons d’après nature sur les pierres et le sable avant d’être remarqué par le vieux maître Cimabue ; en conséquence une ascendance modeste n’empêche pas que l’on soit propulsé vers la gloire. Le « héros culturel » est souvent autodidacte, inventeur d’une technique (sculpter le marbre par exemple), il est autrement dit le « deus artifex ». En conséquence règne « un lien indissoluble entre pensée moderne et mythologie », depuis au moins Dédale, créateur du labyrinthe et de statues capables de se mouvoir.
L’enfant, qu’il s’appelle Filippo Lippi ou Nicolas Poussin, est remarqué alors qu’il dessine sur n’importe quel mur ou papier, d’où la précocité du talent et l’émergence du génie. Pourtant, contrariant le mythe, nombre d’artistes se sont révélés assez tard.
Imiter la nature ne suffit pas : Plotin, parlant du « Zeus » de Phidias, affirme que la vision intérieure compte plus que l’imitation de la réalité. Ainsi l’artiste peut devenir l’égal du poète. De plus la capacité de s’inspirer du hasard est récurrente, qu’il s’agisse de Léonard de Vinci ou de Sung-Ti, observant tous deux, bien qu’en deux contrées fort différentes, un vieux mur pour susciter un paysage. L’on aime également, au-delà du lent et opiniâtre travail, la fureur artistique, la beauté de l’esquisse, le non finito, le brutal inachevé des « Esclaves » de Michel-Ange. L’auteur des Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, Giorgio Vasari[1], contribue à cette délectation de l’extatique transport qui conduit le « stylet de Dieu » et fait de l’artiste « le Saint d’une religion, qui, sous la forme du culte des génies, reste aujourd’hui toujours vivante ».
Apparaître comme un magicien est également une caractéristique iconique de l’artiste. La parfaite imitation parait le summum de la prestidigitation. Parmi les Grecs, Zeuxis peint des grappes de raisins où viennent picorer les oiseaux, quand son rival Parrhasius voit Zeuxis tenter de soulever un rideau qu’il avait peint : « il céda la palme avec une franche modestie, car il n’avait lui-même trompé que des oiseaux, mais Parrhasius avait trompé l’artiste qu’il était[2] ». Pourtant nous ne connaissons ni les œuvres de ces experts de la mimesis, ni celles d’Apelle, tout aussi célèbre, à qui Alexandre offrit une de ses concubines car il « s’était pris d’amour pour elle[3] » en la peignant. « Imiter trompeusement la nature » est un topos de l’éloge. Au point qu’un chien dit-on crut reconnaître son maître dans un tableau de Dürer. Comme dans le mythe de Pygmalion amoureux d’une statue, l’œuvre d’art peut être prise pour un être vivant. De surcroît il faut penser à la magie du Portrait de Dorian Gray qui vieillit lorsque le modèle garde la beauté de sa jeunesse. La littérature extrême orientale conserve de telles relations magiques entre le modèle et la peinture : aimer et tuer la seconde ont un retentissement sur le premier. Cette « équation magique » traverse le culte des idoles, des peintures de la vierge, du Christ et du Démon. Au point que les dieux peuvent être jaloux de l’œuvre, par exemple à l’occasion de la tour de Babel. . N’ayant pas le même rapport avec la main de l’artiste, la photographie n’a guère ce pouvoir.
Autres « attributs » légendaires de l’artiste, la virtuosité, la connaissance intuitive des proportions, la dimension colossale ou minuscule de l’œuvre, mais aussi la facilité dans la répartie et le mot d’esprit… Forcément la supériorité de l’artiste face à son public est avérée. Il peut aussi peindre en enfer ceux qui ont omis de le payer et en paradis ceux qui lui ont plu. Quant à ces œuvres, elles sont plus ses enfants que ceux de chair et d’os. Et l’on n’oublie pas d’abusivement associer l’homme à l’œuvre, dont les vices et crimes peints sont alors réputés les siens ; il en est de même pour les écrivains. Sans compter que l’on ait suspecté qu’un Michel-Ange puisse clouer un jeune homme sur une croix pour mieux représenter l’agonie du Christ…
En Chine, bien plus qu’en Occident, l’on aime penser que le peintre s’absorbe pendant des années dans son sujet, au point de vivre en ermite dans les montagnes pour mieux les peindre en un instant.
L’essai d’Ernst Kris et Otto Kurz donne à L’image de l’artiste une assise pleine de topoï, de façon à isoler des « destin-types », dans une argumentation aussi claire que documentée, montrant que des traits pittoresques, légendaires, voire magiques, gardent leur pertinence lorsque l’on va jusqu’à notre contemporain. N’aime-t-on pas le génie fauché dans sa jeunesse, comme l’Américain Basquiat, comme Randall dans un roman…
Kunsthaus, Zurich, Schweiz. Photo : T. Guinhut.
L’artiste de la Renaissance était financé par l’Eglise et les Princes, il l’est aujourd’hui par les collectionneurs et les institutions muséales. Ainsi Randall devient dans les années quatre-vingt-dix la coqueluche des amateurs fortunés, en tant qu’il est une sorte de synthèse entre Andy Warhol et Damien Hirst, soit une allégorie de l’art contemporain. L’habile romancier Jonathan Gibbs en dresse la biographie, fictive et emblématique.
Le personnage éponyme est évoqué par celui qui fut son ami, Vincent Cartwright, financier et amateur d’art, mais surtout son exécuteur testamentaire. Le récit, chronologique, avance parallèlement avec la découverte post mortem d’une cache où dorment une belle poignée de ses tableaux : ils représentent maints acteurs de la scène de l’art contemporains, célèbres et estimés, curateurs, directeurs de musées, critiques, collectionneurs, cette « hiérarchie angélique », tous dans des poses pornographiques sans ambigüité, y compris son épouse Justine et son ami Vincent. Faut-il révéler ces corps du délit, qui, outre leur « pureté technique » et leur capacité de scandale, valent potentiellement bien des millions de livres et de dollars ?
Certes la capacité de Randall à surprendre, oser et choquer n’est pas un mystère et fait désormais partie de l’image obligée de l’artiste, sans cesse animé par sa créativité : « Randall faisait naître l’art à même l’air ». Et comme Léonard de Vinci et Sung-Ti, Randall use du hasard pour concevoir ses créations. Vide d’idées, et observant son papier- toilette après un anal usage, il conçoit son autoportrait excrémentiel sérigraphié, auquel s’ajoute une série de portraits ainsi conçus de tous ceux qui auront voulu se plier au jeu ! Il passe du « statut de canular puéril d’école d’art à celui de point culminant du Pop Art britannique ». Certes avec ces ironiques « Pleins soleils », nous voici dans la tradition de la « Boite de merde d’artiste » de l’Italien Piero Manzoni, qui inaugure l’anti-goût de l’art contemporain pour la scatologie avant celui de la plus sale pornographie, auquel se plie sans vergogne, voire fierté absolue, le pathétique Randall. Dont les « Pleins Soleils » sont censés le représenter après sa mort. Suivent les « Marionnettes furibondes » à têtes d’écrans de télévision, et le célèbre « Jaune Randall » qui est « dans l’air du temps ».
Là encore se dresse un topos du milieu artiste : tous fêtards, plus ou moins drogués, fort alcoolisés, ils dansent une « sarabande de fêtes et de gueules de bois ». Autre topos plus contemporain que le mythe du poète maudit, les voilà promoteurs de scandales désirés et clowns sérieux couverts de cartes de crédit, sans oublier la figure obligée des acheteurs, jusqu’aux cheikhs arabes, « charlatans » ou manipulateurs, dans un monde où l’argent fait l’art plus que l’art fait l’argent…
Bientôt, il ne s’agit plus seulement d’art pictural, mais de performances, d’événements, comme de bombarder au paintball trois tableaux et la foule du vernissage avec du « Jaune Randall ». Le canular pathétique prétend à une dignité : « L’art conceptuel est une rhétorique, dit-il plus tard. Ses fruits sont dans la réaction qu’il engendre ». Ici la panique et la douleur. « Parodie », « acte criminel », ou « suicide artistique » ?
Soudain, le voici représentant l’Angleterre à la Biennale de Venise en 1999, exposant son « Anti-mignon », soit trente-deux couveuses avec une sorte de bébé Pikachu jaune, qui est la transposition de son fils à l’hôpital, ou un lièvre empaillé, des poissons rouges morts, un « cercle de fœtus »… L’œuvre, plus impressionnante encore que le requin flottant de Damien Hirst, remporte le fameux « Lion d’or ». L’obscénité de la naissance et de la mort plonge au fond de la métaphysique originelle de l’humanité.
Sa gloire traversant l’Atlantique, il érige des sculptures géantes, « en réaction au 11 septembre », dont « Le cheval », ironiquement exposé au sommet d’une tour de quelque émirat et voisinant avec un Jeff Koons et un Murakami. Le « luxe au détriment du goût », le « kitch » et le « clinquant » ont alors définitivement pris la place du sacré et du sublime, ce dont Randall est explicitement conscient. Pourtant il est évident que pour lui ses tableaux cachés, peints avec « les restes broyés de [son] propre ego », sont l’acmé de son travail, à la fois plus classiques et plus indécents.
Notons à cet égard qu’il faut à la fois une singulière inventivité et une capacité à l’ekphrasis de la part du romancier artiste. Jonathan Gibbs, quoique écrivant au travers de son narrateur fasciné, ne prend pas parti, ne porte pas de jugement en faveur ou en défaveur d’un tel personnage, d’un tel art. Faut-il cependant penser, au-delà de la tendresse et de la bienveillance du narrateur pour son ami, qu’il s’agit d’un magnifique éloge funèbre, ou d’une satire, passablement dévastatrice ? Que restera-t-il de cet art contemporain[4] ? Au moins, il n’est pas impossible que reste ce beau roman, sobrement intitulé Randall, premier roman et première réussite, d’un jeune journaliste nommé Jonathan Gibbs.
Cy Twombly, Joseph Beuys, Kunsthaus, Zurich, Schweiz.
Photo : T. Guinhut.
Le héros malheureux du roman de Percival Everett, Tout ce bleu, contribue quant à lui au mythe de l’artiste traversé par la folie, comme en son temps Van Gogh se tranchant l’oreille et se peignant ainsi mutilé, ou nourri par un secret traumatisme. Kevin Pace cache aux yeux de tous un immense tableau qui est la métaphore de ses secrets inavouables. La toile de « quarante-neuf mètres carrés » vit au rythme du « bleu de Prusse mêlé d’indigo » et de « bleu céruléen qui se fond dans du cobalt ». Ses autres tableaux, disponibles à la vente sont des « putes », y compris celui dont le rouge a « un mouvement d’affliction intense ». Pensant détruire son tableau à l’occasion de sa mort future, il fait un essai ; mais « il avait amélioré l’œuvre en tentant de la détruire ».
Une « escapade romantique avec une autre » à Paris, blanche alors qu’il est noir, donc un adultère passé à l’encontre de son épouse est le moindre de ses secrets, parmi lesquels un voyage au Salvador où s’entrechoquèrent une fillette morte avec « une robe bleue », et un soldat tué en état de légitime défense : « forme humaine au fusain ». Mais au présent, c’est au tour de sa fille de lui révéler l’inavouable ; enceinte à seize ans.
Cependant, moins qu’une aventure romanesque de la peinture, il s’agit d’un beau drame psychologique, familial et d’aventure, mené avec sûreté par un écrivain dont les chapitres alternent les moments de la vie de son personnage. Quoiqu’abstraite, sa peinture est parlante, « enduite de culpabilité ». Pourtant, le bleu de l’artiste, dont les crises et les abjections nourrissent l’art, serait alors une sorte d’exorcisme, en tant que sur ce tableau se fixent toutes ses « aspirations ». Conformément à l’image attendue de l’artiste, il s’avoue : « ma dépression alimentait mon œuvre, rendait mon art meilleur, lui donnait de la gravité, une profondeur qu’il n’avait pas auparavant ».
Double coloré de l’écrivain, l’artiste est sa métaphore, son désir secret d’accéder à une autre visibilité, voire à la tapageuse célébrité d’un insolent art contemporain qui affole les galeristes, les collectionneurs et les ventes aux enchères. Il est celui qui dit le monde et le dépasse par sa capacité esthétique, philosophique, voire transcendantale ; mais aussi un miroir aux alouettes de la consommation, de la vacuité et de l’illusion qui envahit depuis quelques décennies le marché et la représentativité de l’art contemporain, ramassis de grands maîtres et d’esbroufeurs, d’escrocs. Il y eut le « bleu Yves Klein », le « jaune Randall », l’on porte au pinacle le noir Soulages ; dont la monomanie et la longévité remarquable, comme celle de Titien, contribuent au mythe. S’il est permis d’y voir mille nuances, graphismes et aplats, interaction avec la lumière, propres à faire voyager la contemplation, l’on peut se demander si la vogue d’un tel continuum de noir ne serait pas une défaite de l’imagination, du goût, de l’invention et de la représentation, un diktat nihiliste, une tyrannie consentie à l’austérité charbonneuse apparemment luxueuse, cependant bien vite plus vide qu’un mur de prison aveugle. Ce serait tomber dans une forme de reductio ad hitlerum que de parler de l’imposition d’une burqa sur l’art, cependant rien n’empêche de se demander pourquoi une société (pas toute entière heureusement), qui préfère la défaite de la pensée aux arcs-en-ciel d’une créativité libre et exponentielle, s’agenouille fascinée devant cette noirceur aporétique qui est peut-être la mesure de son horizon…
Enfin, dans cette sereine salle Maladeta[1] avec vue montagneuse et tourmentée, j’avais gagné la permission d’ouvrir cet étrange livre, relié au moyen de deux plats d’écorce de pin noir, intitulé : Les Neiges du philosophe. Le récit était brièvement introduit par l’inamovible sieur Maladeta.
Un philosophe mort. Quelle drôle d’idée ! Certes dans les salles philosophiques de cette bibliothèque, sous la forme tombale du livre ; mais sur un sentier partiellement enneigé de montagne ! À quoi pouvait-il servir ? Sinon à pourrir momentanément l’espace ? Quoiqu’il fût glacé par une blancheur nocturne qui maintenant allait fondre. Et s’effacer instantanément dans le temps. La philosophie serait-elle mortelle pour qu’un silence succède au corps soudain privé de vie…
Visiblement, au-dessus des pentes herbues et rocheuses de la Haute-Garonne, griffées de lambeaux blancs, aimanté par le tableau lointain des massifs encore hivernaux, ce sentier avait recueilli le malaise du marcheur, sa mort soudaine et paisible, comme s’il avait été cueilli par la bienveillante main de la Faucheuse, conservant la position assise du repos, quoique la tête fût penchée dans de vieilles bruyères. Je l’avais trouvé sur mon chemin parce qu’il me paraissait juste d’approcher cette montagne qui portait mon nom : le massif de la Maladeta. Marchait-il lui aussi pour atteindre ces Monts Maudits, que son corps lui avait finalement refusés ?
De sa poche de poitrine dépassait un carnet. Intitulé Les Neiges du philosophe, sous l’égide d’un nom absolument ridicule : Georges Bois-Souriguère :
« Ma vie d’enfant ne compte guère à mes yeux. Comme si je n’avais rien vu alors des yeux de l’esprit. Je vis seulement, ou je crus voir, lorsqu’en dernière classe de lycée, avec le concours d’un professeur dont je ne percevais rien, sinon son rôle, son jeu d’acteur passable dans le cadre d’un office convenu, je découvris chez Platon l’équivalence et l’éternité du Beau, du Bien et du Vrai…
J’aurais voulu en savoir plus. Mais le professeur, qui se nommait Monsieur Bruyère et n’avait décidément guerre de caractère, ne me fut d’aucun secours, me renvoyant au texte de Platon.
Il m’avait suffi de ces trois mots pour décider - ou pour savoir - que j’allais devenir philosophe. Sinon quel sens aurait le monde qui m’entourait ? Je demandais à posséder les œuvres complètes de Platon, dix volumes, excusez du peu. Bien qu’étonnés, mes parents qui en avaient les moyens - l’un dirigeait la plus énorme concession Porsche de Paris, l’autre se consacrait aux œuvres de bienfaisance, Secours catholique et Resto du cœur - y consentirent.
J’entrepris des études de philosophie. Pour sortir de la caverne. Que ce fussent les présocratiques, les stoïciens, les épicuriens, Saint-Thomas d’Aquin et Descartes, tout allait longtemps le mieux du monde. Mais en découvrant un suppôt du démon, je veux dire Nietzsche, me voici décontenancé, estomaqué, ahuri, stupéfié, jeté à bas depuis les hauteurs socratiques, écrasé sur le sol ruiné. Comment l’anti-platonisme pouvait-il se concevoir ?
