par Roger Caillois, Nestor Ibarra et Paul Verdevoye,
Folio, Gallimard, 208 p, 6,80 €.
Mohammad Rabie : La Bibliothèque enchantée,
traduit de l’arabe (Egypte) par Stéphanie Dujols, 176 p, 19 €.
Il ne suffit pas d’être un bâtiment, hébergeant des salles, des étagères, des rayonnages, encore faut-il avoir la dignité et le mystère de l’assemblée des livres. L’acmé du paradoxe, à savoir l’inventive pléthore de l’illisible, ayant été atteint par Borges dans son conte « La bibliothèque de Babel », et gravement parodié par Umberto Eco, il reste à ensemencer d’enchantement les bibliothèques réelles et imaginaires. Bien que Mohammad Rabie, écrivant non loin des sables de celle d’Alexandrie, ait la modestie de ne faire allusion au nom de Borges qu’incidemment, il ne peut cacher qu’il écrive dans son ombre, quoique sans démériter. Au point, qui sait, de pouvoir être son fils spirituel. Ainsi nous irons de l'omniscience borgésienne au fantasme de traductibilté universelle de Rabie…
Sans vergogne, Jorge Luis Borges[1] fait profession d’omniscience : tout est dans ce tout qu’est la « bibliothèque de Babel ». La quête de sens trouve son réalisation dans la totalité, puisque tous les livres mathématiquement imaginables de par la succession, la combinaison et la dispersion des lettres de l’alphabet s’y trouvent, quoiqu’elle bute sur le relatif infini de la chose et la quasi-impossibilité pour l’homme-bibliothécaire d’y découvrir un seul livre entièrement lisible, pire un seul qui soit digne d’entrer dans une bibliothèque digne de ce nom, a fortiori d’un grand livre, qu’il soit de Dante ou de Kant. À l’omniscience idiote, car indifférenciée et relativiste du dieu borgésien non-dit et insituable, répond l’aporie d’une bibliothèque illisible.
Un « bibliothécaire de génie […] déduisit que la Bibliothèque est totale, et que ses étagères consignent toutes les combinaisons possibles des vingt et quelques symboles orthographiques (nombre, quoique très vaste, non infini), c’est-à-dire tout ce qu’il est possible d’exprimer, dans toutes les langues. Tout : l’histoire minutieuse de l’avenir, les autobiographies des archanges, le catalogue fidèle de la Bibliothèque, des milliers et des milliers de catalogues mensongers, la démonstration de la fausseté de ces catalogues, la démonstration de la fausseté du catalogue véritable, l’évangile gnostique de Basilide, le commentaire de cet évangile, le commentaire du commentaire de cet évangile, le fait véridique de ta mort, la traduction de chaque livre en toutes les langues, les interpolations de chaque livre dans tous les livres ; le traité que Bède put écrire (et n’écrivit pas) sur la mythologie des Saxons, ainsi que les livres perdus de Tacite[2] ». On devine qu’à ce vertige de la liste, pour reprendre le titre d’Umberto Eco[3], s’ajoute le gloubi-boulga de tous les ouvrages fautifs, qu’il s’agisse d’une seule faute d’orthographe ou coquille ou d’un fatras omnipotent d’erreurs, d’hérésies et de contre-vérités, scientifiques ou morales : tout et son contraire, tyrannie de la fausseté. La totalité associant une introuvable perfection philosophique et esthétique avec les marasmes de la vulgarité, de l’insulte et de la provocation au génocide, soit un Evangile de Luc fallacieux acoquiné avec un exact Mein Kampf… Plutôt qu’enchantée, cette bibliothèque ne manque pas d’exhaustivité maligne, comme dans le cas de l’hypermnésique qui retient tout, mais ne sait rien.
Sophiste stérile, essayiste des possibles, mathématicien des probabilités, ironiste distingué, érudit parodique, grand prêtre d’un culte babélique ? Tout cela à la fois. D’autant que Borges à l’habileté de disposer sa bibliothèque kilométrique comme un rubik’s cube exponentiel dans l’espace commode et mesuré d’un conte, lui-même dans un mince recueil de Fictions, dans une perpétuelle et vertigineuse mise en abyme, comme dans les boites d’oreilles de la Vache-qui-rit qui démultiplient à l’infini vers l’infiniment petit, au lieu que la démarche borgesienne se déploie en direction de l’infiniment grand. « Ce livre est fait de livres[4] », avouait le bibliothécaire de Buenos-Aires dans sa préface à l’édition de la Pléiade qui lui est consacrée.
Nul doute qu’en cette Bibliothèque de Babel l’on lise l’article consacré à « Uqbar », dans cet unicum : « le tome XLVI de l’Anglo-American Cyclopedia », nanti d’une poignée de pages surnuméraires dévoilant une pure fantaisie géographique et historique. Ainsi que le livre de « Silas Haslam : History of the land called Uqbar[5] », aussi fictif que son auteur. Un monde est donc possible dans les brèches inédites du réel, ourdi par la facétie d’un auteur et d’un imprimeur, révélant parmi les territoires balisés de la connaissance encyclopédique une brèche où s’engouffrent le possible et l’impossible, nés des entrailles du vraisemblable, des conjectures et de l’imagination.
L’on sait combien l’auteur bientôt aveugle de Ficciones fut parodié - en toute amitié bien entendu - par Umberto Eco, dans Le Nom de la rose : il devient un irascible Jorge de Burgos, également aveugle, au sens littéral et au sens figuré (sinon défiguré), qui veille jalousement sur la partie de la Poétique d’Aristote consacrée à la comédie, hélas disparue, et interdit, au besoin par la mort, à tout lecteur de feuilleter des pages qui laisseraient entendre que l’on peut rire de tout, donc de Dieu[6]. Au point d’être convaincu de crime par un avatar médiéval de Sherlock Holmes et de laisser lire le blasphématoire ouvrage, il préfère un gigantesque autodafé de la bibliothèque, où périra également sa chair. Ainsi cette bibliothèque monastique est-elle un autre avatar, celui de celle de borgésienne de Babel.
Egalement menacée de destruction, La Bibliothèque enchantée de Mohammad Rabie parait être plus réaliste. Cette fois, ce n’est pas un autodafé religieux qui menace l’habitat des livres, mais quelque chose entre le despotisme politique et l’ignorance populacière[7] : l’urbanisme. Il s’agit de construire une ligne de métro dans la ville du Caire et donc de détruire l’encombrante construction. Aussi un fonctionnaire est-il chargé de rédiger un rapport. Le jeune Chaher découvre alors un vieil immeuble oublié, dans lequel, sur plusieurs niveaux, sont entreposés mille livres par pièce. Le rangement est incongru : il ne respecte que « l’ordre chronologique des publications », puis des arrivées. En l’absence de tout catalogue, l’on ne peut que piocher au hasard des yeux et de la main et en fonction de la date d’impression : les années trente au rez-de-chaussée, les années soixante au premier, et ainsi de suite en montant. En l’occurence aucun chercheur sérieux n’y peut travailleur, hors le « chercheur autodidacte ».
Le récit laisse tour à tour la parole à deux narrateurs, Chaheb et le Dr Sayyib, un habitué, passablement au fait des mystères de la bibliothèque, qui joue en fait le rôle de l’initiateur un brin tortueux et manipulateur. Heureusement, un article de journal, extrait du dossier fourni à Chaheb, nous délivre l’origine de cette institution en passant par une sorte de conte enchâssé, non loin des Mille et une nuits. Voici une histoire d’amour entre un riche jeune homme et une modeste jeune fille, au talent poétique certain, ce qui convainc le père d’accepter un tel mariage : elle sera la créatrice de la bibliothèque, dans le but de « voir les mœurs des gens s’ennoblir grâce au savoir et aux belles lettres et leur vie s’enrichir par le dialogue et la critique constructive ».
De loufoques et pathétiques personnages traversent le lieu éclairé par un « puits de lumière » : « Jean le copiste », travailleur compulsif qui est passé à l’appareil photo pour améliorer son rendement, Ali, persuadé qu’un document caché lui permettra de devenir propriétaire de la bâtisse, de ses livres et de ses précieux manuscrits…
Outre la séduction de cette bibliothèque désuète aux rangements erratiques, Chaher est lui aussi enchanté en découvrant une traduction arabe du Codex seraphinianus[8], cette encyclopédie imaginaire, dont les illustrations fantasmagoriques, protéiformes, et l’écriture indéchiffrable le ravissent. Il y a évidemment une incongruité à traduire l’intraduisible en arabe, d’où l’infiltration du fantastique dans le récit de Mohammed Rabie. Jusqu’à ce que son personnage fomente de commettre un « larcin qui ait une portée cosmique et métaphysique », imagine une conjuration de traducteurs, des imprimeries souterraines et autres hypothèses fantasques…
Le spectre de l’autodafé plane également parmi les volumes. Comme lorsque Chaher tombe sur une traduction en arabe de l’humaniste Etienne Dolet : ce dernier, pour avoir répondu « Rien du tout » à « la question rhétorique de Platon Qu’y-at-il après la mort ? » fut brûlé sur le bûcher ; mais aussi pour avoir été un traducteur fort infidèle. À cet égard la satire s’en donne à cœur joie, fustigeant les traducteurs bousilleurs, comme un certain Tharwat Okacha. Ce qui donne lieu d’ailleurs à des réflexions bien senties sur l’éthique de la traduction[9]. Mais aussi à une espérance folle de traductibilité universelle.
On n’oubliera pas la satire de l’administration et de « l’opium du fonctionnariat » : sinécure et fainéantise, petitesse d’esprit et noircissage de paperasse inutile. Chaher ne se fait guère d’illusion sur sa mission : « préconiser la démolition ». S’il est un jeune employé du ministère des « Biens de Mainmorte », en conformité au réel ministère de ce nom qui gère les biens religieux et inaliénables, il faut probablement y voir une métaphore d’un Etat sous la férule duquel les biens et les livres sont des objets destinés à la mort.
L’apologue a quelque chose de discrètement kafkaïen, de nettement borgesien, car cette « bibliothèque enchantée » au moyen de ses traductions en de multiples langues, dont les incroyables traducteurs resteront inconnus, est sous le couperet de ce réel sordide fait d’aménagement du territoire et de glaciales décisions administratives. Sous des dehors d’emblée anodins, se profilent de graves thématiques : l’avenir menacé des bibliothèques, la montée de l’ignorance, l’imbécillité de qui passe son temps « à glorifier son dieu - ou son gouvernement », les postulations de l’imaginaire babélique…
Selon toute apparence, il s’agit là du premier livre traduit chez nous de l’Egyptien Mohammad Rabie. Roman surprenant, déroutant, attachant, apparemment neutre puis pétillant de malice. À ce titre, même si la dynamique narrative n’est pas immédiate, plus l’on avance dans la lecture, plus l’ouvrage prend de l’ampleur, devient un festival de spéculations, de peur, de bouillonnement intellectuel, de spéculations enchantées et enchanteresses. À cet égard, nous laisserons au lecteur le plaisir de découvrir la fabuleuse révélation finale. Or notre curiosité s’allumant, l’on apprend que cet ingénieur, né au Caire en 1978, a publié deux autres romans : L’œil du dragon en 2012 et Otared, en 2014, qui est une infernale dystopie. Il n’est pas impossible qu’outre cette bibliothèque de fiction, ils doivent également dresser leur acte de naissance dans la langue de Molière. Faut-il, à la liste déjà généreuses des écrivains égyptiens d’importance, Naguib Mahfouz, Alaa El Aswany, ajouter le nom de Mohammad Rabie, disciple facétieux et inquiet de Borges ?
Robert Montgomery Bird : Sheppard Lee écrit par lui-même,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Antoine Traisnel,
Au Forges de Vulcain, 434 p, 22 €.
Points, 478 p, 10,60 €.
Devenir autre, devenir monstre ou changer de vie, que ce soient par une élévation sociale ou par la réincarnation, est un fantasme largement partagé. Depuis l’Antiquité, poètes, nouvellistes et romanciers aiment à pratiquer l’art des métamorphoses. Un art cependant dangereux, qui sauve ou punit. Ainsi, dans les Métamorphoses d’Ovide[1], les pouvoirs divins du fleuve Pénée volent au secours de Daphnée en la changeant en laurier pour lui permettre d’échapper à la poursuite d’Apollon[2]. Pire, Lucius, dans L’Âne d’or d’Apulée, se voit changé en âne au lieu d’un aigle, à cause de sa curiosité, d’une méprise, et surtout de son hubris[3]. Les dieux se faisant rare à l’époque moderne, il faut préférer une métamorphose sociale, voire ontologique. Elle est traitée sous le mode burlesque par Robert Montgomery Bird en son étonnant roman : Sheppard Lee écrit par lui-même. Ecrivant dans la première moitié du XIX° siècle, s’il connaissait Ovide, il n’avait pas encore eu la malchance d’être métamorphosé en un personnage de Franz Kafka.
Il paraît incroyable que les historiens de la littérature américaine aient manqué de clairvoyance devant un fort curieux romancier, contemporain d’Edgar Allan Poe[4], qui d’ailleurs l’admirait : Robert Montgomery Bird. Né pour une courte vie, entre 1806 et 1854, et d’abord médecin (ce qui explique les nombreuses allusions à la médecine en notre ouvrage) il n’en écrivit pas moins d’une demi-douzaine de romans, dont ce Sheppard Lee écrit par lui-même, qui est « en mesure d’instruire l’ignorant et l’ingénu ». Dans la tradition millénaire des Métamorphoses d’Ovide et bien avant celle de Kafka, Sheppard Lee change de corps et de vies. Or, de métamorphose en métempsychose, Robert Montgomery Bird parcourt avec brio et satire la marelle de la société américaine du XIX° siècle.
Ces réincarnations le comblent rarement, le malmènent souvent. Paresseux, pas très malin, bien que riche héritier, Shepard Lee se retrouve pauvre comme Job. Toutes ses entreprises, y compris politiques, tournent au fiasco : « car les preuves sont aussi peu estimées en politique que les raisonnements logiques ». Au cours d’une rocambolesque et superstitieuse quête d’un prétendu trésor, sa pioche le frappe violemment. Auprès de son propre cadavre, il s’empare du corps de « Messire Higginson », aussi riche que satisfait de soi. La joie est de courte durée, lorsqu’il est accusé d’avoir assassiné Shepard Lee, autrement dit lui-même ! Il croit retrouver la sérénité quand il est soudain accablé par la maladie et veillé par sa « mégère », insupportable au point qu’il pense se suicider. Le voilà contraint de méditer sur la condition humaine : « La pauvreté est-elle pire que la goutte ? L’endettement aussi pénible qu’une épouse querelleuse ? »
Sa seconde mort lui permet une nouvelle métempsychose : « Ce qui était sûr, c’est que dans les deux cas je n’étais absolument pour rien dans mes métamorphoses, outre que j’en avais bêtement formulé le souhait ». Le voici devenu un « pauvre dandy[5] vivant à crédit », libertin vaniteux chassant la dot et chassé par la dette. Le « jeune gandin ignare » n’a pour profession que de dilapider son patrimoine puis de se faire « chasseur de pigeons ». Espérant séduire sa cousine fortunée, il ne peut qu’avouer son machisme : « je ne fais que consigner l’horreur avec laquelle je - dans la peau d’un dandy, et comme tous ceux de sa caste - regardais tous les individus du sexe opposé plus intelligents ou plus avisés que moi ». Tentant d’escroquer deux familles en promettant d’épouser deux héritières, il est bientôt berné, et n’a d’autre recours que d’user de son « don d’entrer dans n’importe quel corps humain » de choir dans une autre personnalité.
En une sorte d’antithèse éminemment burlesque, notre anti-héros perpétuel se vêt de la peau d’un « avaricieux » usurier à peine décédé. Ainsi l’on saura tout sur le prêt sur gages, l’agiotage et la rouerie. En cette aventure, plus qu’immorale, quoiqu’il s’agisse encore une fois d’un apologue à visée forcément morale, « sont illustrées la folie de bien éduquer ses enfants et la sagesse de faire fortune ». Être riche et rusé a cependant un prix : la vieillesse, l’infirmité, deux fils, l’un ivrogne et voleur, l’autre voleur et faussaire, pire même : l’un s’égorge en prison, l’autre est pris en flagrant délit de tentative parricide !
Nous ne saurions déflorer toute la matière de ce généreux ouvrage pourfendeur d’une bonne demi-douzaine de vices. Il serait discourtois de ne pas laisser au lecteur le plaisir de découvrir comment Sheppard Lee devient un quaker philanthrope. Soyons certains que la satire la plus enjoué et mordante n’y abandonne pas ses droits, car « diverses mésaventures et calamités récompensèrent [sa] vertu ». Au point qu’emmené en Virginie le voilà convaincu d’être un abolitionniste et à ce titre digne d’être lynché !
Qui sait si la plus passionnante et la plus osée de ces incarnations est celle qui lui permet de devenir Tom, son « frère d’ébène » ? Quoique satisfait de son sort comme jamais et auprès d’un maître fort débonnaire, Tom, l’esclave noir bon enfant et indolent, prend connaissance de « la malédiction d’une race toute entière », grâce un libelle abolitionniste humaniste et philanthrope. Aussitôt la communauté noire locale, pourtant fort bien traitée, se sent envahie par le sentiment de persécution au point de haïr son maître, car « les causes imaginaires sont toujours les plus efficaces pour susciter la jalousie et la haine ». Bientôt les insurgés mettent sur pied une « expédition sanguinaire et brigande », brûlent et tuent. Revenu de toute illusion sur la nature humaine, noire ou blanche, Sheppard Lee peut méditer en prison avant d’être pendu. Un tel épisode ne ravit pas tous les lecteurs, gênés par le cliché raciste du nègre paresseux ou délibérément sauvage, et par une société esclavagiste qui pourrait passer pour un éden pastoral.
Il n’est pas impossible d’imaginer que le personnage de Tom (ce qui est alors fort novateur) puisse préfigurer celui d’Harriet Beecher Stowe, dans La Case de l’oncle Tom[6], paru aux Etats-Unis en 1852. Dénonçant les abjections de l’esclavagisme, ce roman obtint un succès aussi immédiat que durable et ne compta pas pour rien dans l’élection d’Abraham Lincoln qui, en dépit de la guerre de Sécession, parvint à abolir l’esclavage en 1862.
Sommes-nous sûrs de la sérénité d’une vie suivante, celle d’un « gentilhomme de bonne fortune » ? Paresse, « ennui existentiel » et gourmandise seront son lot, complétant la liste de ce traité des sept péchés capitaux au service de sept incarnations. Que le lecteur aille vite lire de quelle grandguignolesque manière notre personnage favori retrouve son premier corps momifié pour le réintégrer !
À chaque fois cependant il faut à Shepard Lee un tantinet ranimer la mémoire de celui à qui il emprunte la vie ; ce qui lui permet de pertinentes réflexions : « J’en déduis que la mémoire ainsi que beaucoup d’autres fonctions de l’esprit ont bien davantage partie liée avec les actions du corps que ce que les métaphysiciens veulent prétende ». Or l’idéalisme n’est pas son fort : « beaucoup du bon et du mauvais dans la nature humaine résulte de causes et d’influences purement physiques ». C’est à tel point qu’il imagine une spéculation juteuse : convertir les cadavres en engrais. Voire utiliser le corps du président « pour en tirer du savon, que ses successeurs utiliseraient pour récurer la constitution et les esprits du citoyen ». Ce qui n’est pas sans faire penser à l’ironique Modeste propositions pour empêcher les enfants pauvres d’Irlande d’être à charge à leurs parents ou à leur pays et pour les rendre utiles au public[7], c’est-à-dire les manger…
Quoiqu’il soit parfois choqué de la dépravation de ses personnages d’emprunt, étant donné « l’honnêteté du Sheppard Lee original », il s’adapte fort vite. « Fier comme Lucifer » ou malheureux comme les pierres, il ballote d’un état à un autre, d’une classe sociale à une autre. Et, même si, à notre grand regret, car nous aurions été curieux de voir ce que nous aurait réservé le romancier, il ne se change jamais en femme, c’est un tableau de société, et de ses tares, qui se dévoile, sous le couvert d’une bourgade rurale du New Jersey et de la ville de Philadelphie.
Ecrites avec un humour d’une finesse infinie et une sévère autodérision, les aventures de Sheppard Lee, évidemment un narrateur totalement fictif, procurent une lecture délicieusement divertissante et une satire sociale d’une efficacité rare, qui parcourt tous les échelons de la société, depuis les plus boueux ruraux jusqu’à « l’aristocratie républicaine ». Au cours d’un enchaînement de péripéties, jamais redondantes, se devinent bien des morales, en particulier le fameux adage : l’argent ne fait pas le bonheur… La déréliction, l’impéritie et l’égoïsme de cet anti-héros renvoient à une sagesse en creux à laquelle parvenir. Elle est souvent implicite, parfois explicite, souvent moralisatrice : « le contentement est le secret de tout plaisir », « j’ai appris à être reconnaissant envers la Providence de m’avoir réservé un sort laborieux », car changer de condition n’est pas sans danger et envier autrui ne tient guère compte des soucis de ce dernier… Il faut cependant prendre garde que cette morale finale est peu de chose au regard de l’acuité des analyses psychologiques et sociales qui sont ici un véritable festival.
Récit picaresque[8] ou conte philosophique ? Récit fantastique, voire gothique[9] et morbide, ou roman de mœurs ? Tout à la fois ; avec une énergie narrative entraînante. De toutes manières, le récit tient plus à l’esthétique romanesque du XVIII° que du romantisme son contemporain, à moins de penser à Frankenstein[10] animant des fragments de morts, ce qui n’enlève rien à son mérite. Publiée en 1836, cette Comédie humaine, plus concise que celle de Balzac, pose de rares problèmes d’identité. Qui avons-nous eu la chance ou la malchance d’être, sommes-nous toujours le même, l’esprit n’est-il que la résultante du corps, jusqu’où avons-nous la capacité d’entrer dans la peau d’autrui, de vivre sa vie, de le comprendre ? En fait, mieux que tout pouvoir magique, ce sont les pouvoirs de métempsychose de la littérature qui sont ici à préférer : « je ne pouvais plus me conjuguer au singulier»…
Au contraire de Montgomery Bird, le personnage de Kafka n’admet aucune morale, il ne s’inscrit guère dans un apologue. Sinon dans un récit aporétique et tautologique : « Un matin, au sortir d’un rêve agité, Grégoire Samsa s’éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine[11] », ce qui est l’un des plus beaux incipits de la littérature universelle. Sa Métamorphose n’est ni d’origine divine, à moins d’imaginer une sourde fatalité venue du Dieu jaloux et vengeur de la Bible hébraïque, ni sociale, tout juste ontologique peut-être. L’on peut supposer qu’il s’agit d’une déréliction toute personnelle, d’une mélancolie dépressive et morbide, d’une dévalorisation de soi hantée par l’épuisement professionnel et un miroir psychologique fêlé, voire d’une prescience de la condamnation des Juifs à la Shoah, comme le montre l’interprétation du Procès par le cinéaste Orson Welles[12]. Kafka retrouve cependant une orientation venue d’Ovide et de L’Âne d’or d’Apulée, puisque l’homme est changé en animal, en cafard peut-être, mais en cadavre digne des ordures enfin. Même si l’on sait que l’auteur du Château aimait à rire en lisant ses récits, n’était-ce pas la seule conjuration du tragique possible ?
Après ses aventureuses métempsychoses, le Sheppard Lee de Montgomery Bird est non seulement rétabli dans son humanité première, alors que son beau-frère a remis sa ferme sur pieds, mais y a gagné en sagesse. Ses métamorphoses ont un sens que celle de Kafka n’a pas, et le rapprochement entre deux auteurs si dissemblables prouve s’il en était besoin qu’en cette affaire le roman de Montgomery Bird est le chaînon manquant enfin rétabli entre de mythiques métamorphoses antiques et de plus bassement humaines détériorations physiques et mentales, non moins métaphysiques. La collusion entre fantastique, fantaisie picaresque et satire sociale en est d’autant plus remarquable, au point qu’après ce chef d’œuvre d’humour et d’intelligence, nous aimerions voir traduits d’autres volumes de Robert Montgomery Bird. Par exemple, l’un de ses six romans, Nick of the Woods, publié en 1837, qui met en scène un pacifique quaker soudain aux prises avec des éruptions de sanguinaire folie.
