Notre-Dame la Grande, XI° siècle, Poitiers, Vienne. Photo : T. Guinhut.
Vita nuova et Rimes
du Banquet d’amour et de sagesse
par Dante Alighieri.
Dante : La Vita nuova et autres poèmes, traduit de l’italien par René de Ceccatty,
Points, 2019, 276 p, 11 €.
Dante : Rimes, traduit de l’italien par Jacqueline Risset,
Flammarion, 2014, 416 p, 25 €.
Dante : Le Banquet, traduit de l’italien par René de Ceccatty,
Seuil, 2019, 324 p, 24 €.
Que l’amour s’éveille, une vie nouvelle s’élève… Dante pourrait être considéré comme le premier poète, sinon le seul, qui a porté l’éros jusqu’à son sommet spirituel le plus inatteignable. En effet, de La Vita nova à La Divine comédie[1], la femme aimée et intouchée passe du statut d’égérie intérieure à celui d’initiatrice au-devant de la divinité, puisqu’au-delà de l’enfer et du purgatoire, Béatrice guide le poète parmi le paradis. Héritier des troubadours[2] et précurseur de Pétrarque[3], le poète parcourt les degrés qui vont de la sensualité à la sainte béatitude. De nouvelles traductions de La Vita nuova et des Rimes viennent ranimer la beauté d’une littérature fondatrice venue du XIV° siècle, ne serait-ce que parce qu’écrite en langue vulgaire, le toscan, et non plus en latin, il s’agit là du creuset de la langue italienne. Plus rarement traduit, encore une fois avec le talent de René de Ceccatty, Le Banquet convie à d’autres nourritures spirituelles, celle de la sagesse.
Indispensable prélude à La Divine comédie, La Vita nuova joue sur les cordes alternées de la prose et du vers. L’œuvre de Dante Alighieri (1265-1321) se situe bien évidemment dans la tradition du dolce stil nuovo, mais à l’anecdote amoureuse - de la rencontre à la mort de Béatrice Portinari en 1290 - s’ajoute une réelle altitude philosophique, la poésie se devant d’être allégorique, mais aussi éducation à la mort et manuel théologique.
C’est à juste titre que sont célèbres l’incipit et l’excipit de La Vita nuova. D’abord une belle formule pré-proustienne, « cette partie du livre de ma mémoire, avant laquelle il n’y avait pas grand-chose de lisible » ; enfin cette prometteuse annonce : « j’espère dire d’elle ce qui jamais ne fut dit d’aucune femme », c’est-à-dire non seulement la vigilante présence de Béatrice au paradis dantesque, mais sa fonction de subtile théologienne. Car cette « vie nouvelle », outre l’initiation à l’amour vrai, est celle de la transcendance et de la révélation du divin. Il n’en reste pas moins que la dame de ses pensées est bien réelle, nous n’en aurons pour preuve que la discrétion dont il l’entoure, grâce à de fugitives « dames-écrans », ainsi qu’une « noble dame » qui veille aux pleurs du poète après la mort de Béatrice. Celui qui fut également traducteur du japonais rappelle dans sa préface qu’un tel procédé est utilisé dans le Genji monogatori de Murasaki Shikibu au XI° siècle.
À la différence de Pétrarque, la poésie trouve son commentaire dans la prose, en une sorte de métapoétique fort moderne, à moins que sonnets et ballades constituent la quintessence achevée du receuil. Le procédé trouvera plus tard sa pleine puissance et subtilité dans Le Banquet.
La « dame glorieuse » et « très jeune angelotte » apparait vêtue de « rouge sang » ; elle suscite des rêves érotiques et surtout symboliques, ce que le récit doit sublimer en un sonnet qui scella l’amitié du poète avec Cavalcanti :
« Joyeux me semblait Amour en tenant
Mon cœur dans la main, portant dans ses bras
Madame endormie dans les plis d’un drap. »
« Bataille d’amour », « science de l’amour », tout s’accorde avec les pleurs, surtout quand une vision prémonitoire accable le poète : « Amour dit : « Je ne te le cache plus : / Viens contempler notre dame qui gît ». Car bientôt elle « s’en est allée / Au monde digne de son excellence ». L’aventure sentimentale autant que spirituelle s’achève dans une préfiguration de La Divine comédie :
« Au-delà de la sphère, aux cercles larges,
Monte le soupir que mon cœur exhale.
L’intelligence nouvelle qu’Amour
En pleurant place en lui l’attire en haut ».
Outre l’intelligence de la perception du texte (sans omettre les notes aussi claires qu’érudites), René de Ceccatty sait pertinemment que l’on ne peut traduire la poésie en faisant fi des vers et du mètre. Aussi c’est avec bonheur qu’il use du décasyllabe, voire de l’heptasyllabe (quoique non rimés), comme le feront plus tard les poètes de la Pléiade et Ronsard, rendant plus musicale et touchante la part lyrique et autobiographique, sans oublier celle onirique. Nul doute que, par-delà les siècles, l’émotion du poète est celle du traducteur et, cela va sans dire, celle du lecteur…
Moins connues, les Rimes ne sont pas un recueil à proprement dit, au contraire de La Vita nova ; mais une collection des poèmes épars de la jeunesse du Florentin, entre 1283 et 1308, et inégaux, dont on choisit parfois d’écarter ceux dont l’attribution reste délicate. Chansons, sonnets et ballades usent parfois de formules empruntées, voire alambiquées, venues de la tradition des troubadours, de traditionnelles joutes poétiques, d’argumentations rhétoriques. Quelques pages sortent néanmoins du lot, comme celles des « pierreuses » :
Semblablement, cette femme inouïe
Se tient gelée comme la neige à l’ombre :
Ne l’altère pas, pas plus qu’une pierre,
Le doux temps qui réchauffe les sommets. »
Ce qui devient, sous la plume de Jacqueline Risset :
« Semblablement cette nouvelle dame
Reste gelée comme neige dans l’ombre :
Et jamais ne s’émeut plus que la pierre
Au doux temps qui tiédit les collines ».
Outre les « dialogues » avec d’autres poètes, se détachent également un portrait satirique de l’avare (chanson 46) ou la finesse psychologique et esthétique de la cinquantième chanson : « Car si elle écoutait mon cri du cœur / La pitié rendrait moins beau son visage »…
Ce pourquoi il faut remercier René de Ceccatty et Jacqueline Risset d’avoir ajouté à leurs immenses traductions, audacieuses, coruscantes et suaves, de la Divine comédie[4], cet ensemble de près de quatre-vingts poèmes ; même si la traductrice (qui nous a quittés en 2014) choisit en son édition bilingue de manier le décasyllabe mais aussi le vers libre et d’oublier la rime, au sens de la contrainte phonique en fin de vers ; car le mot « rime » signifiait au Moyen-Âge poème…
« S’agit-il, dans tel ou tel poème, de Béatrice, ou d’une anti-Béatrice, ou d’une pargoletta, quasi-fillette interchangeable (Fioretta, Violetta, Lisetta), ou bien d’une cruelle inconnue aussi dure que la pierre, ou encore d’une pure allégorie : « Dame Philosophie » ? Ainsi Jacqueline Risset présente-t-elle avec une séduisante pertinence ces variations amoureuses. Peut-on dire qu’ici Dante est philosophe ? ll l’est certainement plus dans La Divine comédie. Pourtant une éthique de l’amour se fait jour dans ces Rimes, ne serait-ce qu’au moyen de l’allégorie :
« Beauté et Vertu parlent à l’esprit,
et disputent comment un cœur peut se tenir
entre deux dames avec parfait amour.
Le source du noble langage leur répond
qu’on peut aimer la beauté par plaisir
et la vertu pour bien agir. »
Ainsi, agents de l’ascension spirituelle, l’écriture et l’amour naissent l’un de l’autre. Sans savoir jusqu’où l’amour serait une condition sine qua non de la poésie, ni combien écrire contribue à aimer, à travers la palette des émotions et du talent stylistique :
« Chanson, qu’en sera-t-il de moi dans l’autre
doux temps nouveau, quand pleut
amour sur terre de tous les cieux,
puisque durant ce gel
amour n’est qu’en moi, et non ailleurs ?
Il en sera ce qu’il en est d’un homme de marbre
si en jeune fille est un cœur de marbre. »
Cependant, tout, en ce recueil, n’est pas redevable du Dolce Stil Nuovo : d’une part la section dite « tenson avec Forese », où cette dernière a froid au point de dormir « en chausses », qui ne mâche pas son comique et son obscénité ; d’autre part les rimes « pierreuses », dédiées à une Madona Pietra, écrites en « parler âpre » : « si belle qu’elle aurait inspiré à la pierre / l’amour que j’ai même à son ombre ». La dureté, la violence de l’amour s’opposent radicalement à l’angélisation, donc sans naïveté ni fadeur, de celle qui est « à la cime des mes pensées », ce qui est évidemment une image de cette absolue idéalisation amoureuse, matrice d’illusions, qui nourrira le lyrisme romantique.
Troisième œuvre dantesque rédigée en italien, entre 1297 et 1314, soit au temps de la composition de La Divine comédie, placée sous l’égide du « désir de savoir », Le Banquet ouvre chacune de ses trois parties à la faveur d’autant d’apéritives chansons d’amour. L’on devine qu’elles ont une dimension allégorique et que leurs saveurs seront intellectuelles : après la passion fervente de La Vita nuova, la tempérance et la maturité de la pensée. Si l’on hume l’allusion au fameux Banquet de Platon, où l’on tente de dire ce qu’est l’amour aux travers des discours de Phèdre, de Pausanias, d’Aristophane et de Socrate, il ne s’agit pas là de dialogues, mais de proses argumentatives, cependant liées aux modèles antiques d’Aristote ou de Boèce, dont La Consolation de la philosophie fournit le canevas structurel. Comme ce dernier et comme Saint-Augustin dans Les Confessions, Dante se résout, pour se justifier, à employer la première personne.
L’œuvre didactique intitulée en italien le Convivio devait initialement présenter quinze parties. Elles ne sont que quatre, en comptant l’introduction, à avoir été achevées. Elles sont néanmoins du meilleur art de Dante, qui se révèle ici amant zélé de la sagesse. Ce « banquet » n’est pas celui des privilégiés assis à une table gourmande, mais de l’humble élève de la vertu qui a pour vocation d’instruire les princes, chevaliers et autres nobles dont la langue n’est pas le latin, considéré comme le pain de froment. Le chant est alors le mets quand la prose est le pain d’orge, quoique tout cela participe du « pain verbal » et du « pain angélique ». Et si les poèmes sont d’amour, la prose dit l’amour de cette langue vulgaire créative, sa « pertinente générosité », aussi digne d’éloge que celle de la Rome de Cicéron. C’est, dans une œuvre philosophique sévère, digne d’un moraliste, et cependant séduisante de toutes ses beautés, un tendre amour pour la langue.
L’un des passages les plus remarquables, au début du deuxième traité - par ailleurs consacré à un commentaire sur l’amitié dans l’Ethique à Nicomaque d’Aristote - concerne la lecture des grands textes. À celle « littérale » succède celle « allégorique », « c’est ce qui se cache sous le manteau des fables » ; ensuite elle doit être « morale » et « anagogique, c’est-à-dire supersens. Et c’est quand on explique spirituellement une écriture », autrement dit en son rapport avec la vérité et l’au-delà. C’est en effet de cette façon que l’on doit lire La Divine comédie, nourrie autant des Métamorphoses[5]d’Ovide que des Pères de l’Eglise, en particulier Saint-Augustin et Saint Thomas d’Aquin. L’association de la culture antique et de la théologie médiévale est caractéristique de l’humanisme, qui cependant reste dans la perspective cosmique héritée Du ciel d’Aristote, dont Dante discute de la validité, lui préférant neuf ciels mobiles, au lieu de huit, en une démarche scientifique, évidemment pré-copernicienne, puisque dans le traité suivant il mentionne « cette boule [dont] on peut facilement voir comment le soleil tourne autour ».
À partir de la beauté de la Dame, qui « est cette Dame de l’entendement qui s’appelle Philosophie », le troisième traité s’intéresse à la consubstantialité du beau et du vrai, dans une optique platonicienne, puis à la couleur et la vision, si fondamentale à l’occasion du voyage infernal, purgatorial et paradisiaque. La part philosophique glisse encore une fois vers la science, en particulier l’optique. C’est enfin dans le quatrième traité que Dante, au travers de La Politique d’Aristote, interroge le comment vivre en ce monde et la possibilité du bonheur humain, à partir des âges de la vie et surtout d’un parallèle entre l’Histoire romaine et l’Histoire de l’Eglise chrétienne, de façon à édifier un juste gouvernement : celui de « l’art impérial ». La dimension politique est loin d’être inactuelle, puisque Dante justifie le non-respect de lois abusives autant que la liberté individuelle. Ce qui ne manque pas d’être cohérent avec la « tenace calomnie de son exil », alors que le poète est chassé de Florence. L’on trouve ensuite un éloge de la richesse spirituelle au détriment de celle matérielle. En bon disciple de Saint-François d’Assise (ce qui justifie le choix de l’illustration de couverture) le poète ne pouvait que réprouver la cupidité. En effet, bientôt les allusions à l’Antiquité courbent l’échine devant celles bibliques. L’on ne peut que rêver aux traités que Dante projetait d’écrire ensuite, sur l’art d’aimer, puis de juger…
Prélude intellectuel spéculatif à la dimension narrative, mais à considérer autant allégoriquement qu’anagogiquement, de La Divine comédie, Le Banquet peut se lire comme un vitrail éclairant la somme des connaissances médiévales. Notons qu’à cet égard la préface de René de Ceccatty est d’une réelle finesse philosophique, sans oublier les notes, approchant en cela la démarche herméneutique de l’essayiste et poète.
En un beau triptyque, l’œuvre italienne de Dante est traduite par René de Ceccatty qui a mis toute son humilité au service de ce long travail. Gageons que s’il existe une sphère pour les traducteurs au paradis, il y aura sa place. Mais pas tout de suite ! De façon à ce qu’il nous surprenne encore. Qui sait s’il saura traduire le De Vulgari eloquentia, que paradoxalement Dante écrivit en latin pour défendre la langue vulgaire, donc du peuple, et en faire une belle langue littéraire qui deviendra l’italien. Quant au peintre, n’est-il pas également un traducteur ? C’est à la suite d’une commande qu’en 1824 William Blake peignit sa Divine comédie[6] - superbement éditée par Taschen - se consacrant en priorité à l’Enfer, vision enflammée, tournoyante, effarante, lyrique et fluide, un brin naïve, infiniment puissante néanmoins…
Trinh Xuan Thuan : Vertige du cosmos, Flammarion, 464 p, 21,90 €.
Florian Métral : Figurer la création du monde.
Mythes, discours et images cosmogoniques dans l’art de la Renaissance,
Actes Sud, 368 p, 34 €.
Michel Onfray : Cosmos, Flammarion, 576 p, 22,90 €.
« Dieu ne joue pas aux dés », répondit à Niels Bohr le père de la relativité générale, bien que fut là une erreur d’Albert Einstein, qui n’acceptait pas les implications de la physique quantique, puis le concept d’incertitude venu de Werner Heinsenberg. Cependant, du fossile à l’étoile, de la plume à l’oiseau sculpté par l’artiste, de la rotondité de la terre aux galaxies spirales, l’on pensa longtemps, à la suite d’Aristote, que règne dans l’univers un bel ordre, ce que, étymologiquement, signifie le cosmos. Immense cabinet de curiosités, énigme scientifique à peine résolue, le cosmos est le repaire de tant de mythes affolants, de poèmes et de tableaux splendides que c’est autant un vertige qu’un bonheur de l’explorer. Une originale anthologie met heureusement le lecteur sur orbite autour de l’espace et du temps littéraire, quand Trin Xuan Thuan balaie à lui seul l’histoire des sciences cosmiques. Ce à quoi répond la figuration de la création du monde dans l’art de la Renaissance bellement étudiée par Florian Métral. Quant à Michel Onfray, nous propose-t-il un bel ordre ou beau désordre dans son Cosmos, essai prolixe et philosophie de la nature…
Connaissiez-vous Aratus de Soles ? Le pitoyable auteur de ces lignes dut avouer son ignorance en ouvrant cette Petite anthologie du cosmos conduite par Nicolas Grenier, quoique ne lui fussent pas étranger les suivants : Sénèque admirateur du mouvement des planètes, Georges Sand en Lélia contemplant la nuit sublime, Edgar Allan Poe et ses spéculations stellaires, Alphonse Daudet et Anatole France… L’on pourrait en tirer une leçon morale, tant nous ignorons l’origine, physique et littéraire, de l’univers qui nous environne jusqu’aux plus lointaines galaxies, sans compter les auteurs de l’Antiquité dont les textes sont malheureusement perdus. Il en est de même à l’occasion de chacun des sept chapitres : un ou deux auteurs nous sont inconnus, ce qui n’est cependant rien face à l’inconnu des milliards d’étoiles qui tapissent l’infini qui nous environne.
Il est logique que nous commencions par « La beauté du cosmos », conformément à l’étymologie. Notre Aratus de Soles composa les Phénomènes, un poème didactique, au III° siècle avant Jésus-Christ, décrivant avec enthousiasme la marche des constellations, jouant avec les animalisations qui les nomment : « La grande Baleine arrive ensuite pour dévorer Andromède quoique éloignée »… De l’Antiquité au romantisme, l’on passe au rousseauiste Bernardin de Saint-Pierre contemplant en enfant le ciel ; l’on explore l’univers avec le voyage du facétieux héros de Cyrano de Bergerac, dans son Histoire comique des états et empires de la lune, qui précédait au XVII° siècle celle du soleil, formant ainsi la première œuvre réellement digne de la future anticipation et science-fiction. Voyage auquel répond celui de Pierre Gallet, en 1803, envoyant un Sélénite vers la terre avec deux éléphants ailés. Jules Verne préfère, quelques décennies plus tard, projeter un obus habité vers la lune, quand Wells voit débarquer les Martiens de La Guerre des mondes. Il faut alors remarquer l’originalité (parmi bien d’autres) de cette anthologie, qui nous propose un extrait d’un opéra-bouffe de Jacques Offenbach, Le Voyage dans la lune, dans lequel « Popotte » est la femme du roi Cosmos ! Chercheurs excentriques et savants fous partis à la conquête de l’espace sont légion dans les romans méconnus du début du XX° siècle où la « vie extraterrestre » est l’occasion de toutes les élucubrations : du Péril bleu de Maurice Renard aux « mégalocéphales » martiens de d’Arnould Galopin.
Les récits de création du monde, depuis le Timée de Platon, La Nature des choses de Lucrèce et les Métamorphoses d’Ovide font la part belle à l’Antiquité, quoique Descartes, Buffon, Kant et Chateaubriand ne soient pas en reste, bien que l’on ignore ici les cosmogonies africaines ou extrême-orientales. Le mythe a une fonction étiologique, figurant l’inexplicable, du chaos à l’ordre des planètes, alors que les auteurs des Lumières se veulent plus scientifiques, comme Fontenelle ou Kant, quoique Voltaire, avec son Micromégas, soit plus moraliste en son apologue.
Suivons de surcroit les éclipses, les météores et les comètes, phénomènes célestes éblouissants ; mais aussi inquiétants, au point que l’on y puisse voir les prémices de la fin du monde. N’oublions pas alors quelques incursions dans la science-fiction contemporaine, dans l’univers de Ray Bradbury et de ses Chroniques martiennes, d’Isaac Asimov qui postule une « Secte des Cultistes » annonçant la destruction par les étoiles, et d’Arthur C. Clarke, dont Le Marteau de Dieu s’abat sous la forme de l’astéroïde « Kali ». Aussi l’on a la conviction que la divinité est l’auteur du cosmos et de sa fin ; alors que de plus rigoureux auteurs préfèrent la démarche de l’homme de science, d’Antoine Lavoisier à Camille Flammarion, en passant par Louis Arago et Henri Poincaré, jusqu’à l’inattendu Georges Clémenceau qui s’intéresse à un univers où « tout se meut »…
L’esprit sourcilleux pourrait s’étonner que manque la première page de la Genèse biblique, où le chaos primitif s’écarte sous la main d’un dieu pour former la lumière, l’air la terre et les eaux, mais aussi du texte fondateur d’Aristote intitulé Du ciel. À ce classement thématique, l’on eût pu préférer un classement chronologique, mais le premier trouve une cohérence bienvenue. Qu’importe, ces courts - sinon trop courts - extraits font un beau bouquet cosmique à la lisière de l’histoire littéraire et de l’histoire des sciences. Mythe, fantaisie romanesque et rigueur scientifique forment en cette anthologie un instructif et délicieux bouquet.
Plus complètement scientifique est Trinh Xuan Thuan, de surcroit observant une stricte démarche chronologique, en son Vertige du cosmos. Cet astrophysicien, professeur à l’Université américaine de Virginie a publié avec constance, et depuis La Mélodie secrète[1], une quinzaine de volumes consacrés aux connaissances les plus récentes et pointues obtenues en fouillant l’univers, non sans un réel talent de vulgarisateur.