Alors que je venais d’achever ma thèse, et avant de me consacrer à ma chaire de philosophie antique à l’Université de Sibylline-sur-Seine, je résolus de gravir l’Olympe. Ce qui avait nécessité d’amasser un petit pécule. Quelques mois d’économies et me voici suant et ronchonnant sous une chaleur accablante, mes croquenots butant sur les rocs, mes cuisses et mes mollets me rappelant à leur existence terrestre, accédant à un sommet pelé, sous un ciel blanc à force d’être bleu de la Grèce, vide, infiniment vide. Les dieux ne me parlèrent pas.
Aujourd’hui l’on dirait que j’étais un asexuel. Du moins jusqu’à l’âge de vingt-deux ans. Mais en lisant et relisant, je dus me résoudre à me demander : Alcibiade ou Diotime ? Allais-je aimer un Alcibiade, ce libertin, ce disciple, ami et amant occasionnel de Socrate, tel que le présente Platon son Banquet et son Gorgias ? Hypothèse aussitôt invalidée. Ou devais-je plutôt me confier à une Diotime, venue ou non de Mantinée, qui saurait m’instruire des choses de l’amour, ce démon redouté, désiré, et des formes intelligibles ? Ainsi pourrais-je boire l’immortalité à la source de son nombril. Longtemps la chose resta pour moi purement conceptuelle…
Un soir, un camarade me traîna dans une boite nuit. Après tout c’était une expérience à faire. Alors qu’il butinait à la recherche du « bon coup », je m’ennuyais ferme, les tympans écrasés par le vrombissement des basses, le brinquebalement sonore, les yeux dézingués par le clair-obscur clignotant et les silhouettes de zombie qui suaient le pathétique. Assis dans un angle mort, je méditai de lui fausser compagnie, quand une femme s’assit près de mon bras qu’elle pressait. Ses formes appétissantes s’enquirent de mon prénom. Ses yeux prirent entière possession de mes apparentes particularités. Soudain son avide bouche se jeta sur la mienne, ses seins durs se pressèrent contre ma poitrine, sa main rencontra mon érection. Comment lui résister ? Elle me jeta étourdi dans sa voiture, sans presque lâcher mes parties terrestres, dans son lit défait. Où elle me fit lécher son orifice charnu, fit jouir mon membre dans cette même caverne rouge. Si elle s’était tue jusque-là - sa langue étant d’abord affamée puis ailleurs occupée - la satiété la révéla bavarde comme une pie voleuse, vantant sa collection de fanfreluches, raillant ma profession de philosophe. La drôlesse était plus soulante que la boite d’où elle m’avait sorti. N’ayant été que de la viande occasionnelle, je ne revis jamais cette Solange au prénom si mal porté ; non !
Comment faire profession de philosophie, si l’on n’avait entrepris celle de l’amour vrai, condition humaine rêvée entre toutes ? Evidemment je tendais le filet théorique où ma psyché, mon idéalisme, mes hormones entières, allaient se laisser prendre. Même si après trois ans d’enseignement je n’avais toujours pas rencontré la moindre étincelle, dans la rue, dans les bibliothèques et les musées, parmi mes collègues, voire mes étudiantes. Sûrement mon tempérament mélancolique y était pour beaucoup…
Si je tentais de percevoir son regard, ses paupières se fermaient immédiatement. Du moins laissaient-elles flirter la suffisante perception de sa prise de notes au bout de son stylo-plume d’où découlait une encre rose continue, qui paraissait peu appropriée au sérieux dû à un cours sur la rhétorique comparée d’Aristote, de Cicéron, de Quintilien et du Gorgias, cours qui avait été suivi par Le Banquet et sa postérité néoplatonicienne, de Platon à Marcile Ficin. Je l’oubliai, dépliant mon discours. Et lorsqu’à la fin de l’heure je m’agenouillai pour recueillir les feuilles, chargées de mes précieuses références, qui m’avait glissé des doigts, je relevai mes regards sur des pieds gantés de sandales d’or, ailées de surcroit, des pieds de jade, des jambes d’ivoire sous un pantalon noir à plis, hautes et longues jusqu’à l’éternité. La fuite de son corps n’allait pas me révéler son âme, lorsque se retournant dans l’embrasure de la porte, elle s’agenouilla aussitôt pour, avec une étonnante vivacité, me tendre le feuillet qui avait échappé à notre vigilance : la fente incisive et veloutée de ses yeux asiatiques au regard un instant révélé me fendit la poitrine, sans que ma voix puisse la remercier, muet comme un rhétoricien mort. Sûrement, alors qu’elle disparaissait, m’avait-elle pris pour un grossier personnage, méprisant, suffisant…
Son apparence monacale portait des ensembles veste et pantalon noirs, des chemisiers blancs fermés au col rond. Car jamais un sourire ne caressait ses traits, y compris ses lèvres pleines à l’arc de Cupidon renflé. Seule une barrette rose tenait serrée sa chevelure lisse et noire dont la calme avalanche ornait son dos. Seule une mince montre d’or rose soulignait son poignet. Deux concessions étranges à une frivolité qui semblait déplacée, ou nécessaire, selon. Sa rectitude appliquée, son silence, sa parfaite sagacité lors du premier devoir de Master, dont le succès ne faillit jamais par la suite, l’absence apparente d’émotion, des yeux qui n’existaient pas pour moi...
Consultant sa fiche d’inscription, je constatais qu’elle était déjà détentrice d’un Master de Diplomatie Internationale, qu’elle était quadrilingue, japonais, chinois, anglais ; son français ne faisant aucun doute. Avec mon grec désuet, mon allemand venu de Kant, je me figurais être un amateur, un crouton hors du temps. Que venait-elle faire dans un inutile cursus de philosophie antique ? Une exotique initiation tout au plus… Traversant l’esplanade universitaire aux herbes aromatiques, parmi pléthore de trop jeunes étudiants, je la surpris, riant à gorge déployée, jouant à se jeter des peluches Pokémon à la tête avec deux ou trois filles en cosplay surexcitées. Que venait-elle faire dans mon séminaire passablement austère ?
Elle s’appelait Yuki. Yuki Nakama. Ce qui signifie « neige » en japonais. « Le bonheur est comme la neige : il est doux, il est pur et… il fond », disait un proverbe. En attendant c’était moi dont la psyché, que j’avais crue imperturbable, stoïcienne en diable, fondait. Mes recherches me menèrent à un conte intitulé La femme des neiges. Malgré plusieurs versions, à chaque fois, une très belle femme apparaît en temps de neige. Inévitablement, le héros en tombe amoureux. Quelques soient les circonstances et péripéties diverses, elle finit par disparaître.La cruelle peut ne pas hésiter à tuer, un peu comme l’hiver dont elle est une personnification. M’ébrouant au sortir de cette découverte, je n’allais cependant pas me laisser aller à des superstitions.
Entretemps venait de paraître aux éditions Vrin ma thèse : Mirages du platonisme et de l’antiplatonisme. Je n’en avais pas fait la moindre mention pendant mes cours. L’éditeur avait tenu à faire figurer mon portrait en quatrième de couverture ; c’était le format obligé de la collection, m’avait-il rétorqué. Un petit Georges Bois-Souriguère, à la place de Socrate et Nietzsche ! Certes ma taille humaine - je mesure un mètre quatre-vingt-douze - me permettait de les certainement les dépasser… Mais je n’étais qu’un modeste commentateur, qui aurait dû être champion de basquet me disait-on souvent, alors que j’avais le sport en horreur, sinon la marche dans les musées, dans les bibliothèques, sur les sentiers de montagne.
J’avais coutume de disserter au-delà de la chaire en déambulant parmi les tables des étudiants. Ils n’étaient qu’une quinzaine. Discrètement, je corrigeais parfois sur leurs notes quelque faute d’orthographe, de syntaxe, quelque référence, ce dont ils m’étaient, d’un regard, reconnaissants. Avec désespoir, je constatai que je n’avais rien à biffer, à ajouter, à l’encre rose qui coulait de source sur un papier de riz. Mais cette fois, je la vis fébrilement cacher sous ses feuillets un livre. C’était mon livre ! Que j’aimais soudain mon livre qui avait paru se détacher de moi après sa publication… Combien, à la réflexion, je redoutais une coquille, une erreur, une frivolité, un raisonnement bancal, qui m’auraient échappés, que sa sagacité saurait clouer au pilori !
Alors que je traversais l’esplanade ventée, où voletaient des flocons aventureux qui touchaient le sol en fondant aussitôt, rêvant de je savais bien qui, sans voir le flot des étudiants qui papillonnaient, jacassaient, riaient, je me sentis rudoyé par un coude tranchant, tiré violement par la bandoulière de mon sac, qui me fut arraché. Je ne compris d’abord rien à l’action. Je tombai. Une jambe à la finesse incomparable avait été lancée contre une poitrine estomaquée. Un poing fut jeté sans atteindre sa cible, son propriétaire lui-même vola dans un massif d’épineux. Du moins je crus voir le film en ralenti, par éclats. Un visage se pencha sur moi, une main se courba vers ma nuque pour la soutenir. Je ne vis que la neige. Qui me prit dans ses bras, dont les lèvres frémissantes étaient si proches des miennes. La neige commençait à tenir autour de nous. Le temps s’était arrêté. Il se rembobina sous le coup d’un concert d’applaudissements. Sonné, soutenu par ma salvatrice, par un autre étudiant, Joseph, qui me rendait ma sacoche, je pus me relever. Oui, j’allais bien, malgré mon côté un peu meurtri. Je voulus la remercier. Elle s’était déjà éclipsée.
- Saviez-vous, professeur, que Yuki pratiquait les arts martiaux ?
Mais au cours du lendemain, il n’y avait pas la moindre paupière pour se lever vers moi, pas même pour fuir mon regard, que je devais, par discrétion, mesurer. Etait-elle chaste comme la glace, avait-elle un boy-friend, une amoureuse, était-elle souverainement indifférente à mon égard, était-elle intimidée à ce point par ma minuscule personne académique ? Etait-elle une ninja ?
La semaine suivante, j’entamai un petit cycle sur Diogène le cynique, dont les réparties firent rire aux éclats Zélie, une mutine un peu ronde qui était continument voisine de la calme Yuki. Je résolus de saisir l’occasion et mon livre sous les feuillets de ma salvatrice. Très vite je griffonnai une dédicace : « À Yuki, avec mes profonds remerciements ». Ses yeux brillants de neige fondue s’ouvrirent vers moi. Comme si j’allais tomber dans le gouffre qu’avait dressé sous mes pieds l’amour, celui qui rompt les membres et lamine les esprits. Je ne sus retenir une larme qui souilla le dos de sa main. Croyant pouvoir reprendre aussitôt la suite de mon cours sur Diogène le cynique, je balbutiai, comme jamais. Mes étudiants rirent en chœur, quoique ce ne fût rien auprès de Zélie dont les taches de rousseur tombèrent avec elle de sa chaise. Je sus alors qu’une peau de jade rose peut rougir.
Comment fit-elle pour si rapidement disparaître à la fin des deux heures, glissant dans l’invisibilité en passant auprès de moi ? Cependant j’eus le temps de me rendre compte, au contraire de ce que j’imaginais de la population asiatique, car je ne l’avais réellement vue qu’assise ou à mes pieds pour me donner ma feuille perdue, que son front dépassait d’au moins vingt centimètres celui de ses camarades, qui, studieuses cependant, portaient leurs peluches Pokémon dans les bras. Plus communicatives, elles avaient d’ailleurs avec empressement répondu à mes questions, en me présentant qui son bébé Dracolosse pêche, qui son Nymphali rose.
Il fallait se l’avouer. J’étais amoureux. Jusqu’à l’œuf de l’univers dont je n’étais pourtant qu’une poussière. Après tout elle avait vingt-trois ans, je n’en avais que sept de plus. Sans avoir bu le moindre philtre, ni abusé des romans roses et des séries sentimentales qui jonchaient les mangas. Mes jours et mes nuits étaient caressés de la fuite de ses lèvres, de l’abîme tendre et infernal de ses yeux où je puisais l’onction de la sérénité, de ses dents pures où j’étais mordu comme un chien, de ses qualités intellectuelles indubitables qui, certainement, me dépassaient. Pouvoir caresser sa joue de la pulpe de mes doigts m’aurait paru un miracle digne des saints. Le fantôme de Yuki sourdait entre les caractères d’imprimerie qui jonchaient mes livres, il surgissait aux vides entre les volumes de la bibliothèque universitaire, il volait au-dessus de mes pas comme une tempête de neige printanière, il peuplait la douceur ravageuse de mon oreiller. Où je surpris des larmes. Etaient-ce les miennes ?
La fin du trimestre arriva trop vite. J’avais balayé Les stoïciens et les épicuriens, Lucrèce bien entendu. Allait-elle disparaître à jamais ? De ma vie sans dieu ni déesse ? Vie pauvre et jetée aux ordures de la banalité…
J’enseignais là depuis trois ans. Et les résultats n’avaient jamais été aussi bons. Joseph, Fantine, Norbert, Erinne, Lucie, Mathieu, ils avaient rivalisé d’intelligence et de travail, à l’occasion d’un mémoire conclusif dont le sujet avait été élaboré en toute liberté par chacun. D’ailleurs Joseph et Fantine vinrent me parler à la fin de l’avant-dernier cours :
- Monsieur. Nous aimerions qu’une petite cérémonie… La semaine prochaine. Que diriez-vous d’offrir à chacun de nous ? Mais nous deux allons vous aider pour ces tout petits frais. Offrir dans l’ordre croissant des notes obtenues - pas de crainte, vous nous avez déjà dit qu’il n’y avait aucune mauvaise note - une figurine Pokémon à chacun de nous. Chacun à son tour nous monterons en chaire près de vous. Ce serait symbolique. Plus parlant que l’oracle de Delphes. Vous commencerez par Zygarde et terminerez par Arceus, le Pokémon fabuleux. Qu’en dites-vous ?
- L’idée est fort amusante, répondis-je. Pourquoi pas !
Aussitôt, sous leur gouverne, je réalisais en ville les emplettes nécessaires. Je ne sais pas de quel œil Aristote aurait vu la chose… La note était un peu salée, mais, à mon immense satisfaction, je savais à qui j’allais devoir offrir Arceus. Car si j’avais accordé à son travail le chiffre sommital, ce n’était pas par favoritisme, mais par pure et objective justice.
Le jour venu, j’étais passé par le coiffeur, je portais des chaussures Justin Lacroix, un costume anthracite de Pether Andevers, une chemise blanche de Karl Opitzer, un nœud papillon Rizzoli gris perle et pois blancs, un zeste de parfum Jaguar for men. Mes étudiants avaient tous soigné leur tenue, qui de bleu marine vêtu, qui de robes longues. Je réalisai avec étonnement que Yuki avait délaissé son noir et blanc presque masculin pour une robe, certes d’une coupe droite austère, mais d’un rose bonbon savoureux qui moussait aux chevilles, comme à celles du Christ dans les fresques romanes de Saint-Savin. Avec une patience princière, ils attendaient la fin de la leçon conclusive sur Platon versus Derrida. Et la remise de prix.
Joseph et Fantine ordonnaient la cérémonie. Faisant monter Alice et Adalbert, Justine et Edwige, Enway et Lavia... Les sourires, les applaudissements, ponctuaient chaque cadeau que l’on ouvrait avec rire et volupté. Cependant la tension montait au fur et à mesure que les Pokémons sortaient de leur boite en rejoignant leurs mains tendues en même temps que l’Elysée du savoir, chacun connaissant la puissance croissante de leurs forces et vertus. Nous frôlions la perfection avec Zélie, dont son Actualité du rire de Diogène méritait un Deoxys, sans compter ses taches de rousseurs scintillantes. Enfin mes deux assistants, en chœur, appelèrent celle qui avait écrit La Figure de Diotime, de Platon à Hölderlin, un travail qui m’avait proprement abasourdi. Yuki, dont la robe trembla près de moi. Mes doigts frémissaient autant que cette dernière en lui tendant le coffret. Qu’elle ouvrit. Elle était émue, ravie, gênée. Quand, soudain, nous entendîmes quatorze étudiants réclamer : « La bise ! La bise ! La bise ! »
Interdit, je me sentis la glace me couler dans le dos. Pourtant, il fallait s’exécuter, s’approcher. Ce qu’elle faisait, les yeux baissés. J’élaborai le plus chaste et le plus retenu des bisous que je pusse concevoir auprès de sa joue, qui s’élevait vers moi, lentement, timidement. À l’instant où la pointe de mes lèvres allait frôler une joue intersidérale, ce furent ses lèvres qui répondirent aux miennes, ses bras serrés autour de mes épaules, mes bras caressant la rose de sa robe : je connus sa langue ; elle connut la mienne. Le gout de ses papilles gustatives était bien plus que ce que j’imaginais de l’ambroisie des dieux.