Frédéric Le Moal : Histoire du fascisme, Perrin, 432 p, 23 €.
Umberto Eco : Reconnaître le fascisme, traduit de l’italien par Myriem Bouzaher, Grasset, 56 p, 3 €.
Curzio Malaparte : Muss, suivi de Le Grand imbécile,
traduit de l'italien par Carole Cavallera, Quai Voltaire, 224 p, 18 €.
Socialiste faisceau des énergies populaires, renaissance de la Rome impériale, tout cela s’est effondré piteusement, comme les tours d’une ère dolomitique résiduelle. La fière stature du Duce a fini pendue à un croc de boucher. Le fascisme pourtant est resté au fronton du vocabulaire politique, non seulement comme une référence, mais comme le prototype de la bête immonde à abattre ; comme s’il n’avait pas ses jumeaux, ses frères ennemis. Ce qui conduit à la nécessité de définir en profondeur ce mouvement, cet archétype mussolinien, et d’en déplier l’Histoire, comme le fait Frédéric Le Moal dans son Histoire du fascisme. Ce à quoi Umberto Eco ajoute un petit manuel permettant de Reconnaître le fascisme. À moins de ne pas résister à se moquer du Muss, sous la plume acerbe et comique de Curzio Malaparte. Il reste à se demander quelle réalité, ou quel épouvantail, il reste du fascisme et de l'antifascisme aujourd’hui…
Au contraire de la vulgate marxiste interprétant le fascisme, ce dernier est d’abord socialiste. Il ne s’agissait pas dans les années vingt « d’une bande de voyous » instrumentalisés par « les classes possédantes » et l’église pour s’opposer au « progressisme ». Mais d’un surgeon du marxisme et d’un rejet du léninisme, de la démocratie parlementaire, de l’individualisme et du pacifisme, en faveur d’un régime fomenté par un parti unique étatiste. Contrôler une communauté nationale militarisée allait de pair avec l’obsession de la naissance d’un homme nouveau. Même si l’évolution de Mussolini du socialisme au fascisme ne fut pas d’une logique imparable, faite autant de sinuosités idéologiques que d’opportunisme de l’ambition et des manœuvres politiques pour s’attacher le pouvoir presque suprême, il existe bien une généalogie imparable, qui lui permit d’associer socialisme et nationalisme. Né à l’extrême gauche du socialisme officiel, le fascisme de 1919 était résolument antibolchevique, mais pas anti-prolétarien, il se voulait « une alternative au marxisme et au libéralise », revendiquait l’expropriation des richesses, projet qu’il abandonna bientôt pour s’adjoindre des conservateurs et des monarchistes exaspérés par les ambitions des rouges.
Dans la généalogie du fascisme, il faut compter avec la guerre contre l’Autriche-Hongrie qui permit au royaume italien de prendre le Trentin Haut-Adige, plus exactement le Südtirol, où l’on parle encore allemand, mais ne lui permit pas de figurer parmi les grands vainqueurs de 1918. Malgré des pertes considérables, la nostalgie de la camaraderie du front, associée à celle de l’empire romain évanoui contribuèrent à l’exaltation de la patrie. En outre les poètes futuristes, enthousiastes de la guerre, mais aussi le poète Gabriele d’Annunzio qui prit d’assaut Fiume et dut cependant reculer (comme quoi la poésie n’est garante ni de paix ni de démocratie libérale) entretenaient une mythologie préfasciste. De surcroit le peu d’efficacité des partis libéraux ne contribua pas à éloigner le désir d’un pouvoir fort, qu’il fût marxiste ou nationaliste. Or, même si « le fascisme ne se résumait pas à du mussolinisme », une telle Histoire du fascisme est avant tout charpentée par la biographie de Benito Mussolini (1883-1945), né dans un milieu modeste et dans une province traditionnellement rouge.
L’agitateur prolétarien socialiste vitupérait l’individualisme, vit son activisme récompensé par un peu de prison, puis rédimé par sa participation à la guerre de 1915 à 1918 contre l’Autriche-Hongrie. Bientôt son habileté, son charisme, quoique controversés, le mit à la tête du mouvement fasciste qui s’extirpait du socialisme révolutionnaire.
La marche sur Rome d’octobre 1922, associée à la prise de villes successives par les chemises noires, permit à Mussolini d’être invité par le Roi Victor-Emmanuel III[1] à prendre la Présidence du Conseil, dans le cadre d’un « subtil équilibre […] entre subversion et légalisme ». Les conservateurs de la bourgeoisie, de l’armée et de l’Eglise pactisaient alors avec les forces libérales pour assoir le pouvoir du Duce. On déplora cependant quelques dizaines de morts à Rome, alors que « l’arrivée au pouvoir du fascisme se déroula dans le cadre d’une violence incontestable qui coûta la vie à près de 4000 personnes dans les deux camps » ; ce qui n’est pas à mettre sur le même plan que la bien plus sanglante guerre civile espagnole et son débouché sur le franquisme, ni même que la répression léniniste et stalinienne[2]. Le même roi allait destituer Mussolini deux décennies plus tard…
Le parti fasciste au pouvoir ne reculait pas devant la violence et les menaces, y compris au moyen de la création de sa Milice, saccageant des journaux, contraignant la liberté de la presse en vue d’une « fascisation des esprits » et de « l’étatisation du fascisme ». En modifiant la loi électorale, Mussolini solidifia sa majorité au Parlement, tandis que ses sbires intimidaient les électeurs, y compris fascistes dissidents. Malgré une situation chaotique et bien des opposants antifascistes et libéraux cependant frappés d’impéritie, sans compter la farouche opposition des socialistes radicaux et bolcheviques, le fascisme était en voie de devenir « un Moloch étatique construit sur une soumission totale de l’individu et la négation de ses libertés ». C’est alors qu’apparut pour la première fois le terme de totalitarisme, « dans un article du Mondo du 12 mai 1923 ».
Cependant, Mussolini avait nommé De Stefani ministre, qui s’attacha à « libérer le monde entrepreneurial de la bureaucratie […] pour libéraliser l’économie italienne : réforme fiscale, impôt progressif sur le revenu, baisse des dépenses publiques et du nombre de fonctionnaires, libéralisation des prix, accords commerciaux avec des pays étrangers ». À cet égard il ne s’agit absolument pas de totalitarisme, et, de fait, l’Italie de 1926 retrouva son niveau économique d’avant-guerre. Hélas, bientôt, l’économie fut soumise au pouvoir de l’Etat. Et pour garder « une patine socialisante », la « Charte sociale », instituait un corporatisme étatique, tout en rejetant la lutte des classes, reconnaissant le capitalisme et la propriété privée, garantissant les acquis sociaux, quoique laissant les travailleurs sans défense…
Parti unique, police et tribunal politiques, élections et plébiscites truqués, tout était huilé au service de la tyrannie. Fin 1926, la démocratie libérale avait cessé de vivre, au profit d’une volonté générale héritée de Rousseau et guidée par le Duce. Le fascisme, quoique gardant sa collaboration avec l’Eglise, l’armée et la bourgeoisie, devenait « une religion pour la Nation », selon la formule de Mussolini. Aussi « la discipline de type militaire, l’obéissance totale au Chef devaient cohabiter avec le caractère électif de nombreuses fonctions, élément indispensable pour la participation des masses ». Peu à peu furent mises en place « l’éducation physique et politique » des enfants et adolescents, la taxation des célibataires et la chasse aux homosexuels, la valorisation de la natalité. « Tout dans l’Etat, rien en dehors de l’Etat, rien contre l’Etat », clama le Duce en 1925, non sans un de ces coups de menton dont il avait le secret.
Comme le stalinisme cher à bien des intellectuels, dont Eluard et Aragon[3], comme le National-socialisme cher à Brasillach, le fascisme exalta philosophes et écrivains : outre D’Annunzio, le futuriste Marinetti, les philosophes Giovanni Gentile et Julius Evola et des dizaines d’autres applaudirent de toutes leurs plumes, même si des esprits plus prudents, tel Benedetto Croce, tempéraient le délire. Il n’en reste pas moins que l’on rédigea une célèbre Encyclopédie italienne, moins idéologique que l’on aurait pu le croire, même si l’article « Fascisme » était signé par Mussolini soi-même. Rien n’échappait, quoique d’une main passablement souple, au régime modelant l’art, le cinéma, l’urbanisme romain… Quant aux rebelles, ils étaient relégués dans des régions reculées, comme Carlo Levi qui alla dans le sud profond écrire Le Christ s’est arrêté à Eboli. Le peu de confort de la chose n’était pas comparable avec la terreur de masse nazie et communiste.
Dans la continuité de l’Emile de Rousseau et du révolutionnaire français Thibaudeau qui pensait « que les enfants étaient une propriété de l’Etat », mais aussi du marxisme, Mussolini assura : « La transformation de l'instruction publique en éducation nationale est la plus fasciste de mes réformes ». S’il se heurtait pourtant à la résistance de l’Eglise romaine, il n’en réalisait pas moins un endoctrinement de la jeunesse, visant à détruire « le savoir élitiste de l’Italie libérale », en vue d’une « révolution anthropologique », utilisant, comme tous les régimes totalitaires, le sport[4] comme levain et vitrine, et le moralisme sexuel procréatif au service d’une politique nataliste encouragée par l’Etat-providence italien. On se doute que, malgré l’exaltation grégaire, et plus ou moins secrètement, une partie de la population ne croyait guère à ce cirque…
La crise économique de 1929 permit aux fascistes de prétendre qu’elle signait la fin du capitalisme et du libéralisme, antienne d’ailleurs récurrente à gauche. Avec un million de chômeurs, l’on vit revenir grèves et drapeaux rouges, bientôt calmés par la répression et par les velléités d’une « économie corporatiste », par le « financement public des entreprises » et le ravitaillement des familles. Toutes mesures fondamentalement socialistes, à l’instar d’autres initiatives sociales, souvent désastreuses pour les libertés, comme la collusion du corporatisme et du syndicalisme ; parfois judicieuses, comme l’assèchement des maris du Pô et dans les régions de Pise et Rome, créant 35000 fermes, alors que le Duce fait construire des milliers de kilomètres de routes et voies ferrées, des stades dans toutes les communes, gagne la « bataille du blé », assure la création de villes nouvelles, toutes choses qui permettent encore à des admirateurs de vanter le dictateur fasciste, quoique propagande et endoctrinement aimassent amplifier le mouvement sans frein, quoique ce dirigisme protectionniste économique préparât une crise prévisible…
Evidemment, le fascisme mussolinien ne pouvait que succomber à une maladie trop courante : le colonialisme. Le travailleur acharné, qui ne déléguait aucun pouvoir, le nouveau César, engageait la « race latine » à envoyer ses « légionnaires » à l’assaut de la Lybie pacifiée avec une brutalité sans nom, puis de l’Ethiopie en 1935, dans le cadre un impérialisme revendiqué et d’une exigeante « militarisation de la société ». En moins d’un an, l’affaire fut enlevée au moyen de massacres abjects et avec des appels du pied complices à l’Islam. Autre maladie, cette fois mortelle : après une grande méfiance, une alliance ambigüe avec Hitler fut scellée en 1936. De plus l’Italie envoya des divisions soutenir le franquisme, avec peu de succès d’ailleurs. Une autre étape fut franchie en 1938 avec le racisme et l’antisémitisme d’Etat, ce dernier étant « un héritage du socialisme » anti-bourgeois, mais aussi un anti-bolchevisme, même si les motivations étaient un peu confuses, hors le fantasme de l’ennemi de l’intérieur, hors l’alliance avec l’Allemagne. Notons que la mesure ne suscita pas le consensus attendu, y compris du Pape Pie XI, vigoureusement hostile à cette insulte au message du Christ.
En 1939, l’Italie s’empara de l’Albanie, et, malgré sa « non-belligérance », s’enferma dans le « Pacte d’acier » avec l’Allemagne en guerre. Opportuniste, elle attendit juin 1940 pour participer à la curée contre la France, malgré une population récalcitrante, curée fort médiocre d’ailleurs devant la résistance française. Pire, l’agression contre la Grèce fut un échec cinglant. Ephémère furent les gloires de la participation à la guerre contre l’URSS, de l’annexion qui allait de la Corse à la Savoie, des exactions dans les Balkans et dans « l’espace vital méditerranéen ». La propagande ne suffisait plus à masquer les échecs, les pénuries grandissantes subies par la population, les bombardements alliés, le débarquement en Sicile.
Destitué en juillet 1943 par le Grand Conseil fasciste et par le roi, Mussolini était en état d’arrestation. Bénéficiant d’une rocambolesque évasion de sa prison des Abruzzes par les Allemands, il redevint le Duce, mais au petit pied, à la solde de ces derniers, bataillant dans la guerre civile, chaos politique et sanglant. Rattrapé, fusillé au bord du lac de Côme, l’archétype incarné du fascisme finit en cadavre violenté à Milan. La brève République de Salo fut le dernier ersatz cruel du fascisme. L’Italie payait encore sur son sol ses erreurs avec la dernière prime d’une guerre entre les Nazis et les alliés…
Avorté le fascisme mussolinien ? Oui. Parce que ses réalisations sociales restaient en-deçà du mythe, qu’il restait sous la tutelle du roi Victor-Emmanuel III, qu’il ne sut pas prévoir pas de successeur à l’homme providentiel, car « à défaut d’être fascistes, les Italiens étaient mussoliniens », parce qu’il restait un « totalitarisme de basse intensité ». Oui parce que son hubris l’avait jeté dans les bras d’une poignée de guerres de plus en plus impraticables, parce que son mythe pourrissait aux yeux de tous. De fait, en 1943, « les Italiens se débarrassèrent du fascisme comme un serpent de sa peau usée ». L’idole avait été abattue sans guère de regret. Même s’il reste encore aujourd’hui de groupusculaires nostalgiques qui vénèrent son tombeau…
Toujours passionnant, bénéficiant d’une écriture aussi informée qu’alerte, l’essai de Frédéric Le Moal ouvre un pan de l’Histoire européenne finalement peu connu au regard de la pléthorique bibliographie sur le nazisme : il peut être considéré comme une référence. Cette Histoire du fascisme est également un indispensable d’une honnête bibliothèque de philosophie politique. C’est à cet égard que notre historien fait souvent et pertinemment allusion à Rousseau, dont l’antiféminisme, les principes d’éducation (dans l’Emile), l’antiparlementarisme et l’affirmation de la « volonté générale » (dans Le Contrat social) ne sont pas sans continuité avec l’idéologie fasciste.
Au-delà du tragique de l’Histoire, le fascisme est pétri de ridicules : chemises noires sanglées, culte de l’uniforme, foi collective nationaliste, valorisation viriloïde des armes et des saluts, démonstrations de masse avec les colifichets que sont les drapeaux et les emblèmes comme le faisceau, propagande éhontée, en particulier lorsque le Duce s’exhibe torse nu dans les champs de blé, charisme outrecuidant et culte de la personnalité enfin, caractéristiques communes, aux couleurs[5] près, avec le nazisme et le communisme. Prenons toutefois garde que les ridicules idéologiques de tous bords puissent toujours nous épargner.
C’est avec un opportunisme passablement discutable que l’éditeur français, mais aussi celui italien, proposent sous forme de mince opuscule un texte d’abord publié dans Cinq leçons de morale[6], sous le titre de « Le fascisme éternel », parmi des réflexions hautement roboratives sur la guerre, la presse, l’autre et la tolérance aux migrations. Soyons rassurés, nous saurons avec L’italien Umberto Eco[7], sémiologue, essayiste et romancier, Reconnaitre le fascisme au moyen de quatorze caractéristiques ataviques.
Le voici s’incarnant dès qu’il y a « culte de la tradition » et « refus de la modernité », dès que « l’action » est valorisée, quand « la culture est suspecte » et l’esprit critique vilipendé, quand s’exacerbe « la peur de la différence ». L’on trouve également « l’appel aux classes moyennes frustrées » et « l’obsession du complot ». Quant au pacifisme, il est « collusion avec l’ennemi », et associé au « mépris des faibles », qui se complète par un « élitisme populaire ». Dans un tel cadre, le culte du héros conflue avec celui de la mort, évidemment réservé au machisme. N’oublions pas l’antienne de l’illégitimité du parlementarisme, et cerise empoisonnée sur le gâteau putride : le novlangue, théorisé par Orwell[8].
Il manque cependant à ce fascisme (qui sans cela serait encore trop pâle) au moins quatre caractéristiques absolument essentielles : la militarisation de la société, et en particulier de la jeunesse, le collectivisme, l’antilibéralisme dans les mœurs et enfin la mainmise de l’Etat sur le tissu économique. La plupart de ses caractéristiques, sinon toutes, étant prééminentes dans le communisme, hors l’opposition entre le nationalisme et l’internationalisme, entre la collusion capitalisme-Etat et la dévoration des moyens de production par l’Etat, le cousinage d’un totalitarisme à l’autre est flagrant, quoique la terreur du second soit sans commune mesure, sinon avec le nazisme, dont la Shoah fut l'apogée.
Nous avons les gouvernements que nous méritons, dit-on souvent. Curzio Malaparte (1898-1957) se rangea d’abord parmi la cohorte des intellectuels italiens exaltés par le fascisme, apposant sa signature au bas du Manifeste des intellectuels italiens fascistes aux intellectuels de toutes les Nations. L’écrivain, de passage en France, devait en 1931, pour l’éditeur Grasset, écrire une biographie du Duce. Il avait entre-temps bien déchanté, en fait parce qu’il était favorable au fascisme révolutionnaire et non plus à celui réactionnaire selon lui de Mussolini. Probablement l’éditeur ne s’attendait pas à cet essai, descente en flèche du prototype du fascisme, quoique de la part de celui qui rejoignit après-guerre le parti communiste ce ne fut qu’un prêté pour un rendu : décidément il était abonné au totalitarisme...
Portraiturant Mussolini, l’auteur de Kaputt et de La Peau brosse un tableau peu flatteur de l’Italie de son temps : vanité, mauvaise foi, bêtise... S’il a, un temps, été fasciné par les personnalités d’exception des gouvernements autoritaires, au point d’avoir été un théoricien apprécié du fascisme italien, le voilà renvoyant dos à dos ce totalitarisme et celui nazi. Après avoir, dans Technique du coup d’Etat, assuré la perspicacité de son analyse du phénomène Hitler, il en remettait une couche en déshabillant cet autre modèle de la tyrannie. Le « Muss » est vigoureusement déboulonné. Crimes « contre les corps » et « contre les consciences » sont les péchés de l’icône politique, associés à ceux de son imitateur autrichien que notre auteur devine devoir se révéler encore plus violent. C’est ainsi que le nouveau César est replacé dans son contexte historique, dans la distorsion d’une nouvelle légalité capable d’auto-justifier ses crimes.
Pourtant la mère de l’écrivain a été « amoureuse » du « pauvre Muss », comme elle l’appelait. Fallait-il publier ces manuscrits hélas inachevés ? Certes, oui ! Interrompus par sa relégation politique en des lieux perdus de la péninsule, il pensa reprendre ces travaux dans les années quarante. Mieux encore, son second opus consacré à Mussolini, Le Grand imbécile, devient une franche bouffonnerie, dans laquelle une révolte grotesque balaie l’homme pas si fort du régime. Le tyran sans humour est brocardé de façon à montrer qu’il n’aurait pas été si difficile de le renverser, du moins si le peuple avait su en assumer la décision. Après avoir trop pris au sérieux le surhomme, Malaparte déboulonne celui qui porte « la tomate jaune de son kyste sur sa nuque lardeuse » avec les armes efficaces du rire…
Ecoutez les cris d’une foule consciencieuse, des médias avertisseurs jaloux du point Godwin, de la reductio ad hitlerum : l’extrême-droite sourd sous nos pas, le fascisme est partout, nauséabond à souhait. Bien sûr l’on peut trouver des néo-nazis un peu partout, voire en Italie des afficionados du mythe mussolinien, mais ils sont résiduels. Quoiqu’il ne faille pas négliger la force du mythe, de l’idéologie face aux réalités, qu’elles soient historiques ou présentes. Mais dès qu’un politique, dès qu’un gouvernement n’est pas de gauche, n’est pas socialiste (tiens-donc Mussolini l’était bien lui et Hitler National Socialiste rappelons-le), il est flétri, conspué, plus qu’un Christ aux outrages. Certes sont loin d’être des Christ ces Salvini, Orban, Trump et Bolsonaro, que l’on brocarde en fascistes patentés, mais c’est méconnaître le sens politique. On a vu qu’Hitler et Mussolini était islamophiles (entre collègues l’on se comprend n’est-ce pas ?), ce n’est pas le cas de ces dirigeants contemporains.
Prenons l’exemple du nouveau Président du Brésil. La proximité de Jair Bolsonaro avec des entités religieuses conservatrices peut hélas le conduire à réduire les libertés individuelles, notamment en ce qui concerne l’avortement et l’homosexualité... Il faut également s’interroger sur le sort des tribus indiennes de l’Amazonie et savoir si l’extension agricole les menace ou si en légalisant la propriété, il s’agira de les protéger des vols de terrains. Excepté ces questions, et tenant compte de la violence urbaine et d’une criminalité galopante qui sévit au Brésil, à laquelle il faut porter remède, les autres aspects de sa politique promise n'ont rien de fasciste, au contraire. A-t-on vu un Etat fasciste proposer la liberté du port d’armes pour que l’individu puisse se protéger d’une criminalité hallucinante, alors qu’il est le criminel en chef s’arrogeant le monopole des armes ? A-t-on vu un Etat fasciste s’appuyer sur des économistes libéraux comme Paulo Guedes, venu de l’Ecole de Chicago ?
Sans vouloir, du haut de notre petitesse, ôter le moindre mérite à Umberto Eco, nous saurions insinuer que le fascisme ne se reconnait pas qu’aux portes ouvertes enfoncées qui mènent à l’extrême droite, au nazisme et au franquisme, et bien sûr, puisque l’on parle ici depuis l’Italie, au mussolinisme, qui, lui, n’a pas tout à fait réussi son totalitarisme. Ne doutons cependant pas de la délicieuse malice de notre écrivain et intellectuel, qui nous laisse libre d’inférer. En tant que système idéologique holistique qui a cœur de soumettre l’individu à une tyrannie collective incarnée par un Etat, un maître, un guide, il n’est pas seulement fascisme aux chemises brunes et noires. Mais fascisme rouge, mais fascisme vert, qu’il s’agisse d’un vert religieux et théocratique, voire d’un vert écologiste et végan. À l’issue de cette lecture, nous voici savoureusement rassurés : le fascisme ne passera pas, nous savons déjà le repérer avec emphase et bien du ridicule chez Berlusconi et Donald Trump, mais c’est avec les yeux grands fermés que trop d’entre nous ne le voient pas où il faut voir. Le regretté Jean-François Revel[9] parlait à cet égard de Connaissance inutile.
L’identité totalitaire du fascisme n’est plus à démontrer. Qu’il soit mussolinien, nazi ou communiste, une même nature viscéralement hostile au libéralisme politique et économique fut à l’œuvre. Reste que le premier, malgré ses exactions et meurtres, est loin d’avoir atteint les tristes records génocidaires de ses frères : en effet Mussolini, assure Frédéric Le Moal, « ne se rangeait pas dans la catégorie des épurateurs sanglants dont l’Europe accoucha à cette époque ». C’est à cette occasion que le mystère semble entier : pourquoi seul l’antifascisme parait-il rayonnant de vertu ? À moins de remarquer sous son vernis de vertu agressive le rouge de sa pulsion totalitaire, comme lorsque des groupuscules prétendent détruire le « Monument à la victoire » de Bolzano, certes d’une esthétique peu convaincante et exaltant la conquête plus que discutable du Südtirol, pour effacer le souvenir fasciste et réécrire l’Histoire. Quand donc saurons-nous être autant anticommuniste, antithéocratique qu’antifasciste ?