De la préhistoire à la théorie du big-bang, né il y a quelques quatorze milliards d’années, des observatoires de Carnac et Stonehenge (« ordinateur néolithique ou enclos funéraire ? ») et du « Disque de Nébra », rare représentation céleste de l’âge du bronze, au satellite Hubble et aux « multivers », notre essayiste joue avec brio dans l’immense cour de l’Histoire des sciences du cosmos. Il forge ainsi le concept d’« archéoastronomie », couplé avec les récits de l’origine cosmique, jusque parmi l’hindouiste respiration de Brahma, le ying et le yang chinois, mais aussi « Caracol, le plus bel observatoire maya » et « Monks Mound » dans l’Illinois, « miroir du cosmos »… L’astronomie est considérée dans sa dimension géographique mondiale et multiethnique autant que dans sa dimension historique. Que, certes, seul l’Occident parvint à perfectionner, grâce au « miracle grec ». Quoique par exemple les Dogons en Afrique savaient que Jupiter a quatre lunes, que Sirius est une étoile double, choses inconnaissables sans les télescopes, mais ils avaient été probablement informés par des missionnaires… Ce qui prouve cependant l’universalité de la soif de connaissances.
Bien sûr il s’agit de dépasser le géocentrisme de Ptolémée pour atteindre la « révolution copernicienne » de l’héliocentrisme, jusqu’à l’espace-temps d’Einstein, puis l’expansion d’un univers qui ne nous a pas encore dit s’il est fini ou infini ; sans oublier la certitude de la sphéricité terrestre, depuis Aristote, depuis la preuve apportée par Eratosthène d’Alexandrie au III° siècle avant Jésus Christ, au moyen de la lumière zénithale qui atteint le fond d’un puits au sud de l’Egypte, quand un gnomon fournit au nord une ombre. Notons qu’en dépit d’un préjugé trop répandu, et au détriment du prétendu obscurantisme médiéval et des platistes nos contemporains, cette connaissance était partagée tout au long du Moyen-âge, de Bède le Vénérable au VIII° siècle, à Saint Thomas d’Aquin au XIII° siècle…
L’on se doute que « la spiritualité est la compagne de la science », de Pascal à Einstein, que la beauté du cosmos, dont les limites reculent sans cesse, dont les prodiges effraient et émerveillent, procurent un « sentiment de transcendance » à qui veut bien le ressentir, le relier à un panthéisme, voire à la foi en un dieu créateur. Cependant, les avancées scientifiques aidant, « le sacré s’est estompé pour laisser la place au profane ».
Bienvenue aujourd’hui à la « matière noire » et « exotique », aux « amas globulaires », à un univers à la « courbure nulle » et à la géométrie plate », à un univers incertain, lorsque « le futur détermine le passé des particules », car le passé d’un photon « se décline sous la forme d’une multitude de possibilités ». Faut-il y voir la source des « multivers » ? Que penser à cet égard d’une observation qui ne reflète qu’un passé venu de millions d’années lumières en arrière ? D’un univers ordonné, donc caractérisé par une « basse entropie », venue « de la naissance du cosmos, il y a 13,8 milliards d’années, de la fameuse déflagration appelée Big-Bang »… « Comment l’univers a-t-il pu développer une structure si riche à petite échelle, à partir d’un état si uniforme à grande échelle, uniformité que les observation du rayonnement fossile nous ont révélée ? »
L’essai de Trinh Xuan Thuan est profus, fabuleux, didactique à souhait ; judicieusement illustré, il est une mine d’informations, une ode à la beauté du savoir…
Ce que l’on appelle aujourd’hui le Big-Bang, était à la Renaissance le résultat de la volonté divine. Aussi ne craignait-on pas d’exalter non seulement cette dernière et sa créature cosmique, mais aussi de Figurer la création du monde, comme le fait en couverture Franceco Salviati en sa Séparation des eaux de la terre(1554). Le sous-titre de cet ouvrage ravissant de Florian Métral est rien moins que « Mythes, discours et images cosmogoniques dans l’art de la Renaissance ». L’on devine qu’il va emprunter les chemins de la littérature et de la peinture, voire de la sculpture.
Voici une époque foisonnante : le christianisme côtoie le platonisme et l’orphisme, l’alchimie la kabbale, un dieu barbu, puissant et lumineux jaillit des plafonds pour séparer la terre des eaux, quand Copernic va découvrir à sa grande stupéfaction, alors qu’il pensait apporter la preuve astronomique et mathématique du géocentrisme, que la terre et les planètes tournent autour du soleil. De Ghiberti à Mantegna, de Bosch à Michel-Ange, de Raphaël à Véronèse et au Greco, le pinceau virevolte, jusqu’à ce que, d’humble serviteur du Seigneur, l’on passe à l’enviable statut d’artiste démiurge.
Le mythe de la création étant un invariant anthropologique, une civilisation chrétienne qui n’inflige pas d’interdit à l’image ne peut résister au désir de la représentation cosmique. Le Timée de Platon concourt à la Genèse biblique, pour imaginer et figurer la naissance du cosmos, récit dont, dit-on, Moïse serait l’auteur. L’on se doute que l’essayiste déplie les textes originels, ainsi que ceux des Pères de l’Eglise, comme ceux de Saint-Augustin qui distingue « le ciel intelligible » et « le ciel corporel ». Ainsi, au cœur des manuscrits enluminés médiévaux, trônent les six jours de la création, jusqu’à ceux de Crivelli au quattrocento.
La poésie n’est pas oubliée, ne serait que grâce à l’étymologie, ποίησις signifiant en grec création. Du Bartas écrit en 1578 La Sepmaine : « Il me plaist bien de voir ceste ronde machine / Comme estant un miroir de la face divine ». Car, commente Florian Métral, « pour le poète la nature visible est assurément une théophanie ». Plusieurs éditions seront bientôt ornées d’estampes, non sans inspirer d’autres poètes, dont Le Tasse, avec ses Sette giornate del mondo creato, en 1600. Or de telles figurations, encombrées de plantes et d’animaux, entraînent la floraison du « paysage cosmogonique », chez Jan Brueghel l’Ancien, notamment. L’image du globe terrestre, en particulier celle en grisaille qui orne les volets extérieurs du Jardin des délices de Jérôme Bosch, est à la fois une bien chrétienne perfection du monde et une réactivation de l’harmonie des sphères venue de l’Antiquité, via Les Métamorphoses d’Ovide, comme lorsque Le Caravage peint Jupiter, Neptune et Pluton aux pieds d’un globe orné des constellations animales. Sous le pinceau de Carlo Dossi, Jupiter peignant des papillons (1524) est une allusion à l’anima mundi et à l’envol de l’âme…
De toute évidence, l’historien de l’art se doit de consacrer une étude fouillée à Michel-Ange et à la voûte de la Chapelle Sixtine, peinte entre 1508 et 1512, ainsi qu’à ses successeurs, car après lui rien n’est comme avant : sa puissance narrative et sculpturale lui assure une autorité démiurgique. Faire se répondre les Prophètes bibliques et les Sibylles antiques n’a rien d’innocent. Tous contemplent l’œuvre du Créateur dans les sept médaillons figurant les sept actes de création, et plus particulièrement Jonas, qui a le privilège et la stupéfaction de voir la séparation de la lumière et des ténèbres…
D’une manière prolixe, l’on aime à représenter tant le chaos antérieur à la séparation des éléments et l’œuf primordial, dans la tradition orphique, que la pullulation de l’univers. Tout ceci pour ordonner « une correspondance poétique entre la fabrique du monde et la production de l’œuvre d’art ». De même la création d’Adam, puis d’Eve, peut être envisagée comme une métaphore de l’acte pictural ; la présence de Dieu étant, de manière « quelque peu présomptueuse », une « rémanence de l’artiste ».
Doté d’un beau cahier de reproductions en couleurs, cet ouvrage remarquable laisse tout de même un petit goût de regret : son abondante iconographie en noir en blanc n’est pas toujours excellemment lisible et aurait de plus mérité le soin et le cartonnage d’un livre d’art. Néanmoins l’essai de Florian Métral est délicieusement érudit, tant en théologie qu’en iconologie, proposant des éclairages révélateurs sur une période ô combien essentielle de l’Histoire de l’art et de la civilisation, celle humaniste du « syncrétisme cosmogonique » et d’une « sensibilité scientifique prémoderne ». Au-delà de laquelle aussi bien les voyages autour du globe et la diffusion de l’héliocentrisme copernicien, y compris via Galilée, mais aussi l’approche atomiste venue du De rerum natura de Lucrèce, auront définitivement raison d’une conception ptolémaïque du monde, assurant la prochaine victoire des Lumières.
Tortionnaire du clavier, d’où les touches s’effacent au grattage, Michel Onfray écrit plus vite qu’il respire. Enchaînant volume sur volume, il lui faut cependant parachever une somme, son « premier livre », prétend-il après une énumération un tantinet m’as-tu vu, édifier enfin un autoportrait cosmique un rien narcissique, quoique peut-être emporté par son élan il en néglige de le peaufiner, une synthèse sublime et quelque peu présomptueuse de sa philosophie.
À partir de la scène fondatrice de la mort du père, Michel Onfray se dévoile d’abord en une belle page autobiographique, qui verrait là l’origine de son monde, bien sûr au sens cosmique du terme, en toute cohérence avec le titre, car ce père lui permit « de trouver [sa] juste place dans le cosmos ». De même la profession paternelle d’ouvrier agricole et un voyage aux abords du pôle nord, leur permirent de comprendre la nécessité d’un accord avec la nature.
En découle une « ontologie matérialiste », sans fiction consolatrice, en cohérence avec le Traité d’athéologie[2], et à même de permettre « mener une vie philosophique ». Pour ce faire, le prétendant à la philosophie récapitule ce qui était un « temps virgilien », donc naturel, dont « l’oubli est cause et conséquence du nihilisme de notre époque », formule à l’emporte-pièce, qui témoigne d’une idéalisation d’un passé rural et ancestral qui fait long feu et d’un blâme de notre époque pour le moins péremptoire. Ainsi l’apparition de nos « machines à fabriquer du temps virtuel » a « tué ce temps cosmique et produit un temps mort ». L’on ne sait si l’on court ici vers la décroissance écologiste ou vers la régression intellectuelle, à moins qu’il s’agisse d’un « contre temps hédoniste » nimbé d’une fumeuse spiritualité…
Le philosophe, à qui l’on ne reprochera pas de ne pas avoir beaucoup lu, quoique quantité ne soit pas qualité, discourt sur « la force de la force », au service d’une vie par-delà le bien et le mal, dans un volontarisme nietzschéen : une « botanique de la volonté de puissance » qui n’a rien à voir avec sa distorsion par le fascisme[3], c’est-à-dire la lutte pour la vie de toute plante, « car tout ce qui est est volonté de puissance ». Certes ; l’on pardonnera le truisme.
Ensuite la référence est darwinienne, de façon à penser qu’il n’y a « pas de différence de nature entre l’homme et l’animal, mais une différence de degré », ce qui est se moquer passablement de la dimension génétique ; quoique non sans pertinence, tout en réclamant de traiter les animaux avec humanité, il refuse l’impasse du véganisme[4], car « qui veut faire la bête fait l’ange », formule en chiasme qui laisse le lecteur songeur...
Au-delà du platonisme et d’un christianisme « qui a vidé le ciel de ses astres pour le remplir de ses fictions » (comme si cette religion avait toujours été anti-scientifique !), voici une « éthique de l’univers chiffonné » qui se veut proposer une païenne sagesse cosmique ; et refonder la philosophie sur la nature, non sans céder encore une fois à la mode écologiste, non sans multiplier une prétention scientifique très vite mise à mal. Enfin « l’expérience de la vastitude » permet une conscience du sublime, via le oui nietzschéen à la vie… Rien de neuf sous le soleil de la philosophie, si tant est que ce dernier mot ne soit pas ici abusif.
Il est cependant permis de lire cet essai comme une généreuse « dégustation » du monde. Voire une petite encyclopédie riche de couleurs et d’odeurs, comme ce marché de Pointe-Noire, au Congo. L’on y croise « l’anguille lucifuge » ( qui n'est pas un serpent comme affirmé), le parasitisme animal et l’homme prédateur (en une abusive généralisation), un « vin biodynamique » imbuvable, le « fumier spirituel » de l’anthroposophie, les haïku japonais, les naturalistes comme Jacques-Henri Fabre l’entomologiste, les astrophysiciens comme Jean-Pierre Luminet, « la cène de l’art contemporain », une « musique préhistorique » fantasmée, le peintre Arcimboldo, ad nauseam. Tout ce que l’on lira, au choix, comme un précieux réservoir d’anecdotes, de savoirs et de pensées, ou comme un gloubi-boulga philosophique valorisant Lucrèce et Epicure, dévalorisant le christianisme avec une hargne lourdaude. Quant à la formule programmatique, « une sagesse sans morale », ou « une éthique sans morale », même si l’on comprend le rejet, un rien discutable, de la morale chrétienne, elle à la limite de l’incohérence, tant la conduite des mœurs, donc la morale, ne peut être absente d’aucune sagesse.
Nous ne sommes pas sûrs d’avoir répondu complètement à notre précédente question : Faut-il lire Michel Onfray[5] ? Cela ne fera pas de mal à une mouche si cela fait parfois mouche, car cette sagesse professée reste accessible et humaine, malgré son côté prêchi-prêcha et l’impression de cafouillage permanent. Le pire étant ses approximations et autres erreurs scientifiques qui sont légion : comme lorsque l’on apprend que l’homme descend des plantes ou que l’araignée est un insecte, que l’on confond bactérie et molécule, que la neurobiologie permettrait de postuler un lien de causalité entre la Toxoplasma gondii et l'absence de libre arbitre, sans oublier la musique constituée de « nappes de particules » ! Faut-il passer sur des détestations périlleuses et des idéalisations niaises, une spiritualité cosmique en contradiction avec le propos matérialiste enfin…
Pour reprendre la formule de Florian Métral, « La représentation de l’irreprésentable mystère de la naissance de l’univers » court au travers de l’ambition de l’humanité. Quelle soit mythologique, théologique, scientifique, artistique ou philosophique, elle apparait comme la justification ultime de la présence au monde. Il y a bien à cet égard congruence entre le poète, le romancier, l’astronome, l’historien de l’art et le philosophe. Sauf que les premiers, talentueux, risquent d’éprouver un agacement caractérisé à se trouver ici en compagnie du dernier que nous avons évoqué. Aussi relisons ceux-là sans craindre de ne pas y découvrir de nouvelles beautés, aussi bien esthétiques qu’intellectuelles, voire éthiques : ils savent vivre dans la nuit étoilée de la bibliothèque universelle.
De Berlin à Londres, de New-York à Paris, de Tokyo à Venise, les villes capitales méritent plus qu’un voyage, une flânerie, à la fois hasardeuse, attentive et circonspecte. Si une rue, un quartier curieux, voire prestigieux, peuvent suffire à la délectation, comme parmi les pages du maître flâneur Walter Benjamin, une frontière démesurée, celle de la Russie, n’apaisera pas la soif de déambulations ferroviaires et pédestres de la plus ambitieuse. Hors le premier auteur nommé, ce sont là flâneuses et voyageuses : elles s’appellent Virginia Woolf, Laurence Elkin et Erika Fatland. La plus longue frontière du monde répond alors au plus long fleuve mondial, l’Amazonia, parcouru par Patrick Deville. Mais au-delà de ces rigoureux documentaristes et réalistes, rien n’interdit de se demander quelle part de fiction s’ingénie à offrir à l’espace de nos villes et de la planète une dimension supplémentaire.
Sur les traces de Baudelaire et de ses « Tableaux parisiens » (qu’il a traduit), Walter Benjamin est le flâneur tutélaire, autant parmi les rues de Berlin et de Paris que parmi les pages de ses auteurs favoris. Le baudelairien XIX° siècle, lors duquel le créateur des Fleurs du mal est soudain fasciné dans « la rue assourdissante » par une « passante », est pour l’auteur de Paris capitale du XIX° siècle « l’âge d’or de la flânerie », quand la ville « s’ouvre à lui comme paysage et […] l’enferme comme chambre». Loin de se contenter d’une poétique « vision illustrative », le flâneur, dont le personnage « préfigure celui du détective », est « un condensé de l’attitude politique des classes moyennes sous le Second-Empire ». En ce sens, il est « l’observateur du marché […] l’espion que le capitalisme envoie dans le monde du consommateur », ce qui se vérifie encore plus aujourd’hui, tant parmi les avenues que les galeries marchandes, quoique le règne de l’automobile ait tendance à la fois à distancier jusqu’à l’invisible le paysage urbain et à entraîner une démarche utilitariste. Au contraire de l’attention à l’inattendu, car « la flânerie repose, entre autres, sur l’idée que le fruit de l’oisiveté est plus précieux que celui du travail », et de « la dialectique de la flânerie : d’un côté, l’homme qui se sent regardé par tout et par tous, comme un vrai suspect, de l’autre, l’homme qu’on ne parvient pas à trouver, celui qui est dissimulé. C’est probablement cette dialectique là que développe l’homme des foules ». Au risque cependant de ne plus rencontrer et explorer la réalité intime d’une capitale, mais un paysage intérieur : « La ville est la réalisation du rêve le plus ancien de l’humanité, le labyrinthe. Le flâneur se consacre sans le savoir à cette réalité[1] ». Ces aphorismes essentiels ne sont encore que des bribes, des notes, voire des citations, parmi l’opus magnus à jamais inachevé de Walter Benjamin qui se confond avec son Baudelaire[2]…
L’on ne saurait de surcroit sérieusement flâner sans les pages de Walter Benjamin qui invitent à plus d’un parcours au sein d’une Rue à sens unique, petit ouvrage, quoique parcellaire, mosaïqué, lui scrupuleusement achevé en 1928. À la suite d’un prologue, « Poste à essence », où il s’agit de lire tracts, affiches, plutôt que « le geste prétentieux du livre », démarche évidemment programmatique, quoiqu’un peu méprisante envers la dignité et la nécessité du livre, le réveil dans « une chambre avec petit déjeuner » est comme une entrée dans « la maison de notre vie ». Nous avons deviné que le réseau métaphorique, envoûtant, doit nous guider en plusieurs lectures, comme en plusieurs quartiers d’une ville, jusqu’au symbolique et cosmique dernier fragment du livre : « Vers le planétarium ».
Vide greniers de La Couarde-sur-mer, Île de Ré. Photo : T. Guinhut.
Imaginer qu’il s’agisse de Berlin serait réducteur. Walter Benjamin recompose, depuis son enfance, au moyen de « fournitures scolaires » et d’une « planche d’images à découper et à assembler », en passant par un « chantier de construction », et jusqu’à son âge mûr, une ville fictive rêvée, venue du moi et de l’ailleurs, empruntant nommément des éléments à d’autres cités, comme Weimar, ou Riga, ou encore Paris et sa place de la Concorde, avec son obélisque dont les hiéroglyphes n’offrent plus rien de lisible à nos contemporains. Cette « rue à sens unique » est en fait une cosa mentale, un prisme fictionnel. Mais aussi un « voyage à travers l’inflation allemande », à la veille d’une crise économique aux sombres conséquences. À cet égard, et non loin de Masse et puissance de Canetti[3], on lira de judicieuses remarques : « Etrange paradoxe : les gens n’ont à l’esprit, quand ils agissent, que l’intérêt privé le plus étroit, mais ils sont en même temps plus déterminés que jamais par leurs instincts de masse dans leurs comportements ».
Cependant ces « Fournitures scolaires » sont en fait des aphorismes consacrés au travail littéraire, comme « Défense d’afficher » déplie « la technique de l’écrivain en treize thèses ». Plus loin, dans « Polyclinique », l’auteur qui écrit sur « la table de marbre du café » est comparé à un chirurgien. Car, en cette rue moderne, « L’écriture qui avait trouvé un asile dans le livre imprimé, où elle menait son existence autonome, est inexorablement tirée dans la rue par les réclames et subordonnée aux hétéronomies brutales du chaos économique ». Que dirait-il aujourd’hui face à Internet et au numérique…
Ainsi l’espace urbain est saisi autant du point de vue autobiographique et poétique, que du point de vue sociologique, politique et économique. L’étonnante beauté prismatique du récit, des choses vues et des fulgurantes pensées n’est pas loin du collage dadaïste ainsi que de la prose cubiste et poétique du Paysan de Paris de Louis Aragon, quoiqu’avec plus d’intelligence encore… Se faisant également, et à la suite de son exil, flâneur des passages parisiens, le philosophe né à Berlin en 1892 restera celui que le nazisme a empêché de librement flâner, acculé au suicide à Port-Bou, à la frontière espagnole, à la suite de l’invasion allemande en septembre 1940. Remercions cependant - après celle du Cerf pour Paris capitale du XIX° siècle - les éditions Allia de nous proposer ce texte essentiel sous une couverture esthétique, aux bons soins d’une typographie impeccable sur un papier légèrement ivoire et aux cahiers cousus. Ainsi elles ont déjà édité du même les indispensables que sont L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique ou Pour une critique de la violence. En attendant la publication des œuvres complètes que vient d’initier un éditeur courageux[4].
Si Walter Benjamin composait une cité kaléidoscopique, fantasmatique, Virginia Woolf s’adresse à une ville bien réelle. Londres est un recueil de textes forts divers, de provenances hétérogènes, manuscrits inédits, articles publiés dans des magazines, entre 1908 et 1928… Il s’agit de « courir les rues […] à l’aventure », quoique l’éditeur ait eu la judicieuse idée de faire précéder chaque chapitre de la carte du quartier londonien parcouru.