Au silence stupéfait par ce baiser plus intense encore qu’attendu, s’ajouta bientôt un charivari de joie, un tonnerre d’applaudissements, des bravos, des bravissimos, sans fin.
Si nos lèvres durent se séparer, ce fut pour que je ne puisse retenir à son adresse : « Chère amour… ». À quoi elle répondit, au travers de larmes incendiaires : « Je vous aime ». Quoi ! l’amour réciproque existait ! cette chimie des psychés et des corps n’était pas qu’un mythe, qu’un roman à l’eau de rose pour midinettes… le philosophe en moi espérait qu’il ne s’agissait pas que la voix hormonale de l’instinct de reproduction, que d’une illusion romantique, mais de l’accomplissement sapiosensuel au moyen de la Diotime du Banquet. Nos larmes se buvaient les unes les autres…
Il fallut nous dresser face à la modeste assistance, comme au sortir d’un duo d’opéra aussi difficile que réussi, sous l’ovation, les peluches Pokémon qui volaient en l’air…
Photo : T. Guinhut.
La journée ne s’achevait pas là. Un restaurant japonais attendait la joyeuse assemblée pour la soirée. Joseph et Fantine ne nous lâchaient pas, tirant nos chaises pour que nos mains ne se quittent pas. Décemment, en cette animée compagnie, je ne pouvais subjuguer mes yeux qu’à mon aimée. Cependant je m’aperçus bientôt que Fantine et Joseph formaient un couple charmant et taquin, qu’Erinne et Edwige avaient plus souvent la langue dans la bouche de l’autre que dans leur assiette, que le puéril Baldwin lâchait des jeux de mots souvent scabreux, que Dan éclusait alcool sur alcool en pérorant, que seul Edouard semblait un peu malheureux, épiant à la dérobée Yuki, mais qu’à la réflexion Iknaïa laissait un peu trop briller ses pupilles dans l’ébène parfait de sa peau en direction de ce même Edouard ; mais en vain. C’est alors que Yuki se leva, demandant à Eva, conciliante, si elle voulait bien laisser sa place à Iknaïa, et glisser d’un ton impérieux et persuasif à Edouard ses seuls mots : « Regarde cette chère Iknaïa ». Interloqué, il s’exécuta. La vertu de consolation ne tardant pas à faire son œuvre, les formes bondissantes et le sourire extasié qui la transfiguraient, tout conspirait à instiller à Edouard une attention qu’il n’avait jamais cru concevoir à l’égard d’une créature jusque-là inconnue. L’assistance autant qu’Iknaïa se sentit, qui époustouflée, qui reconnaissante pour l’éternité, devant les pouvoirs de cette nouvelle Arceus, qui me paraissait façonner l’univers de ses deux seuls bras, qui allait protéger la planète de tous les cataclysmes, dont, en médiocre aurige et dresseur de chevaux célestes ou de Pokémons, je ne saurais jamais capturer qu’un fragment du dieu universel, dont enfin la main était un trésor d’or rose dans la mienne. Un autre or rose allait bientôt orner l’un de ses doigts…
Rendons grâce à la pudeur du papier de ce carnet de ne pas savoir rendre compte de tous les délices de cette nuit, qui se renouvelèrent au moins deux fois mille et une nuits au cours des années. Comment ne pas rendre grâce aux dieux, à la nature, à l’éducation, quand nous pouvions admirer, caresser, embrasser si longuement tous les secrets de nos corps, tous les orgasmes de nos esprits ?
Nous nous racontions, nous écoutions.
Ses parents, Chinois pour l’un, Japonaise pour l’autre, avaient quitté Shanghaï et une double carrière commerciale enviée pour rejoindre la France, où la liberté d’avoir trois ou quatre enfants était avérée. Elle avait donc deux sœurs et un frère, dont elle était la cadette. Si elle ne voulait pas faire de politique, plus trompeuse que la rhétorique - si l’on repensait au Gorgias de Platon - elle voulait accéder au secret des dieux publics par le truchement des langues, donc à l’interprétariat, sans compter que son habileté dans les arts martiaux ne serait pas de trop en l’affaire. Les stoïciens et les épicuriens sauraient la garder de tout hubris. Elle savait être aussi indulgente que stimulante, m’encourageant à écrire un nouveau livre dont je n’avais pas encore l’idée, qu’elle me souffla : une histoire de l’amour au travers des philosophes. J’imaginais d’aller à Kyoto avec elle, d’étudier la peinture zen et les haïkus. Elle allait m’accompagner cet hiver parmi les temples grecs de Sicile…
En effet, même si sa profession d’interprète diplomatique l’obligeait souvent à voyager pour quelque congrès plus ou moins confidentiel à La Baule, à Genève, à Londres, nous ne nous quittions plus. Elle savait me laisser seul avec mes livres, je la laissais relire le Genji Monogatori, pratiquer ses chers arts martiaux et l’ikebana, cet art floral qui requérait le silence. Elle me faisait apprendre des haïkus de Bashô en langue originale, et malheur à moi si je me trompai ! Un Pokémon en peluche se jetait sur moi, Salamèche ou Drakofeu, sous les rires complices de Zélie qui venait parfois nous rendre visite.
Deux ans plus tard, nous étions mariés, en costume Night Eternity de Ryan Versace pour moi, en robe blanche aux dentelles profuses, Dream of Wedding de Katsumati pour elle. Nos parents, ses frères et sœurs - j’étais fils unique - jubilaient, nos treize compères ex-étudiants nous ovationnaient. Edouard et Ikanaïa, tous deux devenus professeurs des écoles avaient déjà un bambin joliment chocolaté. Erinne et Edwige commercialisaient une gamme de boissons gazeuses qu’elles avaient conçue. Joseph et Fantine œuvraient dans la conception de sites Internet de prestige. Seul Dan manquait : l’alcool l’avait conduit au-dessus d’une de ces falaises de l’Adriatique dont on ne revient pas.
Lorsque je fus passablement capable de réciter une quinzaine de haïkus de Bashô en japonais, un autre défi m’attendait : L’Art de la guerre, de Sun Tzu. Cette fois c’était du chinois. Je voyais venir le moment où elle allait me clouer au sol sur le tatami des arts martiaux autant qu’elle me clouait sur les draps de la nuit et du jour…
Nous ferions des enfants ; mais pas tout de suite, sa carrière prenait son envol. Son triomphe fut cette triade de chefs d’entreprises sino-coréens-japonais qui requerraient ses talents lors d’une rencontre au Centre de l’Energie Atomique. Ce qui ne nuisait en rien à sa modestie. Et ne portait en rien préjudice au mince professeur qui parcourait quelque rare colloque universitaire confidentiel à Bâle et Nice, sur les traces de Nietzsche. Je savais - autant que ma chère Yuki - savourer notre bonheur : Carpe diem quam minimum credula postero, n’est-ce pas…
Ses talents culinaires, tant en Nihon ryōri qu’en Yōshoku me laissaient pantois. Aussi, pendant l’un de ses voyages, comme elle aimait aussi la pâtisserie française, je me lançai un défi. Malgré quelques ratages préparatoires, je pus présenter des éclairs et des gâteaux de neige de ma composition avec leur zeste final de citron râpé. Nietzsche et Socrate auraient tort d’en rire. Et si Zélie, invitée, sut en rire, ce fut de gourmandise. Après le départ de cette dernière, à mon tour, je fus mangé en neige…
Je travaillais avec difficulté sur notre projet d’histoire de l’amour philosophique, peinant essentiellement plus sur le concept directeur que sur la masse d’informations recueillie. Entretemps, je publiais à La Mouette de Minerve, un opuscule sur l’esthétique de la vérité, de Platon à Derrida, qui me paraissait plus personnel que ma précédente thèse. Broutilles que tout cela, quand elle eut l’occasion d’être absolument impressionnée par mes modestes talents : Mirages du platonisme et de l’antiplatonisme allait être traduit et publié au Japon !
Il fallait cependant penser au temps. Elle atteignait trente ans, moi trente-sept. Sans que ce même temps parut nous affecter.
Pendant ce temps, Zélie, aux rires et taches de rousseur proverbiales, qui avait créé la marque Vêtir les rondes avec une machine à coudre et un site internet et se voyait à la tête d’une quinzaine de personnes et des commandes à foison, matières et couleurs riantes, s’était mariée, avait divorcé. Son mari voulait des enfants vite faits bien faits, constatait l’absence de grossesse, exigea des tests, qui révélèrent la stérilité de notre amie, aussitôt rejetée par l’autoritaire bonhomme qui ne voulait ni adopter ni entendre parler procréation médicale assistée. Nous vîmes pour la première fois Zélie pleurer. Si elle avait jeté le goujat aux oubliettes vite fait bien fait, elle ne se consolait pas facilement de ne jamais tenir dans ses bras le fruit de son ventre.
Aussi, quand Yuki annonça qu’elle était enceinte, si nous pleurions c’était de joie. Y compris Zélie, qui serait la marraine, c’était juré, craché ! Sa grossesse, même avancée, ne se voyait pas beaucoup, tant sa haute taille s’enrichissait d’un délicat arrondissement. J’aimais poser ma tête sur ce ventre où nous commencions à sentir les gentils coups de pieds de cette créature que nous savions maintenant être une fille. Sans que nous sachions encore quel prénom nous donnerions à ce flocon.
Ce serait son baroud d’honneur avant son accouchement : elle allait être l’interprète des ministres des Affaires Etrangères chinois, japonais et français, avec quelques entrepreneurs de Taïwan dont l’anglais n’était pas leur meilleur talent. Il allait être question des intérêts stratégiques de la Mer de Chine autant que de la réorganisation du marché des superconducteurs. La chose allait durer trois jours, au château de Chambord.
Avant son départ, elle eut le temps de recevoir entre ses précieuses mains un exemplaire japonais de mon essai. Elle était plus fière que si j’avais reçu un prix Nobel de philosophie !
Impatiente, Zélie m’apporta le premier ensemble bébé qu’elle avait jamais conçu, alors que nous regardions sur l’écran d’une télévision, qui habituellement ne servait qu’à prendre la poussière au fond d’un placard, se dérouler la soirée de réception de Chambord, où de petits ministres et de petits magnats économiques avaient peine à éclipser la silhouette, pourtant en arrière-plan, d’une émérite interprète. Un plan plus rapproché nous permis de deviner sa volubilité linguistique.
Quand cette satanée télé nous fit faux bond. À trop prendre la poussière, on devient poussière, ria Zélie. Un éclat de poussière, puis la neige, selon la métaphore convenue pour un disfonctionnement de l’émission. Sauf que cela reprit : un plan trahit un instant une construction fumeuse, éventrée, qui ne ressemblait plus qu’à peine à la façade du château de Chambord, une sorte façade de jeu vidéo de troisième zone. Plan aussitôt remplacé par les excuses d’un présentateur qui prétendit une panne d’émetteur, un canal hertzien piraté, avant l’extinction définitive de la boite. Interloqués, nous étions. Bon, pourquoi pas. Laissons tomber le spectre de cette antiquité télévisuelle en noir et blanc, abandonnée par l’ancienne propriétaire, et qui n’avait jamais capté que deux chaines : elle commençait à péter du hoquet, sentir le roussi, voire le plus puant cramé sous sa texture desquamée, son écran rayé. Il allait falloir la confier au pilonnage, à un recyclage impossible.
Hélas, le poste, quoique passé ad patres, n’avait pas tout dit. Les smartphones se mirent à rugir, les radios à s’affoler, la rue même à bruire d’un bruit blanc. La vision fugitive du château dévasté n’était pas un carton peint par un pirate informatique boutonneux. Une attaque convergente de dizaine de drones, des commandos laminant les derniers vivants parmi les forces de sécurité, parmi les assistants, les journalistes, les chefs d’entreprises et les ministres, avant de s’étriper eux-mêmes au moyen de leurs ceintures d’explosifs. Personne ne parlait de celle qu’Arceus n’avait pas su protéger.
La nécropole fumeuse avait été sécurisée, pour employer l’adjectif officiel. Les commentaires, les piètres analyses, les condoléances navrées de l’Elysée, tout était, pour nous, néant. La neige autour des décombres du château était noire de suie, de gravats, de poussières ; même le rouge des corps avait été noirci. Zélie était prostrée sur le tapis souillé de larmes. Je n’étais plus qu’une statue de sel gris.
Un obscur groupe islamiste au nom imprononçable revendiqua l’attentat. Arguant de la résistance réitérée du Japon à toute immigration, du sort des Ouïgours à l’est de la Chine, de la complicité de l’Etat français en la matière.
Nous reçûmes des messages navrés de nos familles, de nos douze ex-étudiants, qui nous visitèrent tous. Ils n’avaient que des pleurs et des masques de plomb à nous offrir ; mais ils étaient là. Personne n’osait me le dire : il ne me restait même pas un petit flocon à chérir…
Je refusai les absurdes « cellules psychologiques », les « dédommagements » financiers d’un Etat qui avait été assez pusillanime et incompétent pour laisser s’installer sur son sol la source de telles abominations. J’acceptai cependant une petite boite de carton dorée à peine remplie de quelques cendres - d’on ne savait trop qui - autour d’une bague bosselée, grisée, où figuraient encore, sur son anneau intérieur, nos deux prénoms, à peine lisibles.
Je me souvins combien ma chère Yuki avait été heureuse lorsque je l’avais emmenée vers une destination surprise, parmi des hôtels ruraux dans les Asturies, combien elle avait été stupéfiée par la Playa del Silencio, dans un amphithéâtre de falaises. « Ma plage préférée au monde », avait-elle dit. Quelques jours plus tard, nous étions quatorze paires d’yeux encore vivants, où la froidure des embruns sauvages balayait les pleurs, regardant disparaitre une petite boite peindouillée d’or, fragile boite de carton mouillé, emportée par la virulence de la marée descendante, boite où j’avais laissé l’anneau, de plus orné d’un si éphémère troisième prénom. Il se mit à neiger dru sur cette plage. Je me pris à penser que parmi nous, seuls Joseph et Fantine avaient des enfants, Mathieu n’avait qu’un diablotin. L’espèce philosophique était en passe de dépérir ; voire pas seulement celle philosophique.
J’aurais pu consacrer le reste de mes jours à l’analyse religieuse et politique de l’Islam. Mais je ne m’en sentais ni la force ni la compétence. Il y a des puissances totalitaires contre lesquelles l’individu ne peut rien, fût-il habillé des hardes de la philosophie.
Nous avons doucement vieillis ensemble, Zélie et moi. Sans le lui dire, je savais qu’avec elle j’étais arrivé à la fin de l’alphabet. Elle parvenait toujours à être rigolote, y compris pour me dérider, (« Ôte-toi de mon soleil ! », me dit-elle, mutine, sur le balcon) même si elle était capable - était-elle si injuste ? - de parfois me reprocher de plus penser à une morte qu’à une bien vivante dont les taches de rousseur étaient si ensoleillées. Faute de pouvoir terminer mon chantier déglingué sur l’amour philosophe, je menais à bien - ou à mal, je ne sais - un essai, Le Cynisme dans l’Histoire, qui eut un honorable succès d’estime, toujours publié à La Mouette de Minerve, maison d’édition qui avait pris un bel envol. J’avais vécu avec le Vrai, le Beau et le Bien. Désormais Platon n’avait pas plus de réalité qu’un Pokémon légendaire.
Bien des années plus tard, si rapides toutefois que le volètement d’une plume ne saurait le dire, parvenu à la retraire, je pouvais enfin, hors mon amitié conjugale avec Zélie, dont les taches de rousseur ne vieillissaient pas, me consacrer exclusivement à marcher comme Diogène, à marcher comme Zarathoustra, avec un bâton noueux, un vieux sac à dos, du pain, du fromage et des noisettes, les haïkus de Yuki dans un carnet de cuir rose, parmi les montagnes de Sils Maria, cherchant le secret par-delà le bien et le mal, au-delà de la théodicée du naïf Leibniz. Dont je ne ferais peut-être même pas un livre. J’aime la neige, son crissement sous les pas, son édredon mol, ses biffures dans le vent, ses espaces immenses et aveuglants, son invisibilisation du monde, sa beauté métaphysique, ses traces de cervidés, d’hommes et d’oiseaux, éphémères. Ce pourquoi j’approchais symboliquement le massif de la Maladeta, ces Monts Maudits par le tonnerre, par la fatalité, par le je ne sais quoi de l’existence, qui ressemblait à un gâteau de neige… »
Le carnet s’arrêtait là, et celui aux haïkus ne m’intéressait pas. Moi, Maladeta, face au massif de la Maladeta, je n’avais pas tué Gorges Bois-Souriguère et pas le moins du monde Yuki. La Mort, injuste, souveraine, s’en était chargé.