Thierry Guinhut
La partie sur Malaparte est parue dans Le Matricule des Anges, avril 2012
Je me lève. J'ai soif, suant toute eau. Soif de sang. Non... Plutôt grenadine, jus de cerise et de tomate. Mais où est passé le mini-bar ? Et cette porte de salle de bains bloquée dont le chambranle se secoue comme une ruine... Ou j'ouvre mon cahier sur cette table et sous mon nom de plume, « Vivant d’Iseye » artistement calligraphié, j'écris ce qui me vient au fil de la vidéo qui défile, ou j'ouvre une porte sur une aventure, à la recherche de ce qui pourrait étancher ma soif de sensations chaudes et de terreurs glacées…
Je serais un vampire que je me sentirais l'évidence d'aller ouvrir la première gorge de jeune fille venue dans le blanc d'une chambre, pour étancher de sang ma soif de vie. J'écrirais la fin de son histoire en entrefilets rouges sur la double page ouverte de ses seins blancs. Et c'est ainsi que je commencerais la mienne en votre serviteur à cravate rouge, gilet de peau et crâne rose.
Quelle potion de soif m'a-t-on fait boire pour que j'aie si soif ? Je ne reconnais pas cet escalier. Comme s'il avait subi des siècles de réparations et dégradations. Comme si des immigrés clandestins l'avaient squatté. D'ailleurs ça pue à outrance le couscous rance et le chevelu crépu, la coiffure rasta ensuiffée de shit...
Mais qu’est-ce que je raconte ? Que j’écris la main prise dans une autre main ? Des invectives contre l’humanité indignes d’un Vivant d’Iseye…
J'ai dû tomber sans m'en apercevoir sur un escalier de service. Voire un toboggan désaffecté entre deux cloisons oubliées. Est-il possible qu'on dégringole dans un tel merdier à l'Hôtel Royal Monceau ? De tels monceaux de planches, marches contremarches, gravats, poubelles déglinguées contre le béton nu et cloqué ? Un tas de couvertures pourries sur le palier ironise la forme humaine, ou de la chrysalide avec ses plis, manches et capuche dans un estuaire d'ordures, pelures, boites de conserves et leur jus répandu... Encore un de ces vieux juifs venus des Balkans et fuyant la guerre arabo-serbe. Sont-ce les bas-fonds qui supportent le luxe du Grand Hôtel ? Qu'est-ce que c'est que cette porte de tôle ? Il faut la brusquer à coup d'épaules, lui défoncer le cul pour la faire céder... Quoi ! Une rue pareille pour l’Hôtel Royal-Monceau ! Où suis-je ? Qui m'a versé au compte-goutte du LSD sur la pupille pour voir l'Hôtel Royal en monceaux se disloquer en gueule de bunker déchiqueté ? A moins que j'aie un casque vidéo sur les tempes pour me passer le film d'un arrière-quartier en béton sale et détritus... Mon Hôtel a disparu !
La lune commence à se fendiller dans la tranchée du territoire. C’est le signal de l'infiltration nocturne des foncés ! L'heure du nettoyage. Méticuleusement, j’enfile doigt par doigt les deux gants de cuir blanc. Quoi, encore une ampoule de réverbère pétée ! Et qu'est-ce que c'est que cet éclat lumineux, ce reflet fugitif ? Gaffe. Encore une saloperie de caméra-espion, un relais vidéo-surveillance de la police démocratique, un de leurs journalistes valets qui aimerait bien avoir vent de notre organisation...
Calme noir. La nuit est fétide. Ça sent le juif maghrébin et le bourgeois franc-maçon. Un coup de rangers dans leurs gueules, leurs caméras. Pour leur foutre la raie au beur noir. Ah, ah, ah... On y verra bientôt plus que des faces propres et nettes comme le cirage clair et poli de mes guêtres. On pourra enfin être fier de se regarder dans la pureté polie de mon crâne de parfait blanc occidental. Vêtements au carré, blazer bleu-marine sur la chemise brune, ceinturon blanc et cravate rouge sur un coffre de mangeur de viande ! Paré.
Qu'est-ce que c'est que ce costume de clown? Quand il respire comme ça j'ai comme les tuyaux d'une marche militaire dans les bronches. Pourquoi me fait-il cadencer et raidir tous les muscles? Comme sifflant par le nez une sonnerie aux morts pour la patrie. Non... Me voilà encre le mental dans la tête d'une espèce de monstre qui ne me laisse même pas penser. Seulement vivre à mon cœur défendant sa démarche, son déguisement et son théâtre vulgaire qui me censure la réflexion. Et une fois de plus je ne peux pas m'échapper d'entre ces bajoues qui battent la mesure.
J'espère qu'il ne va pas lui venir l'idée de nous regarder dans un miroir. J'en vois et j'en sais assez comme ça sans m'ajouter aux cinq sens la vision d'un faciès qui n'est pas le mien et dont me suffit amplement ce que je sens du cubique des mâchoires... C’est parce qu'il ne pense pas en se coltinant son pas militaire de bande dessinée que je peux...
Stop! Ça sent le complot... Affirmatif ! Il y a des yeux noirs de tiers monde qui photocopient la ville pour se la cloner à l'usage de leur pillage et ne nous laisser que la trame de nos papiers d'identités aux empreintes effacées. Au rapport avant la levée du secret ! Je ne veux avec moi et mes sbires que la caméra de l'Hawks. Uniquement cette démone. La seule qui laissera voir toute la vérité nécessaire de notre mouvement. Et l'Hawks l'aura dans l'os. C'est l'heure de grande écoute nocturne pour le Mouvement Uni de Libération de la Race Blanche. Et quand nous n'aurons plus besoin de son sens de l'information... Clic ! Permis de pellicule coupé, bande son noyée, internet dératisé, neurones au détergent, réseau câblé passé à la voix blanche. Défense de dépasser la ligne blanche.
Attention! Cachons nous dans la rencoignure de cette porte cochère, contre le tableau d'entrée à code digital de sécurité. Oui. C'est elle. L'Hawks entre dans le bar « Au Français ». L'épieuse épiée. Ce bar qu'entre initiés nous appelons « Le Bleu Blanc Rouge ». Le bleu pour l'uniforme horizon, le blanc pour la pureté de la race, et le rouge pour le sang répandu des envahisseurs. Bien drivée cette Hawks pourrait faire une excellente voix populaire. À condition de lui laver sévèrement le cerveau aussi blanc que le blanc bleu de ses yeux... Pas un bouton de guêtre ne me manque. J'y vais. Par la porte de côté et le cagibi aux deux placards. Changer rapidement mon uniforme d'action pour un vêtement politique. Costume bleu-France croisé, cravate passe-partout, souliers vernis noirs. Bien au chaud dans mes sous-vêtements bleu blanc rouge et noir invisibles contre mon cœur. En piste...
- Benoit-Adolphe Francostal, qui êtes-vous? Un obscur militant, l'éminence grise d'un parti non encore homologué, ou le leader absolu d'une force montante que la marée des urnes populaires plébiscite?
- Vous savez bien qui je suis, Mademoiselle Hawks. Vous devez savoir qui je suis. Vous saurez bientôt qui je suis.
- Mais encore...
- Je suis la France pure ! Le peuple national. La revanche des travailleurs. Des exclus du capitalisme mondialiste. Des victimes de l'immigration sauvage.
- D'abord, dites à nos showsectateurs si ce nom, Benoit-Adolphe Francostal, est votre nom en vertu de l'état civil ou si ce n'est qu'un grotesque pseudonyme?
- Pourquoi grotesque ? Alors que dans ce nom coule le sang de mon père, de nos pères et aïeux. De nos ancêtres les Gaulois. Alors que ces prénoms sont la langue de ma mère, le b a ba de mes initiales... Ce nom venu des Francs, porteur du sceptre de la pure lignée des Français. Enfin vous savez que l'écrivain français Henry de Montherlant appela Costals le fin héros d'un de ses meilleurs romans...
- Un héros misogyne. ..
- Car la femme n'est que le passé de l'homme. Dans le rôle sacré de la mère, la femme française se réalise pleinement et uniquement.
- Délicate perspective... Pourquoi toujours « Français » ? Qu'y a-t-il de plus à être né par hasard Basque, Breton ou salade niçoise, plutôt qu'Américain, Letton, Malien ou Coréen?
- Je suis Xénophobos le Grand, le viriloïde français, qui pue bon la France sous aisselles, Madame ! Moi et mes Français, nous aimons la France, la vraie, celle de race blanche et fraçouaise, nous détestons le négroïde et le jaunoïde, nous haïssons l’espingouin et le baragoin, le boche et l’italoche, l’english et le polish, le bicot et le noirpiot ! Et les valeurs, l'histoire, Mademoiselle Hawks! L'esprit français, cartésien et classique, Lully et Vauban, Louis XIV et Napoléon, Charles-Martel et Clémenceau, Pascal et Gobineau, Barrès et sa « colline inspirée »…
- Beurk et rebeurk, Monsieur Francostal ; même les meilleurs noms prennent dans votre bouche une odeur de crocs cariés. Voulez-vous ma liste ? Non... La voici : Goethe et Martin Luther King, Madonna et Mère Thérèsa, Rossini et Jim Morrison, Gandhi et Bashô ; Diderot comme encyclopédiste et érotique, Octavio Paz et Matisse...
- Je veux bien prendre ce déballage de métèques immoraux, Mademoiselle Hawks, pour une légère provocation à l'usage des quelques puérils intellectuels qu'il faut bien retenir parmi vos showspectateurs friands de linge sale. Napoléon, vous dis-je, et sa grande France absorbant l'Europe. Charles Martel repoussant ces arabes que nous laissons aujourd'hui entrer par la porte de la lâcheté. Mussolini et sa restauration de la grande Rome... Le peuple a besoin d'admirer. Non de mépriser ses élites, ses institutions et sa police. Le peuple est méprisable s'il vénère un tennisman, un chanteur de jerk, un présentateur de télé, au lieu d'être inspiré par le charisme et l'idéal d'un grand leader. ..
- Que le peuple soit aussi méprisable qu'un match de foot sans arbitre, je suis payé pour le savoir. Et pour savoir qu'un Mozart, qu'un Fragonard y peuvent naître si vous ne les empêchez pas.
- Ôtez, Mademoiselle Hawks, votre pseudonyme digne du plus charognard impérialisme américain, et rejoignez-nous. Vous serez, Arielle, notre nouvelle liberté jaillissant des barricades de la France pour jeter à bas les complots de l'intérieur et la peste métissée des envahisseurs ! Vous écraserez l'hydre du cancer mondialiste et économique, à côté des pires impérialismes que sont et ont été l'Islam et le communisme.
- Joli fantasme ! Un : l'impérialisme américain n'est qu'un mythe, certes doué de surappétit. Deux: je ne suis pas à vendre. On ne me paie que libre. Trois : voulez-vous en prime time mes seconds prénoms? Kyoto et Parvati. J'ai une grand-tante née noire et esclave à New-Orléans et du sang hopi coule sous l'apparence de ma peau de White Anglo Saxon Protestant.
- Voilà ce qui vous empêche d'être naturelle, d'être authentiquement vous-même et spontanée, Mademoiselle Arielle. Ce sang cosmopolite, cette bâtardise transgénique. Qu'êtes-vous devenue? Une créature hybride. Une cybermétisse dont les identités originelles sont diluées, empoisonnées... Non, le vrai peuple, tout peuple, veut et doit garder ses racines, sinon il ne sait plus qui il est. Le vrai Français ne s'enracine que dans un sol non colonisé par les mauvaises herbes étrangères. Chaque peuple a droit à sa pureté ethnique. Chaque individu doit savoir dans quelle identité il a sa place, son nom, ses droits et ses devoirs !
- Alors, entre l'Occitan et le Tourangeau, entre le Tzigane et le Berbère, entre le Dogon et le Pygmée, il faut dresser des barbelés...
- Seulement entre le Français et l'étranger. Pour que chacun conserve son territoire et sa fierté.
- Et clouer sur ces barbelés de sang ceux qui s'aviseraient de les franchir?
- Bien gardés, ils ne les franchiraient pas.
- Et que ferez-vous de ceux qui sont nés d'une union interethnique?
- Ils sont innocents du crime de leurs parents. Ils seront éduqués et parqués d'un côté ou de l'autre de la Méditerranée selon leurs facteurs raciaux dominants. Bien sûr, ils seront priés de ne pas se reproduire pour éviter de propager sur la planète ce drame qui scie en deux leur chair et leur sang. Tout cela bien sûr dans le respect de la personne morale.
- Et celui qui, hors son délit de faciès, aura assimilé la culture française et occidentale au point de ne pouvoir se reconnaître au royaume d'Allah?
- Ne compliquez pas les choses, Mademoiselle Hawks, Cela ne doit ni ne peut se produire. On n'acquiert une culture que si elle est drainée par le sang pur de l'origine.
- Vous avouez donc que certaines personnes n'ont pour vous pas droit à l’existence ? Je suis sûre que vos électeurs du Bâtiment Travaux Publics seront heureux d'apprendre qu'ils vont échapper au chômage grâce à vos chantiers d'Auschwitz sur Seine et de Goulag en Provence...
- Comment osez-vous ! Chienne télévisuelle ! Catin cosmopolite ! Insulter ainsi la mémoire de mon père qui, résistant contre l'oppression nazie, passa trois ans dans un camp de concentration allemand. .. Il n'y a donc aucune valeur que vous respectiez?
- On dit que votre père respecté, et communiste de surcroît, fut parmi les premiers volontaires du travail obligatoire dans une usine d'armement à Dusseldorf, en vertu du pacte germano-soviétique. Qu'il n'a rejoint la résistance à l’automne 44 qu'en vertu d'une permission exceptionnelle pour bons et loyaux services.
- Sale souris ! Bête à charniers ! Si je ne me retenais pas... Non. Raclure de médias, pure calomnie, vous dis-je...
- Regardez-le, chers showsectateurs ! Non, ce n'est pas l'écume de la bière qui s'éructe ainsi, mais la bave de la fureur blanche qui coule des crocs jaunes de Benoit-Adolphe Francostal, notre dogue des valeurs morales...
- Riez, riez, Miss Médias... Plus vous m'insultez, plus vous bafouez le flot montant du peuple. Plus vous me crucifiez sur l'autel des marchandises télévisuelles, plus je pérore, plus je gagne des voix. Et vous ne pouvez pas vous passer, personne ne peut se passer du spectacle de nos militants et de son chef charismatique jetés aux hyènes des médias. Ces médias vendus à l'idéologie socialo-immigrée.
- Monsieur Francostal. Vous êtes au centre d'un soupçon... Celui du meurtre d'un jeune Malien retrouvé dans la Loire. Un insigne métallique a profondément marqué sa nuque.
Bibliothèque A. R. Photo : T. Guinhut.
- Quel insigne ? Que pouvez-vous prouver, sinon la perfidie concertée du complot libéral ?
- Eh bien, la chair a été visiblement massacrée à cet endroit pour en rendre la lecture impossible. Mais sûrement savez-vous quelque chose...
- Pas le moins du monde. Il y a bien des groupuscules, des sectes, sinon des psychopathes solitaires que la police devrait inquiéter au lieu de notre mouvement des valeurs nationales. Et nettoyer ainsi la France de ses dégénérés sexuels.
- Allons... Les extrémités sont lisiblement celles de la svastika nazie, Mais le centre de l'objet, lui, reste, dans le torturé, incompréhensible.
- À nous également, cet objet reste inconnu, soyez-en persuadée, Mademoiselle Hawks.
- Revenons à votre mouvement politique et à ses valeurs morales.
- Voilà qui vous honore, Mademoiselle Hawks. Notre parti sera le seul à pouvoir poser sur la pureté de la France un préservatif étanche contre le sida de l'immigration. Pour que les couples français puissent retrouver une saine monogamie fondée sur la virginité, la fidélité, la reproduction. Vous connaissez déjà notre ligne sur l'immigration. Voici notre second point de programme. Création d'une ligue anti-pornographique d'intérêt national. Epuration des librairies, des cinémas, des télévisions, des vidéos et d'internet. Traque de la prostitution, professionnelles et des clients, par des comités de santé publique. L'amour sera sous le voile de la pudeur ou ne sera pas. C'est la pornographie, le sexe facile dans la publicité, dans les kiosques et les mœurs, qui est responsable de la dépression économique et de la généralisation des crimes sexuels sur les enfants.
- Ne devenez pas tout rouge comme ça. On dirait à vous voir que vous succombez à cette lubricité que vous dénoncez. Que le seul rempart à votre sang chaud de brute est cette armure morale qu'en bon sadomasochiste vous désirez imposer.
- De telles insinuations sont aussi perverses que cette pseudo science juive et dégénérée connue sous le nom de « psychanalyse ». Et votre entregorge, Mademoiselle Hawks, si palpitante qu'elle soit, dans la soie de votre soutien-gorge demi-découvert, ne m'impressionne pas.
- « Cachez ce sein que je ne saurais voir » !
- Seul l'enfant saurait voir la mamelle de sa mère sans danger. Chaque objet sexuel, chaque image lubrique entrevus contribuent à faire avorter les valeurs de Travail, Famille, Patrie.
- Refrain connu. Allons, Monsieur le Censeur, savez-vous qu'il y avait bien plus encore de cuissage, viols et meurtres sadiques aux époques où ni l'imprimerie ni le cinéma ne pouvaient encore divulguer la moindre imagerie et pensée coupables ? Savez-vous que sous l'ancien régime le viol n'avait même pas d'existence légale à moins que la victime ne fût une personne de condition? Les rapports de pouvoir phallocrates tenaient lieu de morale sexuelle. La femme n'avait qu'à être vierge, mère ou femme perdue. Sans compter les enfants qui n'avaient pas droit à la parole.
- Auriez-vous l'audace, vous, l'apatride égérie des ondes versatiles, l'audace de me faire un cours d'Histoire de France? Et tendancieux, qui plus est! Que faites-vous des barrières de la religion ? Cette religion aujourd'hui bafouée par le scandale de ce livre dans lequel Jésus est traité d'homosexuel ! Et par ce film où Marie-Madeleine copule avec le Christ ! La santé morale publique exige qu'on pilonne ce livre, qu'on éventre au soleil ces bobines de pellicules, qu'on en brûle les ulcères maudits !
- Il me semble que le livre et le film dont vous parlez ne sont qu'à peine de légères provocations, pour reprendre votre expression. Ils ne visent qu'à donner à l'amour du Christ pour ses créatures une visibilité sensuelle supplémentaire. De plus, ces œuvres, que personne n'est obligé de lire ou d'aller voir, et dont les affiches urbaines ne peuvent choquer aucune sensibilité, restent du domaine de la liberté privé du lecteur et du spectateur. Le cardinal Sanzini lui-même, qui pourrait être le prochain Pape, a dit à ce propos que Dieu appartenait tout autant à la Bible qu'à la conscience de chacun et que les poèmes érotiques du Cantique des cantiques étaient une image de l'amour universel.
- Mais la pornographie, sœur infâme de l’avortement ! Sale, vulgaire ! Vous qui êtes une femme, ne vous sentez vous pas insultée par cet exposition de vos parties, par l'étalage de vos fonctions organiques conspuées?
- Que savez-vous de la pudeur, Monsieur Francostal ? Chacun choisit la pornographie qui lui convient. Vous avez la vôtre. La mienne peut être belle, délicate, raffinée, extatique.
- Malgré tout le respect que je dois à une femme, vous êtes aussi pernicieuse que satanique...
- Dans votre bouche, Monsieur Francostal, je prendrais cela comme une flatterie. Ou comme un geste de concupiscence…
- Ne perdons pas de vue, je vous prie, notre programme. C'est ce qui intéresse d'abord les Français. Après l'immigration et la pornographie, mon troisième point : l'Insécurité! Et dans insécurité, il y a « jeunesse »...
- Et en quoi ces enfants innocents...
- Mais que vous, forces de l'argent et des médias, corrompez sans cesse! L'enfant est naturellement bon. Seuls votre société et vos télés le corrompent.
- Comment, nous qui étions ces purs enfants, serions-nous devenus des corrupteurs sans que notre enfance possède les germes de la violence?
- Si nos enfants volent, pillent et brûlent, si leurs bandes rivales s'estropient, s'ils vont jusqu'au meurtre de policiers, c'est parce que la répression parentale ne les a pas saisi dès la première incartade. Dès qu'un parent se révèlera incapable d'assurer l'exercice de son autorité, il sera privé de sa progéniture, privé de ses allocations nourricières, privé de son droit de vote. Un impôt-amende de solidarité nationale sera exigé pour toute désertion parentale. Quant au fruit de ses entrailles, il sera rééduqué aux frais de l'Etat dans des internats pénitentiaires, au moyen du travail manuel, de la prière et des châtiments corporels réguliers. Moi-même, pour l'exemple, je me chargerais d'élever le jonc sur leurs fesses délinquantes...
- Comment votre bouche, Monsieur le Président Francostal, peut-elle contenir sans dégorger tant de salive au moment d'exalter vos vertus pédagogiques ?
- Laissez-moi ignorer vos sarcasmes misérables. Parlons justement de pédagogie. Pour retrouver une jeunesse saine, il faut nettoyer leur environnement. Plus un bruit de rock, de rap, de techno. Plus une musique nègre ou beur. A la place, un austère et viril chant grégorien. Le retour aux folklores régionaux, aux danses du terroir. Accordéon, Harmonie Municipale, Orchestre Militaire. Plus de cheveux savonnés, punks, iroquois, plus de tresses africaines qui sentent le suint et le cannabis. Plus un seul vêtement grunge, mini ou maxi, plus un seul jean importé, plus un seul déguisement d'origine étrangère. Boule à zéro pour les garçons, front haut, oreilles dégagées... Uniforme scout couleur sable et chaussures de marche. Coupe au carré, nœud rose pour les filles. Uniforme bleu-nuit, souliers noirs. Une guerre absolue contre les drogues et le tabagisme sera déclarée. Chaque jeune sera fouillé jusqu'à la peau nue à l’entrée de tous les centres d'apprentissage et de travail. Pas de lectures malsaines. Censure et mise à l'index scrupuleux. Une télévision d'Etat exclusivement. Education idéologique, formation aux métiers traditionnels et divertissement collectif dans des créneaux horaires adaptés aux rythmes naturels. C'est ainsi que les hooligans, les voyous, les dealers, les coupe-bourses, les traîne-savates, sans compter les homosexuels, seront éradiqués. La liberté, dans ses cadres préétablis, ne sera accordée que sur preuve de comportement idéologiquement correct. Le monde occidental décadent, fade et putrescent retrouvera enfin ses héros de grand style, ses croisés, ses chevaliers teutoniques, ses condottières. Vous riez, Mademoiselle Hawks?
- Vous n'aurez jamais assez de miliciens pour ça, Monsieur Francostal. Vos frontières seront aussi poreuses que les esprits.
- Vous ignorez que le Réveil a partout commencé. En Allemagne: le Furherarium. En Italie, la Ligue Mussovaticane. En Espagne : l'Opus Castillan. Aux Etats-Unis : le Ku Klux Kan. En Russie: la Tsarléninia... Il est évident que, l'Union Européenne dénoncée, l'étanchéité de nos frontières sera renforcée par les mouvements alliés des pays limitrophes. Ce qui nous permettra, dans un second temps, de viser l'autarcie économique et culturelle grâce à un contrôle strict des moyens et des objectifs par des entreprises et des associations nationalisées.
- Je crains que nos showsectateurs se lassent, Monsieur Francostal... Qu'ils quittent notre chaîne pour une autre.
- Veuillez, m'excuser, Mademoiselle Arielle et chers showsectateurs, mon attaché de corps me…
- Showsectateurs aimés, pendant que notre invité se laisse susurrer des messages par son lieutenant en âme damnée, nous avons le plaisir, sans quitter l'antenne, ni vous priver du visage concentré de Maître Francostal, de vous proposer en incrustation sur votre écran Sony Very large Visual, des publicités dont les espaces sont achetables et programmables démocratiquement et en temps réel par Immediat Internet Respons Televisor System Data. Espaces vendus au plus offrant qui assurera l'efficacité de son message grâce à son adéquation avec le masssacrentretien diffusé en direct. Comme vous pouvez le voir, défilent, quoique privées de leur son optionnel, des gemmes à mobilité visuelle avancée consacrées à des sites de militaria, collections d'insignes, médailles, objets et armes de toutes guerres, produits artisanaux, gastronomiques et culturels nationaux et régionaux, livre et vidéos révisionnistes rétablissant la vérité sur le suicide de six millions de juifs apatrides qui ont choisi, comme chacun sait, de rejoindre le royaume de leur Dieu par la voie du gaz et de la fumée, en maquillant leur sacrifice rituel en crime aryen pour salir les peuples germain, celte, slave et latin, ourdissant le plus satanique complot de toute l'histoire de l'humanité, toutes productions récompensées par le Prix Vérité fondé par Benoit-AdoIphe Francostal. Leur succède aussitôt le défilé du célèbre couturier Musso Phalangio, de Milan, dont les modèles d'uniformes aux couleurs terres et marines, aux lignes aussi strictes pour la rectitude morale qu'élastiss pour l'aisance de tout exercice corporel, font déjà un malheur parmi la jeunesse dorée des banlieues délinquantes de Londres et de Strasbourg.
