Auprès du bleu de sa Méditerranée, l’évidence européenne est cependant une énigme ancienne. Cette excroissance occidentale du continent asiatique, devenue aujourd’hui un projet économique et politique, vient bien entendu des Grecs. L’on découvre la plus ancienne mention du mot « Europe » dans un Hymne à Apollon, rédigé au VI° siècle avant Jésus Christ : « Les hommes viendront des riches terres du Péloponnèse comme de l’Europe et de toutes les îles ceintes de flots. » Or l’étymologie commande : le grec « Eurôpê », soit « à la vue large » désigne plus précisément les terres de la Grèce continentale, au nord-ouest de la mer Egée. Plus tardivement, cette appellation vient s’entendre à tout l’espace continental situé au-delà de ce mince territoire. Cependant le mythe apporte un curieux éclairage. Car une princesse grecque, fille du roi Agénor de Tyr, se nomme Europe. Accoutumé à se laisser charmer par la beauté, Zeus se changea en taureau pour procéder à l’enlèvement, afin de s’unir à elle sur l’île de Crète et donner le jour à trois fils qui seront les juges des enfers. « Cesse de pleurer et apprends à te montrer digne de ta bonne fortune. Une partie de la Terre portera ton nom », l’admoneste Vénus. Le père d’Europe ordonnant à ses fils de la rechercher et de ne jamais revenir sans elle, leur quête les conduisit aux confins de l’Europe ; en vain. Le mythe est sans le moindre doute une métaphore, selon le titre de la Leçon inaugurale au Collège de France prononcée par Alberto Manguel, qui est moins à la recherche d’une jeune fille enlevée parmi des temps immémoriaux que d’une dynamique de la pensée mythique, mais aussi d’une identité de l’Europe. Après avoir interrogé l’historien Jacques Le Goff et le sociologue Edgar Morin, faut-il aller la trouver parmi les Lettres européennes, tel qu’un magistral et colossal ouvrage collectif les cerne…
Esprit cosmopolite, Alberto Manguel[1]naquit et vécut en Argentine, où il fut le jeune lecteur de Jorge Luis Borges, puis au Canada, en France. Alors qu’il est autant capable d’écrire en espagnol qu’en français, l’anglais et sa langue d’élection. C’est avec brio que dans la langue de Molière il inaugure sa chaire : « L’invention de l’Europe par les langues et les cultures 2021-2022 ». Et s’il ne se « baigne jamais dans le même texte », c’est pour générer les interprétations, y compris du même texte. Ainsi apprend-on que le mythe, ainsi venu d’Hygin, le bibliothécaire d’Auguste, s’enrichit du bagage d’un des fils d’Agénor, Cadmus, qui emporta dans sa quête bien des inventions phéniciennes, dont l’écriture. D’Orient, il amenait de quoi fonder à peu près toute la Grèce, même si Homère était à l’origine un poète de l’oralité. Ce déploiement de l’écriture permet à l’essayiste de montrer comment voyagent les intuitions primordiales du mythe, pour un espace dont la traduction est devenue la langue.
Ainsi le continent barbare « devint synonyme de civilisation », grâce à l’intervention romaine, le mythe acquérant une signification stratégique. Ainsi les Métamorphoses d’Ovide n’oublièrent pas la conquête de Jupiter changé en taureau. En cette continuité post-mythique, Montesquieu pensait l’Europe comme un seul Etat fait de plusieurs provinces sous l’égide de sa figure fondatrice. Cependant le christianisme n’avait pas manqué de changer à son tour la princesse Europe en « âme emportée par le Christ ayant pris la forme d’un taureau blanc », selon l’imaginatif prédicateur bénédictin du XVI° siècle Pierre Bessuire !
La tentation fut grande d’imaginer l’allégorie en « princesse élue régnant sur la totalité du monde », en « féminité archétypale » et séductrice, en incarnation du « proto-colonialisme », voire en icone féministe pleurant son viol. Ainsi vont les chemins idéologiques de l’interprétation…
Si, avec sa pertinence et séduisante érudition coutumière, Alberto Manguel note combien de mythes ont pu s’élever à la source des nationalismes, tel ceux du panthéon germanique pour l’Allemagne, en particulier nazie, ou la louve romaine pour le fascisme italien, celui d’Europe ne peut s’y résoudre, tant la multiplicité innerve son continent. En effet, « l’Europe est un concept instable, une configuration géographique, démographique et politique dont les parties constituantes ne cessent de muter ».
Dérivant un tantinet entre intellect et imagination, parmi Aristote, Averroès et Dante, Alberto Manguel revient à la dimension imaginaire du mythe, à sa naissance. Car celui d’Europe est pour lui un déclencheur de verbe, un prétexte à l’examen du phénomène mythique et de sa dimension métaphorique. En ce sens les mythes sont des « galeries de miroir », des façons de dire « oui », comme lorsque la jeune Europe, enlevée, violée (il ne faut pas craindre de le souligner), change sa négativité en un ordre positif, en « son propre désir de fondation ». Une fois de plus la dimension philosophe des mythes grecs est patente et doit nous parler, y compris pour notre temps.
En dépit du mythe grec, le concept européen mit longtemps à s’agréger ; alors que que les Romains pensaient en termes d’Empire et de Méditerranée. L’histoire médiévale dut balbutier avant d’imaginer cette géographie et cette identité. En un brillant essai, Jacques Le Goff se demande : L’Europe est-elle née au Moyen Âge ?
Depuis les ruines de l’Empire romain jusqu’à la Renaissance, l’historien s’attache moins au mythe grec qu’à la continuité de la chrétienté, dont le latin est longtemps la langue européenne, de Saint Augustin jusqu’aux penseurs humanistes. Cette chrétienté s’affirme au travers de l'action du pape Grégoire Ier le Grand (590-604) qui, le premier, envoie des missionnaires vers l'Angleterre et la Germanie, et même au-delà des frontières traditionnelles du monde romain. Ce n’est qu’au XV° siècle que le sentiment d'appartenance des Européens à une civilisation commune prend corps, lorsque le pape Pie II (1458-1464) appelle les fidèles à l’union et l’action contre l'offensive turque. L’identité européenne s’érige en opposition à la radicale différence de l’Islam conquérant et esclavagiste. Outre la dimension guerrière, cette incompatibilité se mesure à l’aune du goût chrétien des images et de la représentation humaine (une véritable institution) alors que l’Islam les proscrit.
La diversité des populations, les divisions et oppositions Ouest-Est/Sud-Nord sont constitutives de la formation de cette Europe, car il ne s’agit pas d’un unique empire chrétien, mais de royaumes et de principautés diverses. À cet égard, pour notre historien, lavolonté avortée de Charlemagne de relever l'empire romain s'avère « contraire à la véritable idée d'Europe ». Il en est de même, pense-t-il, des ambitions ultérieures de Charles Quint, de Napoléon et d’Hitler, dans la mesure où la multiplicité européenne eût été bafouée, perdue.
Nous héritons autant des Grecs que du peuple de la Bible, dont les textes irriguent la pensée, la foi et l’éthique. En outre, les guerres de conquêtes, par exemple normandes en Angleterre, et de défense contre l’Islam, n’empêchent pas le primat unificateur de la culture.
C’est autour de l’an mil que l’Europe se dote d’institutions nouvelles. Ainsi la famille nucléaire où la femme tient une place bien plus valorisante que dans les sociétés orientales, ce avec le concours du culte de la Vierge Marie, « grande auxiliatrice du sort terrestre de la femme ». En outre les villages structurés autours de leurs églises, la naissance des villes au-delà de celles italiennes, le développement des échanges commerciaux fonde une société dont le nerf n’est plus la prédation comme dans l'Antiquité ou en Orient, où des chefs de guerre et des privilégiés vivent en exploitant les paysans et les artisans, mais un monde qu’irrigue le commerce. Aussi notre médiéviste s'interroge-t-il sur les limites de ce prétendu Moyen-Âge. La continuité entre les innovations commerciales, intellectuelles et artistiques de l'Italie au XIIe siècle et les Temps modernes, via la Renaissance, est pour lui avérée. Ce à l’instar d’Erwin Panofsky, dans La Renaissance et ses avant-courriers dans l’art d’Occident[2].
De l’échec carolingien à la belle Europe des villes et des universités, et avec brio, Jacques Le Goff, qui fit un bel éloge des Hommes et femmes du Moyen Âge[3], part en quête des racines et des feuillages de la conscience européenne, de ses strates, de façon à contribuer à la continuité du présent et à la construction de l’avenir des Européens.
Si le titre d’Edgar Morin, Penser l’Europe, parait une affirmation, il n’en interroge pas moins la multiplicité et la complexité d’un puzzle qui s’est cependant doté d’un destin et d’un dessein communs. Ce qui est probablement de l’ordre de la nécessité, peut-être de l’illusion, selon les uns, de l’hubris, du surétatisme, voire de la tyrannie, diront les autres. En tout cas, pour l’essayiste, il s’agit de la conversion d’un sceptique et d’une histoire d’amour avec la culture du vieux continent, en tant qu’elle est dialogue, entre les peuples, entre le religieux et le scientifique, entre le philosophique et le politique. « Unie dans la diversité », elle est interculturelle : « Ce qui est dans la culture européenne, ce ne sont pas seulement les idées maîtresses (christianisme, humanisme, raison, science) ce sont ces idées et leur contraire. Le génie européen n’est pas seulement dans la pluralité et dans le changement, il est dans le dialogue des pluralités qui produit le changement ».
Dans une perspective historique, le sociologue pense notre continent comme l’aboutissement de la partition de l’Empire romain entre Occident et Orient, au travers de Byzance éloignée puis effacée, comme son ouverture face à l’univers copernicien et face à la découverte du Nouveau monde. Cependant avec les guerres mondiales et surtout la seconde et son cortège de totalitarismes est ouest, l’Europe signe son « acte de décès ». Alors que la première démocratie au sens moderne et des Lumières est américaine, le projet démocratique européen est né au travers des convulsions absolutistes, révolutionnaires, totalitaires et coloniales de l’Histoire. Seule la volonté de dialogue, au travers du couple déclencheur franco-allemand, peut alors la faire renaître de ses cendres. Rationaliste, bien que socialiste, c’est-à-dire bien peu libéral, en particulier en économie, Edgar Morin réhabilite le projet humaniste au travers d’une volonté militante en faveur de la construction européenne. Mais de quelques membres originels - les six de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier en 1951 - aux vingt-sept de l’Union Européenne d’aujourd’hui, sans compter ceux candidats, candidats discutables tels la Turquie, voire l’Ukraine, ne risque-t-on pas de succomber à l’adage : qui trop embrasse mal étreint ? À moins de voir germer, dans le lacis de contraintes qui chapeautent les peuples aux dépends des libertés, le ferment d’une désunion, telle que le Brexit anglais vient d’en faire la preuve…
Pour faire allusion au cycle de science-fiction d’Isaac Asimov[4], Edgar Morin, qui écrivait en 1987, veut néanmoins considérer l’Europe, avec un prudent optimisme, comme une « Fondation », à même de préserver les bien-fondés de la civilisation au service du futur. Ce qui est certainement la plus belle idée de cet essai ; mais, n’en doutons guère, de nature utopique. Existe-t-il en la demeure une utopie raisonnable ?
Mère d’une si diverse et brillante littérature, l’Europe peut-elle ne relever que du déterminisme géographique ? Probablement cet encyclopédique volume, sobrement intitulé Lettres européennes va nous en dire plus. Ce sont en effet des filiations sans nombre qui irriguent romans, essais, drames et poèmes du Portugal à la Russie, de la Grèce à l’Irlande…
Une perspective géographique anime forcément ce volume aux deux centaines d’universitaires, critiques et écrivains, quoiqu’il soit dirigé par Annick Benoit-Dusausoy, professeure agrégée en classes préparatoires au Lycée Saint-Louis à Paris, Guy Fontaine, créateur de la résidence d’écrivains européens villa Marguerite Yourcenar, Jan Je˛drzejewski, professeur de littérature anglaise et comparée à l’Université d’Ulster et Timour Muhidine, maître de conférences en langue et littérature turques à l’INALCO. Comme il se doit, ce lourd manuel est cependant organisé chronologiquement, depuis Bède le Vénérable au VIII° siècle jusqu’aux « tendances et figures contemporaines », comme la russe Olga Tokarczuk, Prix Nobel de littérature en 2018 et préfacière de l’ouvrage.
Préalables sine qua non, avant que l’idée médiévale d’Europe se fasse jour, les Lettres européennes sont des héritières de mondes gréco-romain, judéo-chrétien, byzantin ; le corpus mythologique, historien, théologique et philosophique, puis biblique ne manquant pas de susciter réécritures et germinations ; mais aussi, on l’oublie trop souvent, celtique, avec la « matière de Bretagne », la quête du Graal et autres romans de chevalerie, qui trouveront leur utopie et leur parodie dans le Don Quichotte de Cervantès. L’on comptera plus modestement l’héritage arabo-andalou, quoiqu’il nourrît au XIII° et XIV° siècle l’œuvre du Catalan Raymond Lulle.
Songeons à l’Odyssée d’Homère. Outre ses traductions, n’a-t-elle pas nourri un œuvre aussi moderniste que l’Ulysse de Joyce, à deux millénaires ou presque de distance ? La Poétique d’Aristote et les tragédies d’Eschyle ont généré celles de Racine, y compris celles de Wajdi Mouawad, qui use en 2003 d’un écho du mythe d’Œdipe dans sa pièce Incendies[5]. Quant aux contes arabes, ils ont essaimé en Espagne, puis, au travers de la traduction des Mille et une nuits par Galland, jusque chez Voltaire. Shakespeare use des Hommes illustres du GrecPlutarque pour écrire ses tragédies, et d’une chronique de Saxo Grammaticus, historien danois du XXIIe siècle pour enfanter Hamlet. L’orientalisme suscite les voyages en Orient de Lamartine, de Chateaubriand, de Nerval et la Salammbô de Flaubert. Aujourd’hui les écrivains francophones des Antilles et d’Afrique, autant que ceux anglophones, font résonner les langues de saveurs épicées, de problématiques hautes en couleurs. Ainsi, l’européanité ne cesse de s’enrichir à partir de racines internes puis conquises, agrégées, en des rameaux renouvelés. À cet égard Olga Tokarczuk reprend le concept de « modernité fluide », venu de Zygmunt Bauman[6], tout en parlant de « mappemondes de l’expérience humaine », préludes d’une « République des Lettres mondiales ».
La « traversée du vieux continent en trente siècle » s’en va fouiller bien des tiroirs et des recoins, à la rencontre d’auteurs, évidement français, italiens, espagnols, anglais et allemands, russes, scandinaves, mais aussi slovènes, hongrois, macédoniens, voire ukrainiens. Quant à la présence de la Turquie, elle ne manque pas d’interroger : si géographiquement elle échappe aux bornes européennes, voire culturellement, nombre de ses auteurs pratiquent le roman à l’européenne, y compris en adhérant à ses valeurs, comme Orhan Pamuk[7]. Mais à ce titre l’entier du globe pourrait-être convoqué, n’est-ce pas…
Plutôtqu’une unité identitaire historique, la littérature européenne entrecroisant les filiations et les métissages, l’ouvrage propose un tour d’Europe à l’occasion de chaque période marquante, éclairant un mouvement, un genre caractéristique, soulignant les auteurs phares. Bien évidemment, il ne remplace pas l’immense bibliothèque qu’il convoque, mais sa concision à l’occasion de chaque auteur ou mouvement, du réalisme au naturalisme par exemple, en fait une remarquable synthèse. Si l’on se demande comment s’orienter dans la littérature, voilà une réponse pertinente. Ces Lettres européennes fourmillent de perspectives, aussi bien historiques, sociétales, philologiques et philosophiques, de portraits, de résumés d’œuvres, de détails rarement inintéressants. Les citations généreuses et bilingues sont un régal. La somme peut se lire avec une patience bénédictine, de bout en bout, ou se picorer en se laissant emporter…
Pourtant, au-delà des frontières cartographiques et continentales, l’on doit considérer que les littératures américaines et latino-américaines sont également le creuset de maintes filiations européennes, bien qu’elles se soient métissées des apports locaux, aztèques par exemple, dans la poésie d’Octavio Paz ou les romans de Carlos Fuentes.
Il y a des écrivains particulièrement européens, dans leurs usages des langues, dans la trame de leurs romans et essais, de par les lieux eux-mêmes fort européens, comme le latin d’Erasme[8], entre Flandres, Bâle et Venise, comme la Venise de Casanova[9], qui parcouru les cours royales du continent, et qui de l’Italien passa au français pour écrire ses romans et mémoires. Claudio Magris[10], Italien, n’a-t-il pas suivi le Cours du Danube, de sa source à son delta, pour édifier toute une histoire culturelle ? George Steiner[11], Anglais, ne lisait-il pas des tragiques grecs jusqu’à Paul Celan[12], tout en comparant Tolstoï et Dostoïevski et en délivrant le sens de son destin juif parmi De la Bible à Kafka ? Lui qui maîtrisait en quelque sorte trois langues maternelles, savait traverser, sinon escalader, la Babel européenne au service d’une théorie de la traduction…
Aujourd’hui, malgré les institutions de Bruxelles, son Parlement européen, sa monnaie unique, tout ce qui semble une belle réussite, en dépit de la fiscalité et de la surétisation qui en découle, l’identité européenne est mise à mal, éparpillée, tant l’immigration, turque, maghrébine, subsaharienne, en nourrit, voire en aggrave le patchwork. L’on parle d’« Afropéens ». Est-ce de l’ordre d’une intégration, d’un métissage, d’une nouvelle ère de culture ; ou d’une désintégration belliciste ?
Holfer Alpl, Fie Allo Sciliar / Völs am Schlern, Südtirol.
Photo : T. Guinhut.
Nature et Ethique littéraire
par Ralph Waldo Emerson & Charles Lane,
précurseurs des mouvements écologiques :
Les Travaux et les jours ;
La Vie dans les bois.
Ralph Waldo Emerson : L’Ethique littéraire,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Pavans,
Les Belles Lettres, 2022, 160 p, 13,90 €.
Ralph Waldo Emerson : Les Travaux et les jours,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Blot,
Fédérop, 2010, 136 p, 14 €.
Ralph Waldo Emerson : La Nature,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrice Oliete Noscos,
Allia, 2012, 96 p, 6,10 €.
Charles Lane : La Vie dans les bois,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Thierry Gillybœuf,
Finitude, 2010, 80 p, 12 €.