Londres étant la ville qui la première au monde atteignit le million d’habitant au cœur du XIX° siècle, en conséquence avec une Histoire qui méritait que soit écrite son autobiographie, par Peter Ackroyd[5], un siècle après Virginia Woolf, celle-ci ne peut qu’associer une démarche de géographe urbain et d’autobiographe en ce qui est grâce à cette édition un livre à part entière. L’on s’attend ici à ce que le « vieux Bloomsbury » soit son espace urbain de prédilection, qu’elle y goûte le calme de ses rues et de ses petites places aux abords du British Museum, là où le groupe de Bloomsbury mettait en avant la culture et la beauté. Mais ce sont aussi les artères vrombissantes, les berges de la Tamise chargées de bateaux et des « rebuts de la ville ». Contemplations, anecdotes, rencontres, tout cela pullule en ce recueil, que l’on pourrait lire comme un guide de voyage, à la fois dans l’espace et le temps, non sans nostalgie. L’exploration attentive est littéraire, avec « La maison de Carlyle » (l’auteur du Sartor Resartus), économique avec « Les docks de Londres », artistique avec « Abbayes et cathédrales », empathique et synthétique avec « Portrait d’une londonienne » (« pour connaître Londres […] il fallait absolument connaître Mme Crowe »). Enfin l’on termine par une acmé : « Vol au-dessus de Londres », au moyen d’un aéroplane traversant des nuages effrayants, « toute la civilisation sous nos pieds », un comme Walter Benjamin le fit avec son « planétarium ».
À la faveur de la quête d’un simple « crayon à papier », l’on aime avec Virginia Woolf ces librairies où « les livres d’occasion sont des livres sauvages sans toit ni loi ; ils se sont réunis pour former une grande nuée d’oiseaux de toutes les couleurs, et ils possèdent un charme dont les volumes domestiqués de la bibliothèque sont dépourvus ». Aux détails les plus pittoresques répond la vision économique et cosmique de ce carrefour maritime du globe terrestre, où « tout ce que le navire a récolté dans les plaines, les pâturages du monde est tiré de sa soute et rangé à la place qui lui revient ». Alors qu’à Oxford Street, règnent « les enchères, les brouettes, la camelote ».
Sans nul doute Londres est, comme dans Ms Dalloway, un personnage de roman choyé par la romancière Virginia Woolf qui revendiquait Une chambre à soi[6] dans ce que l’on peut considérer comme un manifeste féministe. C’est une sorte de théâtre sans cesse renouvelée, habité par des élégantes et des vagabonds, s’ouvrant sur un « salon moderne », sur le « tribunal des divorces », théâtre piteux où se joue une torture psychologique, mais aussi sur « La maison des grands hommes » et la Chambre des communes, toutes les strates en fait d’une société. Autant paysagiste que moraliste est ce portrait chatoyant et divers d’une ville qui est l’archétype de la modernité ; livre que probablement Virginia Woolf n’a pas rêvé : gageons qu’elle serait ravie, comme son lecteur.
Walter Benjamin incluait ses « souvenirs de voyage », d’Heidelberg à Versailles, de Séville à Florence, entre cathédrales et musées, dans sa Rue à sens unique. Lauren Elkin, « Flâneuse » en quelque sorte professionnelle, aime Long Island et Paris, Venise et Tokyo, et « partout »… Avec un juste aplomb elle revendique sa dignité de « flâneuse », à ne pas confondre avec la seule image auparavant autorisée pour les femmes, celle de la péripatéticienne, non au sens propre grec qui marche autour, mais au sens méprisable de prostituée. Son « sentiment de liberté totale et absolue que procure le simple fait de mettre un pied devant l’autre », est à mettre en relation avec cet Art de marcher dont parle si bien Rebecca Solnit[7] et qu’elle n’ignore pas.
Comme en une boite de flâneries où collectionner une flâneuse en chaque ville, Lauren Elkin rencontre en chaque pérégrination urbaine une figure singulière, d’aujourd’hui ou du passé, car pour reprendre Joyce en marge de son Ulysse, « les lieux se souviennent des événements ». Evidemment notre Virginia Woolf est inoubliable à Londres ; alors qu’à Paris, dont elle tomba en 1919 amoureuse, l’écrivaine de langue anglaise Jean Rhys est un de ses intrigants « fantômes » favoris. Autre fantôme stimulant, Aurore Dudevant qui prit un pseudonyme masculin : Georges Sand, dont on connait plus « les cigares, les amants, les romans », que son intense travail. Ou encore, dans cette ville des révolutions, de 1789 à 1969, et aujourd’hui des manifestations, la présence de la cinéaste de la Nouvelle vague, Agnès Varda. À Venise, c’est l’artiste Sophie Calle, qui, à l’occasion de la Biennale, est son guide.
Moins connue, la journaliste et correspondante de guerre, Martha Gellhorn « transforme la flânerie en témoignage ». Elle s’engagea « partout », « là où le sang coulait, et où se répandaient la crasse et le désespoir », de l’Espagne au Vietnam. Un modèle donc, une sorte d’héroïne pour notre collectionneuse de flâneuses.
Hélas, à Tokyo, pas de figure féminine qui jouerait le rôle d’éclaireuse. La « hideur de la ville » déçoit d’abord l’impétrante, qui s’y voit entraînée par son ami banquier. La chaleur y est « à faire fondre l’âme », marcher y est incongru et malcommode ; néanmoins il y faut apprendre, faute de la complexité des idéogrammes kanji, « la calligraphie onnade, l’écriture des femmes », et chercher la beauté « tout en haut, sur les toits »…
Reste que Paris est celle qui, récurrente dans la composition du volume, aimante irrésistiblement la narratrice. Au point qu’en 2015 elle devienne citoyenne française. À son tour, grâce à son livre, ne devient-elle pas une de ces figures tutélaires qui éclairent les lieux tout en éclairant son auteure, ses curiosités et ses émotions, au moyen de ces évocations vivantes et précisément documentées, et qui, cela va sans dire, illuminent son lecteur gourmand…
Plus loin encore, dans l’inédit, tourner autour de la plus longue frontière du monde, tel est le défi de la Norvégienne Erika Fatland. En fait il s’agit de contourner l’immense Russie, sans y glisser un pied, mais sans la perdre de vue : de la Corée du Nord, où le tourisme est rigoureusement encadré, à la Norvège, en passant par la Mongolie, le Kazakhstan, l’Ukraine, la Finlande et tutti quanti. Ce sont quatorze pays franchis, plus de 20 000 kilomètres, des dizaines de langues et de mode de vie rencontrés, sans oublier les eaux arctiques du Passage du Nord-Ouest. Certes Erika Fatland, née en 1983, n’en est pas à son coup d’essai, puisqu’à l’occasion de sa thèse d’anthropologie elle parcourut le Caucase et publia Sovietistan[8].
Ce n’est plus flâner, mais voyager au long cours. Les aperçus historiques et documentaires ne manquent pas, depuis l’île Diomède dans le détroit de Behring. Ce n’est guère marcher, mais emprunter « un ancien navire de recherche soviétique », une cabine à 20 000 dollars le mois, spartiate à plaisir, sans autre divertissement que la visite « d’îles stériles et battues par les vents », et la contemplation d’une pléthore de déchets : « une catastrophe écologique ». Le tourisme s’empare pourtant de ces contrées comme un prédateur.
Mais aussi des trains à n’en plus finir, en croisant des paysages ahurissants de glaces et de montagnes, saupoudrés des brumes et des pluies, de plaines et de déserts, de villes poussiéreuses, voire salement polluées. Entre la Corée du Nord et la Chine, le « Pont de l’Amitié est rouillé » ; après la pauvreté forcée, voici « la forêt d’acier, de verre et de marques de luxe », puis le pays des yourtes, des chamanes et des « chanteurs diphoniques », parcouru en jeep puis à cheval. Les steppes précèdent « les ermites de la taïga », quand le « royaume de l’ours » des Kazakhs est aussi celui de la tyrannie politique. Les passages de frontières sont tracassiers, parfois aimables, ou rocambolesques et inquiétants, comme dans le Caucase, qui est « une montagne de langues », bardée de souvenirs de guerres. Au-delà de la Mer noire, « mer inhospitalière », l’Europe parait d’abord un peu plus rassurante, quoique l’on y garde des souvenirs amers : « J’ai vu les chars rouler sur des gens », raconte une Suédoise d’Ukraine. Quant à « la plus jeune république séparatiste du monde, à Donetsk, ses bâtiments sont criblés de balles, qui n’ont d’ailleurs pas achevé leur mission. La guerre est au cœur de la vie des familles où Erika Fatland connait l’hospitalité. Plus loin, Tchernobyl est devenu une « attraction touristique ». Enfin, au bout d’un périple de deux ans, à la triple frontière de la Finlande, de la Norvège et de la Russie, cairns, barbelés et miradors laissent une impression de guerre froide pas encore éteinte…
Le voyage est un apostolat, une prise de risque, une quête de soi et du monde, y compris dans sa dimension géopolitique, car les contrastes économiques et politiques sont ici expliqués avec soin. Et même si le récit d’Erika Fatland, accompagné de deux cahiers de photographies, n’a pas la qualité poétique de nos précédents ouvrages, il n’en reste pas moins aussi impressionnant qu’instructif.
Impénitent voyageur littéraire et fluvial, lui Français né en 1957, Patrick Deville conçoit un roman monstre, dont on ne sait c’est une omnivore accumulation documentaire, ou un récit de la filiation. Il faut bien cela lorsque l’on embarque avec lui en Amazonia, au long du fleuve sud-américain qui dépasse en longueur le Nil. Et plus encore, car partant du port atlantique de Belém, il passe la cordillère des Andes pour trouver un autre port, cette fois-ci pacifique : Santa Elena. Plusieurs espaces, mais aussi plusieurs temps : celui du voyage proprement dit entrepris par un père et son fils, Pierre, presque trentenaire, mais aussi celui qui démarre dès le XVI° siècle avec la conquête espagnole et portugaise parmi ces contrées à peu près vierges, ces tribus et civilisations si singulières, comme celle des Incas. Sans oublier la généalogie séminale des livres qui alimentent cette entreprise initiatique, des développements biographiques de Flemming, Humboldt, Darwin, Zweig ou de telle figure de l’Histoire brésilienne et locale, entre Cendrars, Lévi-Strauss et Montaigne, en un maelström plus décousu, sinon le travail de la mémoire, que l’écriture « à sauts et à gambades » de l’auteur des Essais… Car « seule la littérature nous offre d’approcher la vérité des lieux, surtout la relecture des écrivains par d’autres écrivains, de génération en génération ».
Quelques rencontres émaillent le récit : un traducteur passablement original qui, dangereusement, vit en ermite sur les berges du fleuve, un anthropologue péruvien, ou encore le souvenir d’Aguirre, explorateur et « fou magnifique », de Casement le diplomate controversé[9] ; mieux, le fantasme des « sirènes & amazones ». Et tout aussi bien les oiseaux, « l’ahinga et le toucan, […] le dendrocygne à bec rouge et le caracara »… Iquitos, au Pérou, est moins pittoresque ; car là règnent « la disparition des peuples, du paysage et des animaux, l’enlaidissement ». Nous laisserons alors sans commentaire la racoleuse plainte sur « la folle accélération du dérèglement climatique » de « l’année 2018 »[10]…
S’imaginant en Indien, le narrateur évalue de belle manière la fonction qui lui aurait été confiée : « sans doute m’auraient échu les tâches de l’apprenti chaman ou de sorcier adjoint, la récitation le soir de la cosmogonie et de l’histoire des ancêtres, et telle était après tout la modeste fonction que je remplissais dans ma tribu ». De même, parmi les dernières pages, l’on trouve des remarques pleines de saveur, sur la « jouissance esthétique » devant l’ordre de la nature, sur « la faillite de l’anthropocentrisme », de Copernic à Darwin…
Tout cela est généreusement - ou trop richement, trop lourdement - farci d’allusions littéraires et historiques, encyclopédiques même (sur l’exploitation du caoutchouc par exemple), comme un exercice de collage, au point que l’on risque d’en oublier, même si elles sont une métaphore de la transmission paternelle, l’histoire qui se nouerait entre le père et le fils, sur un bateau appelé « La Jangada », du nom d’un des romans de Jules Verne. Il n’en reste pas moins que l’on se surprend malgré tout à penser qu’Amazonia est peut-être un beau livre, hybride, baroque et surchargé, aussi touffu que la forêt amazonienne, un rien vaniteux, néanmoins propice à la réflexion, de surcroit émouvant, tant l’empathie nous prend au contact des minces confidences d’un père confronté à un fils qu’il observe et cependant lui échappe.
Flâneur et voyageur ne sont pas tout à fait de la même espèce. Malgré la tradition du « Travel Writing » qui a brouillé les pistes (avec Bruce Chatwin ou Paul Théroux), le flâneur est plus modeste dans ses destinations, à la limite de l’errance, ouvert à l’imprévu, surtout urbain, plus lent, plus attentif aux strates poétiques et socioculturelles, quand le voyageur vise tout ou partie du globe terrestre. Patrick Deville est aussi le symptôme d’une quête romanesque, à moins qu’il s’agisse de son épuisement, qui pratique le reportage culturel romancé. Comme Mathias Enard[11], il use du prétexte de peu de personnages romanesques, ici très probablement autobiographiques, pour faire passer une sorte d’essai, en quelque sorte un voyage au travers des genres autant qu’au fil d’une mémoire géographique et fluviale. Ne reste plus à nos lecteurs qu’à boucler le sac-à-dos, un ou deux livres de choix dans la poche supérieure, saisir un bus, un train au vol, attacher fermement les lacets des chaussures de marche…
traduit de l’espagnol (Argentine) par Antonio Werli,
Quidam, 220 p, 20 €.
Fantasmes proliférants, postulations de l’imaginaire, intrications du cosmos, des corps et des psychés aux fascinants et dangereux développements, voici les ressorts de la littérature fantastique, sans oublier l’effroi d’une transgression des forces de la nature qui ne reste pas impunie, a fortiori au moyen du châtiment eschatologique. Les puissances inconnues que recèle la matière, mais aussi l’esprit humain, voire animal, sinon celle du Dieu de l’Ancien testament, permettent aux Forces étranges de l’inoubliable Leopoldo Lugones de réaliser le grand écart entre les mythes anciens et les frontières les plus inatteignables de la science. Ainsi des mystères d’un passé antédiluvien aux hypothèses scientifiques les plus hardies, le scalpel verbal de Lugones découpe un portrait de l’humanité trouble et stupéfiant. Jorge Luis Borges ne put que s’incliner devant ces Forces étranges, recueil de contes paru en 1906 en Argentine, dont nous accueillons - non sans frémir - et avec bonheur la première traduction intégrale française.
Est-ce la seule chronologie de l’écriture, ou une savante alternance thématique, qui ont guidé Lugones dans l’ordre de ses récits ? Qui sait. En tout état de cause pas le critère générique, puisque la première nouvelle, qui pourrait décourager un impatient lecteur par son initial exposé didactique sur les propriétés des ondes sonores, imagine la création d’un appareil, précisément, voire infiniment, destructeur, au moyen d’un son inouï. Ce ne serait qu’une anticipation scientifique si la désintégration du cerveau du génie méconnu ne pouvait être attribuée qu’à un accident. Ou à la malignité de sa créature, à moins qu’il s’agisse d’un suicide ingénieux, sinon d’un châtiment auto-infligé digne de la « Force Oméga » mise en œuvre. Laconique in fine, le narrateur laisse le lecteur en proie à des spéculations sans nombre… Autre récit sur les propriétés du son, « La métamusique », dans lequel un ingénieux savant conçoit un piano qui permet de voir les couleurs de la musique, jusqu’à ce que « l’octave du soleil » détruise ses yeux. Indubitablement, quoiqu’il soit le sixième du recueil, il faut le lire comme un écho du premier, laissant libre cours à une réflexion sur les connivences de la science avec le mal…
Spécialiste de « la conductibilité des neurones », le Docteur Paulin invente quant à lui « le psychon », autrement dit un nouveau corps : soit « la pensée volatilisée ». Une fois cette dernière liquéfiée, il est possible « de réaliser son inclusion dans un métal », plus exactement des « médailles psychiques. Médailles de génie, de poésie, d’audace de tristesse ». Devinons que l’expérience n’est pas sans risques, d’extravagances, de folie… Qui sait s’il s’agit d’autre chose que du grand n’importe quoi. Nous n’aurons pas la naïveté de croire à de telles affabulations venues du spiritisme, qui restent pour le moins divertissantes, au mieux dignes d’illustrer les circonvolutions des projections de l’intellect. Cependant la science d’aujourd’hui n’approche-t-elle pas la pensée numérisée, l’intelligence artificielle et autonome[1]?
Autre science, la botanique, avec « Viola acherontia ». Un jardinier cherche « à suggestionner les violettes », de façon à ce qu’elles émettent un toxique mortel et parfait. Ces « violettes noires », en respirant les « poisons cadavériques » de plantes voisines, en observant des « scènes cruelles », en viennent à pleurer et « produire une pullulation de petits aïe très semblables à ceux d’un enfant ». Un tel maudit personnage deviendrait-il un criminel, serait-il digne d’entre au panthéon de L’Assassinat considéré comme un des beaux-arts de Thomas de Quincey ?
La dimension scientifique perd peu à peu du terrain devant les forces du surnaturel. « Un phénomène inexplicable » commence comme en pays d’anticipation avec une conversation sur l’homéopathie, puis sur le choléra qui sévit dans les plaines argentines. Mais il bifurque bientôt sur les « sujets sensitifs » et l’hallucination. Le protagoniste, qui vécut aux Inde et voulut connaître le Tibet, se met à expérimenter les pouvoirs des yogis, au point de se dissocier « au cours d’un rêve extatique » : un singe ne le quittant plus, il a « perdu le concept d’unité », au point que le narrateur n’ait plus qu’à constater avec horreur que l’ombre de l’homme qu’il a dessinée est bien celle du singe. La dissociation de la personnalité, inscrite sur le mur et le papier est bien de l’ordre du fantastique. Autre singe, nommé « Yzur, dont l’espèce aurait perdu le langage. Toute une éducation, une « gymnastique des lèvres », viendront, qui sait, à bout du problème, à l’orée de la mort. Plus modeste, et plus brève, cependant également animalière, est « L’escuerzo », du nom d’un crapaud qui saura assurer sa vengeance contre son tueur.
Pour rester dans l’animalité étrange, rejoignons une Antiquité fantasmatique. « Les chevaux d’Abdère », en Thrace, deviennent par la vertu de l’élevage et de l’éducation, des parangons de « l’humanisation de la race équine ». Mais bientôt leur révolte devient une guerre sanguinaire contre l’humanité ; seul un providentiel sauveur dont nous tairons le nom viendra clore le carnage. Il est assez évident que nous pensons à une réécriture réussie de l’épisode du pays des chevaux, dans Les Voyages de Gulliver de Swift.
Loin de Buenos Aires et des pampas argentines, un temps reculé, voire mythique, s’éloigne dans un Proche-Orient rêvé avec une précision suffocante. En ces récits, l’écriture est riche et sensuelle, luxueusement descriptive, comme en écho à celle de Flaubert dans Salammbô. Envoûtant est le second conte, peut-être le plus fascinant du recueil : « La pluie de feu. Evocation d’un désincarné de Gomorrhe ». En une cité à l’antiquité imprécisée, un homme vit parmi le luxe, les plaisirs, les esclaves et la luxure, et surtout « deux occupations majeures : lire et manger ». La cité libertine « savait jouir et vivre ». Pourtant, le soupçon de la superficialité hérisse le dos du lecteur, la tragédie ne saurait tarder : « une pluie de cuivre incandescent » s’abat violemment, se calme, reprend ; parmi les ruines embrasées il n’y a plus à se réfugier… Bien qu’aucun dieu ne paraisse responsable du phénomène - seuls les fauves pleurent « à je ne sais quelle divinité obscure » - aucune explication scientifique n’étant envisagée, la plaie eschatologique parait indubitable, la fin du monde sacramentelle… Le titre lui-même faisant allusion à Gomorrhe, donc à l’homosexualité féminine, l’on n’en voit guère trace dans le récit conduit avec une maestria, une beauté qui restera longtemps entêtante.
Mais, non loin de « pommiers de Sodome », en un désert où « crépuscule et aurore se confondent dans une tristesse égale », un pèlerin raconte l’histoire du moine Sosistrate, cénobite qui « était devenu presque transparent » et « avait atteint la sainteté ». Hélas, quoiqu’il l’ignore, c’est Satan qui lui suggère d’aller libérer « la statue de sel », cette femme de Loth qui fut châtiée par la colère de Yahvé. Il saura ainsi ce que coûte une sacrilège curiosité… Près de Jérusalem, en l’an 1099, la main du chevalier Wilfrid, restée clouée sur la croix, saisit le chef arabe au cou et l’étrangle, avant de devenir une relique…
Plus avant encore, « L’origine du déluge » emprunte le vocabulaire de la chimie, de la géologie et de la zoologie pour décrire un phénomène mythique. L’intrusion cosmique de l’élément aqueux, entraîne l’apparition de créatures improbables. L’une d’entre elle jaillit littéralement de l’évocation d’une medium qui dépeint cette diluvienne révélation : « Au fond de l’évier, gisait, pas plus grande qu’un rat, mais parfaitement formée et magnifique, irradiant mortellement sa blancheur, une petite sirène, morte ».