- Quoi... Adolphe-Benoit Francostal s'éclipse ! Nous quitte avant la fin du massacrentretien... Et dix huit gros bras me barrent la porte qui l'a aspiré ! Pas d'autre issue pour notre Hawks chérie, chers showsectateurs, que d'user de son don d'ubiquité bien connu. Paraître par corporéité rester dans ce fauteuil, à cette table ronde, provisoirement veuve de son mentor - on me confirme son retour imminent d'un signe ganté - et filer par cristaux numériques photonisés à travers les culs de bouteille de cette vitre, dans la rue, poursuivant l'objet désiré de notre adhésion médiatique, seul dans son nouvel imperméable brique pour se confondre avec les murs, intimement suivi par le don de visualisation nécessaire à la pure et distincte transmission des images...
- Que fait-il, s'aventurant dans les ruelles fétides et vides, sauf de leurs ordures, du quartier Franc ! Ce quartier malfamé d'immigrés indo-européens qui souillent de leur barbaritude le pur terroir de la civilisation celto-romaine dont l'architecture s'enorgueillit de découvertes aussi avancées que le menhir à tête corinthienne... Masqué d'un sévère incognito, le Conductor Francostal rase les murs lépreux, louvoie parmi les décombres de plastiques, de parpaings et d’huiles usagées, jusqu'à surprendre un camp retranché :
- Tudieu, le magnifique trou de cul à rats ! Une tente en polycarbonate de poubellium au-dessus d'un feu de braises volées. La famille Chienlit fait son camping urbain. Le chef de tribu a garé sa caravane de chameaux carrossés Porsche et motorisés Rolls Royce. Les domestiques dorment d'un sommeil de bêtes abruties au qat. Les sept, huit, treize enfants grandissent dans leurs berceaux avant d'être assez forts pour enculer la France en pleine face de leurs utérus populeux et de leur sperme colonisateur. Le voilà enfin, ce Farid Al Mékouil, couché sur sa parcelle de trottoir public généreusement allouée par l'Etat démocratique, sur son grabat de faux chômeur, qui se réchauffe les testicules avec un sac de couchage gracieusement fourni par les associations de secours caritatif aux sans-papiers. Regardez-le qui prépare son regroupement familial pour ses cinq femmes, ses dix-huit chamelles enceintes, sans compter sa horde de bougnouls enjuivés, cachant entre ses doigts de pieds qui puent le bouc sa carte platine American Express. Ce Farid Al Mekouil qui s'est vanté sur TévéArabTroisSatellite.com, d'être le fer de lance de l'humanité polyraciale et polygame... Chien ! Réveille-toi ! Bâtard de fils de pute. Sale juif éthiopien converti à l'Islam. Sale bourgeois nomade. Accapareur planétaire infiltré. Réveille-toi, te dis-je, pour que tu me voies te crever les couilles. Pour que tu t'imprimes dans la carte à puces de ta sale barbe la vision de tes spermatozoïdes agonisant dans le caniveau. Je vais te saigner l'enflure de ta race ! Toi le chantre de l'antiracisme républicain, je vais te châtrer le chancre qui te pend entre les pattes !
- Arrêtez ! Vous êtes dingue ! Je ne sais pas qui vous êtes. Mais je vous ai vu à la télé ! Au secours! Non... Argh…
- Ah, charogne! Bête à génocide ! Lâche-moi, desserre tes griffes de furet... Te débat pas comme ça. Arrête-moi ces convulsions... Vipère! Tuerie... Ough…
- Quelle douleur... Qu'est-ce que j'ai dans le haut de la nuque ? Qui résonne comme un gong ? Je ne peux pas relever mon corps... Ce corps écroulé contre un fauteuil-poubelle en tôle et toile de tente. Mais... Qu'est-ce que c'est que ce type cassé par terre, dans son duvet crasseux, la tête ébouillée contre un braséro à marrons ? Un coup de chance si dans son drôle de sommeil il ne prend pas feu par les cheveux et le pardessus. Il regarde vers la nuit comme aucun être humain ne peut le faire. Il y a quelque chose de saillant dans la viande rouge de son cou... Non... C'est moi qui l'ai dévissé comme ça ? Moi, Vivant d'Iseye, si doux, si discret, si pleutre... C'est insoutenable... J'ai des grosses mains sales de sang... C'est moi.
- Qu'est-ce ? Un éclair de lune ? Ou de flash ? Le clin d'œil d'une caméra impossible... Non, je me souviens ! Me voilà complètement secoué par un drôle de sbire qui veut me ranimer, alors que je suis réveillé au dedans de l'inconscience de... Non! L'infect Francostal, je suis dans sa peau, annihilé dans sa volonté… Si je déraisonne aussi clairement, c'est qu'il est out, complètement groggy. Sûrement s'est-il, et moi avec lui, cogné contre le bras ébréché de ce fauteuil de camping zonard. Et si je suis pris devant cet éclat de vertèbres cervicales d'un pauvre homme vêtu de chiffons, est-ce que je suis responsable ? Coupable par omission ou par intention? Comment ai-je pu ne pas retenir la force démente qu'il a fallu à ce Francostal qui m'emprisonne pour démonter la bobine de ce Malien, ce Sahélien, ce Maghrébin, sûrement sans papiers, je ne sais pas avec la nuit. Comme le coup du lapin sur une tortue. Beurk, j'en vomirais le bleu de mes intestins dans mes genoux si je n'étais pas Francostal... Attention, il se ranime et je perds conscience, non, à mesure qu'il…
- Ah, la saloperie... Ouh, ma tête... Il a failli me tuer sur son fichu mobilier de nomade en se débattant. Marque-lui la nuque à ma place. Tiens, je ne peux pas... Non, la nuque de cette raclure est inutilisable. Fais lui sur le front. Voilà. Démonte le manche et donne-moi la broche. Bien. Décampons. Aide-moi... La voirie passera au petit jour pour nettoyer tout ça. Dire que nos frontières sont poreuses de ces petites frappes illégales... Cest tout des bougnouls aux poubelles. Ils feront la part dégueulasse du nettoyage. Ça ira dans l'incinérateur à ordures collectives. Décampons... Ça va? Je suis propre sur moi ? Merci, Numéro 2. Décampons. La petite Hawks n'a pas eu le temps de s'impatienter. Bien gardée comme elle est. Retournons sous sa caméra peaufiner notre moralité. Elle a été bien sage, l'Hawks. Ni vu ni connu. Tu jetteras mes gants rougis dans les égouts. Dire que ce cloporte était à deux rues de notre bistro. Le sang dans mes cheveux ne se voit pas? Bien. Laisse-moi maintenant. J'y revais.
- Ah, notre héros du soir... Nous allons pouvoir terminer cette mise en lumière qui passionne notre fan-club et soulève un délicieux maelstrom de controverses. Cette entrée dans le cortex langagier de Francostal, sera-t-elle assez édifiante? Attention! Notre applaudimètre à correction en temps réel ne vous donne que 51 pour cent d'encore...
- Excusez-moi. Un message finalement sans importance. Je vois que vous filmez nos bérets rouges et notre décor. Souvenirs d'Indochine, d'Algérie et de mai 68. Carte des opérations, pavés. Je vois que vous commencez à vous passionner, Mademoiselle Hawks...
- Revenons à votre mouvement politique, à sa structure. Vous êtes un groupuscule d'extrême droite et...
- Pas d'extrême droite. La vraie droite. L'extrême droiture du collectif.
- Vous déviez donc de toute droite officielle. Pourquoi?
- Nous récusons leur défense de l'individualisme, du corporatisme, pour une vision globale de la politique et du parti dans la communauté de la société. Nous récusons également leurs actes de violence sporadiques et désordonnées contre les minorités ethniques immigrées, qui, dans le cadre d'une solution globale, doivent être traités...
- Comme du bétail pour abattoir de cordon sanitaire.
- Vous tenez décidément, Mademoiselle Hawks, à nous coller une étiquette de bourreau…
- Non. Doivent être traités avec tout le respect dû à leurs racines éthniques dévoyées dont ils doivent retrouver la pureté sur leur sol originel. Notre programme rétromigratoire est un devoir humanitaire sacré.
- Qu'avez-vous derrière la tête, Monsieur Francostal ? Dans les cheveux...
- Oh... Rien. Ce n'est rien... J'ai dû me cogner. Oui, je me suis heurté sous l'escalier de la cave.
- Cave, caveau, tombeau... C'est là que le Barbe Bleue de la politique suspend ses victimes ?
- Je ne vous permets pas!
- Je vous permets de vous laver les mains sous le flot de mes caméras, Monsieur Francostal. Voyons si vos mains sont malades du complexe de Lady Macbeth, si vos mains se séparent des marques indélébiles du sang.
- Vous déraisonnez. Vous ne me ferez pas avoir honte de mon sang, du sang de la France, Mademoiselle l'Apatride.
- Notre caméra numéro deux nous confirme par analyse à cristal photonnique ADN que c'est bien votre sang qui tache le haut de votre nuque. Revenons à votre profil intellectuel et psychologique. On vous a surnommé l'Interdicteur. Vous avez en effet déclaré vouloir prohiber les danses rock et techno, les drogues, le tabac, le préservatif, la pilule, l'alcool, internet...
- Vous oubliez l'apparence génitale qui doit être évincée des feuilles et des écrans. Seule a droit de cité la pilosité du torse mâle dans l'effort public. Le sexe n'existe pas dans un corps et un esprit sain.
- Que vous a fait votre zizi pour que vous le…
- Question nulle et non avenue.
- Et les livres ? Pourquoi les condamnez-vous tous ?
- Pour isolement schizophrénique.
- On a dit que vous étiez un délirant obsessionnel. Comme Mussolini le syphilitique.
- Je veux bien vous absoudre, Mademoiselle Hawks, de vos allégations téléguidées et calomnieuses. Justement, voilà un de ceux que nous admirons : ces hommes à poigne. J'ai nommé: Mussolini, Castro, Hitler, Staline, Franco, Pol Pot… Je réussirai où ils ont échoué. J'orienterais le sens de l'histoire vers plus d'efficacité et de pureté, vers plus de splendeur collective et de vérité. Seul un destin fort peut sortir le pays de la crise identitaire, économique et morale. Seul un homme déterminé peut sortir nos concitoyens de l'ornière des délinquances urbaines. Seul un garant de la solidarité collective peut nous libérer de l'exploitation par un patronat qui secrète l'exclusion au lieu de rassembler.
- Benoit-Adolphe Francostal, il est bientôt l'instant de rendre l'antenne à nos concurrents. Il vous faut conclure, Maintenez-vous votre programme économique aberrant ?
- Protectionnisme national. Collectivisation des terres, des ressources, des moyens de production sous l'autorité d'un Etat fort. Nationalistes de tous les pays, unissez-vous ! Nettoyez et déplacez de toutes parts les minorités ethniques et les sangs mêlés. Otez leurs richesses indues des poches des bourgeois juifs mondialistes. Coupez les ailes de ces libéraux qui prostituent le peuple dans leurs temples d'une consommation à l'américaine. Une politique fiscale d’effort national et de confiscation des richesses capitalistes prendra en charge les couches paupérisées de la population de souche et leur rendra leur dignité outragée. Voilà mon mot d'ordre final: rendez chaque étranger à son état national, planifiez les économies au service des purs travailleurs nationaux !
- Allez- vous enfin, Monsieur Francostal, nous révéler - vous m'aviez promis ce scoop - le nom de votre parti?
- Le Front Communiste National !
- Merci. Sur cette bienfaisante révélation qui fera couler beaucoup de pixels, nous allons d'un coup fondre au noir toutes nos caméras. Vous aurez bientôt, Monsieur Francostal, le plaisir de recevoir - et la surprise de visionner - la vidéo montée de notre charmant entretien.
- Bisous et suçons de sang à tous nos nombreux showsectateurs que nous bordons dans la bonne conscience de leurs lits bien chauds...
- Quoi... La minuterie s'éteint dans ce couloir... Je tâtonne, groggy. En pyjama rayé glacial dans un escalier désaffecté du côté du local à poubelles. Ah, c'est une porte enfin... Je reconnais mon couloir du Royal Monceau avec ses veilleuses et son tapis sous mes pieds nus. Je ferais des crises de somnambulisme? C’est du jamais vu dans ma vie sans histoires. Tranquillisons-nous. C’est anodin, en fait. La porte de ma chambre s'ouvre comme un lit. Et mes draps n'y sont pas plus ouverts que si j'y dormais encore. Oh, qu'est-ce que c'est ce truc contre mon téton droit ? Dans une poche de pyjama. C’est métallique. Rond. Légèrement bombé. Aï! La saloperie. C’est truffé d'arêtes coupantes. Mon pouce ; je vais saigner dans les draps comme une femme qu'on viole. J'espère que personne ne verra ça. Allumons. Nom de Dieu! C'est quoi cette quincaillerie? D'où je tiens ça? Une sorte de broche comme en avait mon arrière-grand-mère pour attacher ses châles... Avec son aiguille. Mais jamais avec un motif pareil en laques de couleur. C'est pas dicible un machin pareil. Immonde : c'est une croix gammée noire dans laquelle sont incrustés une faucille et son marteau. Tout ça dans un cercle blanc. Quelle horreur ! C'est même pas propre. Crasseux de particules élémentaires brunâtres. Avec une odeur de viande fade... Ça pue comme l'inconscient de Sade, de Trotski et de Goebbels réunis ! Francostal ! J'y suis. Ou plutôt je n'y suis plus. Le pauvre immigré. Il faudra regarder les informations à la télé au matin. Je dois me débarrasser de cet objet compromettant. Un Francostal, ça ne peut pas exister. Mais un désaxé mental qui fait des crises de somnambulisme à travers la ville, pourquoi pas. Et qui va tuer un homme? Est-ce possible? Vite. Dans les wécés. J'espère qu'une fois la chasse d’eau tirée, la lunette ne viendra pas à déborder de sang et d'intestins maigres et longs comme d'ici au Sahel. Ouf. Retournons au lit. Je suppose que ça traînait dans le pyjama fourni par l'hôtel. Voilà ce que c'est d'être un écrivain. On rêve qu'on est n'importe quoi. Sommeil calme et cathartique. Surtout le vide du repos. La page blanche.
Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences des arts et des métiers.
Par une société de gens de Lettres. Mis en ordre & et publié par M. Diderot ;
& quant à la partie mathématique par M. D’Alembert, Pellet, Genève, 1778.
Photo : T. Guinhut.
Les Lumières encyclopédiques
de Robert Darnton :
Un tour de France littéraire.
Le monde du livre à la veille de la Révolution.
Robert Darnton :
Un Tour de France littéraire. Le monde du livre à la veille de la Révolution,
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-François Sené),
Gallimard, 400 p, 25 €.
Incontestable succès de librairie, néanmoins controversée, l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert est l’arbre qui cache la forêt de l’édition au XVIII° siècle. Avec une aimable et précise érudition, Robert Darnton sonde les reins de la France à la veille de la Révolution, quand livres permis et livres interdits se partageaient les ballots des colporteurs, se cachaient ou s’exhibaient, depuis les imprimeries jusqu’aux librairies. Au voyage dans le temps, s’ajoute un périple géographique, au cours duquel Robert Darnton suit la trace de ces livres qui nourrissent l’édification, le divertissement, et par-dessus tout l’éducation aux libertés morales et politiques des lecteurs français au siècle des Lumières.
Une sorte de marché noir occulte est à la fois l’envers et l’allié des Lumières. C’est justement à ces acteurs du livre, ces entrepreneurs et « intermédiaires loqueteux à la petite semaine » que rend hommage Robert Darnton. Un certain Noël Gille passa deux mois en prison pour « commerce de livres interdits », fourguant brochures de « piratage » et autres pages licencieuses. En effet, outre une pointilleuse censure, l’Etat versaillais ne cessait d’émettre des décrets, de créer de nouvelles corporations, « étendant l’autorité de la Police de la librairie […] augmentant ou réduisant les taxes sur le papiers » ; comme quoi l’Etat taxateur ne date pas d’aujourd’hui…
Aussi curieux que cela puisse paraître, une immense partie des livres afférents aux Lumières étaient pour ces raisons mêmes publiée hors des frontières françaises, en ce que Robert Darnton appelle joliment « un croissant fertile » : aux Pays-Bas, souvent La Haye, parfois à Londres, ou encore en Suisse, à Genève et Neufchâtel, jusqu’en Avignon, alors territoire papal. La domination parisienne de l’édition qui est la nôtre, n’était pas, loin s’en faut, la règle, au siècle de Voltaire. Car si la capitale concentrait la production légale, soumise au regard des censeurs et au « Privilège du Roi », la province accueillait volontiers les productions étrangères, les contrefaçons et les livres sous le manteau, en particulier au voisinage des frontières, où sévissaient les douaniers, plus ou moins sévères, plus ou moins coulants, ou achetés. Ce pourquoi l’historien choisit de se consacrer à « la dimension provinciale du commerce du livre ».
Un étonnant parcours est reconstitué par la patiente enquête et la sagacité de Robert Darnton : celui de Jean-François Faverger qui, entre l’été et l’automne 1778, entreprend un périple de plus de 1900 kilomètres, depuis la Suisse, par une ville du Jura, Lons-le-Saunier, en passant par Lyon, Toulon, Carcassonne, Bordeaux, puis Orléans, le tout au service de la Société Typographique de Neufchâtel. C’est un représentant en livres auprès des libraires, dont les archives sont intactes, parmi des milliers de lettres.
Collant à ses talons, grâce à son « carnet de voyage », Robert Darnton nous conte les aventures et mésaventures de Faverger, ses rencontres, les chemins boueux entre La Rochelle et Poitiers, son cheval fourbu et blessé. Voilà un voyageur consciencieux, parfois picaresque : « En sueur pendant l’été dans le Languedoc et grelottant dans la bourbe automnale du Poitou, Favarger ne devait pas faire bonne figure sur la route ; il puait certainement quand il arrivait dans les auberges de campagne ».
Les bouquinistes sont parfois des roués, les libraires achalandés font fructifier les marchandises ou commettent des impayés monstrueux, ont pignon sur rue ou établissent leur domicile « en l’air », profitent ou périclitent, à moins qu’ils se livrent au farniente, et meurent, laissant une veuve prompte à reprendre l’affaire. Une Comédie humaine à la Balzac en somme… S’en suit tout un peuple, plus ou moins fiable, de commissionnaires, colporteurs, voituriers et contrebandiers, qui portaient clandestinement les ballots de livres en feuilles ; à charge aux libraires de plier et coudre, avant de passer chez le relieur.
Protestant et « agent des Lumières », Favarger vendit aussi bien la Bible que l’Encyclopédie, dont la société Typographique imprimait l’édition in quarto en 36 volumes, ce qui fit l’objet d’un « succès de vente spectaculaire ». L’entreprise commerciale vise d’abord à faire fructifier un capital, à gagner de l’argent, mais le livre n’étant pas une marchandise comme une autre, elle induit, vis-à-vis de la demande, de l’horizon d’attente des lecteurs, un réel opportunisme, aussi bien qu’une certaine dose de mission civilisatrice.
Quels sont les livres les plus demandés par les lecteurs ? Robert Darnton nous fournit des listes et tableaux d’une précision inattaquable. Avec 1145 titres commandés à Favarger entre 1769 et 1789, l’on peut découvrir les ouvrages les plus prisées. Ce sont, outre les Psaumes de David (protestantisme oblige) premiers sur le tableau d’honneur, des recueils de sermons et de prières, des Mémoires sur l’administration du royaume, des dictionnaires, des comédies et « chansons gaillardes ». Beaucoup plus révélateur du vent d’esprit nouveau qui souffle sur la France et sur l’Europe occidentale, l’on trouve la Collection complète des Œuvres de Jean-Jacques Rousseau, probablement autant pour la dimension politique du Contrat social que pour le sentimentalisme préromantique des lettres de La Nouvelle Héloïse.
Les ouvrages plus proprement philosophiques et historiques caressaient la curiosité et emportaient visiblement l’adhésion. Par exemple la considérable Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, de Guillaume-Thomas-François Raynal, (œuvre à laquelle Diderot mit la main) et dans laquelle l’esclavage est conspué, la colonisation mise en doute, ouvrage qui fut brûlé « par le bourreau public le 29 mai 1781 », et qui n’est hélas aujourd’hui réédité que par bribes[1]. Ce que l’on peut rapprocher de l’intérêt des lecteurs pour Les Incas, ou la destruction de l’empire du Pérou de Marmontel. L’on lisait le sérieux Helvétius, qui, parmi les pages intitulées De l’Homme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation, était fort critique envers « les fausses religions », dont le « papisme[2] ». Il est d’ailleurs un peu dommage que Robert Darnton ne dise le plus souvent pas grand-chose sur le contenu des ouvrages cités ; mais il est vrai que ce n’est pas son propos. Et surtout il faut considérer que ce travail a déjà été fait dans son précédent essai Edition et sédition[3]auquel il ne faut pas manquer de retourner.
Guillaume-Thomas-François Raynal :
Histoire philosophique et politique
des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes,
Gosse, La Haye, 1774.
Plus surprenant, l’ouvrage-phare, mi-essai, mi-récit, de Louis-Sébastien Mercier, publié en 1771, fut un énorme succès de librairie. Trop oublié, aujourd’hui injustement dédaigné, L’An 2440, est une anticipation utopique. En effet, à peu près tous les maux ont disparu : luxe (Voltaire est loin d’être d’accord sur ce point dans son poème Le Mondain qui en est une apologie), privilèges de la noblesse, esclavage, exploitation des pauvres… Quoique l’on se demande si l’on ne glisse pas vers l’anti-utopie en découvrant, lors de la visite de « la bibliothèque du roi », le récit d’un gigantesque autodafé[4] : « D’un consentement unanime, nous avons rassemblé dans une vaste plaine tous les livres que nous avons jugés ou frivoles ou inutiles ou dangereux ; nous en avons formé une pyramide qui ressemblait en hauteur et en grosseur à une tour énorme : c’était assurément une nouvelle tour de Babel. Les journaux couronnaient ce bizarre édifice […] Il était composé de cinq ou six cent mille dictionnaires, de cent mille volumes de jurisprudence, de cent mille poèmes, de seize cent mille voyages et d’un milliard de romans. Nous avons mis le feu à cette masse épouvantable, comme un sacrifie expiatoire offert à la vérité, au bon sens, au vrai goût[5] ». De fait, le Tableau de Paris de Mercier, ainsi que son Bonnet de nuit bénéficièrent également de tirages confortables.
Parmi les romans un peu libres, l’on était friand du Compère Mathieu ou les bigarrures de l’esprit humain, volontiers picaresque, humoristique et anticlérical. Et du Paysan perverti ou les dangers de la ville, du sieur Restif de la Bretonne, imprimeur et écrivain compulsif, qui donnait dans les ouvrages prolixes destinés à n’être lus que d’une seule main et publiés sous le manteau, comme L’Anti-Justine…
L’on aimait la poésie un peu leste et anticléricale, comme La Pucelle d’Orléans, qui s’amusait de Jeanne d’Arc, anonyme bien sûr, mais l’on sut bientôt qu’elle était de Voltaire. Ses Lettres philosophiques étaient toujours demandées. Ses thèses afférentes au déisme, au rationalisme, à la tolérance, à l’exigence de justice faisaient leur chemin. Quant à Candide, quoique d’abord paru sous le nom d’emprunt du « Docteur Ralph » et prétendument traduit de l’allemand, en 1759, il fut de nombreuses fois réimprimé au point de devenir un beau succès de librairie ; même si la Société Typographique de Neufchâtel n’en vendit guère, quoiqu’elle eût à son catalogue 1145 titres. Notons que l’on est dépourvu de sources équivalentes concernant d’autres marchands, éditeurs et libraires concurrents qui permettraient d’en savoir plus. Reste que « les hommes qui dirigeaient la Société Typographique de Neufchâtel avaient des opinions qui correspondaient en général aux idées des Lumières ».