Si le préjugé voulait imaginer que les Etats-Unis sont un pays dénué de philosophes, entre Hannah Arendt[1] et Leo Strauss, sans oublier aujourd’hui John Rawls et sa Théorie de la justice[2], il faut parmi bien d’autres compter Ralph Waldo Emerson (1803-1882), ce transcendantaliste pour qui l’essence spirituelle de l’être est fondamentale et dont L’Ethique littéraire s’adosse fièrement à la nature. Quant à cette belle publication des Travaux et les jours (tiré d’un ensemble plus vaste titré Société et solitude) elle se veut attirer notre attention sur l’harmonie de l’individu et de la nature dans le grand tout. Avec son contemporain Charles Lane, le philosophe Ralph Waldo Emerson est l’un des grands précurseurs des mouvements écologistes.
Charles Baudelaire et Marcel Proust étaient des admirateurs chaleureux de Ralph Waldo Emerson, ce qui ne peut que plaider en sa faveur. Précédée par une préface du traducteur Jean Pavans et un beau portrait d’Emerson ourdi par le romancier et nouvelliste Henry James, cette Ethique littéraire est en fait un recueil de cinq allocutions et conférences, prononcées entre 1838 et 1841. Il balance dialectiquement entre le « conservateur et le « réformateur », le second l’emportant sur le premier, de façon à former « le Jeune Américain ». À un pays neuf, à une nature immense, répondent les qualités d’une nouvelle génération fondatrice.
Pour ce philosophe d’outre-Atlantique, l’intellectuel est en quelque sorte un être surhumain, car son pouvoir « consiste en l’âme qui a créé le monde ». Ce pourquoi son « éthique littéraire » relève de l’idéalisme allemand, voire du platonisme, lorsqu’il « étudie le monde et ce que vaut le monde, et quel est le pouvoir du monde sur l’âme ». De surcroit, fidèle à la fierté américaine qui a su construire son indépendance au moyen d’une révolution libératrice au service de la démocratie, il considère que c’est à la fois son droit et sa liberté que d’interpréter le monde sans rester le valet des pensées européennes. Tout en étant enhardi par « les bardes immortels de la philosophie », mais aussi les poètes, son âme lui chuchote : « Je découvrirai tout par moi-même », ce qui n’est pas sans présomption. Aussi honore-t-il le concept romantique du génie et celui hégélien de l’individu historique-mondial. De plus, la nature et l’Histoire humaine sont les reflets de l’esprit absolu et divin. Les esprits critiques liront cela comme une fiction consolatrice…
Ne refusant en rien de faire l’éloge d’un pays industrieux, du commerce et des techniques, Emerson défend cependant « la qualité de vie de l’ouvrier ». En ce sens l’intellectuel, le poète, l’artisan et le paysan, voire le saint, sont indispensables. Or la nature étant « l’étalon de notre essor et de notre déclin », l’homme nouveau se doit de vivre en son sein. En ce sens, « l’aboutissement du monde dans un être humain paraît être l’ultime victoire de l’intelligence ». Ce qui ne contrarie en rien l’individualisme : « L’universel ne nous intéresse qu’à partir du moment où il se loge dans un individu », prône-t-il. Ainsi peut-on bâtir le « pays de l’avenir », mais en recommandant au jeune Américain de se dépendre de ce « système patriarcal [qui] devient promptement despotique ». Bien que d’une manière fort différente, l’on retrouve cette nécessité de la liberté individuelle et politique, telle qu’Alexis de Tocqueville la défendait, y compris contre la tyrannie de la majorité.
Modèle pour tous les Américains, et en particulier les jeunes gens considérés comme des disciples potentiels, l’intellectuel a pour mission d’éclairer le monde et de rester exemplaire, dans son travail comme dans son comportement. Ce bel optimisme peut paraître admirable, voire irréaliste, sinon désuet. L’on doit cependant regretter que cette éthique redevable de l’idéalisme romantique du XIX° siècle ne soit plus aujourd’hui à l’ordre du jour dans le pays d’Emerson où socialisme et Cancel culture[3] gangrènent le présent et l’avenir…
Quoiqu’apparemment indépendante, cette « éthique » du fondateur de Transcendentalist Club à Boston, s’appuie sur la tradition romantique et rousseauiste ; car « ce surgissement, cette formation des meilleurs ouvrages littéraires à partir des affirmations de la nature est particulièrement manifeste en philosophie ». L’on ne s’étonnera pas qu’il ait exercé une profonde influence sur l’auteur de La Désobéissance civile : son ami et disciple Thoreau[4].
En toute cohérence, l’un des essais d’Emerson, publiés entre 1841 et 1844, s’intitule Nature. Conglomérat de huit petits textes, il progresse de « Nature » à « Perspectives », en passant par des mots-clefs qui lui demeureront essentiels : « Beauté », « Idéalisme », « Esprit », étant entendu qu’en accord avec la Nature, la Beauté est consubstantielle à l’Art…
Quoiqu’il s’agisse de sa toute première œuvre, il expose les principes dont il ne dérogera pas : unité de l’univers et de l’esprit individuel, correspondance symbolique entre lois naturelles et lois morales. Avec un lyrisme puissant il intime à son lecteur une voie philosophique grandiose : « La raison pour laquelle le monde manque d’unité et gît brisé et en morceaux, c’est que l’homme est séparé d’avec lui-même. Il ne peut étudier la nature tant qu’il ne satisfait pas à toutes les exigences de l’esprit. L’amour lui est aussi nécessaire que la faculté de percevoir. En fait, aucun des deux ne peut atteindre la perfection sans l’autre. Au plein sens du terme, la pensée est ferveur, et la ferveur est pensée ». En accord avec bien des penseurs de l’Antiquité, il prétend que la boussole du philosophe est « l’existence absolue de la nature ». L’on devra bien entendu pardonner une certaine grandiloquence, voire une certaine verbosité, telle qu’en la dernière phrase l’exaltation émersonienne se déploie dans le style prophétique : « Le règne de l’homme sur la nature, ce royaume que l’observation ne saurait faire advenir - un domaine tel qu’il est à présent au-delà de son rêve de Dieu -, l’homme y entrera sans plus d’étonnement que n’en ressent un aveugle recouvrant peu à peu une vue parfaite ».
Empruntant son titre au texte fondateur de la mythologie grecque chanté par Hésiode, Les Travaux et les jours[5], Ralph Waldo Emerson fait plus précisément allusion à la partie didactique de ce poème concernant l’agriculture. Grâce à une prose intensément lyrique, il propose un bouquet de cinq petits essais vantant « La vie à la campagne », ce dans le cadre de ce qu’il faut appeler un romantisme américain. De la nostalgie de l’âge d’or à la communauté utopiste de « Brook Farm » où il rêvait d’une « économie fraternelle », le blâme de la propriété privée du territoire et du pouvoir de l’argent est l’envers d’un éloge du fermier (« celui qui crée »), du marcheur, des paysages et du climat du Massachussetts parmi lesquels « La marche exerce aussi une influence sur la beauté. ». Son éducation « en sciences de la beauté » et en savoir-faire agricole est à lire dans le cadre de ce que l’on appellera plus tard l’écologie : « Un homme devrait porter la nature dans sa tête ». Mais après un éloge des technologies du XIX°, Emerson reproche aux machines d’être « agressives » : elles « dépossèdent l’homme ». Dans la lignée de Rousseau, il considère que les progrès techniques ont contribué à faire décliner les mœurs. C’est avec bien trop d’idéalisme qu’il affirme que « ce qui a été fait de mieux dans le monde - les œuvres de génie - n’ont rien coûté ». Au contraire de l’éloge du commerce qui rapproche les peuples, contribue aux richesses et aux libertés selon Voltaire et Montesquieu, il déplore que « l’égoïste et cupide Commerce » soit le plus grand améliorateur du monde » au détriment du « grand cœur ». ce qui n’es pas sans un certain angélisme, une certaine naïveté.
Reste posé le problème de la validité de cette belle et sensible exaltation de la nature, de cette « science de la beauté », où « les montagnes sont des poètes silencieux », qui jouxte une méfiance discutable envers les progrès technologiques de la civilisation. Si Emerson peut aujourd’hui être considéré comme un précurseur des mouvements écologiques dans le meilleur sens du terme, il préfigure également leur face d’ombre : la décroissance, les préjugés antiscientifiques qui menacent l’évolution de l’humanité vers plus de bonheur. Il n’en reste pas qu’il reste loisible de méditer ses réflexions de sage, ici passablement amer, dans la tradition du poète grec Hésiode : « Les travaux et les jours nous étaient offerts, et nous avons choisi les travaux ».
Celui qui fit preuve de scepticisme et d’une grande honnêteté intellectuelle, puisqu’il renonça au pastorat, conquit, tout en restant déiste, peu à peu sa liberté de pensée. Quoiqu’émergeant des soubassements puritains, il incarne les aspirations de l’Amérique du XIX° siècle. Rendons justice à ce philosophe également poète : son idéalisme n’était pas dénué d’humanisme, puisqu’en son versant libéral et dans le cadre de l’expansion américaine vers les terres de l’ouest, il prit position en faveur des Indiens, des esclaves fugitifs, de l’abolitionniste John Brown et du droit de vote des femmes. Et s’il appelle l’Amérique à faire chanter les poètes et se déployer les arts, c’est dans la perspective d’un large accès à la culture antique et contemporaine, mais aussi d’un retour à la nature qu’il est certes essentiel de savoir respecter. L’on est en droit trouver cela terriblement passéiste, ou délicieusement moderne, mais Emerson n’en a pas moins raison lorsqu’il exulte : « La vie n’est bonne que lorsqu’elle est magique et musicale, d’une harmonie et d’un accord parfait ».
Peut-être la conscience écologique est-elle née avec le romantisme qui se souvenait de l’âge d’or de la mythologie antique[6]. Mais c’est aux Etats-Unis que Thoreau publia en 1854 son célèbre Walden ou la vie dans les bois. Sait-on qu’il rendait ainsi hommage à un court texte d’un autre ami cher ? Dix ans plus tôt, Charles Lane (1800-1870) avait en effet publié cet essai, La Vie dans les bois, dans un journal transcendantaliste. Ce végétalien libertaire rêvait d’une « Union universelle » et de « famille associative ». Hélas cet anti-esclavagiste se montra fort despotique dans la communauté de « Fruitlands » qu’il fonda, avant d’aller vivre en Angleterre une respectable existence victorienne. Comme quoi les utopistes peuvent savoir rimer avec despotisme. Reste que son idéal d’équilibre entre civilisation et vie sauvage est une bien belle utopie, mise en mots dans La Vie dans les bois ; quoique comme toutes les utopies, elles doivent rester une liberté pour quelques-uns et non devenir une tyrannie pour tous. Pour lui, la « vie de collectivité et de promiscuité » est un ennemi digne d’être éliminé par « un bras robuste armé d’une hache ». Ce qui ne place guère cet essai sous le signe de la tolérance, même si la polémique est talentueuse. Autres oppositions tranchées : une « cité commerçante raffinée » ne vaut pas la nature sauvage. Et l’homme blanc ne vaut pas l’indigène. Charles Lane se livre à un parfait éloge des Indiens, de leur religion du « Grand Esprit », de leur nomadisme et de leurs tribus. L’on se doute qu’il s’agit d’une idéalisation bien peu raisonnable. Quant à « l’étudiant civilisé », il n’est rien devant « l’étudiant naturel ». L’auteur vise cependant à « rendre le travail manuel plus digne et plus noble, et l’éducation intellectuelle plus libre et plus aimante ». On est certes en droit de trouver notre essayiste pour le moins idéaliste, voire réactionnaire, il n’en reste pas moins que cet « homme des bois » tant vanté dont « chaque sens est intégralement préservé », témoigne d’un mode de vie associé à une nature qui, elle aussi, s’il ne s’agit pas de la diviniser au dépens de l’homme, doit voir tous ses sens préservés.
Même si nous ne partageons pas toutes les convictions de ces enthousiastes penseurs, il faut se féliciter que des éditeurs aussi divers nous offrent de tels jalons de l’Histoire de la pensée, pas forcément inactuels, tant le culte de la nature professé par les thuriféraires de l’écologisme travaille notre temps, en un autre idéalisme.
En dignes et indignes précurseurs du sentiment écologique, Ralph Waldo Emerson et Charles Lane participent d’une filiation qui va de l’Antiquité gréco-romaine, avec les Géorgiques de Virgile, au préromantisme des Rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau. Cependant cette idéalisation d’une nature que n’auraient pas corrompu les hommes, la ville et l’ère industrielle, ne va pas jusqu’à emprunter toutes les voies délétères de l’obscurantisme écologiste[7]de notre contemporain, dont la pulsion régressive et totalitaire n’est plus à démontrer.
Thierry Guinhut
La partie sur Les Travaux et les jours
fut publiée dans Le Matricule des Anges, janvier 2011
Hannah Arendt : Il n’y a qu’un seul droit de l’homme,
traduit de l’allemand et de l’anglais par Emmanuel Alloa,
Payot, 2021, 128 p, 8 €.
Hannah Arendt : Heureux celui qui n’a pas de patrie,
traduit de l’allemand par François Matthieu,
Payot, 2016, 240 p, 20 €.
Hanna Arendt, sous la direction de Martine Leibovici & Aurore Mréjen,
Cahier de l’Herne, 2021, 312 p, 33 €.
Hannah Arendt, Karl Jaspers : À propos de l’affaire Eichmann,
L'Herne, 2021, traduit de l'allemand
par Olivier Mannoni, Alexis Tautou et Martine Leibovici, 112 p, 14 €.
Femme philosophe n’est définitivement plus un oxymore. Malgré une société allemande encore corsetée, malgré la montée du péril nazi, puis un exil nécessaire, français et américain, Hannah Arendt a su trouver et construire sa « liberté d’être libre », pour reprendre le titre d’un de ses essais jusque-là inédits en français. Aussi faut-il affirmer « un seul droit de l’homme » qui vaille. Et en une nécessaire catharsis face aux avanies de l’Histoire, ses poèmes de jeunesse et de maturité s’intitulent Heureux celui qui n’a pas de patrie. Cependant les œuvres d’Hannah Arendt[1], d’une stature considérable, se voient acquérir une dignité supplémentaire avec la consécration que lui vient offrir un magnifique Cahier de l’Herne. Ainsi le totalitarisme se fait ombres définitives pour les victimes et lumières de la littérature et de la philosophie, du moins pour ceux qui ont le bonheur d’y échapper.
Outre de toute évidence de la démocratie libérale et d’une judicieuse tolérance, également du langage et de la connaissance, dépendent notre « liberté d’être libre », pour reprendre le titre d’Hannah Arendt. Se libérer des oppressions, et d’abord de celles qui pèsent sur l’expression des humeurs, des opinions, des convictions et des idées, a pour condition politique sine qua non le développement, le raffinement et la beauté du langage. De là dépend une révolution humaniste et libérale, étant entendu, comme le dit Condorcet, que « le mot « révolutionnaire » ne s’applique qu’aux révolutions qui ont la liberté pour objet[2] », comme celle américaine de la fin du XVIII° siècle.
Bref essai d’Hannah Arendt découvert en 2017 à la Bibliothèque du Congrès de Washington, La Liberté d’être libre n’en est pas moins digne d’attention que ses immenses massifs consacrés au totalitarisme. En effet une réelle liberté suppose des prérequis économiques, car « être libre pour la liberté signifie avant tout être délivré non seulement de la peur, mais aussi du besoin » ; il ne s’agit donc pas seulement du privilège de quelques-uns.
À juste titre, Hannah Arendt ne valorise que les révolutions qui ont la liberté pour objet. Donc bien moins le « désastre » de celle française de 1789 qui aboutit à la Terreur, puis à l’Empire, que celle américaine, un « triomphe » quoiqu’elle restât « une affaire locale ». De plus « ceux qui sont censés « faire » les révolutions ne « s’emparent » pas du pouvoir, mais plutôt le ramassent quand il traîne dans les rues », comme l’a montré Lénine en 1917, fomentant l’un des pires totalitarismes du XX° siècle. L’on sait en effet que populace et idéologues se préoccupent moins de la liberté de leurs concitoyens que de leur ressentiment et de satisfaire leur pulsion de pouvoir.
En revanche John Adams, l’un des fondateurs des Etats-Unis d’Amérique, attribuait l’amour de la liberté à tous, pauvres et riches, ignorants et éduqués, même s’il n’était encore pas questions des esclaves noirs du sud. Hélas, comme le laissait entendre Tocqueville, la liberté se trouve menacée selon l’auteure de La Crise de la culture par la « bureaucratie », soit le poids de l’étatisme. La « sagesse pratique et théorique » des hommes de la Révolution américaine ne semble plus guère à l’ordre du jour, selon la crainte de notre perspicace essayiste. Que dirait aujourd’hui Hannah Arendt, alors que ce texte fut écrit en 1967…
La judaïté, étant donné sa singularité et sa diaspora, a toujours quelque chose de précaire face aux nationalismes qui aiment à la pourchasser. C’est en 1943 qu’elle fait paraître dans une revue juive Nous réfugiés. Ce petit texte défend avec pertinence la dignité des réfugiés, précisément les Juifs opprimés par le nazisme, même si elle ne connaissait pas encore toute la réalité de la Shoah. Il s’agit cependant pour notre philosophe de mettre en valeur « l’optimisme » des « immigrants » et « nouveaux arrivants, comme elle préfère les appeler, et ce contre la tentation du désespoir et du suicide. La question de l’identité de ceux qui sont ballottés entre Allemagne, France, Etats-Unis et bien sûr judaïté réelle ou fantasmée, pèse sur les épaules : « Rares sont les individus dotés de la force nécessaire pour préserver leur intégrité lorsque leur statut social, politique et légal est complètement disloqué ». Ainsi deviennent-ils des « parias conscients ».
Il faudrait cependant prendre garde à ne pas engager ce beau plaidoyer dans les termes d’une idéaliste naïveté à l’égard de tous les réfugiés d’aujourd’hui, comme le laisse deviner le préfacier et traducteur Emanuel Alloa. Ceux Juifs n’avaient que le désir de s’intégrer, de travailler, de contribuer au pays d’accueil, à moins de se projeter vers Israël. Ceux d’aujourd’hui sont parfois dans ce cas (hors le projet israélien), parfois dans le cas de profiter des aides sociales sans guère de contrepartie, ou, pire, d’installer l’islam et son régime religieux et politique. Il est plus que probable qu’Hannah Arendt saurait y lire un totalitarisme, tel qu’elle sut si intelligemment l’analyser dans L’Origine du totalitarisme[3].