Peu à peu, l’on voit se tisser des thèmes récurrents, des répons au sens musical du terme, explorant les propriétés du son, les analogies entre l’homme, le singe et le cheval, les expériences paranormales, alors que notre écrivain goûtait le spiritisme, et les explorations fantasmatiques d’un passé légendaire. Mais aussi le fil rouge qui relie les allusions bibliques et chrétiennes, voire mythologiques, qui relèvent du châtiment divin, même en l’absence du dieu.
Rien n’interdit de lire le dernier texte, titré Essai de cosmogonie en dix leçons, comme un récapitulatif des précédents contes, sur le mode du théoricien et conférencier, depuis l’origine de l’univers, en passant par les atomes, jusqu’à « l’intelligence de l’univers » et la « réincarnation humaine ». Bien que l’on se doute que notre conteur ait considéré ces dix exposés fait par un mystérieux discoureur nocturne comme le couronnement de l’édifice, n’est-on pas en droit de penser qu’il s’agit de la partie la plus faible du recueil, en tant qu’il n’a plus la « force étrange » des contes qui le précèdent ?
Ces douze nouvelles, et une novella, car l’Essai de cosmogonie en dix leçons est un peu plus ample, avec une cinquantaine pages à la lisière de l’essai, sont au croisement de l’univers scientifique d’un Jules Verne ou d’un George Herbert Wells et de celui fantastique du Docteur Jekyll et Mister Hyde de Robert Louis Stevenson. La splendeur de la langue (il faut là remercier le traducteur), la puissance de suggestion, le scrupule scientifique et les hardiesses de la spéculation font du nouvelliste un virtuose.
L’Argentin Leopoldo Lugones, aux moustaches piquantes et aux lunettes incisives, fut un drôle de bonhomme. Né en 1874, mort en 1938, il devint très vite une figure-phare de la poésie moderniste, dans le sillage de Ruben Dario, avec son recueil Las Montanas de oro, qui bouillonne de l’exaltation de la passion amoureuse. Il amplifia bientôt ses perspectives en commentant le vaste et célèbre poème épique El Gaucho Martin Fierro, de José Hernandez, pour reprendre ce même registre épique avec La Guerre gaucha, un recueil de récits, qui usa de la langue gauchesque. Cependant l’homme oscilla de l’anarchisme au fascisme, du ni dieu ni maître à la foi en un homme politique providentiel, en un nationalisme étatique, militariste et belliciste. Ses discours à la gloire du fascisme, ses textes antiféministes sont tristement remarquables, d’autant que, comme nous le confie le traducteur et préfacier, Antonio Werli, son fils Polo devint chef de la police et tortionnaire du régime d’Uriburu. En 1938, profondément déçu de ses engagements politiques, il se supprima, selon le mot de Borges, en mêlant le cyanure au whisky.
De son père spirituel Ruben Dario (1867-1916), il tenait cette propension à parler, « comme une chose usuelle, d’apparitions diaboliques, de fantasmes et de duende[2] », y compris en vivant au cœur de temps scientifiques. Et malgré l’incontestable talent de Leopoldo Lugones, il faudra attendre la génération suivante, celle de Bioy Casares et de Borges, pour que cette littérature, jugée alors à peu près indigne, soit dans le monde hispanique, réhabilitée. Il est probable que son roman, El Angel de la sombra, puisse mériter d’être chez nous traduit. Roman ésotérique et théosophique, il narre une histoire d’amour entre un poète pauvre à la cinquantaine appuyée et une jeune fille de bonne famille (ce qui a une dimension autobiographique). Le sentimentalisme voisine avec un érotisme passablement décadent, encore une fois des éléments scientifiques voisinent avec ceux fantastiques…
Il n’est pas étonnant que son art du récit fantastique soit l’objet de l’admiration de son compatriote et en quelque sorte descendant, Jorge Luis Borges[3], au point que ce dernier lui dédia son essai intitulé L’Auteur. Et qu’il le qualifie de « maître de tous les mots », capable d’« illustres édifices verbaux[4] ». Il est pour lui le plus prestigieux homme de lettres de son temps et il n’est pas douteux qu’il puisse admirer son art impeccable de la narration, sa capacité de conduire le récit à l’aboutissement de son imparable logique, du réalisme le plus solide au fantastique le plus vacillant sur la pente du surnaturel, en l’inéluctable direction de sa chute surprenante autant qu’effrayante. Sans compter que la lisière s’effaçant entre les genres du récit dramatique et de l’essai didactique et spéculatif, il puisse avoir contribué à la genèse des fictions borgésiennes.
Tout semble banal, en un espace et une vie de voyageur de commerce parfaitement réalistes, lorsqu’une métamorphose animale saisit Grégoire Samsa : le pitoyable anti-héros de Franz Kafka est irrémédiablement changé en vermine. En la préface de son Anthologie du fantastique, Roger Caillois prétend à juste titre que le fantastique « manifeste un scandale, une déchirure, une irruption insolite, presque insupportable dans le monde réel[5] » On ne le confondra pas avec le merveilleux, dont sa petite sœur la fantasy, où règne sans ambages le surnaturel, avec le concours de génies, dragons, sorciers, enchanteurs et autres animaux parlants. « Est-ce possible ? » se demandent tous les auteurs et lecteurs de ces récits et romans inquiétants. C'est ainsi qu’à son tour Todorov définit le genre : « Le fantastique, c'est l'hésitation éprouvée par une être qui ne connaît que les lois naturelles, face à un événement en apparence surnaturel[6] ». Entre rationnel et irrationnel, il s'agit plus de donner une forme à nos interrogations scientifiques irrésolues, à nos questionnements métaphysiques, plus de figurer nos peurs, que de représenter le seul réel. Sans compter le plaisir de s'adonner aux spéculations de l'imaginaire, aux fantasmes de la psyché. Voilà qui convient tout à fait pour qualifier les nouvelles de Leopoldo Lugones, quoiqu’une poignée d’entre elles ressortissent plus exactement de l’anticipation, qu’en 1905 l’on n’appelait pas encore science-fiction. Si l’on n’a guère d’idée de ce qui a pu être à l’origine de la kafkaïenne métamorphose, hors peut-être une psyché désastreuse, les désastres individuels et de l’humanité entière, sont chez Leopoldo Lugones causés par des Forces étranges, en d’autres termes les mystères de la nature humaine et par-dessus tout d’un univers qui la dépasse.
[4] Jorge Luis Borges : Essai sur Lugones, 1955, cité par Jean-Pierre Bernes, dans Borges, Œuvres complètes II, La Pléiade, Gallimard, 2016, note page 4, p. 1136)
[5] Roger Caillois : Anthologie du fantastique, Le Club Français du Livre, 1958, p 3.
[6] Tzvetan Todorov : Introduction à la littérature fantastique, Seuil, 1970, p 29.
Biblioteca de Corias, Cangas de Narcea, Asturias. Photo : T. Guinhut.
Michel Zink : Les Troubadours, Tempus, Perrin, 384 p, 9,50 €.
Anthologie de la littérature érotique du Moyen-Âge,
traduit et commenté par Corinne Pierreville,
Honoré Champion, 496 p, 25 €.
L’on savait la littérature latine pleine de coquineries alléchantes, scabreuses, voire pornographiques. Martial a des Epigrammes particulièrement salaces, Ovide un Art d’aimer très galant, Juvénal des Satires parfois salées, Properce des Elégies délicieusement amoureuses. Plus particulièrement obscène est le recueil composé au premier siècle de notre ère, Les Jeux de Priape[1], en l’honneur de « l’emblème viril », dont nous n’oserons ici proposer des citations, au risque d’injurier le bon goût de nos lecteurs. Plus convenable et néanmoins fort leste est le Moyen-Âge littéraire, dont on a tort de penser qu’il fut une période d’austérité sans nom ou de dévergondage brutal et sans raffinement, ne serait-ce qu’au regard de sculptures plus qu’osées parmi les églises romanes et les cathédrales. Cette Anthologie de la littérature érotique du Moyen-Âge est à cet égard bien propre à dissiper les préjugés autant qu’à réjouir le lecteur. Reste que le raffinement était bien celui de l’art des troubadours, auquel Michel Zink rend un bel hommage.
L’on dit que « lassées d’être traitées avec grossièreté et comparées à des juments, les dames se seraient tournées vers Robert d’Arbrissel, qui leur prêtait une attention flatteuse et dont l’exigence spirituelle et morale satisfaisait les aspirations les plus hautes ». Ainsi Guillaume IX d’Aquitaine, froissé, aurait renoncé aux chansons obscènes destinées à ses compagnons, pour se mettre à composer des chants d’amours destinés à rivaliser, du moins dans la partie profane, avec l’élévation du fondateur de l’abbaye de Fontevraud, ennemi de la luxure. L’hypothèse est séduisante, mais trop généreuse envers ce seul poète affamé de sexe et néanmoins de délicatesses, confie Michel Zink. Nous sommes au début du XII° siècle, en plein essor de la langue d’oc, qui, en un temps médiéval trop souvent fruste, fit des miracles. Ce sont de surcroit les plus anciens poèmes conservés en une langue moderne ; car ceux du nord de la France[2], en particulier en Artois et Picardie, en langue d’oil, chevauchent le XII° et le XIII° siècle.
Séducteur et courtois, mais aussi « bouffon lubrique », ainsi apparait Guillaume, comte de Poitiers, qui savait « trobar e cantar », c’est-à-dire trouver et chanter - d’où viennent les vocables trouvère et troubadour, qui chantaient leurs compositions, ou les faisaient chanter par un jongleur. Il savait aussi, facétieux, « faire un poème sur rien du tout », dans lequel il déclare : « J’ai une amie, je ne sais qui c’est ». Indispensable ingrédient et fin en soi, l’amour épuré, affiné, parfait, devient « fin’amor » grâce à « ce vers sorti de mon atelier ». Le comte semblerait avoir été influencé par le « muwwashah » et le « zadjal » pratiqués par les poètes arabes et juifs d’Al-Andalus. Au-delà de la chanson amoureuse ou pastourelle qui aime conter la rencontre avec une bergère, non sans obscénité et brutalité, il soupire après la princesse lointaine, comme son successeur Jaufré Rudel. Ce en quoi il est le bien le premier troubadour.
Lui succède, avec constance dans le raffinement, Bernard de Ventadour, qui « semble sentir / Un vent de paradis » du côté de sa bien-aimée. Elégiaque et courtois, il est avec Cercamon le créateur d’un archétype, celui d’un amour qui échappe sans cesse à l’amant : « Hélas, avec quelle douceur elle m’a tué », dit ce dernier. Bernard de Ventadour adore « cette prison dans laquelle Amour me tient lié et captif ». Si l’on condamne l’érotisme bestial, ainsi que l’adultère, l’on célèbre un amour soutenu par les vertus courtoises : Jeunesse, Valeurs, Mesure…
Une poignée de poèmes seulement ont été conservés. De Jaufré Rudel, par exemple, l’on n’en connait que six. Il espère en vain en « l’amor de lonh » : Que Dieu qui a fait tout ce qui va et vient / Et qui a créé cet amour de loin, / Me donne le pouvoir, car j’en ai le désir, / De voir cet amour de loin ». Il pense sans cesse à une introuvable comtesse de Tripoli, peut-être fictive.
Brûlant et timide, entre retenue et sensualité, l’amour balance entre corps et cœur, tout en valorisant ce dernier. Ainsi Bernard de Ventadour meurt de désir : « Faites que votre corps farouche / Me soit si proche que je le touche. / Car si je meurs, dame charmante, / De ne jamais vous toucher nue, Mon corps en aura souffrance / Et mon âme en sera dolente. » Reste le pouvoir du poème, comme l’écrit Bernard Marti : « Ainsi je vais entrelaçant / Les mots et affinant la mélodie : / La langue est entrelacée / Dans le baiser ».
Ils s’appellent également Raimon de Miraval, Peire d’Auvergne, Marcabru, Peire Vidal, Raimbaut de Vaqueiras, Guiraut Riquier ou encore Arnaud Daniel, ce dernier tant admiré par Dante. Ils sont nobles, comme Raimbaut d’Orange, qui pratique le « trobar clus », soit hermétique et cultivé, quand d’autres préfèrent le « trobar naturau », plus naturel ; ce qui donne lieu à des joutes esthétiques dans lesquels ils se répondent. À moins qu’ils soient moines défroqués, comme Peire Rogier. Tous sont à la fois « le riche d’amour et le mendiant d’amour », selon la formule de Michel Zink. Poitou, Limousin et Périgord sont le berceau de tous ces troubadours, dont l’art disparait à la fin du XIII° siècle.
Habilement mené, l’ouvrage mêle la dimension historique, les biographies des troubadours les plus marquants, et l’analyse de leur esthétique. Il intercale des poèmes comme en une anthologie, de plus bilingue, le français du XII° siècle ne vous étant guère familier. Ainsi de Jauffré Rudel : « D’aquest amor sui cossiros / Vellan e puies sompnhan dormen : / Quar lai ai joi meravelhos, / Per qu’ieu la jau jauzitz jauzen. » Autrement dit : « À cause de cet amour je suis dans l’angoisse / Quand je veille et puis quand je dors, en songe : / J’ai une joie surnaturelle, car je jouis avec elle, donnant et recevant de la jouissance. »
L’on devine que l’empathie de Michel Zink, non seulement pour son sujet, mais pour son lecteur, est considérable. Consacrant un ouvrage, aussi érudit, aussi précis en ses notes que tissé de ferveur aimable, il confesse n’avoir effectué qu’une « promenade » qui n’atteint pas le XIII° siècle. Il n’a presque rien dit de Bertrand de Born ni des grands troubadours de langue d’oc italiens ou catalans qui culminent avec un Guiraut Riquier, dont les vers s’organisent comme un roman. Qu’importe. Il suffit à notre bonheur.
L’on attend du Moyen-Âge, du moins de son apogée, du XII° au XV° siècle, qu’il mette en exergue le fin amor des troubadours. Mais en ne se consacrant qu’à la suave beauté de leurs chants, l’on ne saurait voir l’aiguillon d’amour d’Eros que de l’œil le plus raffiné et spirituel alors qu’il peut s’exprimer de fort charnelle manière, ainsi que nous l’enseigna l’anthologie concoctée par René Nelli[3] ; alors qu’il voisine avec l’expression d’une luxure ardente et gaillarde jusqu’à l’obscénité. Car en cette Anthologie de la littérature érotique du Moyen-Âge, l’on n’attend pas d’accent moralisateur, mais une libre expression des plaisirs charnels. Corinne Pierreville, érudite traductrice et préfacière, assume avec justesse : « la littérature érotique s’intéresse à l’expression du désir et du plaisir pour eux-mêmes et n’exige pas l’aval des sentiments ». Il s’agit pour les poètes de partager avec le lecteur cette ivresse des sens, ce qui n’empêche en rien, au-delà de la stricte pornographie, une dimension esthétique, tout en jouissant de la transgression « délestée du poids des contraintes morales, sociales, religieuses et verbales ».
Même si les autorités ecclésiastiques bombardaient de jours et mois de pénitences tous les actes sexuels non autorisés, les esprits médiévaux étaient plus tolérants que ceux des censeurs du XIX° siècle, quoique nombre d’auteurs écrivirent sous le manteau des obscénités, tel Lamartine[4]. Si l’on se penche sur l’Histoire de la sexualité[5], l’on sait que la chasteté était valorisée par l’autorité ecclésiastique du Haut-Moyen-Âge, mais à partir du XIII° siècle, l’on pouvait aller jusqu’à encourager les plaisirs du mariage, y compris la jouissance féminine, mais aussi cette littérature, propices à la procréation.
Que les chastes yeux s’éloignent de cette lecture ! Nous allons citer des vers sans fard, souvent anonymes, et traduits du français médiéval, car ceux en latin, comme les Carmina burana, qui nourrirait pourtant notre objet d’étude, en montrant combien « Vénus me brûle jusqu’à la moelle[6] », sont ici écartés. Ce sont surtout des poèmes, mais aussi des romans, voire du théâtre, qui réjouiront les amateurs de curiosa, et qui savent vanter avec verve les amours extra-conjugales.
Que pensez-vous de cette « Demoiselle qui ne pouvait entendre parler de foutre sans avoir mal au cœur », et à qui l’on ferait bien de glisser sous l’oreiller ce Speculum al foderi ou Miroir du foutre, joli traité catalan de pratiques sexuelles, de façon qu’elle devienne cette « demoiselle qui songeait qu’on la baisait »… Rare « Kama sutra » catalan, ce Miroir du foutre est un véritable traité d’érotologie de la fin du XIV° ou du début du XV° siècle, rédigé par un anonyme médecin, prodigue en positions sexuelles et attentif au plaisir de la partenaire féminine, conseillant comment attendre de jouir et faire jouir : « malaxe son sexe, frotte-le et masse-le jusqu’à ce qu’elle commence à gémir, trembler et crier ».
Quelle hypocrite, cette demoiselle qui défaille aussitôt qu’elle entend parler de « verge » « de baise ou de coucherie », car dès que David prétend éprouver le même dégoût, dès que des images poétiques s’emparent du désir, elle joue aisément à la bête à deux dos. Le fabliau dialogué est aussi leste que charmant, car dans le sexe, aussi bien que dans les seins, « Rien en eux n’est ni sale ni laid ».
Même Le Roman de la rose de Jean de Meun, au XIII° siècle, si allégorique et poétique soit-il, laisse bien entendre de quel « beau reliquaire » il s’agit : « Je l’embrassais fort dévotement et afin de le mettre en sécurité dans son étui, / je voulus introduire dans la meurtrière / mon bourdon derrière lequel pendait la besace ». Renaut de Beaujeu propose à son Bel inconnu la dame amoureuse du « Château de l’Île d’Or » : « Ses seins et sa poitrine / étaient blancs comme la fleur d’aubépine ». Mais gare à la chasteté d’une jeune fille, qui est protégée par une épée sachant jaillir de son fourreau et frapper l’imprudent Gauvain du Chevalier à la charrette. Mieux vaut la leçon de musique d’Eustache Deschamps, qui, dans Marion, écoutez-moi, file la métaphore musicale pour mener à bien une initiation à la copulation. Plus ambigüe est, sous la plume de Robert de Blois, la séduction de la belle Lyriopé par Floris, travesti en femme : « Jamais encore je n’avais entendu dire / que deux jeunes filles pouvaient autant s’aimer, / mais je n’aimerais, je crois, / aucun homme autant que toi ». L’on devine qu’elle « perdit sa virginité »…
Santuario de la Virgen, siglo XIV, Ujue, Navarra.
Photo : T. Guinhut.
Les dames ne se privent pas d’écrire, telle Béatrice de Die et son J’ai subi un cruel tourment : « J’aimerais bien tenir un soir / Mon chevalier nu entre mes bras ». Quant à la dame de Jean Bodel, dans Le Souhait insensé, la voilà faisant un songe : la foire est pleine de magasins où l’on ne vend rien, « à l’exception de couilles et de verges » ! Le fabliau de La Saineresse conte lui la prétention d’un bourgeois qui se vante d’être impossible à cocufier. L’on devine la chute ; l’amant étant introduit sous le travestissement d’une guérisseuse…
Parfois l’on reste plus allusif, comme dans Le Roman de la rose de Jean de Meun, comme chez Chrétien de Troyes, faisant goûter les plaisirs charnels à Lancelot et à la reine, ou à Erec et Enide, lorsque le même lit les unit. La métaphore vient au secours de la pudeur. À moins qu’elle soit au service de l’humour et de la gaillardise, quand les testicules sont des « petits marteaux », ou la verge un « poulain » prompt à s’abreuver en une féminine fontaine…
Se moquant de la virginité, de l’inexpérience et de la niaiserie, l’on vante au contraire la découverte du plaisir et les dames volages, y compris copulant avec des religieux, comme Margot confessant d’avoir couché avec un moine, « plus de sept fois cette nuit-là ». Que voilà un libertinage bien en chair, bien avant le XVIII° siècle ! Cependant l’éloge de la beauté corporelle ne va pas sans la jeunesse, les vieux corps étant jugés indignes du désir. Reste que l’on est ici délivré de la haineuse misogynie des Pères de l’Eglise, comme Tertullien qui commandait à l’orée du III° siècle la « pudicité » aux femmes[7], et d’un clergé ronchon, autant que d’une fade idéalisation courtoise. La fête des sens affirme sans cesse la nécessité et la beauté de la vie.
En ces pages que d’aucuns, sans cœur et sans goût, qualifieront de cochonnes, les couilles sont velues, les trous affamés, l’éjaculation laisse le vit ballant, les draps à tordre, une demoiselle au rêve ardent chevauche son violeur qui croyait abuser de son sommeil, les allusions sodomites et lesbiennes se font insistantes, comme lorsque Bieris de Roman s’en ressent pour la belle Maria, les préliminaires sont abondamment enseignés, l’orgasme simultané devient l’enviable apogée. Notre anthologiste aux reins solides et à l’esprit vif parle alors d’une « excitation à la fois intellectuelle et sensuelle ». Car ces textes réjouissants et pleins de vie ont été conçus avec un solide et séduisant art rhétorique, un sens de la musicalité poétique affirmé.