Les romans sentimentaux ravissaient leurs lecteurs et lectrices, ainsi Le Voyage sentimental de Sterne, ou Les Malheurs de l’inconstance de Dorat, dépassés en modernité par Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. Si la poésie était de loin dominée par La Fontaine, l’on ne dédaignait pas le théâtre, lu même en dehors de toute représentation : toujours et encore Molière, mais aussi, plus novateur, Le Barbier de Séville de Beaumarchais…
Plus épicées, il fallait compter sur de revigorantes productions pornographiques, à l’instar de Thérèse philosophe, dans lequel le « cordon de Saint-François[6] », joue un rôle priapique et orgasmique qui ravit spirituellement et physiquement Mademoiselle Eradice. Un tel titre pouvait passer pour ce qu’il n’était pas, car le terme « livres philosophiques » était souvent un euphémisme pour désigner des écrits pour le moins lestes, scabreux et obscènes, irréligieux, séditieux, voire diffamatoires.
Hobbes : Œuvres philosophiques et politiques,
Société Typographique de Neufchâtel, 1787.
M*** : La Vie de Voltaire, Genève, 1786.
Photo : T. Guinhut.
Lire c’est voyager. Aussi les livres des grands voyageurs contemporains, comme Cook, Lapérouse ou Bougainville, emportaient les lecteurs vers des destinations lointaines et exotiques, vers d’autres mœurs, permettant à Diderot de rebondir dans son Supplément au voyage de Bougainville (très bien vendu par la Société Typographique de Neufchâtel) passablement utopique et irénique, en particulier en ce qui concerne la vie sexuelle. Ce qui ne fut pas sans contribuer au mythe du bon sauvage et à la critique des mœurs occidentales. La géographie, l’histoire, les sciences, la médecine, le droit, les manuels pratiques, la littérature pour enfants, voire la Franc-maçonnerie et la magie, il n’y avait guère de domaine qui échappât à la librairie, peignant un portrait intellectuel d’un siècle en bourgeonnement.
C’est ainsi que l’on découvre l’esprit des Lumières, à travers des libelles à scandale et des textes à charge contre la monarchie (comme les Annales politiques de Simon Nicolas Henri Linguet), des « ouvrages qui attaquaient Louis XV, ses maîtresses et ses ministres », dénonçant la corruption et les abus de pouvoir. Mais aussi des ouvrages plus ambitieux, prônant la séparation des pouvoirs dans la lignée de Montesquieu, prônant le déisme de Voltaire, l’athéisme d’Helvétius, donc les ferments actifs de l’anticléricalisme et de la Révolution. À cet égard l’essai du baron d’Holbach, Système de la nature, était un propagateur d’athéisme fort demandé par les esprits forts et les curieux.
Grâce à ce Tour de France littéraire, plaisant et didactique à souhait, de plus illustré de cartes, pages de titres et frontispices, ainsi que de vues de villes, l’on fouille les arcanes non seulement du commerce des livres, mais surtout de l’évolution des mentalités qui bouillonnent du désir de renverser la monarchie absolue et la censure, préparant ainsi le terrain d’une Révolution à venir, dont la disparition des privilèges aristocratiques et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen furent les meilleurs symptômes ; hélas endeuillés par la Terreur républicaine. En ce sens, il est permis de placer cet essai profus aux côtés de celui de Jean Starobinski, L’Invention de la liberté, 1700-1789[7]. La seule et discrète réserve que l’on pourrait adresser au travail remarquable de Robert Darnton tient à sa louable méticulosité, qui, concourant à l’accumulation de scrupuleux détails, le contraint parfois à des redites qui ralentissent le propos.
Voici complété un beau triptyque précédemment composé de L’Aventure de l’Encyclopédie[8] et d’Edition et sédition, soit sur la conception, la fabrication, les succès et les mésaventures du maître ouvrage de Diderot et d’Alembert, soit sur la littérature clandestine, pamphlets ou ouvrages érotiques.L’on connaissait l’historien et essayiste Robert Darnton (né en 1939 à New-York, il est le Directeur de la Bibliothèque d’Harvard) pour son Apologie du livre[9], pour son De la censure[10] qui s’aventurait jusqu’à notre contemporain. Mais cet éclairage sur le marché du livre au XVIII° siècle ne permet-il pas mieux de comprendre la fabrique de notre contemporain ? La contrefaçon est aujourd’hui à peu près inexistante, il n’existe plus, ou presque, de livres interdits, du moins dans nos démocraties libérales, mais une certaine conception de la liberté de publier et de lire est bien née parmi les Lumières, qui doivent être encore les nôtres.
Contre la grisaille du quotidien, nous avons le bonheur de nous vêtir de couleurs. Mais n’est-ce que pour lutter contre la grisaille politique que l’on brandit des étendards violemment colorés, agités par le vent de l’Histoire ? C’est ce qu’il semblerait au vu de l’apparition insolite du jaune en politique, alors que le rouge, encore virulent dans son cadavre, sinon le noir, tour à tour anarchiste et fasciste, sans compter le rose, voire le bleu, passés de mode, se voient déborder par deux verts, l’un écologiste, l’autre religieux. Au-delà du sens des couleurs, point innocent, alors qu’il ne faut pas oublier de se demander quelle est celle de l’Etat, ne sont-elles pas les cocons accoucheurs des monstres politiques ?
Outre la couleur du traitre politique (un jaune), sinon du cocu, le gilet jaune est celui de l’automobiliste en panne et en danger, de l’ouvrier des chantiers, en particulier nocturnes. Les Gilet jaunes se munissant d’un accessoire de visibilité et de protection, il est le symbole de la fragilité menacée, du blessé, du laborieux à la peine, voire du réprouvé. Le jaune était en effet parfois celui de Judas, aujourd’hui c’est celui de l’essence et du diésel, du rire jaune, et de l’abandonné sur le bord des routes qu’il faut respecter et sauver, comme un pauvre Christ molesté par le pouvoir romain. Ainsi, portés par les chômeurs, les retraités, les petits salaires, les Gilets jaunes sont les cocus du régime. Pourtant cette couleur pourrait être celle de l’or, de la richesse, mais ostentatoire elle est peu portée parmi les vêtements ; aussi son mauvais goût, sa soudaine visibilité sont de l’ordre du cri : détresse et insolence soudaines.
L'on sait depuis longtemps la marée boueuse d’impôts et de de taxes (elles sont plus de 360 !) qui déferle sur le peuple, en particulier français. Au délicieux or noir pétrolier, s’ajoute un répugnant or jaune, sous l’espèce d’une odieuse taxation à 65 %. C’est alors qu’un projet de surtaxation est la goutte d’eau qui fait déborder le vase de la colère. Alors que l’on est imposé pour son travail, grevé de charges sociales, de plus mal payé (ce qui en est la conséquence), il faut payer plus pour travailler, pour aller à son travail, pour aller payer d’autres taxes en achetant des biens de consommation taxés ; c'est alors que l'on rit jaune…
L’on bloque des péages autoroutiers, l’on fait fi des autorisations pour manifester par milliers, l’on fait la nique aux institutions traditionnelles du politique, en la matière devenues obsolètes : les oligarchies des partis politiques et des syndicats. L’on use des réseaux sociaux, en particulier Facebook, en rejetant une presse et des médias stipendiés, subventionnés, détenus par une oligarchie financière. L’on préfère le grincheux et joyeux bordel, les revendications individualistes, les solidarités de classe et d’occasion, la chaleur suante de la foule en vague et en tempête, celle des braseros nocturnes et des tentes de fortune aux ronds-points, où l’on cause, vitupère, picole et rigole, retrouvant par là le sens de la horde et de l’amitié, la communauté d’intérêt et d’opinions, malgré les mots d’ordre parfois surréalistes, ubuesques et incohérents, comme de réclamer moins d’impôts et de taxes tout en réclamant plus de services publics, quoique la plupart du temps gérés en dépit du bon sens, en déficit…
Mais au-delà des violences collatérales, et de la violence indue qui consiste à entraver la liberté de circulation, forcément opposées aux violences policières justes et injustes selon les cas,parfois intolérables lorsque des tirs de flash-balls éborgnent des individus, il y a une involontaire violence contre soi-même : en bloquant avenues et ronds-points, le commerce et l’industrie en souffrent, alors qu’ils sont les pourvoyeurs d’emplois et de revenus de ces mêmes Gilets jaunes. C’est en ce sens que cette jaunisse citoyenne et anti-citoyenne à la fois, est un monstre politique, d’autant plus mouvant, imprévisible et dangereux qu’il n’a pas de tête pensante, mais mille têtes qui peuvent repousser sans cesse, comme celles de l’hydre de Lerne, pas d’autorité représentative, quoique cela puisse être aussi de l’ordre de sa liberté, à moins qu’il faille se féliciter de l’absence d’un chef charismatique et démagogique.
Michel Pastoureau n’a pas encore publié son livre sur le jaune. Qui sait s’il dira un mot de ces déjà fameux Gilets ? Il a cependant offert aux lecteurs curieux sa déclinaison titrée Histoire d’une couleur, se consacrant tour à tour au rouge, au bleu, au vert et au noir[1], qui est bien, n’en déplaise aux grincheux, une couleur. Ira-t-il jusqu’à se consacrer au blanc autrement qu’en marge du noir ? Ce serait un défi à la hauteur de cet « historien des sociétés occidentales » [qui] travaille sur des terrains documentaires variés : le vocabulaire, la littérature, la poésie, les traditions orales, les croyances, l'art et spécialement la peinture, mais aussi le vêtement, qui est le grand code de la couleur de la vie en société, les étoffes, les drapeaux, les emblèmes[2] ». Il serait donc difficile de s’aventurer sur les sentiers colorés des civilisations et de l’Histoire, sans reconnaître sa dette à l’égard de Michel Pastoureau.
Rouge comme le sang et comme la passion, en particulier amoureuse. C’est la couleur chaleureuse par excellence. Ambivalente, la nuance flamboie comme la colère, saigne à flots, rougit de honte et marque les ecchymoses, signe le meurtre, alors qu’elle sait être vivante, palpitante, amoureuse, érotique. Purpurine et carmine, elle est poivron et piment, pétales soyeux et veloutés, reliures de maroquin cerise, couverture et sac de couchage dont on prétend qu’ils sont plus chauds, ne serait-ce que psychologiquement, parce que rouges. L’impact mental, voire moral, des couleurs n’est plus à prouver, entre vie et énergie, voire virilité. Historiquement il est avec la pourpre impériale symbole de puissance chez les Romains, puis sang du Christ chez les Chrétiens. Amour, gloire et beauté, dit Michel Pastoureau, il est cependant décrié par le Protestantisme, qui y voit « théâtralité papiste », orgueil, luxure et vanité, aussi est-il en déclin, jusqu’à ce que les révolutionnaires de 1789 lui redonnent vigueur.
Mais gare si le rouge est politique. Franchir le Rubicon était pour César le franchissement d’une ligne interdite les armes à la main. Il était déjà celui des flammes de l’enfer, il forge un enfer sur terre avec le drapeau du marxisme, du communisme[3]. Et pour paraître moins sanglant, voire joliment niais, le rouge s’est mué en rose avec le socialisme mitterrandien. Prétendant signifier l’humanisation du marxisme, il n’en cache pas moins un étatiste têtu.
Passons rapidement sur le bleu, couleur préférée des Français et qui est le symbole de leurs équipes sportives, quoique républicain, depuis le nuancier dominant de l’uniforme des soldats de la Révolution ; qui se livrèrent pourtant à ce que l’on n’hésite pas à qualifier du mot de génocide, en Vendée, en 1793. Il semble aujourd’hui, même si le Front, ou Rassemblement, National tente de le récupérer, qu’il soit dévolu à une relativement inoffensive destinée.
Le vert parait herbacé, forestier, apaisant, écologique en un mot. Mais, en son ambivalence, il put paraître autant affilié à la sève vitale et à l’espérance qu’associé à l’époque médiévale au diable verdâtre, donc emblème du mal. Pour les comédiens, il porterait toujours malheur sur scène. Fées, petits hommes verts, sorciers et Martiens, ils sont verts, parfois de rage, ce pourquoi nous sommes verts de peur, sauf si le destin tourne en notre faveur, ce pourquoi le dollar est vert. Ce n’est qu’avec le romantisme qu’il se pare de la mythologie naturelle[4], de la verdeur de la santé, au point qu’il soit aujourd’hui à son apogée : la nourriture bio, les parcs et jardins, la biodiversité sont plus verts que verts. En un mot, une idéologie est née, avec son parti politique. L’indispensable lutte contre la pollution n’est même plus un combat digne, devant la divinisation d’une planète à verdir, sous peine de mort clinique, sociale et politique.
Assisté par le rouge marxiste repeint en émeraude, de façon à recycler dans l’air du temps sa pulsion totalitaire, il est devenu un monstre politique. Monstre suceur de taxes et d’impôts, de subventions, de supercheries scientifiques et d’aberrations économiques[5], engraisseur d’élus, d’associations et de groupements pseudo-scientifiques (le GIEC), il s’est trouvé une cause plus élevée que l’homme : la planète et sa survie. Donc susceptible de devoir en toute justice terrienne opprimer et pressurer pour les besoins de la cause, avec tous les oripeaux de la religion : culte, processions, hiérarchie, prophètes, au-delà salvateur… C’est ce que disait du nazisme Roger Caillois, même si nous devons nous garder de la reductio ad hitlerum : « La base du système, comme son but, demeure strictement politique, mais la pointe en est religieuse[6] ».
Plus explicitement religieux, le vert est dans l’Islam celui du turban de Mahomet au combat, de l’étendard palpitant au vent de la conquête. Couleur sacrée qui ne décore pas les tapis afin de pas la fouler, elle est celle des meilleurs pâturages et des oasis parmi des contrées désertiques, désirés au point de se confondre avec l’au-delà. En fonction des cultures, le vert hérite donc d’une symbolique paisible ou guerrière.
Du noir découlent la fois l’image du sérieux et de l’autorité, mais aussi de l’élégance, entre caviar et smoking, opposée à la crasse, à la suie des « gueules noires » charbonneuses, et celle de la mort et du deuil, du moins en Occident. Car les ténèbres sont celles du ciel noir et vide d’avant la Genèse biblique, du chaos, de l’Erèbe infernal chez les Grecs, de l’enfer satanique dans l’eschatologie chrétienne. Renversement des valeurs, il est avec le blanc et le gris, la facture de l’austérité monacale ; de même la négritude devient une dignité libératoire, en particulier avec le poète Aimé Césaire.
Mais noir est le drapeau du pirate, de la mort et du pillage. Or la « Milice volontaire pour la sécurité nationale » de Benito Mussolini se vêt de « chemises noires », alors que son fascisme est une conséquence de son socialisme. Par ailleurs, en un affront envers le rouge autoritarisme marxiste, le noir est le drapeau de l’anarchisme, parangon de la liberté face à l’Etat[7], en cohérence avec sa devise « Ni Dieu ni maître ». S’il ne parait pas monstrueux au premier abord, sa haine de la propriété privée (en l’espèce le libertaire s’oppose au libertarien) en fait un acteur infiniment risqué du champ politique. L’anarchiste se décline aujourd’hui en « Black blocs », vêtus et cagoulés de noir, radicalement coupés de la non-violence de certains anarchistes, et devenus professionnels de la preste violence, de l’assaut de commissariats, de la casse de vitrines, banques et grands magasins représentant le grand capitalisme honni. La noire extrême-gauche anticapitaliste a pour passion la destruction programmée de l’ordre étatique comme de l’ordre financier issu de la mondialisation libérale. Alliée avec l’atavisme du pillage de la racaille islamiste et des bandes ethniques africaines (on ne verra là ni généralisation abusive ni racisme), comme lors des pillages des boutiques GoSport à Paris, de l’Apple Store à Bordeaux, elle va jusqu’à imaginer une monstrueuse tabula rasa qui serait le préalable d’une utopie également monstrueuse, puisque toute hiérarchie, toute propriété économique, en seraient bannies. Rêver la disparition des fonctions régaliennes de l’Etat, Justice, Police et Défense, serait nous jeter dans les bras délinquants et criminels de l’anarchie au sens courant du terme.
Les Gilets jaunes et leurs manifestations, comme toutes les manifestations sur la voie publique, entraînent, d’autant qu’elles ne respectent ni ordre de marche, ni autorisation préfectorale, les violences collatérales des casseurs rouges, noirs et verts. Faut-il leur en tenir rigueur, d’autant plus que n’importe qui, animé d’intentions plus ou moins louables devient un Gilet jaune en enfilant le dit gilet par opportunisme. Que ce soit pour profiter des marges du mouvement ou pour le salir, le rougir et le noircir…
Une couleur d’étendard, voire de drapeau, doit fédérer les foules, les hordes, les tribus. Unique elle risque de voir sa symbolique au service de la guerre nationaliste au théocratique, comme le rouge communiste et le vert islamique. Multiple, elle entend fédérer, sinon réconcilier les composantes pacifiées du peuple, comme dans le bleu, blanc, rouge de la République française.
Monstre politique, les « Gilets jaunes » ? Oui, parce qu’outre leur dangerosité d’humiliés et de jusqu’auboutistes ils sont enfantés par l’oppression de l’Etat, cette « nouvelle idole » selon les mots de Nietzsche : « Etat, de tous les monstres froids ainsi se nomme le plus froid. Et c’est avec froideur aussi qu’il ment, et suinte de sa bouche ce mensonge : Moi, l’Etat, je suis le peuple. […] avec des dents volées, il mord, ce mordeur. […] Sur Terre rien n’est plus grand que moi ; de Dieu, je suis le doigt qui ordonne. Ainsi rugit le monstre[8] ». Et encore Nietzsche, s’il était au fait des potentialités de l’Etat hégélien, prussien et du socialisme, n’avait pas vu à l’œuvre les démons totalitaires du marxisme russe, soviétique et chinois, ni ceux des fascismes, d’ailleurs leurs frères de sang et néanmoins ennemis.
Le veau d’or de l’Etat doit sans cesse être nourri d’or, par le clystère de ses impôts, taxes, emprunts, et vomir l’or par tous les pores de ses fonctionnaires, de ces subventions, de ces aides, de sa redistribution et de sa dette, qui atteint 99% du Produit Intérieur Brut, soit 2300 milliards d’euros qu’il nous faudra rembourser pendant trente ans, à condition de pas en contracter de supplémentaires. Le monstre devrait être jaune de la graisse dorée dont se gorgent ses clients, profiteurs et affidés, alors que jaune de pauvreté chronique sont ses victimes. L’on comprend alors, faute de l’excuser, combien la hargne des Gilets jaunes va jusqu’à s’attaquer aux symboles de l’Etat, et plus particulièrement de ce gouvernement, macronien par la puissance étouffante et micronien par la légitimité et l’efficacité, en tentant d’assaillir l’Elysée, le Fort de Brégançon (résidence de la Présidence) et en décapitant l’effigie du technocrate enfanté par la manipulation oligarchique et médiatique et béatement jailli des urnes comme un enfantin pantin…
Sans en avoir forcément conscience, faute de culture politique et économique, mais c’est une qualité partagée bien au-delà des Gilet jaunes, ces derniers n’ont qu’à peine connaissance des connivences du grand capitalisme avec l’Etat, faute de libéralisme économique, mais aussi de sa connivence avec les syndicats généreusement et scandaleusement arrosés de subventions par l’Etat et les collectivités locales, qui puisent allégrement et indument dans les fonds des organismes paritaires (Sécurité sociale, Unedic, Formation, Comités d’entreprises publiques, etc.), ce qu’a révélé le rapport Perruchot, sans qu’aucune action en justice s’en suive ! Savent-ils que 57% du Produit Intérieur Brut français est absorbé par la dépense publique, donc par l’Etat, sans qu’il rende les services que l’on devrait en attendre ? Que les prélèvements obligatoires atteignent 47% du Produit Intérieur Brut ? Qu’à cet égard il s’agit des taux les plus lourds de l’Organisation de Coopération et de Développement Economique ? Que la France est classée au 70ème rang de l’Indice de Liberté Economique, aux côté du Panama et derrière la Turquie ; quand la Suisse, notre heureuse voisine dont nous ne savons ni ne voulons nous inspirer, figure au 4ème rang, ce qui contribue à expliquer son plein emploi et sa prospérité, avec un taux de chômage à 2,4%, alors que la France se traîne à 9,3% ? Qu’ainsi est le meilleur moyen d’oblitérer la croissance, l’emploi, la création de petites et grandes entreprises, donc de contraindre à la pauvreté ces Gilets jaunis sous la peine… Hélas, redisons-le, le monstre jaune est le plus souvent inculte, mais à cet égard pas plus que les autres, accusant le libéralisme et les marchés financiers, alors qu’il faudrait accuser un socialisme étatique récurrent, quelques soient les prétendues couleurs politiques de gauche et de droite qui se succèdent au pouvoir, ou se bousculent aux portes d'un pouvoir de plus en plus risqué.
Comment nettoyer les écuries d’Augias ? Cesser les aides inutiles aux pays étrangers (environ dix milliards d’euros en 2017), abroger l’Aide Médicale aux Etrangers, limiter les prélèvements obligatoires à un maximum de 20% du revenu des particuliers et des entreprises, desserrer l’étau des normes et des interdits à la recherche, supprimer toute taxe, toute aide aux entreprises libérées, donc simplifier considérablement le Ministère des finances et diminuer d’autant le nombre des fonctionnaires, sans oublier celui des députés et sénateurs, ouvrir à la concurrence la Sécurité Sociale, l’Unedic, l’Urssaf, etc. Toutes conditions préalables à la prospérité. L’Etat français est-il réformable ? Doit-on s’enfoncer avec le monstre dans le déclin ?
D’autres motifs d’exaspération légitimes confortent la jaunisse civique et incivique. La limitation à 80 kilomètre heure sur les routes, est vécue comme une coercition de plus, eut égard aux résultats peu probants quant aux vies épargnées et au coût faramineux, non seulement en perte pour les entreprises de transports, mais aussi en coût de remplacement des panneaux (une dizaine de millions d’euros au bas mot), d’où le vandalisme symbolique à l’encontre des radars. Voir supprimer l’Impôt Sur la Fortune (sauf hélas sa partie immobilière) ne peut être compris comme la mesure judicieuse qu’elle doit être, lorsque les plus modestes et les classes moyennes se prennent des coups de bambous à répétition sur la platitude de leur porte-monnaie, via l’augmentation des taxes, des Contributions Générales de Solidarité, qui ne contribuent qu’à acheter un semblant de paix sociale par la redistribution. Le démagogique et improductif appel à la chasse aux riches ne peut que ressurgir. De surcroît, le monstre politique de l’immigration (mais pas celle des Asiatiques, des Chrétiens d’Orient, des Juifs ou des Yézidis), essentiellement venue de l’Islam et des zones tribales africaines où le sens du politique n’est en rien celui d’une république laïque et courtoise, laisse fort amer le modeste peuple qui ne voit plus assurée sa liberté ni son identité[9], et que dire de sa sécurité ! Alors qu’en signant l’abject Pacte de Marrakech sur les migrations, quoiqu’il n’engage légalement à rien, le gouvernement français accorde un droit, voire un devoir d’islamisation…
Pendant qu’au moins 25000 clandestins dorment à l’hôtel aux frais du contribuable, les travailleurs pauvres doivent parfois dormir dans leur voiture, chauffée au diésel, les sans domiciles éjectés dans le chômage et la fin de droits dorment au frais des rues. Pendant qu’une assez juste répression s’abat sur les Gilets jaunes coupables de violence, les banlieues chariacaillesques où la police ne pénètre plus guère bénéficient d’un laxisme éhonté. Il en va là vers l’abîme comme pour l’impéritie économique étatique qui accumule dette sur dette : « l’Etat qui n’ose trancher dans le vif, et qui, gagné par la gangrène subtile dont il devrait arrêter le progrès, ajourne toute mesure salutaire et s’en épouvante : il se destine clairement à la catastrophe[10] », ainsi écrivait Roger Caillois en 1964.