En conséquence de l’afflux de réfugiés juifs aux Etats-Unis nait en 1949 Il n’y a qu’un seul droit de l’homme. Pour l’apatride les droits de l’homme apparaissent comme « soi-disant inconditionnels et inaliénables ». Pire, la « nudité abstraite de [son] n’être plus qu’humain » est flagrante, intrinsèquement effrayante. Devant la difficulté, voire l’impossibilité, de trouver une nouvelle patrie, d’être protégé par un gouvernement, se dresse la nécessité de ce « seul droit de l’homme », en effet primordial : plus encore que « le droit d’asile », le « droit à la liberté ». À condition que ce droit ne soit pas subverti par le cheval de Troie d’un projet politique et/ou religieux de conquête, ce que subodore Hannah Arendt, même si l’on peut lire la phrase suivante à double tranchant comme un réquisitoire contre les tyrannies : « ce droit présuppose que le persécuté ait des convictions politiques ou religieuses qui, dans le pays d’accueil, ne le mettent pas hors la loi ». Méfions-nous cependant que le spectre d’un gouvernement mondial vienne obérer définitivement la liberté de se choisir une patrie : « Ce n’est que lorsque l’espèce humaine atteint son degré d’organisation intégrale que la perte de la patrie et du statut politique équivaut à l’expulsion de l’humanité tout court ». En ce sens il y a bien une essence libérale dans la pensée politique de notre philosophe. À sa conviction selon laquelle « le droit de tout être humain est de faire partie d’une communauté politique », nous ajouterons pourtant celui de pouvoir la quitter.
Une réelle logique parcourt la filiation entre Nous réfugiés et Heureux celui qui n’a pas de patrie. Dès 1924, alors qu’Allemande elle a dix-huit ans, et jusqu’en 1961 aux Etats-Unis, notre philosophe note dans ses carnets, ses papiers dispersés, voire sa correspondance, des bribes et aphorismes poétiques. Les voici réunis dans Heureux celui qui n’a pas de patrie. Il fallut à l’éditrice, Karin Biro, une constance d’enquêtrice pour collecter ces poèmes dans les archives de la New School Of Social Research de New York, mais également parmi les pages du Journal de pensée[4]ou encore dans la magistrale biographie d’Elizabeth Young Bruelh[5]. L’allemand est pour notre philosophe resté la langue de la poésie, alors que l’œuvre philosophique s’édifiait en anglais. Si elle éprouve une dilection pour Hölderlin et Rilke, elle n’en pas moins son propre souffle, entre mélancolie et sérénité. La dimension élégiaque de ce qui méritait de devenir un recueil à part entière éclate à de nombreuses reprises, permettant ainsi d’éclairer le titre :
« La tristesse est comme une lumière dans le cœur allumée,
L’obscurité est comme une lueur qui sonde notre nuit.
Nous n’avons qu’à allumer la petite lumière du deuil
Pour, traversant la longue et vaste nuit,
Comme des ombres nous retrouver chez nous.
La forêt est éclairée, la ville, la route et l’arbre.
Heureux celui qui n’a pas de patrie ; il la voit encore dans ses rêves ».
L’on devine l’écho de la perte d’êtres chers, un amour, celui pour Heidegger, une amitié pour Walter Benjamin.
Et comme il n’y a pas de réelle poésie sans interrogation sur sa légitimité et sa vocation, Hannah Arendt confie :
« La blessure du bonheur
veut dire stigmate, et non cicatrice.
Seule en témoigne
la parole du poète.
La fable écrite par lui
est demeure et non refuge ».
Ou encore, lorsque qu’une esthétique poétique rencontre une éthique de la concision et de la pudeur, toute de grâce et de beauté :
« Hermétiquement le poème concentre,
Protège le cœur des sentiments adverses.
La coque, quand le noyau perce,
Montre au monde un intérieur condensé ».
À la semblance de Walter Benjamin auquel elle a consacré un essai[6] et de ses sonnets[7] retrouvés, Hannah Arendt sait bien que la justesse poétique n’est en rien antinomique de la réflexion philosophique.
Malgré leur bref mariage, Günther Anders, l’auteur de L’Obsolescence de l’homme et de La Catacombe de Molussie[8], et Hannah Arendt correspondirent longtemps et régulièrement. Leurs lettres s’étalèrent de 1939 à 1975[9]. Active correspondante, elle écrit également à Herman Broch (le romancier de La Mort de Virgile), Judas Leon Magnes ou Hilde Fränkel, ce dont on trouve des traces remarquables dans ce Cahiers de L’Herne.
Nous avions consacré sur ces pages un article que nous espérons de fond à notre philosophe féminine préférée : « Hannah Arendt, banalité du mal et banalité de la culture[10] ». Hannah Arendt (1906-1975) n’est-elle pas devenue une légende de la philosophie ? Polyglotte exilée, amante d’Heidegger (ce qui n’est pas son plus grand titre de gloire, quoique l’on pardonne au sentiment amoureux), reporter controversé au procès d’Eichmann à Jérusalem, créatrice du concept de « banalité du mal », analyste des « origines du totalitarisme », sans compter sa satire éclairante de l’évolution d’une « crise de la culture » dans les Etats-Unis des années cinquante, et qui vint ensuite contaminer l’Europe et la France…
Ce Cahier de l’Herne n’a pas choisi de privilégier l’angle qui consisterait à filer la relation avec Heidegger - et c’est heureux - mais au contraire celui de « l’autonomie de sa pensée par rapport à son ancien professeur et amant », selon les efficaces directrices de cette entreprise : Martine Leibovici et Aurore Mréjen. Il est évident que la complicité appuyée du verbeux auteur d’Être et temps avec le nazisme, y compris philosophiquement, ne pouvait de longtemps satisfaire Hannah Arendt, même si elle a préféré rester passablement discrète et néanmoins fort distante à cet égard.
Parmi une brillante pléiade de contributeurs, l’on s’attache d’abord à la personnalité de notre philosophe, non en un voyeurisme biographique, mais pour insister sur son statut d’étrangère, gardant fidélité à la langue allemande, même si ses grandes œuvres ont été écrites en anglais ; elle défend « la langue maternelle, la philosophie et la poésie », car « ce n’est tout de même pas la langue qui est devenue folle », alors que pour Paul Celan[11] elle est devenu celle des meurtriers. En ce sens la dimension personnelle est intrinsèquement politique : « Sur l’amour et l’amitié en de sombres temps », s’interroge ainsi Idith Zertal.
Penser le totalitarisme, c’est penser « l’absence du penser ». Il est en cette occurrence évident que les droits de l’homme sont bafoués, alors que « le droit d’avoir des droits » (autre nom du droit naturel ?) résonne eu égard à la politique juive, et à un nécessaire « Plan pour une confédération palestinienne » et « Appel pour la paix au Proche-Orient » signés par Hannah Arendt, toutes réflexions qui résonnent on ne peut plus en ce nouveau siècle. L’on croirait qu’elle écrit aujourd’hui et demain alors qu’indubitablement la responsabilité des intellectuels ne doit pas être un vain mot.
Comme une structure en étoile, ce Cahier nous emporte vers plusieurs horizons, fouillant la pensée de l’auteure tutélaire, élargissant ses perspectives parfois. Danielle Lochak va jusqu’à montrer combien l’on dénie les moindres droits humains dans les camps de migrants et réfugiés d’aujourd’hui, sans toutefois aller jusqu’à ce qui serait une dommageable reductio ad hitlerum. Robert Legros s’interroge sur « la restauration du proprement humain dans la société de masse », montrant que « contrairement à Tocqueville, Arendt soutient que ce n’est pas le principe moderne d’égalité qui est à l’origine du conformisme moderne mais l’avènement de la société […] et la conséquence juridique et politique de la victoire moderne de l’animal laborans » ; ce qui peut paraître fort discutable si l’on reste fidèle à la pensée de l’auteur de La Démocratie en Amérique. Marc Le Ny commente ce qui est peut-être un vœu trop pieux de la pensée arendtienne : « Être violent et agir politiquement sont deux activités hétérogènes l’une à l’autre ». Or une révolution serait une transformation « dans le sens de la justice sociale ». Nous savons cependant combien Hayek a désabusé ce type d’argumentation en arguant du « mirage de la justice sociale », dans Droit, Législation et liberté[12], publié en 1976. Il n’en reste pas moins que la politique n’est pas un mal nécessaire, mais « le domaine de la liberté humaine ».
Pour reprendre le titre de l’article de Luc Boltanski, « Tout est politique », il semble que tout dans ce Cahier soit politique, au détriment (même si en ces matières cela le serait encore) de versants plus divers, comme celui de La Crise de la culture. En revanche, Vivian Liska fait diversion en examinant « La brèche entre Hannah Arendt et Franz Kafka ». Savions-nous en effet qu’elle était une fervente lectrice de l’auteur du Procès ? Dans Le Juif comme paria. Une tradition cachée « elle décrit Le Château comme le récit parfait de la condition existentielle du paria et, plus particulièrement, comme une puissante « illustration du dilemme du Juif moderne en mal d’assimilation » […] Cette célèbre interprétation du roman de Kafka écrite juste au lendemain de la Shoah conduit Arendt à conclure par […] l’affirmation de la solidarité nationale juive ».
L’un des critères pour apprécier un Cahier de L’Herne est la quantité et la qualité d’inédits de l’auteur ainsi panthéonisé. L’on sera comblé en la matière avec une douzaine de textes judicieux d’Hannah Arendt elle-même, dont « Le délitement de l’autorité ». Mais de quelle autorité parle-t-on, celle de la tyrannie, celle de la vertu et de la liberté ? Car, ni violence, ni arbitraire, elle reposa d’abord sur la transcendance, la religion, voire les idées de Platon. Avec les sciences naturelles, la vérité n’est plus révélée ; avec l’égalité universelle et la révolution industrielle, le passé et les anciens ne détiennent plus toute valeur. Jusque-là ce délitement de l’autorité peut être positif ; mais si « l’autorité a emporté même la relation qui s’établit entre l’enfant et l’adulte, ainsi qu’entre le nouvel arrivant et ceux qui ont la responsabilité du monde », le corps politique, soit toute la société, s’effrite et se rompt. Lorsqu’Hannah Arendt écrivait cela, c’était en 1953 à l’heure de l’après-guerre ; soixante-dix ans plus tard de tels avertissements ont quelque chose d’ardemment prophétique et de notoirement inquiétant, urgent.
Autre inédit qui n’est pas sans pertinence : Hannah Arendt, Karl Jaspers : À propos de l’affaire Eichmann, un bouquet de dialogues et d’articles croisés. L’on sait que l’existentialiste Karl Jaspers fut le maître de thèse d’Hannah Arendt ; ce qui ne l’empêcha pas de longtemps de soutenir son ancienne étudiante, qui sut établir « la banalité du mal par opposition au mal radical de Kant ».
Non, Eichmann, quoique artisan en chef de la « Solution finale », n’était pas un monstre, mais un « être humain », dont la conscience morale - s’il en avait une - s’est évanouie devant la grandeur du Führer, pour se sacrifier à l’obéissance face au charisme du tyran. C’est ainsi que la vision de cette créature, dénuée de tout démonisme et représentative de la banalité du mal, par les soins d’Hannah Arendt, déclencha une bronca polémique, dès la publication d’Eichmann à Jérusalem en 1963. D’autant qu’il s’agissait de réfuter la collaboration obligée des Jüdenrate avec l’administration nazie « qui a facilité le processus d’assassinat », selon la formule de Karl Jaspers, qui ajoute ensuite : « C’est justement la banalité qui peut gouverner le monde », ce qui n’est en rien une excuse. Alors que le complot du 20 juillet 1944 contre Hitler paraissait conforter la thèse de la résistance allemande, Karl Jaspers, qui rejetait l’idée de culpabilité collective, affirme l’implication du peuple, dont la conscience morale était celle du national-socialisme, implication que ne minimise en rien Hannah Arendt, car s’il y a eu des résistances c’était au nom de la validité de la nation allemande et non au nom de la dignité humaine, et au premier chef de celle juive. De plus Alexander Mitscherlich note l’absence de sentiments de culpabilité chez les médecins nazis lors du procès de Nuremberg, et renchérit : « Ce ne sont pas n’importe quels mobiles primaires sadiques qui ont fait d’Eichmann un bureaucrate génocidaire, mais ce vide de toute attention, de toute pensée ». Tous deux soutinrent ardemment notre intellectuelle. C’est en conséquence de ces polémiques qu’Hannah Arendt rédige une « Discussion avec les étudiants juifs » et « Les problèmes juridiques du procès Eichmann », car les crimes de ce dernier « défient le jugement et font exploser les cadres juridiques », étant commis par des Etats souverains. Sans compter qu’il n’y a ni « innocence collective » ni « culpabilité collective ». Comprendre l’humanité dégradée d’Eichmann et diagnostiquer « l’effondrement moral » de toute une nation est à l’honneur de l’entreprise inédite d’Hannah Arendt. En fait un tel petit recueil est loin d’être anecdotique. Et, si pertinent, il pourrait passer pour une porte d’entrée fort commode à la pensée de notre égérie intellectuelle, qui est ici un précurseur, dans la mesure où elle plaide (de même que Karl Jaspers) pour « un tribunal international », ce qui est aujourd’hui le cas avec celui de La Haye, quoique cela ne nous débarrasse pas du risque d’erreur idéologique, politique et morale d’un tel instrument aux pouvoirs supranationaux, donc in fine sans recours, y compris au moyen de la fuite en n’importe coin du globe s’il s’agit d’un jugement inique.
Casanova : Histoire de ma vie, Privilège, Club Français du livre, 1966.
Album Pléiade Casanova, Gallimard, 2015.
Photo : T. Guinhut.
Casanova, utopiste, érotomane, joueur,
occultiste & historien des mœurs :
de l’Icosaméron à l’Histoire de ma vie.
Casanova : Histoire de ma vie, Bibliothèque de la Pléiade,
Gallimard, 2015, trois volumes sous coffret, 4192 p, 195,50 €.
Casanova : Histoire de ma fuite des prisons de la République de Venise,
Allia, 2022, 192 p, 11 €.
Alain Boureau : Casanova. Un générateur de hasard,
Les Belles Lettres, 2222, 152 p, 21 €.
Casanova. La Passion de la liberté, BNF Seuil, 2011, 244 p, 49,70 €.
Pourquoi ne pas le considérer comme un écrivain français à part entière ? Certes il est né vénitien et fut plus cosmopolitique et européen qu’Italien. Certes encore sa réputation de joueur de casino et de coureur de jupons ne joua pas en sa faveur. Mais n’écrit-il pas si bellement en français ? Nous voulons parler bien sûr de Casanova (1725-1798). Faut-il comprendre qu’on ne l’ait pas pris au sérieux, lorsqu’un vaste roman utopique, l’Icosaméron, parut dans une indifférence feutrée, lorsque resta confidentielle l’édition de sa Fuite des plombs, dont le récit sut cependant ravir la cour et la ville… Quant à ce que l’on appelait du bout du bec ses Mémoires, les pages en furent si rabotées que l’on crût à peine devoir ne pas les lire sinon d’une seule main, aux côtés de répréhensibles curiosa condamnés au feu éternel. Redorons donc le blason littéraire de Giocomo Casanova de Seingalt, dont le manuscrit de l’Histoire de ma vie a rejoint à grand prix la Bibliothèque Nationale de France, dont un coffret de la Pléiade s’enorgueillit, et dont s’emparent les plus avisés critiques, à l’instar d’Alain Boureau qui le voit en « générateur de hasards ». Avec délectation, nous serons casanoviens.
Indécemment inconnu est son Icosaméron. Ou Histoire d'Edouard et d'Elisabeth qui passèrent 81 ans chez les Mégamicres, habitants aborigènes du Protocosme dans l'intérieur de notre globe. Le roman, paru à Prague en 1788 à 330 exemplaires, est d’importance, non seulement par la pagination - près de huit-cents pages - mais également par les ébouriffantes perspectives. L’œuvre, richement pourvue, érudite et vivante, ressortit à la lignée des voyages extraordinaires[1] et des utopies qui berçaient l’imaginaire du XVIII° siècle. Casanova était à cet égard un connaisseur : « Platon, Erasme, le chancelier Bacon, Thomas Morus, Campanella, et Nicolas Klimius aussi sont ceux qui me firent venir envie de publier cette histoire, ou ce roman[2] ». Un tel parcours initiatique est en effet particulièrement redevable du Voyage souterrain de Nicolas Klim[3], publié en 1741 par le baron Danois Holberg, ce qui n’ôte rien à sa curieuse originalité.
Edouard et Elisabeth sont les personnages, frère et sœur, de cette utopie des profondeurs terriennes. Car en août 1533 un maelstrom les a engloutis au large de la Norvège pour les projeter au sein de la terre, grâce à une ingénieuse caisse de plomb, chez les « Mégamicres », hauts de dix-huit pouces, androgynes et ovipares. Leurs mœurs sont étranges, au point que ces trente milliards d'individus se sustentent du lait écarlate de leur partenaire, nourrissent ainsi nos héros, ne connaissent ni sommeil, ni maladie, ni vieillesse : les couples « naissent pour s’aimer et meurent en s’aimant[4] ». Personne n’est privé d’amour : « Il n’y a point de Mégamicre qui soit sans inséparable[5] ». Et c’est philosophiquement que « les Mégamicres informés qu’ils doivent mourir, remercient Die[sic] qui ne les a pas condamnés à ignorer le moment de leur dissolution[6] ».
En une hiérogamie incestueuse obligée, Edouard et Elisabeth conçoivent quarante jumeaux à l’origine de quatre millions de descendants. Bientôt, entre autres péripéties nombreuses, Edouard devient le prince divinisé qui se charge de réformer et christianiser, le monde des « Mégamicres ». Rassurons-nous, une tellurique explosion expulse enfin le couple à la surface de notre globe ; leur retour devant présager une régénération de la civilisation.
Parmi les vingt journées de son Icosaméron, Casanova se paie le luxe d’inventer une théogonie et une religion solaire ordonnée par le « Grand Hélion », une langue des signes et chantée aux six voyelles - pour lui une langue originelle -, un urbanisme géométrique à « Poliarcopoli » la capitale, une hiérarchie sociale qui ne doit rien à l’égalitarisme utopique proposé par Thomas More[7], un système législatif et éducatif. Il y est également question d’ophtalmologie (l’opération de la cataracte), d’opéra et de feux d’artifice, en une dimension toute encyclopédique. Mais aussi, en une inventivité digne de la plus avancée des science-fictions, l’on découvre une aviation sous forme de chevaux volants, une télévision. Ainsi, souverain supérieurement éclairé, Edouard, qui maîtrise physique et mathématique, poésie et politique, est une allégorie du savoir universel, tel que serait Casanova lui-même.
De surcroit ne manque pas un repoussoir politique, la « République des Quatre-Vingts », dont l’organisation laisse pour le moins à désirer, dont les excès corrompent tout et chacun, ce qui ne manque pas d’être une satire allusive à l’égard de la Sérénissime Venise. Le favoritisme et le tirage au sort installent les membres du gouvernement au contraire d’une juste méritocratie. Les mœurs y sont outrageusement dépravés. La délation nourrit une pléthore d’espions. Un tribunal suprême fait immanquablement penser à l’Inquisition. L’ouvrage trouve son acmé au cours d’une vaste guerre contre les « géants », où il est question de stratégie et de justice : « Je suis persuadé d’être en agissant ainsi le ministre de la volonté du créateur qui ne m’a donné la force qu’afin que je l’emploie à l’extirpation des crimes qui offensent sa justice[8] ». Le maître de vérité se veut le parfait despote éclairé au service d’une action politique et théologique définitivement morale.