De l’amour courtois à l’érotisme le plus débridé, le Moyen-Âge surprendra toujours. Le récit et l’analyse de Michel Zinc sont aussi poétiques que son objet d’étude, quand l’anthologie mise en œuvre par Corinne Pierreville, heureusement bilingue et par ailleurs illustrée de quelques enluminures et marginalia bienvenus et parfois salaces, est, pour des textes souvent rares, documentée avec un appétit communicatif. Comme quoi il n’y a guère de progrès en érotisme, au contraire de ce que laisserait penser la récente libération des mœurs, à moins que l’on puisse se demander s’il faut envier à la période médiévale ce que de nouveaux puritanismes rêvent de voiler et de nous arracher…
traduit de l’anglais (Canada) par Michèle Alabaret-Maatsch,
Robert Laffont, 360 p, 21 €.
Tracy Chevalier : Le Nouveau, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par David Fauquemberg,
Phébus, 240 p, 19 €.
« Je briserai ma baguette et l’ensevelirai à plusieurs brasses sous la terre, puis plus profond que jamais ne descendit la sonde, je noierai mon livre[1] ». Ainsi, à la fin de La Tempête, Prospéro, à la veille de quitter son île, sa tâche accomplie, renie sa magie ; ce qui ne manquât pas, en cette ultime comédie du barde de Stratford, d’être interprété comme l’adieu à son métier de dramaturge. Cependant bien des écrivains sont tentés, non sans présomption, de reprendre la baguette de Shakespeare, sinon pour se mesurer à lui, néanmoins pour s’attacher son prestige, tout simplement en rebondissant sur ses thématiques universellement humaines. C’est à l’occasion du quatre-centième anniversaire de la mort de Shakespeare, en 1616, que les éditions Hogarth commandèrent à huit auteurs des réécritures. Respectivement Jeanette Winterson avec La Faille du temps[2](Le Conte d’hiver), Anne Tyler avec Vinegar girl[3] (La Mégère apprivoisée), Jo Nesbo avec Macbeth[4], Edward St Aubyn avec Dunbar et ses filles[5] (Le roi Lear), Howard Jacobson avec Shylock is my name[6] (Le Marchand de Venise) et Hamlet[7] par Gillian Flynn. Intéressons-nous à deux auteures anglo-saxonnes - et non des moindres - jetées dans le même bateau, qui se sont changées en apprenties du théâtre élisabéthain. Ainsi Margaret Atwood et Tracy Chevalier, jouent à transposer La Tempête et Othello, en passant allègrement la poreuse barrière des genres littéraires, du drame théâtral au roman, avec une Graine de sorcière et Le Nouveau, dont le titre laconique peut se lire en un double sens…
Deux strates shakespeariennes s’imbriquent avec intelligence en cette Graine de sorcière : d’abord le récit de la mise en scène de l’ultime pièce de Shakespeare, puis le retour du protagoniste qui trouve l’occasion de se venger des traitres qui l’ont jeté au tapis ; comme Prospéro éjecté de son trône, exilé de son royaume de Naples par Antonio, et relégué sur son île avec sa fille Miranda lorsque le hasard amène sur ses côtes les auteurs du crime, dont le bateau naufrage par les soins d’une tempête fomentée par Prospéro et Ariel…
Félix, avatar de Prospéro, une fois vilainement évincé de la direction du festival canadien de Makeshiweg, se glisse en une forêt perdue pour jouir d’une « bicoque » solitaire où il pourra se livrer en toute quiétude aux regrets et aux larmes que le décès de sa fille Miranda nourrit. Mais aussi aux vains remâchages et récriminations contre son heureux rival Tony, « machiavélique lécheur de bottes au cœur noir ». L’ex-metteur en scène, à la rayonnante inventivité, aux représentations triomphales, avait confié la gestion financière et les relations publiques à son faux ami, à « l’usurpateur » honni…
Amédée Pichot : Galerie des personnages de Shakspeare, Baudry, 1844.
Photo : T. Guinhut.
Ne reste au triste antihéros que rêver de ranimer sa Miranda et se venger de Tony. Or, une poignée d’années plus tard, le voilà embauché, dans le cadre d’un « programme d’alphabétisation par la littérature », comme animateur théâtral auprès des pensionnaires d’une prison qu’il a pour ambition d’amener à Shakespeare, « parce que c’est le moyen le meilleur et le plus complet d’apprendre le théâtre ». Les crimes de Macbeth et Richard III sont compris, adaptés avec vigueur, et obtiennent le succès mérité. Il faut alors jouer cette Tempête que Félix n’a pu monter, et pour lesquels les acteurs ont déjà les faciès et les passions tout trouvés et croqués avec une réelle acuité psychologique : l’esprit vif d’un Ariel, le corps brutal d’un Caliban…
La romancière sait mettre en valeur des scènes marquantes, comme l’éviction de Felix hors de son théâtre, avec sa vieille « Mustang » décapotable trempée, ses accessoires théâtraux dont une cape faite d’animaux en peluches, et l’adieu pleurnicheur du Président du Conseil du Festival. Elle sait faire partager au lecteur les sensations et sentiments de son personnage, non sans justesse dramatique et suspense. Elle sait instiller des échos entre le texte de Shakespeare, souvent cité, et ses personnages, Wonderboy, « un escroc jouant à l’acteur », Guibolls incarnant l’affreux Caliban, ou le fantôme de la file de Felix, Miranda, se faisant « la doublure d’Ariel ». Comment saura-t-elle, par la main de Felix, au prénom tristement ironique, alors qu’il se fait appeler Monsieur Duc, mettre en œuvre sa vengeance, lorsque ses anciens ennemis, devenus ministres, bien décidés à supprimer cette éducation théâtrale, viendront visiter la prison et visionner la spectaculaire performance et mise en scène, voire se retrouver « en immersion artistique », acteurs involontaires et prisonniers de Prospéro ?
De toute évidence l’auteure de La Peste écarlate[8] et d’Alphinland[9]n’a rien perdu de son pouvoir. C’est bien elle, le magicien Prospéro qui dans les coulisses du narrateur agite ce roman tant réaliste que fantasmagorique, non sans humour et non sans réflexion morale sur la vengeance et le pardon.
Habituée des romans historiques, la romancière américaine Tracy Chevalier investit notre proche contemporain en explorant la mémoire des années soixante-dix, à Washington. Le « nouveau » arrive « dans une cour de récréation pleine d’inconnus tous d’une couleur opposée à la sienne ». La jeune Dee, jolie blonde et de surcroit la plus populaire de l’école, est la seule à être fascinée par la démarche, la peau de « panthère » d’Osei, fils d’un diplomate ghanéen. Bientôt on les appelle « les amoureux ». Le harcèlement n’est pas loin, car Ian, manipulateur pervers, entre en scène, alors que Rod est le jaloux de l’histoire. Les enseignants eux-mêmes, qui chargent le bouc émissaire à la suite d’une bousculade, ne sont pas irréprochables, en une époque encore envenimée par un racisme récurrent. Quant à la chute tragique du roman, « Puis les ténèbres l’envahirent et tout devint noir », il faut évidemment la lire en toutes ses strates de sens…
Le narrateur omniscient nous introduit dans l’univers mental de chaque personnage, où bêtise et puérilité innervent les uns, où une prime maturité élève les deux protagonistes (peut-être trop pour être crédibles). Selon l’auteure, qui écrit avec finesse et sensibilité, il s’agit de la transcription du racisme subi lorsqu’elle fut la seule élève blanche dans une école noire. L’on se demande pourquoi elle n’est pas restée fidèle à son vécu. Est-ce pour obéir au politiquement correct ?
Amédée Pichot : Galerie des personnages de Shakspeare, Baudry, 1844.
Photo : T. Guinhut.
L’art de Tracy Chevalier reste efficace, même si elle n’atteint pas ici la qualité de ses Prodigieuses créatures[10] ou de La Jeune fille à la perle[11]. En effet le récit n’est pas toujours intensément convaincant, voire poussif et léger, malgré la réelle capacité de pénétrer l’esprit des jeunes protagonistes, la faute venant peut-être d’une inspiration que n’a pas suffisamment suscité le jeu de la commande. Cependant lorsque le lecteur aperçoit les nombreuses allusions à Othello, le fameux Maure de Venise berné par l’infâme Iago et que la jalousie pousse à étrangler son innocente épouse Desdémone, l’intérêt reprend de la vigueur. Le shakespearien sous-titre est clair : « Othello revisité» (pourquoi ne figure-t-il pas sur la couverture ?). En cinq parties comme en cinq actes, contenu dans une seule journée, comme lors d’une tragédie classique, alors que l’auteur d’Hamlet ne se préoccupait guère, en tant qu’élisabéthain plutôt baroque, de telles règles, d’ailleurs postérieures et françaises. Cette réécriture de Shakespeare, le créateur de cette impressionnante et archétypale figure du noir jaloux et meurtrier, montre qu’une cour de récréation (où une trousse d’écolier remplace avec brio le mouchoir de Desdémone) contient in nucleo toutes les tragédies : ainsi va la nature humaine, que l’éducation et la culture doivent pourtant amener à une civilisation de la tolérance universelle.
N’a pas la stature de Shakespeare[12] qui veut. Margaret Atwood, bien que romancière, rend un hommage appuyé au théâtre, alors que Tracy Chevalier, au sommet de son art avec La Dernière fugitive[13], se contente ici du format de la novella, pour son drame de cour de récréation cependant tragique et allusif. Reste qu’imaginer une représentation de La Tempête dans un centre pénitentiaire, où entre « le pouvoir rédempteur de l’art », alors que l’île de Prospéro est une prison, est une vraie trouvaille. Seule évasion pour les prisonniers - et les enfants de Tracy Chevalier n’ont pas cette chance - l’art du comédien et du dramaturge…
Pustertal, Sillian, Östirol, Osterreich. Photo : T. Guinhut.
Nietzsche, poète et philosophe
à l’innocence controversée.
Poèmes complets,
Domenico Losurdo, Rüdiger Safranski.
Friedrich Nietzsche : Poèmes complets,
traduit de l’allemand par Guillaume Métayer, Les Belles lettres, 944 p, 45 €.
Domenico Losurdo : Nietzsche. Le rebelle aristocratique,
traduit de l’italien par Jean-Michel Buée, Delga, 1088 p, 39 €.
Rüdiger Safranski : Nietzsche. Biographie d’une pensée,
traduit de l’allemand par Nicole Casanova, Babel, Actes Sud, 526 p, 10,70 €.
Poète, et beaucoup plus poète que l’on est enclin à le penser, se révèle le flamboyant philosophe de Zarathoustra, dont la somme complète des vers, depuis l’adolescence à l’orée de la folie, peut se lire comme une autobiographie intellectuelle. Cependant notre auteur n’est pas sans zones d’ombres, parfois profondes, cruelles. S’il y a un plaisir infini, un défi intellectuel constant à lire un Nietzsche à la pensée polymorphe, on n’en découvre pas moins de déplaisantes facettes. Rendre à la beauté son écriture, en particulier poétique, soudain révélée en majesté par ses Poèmes complets, impose cependant de rester méfiant envers des aspects dignes de controverses accusées. Ce pourquoi Domenico Losurdo dresse avec méticulosité un « bilan critique », dans son Nietzsche. Le rebelle aristocratique. Quand sa « biographie intellectuelle », aux éclairages bien peu flatteurs, est décapante, une vision plus apaisée parcourt les pages de Rüdiger Safranski en sa « biographie d’une pensée ».
Qui eût cru que celui qui annonça la mort de Dieu ait pu écrire tant de louanges et prières religieuses ? Ce sont des vers de circonstance, lors d’un anniversaire : « Louons Dieu le père des mortels humains / Car en ce jour il nous prépare une joie tous les ans renouvelée ». Il n’était qu’un adolescent allemand plongé dans la culture du milieu du XIX° siècle. Poèmes patriotiques et mythologiques, tels « L’enlèvement de Proserpine » et « Persée et Andromède », sujets guerriers, célébrations de la nature ; rien là de tourneboulant et qui puisse annoncer le philosophe de Sils-Maria. Cependant, en ce qui est une sorte de journal de l’émotion et de la curiosité, l’on mesure combien la formation d’un intellectuel soudain brillant à l’occasion de son premier livre, La Naissance de la tragédie, emprunte de chemins au cours de sa maturation. Aussi cette publication absolument intégrale des Poèmes complets, de surcroit bilingue, est-elle un événement, y compris en langue allemande, où les recueils ont été jusque-là, comme en France, de bric et de broc. Voici enfin, de l’adolescence au solaire philosophe de Zarathoustra, l’événement des poèmes enfin complets de Friedrich Nietzsche, « le fou, le poète ».
Il est bon qu’au rebours d’une certaine tradition française le traducteur, Guillaume Métayer, use le plus souvent possible de vers rimés avec soin : une « esquisse de fidélité musicale », dit-il avec modestie. L’auteur du Gai savoir le confirme :
« Rythme au début, rime pour finir,
Et pour âme la musique :
Ce gazouillement angélique
S’appelle un chant, ce qui veut dire :
Les mots comme musique. »
Le recueil, aussi généreux qu’exhaustif, s’ouvre sur les « poèmes publiés par Nietzsche », reprend avec les « poèmes de jeunesse » (1854-1870), ceux de 1871-1882, puis propose ceux de « l’époque de Zarathoustra », pour se fermer sur les « derniers poèmes » jusqu’en 1889, à la veille de la folie de Turin. Du romantisme au symbolisme, en passant par un farouche anti-romantisme, le lyrisme se déploie en accord avec la pensée, car cette poésie est loin d’être marginale au regard de la philosophie. Dès l’abord l’on ne peut qu’être étonné de l’absence quasi totale de l’amour. Nietzsche y préfère l’amitié et la solitude. Les paysages, souvent tempétueux, les oiseaux sont également prisés. Alors qu’à l’occasion de son premier essai sur le théâtre apollinien et dionysiaque, philologie et philosophie l’éloignent de l’écriture poétique, il y revient lors des versets d’Ainsi parlait Zarathoustra et lors des vers libres des Dithyrambes de Dionysos. Dans lesquels il célèbre la figure du poète :
« aquilines, panthérines
sont les ardeurs du poète,
sont tes ardeurs, sous mille masques,
toi le fou ! toi le poète ! »
À côté de strophes légères et facétieuses, comme « À tout kilo d’amour, joins / Un grain d’autodérision ! », nombre de vers des dernières années ont l’intensité de l’aphorisme : « veux-tu être simplement / le singe de ton dieu ? » Ou encore : « Notre chasse à la vérité - / est-elle une chasse au bonheur ? » Le philosophe de la « transmutation des valeurs » et de Par-delà le bien et le mal transparait avec piquant : « Bien et mal sont les préjugés / De Dieu, dit le serpent avant de détaler ». Il s’agit bien de poésie philosophique, dans la tradition de Schiller, lorsque dans une ode « À la mélancolie », il dénonce la trop humaine humanité : « Partout, la pulsion de meurtre aux dents grinçantes / Siffle, cruel désir de s’adjuger la vie ! »
Selon une profession de foi de 1877, « L’artiste doit avoir l’art pour seul aliment ». Artiste controversé de la philosophie, pour s’être fait indûment dérober son concept du surhomme par le nazisme, et victime de l’antisémitisme de sa sœur Elisabeth, qui fabriqua une Volonté de puissance qui n’existe pas - pour reprendre le titre de Mazzino Montinari[1] - Nietzsche devient un authentique poète, à une altitude qui dépasse toutes les réductions politiques.
Reste l’irréductibilité de cette philosophie à une doctrine univoque, à une cohérence encore moins définitive ; voire à une vertu morale sans tâche. C’est ce qui n’échappe pas à Domenico Losurdo, dont le volumineux, sinon pesant, Nietzsche, le rebelle aristocratique tente avec précision et mordant le « bilan critique ».
Jeune homme, et y compris pendant la période de La Naissance de la tragédie, Nietzsche est redoutablement nationaliste, appréciant vivement Bismarck, se veut thuriféraire de « l’essence allemande », y compris pendant la guerre franco-prussienne de 1870, au cours de laquelle il s’engage comme infirmier. En accord avec son admiration de Wagner, par ailleurs auteur d’un essai à charge, Du Judaïsme dans la musique, sa judéophobie[2] juvénile est acharnée, au point que la laideur de Socrate soit une caricature judaïque, car le « socratisme est un judaïsme », tous deux inaccessibles à la vision tragique de la vie. Or, selon l’analyse de l’essayiste, La Naissance de la tragédie, qui fait la louange tant des Grecs que de l’art allemand, ne peut se comprendre sans le substrat antisémite, de même plus tard le Zarathoustra. Ce qui contraste en tous points avec l’anti-antisémitisme et l’anti-nationalisme qui seront plus tard ceux du philosophe, qui dénonce vigoureusement l’antisémitisme anticapitaliste, associe parmi les pages de La Généalogie de la morale socialisme et antisémitisme dans leur « soif de devenir bourreaux », deux mouvements qui « ont toujours à la bouche le mot « justice » comme une bave vénéneuse ». Un anti-antisémitisme dont témoigne par ailleurs la rigoureuse analyse de Jean-Pierre Faye dans Le Vrai Nietzsche[3]…
Eminemment aristocratique, quoique peu convaincu par l’individualisme, le maître du Gai savoir lutte contre le mouvement socialiste, dénonce « l’hybris de la raison dont on accuse le projet révolutionnaire des Lumières », se gausse des Droits de l’homme et de l’égalité, adhère au « mythe généalogique christiano-germanique », pour passer à « l’aryano-germanisme ».
Mais, bientôt, tout cela s’érode. Vient le temps où le rebelle solitaire, détaché de Wagner, se fait un critique acéré du christianisme et du nationalisme, devenant partisan des Lumières, et préférant Voltaire à Rousseau. Il fait preuve de « suspicion à l’égard des sentiments moraux » et œuvre à la « délégitimation de l’appel à la justice sociale », selon les termes de Domenico Losurdo, ce qui pour le second point ne nous chagrine pas le moins du monde, le concept de justice sociale étant un « mirage », de surcroit dangereux, pour reprendre l’argumentaire de Friedrich Hayek[4]. Dans Humain trop humain, Nietzsche se rapproche des conceptions des libéraux français tels que Benjamin Constant[5] et Alexis de Tocqueville[6] (quoique qu’il rejette la condamnation moderne de l’esclavage antique) en toute méfiance de l’instinct étatique : « Le socialisme désire (et dans certaines circonstances favorise) l’Etat dictatorial césarien […] qui vise à anéantir l’individu ». L’on devine ici que le discret réquisitoire de Domenico Losurdo contre un philosophe qui récuse le renversement révolutionnaire et cette « maladie du peuple » qu’est le socialisme fait sourire le lecteur que nous sommes…
Certes le « radicalisme aristocratique » de Nietzsche s’accoquine avec un antiféminisme, au point que le mouvement féministe soit pour lui un « abrutissement universel ». La médiocrité du monde moderne et le mépris du commerce répondent à l’éloge de la guerre. Le mépris de la plèbe et de la « racaille » (dans Ainsi parlait Zarathoustra) est pour notre essayiste un brin caricatural, un « apartheid social ». Quant à l’esclavage, Nietzsche soutient une position antiabolitionniste : la « race blonde dominante » est opposée aux « habitants originaires aux cheveux sombres » dans La Généalogie de la morale, ce en quoi est déterminante l’influence de l’Essai sur l’inégalité des races humaines d’Arthur Gobineau. En conséquence de quoi le ressentiment des opprimés et la pitié pour les esclaves sont le terreau du christianisme…
Le contre-révolutionnaire propose un eugénisme sélectif contre la surpopulation. Zarathoustra lui-même professe : « Ils sont trop nombreux à vivre et ils restent longtemps sur leur branche. Que vienne une tempête qui fasse tomber de l’arbre toute cette pourriture bonne pour les vers ! » Il y a bien des déclarations « résolument abjectes », pour réitérer l’indignation de Domenico Losurdo. Se débarrasser de « l’oppression moraliste » voisine à la fin de la vie de Nietzsche, aux berges de la folie, avec une prophétique aspiration aux guerres et une obsession au service de « l’anéantissement des races décadentes » et des « barbares » parmi les pages de la correspondance et des fragments posthumes. L’utopie se fait dystopie… La Généalogie de la morale met en avant des accents alarmants : « Qui nous garantit […] que la race des conquérants et des maîtres, la race des aryens ne soit pas en train de succomber, même sur le plan physiologique ? » Quant à L’Antéchrist, il proclame une « guerre mortelle » contre le « vice » et la « contre-nature » représentés par le christianisme et son clergé…
Aussi le copieux essai, s’appuyant sur un examen minutieux des œuvres, y compris les plus mineures, jusqu’aux fragments posthumes et à la correspondance, et au moyen d’une sourcilleuse lecture, et sur un vaste contexte culturel, se lit comme une passionnante enquête, dont l’ambition est de mettre fin à une « herméneutique de l’innocence ». En effet, souligne Domenico Losurdo, « l’édition Colli-Montinari[7] devait elle-même confirmer la présence, chez un philosophe par ailleurs extraordinairement riche et stimulant, de motifs, qui, aujourd’hui, ne peuvent pas ne pas évoquer de sinistres échos : éloge de l’eugénisme et de la « sur-espèce », apologie de l’esclavage d’une part, de l’« élevage » de l’« espèce supérieure des esprits dominateurs et césariens » d’autre part, appel à l’« anéantissement des races décadentes » et de « millions de ratés », invocation d’un « marteau destiné à briser les races décadentes et mourantes, à les éradiquer afin d’ouvrir la voie à un nouvel ordre vital » ». On ne s’étonnera pas qu’un certain nazisme, se servant d’une Volonté de puissance, fabriquée de bric et de broc par la sœurette, Elizabeth Forster-Nietzsche, fasse son miel de telles phrases ; aux dépens cependant de tout ce que les œuvres charrient de résolument opposés à de tels mouvements totalitaires et au socialisme, au nationalisme, deux prémisses constitutives du nazisme[8]. Le philosophe, féru d’aphorismes plutôt que de traités, en dépit de sa critique du judaïsme et du christianisme, saura se départir d’un antisémitisme de jeunesse, comme d’un nationalisme aveugle. On ne saurait en dire autant d’un Heidegger qui ne s’est jamais expliqué, et encore moins repenti, de son adhésion au nazisme.