Quant au lecteur que je suis, pourtant un Bertrand Comminges aguerri, il ne put retenir deux larmes, à l’occasion de deux moments stratégiques du récit. Il faut admettre que ce démoniaque Maladeta m’avait ému plus que je l’aurais cru possible.
La Genèse de la Genèse illustrée par l’abstraction.
La Genèse de la Genèse illustrée par l’abstraction,
traduit de l’hébreu et commenté par Marc-Alain Ouaknin,
Diane de Selliers, 372 p, 230 €.
Au commencement était La Genèse, récit trois fois millénaire de la création du monde et de la naissance de l’humanité ; doxa religieuse pour les uns, mythe fabuleux pour les sceptiques. Quoiqu’il en soit, un tel récit ne laisse pas d’être aussi impressionnant que poétique, aussi passionnant que proliférant d’implications métaphysiques et philosophiques. L’on devine qu’elle fut mainte fois traduite, via le canonique latin de Saint-Jérôme, et de l’hébreu originel ; elle nous est cette fois étonnamment transmise sous un titre mystérieux : La Genèse de la Genèse illustrée par l’abstraction. C’est un de ces volumes somptueux dont les éditions Diane de Selliers ont le secret, et sont coutumières, depuis Shakespeare à Venise[1] jusqu’aux vitraux pétrarquistes[2], en passant par le Dit du Genji[3].
Stupéfiante à plus d’un titre, cette Genèse interpelle au premier chef : pourquoi serait-elle illustrée par la peinture abstraite ? Diane de Selliers et Marc-Alain Ouaknin répondent par l’irreprésentabilité de Dieu. Au lieu de l’anthropomorphisme de la peinture figurative, des icônes orthodoxes à la peinture baroque italienne, en passant par les primitifs italiens sur fond d’or et les Michel-Ange et de la Renaissance, Dieu est un homme puissamment barbu. Or il est le verbe, seulement incarné à l’occasion de Jésus, ce qui justifie la fulgurance de la peinture abstraite, « rencontre métaphysique avec le texte ». À cet égard, le rayon de lumière d’Ed Rusha face au verset inaugural, les vagues et signes de Zao Wou Ki[4] sont révélateurs. Se vérifie amplement la phrase de Paul Klee, qui n’est pas oublié : « L’œuvre d’art est à l’image de la création ». Ce dont Florian Métral avait donné une analyse dans son Figurer la création du monde[5], consacré à l’art de la Renaissance.
Parmi cent huit peintures, de soixante-et-onze peintres, Kasimir Malevitch est en couverture, Frantisek Kupka explose de couleurs comme le big-bang, Wassily Kandinsky danse comme les lettres et les animalcules, Barnett Newman chante et prie, Man Ray est l’arc-en-ciel qui suit le déluge, Georges Mathieu est un buisson ardent de graphismes (pour anticiper le Livre de Moïse). Parfois, bien que toujours dans le champ de l’abstraction, Paul Klee est une « Tour en orange et vert » pour celle de Babel, Hans Hartung épanche la nuit, Mark Rothko la sépare d’un liseré de violet, Mondrian suggère un arbre, donc celui du bien et du mal, Yves Klein couvre de bleu une terre soumise au déluge… Pas si abstraites donc ; abstraites de la représentation canonique de la réalité, mais pas de celle de la suggestion de l’émotion et du sens. Revenons alors à l’inaugural « Cercle noir » de Kasimir Malevitch, qui illustre également le coffret : il est la ponctuation originelle de la création autant que du verbe créateur.
Un esprit tatillon pourrait reprocher l’absence en ce fascinant volume des prémices de l’abstraction picturale, de William Turner à Gustave Moreau, ou penser que cette abstraction est un peu trop géométrique et pas assez lyrique. Mais Dieu n’est-il pas d’abord géomètre ? Ne serait-ce qu’au travers du choix d’une typographie carrée pour ces lettres hébraïques, en fait assyriennes, crées à Babylone au V° siècle avant notre ère par Ezra le scribe. Car ces graphismes, parmi les vingt-deux lettres fondamentales, sont la parole de la création et de son âme, là où s’enclot et s’ouvre le nom de Dieu, « perceptible de manière acoustique, c’est-à-dire dans le langage[6] ».
Ainsi la dimension contemplative d’artistes souvent attentifs aux spiritualités juives et orientales s’associe-t-elle à une lecture soigneuse et propice à la méditation, que ce soit sur les desseins d’un créateur qui n’est peut que splendide fiction[7]ou sur la nécessité du libre-arbitre et de la connaissance offerte aux enfants d’Adam que nous sommes.
La Genèse de la Genèse illustrée par l’abstraction.
Photo : T. Guinhut.
Accompagnés de la calligraphie de l’hébreu, et sa « translittération » c’est-à-dire sa lecture française, ces onze premiers chapitres de la Genèse, « d’inspiration babylonienne », réservent bien des surprises. Nous avons trop l’habitude de la tradition de la Vulgate, cette traduction de la Bible faite en latin par Saint-Jérôme au IV° siècle, d’où vinrent bien des éditions françaises. Mieux vaut, comme par ailleurs Chouraqui[8], aller directement à la source. C’est ce que fait ici Marc-Alain Ouaknin en allant au plus près de l’hébreu originel. De la création du monde à la tour de Babel, du jardin d’Eden à l’Arche de Noé, en passant par le serpent qui accomplit la perdition d’Adam et Eve, donc celle du fratricide Caïn. Pas à pas, de verset en verset, se joue une initiation au monde, l’hypothèse de la divinité, le destin de la condition humaine entre bien et mal (car « la pulsion du cœur de l’homme est mauvaise dès sa jeunesse », dit « yhvh » au sortir du déluge), donc la part terrestre et morale, là où beauté éthique du texte s’associe à l’esthétique des peintres.
Avec une rare perspicacité, fouillant le sens, le traducteur nous ouvre de nouveaux champs de l’interprétation. Ce n’est pas seulement « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre », mais « Premièrement Elohim créa l’alphabet du ciel et de la terre », instaurant un subtil contrepoint avec les mots de Saint-Jean : « Au commencement était le verbe ». La traditionnelle pomme, venue d’une erreur de Saint-Jérôme, n’en est pas une : seulement un fruit, mais puisqu’Adam et Eve cachent leur nudité avec des feuilles de figuier, probablement une figue, ce qui est plus judicieux géographiquement, voire sexuellement. Là est la « genèse de la genèse » et de son interprétation, à la source de « deux mille ans de lectures[9] ». Ce qu’en une profuse introduction, « L’alphabet de la création », Marc-Alain Ouaknin déplie avec autant d’érudition que de lisibilité, en faveur d’un travail d’exégèse, à la croisée de la Torah (les cinq premiers livres de la Bible), du Midrach (l’ensemble des commentaires) et du Talmud (le corpus juridique), sans compter les mystiques kabbale et hassidisme. Il ne méconnait évidemment pas « l’école historico-critique », s’appuyant sur l’Histoire et l’archéologie, pour y associer la réflexion « midrachique », donc exégétique. Le mythe mésopotamien du Déluge (antérieur d’un millénaire à la Bible), récurrent dans plusieurs mythologies, dont Les Métamorphoses d’Ovide, montre combien la Genèse a une genèse, mais également combien il s’agit d’une « crise du langage » à restaurer au moyen de l’arche, donc à relier au mythe de Babel, dont la tour vient également de Mésopotamie, là où les Hébreux sont devenus des lettrés. Cette arche est de plus une préfiguration du berceau de Moïse, lui-même redevable de la culture égyptienne.
La Genèse de la Genèse illustrée par l’abstraction,
Anna-Eva Bergman : N° 37-1961 Astre.
Photo : T. Guinhut.
Regardons avec étonnement une hypothèse de lecture soudain éclairante : l’argile, ou la « poussière », dont sont faits Adam et Eve est la même que celle des tablettes et des sceaux-cylindres de la première écriture mésopotamienne. C’est cette argile que l’on retrouve dans un tableau d’Anselm Kiefer, même s’il ne s’agit pas de la « terre rouge » que signifie le mot « Adam ». Ensuite la vaste énumération des descendants du premier humain trouve sa correspondance, au sens baudelairien, dans les « Nombres en couleur » de Jasper Johns, car les nombres sont « le nom de Dieu ».
Autre regard également surprenant, cet apaisement de Dieu après le déluge et les sacrifices odorants de Noé. S’il décide de ne plus maudire « le sol de la terre à cause de l’homme », n’efface-t-il pas en même temps les malédictions jetées sur Adam et Eve, donc sur le travail qui serait devenu bénédiction… Le Dieu vengeur et jaloux de l’Ancien Testament se fait peu à peu plus bienveillant (à l’image des Furies devenues Bienveillantes), comme lorsque dans le Deutéronome il annule la punition de l’iniquité jusqu’à la quatrième génération (c’est l’un des dix commandements) en enjoignant de ne pas mettre à mort les parents pour les enfants et les enfants pour les parents : « ils seront mis à mort chacun pour sa faute ». La leçon morale est considérable ! Dans la même perspective, l’arc-en-ciel après le déluge est un symbole de transcendance, de paix et de justice ; dans le cadre de l’alliance de Dieu avec les hommes, et y compris entre ces derniers, en relation avec le « tu aimeras ton prochain comme toi-même » du Lévitique, mais aussi de l’Evangile de Matthieu. Quant à la prétendue justification théologique de l’esclavage, elle est balayée par le mot « serviteur de serviteurs » appliqué par Noé à Canaan, qui « contempla la nudité de son père ». Voici donc une « humanité arc-en-ciel », dit Marc-Alain Ouaknin. Dont cependant la langue subira un sort funeste : « embabelons leur langue », décida Yhvh, ce qui peut être lu comme une sortie de Sumer et de ses tours, mais aussi de la tyrannie d’une seule langue…
Bible in folio, Estienne Michel, Lyon, 1580.
Photo : T. Guinhut.
Que l’on lise « Au commencement » ou « Premièrement », comme ici, le texte est d’abord humain, venu d’un ou plusieurs parmi les dizaines de rédacteurs de la Bible, au contraire de la prétention coranique à n’être que la parole de son dieu. Ce qui n’en fait pas, selon notre traducteur, le récit absolu, mais « un récit qui aurait pu être différent » ; et un récit contemporain, moins de la création du monde que de la naissance de l’écriture. Ainsi la tradition juive, en toute intelligence, vise à sans cesse réinterpréter ce qui est selon le titre d’Umberto Eco une « Œuvre ouverte[10] », et à « oser le nouveau », y compris pour les peintres. Comme lorsque Gérard Garouste[11] peint son « Berechit », soit l’inaugural « Premièrement », sous la forme d’un ruban de Möbius où s’attachent des flammèches. Comme quoi chaque proposition iconographique est bien un juste chatoiement de l’interprétation et « une rencontre métaphysique ».
Accédera-t-on à la connaissance parfaite et scientifique de la naissance du cosmos[12], voire de la naissance de l’éthique ? Il est toutefois un moyen d’accéder à l’intuition de l’univers et de l’humanité lors de sa création : entrer avec une subtile humilité dans cette Genèse de la Genèse, tant en sa dimension scripturale et interprétative qu’en sa méditation picturale, pour entendre dialoguer entre eux les voix des versets et celles des commentaires révélateurs, sans oublier les profuses notes. Devant une telle réussite de la bibliophile la plus profonde, au service de l’humanisme, l’on se prend à rêver au livre de Moïse ainsi réalisé, l’on replonge dans Les Métamorphoses d’Ovide illustrées par la peinture baroque[13], l’on imagine cette Genèse illustrée par une créativité photographique inédite : la photographie n’est-elle pas lumière ?
Canal Grande e Palazzo Cavalli Franchetti, Venezia.
Photo : T. Guinhut.
Rêves et cauchemars
des villes invisibles et imaginaires
par Italo Calvino et Darran Anderson.
Italo Calvino : Les Villes invisibles,
traduit de l’italien par Martin Rueff, Gallimard, 208 p, 19 €.
Darran Anderson : Les Villes imaginaires, traduit de l’anglais (Grande-Bretagne),
par Mathilde Helleu et Barbara Schmidt, Inculte, 512 p, 24,90 €.
Ce sont mille raisons qui président à l’association de ces deux livres aux genres littéraires pourtant éloignés. À chaque fois des « villes », tous deux inaugurent leur propos avec le Vénitien Marco Polo, sans oublier que le second place à l’épigraphe une citation du premier, sans compter cent réseaux de complicité. Le romancier italien Italo Calvino énumère en toute mystérieuse beauté ses Villes invisibles, tandis que l’essayiste anglais Darran Anderson brosse un explosif tableau tant littéraire qu’historique, voire cinématographique des Villes imaginaires. Alors que le premier navigue à vue parmi les fantasmes urbains les plus indicibles en embarquant son lecteur sur les navires de ses poèmes en prose, le second construit avec les briques de la bibliothèque universelle une œuvre continument documentée et richement fantasmatique.
Originellement publiées à Turin en 1972, ces proses se présentent comme le compte-rendu d’une imaginaire conversation entre Marco Polo et Kublai Khan, le premier lui offrant des portraits des villes européennes et asiatiques qu’il aurait visitées au cours de son expédition lointaine, forcément insolites pour un empereur Chinois du tournant du XIV° et du XV° siècle. D’abord exprimés par « gestes, sauts, cris d’émerveillement et d’horreur, aboiements, hurlements d’animaux ou par le truchement d’objets qu’il allait extraire de ses besaces », ces Villes invisibles deviennent en langue tartare comme « les flèches d’une ville aux pinacles élancés, faits de telle sorte que la Lune dans son voyage pouvait se poser tantôt sur l’un, tantôt sur l’autre ». Le récit-cadre, disposé en une vingtaine de séquences, intercale une petite centaine de portrait de villes, organisés par thématiques récurrentes : « Les villes et le désir », « Les villes et la mémoire », ou encore « le nom », « les yeux », « les signes », « les morts »… Si délirantes qu’elles soient, elles sont l’écho, l’émanation de la cité originaire de Marco Polo : « Chaque fois que je décris une ville, je dis quelque chose de Venise ». Ainsi lorsqu’apparait : « Smeraldina, ville aquatique, un réseau de canaux et un réseau de rues se superposent et se recoupent ».
Fantaisistes fleurs du fantasme, elles empruntent toutes leurs noms à des prénoms féminins. Parmi les « villes élancées », l’on visite « Ottavia, la ville-toile d’araignée », bâtie sur un filet tendu entre deux montagnes ; parmi « les villes et le ciel », « Andria [qui] fut construite avec un art tel que chacune de ses rues court suivant l’orbite d’une planète et que les édifices et les lieux de la vie en commun répètent l’ordre des constellations ». L’on rejoint « Valdrada » qui est « une ville droite sur le lac et une ville reflétée à l’envers » ; mieux, ses habitants « savent que tous leurs actes sont en même temps leurs actes et son image spéculaire ». L’imagerie urbaine fabuleuse ne va pas sans l’étrangeté des psychés. Ainsi, artistiquement belles ou effrayantes, comme sous le pinceau d’un écrivain inspiré, d’un peintre fou, à la manière de Monsù Desiderio, elles sont les coagulations du désir et du rêve, mais aussi des peurs qui nous agitent. « Seurapia d’en dessous » est habitée de « cadavres, séchés de manière à ce qu’il en reste le squelette revêtu de peau jaunâtre ».
Pour répondre aux propositions de Marco Polo, Kublai Khan possède un atlas éminemment borgésien, dans lequel non seulement figurent toutes les cités de son empire, mais aussi des « terres promises visitées en pensée, mais qui n’ont pas encore été découvertes ou fondées : La Nouvelle-Atlantide, Utopia, La Cité du Soleil, Océana, Tamoé, Armonia, New Lanark, Icaria ». Les fantômes des futurs fondateurs d’utopies livresques[1] se bousculent : Thomas More, Francis Bacon, Tommaso Campanella…
Alors que le poète prosateur prétend que ce volume construit de Villes invisibles est « un rêve qui nait au cœur des villes invivables », ne peut-on pas considérer que nos espaces urbains deviennent de plus en plus des villes imaginaires, tant l’utopie, architecturale et d’intelligence artificielle, devient réalité. En conséquence, la ville se métamorphose et se renie sans cesse. Il faut alors évoquer Charles Baudelaire : « Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville / Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel[2] », disait-il dans « Le cygne », parmi les pages de ses « Tableaux parisiens ».