Probablement l’expérience maçonnique a-t-elle contribué à cette création littéraire visionnaire, hautement politique, au voyage initiatique des protagonistes vers « le monde intérieur [qui] est le Paradis Terrestre[9] » et vers la lumière de la Vérité. La fantaisie est autant un roman d’aventure qu’une vaste fable philosophique et une utopie considérable, ce qui donne une idée des qualités imaginatives et spéculatives prodigieuses de Casanova, alors qu’il sait être aussi réaliste que spirituel dans son Histoire de ma vie.
Hélas toutes les éditions de l’Icosaméron sont épuisées, qu’il s’agisse de la rarissime originale de 1788, de la plus modeste chez François Bourrin de 1994, ou encore celle en cinq volumes in octavo de 1928, publiée à Spoleto chez Claudio Argenteri et tirée à mille exemplaires, au confort de lecture plus qu’agréable…
Les avanies du manuscrit et du texte de l’Histoire de ma vie sont désormais bien connues. Après la mort de son auteur, en 1798, il est conservé plus de vingt ans au secret par sa famille. En 1822, l’éditeur Friedrich Arnold Brockhaus, le fait traduire en allemand. À partir de cette version, il est retraduit en français, piraté, caviardé, réécrit, expurgé des italianismes, de telles ou telles impudicités par un certain Jean Laforgue, qui n’omet pas un vernis chrétien, sous le titre fautif et pérenne des Mémoires de Casanova. L’ouvrage, considéré comme libertin, outrageusement scandaleux, se voit en 1834 inscrit à l'Index des livres interdits, en compagnie de toutes les œuvres du maître ès écriture. Passons sur diverses contrefaçons. En 1958, La Pléiade ne craignit pas de publier l’œuvre en cet état plus que discutable. C’est seulement en 1960 que Brockhaus engage une édition réellement conforme au manuscrit, sous le titre rétabli : Histoire de ma vie, en coédition avec Plon.
Enfin La Pléiade répara sa maladresse, offrant une édition scrupuleusement conforme au manuscrit original, trois volumes entre 2013 et 2015. Préfaces, notes et repentirs restent fidèles à la tradition d’une collection aussi agréable que savante. Au-delà du récit renouvelé d’aventures érotiques contées avec psychologie et alacrité, c’est à un prodigieux historien des mœurs que nous avons affaire.
Et si nous sommes felliniens, tant avec Huit et demi que Roma, le film qu’en donna Federico Fellini réduisit, dans une scénographie splendide, l’homme à un vieux grincheux et à une mécanique copulatoire, plus macho et inhumain que possible. C’est lui faire un procès infondé. Erotomane impénitent, mais en toute vertu - ou presque. Loin de son antithèse, Dom Juan, qu’il s’agisse de celui de Molière ou de Zorilla, séducteur au sens de violeur, « épouseur à toute mains », comme le dit Sganarelle, prenant et jetant les donzelles dès que consommées, notre Vénitien sait lui aimer, parfois fort longuement, et ne pas abandonner, en dotant celles qu’il laisse, en leur trouvant si nécessaire un mari. Toutefois il avouait : « J’ai aimé les femmes à la folie, mais je leur ai toujours préféré ma liberté. »
Cependant la hardiesse de notre héros est parfois pour le moins discutable, affichant à plusieurs reprises la gloriole de ses abus, voire d’un viol, même si la fermière le pardonne ensuite, ce que les mœurs du temps n’excusent guère. À l’occasion de l’effroi d’un orage et de l’abri d’une calèche, il ne se gêne pas pour assaillir la belle : « Les chevaux se cambrent, et ma pauvre dame est prise par des convulsions spasmodiques. Elle se jette sur moi, me serrant étroitement entre ses bras. Je m’incline pour ramasser le manteau qui était tombé à nos pieds, et en le ramassant je prends ses jupes avec. Dans le moment qu’elle veut les rabaisser, une nouvelle foudre éclate, et la frayeur l’empêche de se mouvoir. Voulant remettre le manteau sur elle, je me l’approche, et elle tombe positivement sur moi qui rapidement la place à califourchon. Sa position ne pouvant pas être plus heureuse, je ne perds pas de temps, je m’y adapte dans un instant faisant semblant d’arranger dans la ceinture de mes culottes ma montre. Comprenant que si elle ne m’en empêchait pas bien vite, elle ne pouvait plus se défendre, elle fait un effort, mais je lui dis que si elle ne fait pas semblant d’être évanouie, le postillon se tournerait et verrait tout. En disant ces paroles, je laisse qu’elle m’appelle impie tant qu’elle veut, je la serre au croupion, et je remporte la plus complète victoire que jamais habile gladiateur ait remportée[10] ».
Mémoires de Jacques Casanova de Seingalt, Gibert Jeune, 1950,
illustré par Brunelleschi.
Photo : T. Guinhut.
Maître en autobiographie, notre Vénitien pourrait en remontrer à Jean-Jacques Rousseau. Certes ce dernier est considéré à juste titre comme le fondateur du « pacte autobiographique », selon la formule de Philippe Lejeune[11], mais nous le trouvons un brin péremptoire et sans la moindre modestie : « Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi[12] ». Si ce préambule fut écrit en 1765, il ne fut publié de manière posthume qu’en 1782. Casanova commençant en 1792, il n’est pas certain qu’il en connût la teneur, alors qu’il fait mention par ailleurs de La Nouvelle Héloïse. Affichant son déisme, sa préface affirme : « J’ai toujours aimé la vérité avec tant de passion ». À ses lecteurs il se livre en toute sincérité : « sans nul déguisement tel que je suis à leur jugement ». Son histoire a un caractère « qui convient à une confession générale ». Ainsi « pour captiver le suffrage de tout le monde j’ai cru de devoir me montrer avec toutes mes faiblesses, tel que je me suis trouvé moi-même, en parvenant par-là à me connaître ; j’ai reconnu dans mon épouvantable situation mes égarements, et j’ai trouvé des raisons pour me les pardonner ; ayant besoin de la même indulgence de la part de ceux qui me liront, je n’ai rien voulu leur cacher, car je préfère un jugement fondé sur la vérité, et qui me condamne, à un qui pourrait m’être favorable fondé sur le faux ». Là est donc un réel maillon de l’entreprise autobiographique.
« La Langue française est la sœur bien-aimée de la mienne», écrivit-il dans un projet de préface de 1791. Mais c’est aussi parce qu’elle est « plus répandue » qu’il choisit celle dont il a toutes les subtilités et « le haut degré de beauté[13] », malgré quelques italianismes. Indubitablement la maîtrise de la langue et l’élégance du style s’unissent à la réflexion morale dans la lignée des maximes d’un La Rochefoucauld : « Il se peut aussi que j’aie très bien fait en lui cachant ma flamme, car il est vraisemblable que quand une révélation l’aurait mise dans le cas de ne plus en douter, elle ne m’aurait plus laissé jouir de certains privilèges que les femmes bien élevées n’accordent qu’à la prétendue indifférence[14] ».
C’est dans cette même langue française que Casanova aimait raconter à qui brûlait de l’entendre sa « fuite des plombs », soit des prisons de la République de Venise. Sauf qu’il ne bradait pas son récit, prévenant qu’il lui fallait au moins deux heures. Le succès était immanquablement au rendez-vous. Mais l’âge venant, ayant perdu des dents, comme il le confie dans son avant-propos, il se résout à prendre la plume, pour le publier à Leipzig en 1787.
C’est le 26 juillet 1755 que les inquisiteurs d’État le font arrêter pour libertinage, athéisme, occultisme, appartenance maçonnique. Enfermé quinze mois sous le toit de plomb de la prison vénitienne, il n’en sortira qu’à la seule force de son audace et de son courage, trouant ce même toit, le chevauchant au péril de sa vie, puis fuyant la Sérénissime. Outre le sens du suspense, ce récit autobiographique est une ode à l’ingéniosité humaine et à la liberté, ce qui n’est pas loin de l’esprit des Lumières. Il est heureux que les amateurs puissent, pour un prix modique, s’ils ne veulent ou ne peuvent acquérir les volumes de l’Histoire de ma vie, lire cet entraînant ouvrage grâce au soin des éditions Allia, dont le catalogue, malgré ses couvertures parfois trop austères, fourmille de titre curieux, parfois ailleurs inaccessibles.
Au seuil de son essai, Alain Boureau, que nous connaissions pour son Feu des manuscrits[15], use du « biribi », un jeu de hasard qui fit la fortune de Giacomo, pour en faire la pertinente métaphore de l’existence de notre de Seingalt. Casanova. Un générateur de hasard déploie les marques du destin d’un homme qui fut au siècle de Louis XV ce que fut Saint-Simon à celui de Louis XIV. Car en détenant « son talent principal, l’entregent », il pouvait avoir la faveur de nombreux milieux, des cours et des salons. Or le récit de la fuite de la prison vénitienne des Plombs devient un sauf-conduit à Paris, là où, en financier visionnaire, il inventa le principe de la loterie d’Etat.
Si Alain Boureau néglige l’Icosaméron, il y fait tout de même allusion pour pointer le motif de l’inceste qui parcourt par deux fois l’Histoire de ma vie. Car depuis l’inceste parental il voit sa répétition filiale lorsque Giacomo faillit épouser Leonilda avant de reconnaître sa mère, Lucrezia, dont il fut l’amant, donc le géniteur de la belle. L’acte fut cependant à Naples consommé vers 1770 : « Nous nous arrangeâmes, et ma fille assise près de moi m’appela son mari en même temps que l’ai appelée ma femme. Nous confirmâmes par de doux baisers ce que nous venions de faire, et un ange même qui serait alors venu nous dire que nous avions monstrueusement outragé la nature nous aurait fait rire[16] ».
Quoique de manière passablement erratique, Alain Boureau mène une enquête à la recherche des carrefours, des nœuds, voire des leitmotivs décisifs, parmi l’architecture de l’entreprise autobiographique de Casanova. Il étudie le sens du discours de la dialectique de son modèle, soit « une pensée de la parole ». Il lève le rideau sur le sens de la mise en scène et du spectacle de son héros, lui-même fils d’acteur, sur les « jeux de l’occulte et du hasard », paraphrasant Marivaux. Casanova n’est pas dupe de ses « pyramides » cabalistiques avec les lesquelles il abuse ceux qui en sont friands, tel Monsieur de Bragadin. Plus tard, la Marquise d’Urfé, qui « prétendait posséder la pierre philosophale », sera sa dupe plus que consentante : « Je me suis rendu ce jour-là l’arbitre de son âme ; et j’ai abusé de mon pouvoir[17] ».
Notre essayiste confirme bien que parler de donjuanisme pour Casanova est une contradiction dans les termes. Celui qui a connu Lorenzo da Ponte et contribué à son livret pour le Don Giovanni de Mozart, « repoussait le miroir donjuanesque qu’on lui tendait », même s’il avait parfaitement conscience que « la nouveauté est le tyran de notre âme[18] ». Reste qu’avec humour Alain Bourreau applique à son Casanova le fameux « Copulo ergo sum ».
Cependant l’esprit universel de Casanova ne réside pas que dans la fiction de son Isocaméron. Alain Boureau nous apprend qu’il écrivit un essai sur le suicide, un autre sur le duel, qu’il usa du mot « spleen » bien avant Baudelaire, qu’il se livrait « à une fougue industrielle », ce dont témoigne son voyage en Courlande où non seulement il visita des mines mais de plus proposa des améliorations techniques fort utiles. Après cette « réforme minière », il « élabora en Russie un plan pour améliorer les cultures ». Loin de l’imagerie du léger séducteur, voici un homme des Lumières dans toute son acception, sans compter son déisme et son anticléricalisme dignes de Voltaire, qu’il connut d’ailleurs.
L’analyse fouilléed’Alain Boureau ne prétend pas à l’exhaustivité. Plutôt qu’édifier un portrait académique, il préfère, non sans pertinence, lire en Casanova un jeu de hasard, qui, par incidence, est d’autant plus émoustillé que le sexe d’un castrat est indécis. Ou qui se trouve excité par la ressemblance trompeuse d’une religieuse qui lui rappelle sa chère M. M. Le romanesque, comme à l’occasion des rencontres d’Henriette, femme aussi philosophe que lui, est le moteur de la sensibilité et de l’action. Et si le hasard est le lot de la vie de Casanova, l’Histoire de ma vie en est la nécessité.
Si le dernier épisode raconté remonte à 1776, pendant six ans, de 1792 jusqu’à sa mort en 1798, il œuvra sans relâche sur son manuscrit dont il ne vit jamais la publication. Puissent ses cendres en connaître la fortune tardive…
Au-delà de la jaquette superbement illustrée de l’essai d’Alain Boureau avec un portrait en pied de Casanova par Pietro Longhi, voici un ouvrage plus que somptueux, même si le géométrisme de la couverture est discutable. C’est pour marquer un évènement considérable que parut Casanova. La Passion de la liberté : l’acquisition par la Bibliothèque Nationale de France, grâce à un généreux mécène, du manuscrit original de l’Histoire de ma vie. Ses trois mille sept-cents pages ont surnagé par-dessus plus de deux siècles. Pour accompagner, au cœur du volume au format généreux, un fac-simile de 57 pages restituant la vivante plume et bien lisible de Casanova, des essais dûs aux meilleurs casanovistes (Chantal Thomas ou Michel Delon) brossent le portrait du maître en séduction et en écriture, dont on connait les talents discutables de joueur professionnel, voire d’escroc, et ceux plus honorables de conseiller des princes. Et désormais d’écrivain et de styliste de la langue française. Il y est question de musique et de festins, de « voyage au Levant » et de Paris, d’aventuriers et d’homme d’affaire, voire d’« Assommer Voltaire ? », ce « premier des écrivains » et « dernier des philosophes », non sans une rivalité d’une certaine mauvaise foi. Une somptueuse iconographie accompagne le parcours, depuis le jeune et ardent vénitien jusqu’au vieux bibliothécaire du comte de Waldstein, remisé dans le château de Dux, en Bohême, là où la rage patiente de la rédaction de l’Histoire de ma vie ne s’arrêta qu’avec le verdict de la mort, alors qu’il manquait encore des décennies à l’immense et palpitante fresque, sans cesse animée par une primesautière liberté de pensée, une sensualité allègre, une piquante profondeur d’analyse, toutes qualités qui en font un fleuron du XVIII° siècle et des Lumières, mais aussi du présent éternel du vécu et de la littérature.
Mozart était une femme. Histoire de la musique classique au féminin,
Stock, 2022, 288 p, 20,50 €.
Il est un univers à lui-seul. De Mozart à Messiaen, il règne aujourd’hui sur deux siècles de prééminence, sans compter que l’on peut, sur les touches noires et blanches du Pleyel ou de l’immense vaisseau noir du Steinway, jouer également leurs prédécesseurs : Bach, Couperin, Frescobaldi… Il est à lui seul le symbole de la musique classique. Mais aussi le champ de bataille du maestro, plus encore si devant un orchestre il est le dieu du concerto aux mouvements grandioses et brillants. Il mérite bien qu’Olivier Bellamy lui consacre un Dictionnaire amoureux du piano, où Wolfgang Amadeus occupe une place centrale. Alors que d’aucunes aimeraient y voir la patte de Maria Anna Mozart, la sœurette, qui fut loin d’avoir la notoriété de son frère, mariage et enfants obligent. Sans vouloir entrer dans un concours de féminisme forcené, il est cependant bien heureux que nous puissions entendre des compositrices, telles que celles ressuscitées par l’air du temps et par Aliette de Laleu, dans son Histoire de la musique au féminin. Qu’importe le sexe ou le genre des doigts, à condition que l’unique critère de délectation soit la sûreté du goût et de l’invention pianistique, orchestrale, voire opératique. Ce que ne manque pas d’illustrer Kaija Saariaho dont L’amour de loin mérite une oreille attentive, complice, ravie.
Un pianiste tient sous ses dix doigts, sans compter les pédales, un orchestre en réduction. Ne réduit-on pas d’ailleurs nombres d’œuvres aux dimensions continentales pour piano, tel Le Sacre du printemps, ou tel que le fit pour maints opéras Franz Liszt ? De la pièce la plus intime à la plus symphonique, entre un nocturne de Chopin et la Dante sonate de Liszt, le clavier se joue des espaces et des émotions sonores les plus divers, descriptives, lyriques, tragiques. Ainsi Olivier Bellamy avoue sa passion réellement amoureuse avec un rien d’hyperbole : « Le clavier en tant que représentation du monde, histoire du monde, salut du monde, m’emporte et m’exalte ».
Etant entendu qu’un dictionnaire ne se lit guère d’a à z et de bout en bout, quoique le passionné puisse ainsi se procurer un voyage zigzaguant source de bien des proximités surprenantes (passant de « Mozart » au clavier « Muet » par exemple), bien nous en prendra de commencer par le « pianoforte ». Il fut en fait l’ancêtre de notre piano, capable, au contraire du clavecin, de sonner piano ou forte, selon la délicatesse ou la puissance du toucher pour actionner les marteaux sur des cordes frappées et non plus pincées, ce que ne dit pas Olivier Bellamy. Il avoue avoir nourri « un a priori » contre cet instrument, « grêle et tintinnabulant, grotesque, antédiluvien », jusqu’à ce qu’il rencontre Paul Badura-Skoda jouant Mozart sur un pianoforte Schantz. Il en aime depuis, avec nous, les couleurs, « la mélancolie légère ». Il n’est dès lors pas interdit d’envisager que jouer l’auteur des subtiles variations sur « Ah vous dirais-je maman », Mozart en personne, au moyen d’un grand piano de concert moderne ait quelque chose d’une hérésie…
Si l’on consent à oublier l’ultime « Zut » de l’oubli d’un ré ou d’un sol, l’on va d’« Accord » à « Zimerman Krystian », pianiste qui aime à se déplacer avec son propre instrument, bien qu’il ne soit pas aussi portable qu’une flute. Le lecteur joue en quelque sorte à la marelle en cette mosaïque sonore, de la technique aux interprètes, en passant par les compositeurs, parmi lesquels Franz Liszt se taille la part du lion. Car de nombreuses biographies, sans omettre les œuvres bien entendu, émaillent ce dictionnaire, dont le tropisme romantique est affirmé.
Ce n’est pas sans humour que notre auteur aborde le « pianiste de bar », soliste de « musique d’ameublement » comme le disait Eric Satie. L’écrivain controversé Louis-Ferdinand Céline fait une brève apparition pour voir son style rapide et saccadé comparé à l’Appassionata de Beethoven, quoique l’on doute que ce dernier eût été ravi d’un tel voisinage.