Si les Gilets jaunes sont le peuple, il faut s’en féliciter lorsqu’ils dénoncent la surtaxation et l’appauvrissement conspirés par l’Etat, voire l’islamisation des quartiers dits sensibles. Mais il faut s’en méfier lorsqu’ils fleurent la violence vengeresse et irrationnelle, voire un putschisme atavique, lorsque les instincts de la foule s’abaissent à l’antisémitisme, à la brutalité, à l’imposition d’une loi clanique qui fait des ronds-points des zones soumises à leur discrétion et indiscrétion, instaurant une sorte de droit de passage et de blocage, qui n’est pas loin d’un fascisme in nucleo.
Or, Roger Caillois, dans son essai Instincts et société, notait que la culture, cette sensibilité aux arts et à la justice, reste fragile devant les forces obscures des instincts brutaux et de l’entropie politique, qu’elles viennent de l’esprit de secte, de la pulsion dictatoriale et totalitaire, de la raison rouge, noire ou verte des oligarchies savantes en téléologie politique, ou de la foule, de la populace, capable de contraindre la démocratie à dégénérer vers l’ochlocratie. En dépit des tentatives de récupération venues des partis démagogues et plus étatistes encore que l’Etat, soit le Front ou Rassemblement National, soit les Communistes et autres Insoumis d’extrême-gauche, faut-il craindre que cette foule jaune se trouve un chef, un homme providentiel ? Ce que disait Roger Caillois à propos d’Hitler (même si là encore il faut se refuser à la reductio ad hitlerum) reste opérant : « le chef charismatique ne s’oppose pas à la masse. C’est justement parce qu’il en partage les passions et qu’il les éprouve avec une intensité contagieuse qu’elle en fait son chef[11] ».
Cette foule des Gilets jaunes, des drapeaux rouges enveloppant le sang des capitalistes et des koulaks, des marches vertes pour un climat imaginaire, des chemises noires fascisto-mussoliniennes ou anarchistes, peut être lue grâce à la faveur du titre révélateur de Wladimir Drabovitch : Fragilité de la Liberté et séduction des Dictatures. Dans son chapitre consacré à « La psychologie des foules », l’essayiste note : « La violence des émotions induites ainsi inhibe le reste de la personnalité chez les membres de la foule : la conscience personnelle, la réflexion critique[12] ».
Monstre d’Etat fut bien le communisme, voire encore aujourd’hui, en son désir d’être l’Etat, en sa capacité idéologique à être plus persuasif que le réel. Un autre monstre d’Etat est bien plus sûrement planétaire : l’écologisme par la grâce duquel la planète idéalisée est l’étendard et le ciment d’une tyrannie, en l’espèce d’un projet fantasmatique de gouvernement mondial, voire cosmique. Monstre d’Etat divin sans nul doute que l’Islam, qui ne sépare pas le politique et le religieux[13], qui peut user des leviers de la démocratie majoritaire, de l’intimidation morale et terroriste, pour se dresser en Etat islamique, dont la charia étouffe toute velléité libérale. Reste à se demander quelle est la couleur de l’Etat. Si l’Etat des ponctionnaires est le plus froid de tous les monstres froids selon Nietzsche, il est de glace, donc blanc. Il est à craindre qu’il soit d’un gris sale, conspué des strates de son opacité, de sa corruption, de ses troupes obscures qui conspirent à l’étouffement du pays. Alors qu’il devrait être transparent… A contrario, y-at-il pour le libéralisme au sens classique du terme, c’est-à-dire à la fois politique et économique, une couleur fédératrice ? Probablement le « Gadsden Flag », représentant un serpent à sonnette sur fond jaune, avec la devise Dont Tread On Me (« ne me marche pas dessus » ou « ne me foule pas aux pieds », (du latin : nemo me impune lacessit), venue d’Ecosse et qui est l'étendard de ralliement des libéraux et des libertariens, depuis Benjamin Franklin et la guerre d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique. C’est bien ce jaune libéral que l’Etat taxateur foule aux pieds, au lieu de se consacrer avec rigueur à ses seules fonctions régaliennes, et qui devrait inspirer les Gilets jaunes.
Parador Castillo Enrique II, Ciudad Rodrigo, Salamanca, Castilla y León.
Photo : T. Guinhut.
Boualem Sansal,
sismographe algérien des tyrannies :
Le Train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu,
Le Village de l'Allemand ;
suivi du Dictionnaire des écrivains algériens.
Boualem Sansal : Le Train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu,
Gallimard, 256 p, 20 €.
Boualem Sansal : Le Village de l'Allemand ou le journal des frères Schiller,
Gallimard, 272 p, 17 €.
Boualem Sansal : Le Français, parlons-en ! Les éditions du Cerf, 20024, 192 p, 19 €.
Salim Jay : Dictionnaire des écrivains algériens,
Serge Safran éditeur, 480 p, 27,90 €.
Nombreux sont ceux qui veulent s'assoir sur le siège de la tyrannie, trop nombreux sont ceux qui y réussissent. Au contraire de ce régime nazi qui rôde dans les romans de Boulem Sansal, n'en doutons pas métaphore d'un autre fascisme en cours, remarquables pour leur ponctualité, les trains suisses sont aussi ceux d’une confédération du prospère libéralisme économique et politique. Nombreux également sont ceux qui auraient aimé pouvoir les emprunter pour quitter maints régimes honnis ! Hélas, Le Train d’Erlingen ne viendra jamais au secours des opprimés, coincés dans une Allemagne fantasmatique. Résistant de la liberté, Boualem Sansal imagine en son roman une glaciale dystopie, terrifiante pour notre humanité, dressant un impressionnant tableau allégorique de l’attente et de la soumission à une tyrannie, plus précisément islamique. Il répond ainsi à l’un de ses précédents romans, Le Village de l’Allemand, honorant à la fois la langue française et sa nationalité algérienne dissidente, parmi ceux que l’on découvre à la faveur du Dictionnaire des écrivains algériens de Salim Jay.
La richissime Ute Von Herbert écrit en Allemagne, à Erlingen, quand sa fille Hannah, est à Londres. Sans réponse à ses lettres, elle ajoute des « notes de lecture » pour un roman en cours, aux fragments dissimulés dans « notre cachette », dont un mémoire sans concession sur la « saga des Von Ebert ». À Erlingen, l’on dit que « la désintégration est planétaire », que guerre et épidémie rôdent avec « l’envahisseur sans nom », et l’on attend un train d’évacuation bondé qui ne viendra jamais. Nombre d’édiles de la ville préfèrent payer « le tribut d’allégeance » à ceux que l’on ne veut nommer, qui exigent « la SOUMISSION ou la mort », ou fuir en abandonnant leurs concitoyens, plutôt que le combat, « la reconquista » face aux « Serviteurs universels ». À moins qu’Ute ranime le feu de la liberté en manipulant « le gang de la Rosa and Co »…
L’apologue est limpide. Entre le « train d’Erlingen », inséparable d’une arrière-pensée associée au nazisme, à ses déportations, et la tyrannie religieuse en marche, inséparable de l’avancée de l’Islam, sans réduire l’ouvrage à cette seule interprétation, Boualem Sansal sculpte une forme allégorique impressionnante, qui révèle notre passé, présent et futur. En ce sens, ce roman, dont le vortex se partage entre le leitmotiv des migrations et les tyrannies obsédantes, se situe à la croisée de ses précédents livres, sans les répéter, mais aussi des lettres intimes et du brouillon de ce qui devient, sous la main de la narratrice, un recueil d’aphorismes : « les pacifistes sont les ennemis de la paix », ou encore : « Nous en sommes à la fin de l’Histoire, notre Histoire, et nous allons, pour solde de tout compte, la terminer par notre propre génocide ».
Tout cet héritage doit être trié par Léa, narratrice de la deuxième partie, qui est un roman-miroir de la première. Car sa mère, professeure, victime d’un attentat islamiste, de plus perpétré par un de ces anciens élèves (ce qui est une satire à peine voilée d’une Education Nationale dévoyée) devient une autre : Ute elle-même ! Cette « métamorphose », dont la dimension onirique confine au fantastique, s’ajoute à celle de Dieu, « dont la mission est précisément de soumettre le monde ».
Même si le noyau de la pensée de Boualem Sansal est peu ou prou toujours le même, il métamorphose sans cesse et avec brio la forme. Après le « journal » entrecroisé des « Frères Schiller », au nom si européen dans Le Village de l’Allemand, puis un roman dystopique situé dans la société mythique de 2084[1], c’est un roman épistolaire, puis un méta-roman, voire un essai de géopolitique.
L’écriture est entraînante, riche, urgente. Le pathétique et la peur sont orchestrés avec sûreté, sans cet excès d’effet qui serait du pathos, de l’emphase. Contrastée et colorée, elle est veinée d’allusions culturelles, historiques et littéraires, dans le cadre d’une judicieuse intertextualité : l’angoisse de La Métamorphose de Kafka, l’attente du Désert des Tartares de Buzzati, La Désobéissance civile de Thoreau, voire l’analyse du totalitarisme par Hannah Arendt au travers du prénom de la jeune correspondante…
Selon notre orientation idéologique, le roman déplaira, si nous trouvons intolérable l’amalgame entre nazisme et Islam (comme dans Le Village de l’Allemand qui rapprochait la Shoah des massacres du Groupe Islamiste Armé en Algérie), si nous craignons d’agiter le spectre des peurs xénophobes ; ou il frappera par sa perspicacité visionnaire. Alors l’on saura le lire comme un avertisseur, mais aussi une satire politique de nos gouvernements, séduits par «irénisme », lâches, compromis ou aveugles : « J’espère de tout cœur que le monde encore indemne va réagir et commencer par réfléchir ». Boualem Sansal va jusqu’à utiliser judicieusement la prosopopée en faisant parler feu le naturaliste et philosophe américain Henry David Thoreau[2] : « Où sont vos hommes libres… les descendants des fiers Gaulois ? Qu’est-ce donc qui a été aboli chez vous, l’esclavage ou la liberté ? nous demanderait-il ».
Seules les quelques pages et « notes » finales, qui se veulent un petit peu trop explicatives, didactiques, aurait mérité de ne pas s’ajouter à la construction biface et judicieuse de l’apologue : nous avions compris qu’il s’agissait de dénoncer la geste tyrannique de l’Islam. Il va jusqu’à proposer des mesures prophylactiques : « Pourquoi diable a-t-on supprimé les bagnes d’antan, Cayenne, la Guyane, le Nouvelle-Calédonie, les îles du Salut, c’est là qu’il faut expédier les malfaisants »…
Et si nous n’avions pas compris, lisons quelque entretien offert par Boualem Sansal à un hebdomadaire, que les autruches prétendument progressistes qualifient de « nauséabond », voire d’extrême-droite, sans craindre la grotesque reductio ad hitlerum : « Si, dans certains pays les colonisations ont bâti de grandes civilisations, dans d’autres ils ont simplement exterminé les autochtones et pillé leurs richesses. […] L’Islam étant par nature prosélyte, conquérant, communautariste et rétif à toute intégration dans des sociétés chrétiennes, la cohabitation avec les autochtones s’avère impossible. […] La France [est] une cible privilégiée dans le plan d’islamisation planétaire. » De plus, notre auteur distingue « la phase 1, le prosélytisme gentil […], la phase 2, les islamistes ont fait de maintes banlieues de véritables républiques islamiques qui se gouvernent par la charia, et la phase 3, celle du jihad, est arrivée, inaugurée par les attentats de 2015. […] plus de protection et de sécurité incline à l’irresponsabilité individuelle et collective, voire à la soumission ». Voilà qui a le mérite d’être clair. Hélas vrai de surcroît. De la part de celui qui a « fait de l’alerte le cœur de [ses] livres[3] » et dont nous devrions nous inspirer au risque de perdre identités et libertés…
Si vis pacem para bellum[4], dit l’adage latin venu du grec de Thucydide ; soit : si tu veux la paix, prépare la guerre. Nous n’avons pas identifié l’ennemi des démocraties libérales, ou bien trop tard, nous n’avons pas préparé la guerre juste ; serons-nous les vaincus ?
La reduction ad hitlerum, ou encore le qualificatif pseudo infamant d’islamophobe[5], qui équivaut à un appel au meurtre, seraient d’autant plus absurdes que Boualem Sansal, outre qu’il connait parfaitement ce qu’a de génocidaire et de liberticide le texte du Coran[6], a construit un précédent roman, Le Village de l’Allemand ou Le Journal des frères Schiller, sur une mise en parallèle des exterminations de masse menées avec entrain par le Groupe Islamiste Armé en Algérie et celles perpétrés avec sérieux par les Nazis.
Formant une sorte de diptyque, deux frères confrontent leurs expériences permettant de mesurer l’horreur de la guerre civile et religieuse en Algérie dans les années quatre-vingt-dix, mais aussi la déréliction des banlieues françaises où s’installe peu à peu « une république islamique parfaitement constituée », à laquelle il faudra bientôt « faire la guerre ». Rachel et Malek, tous deux fils de Schiller, ont eu un père qui « a sciemment commis la faute de transmettre la vie sachant que tout ou tard la vérité viendrait à la surface et que ses enfants souffriraient le martyr ». Ainsi, au cours d'une quête qui mène dans un village algérien perdu, découvrent-ils que leur géniteur est un ancien bourreau nazi qui s’est reconverti vers le Front de Libération Nationale algérien, en passant par l’Egypte. Or le FNL est le parti « national-socialiste du grand Raïs », quand les religieux sont les bras armés des « gestapos islamistes ». L’ex moudjahid a secrètement conservé son insigne des Wafer SS. Effarés, Rachel visite le camp d’Auschwitz-Birkenau, touchant du doigt l’horreur de la Shoah. Cette fois l’hypotexte est celui de Primo Levi, Si c’est un homme. Le roman est torturé, implacable, néanmoins salutaire si l’on consent à en tirer la substantifique morale politique.
Une fois de plus, loin des nombrilismes fatigués de trop de romanciers hexagonaux atones, Boualem Sansal, Algérien né en 1949, signe une œuvre forte, courageuse qui honore la langue française : indispensable. C’est alors qu’il faut prendre conscience de l’importance de ces écrivains d’outre-Méditerranée ; ce à quoi contribue Salim Jay avec son Dictionnaire des romanciers algériens. L’auteur du Train d’Erlingen y est présenté à l’aide de pages généreuses où l’on apprend qu’il se dit « islamistophobe ». Sa « prose tellurique » ausculte l’Algérie fracturée et sanglante, dès Le Serment des barbares, Cependant nous restons plus que dubitatifs devant un tel jugement à l’emporte-pièce, aussi petitement infamant qu’incohérent, puisque Boualem Sansal ne cesse de dénoncer les fascismes : « Il arrive parfois que ses mises en garde coïncident bien involontairement avec la rhétorique la plus outrancière de l’extrême-Droite ». Il n’en reste pas moins que Salim Jay reconnait à notre romancier la capacité de synthétiser « le destin algérien ». Il note avec perspicacité combien « l’imbrication de l’angoisse existentielle et de l’analyse morale et politique » est chez lui cruciale.
À notre grande surprise, ce Dictionnaire des romanciers algériens nous met sous les yeux une réalité passablement invisible. Albert Camus était Algérien autant que Français, l’avions-nous oublié ? Entre Français, Harkis, Berbères ou Kabyles, qui est Algérien ? Mohammed Dib voyait d’ailleurs en cette question de l’identité un « sophisme ». La plupart de ces écrivains usent de la langue française, quelques-uns seulement de l’Arabe, voire sont berbérophones, ou même italophones, ce qui n’est pas sans poser la question d’une introuvable légitimité linguistique, que les attendus politiques et religieux empoisonnent. Il n’est d’ailleurs pas impossible que beaucoup d’entre eux soient plus connus en France qu’en Algérie. D’autant que traduire les auteurs algériens, du français à l’Arabe, est presque peine perdue. Un roman ainsi transposé « est reçu comme un grain de sable qui vient bloquer un nuage », pour reprendre l’humour amer d’Amin Zaoui.
La profusion et la multiplicité des voix originales est stupéfiante, invitant à la découverte. Nous connaissons (un peu) Kateb Yacine, Rachid Mimouni, Rachid Boudjedra, Kamel Daoud, Nina Bouraoui, (n’y-a-t-il pas trop peu de romancières, au regard de telles origines culturelles ?), ou Malek Chebel et Benjamin Stora, plus connus comme essayiste et historien ; mais nous ignorons tout de Mehdi Charef, de Sandrine Charlemagne et de Samir Toubi… Si la plupart « refusent la bienséance hypocrite et la langue de bois », tous s’opposent à une « littérature obscurantiste », selon les mots d’Abdelhamid Benhedouga, qui écrit en arabe.
C’est avec un enthousiasme encyclopédique, sans naïveté, que Salim Jay, nous livre son intelligente préface, ses fiches synthétiques, ses analyses, ses témoignages, ses rencontres, ses lectures boulimiques enfin. Ses qualités documentaires sont d’autant plus impressionnantes qu’il a déjà œuvré au service d’un Dictionnaire des écrivains marocains[7]. C’est ainsi qu’il combat « l’indifférence au talent »…
« Nul ne saurait aliéner sa liberté de juger ni de penser ce qu’il veut, et tout individu, en vertu d’un droit supérieur de la nature, reste maître de sa réflexion[8] », disait Spinoza. C’est justement en quoi l’Islam aliène la liberté, ce dont ne cesse de nous prévenir avec raison un écrivain éclairé comme Boualem Sansal, à la fois romancier et pamphlétaire à l’égard de l’embrigadement des consciences. Comme lui esprit critique souverainement indépendant, Kamel Daoud[9], n’est pas plus en odeur de sainteté auprès des Islamistes, qui réprouvent évidemment le culte des saints autant que les Lumières, et dont l’inculte fanatisme est pétri de haine envers les descendants de Voltaire[10].
[3] Entretien avec Anne-Laure Debaecker, Valeurs actuelles, 22 novembre 2018, p 22-27.
[4] D’après Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, 1, 124, 2 ; in Renzo Tossi : Dictionnaire des sentences latines et grecques, Jérome Millon, 2010, p 610.
Saint Jean l’évangéliste à Patmos, Museo del Duomo, Milano.
Photo : T. Guinhut.
Le triomphe de Pétrarque :
du Canzoniere aux Triomphes
illustrés par le vitrail de l’Aube au XVI° siècle.
Pétrarque : Canzoniere, traduit de l’italien par René de Ceccatty,
Poésie Gallimard, 560 p, 12 €.
Pétrarque : Les Triomphes illustrés par le vitrail de l’Aube au XVI° siècle,
traduits par Jean-Yves Masson, Diane de Selliers, 322 p. sous coffret, 195 €.
Vous qui en ces rimes éparses écoutez
Le son de ces soupirs dont j’ai nourri mon cœur
Au temps de ma première et juvénile erreur
Quand j’étais un autre homme enfanté du passé,
Où je pleure et raisonne en un style varié
Parmi vaines espérances, vaines douleurs,
Si par vécu vous connaissez d’amour l’erreur
Je veux trouver, sinon indulgence, pitié.
Mais je vois bien combien, du peuple tout entier,
Je fus la fable si longtemps et dont souvent
Je tirais grande honte envers moi tout entier.
Et de mes errements la honte est bien le fruit
Et tout le repentir et clair savoir autant,
Quand tout ce qui plait au monde est un songe enfui.
C’est à la honte de votre modeste critique que d’avoir tenté cette traduction en alexandrins rimés du premier sonnet du fondateur du pétrarquisme. Broutilles en langue vulgaire, ou plus exactement « nugae » en latin, ainsi Pétrarque écartait d’un revers de manche les sonnets en italien de son Canzoniere, même s’il considérait avec plus d’indulgence ses Triomphes. Car le poète réservait à la noble langue latine ses essais humanistes, jusqu’à ses Invectives[1] et ses lettres[2]. Mais au regard de l’histoire littéraire, ses sonnets et canzones ont acquis une noblesse inégalable, qu’il était bien temps d’offrir comme il se doit au lecteur français. Le défi est relevé avec brio par René de Ceccatty qui, plus sage, traduit en décasyllabes ce que l’on n’ose appeler le Chansonnier, tant le terme est connoté. De même Jean-Yves Masson s’empare du décasyllabe pour honorer Les Triomphes, magnifiés par une illustration aussi insolite, pertinente qu’inédite, venue des vitraux de l’Aube, où trône Saint Jean l’évangéliste.
Qu’est-ce que le Canzoniere ? Ce ne fut tout d’abord pas un recueil ; écrivant des pièces éparses pendant une vingtaine d’années, ce ne fut que vers 1353 que Pétrarque (1304-1374) songea réunir ses poèmes. Embrasé en 1327, dans l’église Sainte-Claire d’Avignon, par une passion soudaine et chaste pour une jeune Laure de Noves (qui serait d’ailleurs l’ancêtre du marquis de Sade) il lui restera fidèle, au-delà de la mort de cette dernière, du moins poétiquement, puisque ses aventures lui donnèrent deux enfants. Chanoine il fut pourtant, et bien entendu grand intellectuel humaniste[3].
Laure est l’aura, soit l’inspiration poétique, l’oro, soit l’or, et il lauro, soit le laurier d’Apollon et du poète. L’on se doute qu’une telle polysémie se prête aux jeux de langue et de sens. Si elle est blonde beauté physique, elle est aussi l’allégorie de la retenue, quoique parfois intentionnellement séductrice, et la muse poétique indispensable, sans omettre la beauté spirituelle, quoiqu’elle soit bien plus humaine que la Béatrice de Dante. Trois cent cinquante et un sonnets, une poignée de madrigaux, ballades, chansons et sizains, lui sont exclusivement consacrés, allant de l’amour profane à l’amour sacré, « En liant l’idylle à l’hymne mystique ». Hélas, au sortir du sonnet 263, se clôt le cycle « En vie de Madame Laure », pour basculer ensuite « En mort de Madame Laure », car en 1343 la peste eut raison d’elle. En conséquences les amères lamentations se font plus noires, voire morbides tourments, sans céder aux trop faciles anecdotes de l’autobiographie.
Qui eût pensé que dans la même collection Poésie/Gallimard la précédente traduction du Canzoniere, par Gramont, date de 1842 ? Pire elle était en prose, certes passable, mais bien peu musicale. Il faut cependant mentionner une belle réalisation bilingue, en alexandrins rimés, par Jacques Langlois[4], en 1936, qui ne compte hélas que trois cent dix-huit sonnets, et omet les canzone et sixains ! Aussi était-il nécessaire qu’un tel classique fondateur soit retraduit à sa juste valeur. Même si cette édition n’est pas bilingue, ce qui est toujours dommageable en cas de poésie, la traduction complète du recueil en décasyllabes, plutôt qu’avec l’alexandrin « pompeux, autoritaire » (ce qui est discutable), « dans un vocabulaire et selon une syntaxe généralement modernes », rythmée, colorée, de René de Ceccatty vaut déjà référence. Tout juste pourrait-on en chipotant lui reprocher un rien de sécheresse, par exemple en balayant la périphrase « vago lume » (belle et douce lueur) qui devient banalement « ses yeux ». Certes il faut être un connaisseur de la langue italienne, de surcroît médiévale, mais surtout un poète pour bien traduire, voire en tel cas, qui sait, être amoureux. Nul doute que René de Ceccatty soit amoureux de la langue de Pétrarque. Et s’il a renoncé à la rime, mais pas à sa liberté d’interprète, c’est pour ne pas « distordre le sens », même si la métrique encourt le même risque ; les difficultés étant assez nombreuses à l’occasion du maniérisme de Pétrarque. Parfois, le traducteur semble avoir égalé le maître (et ce n’est pas le moindre des compliments) en ce sonnet synthétique de la pensée de Pétrarque :
« Amour de son trait m’a placé pour cible
Et, neige au soleil, cire près du feu,
Brume au vent, j’ai perdu ma voix, Madame,
Vous appelant, sans qu’il vous importe.
Un coup mortel est parti de vos yeux.
Je n’ai ni temps ni lieux pour l’éviter.
Vous êtes l’origine, et c’est un jeu,
Du soleil, du feu, du vent qui m’attaquent.
Les pesées sont des traits, et le visage
Un soleil, le désir le feu, ces armes
Font qu’Amour me frappe, éblouit, consume.