L’infinie poésie architecturale, virevoltante et créatrice, de ce bouquet coloré de topographies calviniennes incite à rêver des tableaux qui pourraient être peints par Salvador Dali ou Yves Tanguy. En effet ces d’œuvres d’arts verbales, cependant inclassables, car également proches du poème de Coleridge, « Le rêve de Kublai Khan » (qui « ordonna de bâtir un majestueux palais[3]»), relèvent à la fois d’une esthétique borgésienne et d’une démarche surréaliste. La part d’automatisme psychique en chasse lors de l’écriture n’est pas loin de celle d’Henri Michaux, qui, dans Voyage en grande Garabagne[4], invente des populations, des ethnies plus étranges les unes que les autres, « les Hac », « les Emanglons » ou « les Gaurs », qui ont des villes, des places et des spectacles incroyables et cruels…
Charles Baudelaire, dans les années 1860, est censé être l’inventeur du genre promis à un bel avenir du poème en prose, quoiqu’il se réfère au précédent de Gaspard de la Nuit d'Aloysius Bertrand. Revenons à la préface-dédicace à Ernest Houssaye du Spleen de Paris, sous-titré « Petits poèmes en prose » : « Quel est celui de nous qui n'a pas, dans ses jours d'ambition, rêvé le miracle d'une prose poétique, musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s'adapter aux mouvements lyriques de l'âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ? C'est surtout de la fréquentation des villes énormes, c'est du croisement de leurs innombrables rapports que naît cet idéal obsédant[5]. » Si Baudelaire parlait ici de Paris, il n’est en rien interdit d’appliquer cette intention, voire cette définition, un siècle plus tard, au travail d’Italo Calvino. Et si l’auteur des Feurs du mal se consacrait à transmuer la boue d’une réelle capitale en or poétique, celui du Chevalier inexistant plonge hardiment dans les territoires de l’imaginaire, au point que ses Villes invisibles ne soient perceptibles que par les yeux du langage. L’on devine alors que, devant cette petite centaine de poèmes en prose, l’humilité et le soin du traducteur doivent être à leur comble.
Il est à noter à cet égard que les éditions Gallimard se sont lancées depuis quelques temps dans une vaste opération de retraductions des œuvres d’Italo Calvino. Toujours sous les doigts avisés et soigneux de Martin Rueff, qui n’en doutons pas, sait insuffler à son interprétation ce qui devient selon Baudelaire « prose poétique, musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s'adapter aux mouvements lyriques de l'âme, aux ondulations de la rêverie ». C’est en effet ce que nous ressentons à se laisser porter par les mots français unis comme les doigts de la main à ceux italiens…
Italo Calvino : Tarots, Franco Maria Ricci, 1974. Photo : T. Guinhut.
Echafauder des fantasmes urbains et politiques est bien une constante de l’humanité, au moins depuis la Babel biblique et La République de Platon qui est un « paradis géométrique » et en même temps une « nécropole ». En cette tradition plus que millénaire, Darran Anderson a beau jeu de se livrer à un voyage parmi les Villes imaginaires de l’histoire culturelle. La structure du volume a beau être erratique, l’itinéraire est absolument passionnant, bourré jusqu’à la gueule de références, d’évocations, d’analyses, quoiqu’y manquent parfois des notes permettant de retrouver les passages cités : le volume est érudit sans être cuistre, philosophique sans cesser d’être séduisant. Ce qui ne manque de faire mentir le nom de son éditeur français, « Inculte », quoique l’on sache qu’il s’agisse d’une antiphrase.
L’essayiste anglais Darran Anderson démarre lui aussi avec cet accélérateur d’imaginaire qu’est Marco Polo, cet « homme au million de mensonges », dont Le Devisement du monde[6]relate un voyage oriental jusqu’en Chine, parmi des cités innombrables. Mais aussi avec sa « ville flottante à l’allure impossible », Venise cela va sans dire.
Balayant un immense espace historique et géographique, de l’Antiquité à la science-fiction la plus contemporaine, en passant par les « robinsonnades » qui président aux îles nanties de gouvernements idéaux, comme Utopia de Thomas More, notre essayiste explore de toute évidence un espace conceptuel qui intègre bien des utopies, mais non sans le recours à sa sœur maudite sinon jumelle, la dystopie, « débarrassée de ses habitants non idéaux », comme le laisse entendre la « Lettre du Prêtre Jean », fictionnel seigneur des « trois Indes », qui postulait un miroir « doué de la propriété de nos montrer toutes les machinations et tout ce qui se passe, de bon ou de mauvais, dans les provinces de nos Etats ». De plus en plus avérée, la double perspective innerve l’essai. Par exemple avec les initiales oppositions entre les civilisations où, sous le joug des femmes, les hommes se révoltent pour rétablir le patriarcat et celles où ces dames s’en sont privées pour leur plus grande paix, comme dans Herland de Charlotte Perkins Gilman[7], également fort contraire à la tyrannie masculine de La Servante écarlate de Margaret Atwood[8].
Un esprit chagrin pourrait arguer de la dispersion de la composition qui dépasse amplement le champ de son titre pour, au-delà du cinéma de Metropolis, embrasser les voyages imaginaires, les cartographies, les fictions politiques. Cependant, en dépit du manque de rigueur et de l’excessif enthousiasme qui empêchent Darran Anderson de bien cerner son sujet, un joyeux tourbillon emporte son lecteur dans une découverte sans cesse centrifuge, jusque par les vaisseaux maritimes et spatiaux, à la conquête de planètes urbaines inconnues ou à édifier. « Villes flottantes », « villes biologiques », « villes miracles », côtoient le Palais de cristal londonien et les expositions universelles, ou encore les baraquements des camps d’extermination. Les architectures réelles voisinent celles fictionnelles des peintres, des nouvellistes et des cinéastes.
L’une des plus intéressantes - et éprouvante - réflexion de cet essai est placée sous l’égide de « L’horreur domestique » : « pour pouvoir devancer nos désirs, les bâtiments doivent au moins faire preuve d’un simulacre de conscience ». Ainsi l’efficacité domotique et urbaine pourrait aller jusqu’à la modification spatiale et décorative selon nos humeurs et fantasmes, voire ceux des fantômes de leurs précédents habitants, comme dans « Les Milles rêves de Stellavista » dans Vermilion Sands de Ballard[9]. Mais aussi jusqu’à la biosurveillance de notre état de santé, non sans qu’il s’agisse là des prémices d’une orwellisation[10] du monde menée de main experte par un gouvernement bienveillant ou tyrannique, comme le pratique déjà la Chine communiste. La descendance de la caverne de Platon est alors exponentielle.
La rêverie qui suit la lecture des Villes imaginaires de Darran Anderson est autant un jardin d’architectures nouvelles et brillantes que de décombres. Le cauchemar s’empare de malheureux urbains qui voient leur havre de paix gangréné par les quartiers délinquants ou les territoires perdus de la République[11], qui vivent la chute des civilisations et meurent avec elles, de ceux qui voient s’élever les gratte-ciels dominateurs et insolents du totalitarisme soviétique et les mausolées des princes qui font main basse sur l’au-delà, depuis les pyramides de Gizeh jusqu’à la franquiste Valle de los Caidos ; ou encore de ceux-là que le catastrophisme spéciste, nucléaire ou climatique remuent jusqu’à la mélancolie, l’angoisse, sinon jusqu’à la guerre civile et au suicide. Cependant, de « l’illusion de verre » à la « maison du bâtir » la ville s’enterre ou s’envole, est bombardée, détruite, ou reconstruite, renouvelée, ceinturée par un mur comme à Berlin, libérée, apaisée et affolée par les artistes et les architectes visionnaires, car « Demain ne meurt jamais »…
Si Venise a tendance hélas à s'enfoncer sous son propre poids dans sa lagune, il reste encore l'espoir et la peur de voyager en pensée parmi des villes fantasmatiques. Aux délicieux et inquiétants rêves poétiques, voire psychédéliques, d’Italo Calvino répondent largement aujourd’hui les rêves de la technique et leurs réalisations. Le bréviaire de Darran Anderson sous le coude, Marco Polo revenant parmi nous ne manquerait pas de voir en Manhattan ou Shanghai des villes imaginaires, des ferments de rêves éveillés ou des prémices de villes apocalyptiques ou totalitaires, comme à l’occasion des tours jumelles du 11 septembre 2001, ou de la reconnaissance faciale urbaine qui quadrille la Chine communiste…
C’est avec une certaine amitié pour le malheureux héros et son amante sacrifiés par un barbare, que je reposai L’Hôtel-monastère Santa Cristina[1], prétentieusement relié de moire et d’or. Tout en me défendant, cela va sans dire, de la moindre faiblesse envers son auteur, le sanguinaire Allan Maladetta. En revanche, rien en ce récit ne paraissait pouvoir me mettre sur la piste de mon coupable patenté, qui se contentait de me contraindre à lire ses maudits bouquins enrobés de soies et de cuirs précieux.
Quel idiot ! J’avais, pendant ma lecture, qui, semblable aux pavots du Léthé m’avait fait oublier toute autre préoccupation, manipulé un marque page qui ornait la mince plaquette, soigneusement lié au tranchefile de la reliure par un ruban de soie pourpre. Il exhibait, sur pur fond nacré, une inscription du même pourpre en lettres gothiques : « Le sang est politique ».
Me dressant sur le ressort de mes jambes, je supposai qu’il me fallait partir en quête d’une salle politique. De livre en livre, de rayonnage en rayonnage, de salle en salle, certainement, in fine, le bougre allait me mener à son repaire…
Avec précision, je rangeai L’Hôtel-monastère Santa Cristina en sa place au sein des monographies aragonaises, vérifiant que rien n’y parut qui puisse sembler un indice étrange, et quittai la « Salle Maladeta », tout en me jurant de l’explorer encore puisqu’elle portait, à une consonne près, le nom de mon minotaure.
Suivant scrupuleusement le plan griffonné dans mon carnet, qui s’étoffait à n’en plus finir, je retrouvai sans peine le dodécaèdre central. J’avais déjà repéré l’allée de l’Histoire, celle des Sciences physiques, celle de la Médecine, celle des Mythologies, celle de la Géographie d’où je venais. J’entrai dans celle des Sciences et Philosophies politiques. Son couloir molletonné d’ouvrages concernant l’Antiquité, débouchait sur une cellule aux fauteuils azurés, consacrée aux utopies, puis une autre aux fauteuils émeraude offerte à l’écologie politique… Comment, en ce capharnaüm conceptuel et livresque à vertige, allai-je trouver l’ouvrage suivant ?
Il me faut des fauteuils rouges-sang me dis-je. En effet, cette cellule, vaste comme la nuit, brillait de lueurs rougeâtres, celle de canapés de fer aux coussins pourpres. J’allumais d’un seul geste une douzaine de lampes judicieusement disposées. Sur un lutrin de fer, un cadre, également de fer, exhibait une plaque de fer gravée : « Salle des totalitarismes ». Je suppose que là m’attendais l’ouvrage suivant. Mais où l’avait donc déposé cette mauvaise tête de Maladetta ? Parmi des milliers de volumes d’un imperturbable sérieux, et souvent lourds comme des enclumes, où serait niché le récit espéré autant que redouté ? Je supposai que le faible format des productions de l’écrivain secret allait à la fois me faciliter la tâche en éliminant les mastodontes, et me la compliquer, coincé qu’il devait être, en un coin obscur et cependant concerté.
Il me suffisait, me dis-je, de chercher le signet rouge, qui laisserait deviner le marque-page convoité. Hélas, je dus très vite déchanter. Tous les livres consacrés aux zélateurs du communisme en avaient un, sans le marque-page cependant, du même pourpre sombre. J’en compulsais, parmi les plus minces, une bonne centaine, avant de poser un doigt toujours prudent sur une mince plaquette in quarto reliée en peau violine, dans laquelle était glissée le marque-page, cette fois ornée de la citation de Nietzsche : « L’Etat, le plus froid des monstres froids ». Sur le dos courait enfin le nom pourpre et convoité du Sieur Maladetta ! Dos affublé d’un titre burlesque : Le Club des tee-shirts politiques. Le texte, assez bref, était imprimé sur un papier vergé à grandes marges.
Mal assis sur les coussins réprimés dans les sièges de fer, j’entamai derechef, la lecture de ce Club des tee-shirts politiques ; aussitôt outré que le drôle puisse, dès la quatrième ligne, subtiliser mon nom à l’usage de son narrateur ! Comment pouvait-il oser une telle entourloupe ! Est-il possible d’imprimer et relier en si peu de jours un volume ainsi conçu ? À moins qu’il m’eût prévu avant que mon enquête l’imagine, à moins que je ne sois qu’un pion balancé dans la partie d’échec qui nous opposait… Je repris, infiniment troublé, ma lecture :
Sur fond rouge, le faciès romantiquement hirsute de Che Guevara. L’image, mobile cependant, tendue par l’obscénité de la brioche grasse, eut brièvement le temps de se douloureusement imprimer dans ce cerveau que je prétends un poil perspicace : celui de Bertrand Comminges soi-même ; pour vous servir, chétif lecteur. Sans que je puisse y associer un visage, puisque ce dernier déjà s’engouffrait dans la porte à tambour de l’Hôtel Barcelo Champ de Mars avant que mon regard remonte à la recherche du phénomène capable d’une telle incongruité…
Voilà qui ne choque pourtant pas grand monde. Non seulement l’on peut se vêtir le plus sordidement pour être accueilli dans un palace cinq étoiles si l’on fait y résonner le tintement de la carte Gold Premier. Mieux, le culte des icônes, des idoles utopistes, des veaux de plomb meurtrier, passe pour une bluette progressiste. L’ironie du propos m’amusait et m’agaçait à la fois : s’engager dans un palais aux notes de frais rédigées à la feuille d’or et arborer le prétendu symbole des masses paupérisées opprimées par le capitalisme que l’on promet de libérer par la révolution, n’aurait pu être le fait, au choix, que d’un naïf inculte et sordidement romantique, que d’un plaisantin de mardi gras, ou d’un tyranneau parfaitement démagogue et cynique.
Cela n’était rien ; une anecdote, une amusette un peu putride. Pourtant mon nez de flic vieillissant y respirait une odeur de sueur pas catholique, comme un filet de sang aux commissures du suspect d’une morsure vénimeuse…
D’ailleurs, assis que j’étais à la terrasse d’un bar printanier, en observateur soudain affuté, je ne tardais pas à repérer un drôle de zig, cette fois maigre comme une asperge nocturne, dont le tee-shirt pendouillait de manière éhontée du blouson blanc. Lui ne se présentait pas à la porte-tambour, mais un peu plus à gauche, auprès d’une porte oblongue, de tôle grisâtre dans son anonymat, coincée entre deux immeubles fastueux, une porte qui ne semblait livrer passage qu’aux rares visiteurs désargentés d’une façade étroite, sans fenêtre, au point qu’elle ne semblait devoir abriter qu’un escalier, rien d’autre. Alors que l’olibrius tapait nerveusement sur un digicode d’acier, une rafale inopportune balaya un pan de son blouson, découvrant un instant - il le rabattit aussitôt - le faciès caractéristique de l’homme immémorial à la petite moustache carrée et à la mèche sur le front, entrelardé de la noire svastika. Il était fort de café, celui-là ! À n’en pas douter, il tombait sous le coup de la loi, arborant une effigie nazie, pour laquelle on avait moins d’indulgence que pour celle de son comparse bedonnant. Avant que j’aie eu la pensée d’intervenir, la porte, de toute évidence aussi pauvre d’apparence que solidement blindée, avait avalé le bravache…
J’attendis vainement quelques heures, avec force cafés astringents, que l’infâme miracle se reproduise. De façon à pouvoir être sûr qu’il ne s’agisse pas d’une coïncidence. Après tout, ces deux portes, quoique passablement adjacentes, ne communiquaient peut-être pas, et la faune parisienne pouvait être si étrange que deux hurluberlus de plus ou moins ne changeraient pas grand-chose à la face du monde…
Mais je m’étais juré de revenir. Et un peu plus tôt, soit à l’heure du digestif, quoique la mode fût plutôt au Perrier citron. En effet, le samedi suivant, après un marécage de temps occupé par une exigeante routine, pendant lequel le film de la procession m’obsédait, surgit un gogol au visage glabre, au crâne rond et brillant sous le soleil, dont le tee-shirt arborait impunément un Mao Zedong rayonnant sur fond rouge acidulé, sans même la pudeur d’un blouson. Il n’hésita pas, jongla sur le digicode et s’engouffra comme la tempête des steppes au travers de la porte métallique ; non sans que j’aie eu le temps de photographier le gugus. J’eus à peine le temps de souffler mon étonnement qu’un second acteur approchait de l’entrée de l’hôtel, dont les vitres brillaient comme un contre-jour, auréolant le post-ado replet dont le tee-shirt était maculé par la tête du bienheureux général Franco !
Ensuite, ce fut un véritable festival ! Tour à tour je contemplais et mitraillais avec ma discrète boite à image zoomeuse les tee-shirts à l’effigie de Karl Marx, Lénine, Trotski et Staline, alignés comme à la parade, respectant l’ordre chronologique et la gradation dans le totalitarisme ; mais aussi un Mussolini plus pâlot, un Kim il Sung bouffi et flanqué de ses sales gosses Kim Jong-il et Kim Jong-un, suivis par un Pol Pot agité d’un rictus perpétuel.