L’éloge de l’instrument et de son répertoire est entraînant. Au point que nous aimerions le prolonger avec les œuvres de nos contemporains : d’Olivier Messiaen scandaleusement absent, malgré ses Vingt regards sur l’enfant Jésus et ses Esquisses d’oiseaux, voire avec l’inventif minimaliste américain Philip Glass.
Si nous devons à notre tour bien des éloges à Olivier Bellamy, qui nous offrit un autre dictionnaire amoureux consacré à Frédéric Chopin[1], il faut peut-être pointer une tendance un brin dangereuse. Certes nous n’oublierons jamais qu’une sonate ou un impromptu ne prennent vie que grâce à la vigueur, la ductilité et la sensibilité d’une interprétation, que seul Maurizio Pollini (pourtant ici absent) sait faire résonner comme il se doit la première Ballade de Chopin, mais l’on en vient à se demander si le nombre des interprètes n’outrepasse pas celui des compositeurs. Vingt-deux pages pour Glenn Gould en regard de seulement neuf pour les trente-deux sonates de Beethoven, c’est pour le moins disproportionné. Certes encore il y a des pianistes prodigieusement inspirés, tels Martha Argerich ou Gregory Sokolov, sans exclusive aucune ; mais comme sur les pochettes de disques, Bach ou Rachmaninov voient leurs noms rendus minuscules, bien en-deça de la tête d’affiche, certainement vendeuse, de l’interprète diligent, voire à la mode, de la bête de concours, ou de la séductrice aux cheveux d’or balayant la laque noire de son Steinway largement ouvert.
Aussi, pour plus de recherches, faut-il rebondir, encore une fois de manière alphabétique, mais en se concentrant sur 272 compositeurs et 4000 œuvres, avec le vaste livre de Guy Sacré[2]. Ne reste plus qu’à imaginer un Dictionnaire amoureux du clavecin où les Bach, les Couperin, les Scarlatti, leurs interprètes comme le regretté Scott Ross, mais aussi les compositeurs d’aujourd’hui qui le redécouvrent, seraient choyés comme ils le méritent.
Il eût mieux valu qu’Aliette de Laleu se contente d’un titre noble : Histoire de la musique au féminin. Hélas ce n’est que son sous-titre. L’on veut bien qu’une certaine provocation puisse amuser et piquer le lecteur potentiel. Mais à un tel degré de n’importequoitisme - si l’on nous permet le néologisme - ne peuvent être excitées qu’une coterie de virago revanchardes prétendant que la musique classique est un indécrottable bastion du mâle blanc occidental. Il serait cependant injuste de s’arrêter à l’attentat contre l’intelligence de ce titre racoleur, tant l’essai, même s’il surfe sur une mode féminisante, est intéressant.
Certes, prévient notre auteure, « non, Mozart n’était pas une femme ». Mais sa sœur Maria Anna fut, dit-on également prodige, avant que le mariage l’engloutisse. L’on devine que bien des talents féminins ne purent se développer, en particulier au début du XIX° siècle, lorsque Fanny Mendelssohn se vit écarter par son père de la carrière musicale, au bénéfice de son frère Félix, que Clara Schuman dut se contenter de sa carrière de virtuose en abandonnant à peu de choses près la composition pour nourrir ses enfants. Or Aliette de Laleu prétend que l’on ne puisse « citer ne serait-ce qu’une compositrice », ce qui est bien excessif.
Il est vrai que le grand public est victime d’une mésinformation, ce pourquoi son essai vient à point. Pour découvrir parmi les premières de l’Histoire, la Grecque Sappho, dont il ne nous reste hélas que quelques dizaines de poèmes amoureux enfiévrés ; mais aussi Cassienne de Constantinople, abbesse orthodoxe qui nourrit la liturgie byzantine ; et que l’auteur de ces modestes lignes avoue avoir ignorée.
Cependant plus connue est la compositrice médiévale Hildegarde de Bingen[3]. Au XII° siècle, outre des visions mystiques et des traités de botanique médicinale, elle compose plus de soixante-dix compositions sacrées vocales et virtuoses destinées aux offices, rassemblées dans la Symphonie de l’harmonie des révélations célestes, sans oublier son Ordo virtutum, « hymnes exigeantes, transcendantes », que l’ensemble Sequentia sait magnifier aujourd’hui. De même les trouvères surent être féminins, comme Beatritz de Dia, experte en élégies amoureuses.
Entre temps, la papauté se mêla d’interdire aux cantatrices les scènes d’opéra ; ce qui contraignit le XVII° siècle italien à recourir aux castrats pour chanter les rôles de reines et autres Cléopâtre dans de baroques opéras, d’Haendel par exemple. La religion catholique se priva longtemps des voix féminines dans ses églises, sauf à Venise où de jeunes vierges cloitrées offrient leurs voix, sinon leurs compositions, au prêtre roux : Vivaldi. Pourtant l’Italie avait vu prospérer la merveilleuse vénitienne Barbara Strozzi, ses madrigaux, ses cantates religieuses et profanes, sans compter les moins divulguées Francesca Caccini et Isabella Leonarda.
Côté français, Élisabeth Claude Jacquet de La Guerre, pourtant claveciniste émérite, protégée de Louis XIV, ne court pas les affiches. Son opéra Céphale et Procris n’eut guère de succès, probablement torpillé par ces Messieurs farouchement habitués au maître de la tragédie lyrique : Monsieur de Lully. Fort heureusement, de nos jours, ses Pièces de clavecin deviennent indispensables aux interprètes de notre nouveau siècle.
Malgré un discours pseudo-scientifique prétendant séparer les capacités musicales masculines et féminines, la fin du siècle des Lumières voit le genre en plein essor de l’opéra-comique investi par des dames nombreuses. À l’époque de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne[4] rédigée au risque de sa tête par Olympe de Gouges, Constance de Salm signe en 1797 une Epitre aux femmes, pour que ces dernières osent contribuer aux arts. Bientôt une heureuse nouvelle s’annonce : « Fin des castrats, début des divas ».
Quant à Hélène de Montgeroult, qui échappa de justesse à la guillotine révolutionnaire grâce à sa virtuosité, la voici rédigeant l’une des plus importantes méthodes d’enseignement du piano de l’Histoire. L’ombre du génie masculin n’a pas seulement caché Clara Schumann ou Fanny Mendelssohn, mais aussi Alma Mahler. Qui sait même si Anna Magdalena Bach n’a pas composé elle-même quelques Suites pour violoncelle seul de son illustre époux. Mais c’est peut-être trop exiger du mythe de la femme géniale…
En tout état de cause le siècle de Franz Liszt ne fut guère ouvert aux compositrices. À moins d’exercer ses talents dans les salons, comme Pauline Viardot, dont les mélodies accompagnées de piano ont un charme fou. À moins de réhabiliter ces « guerrières romantiques », Louise Farrenc et ses symphonies ; quand « les femmes meurent à l’opéra », comme Carmen chez Bizet, Desdémone ou Aïda chez Verdi.
Jusqu’au milieu du XX° siècle, les femmes furent des exceptions dans l’orchestre, sans compter l’inconvenance de porter un instrument à sa bouche et entre ses jambes. Voici cependant le temps des « femmes confiantes », Lili Boulanger par exemple. En outre, le XX° siècle et notre contemporain ne sont pas chiches de noms déjà illustres, comme la britannique Ethel Smyth, non seulement compositrice d’opéras mais aussi suffragette au service du vote des femmes.
Autre injustice à réparer. Car « un long chemin pour les chanteuses noires » ne parvient à s’ouvrir qu’avec peine ; le jazz, avec Billie Holiday, puis la cantatrice Jessye Norman défrichent le terrain. Hélas les années cinquante et soixante ne sont guère ouvertes aux personnalités féminines, que ce soit dans les orchestres ou au sein des chapelles de compositions sérielles et bouleziennes, malgré une Betsy Jolas. Sans parler du rock et du rap, particulièrement machos, au rebours de rares exceptions comme Patti Smith. « Comment réparer l’oubli ? » Une fois de plus par la connaissance, telle qu’elle est entretenu par un tel essai.
« Et si on réécrivait l’histoire ? », demande Aliette de Laleu, militante et péremptoire. N’allons pas jusque-là, tant idéologues et autres tyrans n’ont eu de cesse de réécrire l’Histoire, de bousculer les statues[5]. Mieux vaut aller aux concerts, féminins ou autres, lorsqu’en notre bel aujourd’hui les interprètes y soient plus également distribués. Ne nous y trompons pas ; en art, en musique, l’égalité des sexes est une absurdité, le seul critère doit être le talent, voire le génie. Et si quelques dames revanchardes arborent en la matière un orgueil féministe mal placé, qu’elles se mettent plutôt à soutenir les dames talentueuses, si elles ne peuvent composer de belles sonates ou de brillants opéras. Il suffit cependant de quelques addenda féminins pour que le palmarès soit à peu près complet, afin de voir advenir, alors qu’un peu plus de 10% des compositeurs sont aujourd’hui des femmes, une « égalité en acte[6] ».
Enumération enthousiaste, l’essai d’Aliette de Laleu convie également des suggestions discographiques bienvenues. Et malgré son titre un brin ridicule, la lecture en est roborative, tant il est documenté sans pédanterie.
Si c’est avec une passion et un engagement communicatifs qu’Aliette de Laleu, chroniqueuse sur France Musiques s’en va au secours de « siècles d’invisibilisation » pour réhabiliter ces dames parmi l’Histoire de la musique, il ne faudrait pas qu’un autre pouvoir tente d’invisibliser, voire de contrarier par une autre injuste discrimination de talentueux messieurs. C’est en quelque sorte à l’aveugle que l’on ouï le mieux les beautés d’une musique savante que l’on aimerait voir, grâce à l’éducation musicale et l’éducation au goût et à la beauté, devenir populaire.
Si Aliette de Laleu ne mentionne qu’en passant quelques noms d’aujourd’hui déjà illustres, prenons la peine délicieuse de faire l’éloge d’une grande dame née en 1952, venue de Finlande et installée à Paris : Kaija Saariaho. Une abondante discographie permet de découvrir son univers. Parmi les plages du disque intitulé Private Gardens[7], résonnent des pièces pour soprano, ou violoncelle, ou flute, ou encore percussion, mais accompagnées à chaque fois par des dispositifs électroniques bellement fantômatiques. Ce sont Six Japanese Gardens où prend intensément vie une perception renouvelée des éléments rythmiques. Dans Lonh (« De loin » en occitan), le texte en vieux provençal du trouvère Jaufré Rudel acquiert une dimension lyrique nouvelle. L’on retrouve ce tropisme dans son œuvre maîtresse, l’opéra L’Amour de loin[8], créé en l’an 2000 à Salzbourg. En effet, sur un livret d’Amin Maalouf, l’orchestre et les voix conjuguent leurs couleurs pour chanter le fin amor, entre Jaufré Rudel qui, en son château d’Aquitaine, aime une dame inaccessible, la comtesse Clémence, si loin dans la Citadelle de Tripoli. Au gré d’une ascèse intérieure et d’un éprouvant voyage, le prince de Blaye rejoindra son aimée pour mourir entre ses bras. Clémence, qui « aurait tant voulu être poétesse pour vous répondre avec des mots aussi beaux que les vôtres », chante, au treizième tableau du cinquième acte, un air bouleversant : « J’espère encore, mon Dieu, j’espère encore. Les anciennes divinités pouvaient être cruelles, mais pas toi, mon Dieu ». Entre Occident et Orient médiévaux, le philtre musical enivre l’intemporel auditeur.
Alain Mérot : Du paysage en peinture dans l’Occident moderne,
Gallimard, Bibliothèque illustrée des histoires, 2009, 448 p, 39 €.
Edmund Burke :
Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau,
Vrin, 2009, 300 p, 12 €.
Remo Bodei : Paysages sublimes. Les hommes face à la nature sauvage,
traduit de l’italien par Jérôme Savereux,
Les Belles Lettres, 2022, 156 p, 21,90 €.
Longtemps le paysage ne fut qu’un décor agréable parmi les fresques, un vert jardin aux oiseaux de la Villa Livia à Rome, ou un hortus conclusus[1] pour recueillir la Vierge dans l’imagerie médiévale. La Renaissance pensa peu à peu à le peindre pour lui seul, et non pour agrémenter les scènes religieuses. Cependant ceux des XVII° et XVIII°, puis du XIX° siècle, sont voués à dépasser, au gré d’un étonnant bouleversement des mentalités, ce qui était la peinture classique, ainsi que le montre Alain Mérot. Car bientôt écrivains, philosophes et peintres voient surgir des « paysages sublimes », selon le titre de Remo Bodei. Ce sublime aux allures extraordinaires subit pourtant une dévalorisation, peut-être irréparable…
Le développement de la peinture de paysage est patiemment exposé par Alain Mérot en ce fleuron de la collection de « La Bibliothèque illustrée des histoires ». L’historien de l’art cherche à savoir comment le paysage classique s’est constitué, de son développement à son déclin, entre 1500 et 1800. Loin derrière la valorisation des figures divines et humaines, loin derrière « les enjeux stratégiques, politiques, économiques ou religieux », l’appréciation esthétique des panoramas picturaux prend néanmoins de l’importance.
Le terme venant du grec « parerga » et de l’italien « paesaggi », il désigne au début du XVI° siècle « des tableaux de chevalet ou de cabinet ». Arrière-fond stylisé des crucifixions et des Adorations des Mages et autres retables, puis genre mineur en Italie, dans les Flandres et en France, face aux grandeurs de l’Histoire et de la mythologie gréco-romaine, le paysage, simplement décoratif d’abord, atteint à une réelle dignité grâce à l’art classique. Il est chez Nicolas Poussin transcendé par un épisode biblique qui n’est pourtant qu’une mince scène dans un immense espace. Or notre historien de l’art est en quête « d’une certaine forme idéale dont l’apogée se situe au XVII° siècle ».
Pour ce faire il est nécessaire de sonder la charnière artistique que fut la Renaissance, avec l’apparition de la perspective. Y compris en s’appuyant sur les mosaïques nilotiques romaines, les peintres sont en quête d’un « modèle théâtral » mettant en valeur les actions des dieux et des hommes. L’on imagine des solutions pour intégrer le paysage dans les fresques et les tableaux, en usant des encadrements, de l’artifice des fenêtres, au point qu’à l’heure du romantisme certaines œuvres de Caspar-David Friedrich ne seront plus que des fenêtres. En attendant cette extrémité picturale, le tableau, quelle que soit l’action représentée, se charge de paysages urbains et naturels, de détails arbustifs, parfois d’un réalisme botanique exact, et dignes d’une science descriptive, comme chez Albrecht Dürer. À l’occasion duquel l’on découvre l’opposition entre le paysage nordique et celui méditerranéen. D’arrière-plan décoratif, il passe à la dignité d’un espace immense, où l’enlèvement d’Hélène par exemple n’est plus qu’un prétexte narratif. Au risque de « l’énumération » qu’il faudra dépasser par « l’ordonnancement ».
Si « forme idéale » il y eut, elle se trouve incontestablement chez Nicolas Poussin, et Claude Lorrain. La campagne romaine et son incomparable lumière en font foi : « Située au terme d’une longue tradition humaniste et poétique, cet exemple montre bien que la description du paysage est devenue une évocation où se projettent les sentiments d’un spectateur méditatif ». « L’héroïque et le champêtre » des scènes bibliques et mythologiques voisinent dans le paysage idéal classique, en particulier chez le maître entre tous, Nicolas Poussin, ce dans le cadre de la « tradition pastorale ». Le goût pour les représentations des saisons est à cet égard probant. Les ports de mers sont sereins et lumineux chez Claude Lorrain ; mais, autour de 1750, ils deviennent presque préromantiques chez Joseph Vernet.
Pourtant, au nord, pour penser à la théorie des climats de Montesquieu, les peintres des Pays-Bas animent des paysages atmosphériques avec des nuages marins insistants et tourmentés, comme chez Jacob van Ruysdael.
Dans une démarche encyclopédique, Alain Mérot étudie également le « paysage chrétien » des ermites, celui du paradis terrestre et des Evangiles, sans oublier les fameux Bergers d’Arcadie qui sous le pinceau poussinien s’interrogent devant une inscription énigmatique : « Et in Arcadia ego », soit celle de la mort, entre pastorale et élégie.
Peu à peu, le paysage pictural est passé à « l’invention poétique » qui culmine avec le romantisme et l’impressionnisme, avant de subir une « crise de la représentation ». À force d’allégories, le paysage devient « hiéroglyphique », y compris chez Nicolas Poussin. Déjà dans les siècles précédents, l’on se heurtait au flou et à l’impalpable, à l’irreprésentable donc : brouillard, sfumato, tempêtes… C’est là qu’intervient le sublime : « Cet extraordinaire et ce merveilleux qui frappe dans le discours, et qui fait qu’un ouvrage enlève, ravit, transporte », selon le Pseudo Longin, ainsi que le traduisait du grec ancien Boileau. Avant même Edmund Burke, les marines et les orages spectaculaires emplissent les tableaux. Au XVIII° siècle, le pittoresque peut avoir tendance à l’emporter sur l’imitation, malgré l’esthétique digne des Lumières d’un peintre comme Pierre-Henri de Valenciennes.
Le chemin est long avant de parvenir au réalisme et à l’impressionnisme à l’occasion desquels une prairie ou une étude de vagues s’est débarrassé « de tout présupposé idéologique ou rhétorique ». Ainsi l’on est passé d’un modèle mental au motif reproduit sur le vif. À moins que cette libération soit un appauvrissement ? Supplantant l’idéalité, la représentation champêtre aurait-elle ainsi réussi à s’assurer le succès auprès d’un public bourgeois en quête d’œuvres anodines ? Et si l’on continue à se poser des questions en allant plus loin qu’Alain Mérot, faut-il voir, au-delà de la fragmentation cézanienne préparant la modernité du cubisme, une désagrégation, voire une maladresse pitoyable du pinceau. Réflexion qui paraîtra pour beaucoup sacrilège…
Fourmillant d’anecdotes, l’essai profus d’Alain Mérot ravit son lecteur, l’enchante grâce aux nombreuses et pertinentes illustrations, de Duccio di Buonisegna jusqu’à Jean-Baptiste Camille Corot, grâce à ses analyses fouillées, ses citations et références, de Pline l’Ancien à John Constable, en passant par le De Pictura d’Alberti[2], les traités de peinture de Léonard de Vinci et de Gérard de Lairesse…
« On ne savait pas encore voir ni exprimer pleinement au XVII° le spectacle de la mer et surtout de la montagne », note Alain Mérot. Ce n’est en effet qu’au siècle suivant que l’on accède à une connaissance et une capacité de représentation de leur dimension sublime. Surtout grâce à l’essai d’EdmundBurke : Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau. En 1757 cet auteur anglais a soudain intégré une nouvelle dimension : l’« horreur délicieuse», qui deviendra un topos romantique : « une sorte d’horreur délicieuse, une sorte de tranquillité semée de terreur, qui, comme elle se rapporte à la conservation de soi, est une des passions les plus fortes. Son objet est le sublime[3] ». Ce qui s’applique au paysage : « Une plaine très unie et d’une vaste perspective n’est assurément pas une médiocre représentation ; la perspective peut s’en étendre aussi loin que celle de l’océan ; mais remplira-t-elle jamais l’esprit d’une idée aussi imposante ? Des nombreuses causes de cette grandeur, la terreur qu’inspire l’océan est la plus importante[4] ». L’on devine qu’il en est de même pour la montagne…
Ghiacciaio del Monte Cevedale e Monte Zebrù, Martell / Martello, Südtirol.