Ne nous leurrons pas. Domenico Losurdo s’attache à mettre l’accent sur un Nietzsche réactionnaire, y compris avec tout ce que ce dernier mot comprend de rhétorique marxiste. Rappelons-nous que l'érudit prétendit disculper rien mois que Staline[9]. Pour lui, « l’unité de la pensée de Nietzsche », « le fil conducteur de la lecture » se trouvent dans « la dénonciation et la critique de la révolution », ce qui est bien évidemment plus qu’abusif, réducteur. Sans doute relève-t-il « de la réaction antidémocratique de la fin du XIXème siècle », ce qui n’autorise en rien à lui attribuer une responsabilité posthume dans les génocides de l’espace vital nazi, ni ne permet de le rendre responsable de la lecture qu’en fit un Hitler délirant, quoique la nietzschéenne opposition des termes « Übermensch » et « Untermensch », surhomme et soushomme, soit à cet égard lourde d’échos effrayants - qu’il n’eût certainement pas cautionnés -, même si l’on sait que le surhomme du philosophe n’a rien d’un fier et brutal soldat nazi, mais au contraire a tout d’un intellect supérieur et libre…
Plus tempérée est la lecture de Rüdiger Safranski, également auteur de biographies philosophiques de Schopenhauer et Heidegger. C’est justement par la découverte de Schopenhauer puis de la musique de Wagner que commence selon le critique la maturité intellectuelle de Nietzsche, qui, dès sa prime jeunesse se veut autobiographe, et « le poète de sa vie ». L’on retrouve parmi les pages de La Naissance de la tragédie, la fonction cathartique de la musique chez les Grecs, ainsi que la cruauté dionysiaque, en l’espèce « la guerre comme puissance vitale », y compris au service de la haute culture, aussi bien qu’une « classe servile », celle de l’institution de l’esclavage.
Effaré par l’incendie des Tuileries causé par les insurgés de la Commune, le jeune philologue tient de cet attentat contre la culture une méfiance rédhibitoire contre les masses et les révolutions. Ainsi devient-il un « esprit libre » des idéologies, y compris à l’encontre d’une coterie mystico-esthétique chez les Wagner. Bientôt, celui qui n’est plus le philologue de Bâle, et qui devient le philosophe errant de Sils-Maria, va de la critique de la métaphysique à l’examen des fondements immoraux de la morale.
Des pulsions « homophiles » aux amours enthousiastes, déçues et éphémères pour la stupéfiante Lou-Andrea Salomé, jusqu’aux altitudes solitaires de Par-delà le bien et le mal et d’Ainsi parlait Zarathoustra, la biographie d’un homme et d’une pensée vont de pair. Plus économe que l’indépassable biographe Curt Paul Janz[10], Rüdiger Safranski, ne négligeant en rien les étapes d’une philosophie critique et prophétique erratique, écrit d’une manière plus aimablement narrative que Domenico Losurdo. Cependant, comme ce dernier, il termine son essai par les interprètes posthumes du nietzschéisme, dont Hitler, Goebbels ou Rosenberg, qui ne lisaient évidemment que ce qui pouvait servir leur but, au risque de la citation tronquée, biaisée, donc d’une malhonnêteté intellectuelle inqualifiable.
La « pourriture noble d’Europe » (pour reprendre un vers de Gottfried Benn) s’empara de celui qui embrassa un cheval à Turin, et que la syphilis - et la négation de Dieu disait-il - rendit fou et invalide. L’emballement des lecteurs rencontra en partie le but explicite de la sœurette abusive, Elizabeth Forster-Nietzsche, qui voulait « faire de lui un chauvin, un nationaliste allemand, raciste et militariste, et cela a réussi auprès d’une partie du public, en particulier auprès des marxistes orthodoxes, jusqu’à aujourd’hui ». Les concepts fumeux d’instinct et de vie, néoromantiques, furent préférés au rationalisme issu des Lumières. Le dionysiaque l’emporta sur la vérité, Zarathoustra enchanta Gustav Mahler et Richard, quoiqu’il laissât Thomas Mann mettre ses lecteurs en garde contre la proximité de l’esthétique et de la barbarie. Un « nietzschéisme belliciste » encombra les sacs des soldats du front de 1914 avec un exemplaire d’Ainsi parlait Zarathoustra. L’on scandait : « Vous dites que c’est la bonne cause qui sanctifie aussi la guerre ? Je vous dis : c’est la bonne guerre qui sanctifie toute cause ». Pourtant, Nietzsche n’est-il pas un ennemi de toute mentalité de « bête de troupeau » ? Ernst Bertram, en son Nietzsche. Essai de mythologie[11]paru en 1918, voulut voir dans le philosophe un miroir de l’âme allemande, en lui associant la figure du Chevalier escorté de la Mort et du Diable, gravé par Dürer, dont les Nazis firent le symbole de l’Aryen de pure race. Au regard du National-Socialisme, et de la surévaluation partisane du concept de « volonté de puissance » par un idéologue comme Baeumler, « la falsification réside dans son unilatéralisme », résume avec perspicacité Rüdiger Safranski. Car dès Humain trop humain, Nietzsche s’élève contre l’aveuglement des nationalistes qui prétende « mener les Juifs à l’abattoir, en boucs émissaires de tout ce qui peut aller mal dans les affaires publiques et intérieures ». Goûtons de plus ce trait d’esprit de notre essayiste : « Chez des philosophes à l’esprit académique particulièrement limité, Nietzsche n’obtint de satisfecit que grâce à Heidegger ». Mieux vaut Michel Foucault[12] qui lui emprunte de manière nourrissante le concept de généalogie.
En sa postface, Rüdiger Safranski justifie sa « biographie d’une pensée » en parlant d’une « philosophie fluide », qui « ne cherche pas une demeure stable de la pensée ». L’on ne peut donc la statufier en idéologie abrupte, à laquelle, à la suite du philosophe dont la velléité du titre, La Volonté de puissance, éphémère de surcroit, fut sabrée dès l’envol par la folie, on ne peut opposer une cohésion définitive. Pour le paraphraser, face à la vérité de Nietzsche, ne nous reste-t-il que des interprétations ?
Se livrant à un réquisitoire appuyé, Domenico Losurdo est loin de manquer d’une pointilleuse perspicacité, mais au détriment d’aspects plus ouverts et libéraux du poète et philosophe, que nous avons développés ailleurs[13]. Même si la consultation des indications bibliographiques est rendue malaisée par les acronymes en allemand, son volume reste néanmoins digne de figurer parmi une bibliothèque nietzschéenne, aux côtés du Dictionnaire Nietzsche[14], ou de l’étude, désormais classique de Deleuze[15]. Reste que le philosophe de Sils-Maria, présenté de façon plus amène par Rüdiger Safranski au risque de polir les angles abrupts du philosophe parfois plus fou que le « fou » poète, qu’il est hors de question de considérer comme apolitique, et qui décevra toujours qui voudrait y lire une pensée univoque, réclame, en choisissant chez lui les aspects les plus séduisants, une éthique rigoureuse de la part de son lecteur. Car s’il n’y a guère, n’en déplaise à Jean-Pierre Faye, de « vrai Nietzsche », tant il est complexe, voire contradictoire, l’on peut espérer de vrais lecteurs…
[7] Friedrich Nietzsche : Œuvres philosophiques complètes, sous la direction de Giorgio Colli et Mazzino Montinari, Gallimard, 42 volumes parus, depuis 1968.
traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy, Gallimard, Du monde entier, 674 p, 25 €.
Orhan Pamuk : La Femme aux cheveux roux,
traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy, Gallimard Du Monde entier, 304 p, 21 €
Collectionneur de couleurs et d’objets, Orhan Pamuk, sait les entreposer dans le musée bien particulier que forment chacune de ses vitrines romanesques. Avant de devenir un romancier coloriste, il crut en sa jeunesse devoir faire une carrière de peintre. Il intitula d’ailleurs D’autres couleurs[1]un recueil de textes satiriques dans lequel il avait à cœur « d’utiliser les mots comme les couleurs dans un tableau ». Neige[2],Mon nom est rouge[3] ou Le Livre noir[4] sont autant de signaux aux pigments contrastés attachés à des destinés individuelles prises dans l’étau de leurs sentiments et de leur pays : la Turquie. Au Musée de l’innocence, qui collectionne l’amour et tous les objets qui s’y rattachent, répond un nouveau roman moins innocent aux couleurs vigoureuses de la mémoire et de l’art. Intitulé La Femme aux cheveux roux, il apparait comme une variation sur le mythe d’Œdipe gravée par le grand romancier turc.
Bluette sentimentale ou grand roman d’amour ? Orhan Pamuk (né en 1952 à Istanbul) ne passait guère pour le styliste absolument raffiné, pour le novateur qu’il est en passe de devenir dans ses derniers ouvrages, et plus particulièrement Neige, dont la dimension politique, entre personnage de poète et fanatiques religieux, est par ailleurs avérée. Il a indéniablement ce sens de la construction romanesque qui n’aurait pas déparé le roman européen du XIX°, de Dickens à Flaubert, en passant par Tolstoï et Balzac. C’est dire, non sans compliment, combien son esthétique, dans le cadre de ce qui est aussi un tableau de société, est à la fois datée, quoique saupoudrée de modernisme et efficace… Cependant, notre totale adhésion à ce Musée de l’innocence sera peut-être conditionnée par cette question : faut-il être soi-même amoureux pour apprécier tous les moments, émotions et aventures d’un drame dont le narrateur-personnage mérite l’identification pleine et intime du lecteur ?
Kemal est un jeune homme de la « jeunesse dorée » d’Istanbul qui nous conte ses amours d’abord confiantes, puis inquiètes, dramatiques. A la trentaine, il est le promis de Sibel qui, belle et heureuse, va bientôt célébrer avec lui leurs fastueuses fiançailles. Jusque-là, tout paraît aller pour le mieux chez ce couple plein d’avenir, comme dans cette petite société privilégiée et très européanisée, sauf la nécessité de garder sa virginité pour le mariage ; quoique les deux personnages féminins principaux ne s’embarrassent guère de l’interdit, l’une par confiance en son futur époux, l’autre, Füsun, par légèreté et peut-être par contagion amoureuse. Car elle est celle par qui le trouble arrive. Pauvre vendeuse et parente éloignée, Kemal s’éprend d’elle comme par un vent de folie, l’emmène dans l’appartement vide de sa mère pour se livrer aux ardeurs partagées du sexe et de la passion. Ce qui ne l’empêche pas encore de se séparer de Sibel…
Hélas, la disparition de la jeune fille exacerbe l’addiction de Kemal qui se résout à tout avouer à sa fiancée, à rompre ses fiançailles, malgré la honte, les pleurs, le scandale. Sa quête parait vaine jusqu’à ce qu’il retrouve Füsun, mariée à son ami d’enfance. Rien pourtant n’arrêtera le torrent intérieur de la passion de Kemal. Ses amours se rabibocheront, se distendront, elle prendra de nouveau feu, quoique profondément déçue de ne pouvoir devenir l’actrice qu’elle rêvait d’être, à cause, pense-t-elle, des deux hommes de sa vie, jusqu’à l’accident fatal. Ce couple de l’amour universel est soudain brisé…
L’anecdote et les péripéties nombreuses du roman intensément psychologique seraient assez pauvres si le héros -ou plutôt anti-héros- ne devenait pas « l’anthropologue de [son] propre vécu ». Il se met en effet à collectionner tous les objets ayant un rapport quelconque avec la Dame de ses pensées, avec les moments qu’ils ont vécus ensemble. Cela commence par une banale règle récupérée chez la famille de celle-ci, cela devient peu à peu un véritable musée encombré d’un sac à main « Jenny Colon », boucle d’oreille, affiche, flacon de parfum « Soleil noir » (pensons encore à Gérard de Nerval), rapport de l’accident de voiture qui mit fin à la vie aimée… Musée qui n’a de sens que pour lui ; et pour le lecteur.
Fait le plus souvent de bricoles du quotidien, mais aussi d’ « images oniriques », ce musée n’est pas sans rappeler celui de la Japonaise Ogawa. En effet, dans Le Musée du silence[5], elle fait d’un jeune muséographe l’employé d’une étrange vieille dame réunissant une foules d’objets et de reliques apparemment banals, voire sordides, qui ont tous appartenus à des morts. Cette réflexion et variation sur la mémoire est évidemment d’une mélancolie plus universelle encore que celle de Pamuk. Qui pourtant, dans un « temps retrouvé », a quelque chose de proustien, tentant de se réapproprier le passé amoureux, l’écrivain par les mots et leur présence irréelle, son personnage par les objets qui sont en eux-mêmes présence réelle, quoique le signe de l’absence de celle qu’ils ne parviennent pas à remplacer. Peut-être y-a-t-il là quelque chose de fétichiste ; à moins qu’il s’agisse de se demander ce qui fait ou ne fait pas art. N’est-ce qu’une collection qui ne parle qu’au collectionneur, ou devient-elle œuvre d’art dans cette œuvre d’art qu’est le roman où quelque chose de cette Füsun est sauvegardé ? On ne se demandera pas si Orhan Pamuk a eu une Füsun, s’il s’agit en partie d’un roman autobiographique. Ce qui serait bien émouvant… Mais à quoi sert ce musée de l’amour sinon au narcissisme, à l’auto-flagellation, au refus d’évoluer ? Quand le livre, lui, à travers la mise en forme du récit, la mise en abyme de la passion sur les rayons et les murs de l’exhibition, est une sorte de catharsis offerte au lecteur.
Le plus étonnant de ce vaste roman, qui ne révèle que peu à peu tout son jeu, est peut-être l’apparition d’Orhan Pamuk comme personnage, en quelque sorte à la façon qu’affectionne Philip Roth[6] qui est coutumier de se mettre en scène dans ses fictions. En effet, Kemal, pensant rédiger le catalogue, après avoir « visité mille sept cent quarante-trois musées à travers le monde », dont ceux de Proust et de Nabokov, ces spécialistes en mémoire, fait appel à l’écrivain en personne pour raconter son histoire et nous offrir ce volume que nous tenons entre nos mains. La preuve en est, le musée en l’honneur de son amour pour Füsun avait irrévocablement besoin de l’artiste pour prendre sa nécessaire dimension d’œuvre d’art. Entre mélo assumé, pastiche peut-être du genre, techniques post-modernes d’inclusion de l’auteur dans le récit et développement spiralé sur la mémoire, ce roman méticuleux parvient à fasciner… C’est sans remord que l’on finit par céder à ce soupçon de kitsch sans niaiserie, à ce sucré-amer amoureux. D'autant qu'Orhan Pamuk lui-même nous livre dans L'Innocence des objets[7], son propre musée de bricoles, jouets et symboles, qui prennent ainsi une dimension étonnante, entre puzzle autobiographique, confession intime et figuration du monde...
Reste que dans le contexte d’une Turquie partagée entre ouverture brillante sur l’Occident et liberté des mœurs d’une part et les intégrismes politiques nationalistes et musulmans d’autre part, ce roman est une revendication de liberté morale et créatrice. Liberté que l’écrivain a trouvée aux Etats-Unis où il vit désormais, loin - du moins espérons-le - des tracasseries des pouvoirs militaires, islamisants et islamistes. Rappelons que cet humaniste a dénoncé la fatwa contre Salman Rushdie[8], qu’il a condamné dans la presse les génocides arménien et kurde, ce qui ne lui a pas valu que des amitiés, y compris un procès aux poursuites finalement abandonnées, dans son pays, dont certains milieux nationalistes continuent de le menacer. Ce pourquoi la nostalgie de la ville d’Istanbul, à laquelle il a consacré un recueil de « souvenirs », et qui est un personnage presque aussi fondamental que Dublin pour Joyce ou Londres pour Ackroyd, est aussi prégnante.
Cette dimension politique est flagrante à l'occasion de cet autre alter ego, le malheureux héros de Neige. Son nom est Karim Alakusoglu ; il se fait cependant appeler « Ka », probablement par allusion à Kafka. Au retour de son exil politique en Allemagne, il est envoyé au fin fond des neiges de l’Anatolie, à Kars, autre allusion kafkaïenne. Journaliste, il enquête sur une élection à haut risque et une vague de suicides de jeunes filles voilées, autant que sur les sentiments de la belle Ipek, ancienne condisciple de faculté, divorcée d’un candidat islamiste à la mairie. On devine que les événements vont se précipiter. Parmi tous ceux qui veulent l’attirer dans les filets de leurs convictions, athées ou fanatiques religieux qui veulent faire du pays un nouvel Iran, il se sent pris au piège ; même si, étrangement, Ipek parait sensible à sa passion, en même temps que lui revient l’inspiration poétique. Jusqu’à ce qu’un putsch kémaliste contre le « parti de Dieu » macule la neige de sang, signant la faille entre occidentalisation et sursaut fondamentaliste musulman. Une fois de plus les destins individuels n’échappent pas aux fractures politiques et religieuses qui dévastent la Turquie.
L’on devine que la rousseur est rare entre Istanbul et le Moyen-Orient, qu’une femme rousse peut avoir quelque chose de diabolique pour les esprits enferrés dans les superstitions : « une créature différente, incontrôlable et, la plupart du temps, effrayante » ; ce que le personnage éponyme assume à sa façon : « Je veux être différente. Une femme occidentalisée qui n’obéit pas aux règles religieuses ». Cette rousseur est la couleur d’une liberté nécessaire, mais aussi d’une fatalité. L’on devine alors qu’Orhan Pamuk sait dépasser la trop mince dimension du roman sentimental et de mœurs. En témoignent les épigraphes venues de Sophocle, Nietzsche et Ferdowsî, et encore une fois les allusions à Œdipe roi de Sophocle. La relation du fils au père, ainsi que la perte de ce dernier, est bien le fil conducteur de ce nouvel opus du Turc Orhan Pamuk, originellement paru en 2016.
Le roman de formation d’un jeune homme, Cem, prend son envol à la disparition de son père ; est-ce à cause d’une arrestation politique, d’une infidélité conjugale ? On ne sait. Quant à l’adolescent, va-t-il se diriger vers une carrière scientifique, pour honorer la figure paternelle, ou vers son plus puissant désir : « être écrivain » ? Pour pouvoir poursuivre des études universitaires, il faut bien alors vaquer à de petits boulots, aide-libraire, mais surtout apprenti puisatier avec « Maître Mahmut », charismatique initiateur, raconteur d’histoires coraniques et père spirituel éphémère. En retour Cem lui conte celle d’Œdipe, qui n’a guère de succès. Alors que creuser un puits a pour but de trouver l’eau, nos deux protagonistes creusent l’Histoire de la péninsule turque, entre Islam et racines grecques. Le pays devrait donc choisir de tuer un père…
La rencontre avec la femme du titre est presque magique : « Nous nous étions regardés comme si nous cherchions tous deux la trace d’un souvenir, avec une insistance presque inquisitrice ». Dans le théâtre ambulant animé par cette beauté rousse, se racontent et se jouent des bribes d’Hamlet, des mythes et des légendes. Ainsi toutes ces histoires sont les mères de l’écrivain en herbe, qui devient l’amant d’une nuit de celle qui a le double de son âge. Cependant, lorsqu’un accident survient sur le chantier, engloutissant le puisatier, il faut se demander s’il ne s’agit que d’un fait divers ou de la métaphore du meurtre du père, qui fait de Cem, croit-il, « un assassin », ou encore de la carence paternelle.