Il y eut un moment de vide qui me laissa éberlué. Quelle brochette à la sauce ketchup ! La blanchisserie de tee-shirts allait avoir du travail… Quand les deux espoirs des peuples de la veille, longiligne caporal nazi et barbudo cubain enfilèrent de front le portail hôtelier, tee-shirts agités par leur course, à peine masqués par les blousons blancs, comme des étendards prêts à s’envoler vers la libération des races supérieures et des masses populaires. Le défilé ne s’arrêta pas pour autant, avec un faciès dont la représentation était pourtant ardemment réprimée, le Prophète lui-même, barbu enturbanné, sur le ventre d’un homme également pileux et enturbanné. Comme attendu, Castro rejoignit son pote. Bientôt, deux personnages dont je ne compris pas tout suite les faciès, comme venus de gravures anciennes et de chinoiseries, furent complaisamment déglutis par la porte de fer, sans je puisse comprendre la logique de la distribution parmi les deux passages : il s’avéra, suite à mes recherches, qu’il s’agissait de Gengis Khan et Attila. Sur ces sommets de l’humanité, le défilé de la Victoire s’arrêta.
Comme je l’avais subodoré la veille, les deux entrées, apparemment si différentes, trouvaient leur communication, le fer étroit étant pour la porte de service du petit personnel, le verre vaste et brillant pour celle du prestige. Aucun crime ou délit n’ayant été commis, je ne pouvais diligenter la moindre enquête officielle, quoiqu’il m’en démangeât. Certes le masque hitlérien qui mangeait l’estomac d’un individu non identifié pouvait subir les foudres de la loi, mais cela me semblait d’autant plus mince et spécieux de l’alpaguer sur le fait, alors que ses compères, qui ne subissaient aucun interdit d’affichage, devaient être laissé tranquilles.
J’en étais là lorsque surgit un retardataire, affublé de la canine sanguinolente de Dracula ! Le grotesque allait-il sauver la tragédie ? Ensuite, il ne se passa rien, rien du tout, je ne pus attendre assez longtemps pour les voir ressortir…
Photo : T. Guinhut.
Le semaine suivante, je me fis la réflexion qu’obnubilé par les tee-shirts politiques je n’avais pas songé à remarquer qu’ils étaient tous habillés de blanc, intégralement, pantalon, chaussettes, basquets, parfois blousons, la couleur étant seule réservée à leur saint patron. Examinant mes photographies agrandies, je remarquai alors que loin de n’être composé que d’individus masculins, le groupe comptait près de la moitié de spécimens femelles, les cheveux courts, l’uniforme et tache aveuglante de leur figure tutélaire abusant l’observateur ; la parité sans doute. Les visages, légèrement flous, semblaient ne relever d’aucun fichier délinquant, ni même des Renseignements généraux.
Nous avons tous nos accointances n’est-ce pas ? A fortiori dans notre métier. Aussi j’appris auprès de l’hôtel qu’un salon blanc était effectivement réservé chaque samedi après-midi, entre 15 et 19 heures, et que l’on y buvait force champagne blanc de blancs, accompagné de desserts de blanc-manger. Dans tout ce blanc, mes commensaux espéraient-ils laver les péchés de leurs figures tutélaires ?
La curiosité, chers lecteurs, taraudait votre serviteur, bien évidemment votre Bertrand Comminges préféré, qui se démangeait les méninges pour imaginer sous quel prétexte entendre et voir les seize guignols politiques en réunion.
Le samedi suivant, en sus des fidèles, je pus surprendre l’entrée surnuméraire d’un Pinochet, d’un Ceausescu. Je reconnus un Caligula, un monstre de Frankenstein. N’étaient-ils que vingt ? Ou toute l’Histoire du monde, de ses crimes de masse et de ses peurs, allait-elle débouler pour engorger le salon des agapes en blanc et faire exploser le palace…
Un soir, j’allais au bar du dit palace pour boire une bière néozélandaise au prix effrayant, sachant que le maître des lieux, expert ès cocktails de couleur aimait parfois avoir l’oreille d’une police soigneusement élue, en toute confidentialité cela va sans dire. Bénéficiant d’un mot de passe, que je ne confierai pas au lecteur, je profitai d’un coin de silence pour entreprendre sa discrétion. Que faisaient mes protégés, de quoi parlaient-ils ?
Las, ils observaient une mutité exaspérante en bombant le torse de leurs tee-shirts lorsque le service apportait le champagne. De plus leurs visages étaient masqués de blanc. Seule information curieuse : ils buvaient leur champagne dans de petites fioles de couleurs, le plus souvent rouges, parfois bleuâtres, verdâtres ou noires. Rien de plus.
Selon toute apparence, j’en étais pour mes frais. Pas l’ombre d’un fait délictueux, hors l’exhibition du néonazi de pacotille, pas plus de brouillard criminel. Ce n’était probablement qu’un jeu de post-adolescents, de fils à papa-maman, gâtés et ennuyés, voire un jeu de rôles sophistiqué, plutôt qu’un complot dont le déclenchement ultérieur aurait à empuantir le monde de ses caillots étranglés.
Je préférais toutefois garder un œil, plus curieux que professionnel, sur l’affaire, tandis qu’avec Midora, mon experte scientifique, je travaillais languissament sur la pénible disparition de quelques Juifs. L’enquête piétinait laborieusement. Tout lecteur avisé devine aussitôt une accointance entre deux éléments cités lors d’une narration, mais je savais trop bien que corrélation n’est pas causalité.
Histoire de me distraire, je commandai une discrète filature du tee-shirt hitlérien, quoiqu’il le cachât sous le blouson blanc en entrant et dès la sortie. Le dégingandé gamin s’appelait Daniel Ratsberg, son père était un diplomate du Quai d’Orsay au-dessus de tout soupçon ; mais tout en fréquentant de manière intermittente une fac de sociologie, il prisait les boites de nuit glauques, les alcools de couleurs et les bottes de cuir noir.
Je m’avisai soudain, en compulsant une fois de plus mes piètres photographies des zigs aux tee-shirts politiques, d’un détail anodin qui m’avait jusque-là échappé : quelque chose sur le blanc de leur affublement semblait faire légère protubérance. En agrandissant le mieux que je pouvais les images, j’arrivai à une certitude ; chacun d’entre eux avait contre son flanc un mince sac blanc. Qu’était-ce ? Un simple accessoire en corrélation avec leur tenue, sorte de portefeuille, ou sachet rituel lié à leur cérémonie ?
Je me décidai à alpaguer, en vertu de l’article R645-1 du Code pénal selon lequel « porter ou exhiber en public un uniforme, un insigne ou un emblème rappelant les uniformes, les insignes ou les emblèmes qui ont été portés ou exhibés (...) par les membres d'une organisation déclarée criminelle est puni d'une amende de 1.500 euros », le contrevenant. C’est avec Mathias que je mis la main au collet du grand gamin, avant qu’il puisse franchir la porte fatidique. Et malgré de minces protestations faites d’une voix de fausset, je pus mettre la main sur le sachet qui m’intriguait tant. Certes il contenait un portefeuille avec la carte d’identité attendue, une carte de crédit et quelques menus billets. Mais surtout une étrange plaquette plastifiée, scellant un carré rosâtre ressemblant à un bout de sparadrap. Que je subtilisai, tout en feignant de photographier la carte.
Voilà qui allait surexciter Midora. En effet, quelques jours plus tard - elle avait pris quelque congé et les retards s’étaient accumulés face à la misérable concurrence d’un bout de sparadrap - la mine gourmande, elle vint me faire son rapport :
- Il s’agit, Monsieur Comminges, devinez quoi ? Je vous le donne en toute certitude. De peau humaine. D’un individu mâle d’environ la soixantaine…
Elle marqua un temps d’arrêt, comme une artiste consommée du suspense, devant mon attention stupéfaite :
- Et, vous allez être ravi, n’est-ce pas, l’ADN correspond à l’un de vos Juifs disparus, Milos Feschermann…
- Que faire ? Le triste Daniel Ratsberg a été laissé libre, mais si je lui saute sur le poil, le reste de la bande, dont je n’ai pas pu obtenir l’identité, tant mes photos étaient imparfaites, va se volatiliser…
- Attendre samedi et cueillir dans la nasse.
- S’il est assez malin, s’étant déjà aperçu que l’objet du délit avait été subtilisé, il a déjà prévenu ses compères, non ?
- Samedi n’est que demain.
- Il est probable qu’il n’y aura personne au rendez-vous.
- Essayez tout de même.
- Je n’y manquerai pas. À quinze heures trente, sans qu’auparavant nous soyons visibles dans la rue, la salle est bouclée, et, s’ils y sont, les chérubins pris dans la nasse.
Je serrai le poing comme pour les choper d’un coup, rêvant de contracter le temps au point que les vingt-quatre heures deviennent autant de minutes. Juste ce qu’il me fallait pour me projeter sur les lieux avec mes sbires…
Sans exception aucune, nos olibrius étaient allongés nus sur le sol, en cercle, leur bras tendus d’où avait coulé le sang de leurs suicides teignant en abondance le fouillis de leurs tee-shirts politiques. Sur une petite table ronde, outre autant de fioles de couleurs sanglantes et fiéleuses, une coupe d’argent, cernée de fourchettes à escargot comme à la parade - ceci sans préjuger de la rigueur historique des impétrants en art totalitaire - dans laquelle gisaient autant de pastilles de peaux juives.
Aux dernières nouvelles, le salon du palace s’était reconverti en adeptes du virus religiosus. Ils semblaient tout d’abord les pacifiques du monde : un Christ, un Bouddha sur fonds de tee-shirts blanc… La chose allait-elle se gâter avec un pape orné de sa tiare pontificale ? Ou avec un revenant du précédent club : le prophète barbu et enturbanné avait su ressusciter de son mortel virus politicus…
Monte Ritte, Cibiana di Cadore, Veneto. Photo : T. Guinhut.
Les errances enfantines américaines
de Valeria Luiselli et Rebecca Makkai :
Archives des enfants perdus, Chapardeuse.
Valeria Luiselli : L’Histoire de mes dents, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Nicolas Richard, L’Olivier, 2017, 192 p, 19,50 € ; Points, 6,50 €.
Valeria Luiselli : Archives des enfants perdus,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, L’Olivier, 2019, 480 p, 24 €.
Rebecca Makkai : Chapardeuse,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Samuel Todd,
Gallimard, 2012, 384 p, 21 €.
Le voyage motorisé parmi les routes américaines - ou road-trip si l’on préfère l’anglicisme - est depuis Jack Kerouac une constante de la littérature et du cinéma, entre Nouvelle-Angleterre et Californie. Les romanciers sont sur les dents en s’interrogeant : comment le renouveler ? Eh bien, répond Valeria Luiselli, en y adjoignant la bande-son, comme pour se faire son cinéma auditif, et en recherchant les enfants perdus de ces migrations qui ont fondé le pays aux cinquante Etats, y compris parmi des chemins et sentiers des Montagnes Rocheuses. À moins, comme Rebecca Makkai, de promener un gamin qui est le symbole de la liberté constitutionnelle menacée au plus profond de l’Amérique.
À cheval donné, on ne regarde pas les dents, dit l’adage. Mais aux dents vendues par le loufoque commissaire-priseur Gustavo Sanchez imaginé par Valeria Luiselli, on ne vérifie guère l’authenticité. De tels outils, fort irréguliers, notre personnage a vidé sa mâchoire pour les remplacer par celles de Marylin Monroe, plus flatteuses, achetées lors d’une vente aux enchères. On imagine que ces dernières sont évidemment des faux. Mieux encore, Gustavo entreprend de faire passer les ornements dégingandés de sa bouche hâbleuse pour des « lots hyperboliques », des « reliques métonymiques », qu’il vante en citant la Bible (« œil pour œil, dent pour dent »), « Miguel Sanchez Foucault » et Quintilien ! Ces « fenêtres de l’âme » sont celles de Platon, Saint-Augustin, Pétrarque, Virginia Woolf (qui est le lot le plus disputé), Borges, Vila-Matas, etc. En dépit du réjouissant exercice d’ironie, voilà qui reste néanmoins un hommage à la culture européenne.
Atteindrons-nous les tréfonds de la dérision, lorsque son fils, nommé Siddhartha, se portera acquéreur des témoins de sa généalogie ? Non, car les « lots allégoriques » suivants, dont une « montagne de merde », parodient la boite de « Merdre d’artiste » de Piero Manzoni, voire le marché de l’art contemporain en son entier[1].
Un tel roman, sobrement, mais avec mordant, intitulé L’Histoire de mes Dents, n’est pas à prendre trop au sérieux. Mieux vaut en rire. Et surtout en déceler la part de satire, stigmatisant le monde des arnaqueurs, des faussaires et la crédulité la plus débridée. Valeria Luiselli, née mexicaine en 1983, a réussi à imprimer un ton sans cesse enlevé à ce récit granguignolesque, intégrant au final neuf photographies testamentaires, puis une chronologie officielle du vendeur le plus incroyable, quoique plus fin et plus psychologue du désir humain, du péché capital de l’Envie, qu’il n’y paraît. Ne s’agirait-il pas d’une sorte d’apostille à La Guerre du faux d’Umberto Eco[2]!
Résolument touche à tout, Valeria Luiselli a quitté le burlesque et la satire développée dans L’Histoire de mes dents avec son personnage de faussaire prodige, mais pas tout à fait le domaine de l’art. Cette fois elle cultive l’« archéologie linguistique » et les « gravats sonores » : le projet de la romancière américaine et newyorkaise quelque chose de scientifique en même temps que poétique. Car « le fait d’enregistrer des sons donnait accès à une strate plus profonde, toujours invisible de l’âme humaine ». Ainsi, avec leurs enfants, un couple, mari et femme, arpente les Etats-Unis afin de constituer une bibliothèque sonore du monde qui les entoure, à la fois sociologique et psychologique. De New York aux grandes plaines, jusqu’en Arizona, ils habitent leur voiture, en direction du sud-ouest, où une réserve indienne intrigue magnétiquement le père, abritant « les derniers Apaches Chiricahuas » : « les Guerriers Aigles étaient un groupe d’enfants apaches, tous guerriers, dont le chef était un garçon plus âgé ». Ainsi une famille entière poursuit une vaste quête mémorielle parmi les espaces américains.
Au cours du voyage, les narrateurs alternent, entre les adultes et les enfants (quoique l’on puisse se demander si l’on confie de manière crédible une telle voix à un gosse de dix ans). Les voici confrontés à une grave fracture qui les « a brisés en mille morceaux » : en effet la condition des enfants d’immigrés sud-américains est l’objet d’étude de la mère. Ces derniers apparaissent au détour d’une route désertique, voire sur le toit d’un train, « à l’intérieur d’un wagon abandonné », errants pathétiques, ou sont toujours disparus, comme ces deux fillettes mexicaines séparées de leur mère. Ou encore ces sept enfants dont l’histoire est ici emboitée. La romancière tisse une interrogation récurrente sur les destinées des jeunes générations, privilégiées ou sacrifiés par les conditions économiques, les décisions étatiques, la délinquance des ainés, par le vent de l’Histoire…
Peu à peu, alors que le voyage avance, que le temps passe, entre anecdotes, choses vues et longues plages méditatives, entre constat documentaire, analyse ethnographique et fiction réaliste, les enfants grandissent, leurs visions du monde sont en expansion, non sans soulever la question de la transmission. Car, un jour, eux aussi ont disparu dans les montagnes des Rocheuses, partis à la recherche d’une « croisade des enfants », pour écrire un chapitre nouveau sur ceux que leur invisibilité protège et menace à la fois, et qui sont mis à nu dans leur condition humaine. Ce serait trop facile, voire erroné, de la part de la romancière, que de nommer des responsables ; elle a la sagesse, la pudeur, de laisser le réquisitoire aux tribuns de la politique. Son projet esthétique, résistant à la lourdeur du roman à thèse et engagé, n’en reste pas moins empreint d’une réelle dimension psychologique et éthique. D’autant qu’il n’est pas loin d’un essai de 2017, Raconte-moi la fin[3], rapportant son expérience d’interprète dans les tribunaux américains de l’immigration, parmi les enfants fuyant la violence des gangs mexicains, essai à la fois judiciaire et politique, empreint d’une profonde humanité.