Photo : T. Guinhut.
Non, le livre de Remo Bodei, Paysages sublimes. Les hommes face à la nature sauvage, en dépit de son sous-titre, n’est pas un traité d’écologisme un brin niais et fort propagandiste, comme il sied à une envahissante doxa[5]. Le traité d’histoire philosophique met avant une révolution esthétique. Bien que ne négligeant pas la peinture, l’horizon de recherche de Remo Bodei est avant tout philosophique et littéraire.
Lieux horribles, lieux délicieux, ce sont en latin les « loci horridi » et les « loci amoeni ». Ils sont « stériles, périlleux, vastes et désolés » au contraire d’une campagne riante et arrosée, couverte de fruits et de plaisirs. Quand le beau est harmonie et sérénité, ce qui n’est pas encore le sublime est effroi et démesure. L’opposition est parlante, jusqu’au XVIII° siècle où les premiers peuvent devenir « sublimes » ; impressionnants donc et permettant de contrôler ses angoisses devant la nature grandiose, menaçante, et face à sa propre finitude, permettant cependant de préserver l’idée de la supériorité intellectuelle humaine au moyen tant d’une intense contemplation que d’une action, comme celle de l’alpiniste : « un défi victorieux à la nature dans la lutte pour la suprématie ». Contre l’humaine mélancolie, la volonté de puissance s’affirme.
Avant de parvenir à la révolution burkienne, à son inversion radicale du goût, il est nécessaire de revenir aux sources du mot et du concept de sublime. Ce qui est au-delà des limites, tend au soulèvement oblique vers le haut, a originellement son penseur en la personne du Pseudo Longin, plus exactement un auteur grec anonyme, qui, au II° siècle de notre ère écrit son traité : Du sublime. La noblesse des attitudes et des pensées, la langue soutenue, élevée, « la véhémence et l’enthousiasme de la passion », « le tour des figures » et « l’agencement[6] » en sont les ingrédients, car il s’agit du beau discours, oratoire et poétique, dont Homère est le modèle. Mythe et littérature contribuent au soulèvement vers la grande âme.
La civilisation chrétienne y voit à son tour une élévation vers l’éternel et vers Dieu. Le classicisme, entre Boileau (qui traduit le traité de Longin en 1674) et Racine, fait du sublime une poétique de l'enthousiasme, une éloquence de l'éthos et du pathos. Cependant, d’Edmund Burke à Emmanuel Kant, en 1764, le chaos et la sauvagerie de la nature engagent le sublime dans une autre disposition de l’esprit, bien au-delà de l’expérience religieuse et du beau empreint de sérénité des Grecs : une admiration mêlée de terreur dont la transcendance serait de l’ordre de l’esthétique. Et qui serait, avec par exemple des poètes comme Edward Young, auteur des Nuits, ou les créateurs du roman gothique[7], « le cône d’ombre des Lumières ». Car le goût de l’absolu qui empreint le romantisme implique la fin « tant de l’universalité morale que de l’universalité esthétique ».
Littérature encore, lorsque Remo Bodei consacre un chapitre entier à un court poème, iconique autant pour les Italiens que pour la notion de sublime : « L’infini », que nous citons in extenso dans la traduction ici offerte par Jérôme Savereux, qui est en fait de Michel Orcel :
Ainsi énigmatique, Leopardi, en 1826, suscite l’inquiétude et l’enthousiasme, lorsque l’individu disparait dans le vortex de l’infini…
Une cartographie de la nature immense s’impose alors, soit, de chapitre en chapitre, montagnes, océans, forêts, volcans, déserts… Seul l’Etna, dans l’Antiquité, pouvait être escaladé, pour y voir la bouche des Enfers. Mais, au contact des cimes, les sensibilités de la seconde moitié du siècle des Lumières, mais aussi des poètes comme Samuel Taylor Coleridge et Percy Bysshe Shelley, dont le poème « Mont Blanc » est un sommet du lyrisme sublime, se hissent « au moyen d’une ascension extérieure qui correspond à une ascension intérieure ». Si un théologien du XVII° siècle, Thomas Burnett, prétendait que la sphère parfaite de la terre avait été déformée par le Déluge, donc par les péchés des hommes, les montagnes peuvent être désormais une voie vers le divin. Le « Grand tour », entre Suisse et Italie, puis l’ascension du Mont Blanc en 1786 contribuent à la popularité des splendeurs alpestre, quoiqu’un philosophe comme Hegel ne fût guère touché par les sommets suisses. Avec ce dernier, « le sublime commence ainsi à migrer de la nature à l’Histoire »
Repaire de tous les dangers, la mer, l’océan, pire encore au-delà des colonnes d’Hercule, est terra incognita jusqu’au bouleversement des grandes découvertes de Christophe Colomb et de Vasco de Gama. D’un sonnet de Giuseppe Carducci, en 1851, au « Voyage » de Charles Baudelaire, l’horizon maritime est le synonyme de la mort, ce qui n’est plus guère le cas aujourd’hui. Le spectacle de la mobilité océanique universelle reste cependant un puissant stimulant de la sensibilité au sublime.
De même les forêts interminables de Germanie terrorisaient les Romains. Plus tard, au contraire, Jean-Jacques Rousseau aimait à se retirer dans les bois, au bénéfice de la rêverie et de l’écriture ; sans oublier l’Américain Henry David Thoreau[9]. S’éloigner « du fracas de la ville et de ses relations contraintes » permet de renoncer au défi, de se couler dans la paix de la nature, même si la chose ne va pas sans une idéalisation. Mais lorsque l’éperon de la découverte ne cesse plus d’ouvrir les forêts les plus lointaines et inextricables à ouvrir leurs secrets, quelque chose du sublime reflue.
La sacralité des volcans, que le souvenir de Pompéi enfoui rendait encore plus menaçant, reste, elle, pérenne, même sans le moindre dieu à son sommet ou en ses entrailles. Celui qui en approche la gueule est, comme Empédocle, un philosophe aspiré par la mort ou un vulcanologue qui risque sa vie. Ils sont avec les tremblements de terre, les plus terribles ennemis de la nature et de l’homme puisque leurs éruptions, outre leurs victimes directes, peuvent entraîner un réel refroidissement climatique, comme en 1815. Leopardi encore, cette fois dans « Le genêt » : « De volcans embrasés elle était constellée, / En maints lieux elle était recouverte de cendres ».
Torride ou glacé, le désert, s’il permet de « se rencontrer soi-même », semble dire à l’homme : « Ici tu n’habites pas et ton passage, dérisoire, n’a peut-être pas de lendemain ». Ne restent que la solitude des anachorètes, ou des ossements. Même si le tourisme, ou le terrorisme, l’humanisent…
« L’élan vers le haut est-il épuisé ? ». Il disparut en effet de la peinture après Turner et Caspar-David Friedrich, ou à peu près. La nature étant balisée, elle n’est plus aussi effrayante que par le passé, elle n’est plus qu’un jardin, une campagne, un circuit organisé. Le développement des sciences, la déshérence du religieux, le confort de nos sociétés, la polluante vulgarité du tourisme de masse, tout ferme la voie au sublime. Même le surhomme nietzschéen, de plus injustement sali par la mainmise du nazisme, n’a plus le prestige de sa hauteur. « La crise du modèle héroïque et sublime » parait sans appel.
Il semblerait donc que le concept de sublime se soit aujourd’hui déplacé. Ce dernier aurait glissé de la nature à l’Histoire - ce qui n’est pas au compliment d’Hegel et du communisme de Marx -, à la politique enfin, qui en trouva l’expression dans les totalitarismes, dans « la communion mystique avec le chef » et « l’esthétisation de la politique » par le biais du fascisme, selon la formule de Walter Benjamin[10]. Tout ce qui permet également l’avènement de la déception des « grands récits[11] », selon la terminologie de Jean-François Lyotard. Peut-être un lambeau du sublime s’accroche-t-il aux espaces intersidéraux de l’univers qui restent à conquérir. Par ailleurs, alors que le tourisme de masse a pu contribuer à affadir ce sentiment, la conscience d’une planète menacée, offensée, en quelque sorte une « Mater dolorosa » devant laquelle l’humanité devrait se flageller, pose de « nouvelles frontières du sublime ». À moins qu’il s’agisse du retour de la religiosité, cette fois à l’égard de Gaïa. Ce serait l’objet de nouveaux essais, qui affirmeraient les errements délétères d’un sublime dévoyé et les ferments d’une juste humilité devant les prodiges de la nature, mais aussi de l’art…
À la lecture de Remo Bodei, l’amateur ne peut que rencontrer la délectation intellectuelle, tant il fait se croiser les prestiges de l’imagination découvrant les paysages sublimes évoqués et ceux de la pensée au travers de ses mots et de ceux des théologiens, poètes et philosophes convoqués et cités avec une rare pertinence, y compris ceux chinois dont la tradition reste acquise en terme de respect des paysages montagneux.
Il est difficile, voire impossible, de s’intéresser au paysage et à ses représentations sans s’appuyer sur le travail colossal de Simon Schama : Le Paysage et la mémoire. Car, moins que le lieu réel, c’est la façon dont il se marque en nous qui le singularise, le rend emblématique. Récits, romans, mythes, tableaux, photographies, cartes postales puis films, tout est fait pour que nous voyions moins l’espace que son icone, son idéal, son cliché. Les hauts lieux naturels, religieux et militaires sont ceux où l’âme et l’Histoire se révèlent à soi-même ; ce que l’essayiste confirme : « rendons justice à l’œil humain, car c’est son regard qui fait toute la différence entre la matière brute et le paysage ». Ainsi les montagnes du Yosemite aux Etats-Unis sont iconiques de la noblesse et de la préservation de la nature ; les forêts de la Germanie, avec leur statue d’Arminius qui anéantit trois légions romaines à Teutobourg en l’an 9, sont le symbole de l’héroïsme national ; les monts, en sus d’être « altitude, magnitude, béatitude[12] », sont philosophiques[13] et parfois politiques, comme le Mont Rushmore où l’on sculpta les faciès grandioses de quelques présidents américains… Un travail quasi poétique, voire idéologique, s’exerce par la mémoire collective sur nombre de paysages, ce que montre avec une écriture aussi torrentielle qu’érudite, prenante, évocatrice, Simon Schama, qui n’oublie évidemment pas Edmund Burke, avec l’indispensable secours d’une abondante et pertinente iconographie. Des mythologies de l’Arcadie aux forêts allemandes célébrées et questionnées par des penseurs aussi différents et controversés que le romantique Philipp Otto Runge ou Heidegger, des peintres aussi divers que Joseph Mallord William Turner ou Anselm Kiefer, la mémoire du paysage apparait comme un feuilleté de rêves, de cauchemars, de beautés et d’Histoire…
La Librairie du XXI° siècle, Seuil, 2022, 612 p, 27 €.
« L’espace semble être, ou plus apprivoisé, ou plus inoffensif, que le temps[1] », remarque Gorges Perec, dont la vie fut trop brève, entre 1936 et 1982. Cependant c’est sur le fil de ce dernier que s’inscrit le romancier, bien que quelques-uns préfèrent être des observateurs de l’espace, des génies du lieu. Antiromantique patenté, Georges Perec fait indubitablement partie des émules de la géographie, soucieux d’objectivité. Ses « lieux » n’ont volontairement rien d’extraordinaire, sauf le regard qui les scrute et les recrute, sauf la méthode systématique et ludique de composition au service l’œuvre finalement littéraire. Et dont les échos avec maints textes et romans de l’auteur de W ou le souvenir d’enfance sont nombreux.
L’on ne s’étonnera pas que le maître romancier de l’Oulipo se soit attaché à un tel projet spatial. Sa Vie mode d’emploi était moins narrative que distribuée selon les parties d’un immeuble de Paris. Nous lui connaissions ses Espèces d’espaces, sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, qui répondent à ce titre posthume et laconique : Lieux. Si Espèces d’espaces était un petit livre qui, à l’aide d’une gradation ascendante, s’élevait depuis la page, de la chambre jusqu’au pays et au monde, Lieux est plus nettement horizontal.
Ce serait pourtant ignorer que la distribution spatiale de notre regard ne peut faire l’impasse sur la dimension temporelle qui, in fine, l’ordonne : « J’ai choisi, à Paris, douze lieux, des rues, des places, des carrefours, liés à des souvenirs, à des événements ou à des moments importants de mon existence ». Georges Pérec répond ainsi, quoique partiellement, à la question qui taraudait la fin d’Espèces d’espaces : « De notre naissance à notre mort, quelle quantité d’espace notre regard peut-il espérer balayer[2]? »
Plutôt que « l’art du puzzle[3] » qui présidait à La Vie mode d’emploi, Georges Pérec se livre à une topographie ordonnée, comme au rythme d’une énumération qui se veut objective : « je décris ce que je vois, de la manière la plus neutre possible, j’énumère les magasins, quelques détails d’architecture, quelques micro-événements ». Sauf que l’on n’échappe guère à la subjectivité, tant dans un deuxième mouvement d’écriture il évoque les souvenirs afférents.
Tout cela est ordonné dans une méthode : « Chaque texte [...] est, une fois terminé, enfermé dans une enveloppe que je cachette à la cire. Au bout d’un an, j’aurai décrit chacun de mes lieux deux fois, une fois sur le mode du souvenir, une fois sur place en description réelle. Je recommence ainsi pendant douze ans », soit entre 1969 et 1980 en observant douze lieux, comme autant d’heures du jour. La contrainte oulipiesque doit s’achèver avec 288 enveloppes cachetées considérées comme des archives, à ouverture différée, et se déroulant au moyen de la contrainte mathématique chère aux Oulipiens, tel Raymond Queneau. Le tout étant censé aboutir à une traversée du « vieillissement des lieux » et du « vieillissement de mon écriture », sans que l’auteur fût certain de réaliser de telles ambitions. Il rêve d’élever un modeste monument confondant « temps retrouvé » avec « temps perdu ». L’allusion proustienne tient plus du temps du sablier que de celui de la cathédrale du souvenir. D’où le titre qui devint de plus en plus neutre : il pensa d’abord à « Loci Soli (ou Soli Loci) », pour se résoudre au minimaliste Lieux. C’est ainsi, en conformité avec les jeux compositionnels de l’Oulipo - plus exactement Ouvroir de Littérature Potentielle - que dans une lettre à Maurice Nadeau, en 1969, l’auteur des Choses confia son intention.
À la lisière de l’écriture de soi, pourtant accusée de donner lieu à une « triple ou quadruple fable autobiographique », et de ce que l’on pourrait appeler l’autobiographie, Georges Perec nous fait parcourir les stations d’une marelle temporelle et géographique, qui n’est pas sans faire penser au bien plus poétique et antérieur Paysan de Paris de Louis Aragon. L’exercice de description obligée se double d’un exercice de neutralité au-devant duquel se présentent les rues, les objets, les vitrines, les enseignes, les affiches, sans guère d’affect, ni désir, fort loin du rousseauisme des Rêveries du promeneur solitaire. Quoique la nostalgie ne soit pas absente. En témoigne la rue de l’Assomption qui lui permet de dresser une « nomenclature des amis d’enfance ».
L’écriture se veut simple, pour laisser transparaitre le réel, « blanche » aurait dit Roland Barthes[4]. Rien de romanesque, rien de transcendantal ne transparait, même si l’écriture travaille « un passé qui se ferme », autour de douze années, « les dotant d’une vie seconde ». Peut-être faut-il voir là une des raisons de l’abandon du projet : « le propos de mon livre m’échappe », confie-t-il. Pour preuve c’est à l’occasion de l’écriture des Espèces d’espaces et de W ou le souvenir d’enfance, en 1975, que ces Lieux trouvent leur borne.
Bistrots, cinémas et leurs films, rencontres ordinaires et déjeuners avec untel, l’œil est sans cesse à l’affut, bien plus que les autres sens. Les traces matérielles répondent à l’engagement mémoriel. Ainsi les bistrots sont parfois synonymes de soirées entre amis, parfois fort alcoolisées - « une cuite fantastique » -, de flirts sans suite - « ce sera certainement le plus platonique de mes amours » -. Des projets de films font bouillonner les énergies, les rencontres, comme à l’occasion de L’Homme qui dort. L’auteur va jusqu’à se déprécier : « Je ne suis qu’un pitre » et douter de la validité de l’entreprise : « Soif de rangement […] devenir seulement comptable d’un passé à peine passé ; puis ressasser. » Il n’est pas non plus toujours amène : « Les musées ça va encore. Mais les Parthénon, le folklore et la spiritualité, Merde ! » Tout ceci visant à « enraciner une existence » ; sans le moindre existentialisme cependant. Car l’on découvre, au fil de la lecture, l’ombre d’une angoisse devant le gouffre du temps : « ces lieux mythiques et momifiés gardant intacts des souvenirs de plus en plus dérisoires »… Reste, selon les mots de Philippe Lejeune, « une sorte de phénoménologie de la mémoire[5] ».
Photo : T. Guinhut.
Ecrites à la première personne, ces notations ne recueillent cependant guère, voire aucune, narrativité, rien du journal intime et pas plus de projet esthétique. Le constat parait peu littéraire. Mais il entretient, dans ces années soixante-dix, des complicités probablement involontaires avec l’arte povera et le nouveau réalisme, les affiches déchirés de plasticiens comme Villeglé ; ce que l’on pourrait qualifier comme l’air du temps.
Peut-être ne lira-t-on pas ce copieux ouvrage d’un seul tenant. Mieux vaut alors en picorer, déguster, chaque semaine, par exemple, un de ces chapitres alternativement intitulés « réel » ou « souvenir » parmi un chantier sans chef d’œuvre encore, parmi ce qui pourrait passer pour une liste de listes, tel qu’en révélait la substantifique moelle du brillant essai d’Umberto Eco[6]. Et de surcroit recourir aux notes nombreuses et scrupuleuses, à l’index des noms propre, tout ceci au service d’un ouvrage savant édité par Jean-Luc Joly et nanti d’une préface de ce Claude Burgelin qui sut œuvrer au service d’un bel album Pléiade.