La musique angélique et les paroles
Ont la douceur dont rien ne me défend,
Un pur esprit qui souffle et me détruit. »
Explicitant sa démarche avec modestie, la généreuse préface de René de Ceccatty compare Pétrarque à Dante, son contemporain, qu’il a également traduit[5] en un diptyque nécessaire. Le Canzoniere est « un monument sentimental et conceptuel d’une grand abstraction lyrique », note-t-il. La forme du sonnet y parait si parfaite, si expressive, passant par sa volta argumentative entre les quatrains et les tercets, et s’achevant sur une chute souvent brillante, qu’elle fit école et séduisit Ronsard, Du Bellay et tant de poètes de la Pléiade, sans compter Shakespeare[6], et jusqu’à Pasolini[7]. Universalité et intimité, amour brûlant et élégiaque, jeux d’oppositions et d’antithèses, tout conspire à la musicalité qui trouva ses échos dans les madrigaux de Monteverdi, dans les pianistiques Années de pèlerinage de Liszt.
« Gai prisonnier », célébrant la beauté de Laure, Pétrarque conserve son humanité : « Je perds mes poils, mon visage se ride », dit le sonnet 195. Plus loin, la belle aux blondes tresses devient « os disjoints de leurs nerfs », quoiqu’elle reste beauté dans l’amour et dans le poème. Sans cesse, un va et vient, un paradoxe animent les vers : « Je crains tant l’assaut de ses beaux yeux où / Demeurent l’Amour et ma mort ».
Photo : T. Guinhut.
Bien moins connus sont Les Triomphes. Dont voici cependant un triomphe de l’édition. Après Dante illustré par Boticelli et Boccace par les peintres de son temps, est complétée chez Diane de Selliers la triade des humanistes qui fondèrent la langue italienne, le Tre corone fiorentine. C’est un volume sous coffret d’une élégance rare : Les Triomphes illustrés par le vitrail de l’Aube au XVI° siècle,
Songe initial de la survenue d’Amour, Les Triomphes est un poème allégorique en six volets, dont seuls les deux derniers sont restés inachevés. L’Amour, passant par les épreuves de la Chasteté et de la Mort, parvient à la Renommée, éphémère devant le Temps que transcende enfin l’Eternité. La somme d’expériences trouve sa perspective spirituelle. Y compris grâce à la forme choisie des tercets, la « terza rima » héritée de Dante, et qui « rend hommage à la Trinité chrétienne », selon l’analyse de Jean-Yves Masson.
Ces Triomphes voient défiler le cortège des hommes illustres (en une allusion à Plutarque) depuis l’Antiquité, car tous sont passés sous les fourches caudines du dieu Amour. Les vainqueurs romains sont remplacés par des vaincus. Mais à chaque nouveau cortège allégorique, le précédent est lui aussi vaincu, comme Laure cuirassée en Chasteté, à son tour bafouée par la Mort (ce qui est une allusion au Canzoniere). La trame narrative n’est pas sans dimension morale, car seule vaut la vie éternelle de l’âme. De la Provence à l’île de Cythère, de Naples à Rome, là où triomphe Laure (et où Pétrarque fut couronné des lauriers du poète), le périple prend ensuite une dimension plus largement cosmique. Si l’énumération de personnages illustres de l’Histoire et de la mythologie peut paraître fastidieuse, quoique la perspective humaniste y soit probante, et surtout si l’on pense à la rapprocher de tous ceux que Dante rencontre en l’Enfer de sa Divine comédie, la présence de Laure, l’évocation de sa mort rendent le poème plus palpitant, plus émouvant, sans compter que les tableaux oniriques y sont impressionnants.
Francesco Petrarca, Antonio Zatta, Venezia, 1784.
Photo : T. Guinhut.
Les vers alternent la puissance de l’évocation avec le charme de l’émotion : « de ses beautés je composais ma mort », confie le poète à la vue de Laure. Le voici dans « le cloître d’amour », confiant également son art poétique : « depuis ce jour je couvre de pensées, / d’encre et de larmes des pages sans nombre, / et j’en noircis autant que je déchire ». Ou encore : « Pour cette mer, mon style est un ruisseau ». Alors, en ce premier Triomphe, défilent les poètes soumis au dieu… Hélas la Chasteté couvre « soudain son beau visage / d’un vertueux bouclier de bravoure » et piétine, sur le vitrail, Amour. Vient ensuite le memento mori, quand « de tous côtés les champs de morts s’emplirent », et quand « sur ses beaux traits la Mort paraissait belle » ; alors que le vitrail exhibe les squelettes des Parques. Et plus que les guerriers, les rois et les reines, la Renommée se plait à choyer les philosophes, Platon et Aristote, les poètes, Homère et Virgile, Pline et Plotin ; son justaucorps vitré se voit truffé d’yeux et de langues. Tout est repris par le Temps avide : « enfant à l’aube – et ce soir, un vieillard ! » Heureusement, l’Eternité console, « où vrais et faux mérites deviendront / plus transparents qu’une œuvre arachnéenne ».
Outre bien des traductions en prose, Fernand Brisset avait en 1903 traduit Les Triomphes en alexandrins, mais il s’agissait plus d’une réécriture francisée que d’une réelle recréation. Jean-Yves Masson, comme René de Ceccatty, choisit de transposer l’hendécasyllabe italien en décasyllabes non rimés[8]. Car pour lui, la contrainte de la rime tient de « l’acrobatie » (alors qu’elle peut-être occasion de virtuose création) ; or il lui préfère la « pulsation » du rythme, ce qui n’est pas sans pertinence si les images savent y fleurir également dans la langue d’accueil, comme c’est le cas ici. De plus, à « l’ampleur et la solennité » de l’alexandrin, le scrupuleux traducteur préfère le décasyllabe qui selon lui retrouve « la rapidité nerveuse de l’hendécasyllabe ». Ce qui peut paraître discutable, à condition de ne pas enfermer son alexandrin dans le balancement formel des deux hémistiches. Il faut admettre que Jean-Yves Masson sait animer le récit avec élégance et vivacité, non sans une communicative ferveur.
Notre édition d’élection est évidemment bilingue, en une mise en page d’une réelle clarté, jamais cependant écrasée par l’illustration somptueuse. Le généreux et précis appareil critique est évidemment à l’avenant, tant sur le poème que sur le vitrail, commenté avec une rare pertinence.
Le Triomphe de l'Amour,
Saint-Pierre-ès-Liens, Ervy-le-Chatel, Aube.
« Ut pictura poesis », chantait Horace[9]. Or le miroir idéal du poème est dans ce vitrail méconnu, haut de 5,20 m, d’une modeste église, Saint-Pierre-ès-Liens, d’Ervy-le-Chatel, dans l’Aube, où flamboient six allégories de l’Amour, de la Chasteté, de la Mort, de la Renommée, du Temps et enfin de l’Eternité, ce depuis l’an 1502. Il s’agit d’une donation de Jehanne Leclerc, en hommage à son époux décédé, qui est une mise en scène des vers de l’humaniste italien. Personnages en prières, attributs symboliques, Vierge à l’enfant couronnée de soleil, phylactères, flutiste et miroir, anges musiciens, paire de lunettes sur les yeux d’un lecteur concentré, armures dorées, tout concourt au ravissement du regard, à une lecture initiatique, de bas en haut, comme une marelle sublime. Le plus étonnant et insolite, au regard de l’iconographie chrétienne, est la représentation du païen dieu Amour, entouré de chaines, bandant son arc et ses flèche, ailé de rouge, rose et demi-nu alors que ses yeux sont bandés de fleurs, « jeune enfant cruel », dit le poète.
Jamais l’on ne pourra contempler d’aussi près de telles beautés, enchâssées entre les plombs du vitrail : grâce à une luminosité photographique exceptionnelle, rouge-rubis, grisaille et jaune d’argent révèlent tant la splendeur et la tendresse des figures que le cabinet de curiosités des détails. Par exemple ces ruches, ces fruits et ces larmes, parfois venus de vitraux voisins du même département de l’Aube et de Troyes en particulier, qui fut à cet égard un carrefour culturel. Pensons également que ce fabuleux travail d’édition n’a pas peu contribué à une campagne de restauration, pour rendre aux vitraux leur intégrité, leur opalescence, leur illumination, même s’il reste un indispensable travail pour lutter encore contre le triomphe du Temps.
Ce livre, à tous égards exceptionnel, est une double révélation, dont les accords parfaits sont chantants de couleurs et de langue : un recueil poétique jaillit de l’art de la traduction, alors qu’il semblait poussiéreux, et un chef d’œuvre Renaissance l’éclabousse de lumières inouïes.
Un volume de poche associé à un écrin de luxe ! Tous deux cependant peuvent paraphraser les derniers vers des Triomphes : « Heureux le marbre où sa face est enclose », qu’il s’agisse de celle de Laure et de Pétrarque, ou encore, des traducteurs, photographe et éditrice qui ont présidé à la beauté langagière et plastique qui nous fonde et nous importe. Ils ont su réveiller la trilogie d’un monde enfoui, le révéler à la lumière soudain neuve de la beauté des vers, de la pensée humaniste et de l’art des vitriers de la Renaissance…
L’ardeur du désir et a fortiori l’orgasme ne sont pas les moments les plus propices pour philosopher. Pas même peut-être son après. Ne dit-on pas « post coïtum animale triste[1] » ? Il est vrai que l’adage parfois attribué à Galien de Pergame (un Grec du II° siècle), à moins qu’il vienne d’Aristote et de De la génération des animaux, est suivi par « praeter gallum mulieremque » (à l’exception du coq et de la femme). Il faut donc une femme-philosophe en la matière, ce qui est le cas de Sylvie Steinberg, dirigeant Une Histoire des sexualités, certes uniquement occidentale, voire souvent française. L’on se doute que cela ne nous empêchera pas le moins du monde de lire Michel Foucault et ses posthumes Aveux de la chair pour partir à la recherche de la généalogie, des démons, des pouvoirs et des libertés de cette luxure, qui est devenue sexualité.
De l’Antiquité à notre XXI° siècle à peine entamé, cette Histoire des sexualités à cinq mains prétend retracer les évolutions des normes et des mentalités, non sans y apporter une inflexion venue des études féministes et de genre, bienvenues espérons-le. Il est évident que depuis le dieu Eros des Grecs, notre temps a bouleversé nos comportements et nos représentations. La dissociation mentale et technique de la sexualité et de la procréation, les revendications et les jalons du féminisme[2], ses lectures féminisées de la sexualité, la prise en considération des « minorités » sexuelles », voilà qui sépare cette histoire en un avant et un après…
Déjà le XIX° siècle avait été celui de l’expansion de la médecine et de l’invention de la psychanalyse, or il s’était achevé selon Michel Foucault dans les années cinquante. Aussi, bien au-delà de la révision et du recyclage de la pensée antique dans la sexualité médiévale et chrétienne, il faut considérer un bouleversement contemporain, rare au regard de l’Histoire, qui doit de plus s’interroger sur la validité des sources essentiellement masculines, sans oublier le concept de violences sexuelles, qui court de l’esclavage à la répression des pratiques insolites au regard de la majorité, signant les processus d’exacerbation du pouvoir, au cœur même du politique, entre oppression et liberté. C’est en ces termes que Sylvie Steinberg engage le volume collectif qu’elle dirige.
Attention donc à ne pas catégoriser de manière anachronique les sexualités anciennes, précaution à laquelle prétend prendre garde Sandra Boehringer, sur le seuil de l’Antiquité. Cependant trop de précautions de méthodes, trop d’allusions obligées, pour paraître branché, à des icônes comme Simone de Beauvoir, aux théories du genre, alourdissent d’abord le propos, ce qui n’est guère le cas de ses corédacteurs suivants.
Paulo-Gabriele Antoine : Theologia moralis universa, Venitiis, 1754.
Photo : T. Guinhut.
Soyons plus clairs, il s’agit de lire la sexualité antique sous l’angle de la condition féminine, des « violences sexuelles », propos assumés et justifiés, pour une lecture discutable et moralisatrice, qui confronte les mœurs athéniennes à nos lois contemporaines sur le viol. Il n’en reste pas moins que l’on ne se reconnaissait pas dans une identité sexuelle à Rome ou Athènes. L’acte sexuel « était mis en lien avec la personne, avec son statut, et selon des critères sociaux », surtout libre et non-libre. Le couple hétérosexuel n’était pas aussi valorisé qu’un érotisme actif dans les champs politique et de l’éducation, plus précisément entre un citoyen et un adolescent.
Au lieu de sexualité, les Grecs parlent d’éros, cette force qui nous entraîne. Ici les premiers exemples sont féminins, on dirait aujourd’hui, homosexuels, ou queer[3], avec Sappho et Alcman, un poète lyrique du VII° siècle avant notre ère, qui faisait chanter par un chœur de jeunes filles : « Je suis rompue de désir » en invoquant la belle Astuméloisa. Il est fort louable d’attirer l’attention sur de tels phénomènes « transgenres » passablement occultés (sauf par un Pierre Louÿs), à condition que la subjectivité de l’autrice n’en soit pas la seule cause. Le lien conjugal, quant à lui, est philia et non eros, utile au patrimoine et à la procréation. Et l’adultère, s’il est interdit pour les épouses, est permis pour l’époux avec des prostituées et des esclaves, alors que la notion de consentement n’existe pas pour ces derniers : « c’était l’asservissement et non la prostitution qui faisait de la personne une victime ». L’homosexualité était courante, surtout entre les hommes et dans le cadre de l’initiation d’un jeune éphèbe, mais cela n’était en rien une identité sexuelle. Pas d’homophobie donc, mais une condamnation morale pour qui se ruinait en prestations sexuelles ou se laissait dominer.
Mais à Rome, où « le sexe tarifé était une industrie florissante », survient l’interdit concernant « la relation sexuelle entre un homme et un jeune citoyen », ce qui ne concerne pas les autres, comme Cicéron et son secrétaire Iron. Là où l’amour-passion est moqué, où la chasteté n’a rien d’admirable, l’on se définit par son statut social et non par son sexe, par la pudicitia contre le stuprum. Car moralement condamnés sont les dépenses excessives et l’oubli des devoirs du citoyen, mais aussi la passivité du fellateur. Peu à peu, sous l’influence du stoïcisme, et d’un idéal de tempérance, l’amour entre époux est valorisé. Auguste promulgue une loi contre l’adultère, qui laisse cependant toute licence à l’époux. Les concepts d’inégalité sexuelle et de consentement tels que nous les entendons aujourd’hui n’ont guère de validité dans la société romaine.
Il peut paraître curieux qu’aussi bien Sandra Boehringer, dans Une Histoire des sexualités, que Michel Foucault, malgré leurs documentations impressionnantes, ne fassent pas allusion à un ouvrage fondamental à peine oublié : le Manuel d’érotologie classique de Friedrich-Karl Forberg[4], qui compile intelligemment des extraits des auteurs de l’Antiquité en fonction des pratiques et des mœurs sexuelles. Ce sont des chapitres consacrés à la « futution » (ou coït), la « pédication » (ou sodomie), l’irrumation » (ou fellation), la « masturbation », aux « tribades » (ou lesbiennes), jusqu’au « coït avec les bêtes » ! L’anthologie est délicieusement érudite, truffée de centaines de citations, d’Aristophane à Martial, d’Ovide à Ausone…
La notion de péché intervient avec le christianisme, donc dès avant l’ère médiévale, car à la suite de la Bible, « le seul acte sexuel licite est celui qui se réalise à des fins procréatrices ». Didier Lett s’intéresse plus précisément à la période qui va du XII° au XV° siècle, lorsqu’est « contre-nature » et « fornication » tout ce qui n’est pas honoré par le sacrement du mariage, et a fortiori autant la masturbation, la fellation que la sodomie. Si l’on écoute l’Eglise, plaisir est jouissance sont condamnables et la luxure conduit droit en enfer. Y compris s’il l’on est trop ardent avec sa propre femme, comme le profère Saint Jérôme[5] : « Rien n’est plus infâme que d’aimer une épouse comme une maîtresse ». Quoique certains commentateurs encouragent le plaisir au service de la procréation, comme Constantin l’Africain qui écrivit au XI° siècle un De Coitu. C’est de cette époque que vient le nom de la seule position acceptable, celle du « missionnaire ».
Cependant le pouvoir de l’Eglise n’allait pas jusqu’au fond de toutes les consciences et de tous les lits, ce dont témoigne la liberté de la littérature volontiers paillarde du temps[6]. L’on se doute doute que les couples, mariés ou non, n’observaient pas à cet égard le calendrier chrétien, avare d’occasions de batifoler sous la couette. Et l’on sait que les méthodes préservatives, souvent à base d’herbes et peu efficaces, que les avortements, quoique sévèrement jugés, restent monnaies courantes. Lorsqu’apparait le concept d’adultère masculin, une « certaine égalité pénale » se fait jour, le viol lui-même pouvant être vigoureusement puni. Quant au concubinage, il affecte les laïcs, mais aussi une bonne partie des clercs. Alors que la prostitution est plus tolérée, l’époque médiévale est celle de « la naissance de la sodomie », qui n’est pas encore celle de l’homosexualité. La peine peut aller jusqu’à l’excommunication. À Venise et Florence, le « vice sodomite » est cruellement châtié ; jusqu’à la castration pour l’Espagne. Quant aux relations lesbiennes, elles sont plus discrètes et moins sévèrement punies, malgré quelques peines de morts appliquées.
De la Renaissance aux Lumières, la sexualité change-t-elle entre Réforme, progression de la médecine et valorisation du libertinage ? C’est ce qu’examine Sylvie Steinberg. Chez les Protestants, le contrôle intime des mœurs s’accentue, entraînant par contrecoup le contrôle des prêtres au travers des séminaires, sans qu’il soit sûr que la sexualité se restreigne… Mais au XVI° siècle, deux anatomistes, Colombo et Fallope, découvrent le clitoris, du moins lui rendent sa singularité féminine et non pénienne. Par ailleurs un procès pour impuissance de l’époux peut conduire un tribunal médical et ecclésiastique à observer une relation sexuelle en guise de preuve ! Reste que les naissances illégitimes diminuent et que la surveillance sexuelle est de plus en plus intériorisée, quoique dans les campagnes l’on observe avec relâchement les rescriptions religieuses. Au cours du XVIII° la fécondité baisse notablement : contraception (éponges et préservatifs), sexualité sans coït ou abstinence ? Des livres étonnants paraissent, sous la plume de médecins, La Nymphomanie ou Traité de la fureur utérine en 1771 et la persistance de la « hantise de l’onanisme », sous les doigts disciplinés d’un certain Tissot qui publie en 1764 son Essai sur les maladies produites par la masturbation !
De Bienville : La Nymphomanie ou traité de la fureur utérine, Londres, 1789 ;
Tissot : Essai sur les maladies produites par la masturbation, 1764.
Photo : T. Guinhut.
Cependant, les romans libertins et pornographiques bourgeonnent au siècle des Lumières, vigoureusement anticléricaux, sans compter le Marquis de Sade, puis contribuent à la critique de l’aristocratie dépravée, jusqu’à la reine Marie-Antoinette prétendument corrompue. Mais à l’autre extrémité du spectre, le préromantisme idéalisateur valorise le choix amoureux et un fidèle mariage. Ce qui n’empêche pas le siècle de cumuler prostitutions et viols de toutes sortes, de devenir « de plus en plus phallocentrique », « de plus en plus soumis à la norme de l’hétérosexualité », si l’on en croit Sylvie Steinberg et l’historien Randolph Trumbach. Néanmoins il devient celui des « prémisses de l’émancipation sexuelle », avec l’éphémère droit au divorce en 1793, puis grâce la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne par Olympe de Gouges, hélas guillotinée par la Révolution…
Le XIX° quant à lui n’est-il que le siècle de « la bourgeoisie frigide victorienne » ? Il est aussi, selon Michel Foucault, dans La Volonté de savoir, celui de la montée du « biopouvoir médical », ne serait-ce qu’avec l’apparition du mot « sexualité » sous la plume de Julien Joseph Virey en 1800. Si l’homme doit faire son initiation, y compris en affrontant la syphilis et le « péril vénérien », la femme reste « sensitive et vulnérable », soumise et maternelle. En fait son éducation érotique est voisine du néant, alors qu’elle ne découvre que la « brutalité sexuelle » lors de sa nuit de noces ; quoique les paysannes soient un peu plus délurées. En dépit des préceptes religieux et médicaux, voire étatiques qui condamnent la masturbation (solitaire ou mutuelle) et les moyens contraceptifs, au motif qu’ils détourneraient de la procréation et donc du peuplement, les pratiques évoluent souterrainement. Cependant prostitution, homosexualité et pornographie sont réprimés sans relâche. Le tableau, dressé avec vigueur par Gabrielle Houbre, fait frémir.
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Bien heureusement, la « révolution sexuelle » irrigue le XX° siècle, en particulier à partir de 1968. Peinte par Christine Bard, elle valorise la jouissance et la séduction, le mariage d’amour, le recul des tabous, la tolérance envers l’amour libre et l’adultère, alors que l’inceste et le viol deviennent intolérables… Même si l’auteure insiste un peu lourdement sur la collusion du marxisme avec cette libération, certes revendiquée par de nombreux auteurs et militants issus d’un tel courant, malgré le « conservatisme en matière de mœurs » de la gauche, alors qu’il ne serait pas indécent d’introduire le concept de libéralisme, elle dresse un tableau roboratif. De Wilhelm Reich à Simone de Beauvoir, en passant par Herbert Marcuse, les intellectuels bousculent les tyrannies de la répression sexuelle. Mais l’on oublie ici combien le capitalisme contribue à cette révolution, grâce à la démocratisation de la mode, des instruments ménagers, de la presse et des livres, y compris pornographiques, sans oublier la pilule contraceptive. La pensée féministe n’est pas en reste, rompant avec le phallocratisme. Bientôt, venu des Etats-Unis et de l’essayiste Robert Stoller, le concept de genre bouscule les mentalités. Si « la sexualité est une construction sociale » (et notre précédente lecture l’a suffisamment montré), si le genre n’est pas le sexe, ce qui est avéré pour les homosexuels, bisexuels et a fortiori hermaphrodites[7], n’allons pas jusqu’à délirer en prônant l’idée selon laquelle les sexes n’existent pas.
La recherche bouillonne : women’s studies et queer studies, mais aussi porn studies, venues des Etats-Unis, font florès pour offrir de nouvelles légitimités. L’Historien ne s’intéresse plus seulement aux femmes, mais au viol, au coup de foudre[8] ; le sociologue imagine un Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes[9]… Outre ces incontournables démarches, le Rapport Kinsey sur les comportements sexuels, paru en 1948 aux Etats-Unis, ensuite celui de Hite en 1976, l’institution du divorce par consentement mutuel, la libéralisation d’une efficace contraception puis de l’avortement, et enfin le sida, dans les années quatre-vingts, auquel succomba Michel Foucault, sont des jalons qui ont révolutionné les pratiques et les mentalités. Sexologie, sex symbol et sextoy, mais aussi homophobie et gay, trans, voire intersexe, asexuel et pansexualité, deviennent des mots courants au service de la liberté des corps, même si ces derniers sont encore empêtrés de normes sociales, quoique celle de la virginité ne soit plus guère d’actualité, même si s’élèvent des critiques arguant d’une « ruse de la domination masculine » qui permet de jouir des disponibilités féminines. L’on « balance le porc[10] » du harcèlement sexuel et l’on découvre également le néologisme « pédocriminalité », peut-être aussi maladroit que « pédophilie », alors qu'il faudrait parler de « pédérastie »…
Cette révolution politique et anthropologique étant une affaire française et occidentale, l’on devine qu’elle reste fragile, y compris lorsque des féministes radicales comme Robin Morgan plaident que « tout rapport sexuel impliquant une pénétration vaginale avec un homme est par essence un viol », préparant un nouveau puritanisme ; d’autant qu’elle est fort menacée par le sud, en particulier par les pays arabes et l’Islam…
Au sortir de cette belle Histoires des sexualités, une fois de plus se vérifie l’adage : toute Histoire est faite avec les fondamentaux, les tendances, les préjugés et les avancées de son temps. La sexualité est cependant bien devenue un domaine noble de l’Histoire, et la reconnaissance de la féminité, des violences sexuelles, des homosexualités, du genre parfois distinct du sexe, peut être un humanisme. En ce sens, s’appuyant sur des sources variées, historiques et littéraires, de Catulle à Ovide, de Boccace à Dante, des archives judiciaires, la littérature médicale, religieuse et militante, des témoignages, y compris des papyrus antiques récemment retrouvés, l’investigation est aussi probante qu’enrichissante : prodigieusement documenté, l’ouvrage est une mine de connaissance, un panorama impressionnant des pratiques et des mentalités. Entre cent autres exemples, l’on appréciera l’étude des « représentations artistiques aux frontières des interdits », qui usent souvent de l’artifice mythologique. Sans compter que les détails sont parfois croustillants, voire édifiants, comme lorsque l’adultère de Victor Hugo conduisit sa partenaire seule en prison, ou comme lorsqu’au détour du Tableau de l’amour conjugal de 1686, il apparait que la position dominante pour la femme est non seulement contraire à la « naturelle domination masculine », mais peut engendrer des enfants boiteux et stupides !