Même si le récit manque parfois de vivacité, avec des plages lentes, bien trop étirées et peu dramatiques, et si la nécessité d’ajouter de fades polaroïds en noir et blanc - pris par le garçon - en fin d’ouvrage n’est pas avérée, le roman de Valeria Luiselli, séduit, touche, aussi bien par son sens du phrasé, par ses fenêtres sur l’intimité que par ses vastes perspectives, par ses allusions à Jack Kerouac, Ezra Pound, Walter Benjamin, Emily Dickinson... Sa construction, passablement virtuose, enchaîne les narrations, du « Paysage sonore familial » au voyage en « Apacheria », en même temps qu’elle enchâsse tour à tour sept « boites », jusqu’à celles qui font partie des « Archives des enfants perdus » proprement dites, en une belle mise en abyme. La carte géographique des Etats-Unis est associée à celle mémorielle, aussi bien familiale qu’historique. Au moyen d’un regard d’entomologiste, la performance artistique rejoint les préoccupations sociétales les plus criantes.
Née à Mexico en 1983, Valeria Luiselli enseigne aujourd’hui la création littéraire dans la région de New-York. Parmi son œuvre déjà abondante, il faut compter Des êtres sans gravité[4] qui est peut-être un reflet de sa condition d’écrivain d’abord inexpérimenté : car une jeune Mexicaine, avec mari et enfants, écrit d’élégiaques nouvelles et roman sur les fantômes de sa libre jeunesse new-yorkaise, époque où elle fatiguait les bibliothèques à la recherche d’un artiste passionné de Duke Ellington, de Federico Garcia Lorca[5] et d’Emily Dickinson[6]…
C’est dans le cadre d’une réécriture assumée de Lolita de Nabokov que Rebecca Makkai imagine l’histoire d’un « chapardeuse » d’enfant. Si elle n’atteint pas la puissance de son inspirateur, elle trouve le la de son originalité à travers le road-trip d’une bibliothécaire. Dans une ville perdue du Midwest, Lucy, attentive à ses jeunes lecteurs, prend particulièrement soin du petit Ian, dix ans, esprit curieux, véritable bibliophage. Il est en butte avec sa mère chrétienne fondamentaliste, qui filtre ses lectures : « Voici une liste des contenus que j’aimerais qu’il évite. » Parmi laquelle : « Satanisme, Contenu pour adultes, La théorie de l’évolution, Harry Potter… » Ce qui parait à notre bibliothécaire contrevenir au premier amendement de la constitution américaine sur la liberté d’expression, même si « sa sélection de livres était clan-des-ti-ne ». Ainsi, lorsque son petit lecteur soupçonné d’homosexualité s’enfuit pour venir dormir dans la bibliothèque, non seulement elle le recueille, mais tentant de le ramener chez lui, elle se laisse complaisamment embarquer dans un jeu de piste de plusieurs jours, une aventure automobile parmi les motels, le conduisant auprès de la frontière canadienne, mais aussi jusque dans sa famille d’origine russe et dissidente… Alors qu’elle culpabilise, commet-elle un réel enlèvement, ou une œuvre de charité humaniste ? Certes, de ce voyage dans l’est des Etats-Unis, il eût pu surgir peu à peu un roman d’éducation permettant de voir évoluer l’enfant. C’est un aspect qui, hélas, n’est guère esquissé par Rebecca Makkai, quoiqu’elle se livre à une profession de foi : « Les livres le sauveraient ». Cependant l’on assiste plus réellement à une quête de son identité profonde de la part de la narratrice.
Née en 1978 à Chicago, Rebecca Makkai n’a guère été traduite en français, et c’est probablement dommage. The Great Believers[7] fait se rencontrer d’une manière explosive l’art et le sida. Le galeriste Yale Tishman est à la tête d’une fabuleuse collection de peinture des années vingt. Hélas, le virus fauche très vite ses amis, et surtout Nico, puis lui-même. Trente ans plus tard, Fiona, sœur de Nico, entreprend de fouiller le déroulé de cette tragédie, avec le concours d’un photographe qui se fit le reporter de l’épidémie. L’amour et la mort, l’art et la mémoire dialoguent en ce roman plus qu’intrigant, plus qu’émouvant…
Confronté à des expériences parfois inquiétantes, il faut chercher l’alchimie des livres sensibles de Valeria Luiselli et Rebecca Makkai. Les romancières posent leurs oreilles et leurs yeux non seulement sur un territoire, mais sur des individualités révélatrices, en s’interrogeant sur les valeurs de l’Amérique, du destin de ses émigrants ; et de leurs libertés.
Thierry Guinhut
À partir d'articles publiés dans Le Matricule des anges, octobre 2017 et octobre 2019
Tremblement. Remuements. Est-il possible que dans une chambre de cette classe, j'ai froid dans le dos de la nuit ? Et que le projecteur-caméra d’Arielle Hawks ne me réchauffe pas ? Sous la couverture et les draps qu'on m'a enlevés, j'ai froid et chaud entre les jambes. L'entrecuisse brûlante et distendue. Le ventre bourrelé. J'ai pourtant si peu mangé. Un air de champagne rendu exotique par Rossini, c'est tout. J'aimerais bien me tourner le dos. Impossible. Je suis arqué. Sont-ce les étriers du cauchemar qui poussent leur créature ? Impossible qu’une cuisine de Grand-hôtel aussi méticuleuse que les stérilisations au bain-marie d'une clinique soit déflorée par l'annonce d'une intoxication alimentaire dans ses murs vierges. Je ne me vois pas perdre les eaux et lâcher mes selles avec une fièvre de cheval, comme une jument poussant sa pouliche de fantasme.
Assez la lumière ! Moi, Vivant d'Iseye, je ne suis coupable de rien pour qu'on m'interroge sous le feu des médias. Non, c'est mon bas-ventre qu'on soumet à la question à plein watts... Avec le coude sur la sueur de mes yeux et l'abdomen en fleur, bourgeonnant comme un chou. On dit que les garçons naissent dans les choux. Et je ne me sens pas fraîche comme une rose. Je n'entends rien des grandes mousses vertes, des ombres en vert qui tournent à l'affut autour de moi. Je ne me souvenais pas que j'avais un tel nombril sorti. Mon ventre-ballon si serein, il faut maintenant accompagner ses contractions... Ça va être long.
- Princesse, comment vous sentez-vous?
Ouaté. C’est la personne de ma conscience ? L'œuf remue. Qui suis-je ? J'ai le ventre qui bouge en anneaux... Qu'est-ce qu'elle me demande ? J'essaie un peu de pousser et je lui réponds. Elle en aura pour sa pellicule.
- Princesse Diane de Monthluc-Parme, dites-nous ce que vous sentez. Parlez-nous, je vous en prie...
- Des vagues... Je ne pensais pas que ce serait si difficile de pousser son enfant et sa parole, en même temps. Ouf...
- Elle commence à bien s'ouvrir, Mesdames et Messieurs...
- Est-ce qu'on va bientôt apercevoir la tête, les cheveux peut-être ?
Qu'est-ce que c'est que ces voix dans ma chambre ? Comment sont-ils entrés avec les fantômes de leurs blouses vertes que je ne vois pas dans le blanc du soleil ? Déjà le jour ? Ou suis-je mort et les draps verts des âmes se sont levés pour que je passe un soupirail d'éblouissement?
- Princesse, ne vous laissez pas aller. Revenez à vous. Vous avez les moyens d'être parfaitement consciente d'un si bel événement.
- N’oubliez pas, Princesse, qu'Arielle Hawks, la grande Arielle Hawks, est là pour vous.
Que fait-elle, la belle Arielle, à mon chevet ? Est-ce elle qui me tient la main ? Ouch... Contraction ! C'est un spasme qui me vrille et me soulève tout le dos. Elles se rapprochent de plus en plus. Mon petit être s'engage-t-il bien ? Et s'il lui arrivait du mal, à mon chéri-bébé. Ouch... une autre, longue. On dirait que ça se calme. La chair de ma chair ; dans les entrailles...
- Oui, je vous entends. Pardonnez-moi si... Je ne peux pas toujours vous parler. C'est plus clair. C'est comme si parfois, il y avait un autre qui au-dedans de moi prenait ma place. Et je ne suis plus là...
- Princesse, votre enfant va naître dans quelques minutes. Maintenant vous pouvez révéler à nos showsectateurs les prénom que vous avez choisis.
Comment? « Naître » ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Quelle est cette peau où je me débats ? Je suis une femme ! Cuisses écartées ! Quelle horreur... L'entrejambe vulnérable et ouvert... Non, mais je suis là vivant ! Ils n'entendent rien. Les monstres. JE HURLEEEEE... Ils m'ont lié le creux des genoux dans les étriers. Ils sont tous là à me regarder dans la faille. Pour me voir relâcher mes sphincters... leurs eaux, leurs matières. Et j'en ai gros sur le ventre ; un poids vivant et tremblant, un ballon de boxeur spasmodique. Je sens comme un tire-bouchon intérieur qui veut sortir par le goulot. Je suis une femelle en train de pousser ! D'accoucher ! Une parturiente. Qu'est-ce que j'ai fait au film pour être dedans ? Pour sentir des coups de peton dans la tripe à vomir... Je sens et pense ce qu'elle sent et ce qu'elle dit. Mais qu'on l'arrête, qu'on m'éteigne. Quelle honte! Et elle / je leur parle dans cette situation indue...
- Princesse, les prénoms ? Vos admirateurs ont le droit de savoir. Le moment est venu. Vous aviez promis. Il ne faudrait pas que l'enfant naisse avant d'avoir donné les deux prénoms. Cela tuerait le suspense. Il ne lui faudrait pas naître sans ses deux sexes possibles. Princesse, je vous prie...
- Oui, Arielle. Si c'est un garçon, il s'appellera, hum, ça fait mal... Charles.
Il y erreur sur la personne; ils me prennent pour une grosse prune trop mûre et fendue en deux... Qu'est-ce-que j'ai fait sans pouvoir parler à l'extérieur de ma langue haletante pour sentir ma viande s'ouvrir comme pour saillir son noyau en amande dure et hérissée de mouvements en boules. Quel est ce corps étrange et purulent qui m'entoure la peau pour que sente toutes ces douleurs qui ne sont, non, pas les miennes. Je ne suis même plus Vivant d'Iseye ! Je suis donc bien malade, pour qu'on mobilise tant de blouses vertes. Et ce corps étranger, monstrueux, au dedans, ce fibrome, cette tumeur en forme de femme aux cuisses intérieures écartelées qui vibre des tendons...
- Princesse, ne vous concentrez pas, s'il vous plait, sur vos douleurs. Vous n'avez pas voulu de péridurale. Eh bien, assumez maintenant. Ne vous contractez pas. Lâchez votre volonté contre et détendez-vous avec les mouvements naturels de votre corps. Accompagnez et laissez se courber l'onde de contraction... Allons, c'est rentré, il faudra bien que ça sorte... Oh, pardon, Princesse...
- S'il vous plait, un peu de respect !
- Et le second prénom, Princesse ? Si c'est une fille... Vos supporters ont le droit de savoir. Pour mieux accompagner votre effort.
- Oh, tenez-moi la tête, les tempes. Essuyez-moi les cheveux, mouillez mes lèvres, s'il vous plait... Je ne pensais pas que ce serait si dur. Ouh... Je dois être laide. Ne regardez pas... Je demande pardon à mes fans...
- Non, Princesse. Rassurez-vous. Vous êtes superbe dans l'effort. Vous êtes une héroïne si réussie. Vous assurez parfaitement le challenge. Vous faites participer nos showsectateurs à la naissance d'un événement médiatique inouï !
- Merci, Arielle. Vous, si bonne. Grâce à vous, ce moment est sacré d'un tel sens... Ouh. Ça vient plus fort. Mon dos ! J'ai si mal au dos... Pourquoi ?
- Ouverture pré-maximale.
- Princesse, vite, avant qu'il soit trop tard pour évoquer le second prénom virtuel. Et si c'est une fille?
- Emilie...
- Emilie jolie ! Quelle belle idée, Princesse...
- Tension : 12,2. Pouls : 104. Attention.
- Echographie indirecte: tête engagée. Col de l'utérus pré et post-fermé,
- Qui, Princesse, de Charles ou d'Emilie va nous arriver ? Ce sexe encore indéterminé nous offre depuis longtemps un suspense devenu cette nuit haletant. Princesse, vers lequel se porte votre désir ? Quel est votre pronostic ?
- Je ne sais pas ! Oh, Arielle, laissez-moi...
Oui qu'on me laisse, qu'on me vide de cette position obscène. Comme si elle me filmait l'œil aux paupières béantes entre les fesses, la pondaison de l'œuf lors de la plus torturante constipation, le spectacle de qui se conchie de sang et de jus... Non ! Qu'est-ce que j'ai fait au ciel des médias pour qu’on m'écarte et m’appuie dessus pour faire saillir ma créature comme un gros point noir ? Au secours, en moi, à qui ne m'entend visiblement, pas ! Je ne suis même plus un homme. On m'a châtré, et les lèvres de la plaie n'arrivent pas à éjecter l'abcès. Et celle qui me couvre l'esprit et la peau parle presque tranquillement à ma place, trouvant ça naturel, exhibant sa salle de travail ; qu'elle se taise, elle est comme si c'était moi qui parlait à partir de pas moi, je ne m'entends plus...
- Oh, Arielle, je veux... qu'il, qu'elle, ça n'a pas d'importance, sorte enfin ; je veux sentir, je sens mon dos comme un vaste boa dont la gueule s'écarte mal, je veux sentir... le petit corps vagissant, contre mon sein, de mon enfant. Oh, Arielle, aidez-moi...
- Tranquillisez-vous, Princesse. Je suis là. Il ne peut rien vous arriver de mal. Là, prête à enregistrer son premier cri pour la postérité, sa première risette pour l'accrocher à l'arbre de la dynastie...
- Ouverture maximale.
- Le voilà bientôt. Tenez-vous prêt à le recevoir...
- La tête va-t-elle, chers showsectateurs, être déjà couronnée de cheveux ? Sera-ce Charles de Monthluc-Parme ? Quel sexe s'assiéra sur le trône de cette Principauté de Monthluc-Parme qui, à la charnière luxueuse des pays anglo-saxons et méditerranéens, fait rêver la ménagère au panier vide et le quidam planétaire? Quel sexe assurera la pérennité des Princes et Princes ses pendant le prochain siècle et du même coup au cours du prochain millénaire ? Faites encore vos jeux, Mesdames et Messieurs, sur notre site internet: http://princip. ch. Seul ce film annonce à la terre, voir même aux autres planètes via notre réseau satellite, le sexe de l'enfant. Aussi faites vos jeux jusqu'à la seconde qui précèdera la révélation... Que personne n'oublie le merveilleux prix pour le couple vainqueur tiré au sort, chers showsectateurs : un week-end dans la Principauté comprenant l'invitation dans la loge royale lors du baptême...
- Princesse, il faut pousser !
- Je ne peux pas. Ouh...
- Oui, courage, Princesse, Comptez trois et poussez. Comptez encore...
Je pousse, je pousse, oui, un cauchemar... Avec toute la chair de mes cinq douleurs... Voir cette salle d'opération avec cette lampe énorme qui m'aveugle l'entrecuisse ouvert. Entendre leurs bavardages ineptes. Pourquoi se pressent-ils autour de moi, sont-ils si vrais ces bavardages de télépoubelle ? Odeurs infectes je suis, de je ne sais quoi, éther, métal, ordures sur cotons usagés, formol ? Toucher ces draps verts, ces étriers me sciant le creux des genoux, ce bouchon de mauvais champagne qui m'engrosse le ventre changé en goulot d’étranglement... Un goût infâme sur une langue gourde que je ne peux remuer à ma guise. Qu'est-ce qu'est devenu Vivant d'Iseye ? Qui c'est celui-là prisonnier de cette couenne de femme enceinte de ça et de moi ? Je me devine, reflétée obèse dans la courbe parfaitement poncée de mes ongles ovales, laqués de rose laiteux... Elle sera bientôt délivrée. Mais moi ? Comment pousser ces créatures pour retrouver la créature moi ? Je n'ai pas de corps, je suis l'âme damnée de cette Monthluc-Parme ! Ah, si cette cervelle, cette dure-mère de princesse qui m'enveloppe et m'embrume l'esprit se met à penser, elle m'efface...
Biennale di Venezia. Photo : T. Guinhut.
- Aidez-moi ! Tenez-moi, Monsieur le chef de clinique, tenez-moi les mains... Non, pas comme ça. Non, pas les mains, sous les bras, le dos...
- Sages-femmes, soulevez la Princesse sous les aisselles. Sans trop la relever, surtout !
- Oh, Arielle, heureusement que vous êtes là. Avec votre caméra. C'est elle, c'est vous qui m'aidez à tenir... Devant la ferveur de mes fans...
- Merci, Princesse Diane de Monthluc-Parme... Nous sommes de tout cœur - et de tout corps pour les femmes - avec vous. Vous seule qui sachez engager la nécessité de cette aventure intime jusqu'aux plus hautes extrémités de votre responsabilité publique.
- Ne la faites pas trop parler, Mademoiselle Hawks, s'il vous plait !
- Souvenez-vous, Princesse, de vos leçons d'accouchement sans douleur... Respiration... Respiration... Poussez ! Respiration...