Quarante ans plus tard, cette « esquisse architecturale » (selon les mots de Maurice Olender, directeur de collection) trouve son complément dans un site internet, une navigation numérique aux trajectoires libres, dont les possibilités auraient probablement ravi l’auteur ; à moins qu’il eût préféré l’espace mental qui se suffit de naître du papier et de l’encre. Bien qu’inachevé, le work in progress méritait un beau livre : à cet égard l’objet, illustré par une carte utile de Paris pointant les douze lieux, par des photographies du manuscrit et des planches-contact en noir et blanc est une réussite, digne de dépasser les seul amateurs patentés et autres perecophiles. À moins que cet objet-livre puisse compter parmi l’énumération des vanités dont l’auteur des Choses se moquait avec humour…
Il était un urbain. La nature ne l’intéressait guère, surtout celle sauvage. En ce sens il vivait et sentait à mille lieux de la sensibilité romantique. Il préférait penser en sociologue du quotidien, inventoriant les choses et le couple de ses futiles et consommateurs personnages ; en autobiographe un brin fantasmatique, à l’instar de son W ou le souvenir d’enfance, épousant le traumatisme de la Shoah qui pesait sur son temps ; en joueur sérieux et facétieux à la fois, goûtant les contraintes et les prouesses linguistiques, telle celle de la « disparition » de la voyelle la plus courante ; enfin en amateur de romans gouleyants qui se boivent avec l’appétit d’un lecteur de Jules Verne, tel qu’il tenta de le réaliser dans les péripéties de La Vie mode d’emploi.
Si en tant qu’enfant survivant, orphelin juif d’origine polonaise, il avait pu être protégé du génocide nazi, il jouait probablement à faire de sa littérature un espace ludique lui permettant d’échapper à l’Histoire, ce qui fut le cas au moyen de l’humour potache de Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? Pourtant, cette « Histoire avec sa grande hache » fit un retour obligé parmi les interstices fantastiques et dystopiques de W ou le souvenir d’enfance, peut-être son ouvrage le plus marqué par un humanisme et un tragique inattendus.
Avec un rare talent, Georges Perec a fait exploser l’autobiographie. Le « Je n’ai pas de souvenirs d’enfance » inaugural du chapitre deuxième se diffracte en une petite enfance à Belleville, puis en trois années suivantes dans le massif du Vercors, malgré les défaillances de la mémoire. Cependant, ce qui pourrait passer pour ressortir respectueusement au genre se trouve bousculé par les fictions intercalées et en italiques consacrées à « W », pays dystopique, situé dans une Terre de Feu fantastique, habité par des Anglo-saxons. L’on y reconnaîtra un avatar de l’Allemagne nazie, voire de l’Union soviétique communiste. L’enfance douloureuse, l’absence de souvenir d’une mère envoyée périr à Auschwitz, donne lieu à un effrayant fantasme où le sport et sa surexposition, caractéristique des régimes totalitaires, glisse vers l’exaltation d’une race d’Athlètes aux tenues rayées arborant le « W » noir sur le poitrail.
Roman d’un petit garçon fantasmatiquement perdu dans une île lointaine, roman d’aventures encore une fois redevable de Jules Verne, roman politique, W ou le souvenir d’enfance, bien au-delà du réalisme topographique de la plupart des livres de Georges Perec, superpose des spatialités et des projections mentales dignes d’une psychanalyse. Si la compétition sportive forcenée aux règlements absurdes anticipe sur de mortels jeux de télé-réalité, comme Battle Royale[7], il s’agit plus sûrement d’un apologue sur le système concentrationnaire et l’extermination des Juifs. Lorsque « la vie de l’Athlète W n’est qu’un effort acharné, incessant, la poursuite exténuante et vaine de cet instant illusoire ou le triomphe pourra apporter le repos », lorsqu’il « ne sait pas où sont ses véritables ennemis », lorsque « sa vie et sa mort lui semblent inéluctables, inscrites une fois pour toutes dans un destin innommable[8] », le mythe de Sisyphe tel qu’analysé par Albert Camus trouve sa pire illustration.
Biblioteca, Monasterio de San Lorenzo del Escurial, Madrid.
Photo : T. Guinhut.
Des Maîtres de vérité et de la Vérité nue.
Avec le secours de Platon, Thomas d’Aquin,
Friedrich Nietzsche, Michel Foucault,
Karl Popper, Raymond Boudon,
David A. Bell & Hans Blumenberg.
Michel Foucault : La Question anthropologique,
EHESS Gallimard Seuil, 2022, 300 p, 25 €.
Karl Popper : La Connaissance objective,
traduit de l’anglais par Jacques Rosat, Champs Flammarion, 2012, 580 p, 13,20 €.
David A. Bell : Le Culte des chefs, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup, Fayard, 2022, 384 p, 26 €.
Hans Blumenberg : La Vérité nue,
Traduit de l’allemand par Marc de Launay, Seuil, 2022, 300 p, 24 €.
Ils nous guident, nous éclairent, établissent sous nos pas de sûres fondations. Ils peuvent également nous enfumer, nous tromper, nous tyranniser. En d’autres mots, ce sont les maîtres de vérité, veillant sur elle, comme Platon, la fixant, comme Thomas d’Aquin, la distinguant comme Emmanuel Kant, l’interrogeant et la conspuant comme Friedrich Nietzsche et Michel Foucault, ou la protégeant, la réhabilitant comme Raymond Boudon et Karl Popper. Les voici maîtres au sens de la connaissance et de la bienveillance au service du libre-arbitre de leurs disciples, ou au sens du prosélytisme, du commandement, du totalitarisme, comme les fondateurs de religions et d’utopies politiques, et du « culte des chefs » pour reprendre le titre de David A. Bell. Hélas, et suite à ces maîtres de fausseté et d’erreur, rien n’est moins sûr que l’on veuille toujours connaître le vrai. Tant « la vérité nue », telle que l’interroge Hans Blumenberg, effraie, choque ; ce pourquoi il lui faut être voilée pour être décente, pour berner le peuple et l’électeur, quoiqu’avec un succès mitigé et, in fine, dangereux.
Différencions les maîtres honorables et nécessaires de ceux tyranniques. Les premiers ont des disciples paisibles, les seconds n’ont que des affidés, des thuriféraires incendiaires, et des esclaves. Faut-il compter les philosophes parmi les premiers ? Eux dont la maîtrise vise à ouvrir le chemin du vrai…
Peut-être tout commence-t-il par des dieux. Marcel Détienne, dans ses Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque[1], montre qu’alors trois types de personnages prétendent être les détenteurs d’un privilège inséparable de leur rôle institutionnel : l’aède, le devin et le roi de justice ; ce qui leur permet de dispenser la « Vérité ». Du moins du mot grec « Aléthéia », qui signifie à la fois l’ordre rituel, le rapport aux dieux et la puissance cosmique. Fille de Zeus, cette Aléthéia est la déesse qui devient chez les Romains Veritas.
Avec Platon, l’éternelle vérité préexiste à son découvreur. En tant qu’elle est congruence, cohérence et utilité, il est nécessaire de la faire affleurer par le moyen de la maïeutique. Et telle que l’allégorie de la caverne laisse entendre sa réalité. Or son Socrate ne laisse guère de place au libre-arbitre d’un contradicteur, ne demandant le plus souvent que l’assentiment de son auditeur dans des dialogues qui n’en sont guère. Y compris dans Le Banquet, lorsqu’après les propositions de divers intervenants, dont Aristophane avec son mythe de l’androgyne, il s’élève au sommet de la vérité sur l’amour qui lui fut révélée par Diotime. À la rare réserve du Cratyle, dans lequel il ne peut trancher entre une origine imitative ou arbitraire du langage. Reste que « les philosophes véritables […] sont ceux qui aiment le spectacle de la vérité ». L’on suppose qu’il s’agit de celui d’au-delà de la caverne, révélant les essences, pièges de l’idéalisme socratique. Et si « nul n’entre ici s’il n’est géomètre », le calcul et l’arithmétique sont de ces arts « capables de conduire à la vérité[2] ». Que l’on doit, à la suite de Parménide, distinguer de la voie des opinions ou doxa. Après Platon, dont la vérité est transcendance, Aristote en imagine le sens moderne, celui de l’adéquation de la chose et de l’intellect. Or elle est une cible que l’on peut rater. Ce dont a bien conscience le stoïcien Marc Aurèle :« Si l'on peut me convaincre et me montrer que je juge ou que j’agis à tort, je serai content de changer ; car je cherche la vérité, qui ne peut être un dommage pour personne ; or celui qui persiste dans son erreur ou son ignorance subit un dommage[3] ».
Dans le cadre du christianisme, de son Dieu, en d’autres termes de sa fiction, il faut arrimer la vérité à son plan supérieur, la souder à son fondement. Concevant le vrai comme un objet transcendantal, selon Thomas d’Aquin, au XIII° siècle, Dieu est vérité. Car « l’on nomme « vrai » ce à quoi tend l’intelligence ». Ainsi, « nous faisons consister la vérité des choses dans leur rapport avec l’intellect divin ». Mieux, Dieu « juge de tout et il connait tous les objets complexes. Et c’est ainsi que la vérité est dans son intellect[4] ». En conséquence l’on doit considérer éternité et immutabilité. En toute logique, le philosophe chrétien de la Somme théologique fait suivre cette question 16 par celle de la fausseté.
Passons par la philosophie scolastique qui distingue les vérités de raison (nécessaires) et celle de de fait (contingentes), par Malebranche qui, dans Le Recherche de la vérité, en 1674, prétend que la certitude de l’intelligence a plus de valeur que la foi, par Leibniz qui ajoute à ces vérités de raison l’idée d’innéité et à celles de fait celle de l’accord avec la conscience et les sens. Kant ensuite propose la distinction entre vérité formelle de la logique, des mathématiques et vérité matérielle des sciences expérimentales, sans oublier cependant celles éternelles du divin.
Thomas D’Aquin, Leibniz, Kant apparaissent alors comme des maîtres de vérité, plus pour leurs définitions et distinctions que par pulsion de pouvoir. L’on se doute alors que les décentrements de la vérité que furent l’irruption de l’héliocentrisme copernicien, l’évolution des espèces darwinienne, puis la théorie de l’inconscient freudien, ont creusé sinon des failles, mais des chemins plus divers et ouverts.
Entre autres progrès de la connaissance en mathématiques, chimie, biologie, la vérité cosmologique quitte le géocentrisme aristotélicien et gagne ses lettres de noblesse avec l’héliocentrisme de Copernic en 1543, comme celle médicale avec la découverte de la circulation du sang prouvée par Harvey en 1628, rejetant Galien au rayon des antiquités, avec l’apparitions de tant de découvertes qui invalident les précédentes, voire avec le principe d’incertitude d’Heisenberg qui montre qu’une particule peut-être à la fois et tantôt onde et particule…
Restent alors les sphères des jugements humains, des convictions et des opinions, qui pourraient fonder un accord universel entre les esprits ; sauf qu’ici l’affaire se gâte, entre le caractère douteux de l’assentiment de la majorité et de la subjectivité interhumaine.
Si la vérité scientifique voit certaines de ses parties battues en brèche au profit de modèles plus exacts, le scepticisme renverse avec Nietzsche tout l’édifice de la vérité, ce dans le cadre du renversement du platonisme. Au détour d’une de ces fables animalières dont l’auteur d’Ainsi parlait Zarathoustra est friand, il balaie l’illusion d’un revers de manche : « Ils périrent et disparurent avec la mort de la vérité. Tel fut le sort de ces animaux voués au désespoir, qui avaient inventé la connaissance[5] ». Plus loin, dans Vérité et mensonge au sens extra-moral, il exécute la certitude enkystée dans les valeurs morales : « Qu’est-ce donc que la vérité ? Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphisme, bref une somme de relations humaines qui ont été rehaussées, transposées et ornées par la poésie et par la rhétorique, et qui après un long usage paraissent établies, canoniques et contraignantes aux yeux d’un peuple[6] ». Ainsi, dans le monde de la volonté de puissance, « il n’y a pas de faits, seulement des interprétations[7] ».
Embrayant sur ce discours, Michel Foucault[8] lie indéfectiblement le pouvoir à la constitution de la vérité : « On pourrait appeler alèthurgie l’ensemble des procédés possibles, verbaux ou non, par lesquels on amène au jour ce qui est posé comme vrai par opposition au faux, au caché, à l’indicible, à l’imprévisible, à l’oubli, et dire qu’il n’y a pas d’exercice du pouvoir sans alèthurgie ». En somme, selon l’auteur des Mots et les choses, la vérité est politique ou n’est pas, ce qui a conduit un certain post-foucaldisme à affirmer que toute vérité est un effet ou un produit du pouvoir, malgré le déni du maître, qui exerça sa pertinence ainsi : « Rien n’est plus inconsistant qu’un régime politique qui est indifférent à la vérité ; mais rien n’est plus dangereux qu’un régime politique qui prétend prescrire la vérité[9] ». Et l’on ajoutera : la proscrire…
Si La Question anthropologique peut se résumer à « Qu’est-ce que l’homme ? », Michel Foucault ne peut échapper à celle de la vérité. Il la saisit à bras le corps, depuis Parménide en passant par la transition kantienne et Nietzsche, qui procède à l’éclatement du discours anthropologique ; ce qui, à la suite de la nietzschéenne mort de Dieu, prépare la célèbre annonce de la mort de l’homme lors de l’ultime page des Mots et les choses. Ainsi « La démarche idéaliste qui, depuis Protagoras, a tracé le premier chemin de toute philosophie n’est en fait ni radicale ni fondée. Ni fondée parce qu’elle repose sur le préjugé de la vérité, ni radicale parce qu’elle ne le met pas en question ». En somme, toute la philosophie pré-nietzschéenne dupe la vérité. Lors « l’homme ne peut plus être la vérité de la vérité, ni la vérité, la vérité de l’homme ». Reste la belle promesse, quoiqu’elle découle, selon notre philosophe, du peu libéral Karl Marx : « la découverte que l’homme et la vérité ne s’appartiennent l’un à l’autre que dans la forme de la liberté ». À cet égard, la précieuse préface d’Arianna Sforzini s’achève avec une pertinence rare : « Foucault est bien plus moderne que sa lecture postmoderne n’a voulu le voir : à nous de décider si sa modernité est encore la nôtre ». L’injonction est à méditer.
De « Connaissance de l’homme et réflexion transcendantale », selon le titre de la première partie, en passant par « L’anthropologie comme réalisation de la critique » (seconde partie) jusqu’à « La fin de l’anthropologie » (troisième partie), le « nous n’avons pas la vérité est « une conscience qui est infiniment plus profonde déjà que la conscience sceptique[10] ». La mort de Dieu clamée par Nietzsche n’étant pas pour rien dans ce processus. En ce sens, « le nihilisme est beaucoup plus qu’une révolution culturelle dans laquelle s’engloutit la civilisation chrétienne ; c’est plus encore une catastrophe historique dans laquelle l’homme viendrait à perdre sa lumière et la terre son soleil ». La pertinence n’empêche pas un rien de grandiloquence rhétorique. Cependant la pensée humaniste résiste lorsque que Rémi Brague pense « l’anthropologie comme christologie[11] »…
Loin de n’être qu’un rassemblement de « cours » donnés en 1954 et 1955, La Question anthropologique mérite d’être une des ossatures de la pensée foucaldienne, ne serait-ce que parce qu’il s’agit également d’une prémisse de L’Ordre du discours : « Enfin je crois que cette volonté de vérité ainsi appuyée sur un support et une volonté institutionnelle, tend à exercer sur les autres discours - je parle toujours de notre société - une sorte de pression et comme un pouvoir de contrainte[12] ». Mais à trop traquer les pouvoirs, ne risque-t-on pas d’écorner, d’invalider la ou les vérités…
Peut-on penser et accepter des vérités morales absolues ? Il faudra alors s’appuyer non seulement sur la nature humaine et le droit naturel, mais aussi sur les résultats probants du concept moral.
Avec Marx puis Nietzsche, dont Michel Foucault fit son miel, la vérité semble prendre un sérieux coup. Surtout en ce qui concerne les valeurs morales. Ce à quoi répond avec vigueur Raymond Boudon : « Dans la version néo-marxiste ou néo-nietzschéenne, les valeurs sont analysées comme des illusions couvrant des phénomènes de domination ». De plus, « pour Marx et la tradition marxiste les sentiments moraux sont des fantômes qui se forment dans l’esprit humain. Pour Freud et la tradition psychanalytique, il n’existe pas de sentiments moraux : les sentiments moraux sont le produit du complexe d’Œdipe ». Suite à la déconstruction[13] postmoderne, pluralisme et relativisme culturels brouillent le vrai et le faux, le juste et l’injuste. Et pourtant ! « Qui, malgré cette vogue du relativisme, oserait proclamer que les régimes despotiques sont supérieurs aux démocratiques? » Les maîtres de fausseté et d’erreur pullulent en prétendant que les valeurs morales sont des conventions. Alors que Raymond Boudon propose de « réactiver la notion de nature humaine, et de reconnaître que le sens moral en représente une composante essentielle[14] ». Son essai Le Juste et le vrai, sous-titré « études sur l’objectivité des valeurs et de la connaissance », permet de faire se jouxter le vrai de l’objectivité scientifique avec celui assuré à des valeurs qui transcendent les cultures, telles qu’elles sont parties prenantes du droit naturel de l’individu et en permettent l’épanouissement : la liberté, le respect d’autrui, le droit à l’enseignement et aux soins, la paix plutôt que la guerre, l’égalité devant la loi, et caetera, considérés comme des vérités.
L’épistémologie contemporaine ne peut ignorer la question de la vérité, de surcroit à l’heure où quelques éveillés du wokisme et de la Cancel culture[15], inspirés par la filiation nietzschéenne et par le phallologocentrisme de Derrida, vont jusqu’à prétendre que la science est blanche et occidentalocentrée, ce qui la condamnerait de fait et permettrait de la contrebalancer avec l’irrationalité des sorcières et des médications traditionnelles africaines. Aussi faut-il avec Karl Popper revoir les bases et les implications de la connaissance objective en son ouvrage ainsi titré.