Le désarroi existentiel et moral accable Cem au retour à Istanbul : « un être dépourvu de conscience et de cœur au point d’abandonner son maître à la mort au fond d’un puits pouvait-il devenir écrivain ? » Ses études en « ingénierie géologique » ne sont à cet égard pas innocentes, n’en continuant pas moins son travail à la librairie, ses lectures, entre Sophocle et Freud. Une étudiante, bien que « châtain clair » lui rappelle la belle rousse et devient sa femme. D’où vient alors leur « frustration de ne pas avoir d’enfant » ? Devenu un homme mûr, la quête de la Femme aux Cheveux roux par Cem répond à celle des manuscrits du Livre des Rois de Ferdowsî[9], un poème épique persan et préislamique, dans lequel Rostam tue son fils Sohrâb. Ainsi la recherche d’un passé mythique s’adosse à celle d’un passé personnel, qui assurera enfin des révélations cruciales, politique, filiale et criminelle, y compris grâce à une narratrice rousse qui doit prendre le relai après la tragique mort du père par son fils soudain révélé…
Parallèlement à l’évolution de la perception et du caractère de Sem, assurée par l’analyse psychologique, le tableau de société s’élargit. Militaires, étudiants sont rapidement brossés, le travail de Cem le conduit en Iran avant la Révolution islamique, alors que la « laïcité » n’est guère discutée en Turquie. Sa situation sociale est privilégiée, sauf inquiétude et remord : « Mais quelquefois je me demandais ce que dirais mon père s’il savait que j’étais comme cul et chemise avec les dirigeants du parti au pouvoir ».
Notre héros n’écrira pas, « dans une veine épique et encyclopédique », sa « Structure géologique de la Turquie »… Cem étant qui sait un avatar d’Orhan Pamuk lui-même, l’on ne peut s’empêcher de penser à son discours prononcé lors de la réception du Prix Nobel, intitulé « La valise de mon père », dans lequel il révéla qu’il reçut de ce dernier, en guise de legs, tous ses cahiers manuscrits. Or, la dernière phrase de La Femme aux cheveux roux, n’est-elle pas : « N’oublie pas que ton père aussi a toujours voulu être écrivain »…
Alors que l’infatigable ardeur du romancier n’a pas négligé l’autobiographie, dans Istanbul[10], qui est peut-être son livre emblématique, il n’en reste pas moins que la puissance d’évocation est intacte au contact des motifs entrelacés de la rousseur et de la paternité, et au nœud d’une tragédie à la fois antique et contemporaine. Entraînant le lecteur sans coup férir dans l’immédiate efficacité de la narration, le réalisme (là encore dans le cadre de la grande tradition venue du XIX° siècle) est tissé de poésie lyrique et tragique, jusqu’à la révélatrice acmé finale. Car les mystères d’un être sont mis en relation avec la dimension universelle des mythes, dans le cadre de l’histoire d’un pays parcouru de tyrannies militaires et religieuses, tout cela d’une main de maître. Parmi les romans d’un des plus grands écrivains turcs contemporains, la rencontre du personnage principal, stambouliote européanisé, avec la Turquie profonde et rurale est édifiante.
Prix Nobel de littérature en 2006, Orhan Pamuk est méticuleux sans ennui. Quelques soient ses romans, le portrait d’un monde et d’un voyage intérieur se dresse efficacement devant nous. Et nul doute qu’un tel talent d’investigation l’amène à être redouté par le pouvoir turc, qu’il soit kémaliste ou islamiste. Un pouvoir qui ne se fit pas faute de tracasser avec insistance l’écrivain pour ses chiffres réalistes du génocide arménien, pour ses positions au sujet des Kurdes, au point que sa vie, menacée est protégée par un garde du corps. La Turquie est-elle mûre pour une vraie démocratie ? À qui s’interrogerait sur l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne, il faut conseiller, l’essai d’Alexandre del Valle, La Turquie dans l’Europe. Un cheval de Troie islamiste ?[11] Titre qui n’a que la valeur d’une question rhétorique, en sus de la pertinence de son analyse fouillée, tant le régime dictatorial d’Erdogan, qui, outre les opposants emprisonnés par miliers, fait brûler plus de trois cent mille livres, confirme ce redoutablee infléchissement…
Col Tuckett, Dolomites de Brenta, Trentino Alto-Adige.
Photo : T. Guinhut.
Lovecraft, Montagne hallucinée
d’une sommitale biographie.
S. T. Joshi : Je suis Providence
& autres nouvelles nées de l'espace.
S.T. Joshi : Lovecraft. Je suis Providence,
divers traducteurs de l’anglais (Etats-Unis),
Actu SF, 2019, tome I, 712 p, 28 €, tome II, 680 p, 27 €.
Les Meilleures nouvelles de H. P. Lovecraft,
Traduites par Isabelle Barat, Nathalie Barrié et Anaïs Courdouan,
Editons Rue Saint-Ambroise, 324 p, 14,90 €.
H. P. Lovecraft : L'Appel de Chtulhu,
traduit par François Bon, Points, 96 p, 7,10 €.
Lovecraft au cœur du cauchemar,
sous la direction de Jérôme Vincent et Jean-Laurent Del Socorro, ActuSF, 464 p, 30 €.
Rencontrer à treize ans L’Abomination de Dunwich peut changer une vie, au point de la consacrer presque toute entière à l’auteur de cette horrifique nouvelle : Howard Philip Lovecraft (1890-1937). Ainsi les lovecraftiens passionnés ont enfin entre leurs mains, aux côtés de ses nouvelles, la monumentale biographie patiemment tissée et retissée par Sunand Tryambak Joshi, abrégé en S.T. Joshi. Sous les yeux du lecteur, sont dévoilés d’immenses pans inconnus de la personnalité du maître de Providence. Lequel auteur et, à un moindre degré, son biographe, apparaissent comme des Montagnes hallucinées, selon le titre d’une des œuvres maîtresses, qui voit parmi les cités de pierres de l’Antarctique surgir de « Grands Anciens » et bourgeonner la réanimation épouvantable des protoplasmiques « shoggoths ». Une énergie incroyable a poussé J.T. Joshi à réanimer un Lovecraft plus étonnant et térébrant que jamais ; sans compter qu’il a également publié des éditions annotées d’Ambrose Bierce, des essais sur Lord Dunsany et Algernon Blackwood, autres phares du fantastique prélovecraftien.
Si l’ancrage chronologique tisse en tout respect du genre l’ouvrage, et sans choir dans le systématisme de la critique biographique, il permet de cependant répondre, quoique forcément incomplètement, à la question suivante : d’où vient que Lovecraft soit le créateur du monde énorme et inquiétant de Cthulhu[1] et du Nécronomicon ? La démence du père, qui était une syphilis non diagnostiquée, puis les années de dépression qui empêchèrent l’écrivain en herbes folles d’aborder des études universitaires - ce pourquoi il est essentiellement autodidacte - son peu d’attrait pour la sexualité et le sentimentalisme, quoiqu’il fût brièvement marié avec Sonia (« mère de substitution », avance Joshi), voilà qui peut forger dans les caves de l’esprit du reclus de Providence une appétence pour l’effroi et le sombre surnaturel. Aussi, boulimique surdoué dès l’enfance, il dévore Les Mille et une nuits à cinq ou six ans, engloutit la littérature de l’Antiquité autant que la plus populaire de son temps, étudie de manière compulsive l’astronomie jusqu’à écrire de petites revues, recourt à une écriture poétique classicisante (ici longuement citée et analysée), tout en sacrifiant à un racisme dont il se départira guère : « Les habitants de l’Olympe conçurent un plan astucieux. / Ils forgèrent une bête, à la silhouette à moitié humaine, / Remplie de vice, et ils appelèrent cette chose un NEGRE. » Les créatures frustes et consanguines de villages reculés, ou difformes et monstrueuses venues des abysses des œuvres futures en sont un avatar, comme dans Le Cauchemar d’Innsmouth, ce « grand récit de dégénérescence », selon Joshi, où des êtres puants, mi-poisson mi-grenouille, soumis à « Dagon » envahissent et contaminent l’humanité, jusqu’au narrateur, Olmstead, qui, découvrant sa généalogie vénéneuse, finit par s’abîmer avec enthousiasme dans le repaire cyclopéen de « Ceux des Profondeurs ». À moins de penser à sa mère se plaignant de la « hideur de son fils » à la « mâchoire prognathe », ce qui aurait nourri un complexe physique susceptible d’engendrer des monstres. Est-ce à mettre en relation avec la presque absence de personnages féminins chez notre conteur, hors l’abominable, ténébreuse, vampirique, Asenath Waite, dans Le Monstre sur le seuil ?
Les romans gothiques[2], Allan Edgar Poe[3], Arthur Machen sont pour lui les prémices de sa création. Ainsi, à partir de 1903, ses premières nouvelles notables sont La Bête de la caverne et L’Alchimiste, puis Les Rats dans les murs qui permet au narrateur de découvrir sa parentèle d’essence morbide, même s’il faudra attendre 1926 pour que cette veine souvent macabre soit résolument dépassée avec L’Appel de Cthulhu, dont les récits emboités agrègent une statuette irréductiblement ininterprétable, une orgiaque cérémonie vaudou, messe noire et brutale, au cœur des marais, une déambulation dans la cité maudite de R’lyeh, puis un combat désespéré contre « la face grouillante de tentacules » de Cthulhu. L’isolement du conteur, assis sur une bibliothèque immense, contribue alors au bouillonnement neuronal qui engendre la création de ces « Grands Anciens » revenus au jour pour menacer et saccager l’existence et la civilisation humaines. À moins qu’ils soient le signe d’une nostalgie de la mythologie grecque ressentie par un écrivain vivant dans d’américaines contrées où il n’existe guère d’équivalent ; d’où la nécessité d’avoir recours à une création toute personnelle et d’autant plus vaste car d’origine extraterrestre. Aussi la « chose » venue du fond de l’univers et cachée au tréfonds de L’Horreur dans le musée - une nouvelle d’Hazel Heald totalement révisée par Lovecraft - mérite-t-elle un sacrifice sanglant et un culte passionné : « C’est un Dieu et je suis le dernier prêtre de sa hiérarchie du dernier jour. Iâ ! Shub-Niggurath ! Le Bouc aux Milles Jeûnes ! » Quoique S. T. Joshi trouve ces pages au mieux parodiques, et « particulièrement grotesques », nous serons beaucoup moins sévères, voire élogieux à l’égard de leur construction et de la figure du créateur de figures de cire littéralement possédé par le dieu venu d’ailleurs.
La maîtrise lovecraftienne exige cependant une culture et un esprit de synthèse rigoureux lorsqu’il rédige son essai novateur : Epouvante et surnaturel en littérature. Les Montagnes hallucinées de ses récits unissent la folle déflagration d’un fantastique qui dévore les êtres et l’univers à une rigoureuse narration de la montée des périls : souvent un jeune homme (un alter ego ?), féru d’archéologie et de généalogie, doué d’une érudition compulsive, mène une dangereuse enquête concernant un de ses ancêtres qui aurait été happé par des forces inconnues et leurs séides, qui ont la puissance cosmique d’une « anti-mythologie ». Ainsi c’est non seulement la santé physique de l’imprudent qui risque la dévastation mais également son équilibre mental soufflé par la terreur éprouvée à l’ouverture des portes débouchant sur un monde qui balaie nos représentations. Seul parmi ses héros, Randolph Carter, échappe à la folie, à la destruction, voire à la liquéfaction, dans La Quête onirique de Kadath l’inconnue.
Des traits curieux frappent le lecteur : sa « haine de la machine à écrire », son « matérialisme mécaniste et athéiste », le contraste entre le reclus de Providence et une correspondance pléthorique avec une foule d’écrivains amateurs et professionnels, voire des artistes peintres, son Journal de 1925 tout récemment publié attestant de sa « terrible pauvreté », mais aussi une vie sociale étonnement fourmillante, en particulier à New-York, entre clubs littéraires, amis, disciples, puis de nouveau, contrastant avec sa « boulimie intellectuelle », la pauvreté sordide, « dangereusement proche de la soupe populaire ». Sans oublier, hélas, sa pathétique agonie, au cours de laquelle il tient encore un « journal de mort », sous le coup d’un cancer, à 47 ans, alors qu’il n’avait jamais vu son œuvre publiée sous forme de livre, hors The Shadow over Innsmooth, « une débâcle jalonnée d’erreurs » et un désastre financier…
Le créateur de Nyarlathotep, aux avatars bulbeux et griffus, demeure une énigme de la créativité géniale, quoique cette biographie soit aussi méticuleuse que passionnante ; hors le premier chapitre sur la généalogie familiale du maître du fantastique, voire celui des déboires journalistiques. Le travail de deux décennies, remis sans trêve sur le métier, est scrupuleusement documenté, en particulier en consultant les dizaines de milliers de lettres de son modèle. Ainsi l’on saura tout sur les voyages en bus entre Floride et Québec, à la recherche de cités historiques, sur son amour des chats, jusqu’au coût des costumes après qu’ils lui aient été volés, et ses repas tristement insipides, voire malsains, et son asexualité, corollaire de l’absence de tout érotisme dans ses récits. Non sans surprise, il s’avère qu’outre ses lectures fantastiques, il met au-dessus de tous Balzac et Proust.
Quand S. T. Joshi n’omet jamais les résumés et les pertinentes analyses de chaque œuvre, les chapitres les plus étonnants sont ceux où l’on voit notre auteur fétiche sculpter une poésie encore méconnue de ce côté-ci de l’Atlantique, où il polit ses horreurs païennes pour un « pulp », Weird Tales, qui publia 279 numéros, où les suiveurs enclenchent la série des « dérivés » du maître, comme le Rôdeur devant le seuil, un roman plutôt réussi (malgré la répugnance de S. T. Joshi) venu d’une discutable « collaboration posthume » aux bons soins d’August Derleth, pasticheur en chef parmi les multiples imitateurs.
Se détache alors un homme prodigieusement polymorphe, hostile au monde moderne et à l’industrialisation, exalté par les vieilles pierres et les monts forestiers, graphomane et bibliomane, antisémite quoiqu’il eût bien des amis Juifs, passablement fascisant, tout en professant une indulgence spécieuse envers Hitler, puis, à la suite de la crise économique de 1929, penchant vers le socialisme, sans être un instant marxiste ni communiste, ce que confirme l’utopie de la « Grande Race », dans L’abîme du temps, l’un de ses tout derniers récits : « Le système politique de chaque unité était une sorte de socialisme mâtiné de fascisme, où les ressources les plus importantes étaient réparties de manière rationnelle, et le pouvoir placé entre les mains d’un petit conseil gouvernemental élu par les suffrages de ceux qui avaient réussi certains tests culturels et psychologiques […] L’industrie, hautement mécanisée, laissait beaucoup de temps libre à tous les concitoyens, ; et les nombreuses heures de loisirs ainsi dégagées étaient consacrées à une infinité d’activités intellectuelles ou artistiques. »
Cependant, il est toujours prêt à aider un jeune auteur de ses conseils, corrigeant, réécrivant les productions de ses clients au point d’en faire des œuvres dignes de son génie, au bout du compte étonnamment rationnel au regard de la déflagration surnaturelle qui structure ses récits. Un Lovecraft émouvant s’élève depuis cette biographie, qui, à la fin de sa vie, a de moins en moins confiance dans la valeur de ce qu’il écrit, au vu des critiques négatives et des échecs éditoriaux : « D’ici une décennie, à moins que je ne puisse trouver un travail qui me rapporterait au moins dix dollars par semaine, je devrai choisir le chemin du cyanure, puisque je ne pourrai plus garder les livres, les meubles et autres objets familiers qui sont ma raison de vivre », écrit-il dans une lettre à Helen V. Sully. Si bien des coquilles affectent l’ouvrage de S. T. Joshi (mais beaucoup moins dans le second volume) elles restent sans conséquence, pardonnables, dans ce massif aux deux volets totalisant 1400 pages dont les aficionados se délecteront, en attendant la publication de l’œuvre intégrale chez Mnémos au début 2020.
Fantastique et Fantasy, horreur et science-fiction confluent parmi les pages du conteur, entre nouvelles et novellas, qui frôlent la dimension d’un roman. En une créativité qui n’est réductible à aucun de ces genres, d’autant que les repoussants univers destinés à contaminer et remplacer l’espèce humaine peuvent être à part égales des civilisations qui relèvent de l’utopie pré-humaine, comme celle de « K’n-yan » dans Le Tertre. Il ne faut pas à cet égard ignorer que Lovecraft, conscient de la mortalité des sociétés, fût un lecteur du Déclin de l’Occident d’Oswald Spengler.
Pourquoi accorder tant de crédit à des fictions aussi improbables ? L’homme n’est pas sans ressentir autant la beauté que les menaces de l’univers, ne seraient que celles de sa précarité et de sa mort et bien entendu du mal. Or, et au-delà encore de bien des maîtres du fantastique, qu’ils s’appellent Edgar Allan Poe ou Arthur Machen, Lovecraft excelle à figurer la peur, y compris celles des démons qu’elle engendre et que dans sa folie il prend pour véritables : « L’émotion la plus ancienne et la plus forte chez l’homme est la peur, et la peur la plus forte et la plus ancienne est celle de l’inconnu », écrit-il. Ainsi les prodiges de l’imaginaire et du fantasme peuvent engendrer chez le créateur doué, voire de génie, de vivantes purulences macabres et maudites, des antimondes gisant dans un passé prêt à se réveiller, soit des horreurs jaillies du subconscient et des terreurs cosmiques grouillantes de vies souveraines aux formes inqualifiables, là où l’on assiste, impuissant, à « l’arrêt ou la défaite, pernicieuses et précises, des lois établies de la nature, qui sont notre seule sauvegarde contre les assauts du chaos et les démons de l’espace insondé[4] ». En-deçà du temps et au-delà de l’espace, gisent des forces que Lovecraft parvient à nous faire avaler, sans l’ombre d’un ridicule, mais avec l’ombre d’un soupçon : serait-ce possible ? Restent, de toutes manières, l’insinuation et la vigueur de l’escalade des périls jusqu’aux montagnes les plus hallucinées de la psyché, de l’espace, du temps, et la qualité esthétique de tels mythes nés de l’esprit paradoxal d’un écrivain que l’on pourrait imaginer plus prolifique si les dieux incompétents de l’édition de son époque ne l’avaient tant desservi. Il ne faut cependant ne pas ignorer que Lovecraft débordait « d’un profond rire intérieur » si l’on prétendait croire à l’existence réelle de ses dieux…
Pour entrer dans l’univers de Lovecraft, sans risquer sa santé physique et mentale - voire - rien ne vaut un bon fauteuil de lecture et une anthologie soigneusement choisie. C’est le cas des Meilleures nouvelles de H.P. Lovecraft, volume dans lequel huit récits forment une excellente initiation aux espaces de terreur et à leurs créatures, orchestrés par notre iconique écrivain, que la traduction sert avec efficacité. En témoigne « La malepeur », cet ancien mot médiéval pour « The Lurkig Fear », ce qui est plus expressif et térébrant que « La peur qui rôde ». Il s’agit d’explorer une « tombe archaïque », où l’on sent se resserrer « les vrilles d’une horreur cancéreuse qui prenaient racine dans les passés incommensurables et les insondables abîmes de la nuit qui ressassent au-delà du temps » ; cette dimension immémoriale étant une constante lovecraftienne, d’où jaillissent des menaces terrifiantes, des entités vénéneuses. « Le festival » est celui qu’entraîne, dans une pièce de l’ancienne maison familiale, la lecture de « livres chenus de moisissures », dont l’infâme Necronomicon, cet ouvrage fictif et diabolique qui est le point nodal de l’œuvre du maître de Cthulhu. À la suite de cette mise en bouche, le narrateur se laisse entraîner en un temple où se déroule « le rite de Yule », avec le secours d’une « horde de choses ailées, dressées, hybrides, dont aucun œil raisonnable ne saurait jamais complètement saisir la nature ».
Comme un noir et fangeux missel, s’ouvre « L’appel de Cthulhu », texte-pieuvre qui tient en ses tentacules nombre de thématiques lovecraftiennes. Sur la trace d’une statuette de pierre incompréhensible, l’enquête parcourt un musée, un marais de Louisiane, puis des îles du Pacifique ; pour deviner la récurrence du culte abject de Cthulhu et autres divinités mi-chtoniennes, mi-aquatiques dont « R’lyeh », venus d’un antédiluvien univers où régnaient les « Grands Anciens », susceptibles de se réveiller. Cette nouvelle séminale, faisant partie du « Cycle d’Arkham », en compagnie de « Dagon » et « Dans les montagnes hallucinées », se lit et se relit non sans fascination ; à moins de la posséder - au sens démoniaque du terme - sous la belle couverture cartonnée des éditions Points, traduite cette fois par François Bon.
À la vénéneuse destruction de « La couleur née de l’espace », à un « Prêtre maléfique » dont il va falloir prendre l’apparence pour longtemps, il faut ajouter cette cité toute entière en la possession de créatures mi-humaines, mi-poissons, parmi « Les ombres d’Innsmouth », où le narrateur, encore un enquêteur trop curieux, prend le risque de découvrir combien il est mystérieusement associé à cette lignée.
Nous ne saurions assez recommander cette édition, qui est une initiation à la puissance imparable, même si, hélas, la couverture n’est en rien représentative de la fantasmagorie « polypeuse » de notre cher Lovecraft ; quoiqu’il s’agisse d’une collection des « meilleures nouvelles » de Virginia Woolf ou d’Anton Tchekov.