- Oui, le rythme. Accompagnez le mouvement des contractions, c'est l'essentiel !
- Oh, c'est dur! Je ne savais pas... C'est dur... C'est beau... Ouh...
- Princesse, vous êtes magnifique ! La sueur et l'effort couronnent votre front... Vous êtes, si je puis m'exprimer ainsi, une bête de race de télévision. Vous maintenez si bien la tension et l'attention pour nos showsectateurs dont c'est la dernière poignée de minutes, les dernières occasions de rejoindre notre grand jeu et sa Principauté virtuelle. Pensez au Te Deum de baptême, bientôt, avec vous, en vous, sur le meilleur banc de la cathédrale Saint-Titien que sa sainteté le Pape des Trois Religions illuminera pour vous, chers showsectateurs, de son charisme...
- Arielle... Pardon... Ouh... Je ne peux plus vous parler... Ouh... Il faut que je pense fort.
- Que vous poussiez fort, oui, Princesse.
- Ça va mieux... J'ai l'impression d'avoir avalé un trône par le dos. Je ne suis pas dans mon état normal. J'ai l'impression d’être deux personnes à la fois…
- Princesse, ne gâtez pas, voulez-vous, vos forces à parler. Comme cela, parfait.
- Charles, ou Emilie, venez vers nous... Sortez de votre terre, de votre eau. Nagez et poussez à quatre pattes dans le rouge conduit de votre grotte fœtale pour sortir à la lumière et à l'air... Enfant de Prince, venez, vous êtes attendu. Vous serez nourri au sein princier. Avec du lait de race pour le petit roi. Les plus délicats oreillers et bavoirs caresseront vos atours, les plus douces peluches, chats, nounours et éléphants roses chatouilleront le duvet mignon de votre peau, les plus affectueux câlins paternels protégeront votre précieuse destinée. Les plus purs biberons, les plus suaves sucettes physiologiques s'imprimeront sur vos lèvres. Les couches les plus douillettes protègeront vos fesses, merveilles technologiques de pointe que les plus grandes marques - Doddy, Pampers and co - s'offrent à vous fournir le plus gracieusement du monde. Landeaux et poussettes - Bébéconfort, MacLaren & co - promèneront votre digestion heureuse et mille jeux d'éveil - Playschool, Fisher Price & co - allumeront vos petits yeux flottant et amuseront vos petites mains potelées...
- Merci, Arielle. Ouh, ça recommence...
- Ouverture maximale.
- Phase terminale de travail.
- Ouh... C'est dur...
- Caméra deux, attention. Ne gênez pas la caméra, s'il vous plait, Messieurs les obstétriciens !
- Chère Princesse, et chers showsectateurs, cette petite tête blonde, ou brune, encore invisible, qui joue avec nous à se faire attendre et désirer, naitra-t-elle coiffée? Regardez l'orifice de la Princesse s'ouvrir comme une fleur nuptiale, s'écarter comme les vantaux d'un royal portail pour laisser passer l'enfançon. Chers et aimés showsectateurs, vous assistez, ainsi que vous en avez le droit et le devoir à l'un des plus intenses événement de l'année planétaire, à son suspense le plus émouvant...
- C'est le moment, Princesse, Poussez ! Donnez-vous ! A fond...
- Souvenez-vous, Princesse, de nos séances de pédagogie prénatale.
- Oui, Princesse, poussez. Vous êtes admirable dans l'effort, la tête posée sur le côté, le halètement de votre boucle d'oreille de rubis bien visible sur l'oreille en sueur, les cheveux collés, soutenue et doucement tamponnée par deux sages-femmes en bleu et rose qui veillent corme des anges gardiens sur votre accouchement. Il faut que chacun sache que vous avez refusé la péridurale, que vous avez volontiers consenti à mettre bas naturellement. Mêmes si des équipes sophistiquées sont prêtes à côté pour intervenir à la moindre et toujours possible urgence, vous mettez au monde à l'état de nature, dans une grande solidarité écologique avec toutes les femelles de la nature, brebis, vache et panthères, ce en accord bien sûr avec le credo de votre fondation, le Nature Found for Universal Life bien connu, dans une grande solidarité avec toutes les femmes, avec les réalités de la condition féminine...
- Le bébé !
- Ça y est, on devine la tête. !
- Bravo, Princesse... L'enfant a des cheveux!
- Poussez encore... Bien. Très vite vous serez délivrée, maintenant.
- C'est d'une main experte que l'obstétricien officiel saisit la tête et tire délicatement mais fermement. On n'entend plus la Princesse, sauf son souffle profond... Oh, écoutez là râler comme une perdue...
- Princesse, l'ultime effort, s'il vous plait, le passage des petites épaules. Poussez donc! Poussez ferme, nom de Dieu !
- Et voilà, l'enfant glisse, couvert de mucus blanc et rose. Un véritable obus, une motte de beurre glissant dans des mains professionnelles qui ne le laissent pas tomber... Oh, chers showsectateurs, quel moment parfait nous vous offrons là! Il me semble, oui ! gagné, c'est un garçon ! NOUS avons tous vu très distinctement le petit robinet. Bravo, Princesse! Et bravo à tous ceux qui, d'après notre dernier top-sondage, ont voté à soixante-treize pour cent pour le sexe masculin, pour Charles de Monthluc-Parme...
- Il crie ! Il crie...
- Il a crié enfin, il respire, il est vivant ! Vivant ! Regardez comme déjà il serre avec émotion de son petit poing le doigt, l'annulaire de son père tout vêtu de champs stériles verts, le Prince Benoit-Joseph de Monthluc-Parme, pendant qu'on sectionne le rouge cordon qui le reliait à sa mère interne...
- C'est fini... Ouh... Ouf... Est-il beau ? A-t-il tout ce qu'il faut ?
- Princesse, un dernier effort, il reste le placenta...
- Non, je croyais que j'étais, ouh, tranquille...
- Voyez surgir, cher et hypocrite showsectateur, mon semblable, mon frère, ce placenta brillant qui coule et frappe une bassine d'argent. Il a fait l'objet d'enchères auprès des plus grandes marques cosmétiques. Bientôt, nous saurons quelle marque prestigieuse - Chanel, Yves Saint-Laurent, Avène, Nina Ricci- pourra livrer au public sa nouvelle gamme de lotions de crèmes rajeunissantes au placenta princier, en flacon de cristal à tirage limité...
- Montrez le moi... Mon bébé, mon enfant...
- Nous vous l'apportons, Princesse.
- Donnez-le moi. Oh mon bébé, mon bébé dodu... Comme il geint doucement... Qu'il est beau, qu'il est doux !
- Oh, Princesse, mes showsectateurs chéris, quel magnifique spectacle inédit ! Ce petit corps aux fesses nues trémoussantes sur la poitrine de sa mère. On dirait un petit chinois, tout plissé... Mais, dirait-on que c'est un blondinet ? Oh, ses petites narines mignonnes frémissent... Il arrête de pleurer contre sa maman. Il entrouve, avec peine, ses minuscules paupières. La lumière lui fait mal, sûrement, pauvre chouchou... Mais, son œil, il nous semble, oui, il est bleu! Bleu profond... Un blond aux yeux bleus... Qu'il est beau! Fait au moule... Chère Princesse, vous avez fait là œuvre magnifique dont des générations et des générations de showsectateurs se souviendront. Nous aurions pu assister à la naissance d'un monstre à quatre doigts, aux pieds palmés, ou tout simplement privé d'avant-bras comme ces jeunes victimes des pollutions soviétiques, mais non! Tout est normal, rassurez-vous. Charles de Monthluc-Parme est un modèle de perfection s'il en est. D'ailleurs, la Princesse avait, il y a peu de mois, subi une amniosvnthèse, nous pouvons maintenant vous le révéler, qui confirma la normalité absolue du produit commandé et à venir, sa pureté génétique, sans que soit révélé, même à la Princesse sa mère, le sexe de l'enfançon. Vous comprendrez, showsectateurs aimés, que la discrétion fût de mise, qu'il y a des choses qui ne doivent pas céder au devoir d'information.
- Nous devons vous le reprendre, Princesse. Pardonnez-nous.
- Oui, il nous faut le peser, le mesurer, ce petit ange...
- Oh, comme ces mains diligentes s'affairent autour de lui, l'une piquant son mignon talon pour la prise du précieux sang. L'autre l'étendant sur le mètre étalon. Oh, il braille ! Puis on le pose se tortillant sur la balance...
- Charles de Monthluc-Parme, quarante-deux centimètres, trois kilos deux cents tout rond, tout nu, né à huit mois, trois semaines et un jour, à zéroheure trente et une, ce lundi dix.
- Oh, le voilà déjà couvert d'une couche petit format, puis de son body de coton blanc Petit Bateau, pyjama bleu-mousse Jacadi et brassière de laine assortie tricoté par les mains tremblantes de son arrière grand-mère la Princesse de Guise-Lichtenstein, en son château de Vaduz, ses petites patounnes s'agitant de menues convulsions. Comme ces sages-femmes ont la main maternelle... Le voilà couché dans son berceau-coquille transparent, dans un nid d'ange bleu-maritime Bébéconfort pour commencer sa traversée de la vie, et entre des draps miniatures brodés aux armes princières des Monthluc-Parme... Princesse, il est à vous. Comme il est chou, contemplons le ensemble, attendrissons-nous...
- Merci, Arielle. Vous faites de la naissance de Charles, mon fils, un vrai conte de fée. Mais pourquoi ai-je encore l'impression d'avoir quelque chose, quelqu'un en dedans de moi ?
- Un jumeau ? Un second enfant qui n'est pas encore sorti ?
- Allons, mademoiselle Hawks ! Après l'expulsion du placenta ? Impossible. Ne dites pas de bêtises...
- Princesse, êtes-vous comblée que ce soit un garçon? Auriez-vous préféré une fille?
- J'attendais... Pour aimer qui viendrait. Mais penser que moi, mon corps de femme, j'aie pu faire un garçon! C'est étrange, merveilleux, quand on y pense... Un garçon dans mon corps... Comme si je l'avais rêvé et qu'il s'était fait. Je suis ravie... Mais fatiguée, Arielle...
Oui je suis ce garçon dans son corps, cet intrus dont je me passerais bien. Les jambes ramenées à l'horizontale du repos peut-être, je flotte, abasourdi, sans réaction, décervelé, niais... Sa peau, ses tendons, ses terminaisons nerveuses, ses neurones par-dessus les miens les enveloppant, les ouatant, parlant à l'extérieur par sa seule voix et conscience malgré moi. Moi changé en elle elle mélangé. Comme une huile qui se fait mayonnaise tournée... Qu'est-ce que j'ai fait, bu et mangé pour sentir ce que je sens avec un dos et des pattes de princesse qui s'agitent su le lit ? Il v a moins d'ombres en vert autour de moi. Ou de nous. Ou d'elle, cette niaise... Comment ça se fait que je ne m'en sente pas plus malade, pas plus fou d'angoisse ? Est-ce qu'on nous a injecté quelque chose ? Où est-ce son épuisement, sa sérénité, son sommeil post-partum qui me drogue l'esprit ? J'ai disparu dans quelqu'un d'autre. Qui va me retrouver dans une princesse accouchée. Quelle horreur! Et devant la caméra de l'Hawks encore ! Comment puis-je voir par des veux qui ne sont pas les miens ? Et si j'essayais des mouvements ? Soulever une main. Déplacer une jambe. Au moins bouger la langue. Non, Ça ne marche pas. Je suis coincé. Je parle seulement dans un cortex qui est est dans un esprit que sens autour palpiter, penser des ruisseaux immangeables que je ne peux empêcher de voir défiler comme un texte à séquences d'images. Eurk, elle se repasse son accouplement. Je ne sais même pas avec qui... Et je suis oblige' de diapositiver de son point de vue... Heureusement que je ne suis pas tombé dans cette princesse au moment où elle faisait ça. Quelle horreur ! Est-ce que ça va durer longtemps? Je vais rester là encore combien de temps, jusqu'à un autre coït, jusqu'à ses nouvelles règles, jusqu'à sa mort, dans cette position humiliante de chair de bête dans la bête... Devrais-je accomplir avec elle toutes ses obligations, cet esclavage de mère, d'épouse et de Princesse de Mothluc-Parme? Pourquoi suis-je son otage ? Qui m'a jeté dans ce corps, comme un boyau dans un pneu. Hep là ! On dirait que l'Hawks éteint toutes ses caméras! Sauf une...
- Je l'entends pleurer!
- Vous dormiez, Princesse? Non. Il s'est paisiblement assoupi dans sa nurserie.
- C'était lui... J'en suis sûre. L'instinct d'une mère ne doit se tromper.
- Non. Certainement vous rêviez. Reposez-vous, sans crainte...
Je suis une femme, j'ai conscience de mes seins qui montent, et je ne suis pas elle. La personne coupée en deux, mais pas pour elle dont je ne suis qu'une demi-moitié. Collé avec elle dans une marionnette qui vit sans mon contrôle. Une poupée dangereusement vivante dont je ne veux pas. Que je hais. Apparemment si elle dort, si elle relâche son attention, je ne disparais pas, je ne naufrage pas dans ses tissus... Je peux penser. Est-ce que c'est mieux ? Qui m'a changé en Princesse que je ne suis pas? Peut-être si l'Hawks m'embrassait je redeviendrais crapaud ? Qui a oublié de me débrancher en m'introduisant en elle? Et je sens par ses doigts! Elle se pince son ventre mou, adipeux ! Je sens encore la dilatation et la brûlure entre mes cuisses qui sont les siennes et les miennes. En fait, elle ne dort pas. Elle gamberge faiblement. Et si elle dormait vraiment, sans rêve, je m'échapperais? Accoucher, c'est vraiment un viandeux cauchemar pour un homme, traître, et violant les lois de la nature... Comment s'évanouir, m'évader de cette prison épidermique, ces barreaux d'os qui me ligaturent? Je veux sortir. Sortez-moi ! Ils ne m'écoutent pas. Hep là! Arielle, hep, ohé ! Ohé... Personne ne m'entend. Pas plus que lorsqu'on songe et pense. Elle, ils l'entendent. Peut-être qu'en m'endormant je m'exhalerais hors d'elle ? Peut-être que je me réveillerais hors de ce cauchemar en cinq dimensions trop tactile pour être un rêve... Pourquoi pas moi ?
- Dormez, Princesse, dormez. Donnez-moi la main.
- Je veux mon Mozart. Mon Cosi fan tutte. Arielle, s'il vous plait…
- Oui, Princesse, voilà votre casque. Passez-le.
- La caméra va s'éteindre avec moi. Je vous laisse. Cosi fan tutte... C'est parti. Bonne nuit, Princesse.
Oh, je n'aime pas cet opéra, ce Mozart là. Trop triste, perfide et désabusé... C'est trop contre le tympan intérieur du cœur. Oh, Arielle s'en va... Arielle Hawks, ne me laissez pas tomber! Emportez-moi si vous pouvez dans la mémoire de votre caméra. « Caméra », ce mot qui en italien signifie chambre. Quelle chambre ? Les draps n'ont plus la même consistance moite. La chambre noire. Je ne dors jamais dans le noir. Il me faut me lever pour ouvrir un volet sur la rue...
Et je me levai. Mal assuré, me frottant les poings de mes veux. Mes mains, des mains tirèrent le cordon qui fit un peu remonter l'écran noir de la fenêtre, ouvrant une bande de nuit urbaine, de rue d'hiver pluvieux, une petite rue passante. Mes mains d'homme, aux tendons saillants… Je compris que j'avais mes mains au bout des bras, mon corps d'Iseve au bout du vivant, que j'étais emberlificoté dans ma veste de pyjama avec un nœud dans le dos, les deux manches passées malgré ce tordion entre les deux reins. Un rêve vénéneux, tout simplement. Beurk... J'avais mes quatre pattes de Vivant d'Iseve, sa gueule déjà mal rasée, et l'esprit livré avec, au-dessus des lampadaires, leurs cônes jaunes, le double vitrage rayé de phares et de pluie d'apocalypse. La chambre n'était plus noire. Seulement une pénombre animée d'éclats furtifs venus du dehors. Le format granitique de la télévision, comme une tombe, restait sage. Je sortis du frigo un jus de tomate verte, le bus lentement. Ç’avait été stupide cauchemar, voilà tout. Il y en avait de pires. Ça se balayait de la tête comme on se mouche un peu bruyamment, voilà tout. J'avais été trop épuisé, impressionné, au sortir de mon entrevue avec l'Hawks. Ça allait mieux. Très mieux. Quel délice, ce pyjama et ces draps, finalement... Je les lissai d'une main mienne et me détendis. Je n'eus pas le temps de cultiver la moindre aiguille de paix ni guerre dans la spirale qui navigua le rapide de mon sommeil.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.