Bien avant Une Histoire des sexualités, c’était à partir de 1976 l’Histoire de la sexualité de Michel Foucault[11], écrite jusqu’à la veille de sa mort en 1984. Nuance d’importance. L’on se doute que l’auteur des Mots et les choses n’affectait pas ainsi une position d’autorité absolue. Il faut cependant admettre que ce qui est aujourd’hui un quatuor d’essais sur les mœurs, depuis l’Antiquité et jusqu’au premier Moyen-âge, laisse le lecteur rêveur : si le sida avait prêté longue vie à l’auteur, jusqu’où n’aurait-il pas été, jusqu’à notre contemporain, érigeant une somme plus solide que la tour de Babel, inventoriant les discours qui ont réglé, inventé et orienté la sexualité de toute l’humanité…
Ne boudons pas notre plaisir, malgré une légère frustration : quel dommage que ce quatrième volume, posthume (quoique l’auteur prétendait : « Pas de publication posthume »), n’ait pu rejoindre ses congénères dans le coffret de la Pléiade, faute d’une trop tardive volonté de faire savoir de la part des ayant-droits, car nous voici avec un volume orphelin, si à l’occasion nous nous sommes séparés de ses trois prédécesseurs.
Quand La Volonté de savoir était un vaste prologue méthodologique, intégrant le couple discours et répression à l’usage de « nous autres, victoriens », dépassant le concept de pouvoir par celui de biopouvoir, le second volume, L’Usage des plaisirs est celui des anciens Grecs du IV° siècle, dont les catégories, le « rapport aux corps, à l’épouse, aux garçons et à la vérité[12] », les interdits n’ont pas grand-chose à voir avec ceux du Christianisme. Le Souci de soi prolonge cette enquête historique chez les Romains en interrogeant Galien, Artémidore et le Pseudo Lucien : comment les exigences de la nature et de la Cité permettent-elles de se soucier de son corps autant que de l’éducation de son esprit ?
Comblant judicieusement un vide entre l’Antiquité et le Moyen-Âge étudié dans la précédente Histoire des sexualités, l’ouvrage de Michel Foucault en est en quelque sorte le chaînon manquant. Ces Aveux de la chair sont assurément des discours, étudiés en tant que tels, dans le cadre de « la gouvernementalité pastorale », et en effet la répression n’est jamais loin de l’obéissance et de la pénitence. Ils bâtissent les fondations du Christianisme et de sa règle sexuelle aux travers des plus grands Pères de l’Eglise. Clément d’Alexandrie, Cyprien, Ambroise, Jean Chrysostome, Cassien, et, richissimes cerises sur le gâteau, Augustin et Tertullien, Pères de l’Eglise des II° au V° siècles, sont au centre de cette philologie de la confession et de la pénitence, de la rhétorique et de la morale. La quête de la vérité, car au travers du confesseur Dieu sonde les reins et les cœurs, irrigue le cheminement du Chrétien. Il s’agit d’orienter son âme au travers des voies de la virginité et de la chasteté, de la concupiscence et du devoir conjugal, entre célibat des clercs et mariage des laïcs : selon Saint Ambroise, « la virginité est pour quelques-uns et le mariage pour tous ». Il est nécessaire de purifier le désir, d’éloigner, d’exorciser le démon de la luxure, rejeté en enfer, pour gagner le paradis de la procréation qui augmente les fidèles du Christ et celui de l’esprit angélique abondé par la chasteté. Ainsi l’essayiste montre comment la formation de l’expérience christique, depuis le baptême jusqu’à cet examen de soi qui est « l’art des arts », passe par deux chemins du corps et de l’âme : « Être vierge », « Être marié ». Car il s’agit de pratiquer l’abstinence anachorétique ou la continence conjugale, de penser « la disqualification du plaisir » pour s’affranchir du mal », en particulier de ce mal qui est la concupiscence, le péché capital de luxure. Ainsi va la « libidinisation du sexe », qui est à la fois une morale et une médecine : « Ce que produit la volupté, n’est-ce pas trop souvent la ruine de la santé ? », écrit Saint Augustin dans La Cité de Dieu. Or la lecture des Pères de l’Eglise ne se limite pas à la condamnation des aiguillons de la chair et des emportements de l’orgasme qui volent à l’humanité la maîtrise de soi, mais elle engage une éthique intellectuelle bien comprise par notre philosophe : « la chasteté comme maîtrise des passions charnelles au sens strict est indispensable à la science spirituelle ».
Il semblerait qu’il n’y ait guère de continuité à cet égard entre l’Antiquité et le Christianisme ; pourtant l’examen de conscience stoïcien, qui est une « discipline de soi », est à la source de cette rencontre qu’est la confession, au pied du directeur de conscience, reflet de l’omniscience divine. Cette continuité permit de faire accepter par Rome le Christianisme. Il y avait « l’usage des plaisirs » et leur gestion raisonnée, il y eu cependant une herméneutique du désir, « de se manifester en vérité ». Au point que soient liés « le sexe, la vérité et le droit » dans une ère où s’invente « une forme de la subjectivité », un dire des « mystères du cœur ». Ne peut-on pas déduire que de ce travail d’introspection découlera l’individualisme moderne ?
Au-delà de la patiente richesse de l’érudition de Michel Foucault, l’on retrouve ici, même si l’on ignore dans quelle mesure il eût peaufiné ce texte d’ailleurs inachevé, l’élégance de son écriture, la capacité à déplier les règles et les motivations d’une époque de la sexualité humaine, celle du christianisme primitif, sans le vouer aux gémonies, et dont on peut encore mesurer aujourd’hui parmi nos mœurs et nos mentalité la trace, même si, au sortir de cette généalogie de la sexualité, elle s’efface, « comme à la limite de la mer un visage de sable », pour reprendre la célèbre dernière phrase des Mots et les choses.
Dionis : Cours d'opérations de chirurgie, Laurent d'Houry, 1724, p 237.
Photo : T. Guinhut.
L’on sait que Michel Foucault faisait de ses cours un banc d’essai pour ses livres. Les volumes en paraissent peu à peu : le dernier en date étant La Sexualité, avec des cours venus des universités de Clermont-Ferrand en 1964 et Vincennes en 1969. Cette « formation culturelle » se découvre au moyen d’une « archéologie » de la sexualité, au travers du concept du tragique face au droit et à la mort. Une trilogie thématique irrigue le volume, entre masturbation, hystérie et homosexualité. Mieux, au-delà de la question du droit des femmes et du mariage au cours de l’Histoire, se dresse un savoir biologique qui, au cours du XIX° siècle, peut accéder au statut d’utopie, de Sade à Histoire d’O, en passant par Le Nouveau monde amoureux de Charles Fourier, prémisses de cinquième et sixième volumes futurs jamais rédigés. Sexualité naturelle et révolution sexuelle y sont opposées. Cependant l’idée, déjà bien datée, voire désuète, selon laquelle la psychanalyse puisse être « la clé de toutes les sciences humaines » laisse le lecteur pantois.
Si la liberté est un pouvoir, les pouvoirs ont toujours tenté, et tentent toujours, d’ordonnancer et de réprimer la et surtout les sexualités. Entre gynécologie, pilule contraceptive et avortement, la science et le droit issus des Lumières se sont alliés pour libérer les individus et au premier chef les femmes des contraintes cruelles de la nature, des clans, des gouvernements, des églises et des mosquées. Au-delà des oripeaux et des carcans religieux, des assignations identitaires, y compris hétérosexuelles, gays, transgenres, asexuelles, ou tout ce que l’on voudra imaginer, il est à espérer que l’on puisse devenir enfin, au-delà du « régime victorien[13] », dénoncé en 1976 par Michel Foucault et aujourd’hui dépassé, « le sujet moral de [sa] conduite sexuelle[14] ». Souhaitons également que par-delà tous ces pouvoirs aliénants, que la liberté ne se contente pas et ne se cadenasse pas dans et par la sexualité. N’y-a-t-il pas d’autres dimensions au sein de l’être humain, ne seraient-ce que celles de l’art…
Les résonances musicales, picturales et littéraires
d’Haruki Murakami :
Le Meurtre du Commandeur,
Kafka sur le rivage.
Haruki Murakami Le Meurtre du Commandeur,
traduit du japonais par Hélène Morita, Belfond,
Livre 1, 456 p, 23,90 €, Livre 2, 480 p, 23,90 €.
Haruki Murakami : Kafka sur le rivage,
traduit par Corine Atlan, 10/18, 640 p, 12 €.
Qui sait si un autre monde s’ouvre près de nous, lorsque résonne la mystérieuse clochette à manche de bois d’un vieux sanctuaire nocturne et pierreux. De même, parmi les anfractuosités du moi, repose un autre monde auquel un rien, mais surtout une œuvre d’art, permettront d’accéder. C’est tout l’art d’Haruki Murakami que d’associer un confort de lecture particulièrement aisé avec les mystères et les béances de la personnalité, jusqu’aux ténèbres du fantastique. Un brin kafkaïen (n’a-t-il pas écrit Kafka sur le rivage ?), il ne néglige ni les nouvelles, comme L’Etrange bibliothèque, ni les vastes massifs romanesques, comme la trilogie de 1Q84. Le dernier opus, en deux volets, du romancier japonais emprunte cette fois son titre, non plus à Orwell, mais à Mozart : Le Meurtre du Commandeur. Œuvres dans lesquelles les résonances musicales s’associent aux résonances picturales et littéraires pour former un art poétique.
Faussement simple, Haruki Murakami est un conteur dont la langue (et il en est probablement de même en japonais, ce pourquoi il faut remercier la traductrice Hélène Morita) coule avec une aisance remarquable. Elle prend son lecteur dans ses bras souples pour l’emporter dans le confortable fauteuil de la fiction, au point que l’on regretterait d’achever finalement cette lecture. Cependant cette simplicité recèle des interrogations infinies : « Dans vos toiles, il y a un je ne sais quoi qui stimule l’âme du spectateur d’une manière inhabituelle. À première vue, on se dit, oui, bon, ce sont des portraits ordinaires, conventionnels, mais si on les examine bien, on découvre qu’il y a quelque chose dedans ». C’est ainsi que Menshiki, amateur bientôt devenu client, commente les productions apparemment conventionnelles du jeune portraitiste.
Une telle citation pourrait s’inscrire au fronton de l’art d’Haruki Murakami. Art d’autant plus perspicace et universel qu’il s’intéresse à celui de la peinture. En effet, le personnage principal, narrateur et modeste héros, des deux « Livres » du Meurtre du Commandeur est un peintre. Et, comme si ce n’était pas assez, il habite quelques temps dans la demeure abandonnée par un vieux peintre grandement renommé qui maintenant est « dans un état mental qui ne lui permettait pas de faire la différence entre un opéra et une poêle à frire ».
Autre art donc, celui de l’opéra, puisque la discothèque du vieux Tomohiko Amada regorge d’interprétations remarquables, puisque le « Commandeur » est celui du Don Giovanni de Mozart. Ce sont des « correspondances » au sens baudelairien, d’autant plus qu’un tableau, celé dans le grenier du vieux peintre déchu, et habité par un hibou, attire l’attention du narrateur : « Le Meurtre du Commandeur ». Quoique peint dans le style profondément japonais du « nihonga », il représente la scène initiale de l’opus mozartien. On ne s’étonnera pas que la maison sur la montagne où s’installe le narrateur après son divorce soit l’occasion d’écoutes inspirantes. Ni que notre auteur ait publié ses entretiens avec un chef d’orchestre, Seiji Ozawa[1].
Lui qui est devenu un portraitiste professionnel recherché, bien qu’il ne lui semble pas travailler en artiste, parviendra-t-il, en faisant le portrait de Menshiki à « capter ce qui constituait le cœur de ce qu’il était » ? Car l’homme à la chevelure « étonnamment blanche », dont le nom s’écrit comme dans « Epargné par les couleurs », et qui habite opportunément une maison blanche sur la montagne d’en face, ne laissera peut-être pas découvrir son « secret enfermé dans une petite boite fermée à clé, elle-même profondément enterrée ». De même un vieux sanctuaire pierreux dégage « une atmosphère lourde de sens caché », alors que la nuit résonne de sa mystérieuse clochette.
Toute la difficulté du romancier est d’attirer le lecteur vers les secrets cachés et promis sans trop les déflorer. Aussi différents objets, différentes révélations, sont-ils comme les pierres d’une marelle, les balises d’un jeu de piste et d’une randonnée dans une contrée inexplorée : le hibou du grenier, le tableau caché et déballé, la clochette esseulée au fond de l’excavation, bientôt également musicale dans la nuit de l’atelier, qui est peut-être celle d’un bonze enterré vivant, momifié, et devenu « Bouddha à même le corps », ou d’une âme invisible.
Le peintre, d’abord en panne d’inspiration, et son voisin de la montagne d’en face sont deux solitaires, décalés de la société, artiste et amateur d’art, l’un nanti de quelque amante occasionnelle, l’autre fort riche, en son élégante maison immaculée et dont les cheveux blancs luxuriants seront le motif central de son portrait. L’un a perdu sa jeune sœur, l’autre n’a jamais été le père de sa fille… Ainsi la sorte de relation d’amitié, peut-être intéressée, qui s’installe peu à peu entre le peintre et son modèle permet peu à peu la confession de Menshiki, confiant sa probable paternité émue d’une fille de treize ans, dont il observe la maison avec de puissantes jumelles, et dont le narrateur va devoir également peindre le portrait.
Ne révélons pas toutes les chausse-trappes, n’ouvrons pas toutes les boites à mystère de ce roman et laissons le lecteur en craindre et savourer les contenus. Peut-être saura-t-il ainsi qui est ce « Commandeur », venu de l’Histoire de l’Autriche, qui est l’homme « au long visage », quels sont les chemins secrets de la fillette, comment la clochette sera un élément déclencheur, puis salvateur…
N’en doutons pas. À l’instar de Menshiki devant la lettre posthume de son amante, le lecteur se doit d’être armé d’attention et de perspicacité : « à la manière d’un linguiste étudiant une langue antique que plus personne ne parle, il avait exploré les différentes possibilités cachées dans ces lignes ».
À l’exploration psychologique, répond l’interrogation fantastique, là où s’ouvre « un léger décalage dans la jointure des mondes ». Certes, les explications rationnelles restent possibles, par exemple un courant d’air qui animerait la clochette sous les roches du sanctuaire, des hallucinations auditives et visuelles, des rêves intenses, comme lorsque le petit Commandeur est sorti de son tableau pour parler à notre peintre. Du moins en-a-t-il l’apparence, car il est plus exactement une « Idée ».
Cependant le fantastique monte par paliers. Les apparitions fantomatiques sont d’abord soumises au doute du narrateur, qu’il s’agisse du « Commandeur », dont l’apparence est empruntée par la momie philosophe venue du puits sous le sanctuaire (qui devient un tableau), ou du vieux peintre Tomohiko Amada, dont la vieillesse desséchée mais attentive réinvestit un instant son atelier. Elles deviennent de plus en plus prégnantes, jusqu’à l’apogée souterraine du roman !
Même si ce n’est qu’à l’occasion d’un rêve érotique, voire de paternités incertaines, prenons-y garde : « De multiples couches de réalité avaient fondu et s’étaient mélangées dans mon cerveau avant de se transformer en un fatras boueux. À l’image du chaos primitif du monde »...
On l’a deviné, le mystère ne va pas sans suspense. De surcroît lorsque la petite Marié manque son cours de dessin, disparait de manière inquiétante ; ce qui permet au roman de se voir frôler le récit policier. Reste qu’il faudra en passer par le meurtre de « l’Idée » du Commandeur, là où gît peut-être « la racine du mal », et brutalement interroger l’observateur au « long visage » qui n’est « qu’une métaphore ». Or mener son enquête parmi le souterrain « chemin des métaphores » et « entre le rien et l’être » risque de ne pas être de tout repos, là où aucune police ne peut être d’aucun secours : seule l’imbrication des pièces de l’irrationnel puzzle nous rendra Marié…
Aussi faut-il se demander quelle fonction remplit l’épisode démesurément fantastique de l’onirique descente souterraine de notre jeune peintre. Catabase orphique avec son passeur, initiation à la mort et à la renaissance, épreuves pour accéder aux métaphores de l’art, monnaie d’échange pour ramener au jour la petite Marié enfermée dans l’inconscient de la maison de Menshiki, où elle respire longtemps l’odeur ancienne des vêtements de sa mère dans le dressing…
Ce qui peut-être nous convainc le plus parmi les deux volets de ce roman, ce sont les récurrentes réflexions sur l’art, en particulier pictural ; ce dès le matinal degré zéro de la conception : « J’appelais ce moment « le zen de la toile ». Rien encore n’était dessiné, mais ce n’était pas encore du vide qu’il y avait là. Sur cette surface immaculée se dissimulait la forme sur le point d’advenir ». À cette esthétique zen s’ajoute une dimension platonicienne, ce que confirme à sa manière la mention de « l’Idée », qui définit le petit Commandeur.
En outre, l’art est partout saupoudré dans ce roman, qu’il s’agisse de la simple attention envers un acte culinaire quotidien ou de l’élégance de Menshiki : « il appuya alors sur la sonnette. En prenant son temps, prudemment, comme un poète lorsqu’il choisit un mot précis à placer à un endroit clé du vers ». Alors que ce dernier sait pertinemment qu’il n’atteint pas à la qualité d’artiste : « À ma façon j’ai une certaine intuition, mais malheureusement je n’ai pas le moyen de l’extérioriser. Si aigüe que soit cette intuition, je suis incapable de la transposer en une forme universelle, autrement dit, en œuvre d’art ».
C’est aussi l’histoire de la métamorphose du peintre. Une fois réussi le portrait de Menshiki, le narrateur a trouvé sa voie : le « portrait « abstrait » en quelque sorte ». Il sait aussi percevoir la vertu du non finito : « En demeurant inachevée, cette peinture était achevée », médite-t-il devant l’inquiétant portrait de « l’homme à la Subaru Forester blanche ». Si la capacité créatrice qui explore et expose la nature intime et explosive des choses s’épanouit, parfois dangereusement, sur les nouveaux tableaux du narrateur, la fin est à cet égard un peu décevante puisqu’il se cantonne de nouveau aux portraits de commande. Comme quoi, il n’a côtoyé qu’un moment le monde de « l’Idée » et le « chemin des métaphores »... Heureusement pour son lecteur, Haruki Murakami est en la matière un expert.
Le premier livre, sous-titré « Une Idée apparait », est plus riche intellectuellement ; le second, « La métaphore se déplace » est empreint d’un suspense plus haletant ; ce qui induit la seule et bien modeste réserve que l’on puisse amener auprès d’un tel diptyque de l’artiste et de la paternité. Il reste un de ces livres dont la lecture rend progressivement plus sensible et intelligent.
Aux références occidentales, comme les opéras de Mozart et de Richard Strauss, s’associent celles à des classiques de la littérature japonaise, Les Contes de pluie et de lune d’Akinari Ueda ; comme dans Kafka sur le rivage (titre qui vient d’une chanson) l’écrivain éponyme croise le Dit du Gengi de Murasaki-shikibu[2]. Explorant les pages du Meurtre du Commandeur, l’on frôle Alice au pays des merveilles, une allusion au cinéaste Akira Kurosawa, une autre à George Orwell, qui est évidemment un ricochet de 1Q84[3].
À l’instar de notre diptyque aimé, Kafka sur le rivage est une « tempête métaphysique et symbolique ». Un ami nommé « Corbeau », une noire « prédiction », un destin comparé à une « tempête de sable », tout semble orchestré pour que le doigt de la fatalité inscrive le signe de la tragédie sur le front du jeune narrateur. L’adolescent projette une fugue dans une « ville lointaine et inconnue », un « refuge dans une petite bibliothèque ». Car il se fait appeler « Kafka Tamura » et se dirige vers la bibliothèque Komura, où l’on conserve des volumes anciens de poésie. L’un des employés, Oshima, le recueille, le loge dans un refuge de montagne sommaire, et parlant de Sôseki[4] et de Schubert, lui confie : « les œuvres qui possèdent une sorte d’imperfection sont celles qui parlent le plus à nos cœurs, précisément parce qu’elles ont imparfaites ». Est-ce l’une des seules vertus de Kafka sur le rivage, dont le titre vient d’une étonnante chanson, qui fut jadis un fabuleux succès, de la belle bibliothécaire, Mlle Saeki, dont l’amoureux disparut tragiquement…
En ce mince refuge, des étagères sont chargées de livres, au service de l’autodidacte. Il lit ce que l’on devine être Eichmann à Jérusalem[5], médite sur l’accident dont il se réveilla ensanglanté, quoiqu’il ne s’en souvienne pas le moins du monde, puis, note : « Ce que j’imagine a peut-être beaucoup d’importance en ce monde ». Comme s’il s’agissait de la devise de notre écrivain.
Deux histoires parallèles se nouent : des enfants étrangement évanouis en 1944, celle du vieux Nakata qui sait parler aux chats. Evidemment elles sont liées. Le réalisme jusque-là omniprésent, se fissure légèrement, éclate, devant l’homme qui éventre et rassemble « des âmes de chats », que Nakata doit, sur sa demande, tuer, et qui se révèle avoir été un célèbre sculpteur, Koichi Tamura, donc le père de notre adolescent. Des pluies de poissons et de sangsues se produisent, mais « c’est peut-être une métaphore ». Le vieux, resté « idiot », mais pas si bête, doit partir en quête de la « pierre blanche » du sanctuaire (ce qui est un autre leitmotiv), avec le concours du jeune Hoshino (qui se métamorphosera grâce à son guide et au trio « À l’Archiduc » de Beethoven) et du « Colonel Sanders » (qui est un « concept »), alors que l’enquête policière est sur la piste de Nakata et de Kafka…
Le roman d’éducation d’un jeune homme le conduit à travailler et loger dans la bibliothèque, à être troublé par le jeune fantôme de Mlle Saeki, qui a cependant cinquante ans : « Ce qu’on nomme l’univers du surnaturel ne sont que les ténèbres de notre propre esprit ». Et, qui sait, à obéir à la prophétie paternelle : « Un jour, tu tueras ton père de tes mains, et tu coucheras avec ta mère », mais aussi avec sa sœur. Bien qu’il se découvre amoureux de la jeune fille du passé, l’oedipéenne tragédie se produira-t-elle ? Se changera-t-elle en sérénité ? Ce sont cette fois-ci des résonances littéraires, entre Sophocle et Kafka, qui irriguent l’univers profondément émouvant d’Haruki Murakami. De plus, comme le dit le poète William Butler Yeats, « la responsabilité commence dans les rêves ». Aussi, « ton sperme est absorbé dans l’autre monde ». Les personnages s’aventurent dans le lacis de la filiation, des vies antérieures et des réincarnations, mais aussi dans une forêt initiatique où il faut laisser Eurydice. En un roman exponentiel, là « où tu devras vivre dans ta propre bibliothèque », là également sont les résonances…
La délicatesse du réalisme onirique d’Haruki Murakami (né en 1949 à Kyoto) fait ici et là merveille, non loin d’ailleurs de l’écriture de Yoko Ogawa[6], mieux semble-t-il que dans le triptyque formé par 1Q84. Mieux encore que dans la nouvelle térébrante titrée L’Etrange bibliothèque[7], où, des leitmotivs parcourant le patrimoine de l’écrivain, l’on croise une fillette consolatrice, un « homme-mouton » (renvoyant à La Course du mouton sauvage[8]), où un vieux bibliothécaire entraîne un enfant au fond d’un labyrinthe et l’oblige à lire des ouvrages abscons qu’il mémorise cependant parfaitement, sous peine de relégation perpétuelle. Il serait en tous cas pour le moins risqué d’être enfermé à perpétuité dans un livre d’Haruki Murakami. Pourtant même la peur qui peut y régner semble enchanteresse…
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.