Il est également permis d’entrer dans l’univers lovecratftien d’une manière encyclopédique, grâce au volume joliment relié et illustré intitulé : Lovecraft. Au cœur du cauchemar. Il présente un triptyque de lectures : d’abord « L’homme », ensuite « L’œuvre » et enfin « L’univers étendu », soit les produits dérivés, en d’autres termes tous les médias où essaime la légende du maître de Cthulhu : bande dessinée, illustration, cinéma, jeux de rôles et jeux vidéo… Les contributions de maints auteurs perspicaces, essayistes ou traducteurs, éclairent tout ou partie des problématiques afférentes au créateur du Nécronomicon, cet ouvrage mythique qui n’existe qu’au travers de ses écrits et non en tant que tel comme d’opportunistes éditeurs veulent le faire croire. L’on s’interroge sur « Lovecraft et la science, sur « l’anti-heroic fantasy », sur la pertinence des nombreuses « traductions françaises[5] », l’on découvre un cycle de 36 sonnets intitulé Fungi de Yuggoth (« l’apogée de la poésie fantastique de Lovecraft », selon S. T. Joshi) en confrontant deux traductions du premier d’entre eux, « Le livre », dans lequel se cache :
Histoire, rhétorique et macules de l’Antisémitisme.
Dominique Serre-Floersheim,
Primo Levi, Edgar Hilsenrath.
Dominique Serre-Floersheim : La Rhétorique de la haine.
La fabrique de l’antisémitisme par les mots et les images, Honoré Champion, 284 p, 45 €.
Primo Levi : Ainsi fut Auschwitz. Témoignages (1945-1986),
traduit de l’italien par Marc Lesage, Les Belles lettres, 310 p, 14,90 €.
Edgar Hilsenrath : Terminus Berlin, traduit de l’allemand par Chantal Philippe,
Le Tripode, 240 p, 19 €.
Jusqu’au génocide de millions d’enfants et d'adultes, la trainée glaireuse et jaune de l’antisémitisme macule l’Histoire, au sens de la salissure autant que de la lésion. Haine, ressentiment, colère sourde et soudain fulgurante, tout se ligue contre un peuple en diaspora, contre un peuple innocent, qui n’a que le tort de vouloir rester lui-même, et pire encore, d’engranger cent succès culturels et scientifiques. L’immonde serpent a une Histoire, depuis l’Antiquité jusqu’à la Shoah et un futur peu amène, s’habille d’une rhétorique, décryptée par Dominique Serre-Floersheim, se pare d’un trou noir de sang et de gaz avec Auschwitz, documenté par Primo Levi, et demeure doté d’un contrecoup persistant, comme le narre Edgar Hilsenrath.
Probablement l’antisémitisme, qu’il serait plus judicieux de nommer antijudaïsme, est-il né à l’occasion de l’Empire romain au premier siècle. Ce dernier se vit ulcéré de la résistance d’un petit peuple à la romanisation, qui ne voulait pas d’autre dieux que le sien, et encore moins des empereurs divinisés comme Auguste. Flavius Josèphe, dans son Histoire ancienne des Juifs - qui précède sa Guerre des Juifs contre les Romains - rapporte que « Les Juifs supportent si impatiemment que Pilate, gouverneur de Judée, eût fait entrer dans Jérusalem des drapeaux où était la figure de l’empereur, qu’il les en fait retirer[1] ». Or l’historien romain Tacite n’était gère tendre envers la « nation exécrable » des Juifs : « Jamais ils ne mangent, jamais ils ne couchent avec des étrangers. Malgré l’extrême dissolution de leurs mœurs, ils s’abstiennent de femmes étrangères, entre eux rien d’illicite[2] ». Parallèlement, le monde hellénistique du II° siècle n’est pas indemne de l’abomination antisémite ; comme lorsqu’Antiochos, croyant à une rébellion, décida d’interdire le culte juif et d’imposer un culte païen à Jérusalem. Cependant, alors que l’accusation mensongère de meurtres rituels d’enfants par les Juifs est dénoncée par Flavius Josèphe dans son Contre Apion, un écrivain égyptien vindicatif, elle ne refit surface qu’au XII° siècle.
Le christianisme ne fut pas en reste en reprochant aux adorateurs de la Torah d’avoir fait crucifier le fils de Dieu, comme Saint-Paul les déclarant chers à Dieu, et les prétendant tour à tour déicides dans ses Epîtres aux Thessaloniciens : « ces gens-là ont mis à mort le Seigneur Jésus et les prophètes, ils nous ont persécutés, ils ne plaisent pas à Dieu, ils sont ennemis de tous les hommes quand ils nous empêchent de prêcher aux païens pour leur salut, mettant ainsi en tout temps le comble à leur péché ; et elle est venue sur eux la colère, pour en finir[3] ». Le Père de l’église, Tertullien, écrivit au début du II° siècle un « Contre les Juifs » en empruntant aux prophètes bibliques : « C’est à cause de vous que les nations blasphèment le nom de Dieu. […] Ainsi, en punition de ces crimes, et pour n’avoir pas voulu reconnaître le Christ au temps où il les visita, leur terre est devenue déserte, leurs villes ont été la proie des flammes, les étrangers dévorent leur patrie jusque sous leurs yeux[4] », ce concernant le temps de Vespasien à Tibère. Nuançons le propos en signalant que Tertullien, qui n’était pas un joyeux drille, puisqu’il écrivit également « Contre les femmes » et « Contre les spectacles », ne fut pas irréductiblement suivi par l’Eglise romaine en termes d’antijudaïsme, même si elle réclama pour eux la ceinture des ghettos, et si le Pape Innocent III, si mal nommé, voulut leur imposer le port d’un signe distinctif, passablement infamant.
Quant à l’antijudaïsme islamique, il est une institution, originellement parce qu’au VII° siècle le prophète Mahomet échoua dans sa tentative de conversion, d’où la guerre perpétuelle, depuis l’envahissement de la Palestine qui les chassa de leurs terres, guerre plus ou moins brûlante selon les époques, et ravivée à partir de la fondation de l’Etat d’Israël aux succès humiliants et de la montée en puissance des monarchies pétrolières arabes.
Dès 1095, des Chrétiens tuent des juifs, les forcent à se baptiser et s’approprient leurs biens. En 1269, les Juifs de France seront forcés à porter la rouelle, une petite roue d’étoffe jaune cousue sur la manche, ancêtre d’une sinistre étoile. Ils sont expulsés le 21 juin 1306 par Philippe Le Bel. Les vexations courent, vont et viennent jusqu’au XVIII° siècle. L’Espagne expulsa ses Juifs en 1492, les pogroms essaimèrent en Europe de l’Est…
Entre temps les professions interdites aux Juifs, qu’il s’agisse de l’armée, du barreau et a fortiori de l’église, qui auraient pu participer d’une ascension sociale, ne leur laissaient que l’artisanat, le commerce et les banques ; d’où leurs succès en ces domaines, qui leurs valurent non seulement une vile jalousie, mais une réputation d’usuriers féroces.
Même le siècle des Lumières ne put échapper à l’antisémitisme. En témoigne Voltaire, prétendant que la nation Juive est « la plus méprisable aux yeux de la politique » ; dans l’article « Juifs » de son Dictionnaire philosophique il enfonce le clou en arguant que « les Hébreux ont presque toujours été ou errants, ou brigands, ou esclaves, ou séditieux : ils sont encore vagabonds aujourd’hui sur la terre, et en horreur aux hommes, assurant que le ciel et la terre, et tous les hommes ont été créés pour eux seuls. […] Enfin vous ne trouverez en eux qu’un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition et à la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et les enrichissent. Ils ne faut pourtant pas les brûler ». Ouf ; nous avons connu Voltaire, plus enclin à la tolérance[5]. Et cerise sur le gâteau, l’accusation sans le moindre fondement : « Il n’est donc que trop vrai que les Juifs, suivant leur foi, sacrifiaient des victimes humaines. Cet acte de religion s’accorde avec leurs mœurs[6] ».
Petit-fils d’un rabbin et fils d’un converti au protestantisme, Karl Marx reprocha aux Juifs de s’enfermer dans le trafic et l’argent, de faire de la bourgeoisie et de la bourse des instances juives, ce dans sa réponse à Bauer en 1844, Sur la question juive, soit quatre avant Le Manifeste communiste. Outre ce reproche, récurrent avant lui et à son époque, il prétendait exiger que les Juifs se détachent de leur religion, comme tout religieux, quelque soit son obédience, devait s’en extirper, de façon à assumer l’avènement du communisme, autre phénomène religieux, mais sans transcendance. De Kant à Fichte en passant par Goethe, l’antisémitisme était fort partagé dans l’Allemagne du XVIII° et du XIX° siècle ; or l’auteur du Capital, en tant que lecteur de ses derniers, ne pouvait déroger à cette tradition, d’autant que son anticapitalisme et antibourgeoisisme inconditionnel voyait ces stigmates rédhibitoires sur tous les fronts juifs, sans oublier celui de sa propre origine juive à effacer. La question de savoir si Marx était effectivement et viscéralement antisémite reste débattue. Au contraire de Lionel Richard, pour Jean-François Revel et bien d’autres, il s’agit bien d’un pamphlet antijudaïque.
Contrairement au préjugé, l'Essai sur l'inégalité des races humaines d’Arthur Gobineau, paru en 1853, n’est pas le moins du monde antisémite. Mais fort cruel aux dépens des Asiatiques et des noirs fort défavorablement considérés. L’on n’y trouve rien d’un éloge, rien d’une domination de la race blanche, le premier mot étant plutôt employé au sens de civilisation. Loin d’un Wagner[7], lui antisémite, ou a fortiori d’un Hitler, il n’imagine en rien un destin cyclique et héroïque de la race allemande, alors que l’ancienne race aryenne ne représente plus que de rares bribes…
Or Gobineau se livre à un éloge appuyé : « que furent les Juifs ? Je le répète, un peuple habile en tout ce qu’il entreprit, un peuple libre, un peuple fort, un peuple intelligent, et qui, avant de perdre bravement, les armes à la main, le titre de nation indépendante, avait fourni au monde presque autant de docteurs que de marchands.[8] » Tout le contraire d’un bréviaire nazi, donc…
Rédigé en 1901 par un Russe, Matveï Golovinski,informateur au service du Tsar, Le Protocole des sagesde Sion obtint - et a toujours - un large succès. Il s’agit de prétendus compte rendus de réunions secrètes tenues par un conseil de sages juifs, projetant de détruire le Christianisme et de dominer le monde en s’appuyant sur le capitalisme : le prototype du complot juif fomenté par un faussaire. Aussi bien l’Union soviétique que l’Allemagne nazie en furent friands, et aujourd’hui encore le suprémacisme blanc américain et surtout le monde arabe. Hitler en fit une référence obligée dans son Mein Kampf[9], dont la rhétorique antisémite atteint des sommets d’abjection.
Passons sur l’affreux Edouard Drumont, qui fit un succès de librairie avec La France juive, à partir de 1886 : « Tout vient du Juif ; tout revient au Juif. Il y a là une véritable conquête, une mise à la glèbe de toute une nation par une minorité infime mais cohésive, […] On retrouve ce qui caractérise la conquête : tout un peuple travaillant pour un autre qui s’approprie, par un vaste système d’exploitation financière, le bénéfice du travail d’autrui. Les immenses fortunes juives, les châteaux, les hôtels juifs ne sont le fruit d’aucun labeur effectif, d’aucune production, ils sont la proélibation d’une race dominante sur une race asservie[10] ». Et encore ce n’est que le début parmi 1200 pages !
La première moitié du XX° siècle fut en Europe profuse en éructations antisémites, entre celle d’Hitler et ses affidés, et d’un Céline, qui sut contribuer à la faisabilité de la livraison des Juifs français à l’Allemagne nazie, maculant de ses déjections pamphlétaires la littérature française, plumitif bien digne d’une passion française…
L’on dirait que la langue des imprécateurs s’emballe d’elle-même, enflée par une rhétorique aussi délirante que bien huilée. Aussi, au-delà de Victor Klemperer, qui analysa la langue du III° Reich[11], faut-il démonter « la rhétorique de la haine » antisémite, avec Dominique Serre-Floersheim. L’essayiste, qui a la douleur d’être la descendante d’une famille massacrée par la déportation, s’attache à décoder avec une réelle pertinence « la fabrique de l’antisémitisme par ses mots et ses images » pour reprendre son sous-titre. Comment des êtres humains, appartenant à une civilisation humaniste et évoluée, y compris des intellectuels, ont-ils pu se laisser aller à l’exécration d’une population, et savonner la planche de la Shoah ?
Parmi les écrivains français raclant le caniveau de l’antisémitisme, la liste est vertigineuse. Ils sont tous brocardés avec soin, voire présentés en fin d’ouvrage, dans un « florilège » : Charles Maurras, Robert Brasillach, Lucien Rebatet et ses Décombres, Montandon et son didactique, pseudo-scientifique et grotesque « Comment reconnaître le Juif », Marcel Jouhandeau écrivant Le Péril juif, Raymond Brasillach, Jean Giraudoux réclamant un Ministère de la Race, Céline (dont nous avions lu un de ses pamphlets[12]) enseignant le vomi antisémite dans L’Ecole des cadavres, dont l’essayiste recadre le « cynisme » et « l’écriture éruptive ». Nous aurons le cœur bien accroché à dessein d’en lire ici les extraits représentatifs, associés à une analyse critique.
Devant les abondantes citations, le lecteur est confondu par la vulgarité, la bassesse et l’outrance de cet égout d’insultes qui ne devrait déconsidérer que celui qui les émet. D’autant qu’en utilisant les règles anciennes de l’art oratoire au service de telles déjections verbales, l’on peut parler de « perversion de la rhétorique ». Le « réquisitoire au vitriol » est tissé des ressources les plus sophistiquées de l’éloquence. L’on se doute que l’image n’échappe pas à cette perversion. Cartes postales, affiches, en fin d’ouvrage analysées, tout est fait pour caricaturer un faciès prétendument juif s’emparant de la carte d’un pays, voire du globe entier, un Juif nauséabond par son incontinence ou sa main rapace chargé d’or, sans compter l’assimilation au bolchevisme… À peu près tous ces travers s’accumulent chez Céline : « Racisme suprêmement ! Désinfection ! Nettoyage ! Une seule race en France : l’aryenne ! […] Les Juifs, hybrides afro-asiatiques, quart, demi-nègres et proches orientaux, fornicateurs déchaînés n’ont rien à faire dans ce pays. […] Ce sont les Allemands qui ont sauvé l’Europe de la grande Vérolerie Judéo-Bolchevique[13] ». Et l’on dit Céline styliste !
L’ouvrage, aussi savant qu’attendu, est à la fois une précieuse méthode de lecture du message antisémite, associé à un panorama fort documenté, et une déconstruction de ses clichés, outrances et avatars. Il confronte l’émetteur et le destinataire, pointe le ressassement et le manichéisme, décrypte la généralisation abusive du type et l’enlaidissement du physique de façon à provoquer la moquerie et le dégout, la dégradation psychologique et tératologique, sans oublier la dimension apocalyptique du complot. Tout pour salir et déshumaniser le Juif, de façon à ne plus le percevoir que comme une vermine, que seuls d’indispensables mesures prophylactiques permettront d’éliminer. Le vertige du langage mène au cul-de-basse-fosse de l’assassinat de la Nuit de cristal et de la Shoah. En tant que tel cet essai est à ranger au côté des indispensables de Léon Poliakov[14] et de Pierre-André Taguieff[15].
À la question « l’art peut-il racheter les dérives de la pensée ? », Dominique Serre-Floersheim répond avec justesse : « l’esthétisation de la politique » ne permet pas qu’une pensée aussi effroyable produise de beaux textes. Nous n’aurons qu’une réserve. « Les mots peuvent tuer », répète-t-elle. Quel que soit le venin de la langue, elle n’est couteau que lorsque ce dernier est empoigné par une main responsable de ses abominations.
Si Céline n’est pas racheté par l’art, Primo Lévi, lui, sait élever le témoignage au rang d’un art. Publié en 1947, mais seulement remarqué à partir de 1958, Si c’est un homme est le terrible récit autobiographique d’une captivité à Auschwitz auquel son auteur ne réchappa que grâce à ses qualités de chimiste et à l’infirmerie. Il apprend très vite qu’ « Ici il n’y a pas de pourquoi ». Au camp, le Juif échappe à toute rationalité, sinon celle de la solution finale et de la chambre à gaz.
À ce classique indépassable de la froide cruauté et de l’humiliation humaine, qui a pour priorité absolue l’élimination du Juif, Primo Levi dut dès 1945 annexer un compte-rendu sur les conditions sanitaires du camp, à la demande des militaires soviétiques. C’est ce « Rapport sur Auschwitz » qui est l’ouverture de ce recueil de textes divers, pour la première fois réunis en français en ce recueil de témoignages, écrits de 1945 à 1986 : Ainsi fut Auschwitz. Là sont « les installations d’intoxication collective et les fours crématoires grands comme des cathédrales », là est réduit le Juif à l’avilissement, « l’homme au niveau de ses viscères ». L’on trouve parmi ces textes des analyses on ne peut plus pertinentes : « Le microcosme du camp reflétait fidèlement le tissu social de l’Etat totalitaire ». Le goulot d’extermination est « la démonstration éhontée de la facilité avec laquelle le mal s’impose ». Ainsi que dans la « Lettre à la fille d’un fasciste qui demande la vérité », dans laquelle notre auteur défend une exposition sur les camps en ces termes : « démontrer quelles réserves de férocité gisent au fond de l’âme humaine, et quels dangers menacent, aujourd’hui comme hier notre civilisation ». Sans compter que la véracité historique reste sans cesse à soutenir face à d’inquiétantes ignorances, de terrifiants négationnismes…
La rémanence de l’antisémitisme, comme un vieux retour du refoulé, ou un atavisme biliaire, est indémodable. C’est ce dont fait amèrement l’expérience Edgar Hilsenrath, dans son ultime ouvrage, Terminus Berlin, où d’ailleurs il annonce que son œuvre est achevée, ne serait-ce qu’en faisant mourir aux dernières pages son anti-héros. N’est-il pas né en 1926 en Allemagne en faisant l’expérience des ghettos, en échappant à la Shoah, pour mériter avec son personnage un digne repos éternel ?
Le coup de maître d’Edgar Hilsenrath est sans conteste Le SS et le barbier, dans lequel un Nazi patenté, de plus affecté dans un camp d’extermination, change d’identité à la libération et parvient à se faire passer pour un Juif, barbier de son état, qui arbore un sionisme fanatique ! Peut-on imaginer pire transgression ? Au-delà même d’une narration menée par le point de vue de cet abject personnage, deux décennies avant que Jonathan Littell[16] fasse entrer le lecteur dans la pensée d’un implacable Nazi.
Mais ce Terminus Berlin n’en est pas indigne, en tant qu’il s’agit d’un roman autobiographique du retour en Allemagne. Lesche, un écrivain aux livres peu remarqués, dont Le Juif et le SS (un évident reflet du SS et le barbier) quitte les Etats-Unis qui ont accueilli son exil pour baigner de nouveau dans la langue allemande. S’il trouve assez vite le succès auprès d’éditeurs berlinois, ainsi que du public, ses conférences et lectures lui valent bien vite d’être repéré et poursuivis par des néo-Nazis : « Sa porte était barbouillée de grandes croix gammées tracées à la peinture rouge ».
Le roman bénéficie d’une composition erratique bienvenue, entre New-York et Berlin, entre l’Allemagne de l’ouest et celle de l’est, entre récit, entreprises éditoriales, reportages, rencontres amoureuses gaillardes, souvenirs de guerre et de traque, documentation en vue de l’écriture d’un conte sur le génocide arménien, et fantasmes de meurtre vengeur sur la personne de celui qui, enfant nazi le harcelait, alors qu’il a depuis abjuré l’abomination. Malgré la joie de vivre de l’alter ego d’Edgar Hilsenrath, l’ombre délétère de l’antisémitisme ne cesse de dévorer la sérénité du monde, jusqu’à ce qu’il soit assassiné par « les petits-fils des anciens Nazis »… De fait, pour lui, « le pays est tout entier un monument à l’holocauste ».
Deux exemples parmi cent autres de ce que dénonce à juste raison l’écrivain : en juillet 2019, des néo-nazis ont perturbé une exposition de portraits de victimes de l’holocauste dans le sud de la Suède. Le même mois, l’inauguration de la place Jérusalem, à Paris, a vu parader une rageuse manifestation anti-israélienne. Sans oublier les attentats récurrents depuis mars 2012, à Montauban et Toulouse, et contre le Musée juif de Bruxelles en mai 2014 ; sans compter que les actes antisémites ne cessent d’augmenter en France et ailleurs.
Tour à tour anti-financier, anti-religieux, économique, social, culturel et raciste, fasciste, soviétique, arabe ou palestinien, droitier ou islamogauchiste, l’antijudaïsme est une hydre aux têtes toujours hélas fécondes ; y compris jusqu’au sommet de l’Etat français, qui par la voix de sa représentante à l’Organisation des Nations Unies, en juin 2019, « ne reconnait aucune souveraineté israélienne qu’il s’agisse de Jérusalem, du Golan, de la Cisjordanie ou de Gaza », ces terres ancestrales des Hébreux, alors qu’Israël s’est retirée de Gaza en 2006 ! Depuis la Shoah et la fondation de l’Etat d’Israël qui s’en suivit, l’antisionisme et la compétition victimaire prétendument au bénéfice des Juifs sont des arguments supplémentaires à la lie de la colère et de l’envie. Le goût amer de la haine, le venin de la jalousie, la pleutre nécessité du bouc émissaire, la pulsion de mort, tout complote dans le fiel verdâtre de l’antisémitisme qui macule le nom de toute civilisation.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.