La démarcation entre sciences et pseudosciences, dont la métaphysique, ne peut se passer de cette méthode qui irrigue La Connaissance objective. Elle emprunte pourtant des voies insolites, via des « nuages et des horloges », des « bulles de savon », ce dont s’est peut-être inspiré Peter Sloterdijk pour sa trilogie des Sphères[16]. Ce qui permet la critique de l’idéalisme et de traiter de la liberté en passant par le darwinisme. La connaissance des lois universelles de la nature est aussi à ce prix, alors que nous sommes que des créatures éphémères et marquées par la finitude. Or, pour Karl Popper, Einstein sert de déclencheur : « jamais il n’y eut de théorie mieux « établie » que celle de Newton, et il est peu vraisemblable qu’il en existe jamais une ; mais, quoique l’on puisse penser de la théorie d’Einstein, il est sûr qu’elle nous a enseigné à considérer celle de Newton comme une « simple » hypothèse ou conjecture[17] ». Les sciences exactes relèvent alors d’un statut provisoire, entraînant le risque du scepticisme, la vérité paraissant dès lors moins importante que l’efficacité. Pourtant, si aucune théorie n’est peut-être pas vraie, néanmoins les sciences progressent sur le chemin de la vérité. Et si l’on doit risquer et tester des hypothèses, la philosophie de la connaissance n’est plus de l’ordre du sujet ou du fondement transcendantal, mais de la logique, d’où le livre majeur de Karl Popper : La Logique de la découverte scientifique[18]. Un avenir irrésolu s’ouvre devant la recherche, celui d’une philosophie de l’émergence. Ce qui ne remet pas en cause la possibilité du progrès scientifique, au contraire de ce que postule un Thomas Kuhn[19]. En outre, la connaissance ne procédant pas du sujet, elle acquiert une dimension ontologique en tant qu’elle est objective. Le but de la science est alors moins la vérité comme absolu, mais ce que Karl Popper appelle « vérisimilitude », en passant par la validation par correspondance et non par les théories de la vérité-cohérence ou de la vérité-utilité. Les exigences de la rationalité critique sont au prix du couple conjecture réfutation, non sans oublier le rôle moteur de l’échec des théories précédentes et des erreurs. Ainsi l’on peut se garder d’un scepticisme aux conséquences irrationalistes. Or, « insister sur les différences entre la science et les humanités fut longtemps une mode ; c’est devenu une rengaine ennuyeuse. Toutes deux pratiquent la méthode de résolution des problèmes, la méthode de conjecture et réfutation ». La synthèse de la pensée de Karl Popper est peut-être là : « Bien que nous n’ayons aucun critère de la vérité ni même aucun moyen d’être entièrement sûrs de la fausseté d’une théorie, il est plus facile de s’apercevoir qu’une théorie est fausse que de s’apercevoir qu’elle est vraie. Nous avons même de bonnes raisons de penser que la plupart de nos théories - même nos meilleures théories - sont, à strictement parler, fausses ; car elles simplifient les faits à outrance ou les idéalisent. Pourtant une conjecture fausse peut s’approcher plus ou moins de la vérité. Nous en arrivons donc à l’idée de proximité par rapport à la vérité, ou d’une approximation plus ou moins bonne de la vérité - à l’idée de vérisimilitude[20] ».
Cette fois comme philosophe politique, Karl Popper, dans La Société ouverte et ses ennemis, dénonce trois maîtres de vérité : Platon, Hegel et Marx. Outre qu’ils contreviennent à une société ouverte où la libre démarche scientifique peut naître et se développer, ils entretiennent le glissement vers la tyrannie et le totalitarisme, via leur goût pour des lois déterministes et la fatalité historique. Chez Platon, le « philosophe-roi » est l’emblème d’une élite omnipotente, au sein du collectivisme d’une république où l’individu n’est rien. La justice platonicienne est fondée sur une différence irréductible de classe : « pour nous, la justice suppose une certaine égalité dans le traitement des individus, tandis que Platon ne la considère pas comme s’appliquant aux relations entre ceux-ci, mais comme une propriété de l’Etat tout entier[21] ». Quant à l’auteur des Leçons sur la philosophie de l’Histoire, le voici brocardé en adepte de la dialectique, qualifiée de « méthode magique », en maître à penser de l’Etat prussien, dont il fut « le philosophe officiel », et d’un Etat omniprésent et omniscient, « son aversion pour le libéralisme[22] » confortant sa conception de l’Etat en tant qu’Esprit, soit tout un « fatras nauséabond ». Le troisième, contempteur du capital bourgeois infiniment coupable, établit le dogme du prolétariat salvateur et de son parti en digne théoricien du totalitarisme[23], tel que l’assurent les dix mesures inscrites dans le marbre rouge du Manifeste du parti communiste. Cependant, bien que Karl Popper démonte le « raisonnement prophétique marxiste[24] » et ses incohérences, il conclue par une surprenante profession de foi, qui réhabilite le maître de vérité : « Le marxisme « scientifique » est bien mort. Mais le marxisme moral doit survivre ». C’est ne pas avoir lu, malgré le scrupule qu’on lui connait, le Manifeste du parti communiste jusqu’à ses dernières pages qui cadenassent toute espérance de société ouverte.
Dans son « Impromptu » de Vincennes, le 3 décembre 1969, Lacan s’écrie : « L’aspiration révolutionnaire, ça n’a qu’une chance, d’aboutir toujours au discours du maître. C’est ce dont l’expérience a fait la preuve. Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaires, c’est à un maître. Vous l’aurez[25] ». Ce que confirme l’obédience maoïste, communiste et anarchiste, en deux mots anticapitaliste et antilibérale des agités de mai 68, à l’instar de celle rouge et verte d’aujourd’hui, tous maîtres de fausseté qui n’attendent que le charisme d’un leader, d’un premier secrétaire du parti, d’un guide ou führer, d’un chef. À moins de préférer une figure religieuse d’amour et de pardon, comme ce Christ qui prétendait cependant diviser ceux qui sont avec lui de ceux qui s’en éloignent, comme le bon et le mauvais larron, au risque d’enchaîner l’évangélisation à la contrainte. Comme ce prophète unique d’une autre religion révélée qui ne craint pas de recourir au crime pour punir ceux qui refusent la soumission. À la hauteur d’une telle démesure, la vérité théocratique se dresse, vengeresse et sans pitié.
Du charisme à la tyrannie, il n’y a trop souvent qu’un pas. En témoigne l’essai de David A. Bell, Le Culte des chefs, sous-titré « Charisme et pouvoir à l’âge des révolutions ». Car de l’Europe aux Amériques, les espérances révolutionnaires conduisirent au pouvoir suprême de charismatiques chefs militaires. Pascal Paoli en Corse, George Washington aux Etats-Unis, Napoléon Bonaparte en France, Toussaint Louverture en Haïti, Simon Bolívar en Bolivie suscitèrent au tournant du XVIII° et du XIX° siècle l’enthousiasme des populations, au point de parvenir au sommet du pouvoir. Issus de la démocratie et de l’impact du charisme politique, ces dirigeants n’en devinrent pourtant pas toujours des défenseurs de cette démocratie, comme George Washington, mais des tyrans entraînant leur peuple galvanisé par leur hubris vers l’abattoir des guerres de conquête, à l’instar de Napoléon. De tels destins d’exceptions permettent à l’historien David A. Bell de réhabiliter l’influence de personnalités hors du commun sur l’Histoire, comme lorsqu’Hegel vit en 1806 passer « l’âme du monde[26] » sur son cheval et sous les traits de Napoléon. Mais aussi de déciller notre analyse des mouvements révolutionnaires, tout autant que de remarquer qu’aucun temps n’est immunisé contre la figure du chef charismatique, le plus souvent délétère, au sens où son aura intrinsèquement religieuse lui confère une vérité dangereuse. Il est vain de croire que nous serions dans l’avenir débarrassés de prétendus pères fondateurs tels qu’Hitler ou Staline, dont « la légitimité perçue de leurs régimes dépendait de la dévotion extatique qu’ils prétendaient avoir inspirée (et, dans une mesure effrayante inspiraient bel et bien) à leurs populations ». David A. Bell ajoute avec raison que « le charisme politique peut bel et bien aider des leaders ambitieux à détruire des régimes constitutionnels[27] ».
Ce qui n’est pas sans jeter un sérieux doute sur les vertus de la démocratie moderne, cette vérité dont on ne voit guère la face sombre, soit la capacité à élire, par la vertu de la majorité, voire de l’admiration, de futurs dictateurs.
Museo de Sigüenza, Guadalajara.
Photo : T. Guinhut.
En 1792, Florian consacre à notre sujet sa toute première fable, en tête de son recueil :
« La Vérité toute nue
Sortit un jour de son puits.
Ses attraits par le temps étaient un peu détruits.
Jeunes et vieux fuyaient sa vue.
La pauvre Vérité restait là morfondue,
Sans trouver un asile où pouvoir habiter.
À ses yeux vient se présenter la Fable richement vêtue.
Aux vérités nues qui dérangent, effraient, faut-il préférer une réconfortante illusion ? La question est aussi vieille que le monde et la réponse est polymorphe, voire inextricable, dans l’appareil de la métaphysique et de la religion, voire de la philosophie t de la science.
Retournons aux sources de la métaphore de Nuda Veritas, telle que la déplie et l’inscrit dans le champ philosophique Hans Blumenberg parmi les pages de son essai sobrement intitulé La Vérité nue, qu’il s’inscrit dans le champ de sa métaphorologie. Entre « deus nudus » et « deus revelatus », nos civilisations hésitent. Pourtant, aussi bien chez Socrate que dans l’eschatologie chrétienne, l’homme, qui d’abord ne fut couvert que de la nudité adamique, se présente à la fin des temps nu devant ses juges. Alors que la nudité, telle celle de Noé moquée par son fils Cham, peut-être objet de scandale.
Curieusement Hans Blumenberg ne procède pas chronologiquement. À une histoire de la vérité vêtue ou dévêtue, il préfère un sinueux parcours, de Nietzsche à Lichtenberg, en passant par Bayle et Kierkegaard, Kafka et Rousseau, en des chapitres comme des articles un brin disparates ; ce qui ne rend pas la lecture du propos toujours aisée.
En accordant vertu sociale aux apparences, Pascal préfère laisser la vérité à sa discrétion, tandis que les philosophes de Lumières sont partagés. Nietzsche, lui, tout en déchirant les voiles, considère le danger du dévoilement, alors que Freud tient à ouvrir le coffre de l’inconscient dans l’intérêt d’une thérapeutique, tout en prônant un rigorisme de la vérité. Néanmoins, au détour d’une réflexion qui se confronte à Kant, l’on se demande s’il faut « attendre de la métaphore du dépouillement du vêtement dogmatique que rien d’autre que la vérité nue en surgisse[29] ». Le dogme, qu’il soit religieux ou politique, apparait alors comme un mensonge. Mais ce qui apparait ici en filigrane, et continument, c’est le besoin de consolation, la nécessité de l’illusion face au tragique de la condition humaine et de l’Histoire. En revanche, les secrets de la nature étant cachés, des scientifiques comme Copernic, Galilée ou Newton ont pu révéler ce que l’ignorance avait longtemps recouvert d’un voile affreux. Ainsi la nudité apparaitrait comme un idéal où brillerait la vérité, si noire soit-elle.
Que faire pour cacher les parties honteuses de la vérité ? La voiler, la burkiniser, laisser s’effacer les vidéos qui auraient montré qu’autour du Stade de France, les racailles issues de l’immigration musulmane (sans exclusive) ont pillé, volé, frappé, agressé sexuellement, et interdire les statistiques ethniques ; mais aussi, dans d’autres registres, nous faire prendre les vessies rouges du communisme pour des lanternes vertes de l’écologie planificatrice obscurantiste, nous faire croire que plus de socialisme et d’Etat rédimera les échecs de ces derniers, qu’un Etat surendendetté peut encore distribuer un argent magique en épuisant les citoyens à coup d’impôts, de taxes, de contraintes et d’interdictions diverses d’entreprendre tant dans les domaines des énergies fossiles, que dans celui des plantes génétiquement modifiées ; ad libitum. Etant bien entendu que vous n’avez pas lu ce paragraphe à l’obscène vérité nue qui ne manquera pas d’éclater aux yeux des aveugles volontaires…
Reportons nous à la sagacité de celle qui sait que « les chances qu’a la vérité de fait de survivre à l’assaut du pouvoir sont effectivement très minces » : Hannah Arendt. Elle poursuit dans Vérité et politique son analyse imparable : « Le résultat d’une substitution cohérente et totale du mensonge à la vérité factuelle n’est pas que les mensonges seront maintenant acceptés comme vérité, ni que la vérité sera diffamée comme mensonge, mais que le sens par lequel nous nous orientons dans le monde réel […] se trouve détruit[30] ».
Hier, aujourd’hui, demain, historiens, scientifiques, philosophes, sociologues, politiques et religieux se disputent la dignité unique de maître de vérité ou tentent, comme Raymond Boudon et Karl Popper, d'en dérouler les méthodes et la nécessité. En décapant et annihilant ce Graal philosophique, Nietzsche et Foucault sont-ils encore de ces maîtres de vérité ? À moins que leur coup de force aboutisse à un statut de véracité surplombant, au-dessus d’une tabula rasa… Et quand Orwell commande son 1984 au moyen du « Ministère de la vérité[31] », il n’ignore pas que trop souvent la politique et son cortège de démagogie inaugurent l’ère du mensonge. Recourons à cet égard à un romancier espagnol, José Carlos Somoza, pourtant habitué au fantastique : « la vérité n’est jamais démocratique, elle ne dépend pas du nombre de personnes qui croient en elle, c’est plutôt le contraire : elle est réservée à la minorité attentive et sélective, la politique est donc un échec absolu[32] ».
[1] Marcel Détienne : Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, Le Livre de poche, 2006.
[2] Platon : République, V 475 e, VII 525 b, Œuvres complètes, Flammarion, 2008, p 1642, 1690.
[3]Marc Aurèle : Pensées, VI 21, Les Stoïciens, La Pléiade, Gallimard, 2011, p 1182.
[4] Thomas d’Aquin : Somme théologique, Cerf, 1984, I, p 274, 275, 279.
[5] Friedrich Nietzsche : « La Passion de la vérité », Cinq préfaces pour cinq livres qui n’ont pas été écrits, Œuvres, I, p 293, La Pléiade, Gallimard, 2000.
[6] Friedrich Nietzsche : Vérité et mensonge au sens extra-moral, ibidem, p 408.
traduit de l'espagnol (Argentine) par Fernand Verhesen,
Poésie Gallimard, 2021, 368 p, 9,50 €.
Taras Chevtchenko : Notre âme ne peut pas mourir,
traduit de l’ukrainien par Guillevic, Seghers, 2022, 128 p, 14 €.
Pierre Seghers : La Résistance et ses poètes. Récit & Anthologie,
Seghers, 2022, 528 p, 22 € & 336 p, 17 €.
Otis Kidwell Burger : L’Amour est une saison,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christian Garcin,
Le Don des nues, Rue de l’échiquier, 2022, 64 p, 16,90 €.
Toujours debout se tient la poésie. Elle ne peut se coucher devant les « armées de travail obligatoires[1] » communistes, ni devant le productivisme capitaliste. Et malgré tous ceux qui voudraient l’enrôler dans un engagement idéologique et collectiviste, elle reste aussi individualiste que libre. Pour preuve, l’Argentin Roberto Juarroz et ses Poésies verticales ne se sont jamais pliés ni couchés devant quelque obédience politique que ce soit, déplaisant à tous ou à peu près. En revanche, Taras Chevtchenko, un Ukrainien du XIX° siècle paya de sa vie son combat en faveur de la liberté, tout en nous léguant ses poèmes engagés et enfiévrés. Une telle résistance est également la charpente de nombreux poètes français au cours de la Seconde Guerre mondiale, face au nazisme, quoique leur complicité avec le communisme fût trop souvent dommageable. Cependant, « allongée face contre terre dans l’herbe », Otis Kidwell Burger, une Américaine, dont les hasards de l’actualité éditoriale nous fournissent les sonnets, préfère choisir la résistance de l’intemporel.
Il dut se résoudre à publier à compte d’auteur ses quatre premiers recueils, quoique le troisième se vit gratifié d’une préface de Julio Cortazar ; avant de les voir un brin traduits et cependant appréciés avec ferveur loin de son Argentine natale. Né en 1915, Roberto Juarroz, de 1958 à sa mort en 1995, fit paraître jusqu’à quinze poésies verticales, ne variant jamais d’un iota son titre.
Comme dans le cadre de la théologie négative à l’égard de Dieu, l’on peut approcher la connaissance de Roberto Juarroz au moyen de tout ce qu’il n’est pas. Il n’est en effet pas le moins du monde narratif ni autobiographique. « Abandonner la biographie », professe-t-il dans son douzième volume, mais également dans le onzième :
« Je ne puis admettre aucune histoire,
ni filiation ni origine.
Toute histoire est toujours autre.
Même ma propre histoire ».
L’écho du « je est un autre » rimbaldien est cependant ténu, car bien moins exalté. Il n’est pas plus lyrique, ni prophétique, ni polémique, en aucun cas fantastique, et guère réaliste, évidemment en rien politique. Comme Jorge Luis Borges relégué sur le marché aux volailles par le pouvoir de Peron, il fut licencié puis arbitrairement déplacé de son poste de bibliothécaire, pour non-conformité politique. Au contraire de maints poètes latino-américains qui se précipitèrent tête baissée dans la foi communiste, dont l’éhonté Pablo Neruda qui reçut le Prix Staline de la Paix, quoiqu’Octavio Paz eût le mérite de ne pas succomber à de telles sirènes, Roberto Juarroz tint à garder sa dignité intérieure : « J’ai toujours détesté la politique, et je crois que c’est le plus grand ennemi de la poésie, quelle que soit sa couleur ». Loin de n’être qu’un superficiel rejet, la conviction du poète relève d’une réelle acuité : « La politique, le pôle contraire de la poésie à mes yeux, consiste dans la lutte, l’action ou l’élucubration centrée (ou décentrée) sur le possible, sur la conquête et l’exercice du pouvoir, grâce en particulier à l’organisation toujours plus ou moins coercitive (pour ne pas dire totalitaire) de l’Etat », dit-il dans Poésie et réalité.
La précédente allusion religieuse à la théologie négative n’est pas là en vain. Car s’il perdu définitivement la foi, une sorte de mysticisme sans dieu anime sa poésie en vers libres. Face à un dieu absent, « elle est un essai d’exprimer ce qu’il est quasi impossible d’exprimer[2] ». Entre ontologie et tentative métaphysique, entre vertige existentiel et tentative méta-poétique, « la poésie est la religion originelle de l’humanité, originelle et finale[3] », tempère-t-il. En ce sens la poésie de notre Argentin est sévère, sans concessions, peut-être minimaliste, s’attachant à faire sortir du chaos universel l’œuvre, allusive, ténue, ferme cependant, telle que dans la IIIème poésie verticale :
« Les formes naissent de la main ouverte.
Mais il y en a une qui naît de la main fermée,
de la plus intime concentration de la main,
de la main fermée qui n'est et ne sera pas un poing.
L'homme prend corps autour d'elle
comme la fibre ultime de la nuit
lorsqu'elle engendre la lumière qui coïncide avec la nuit.
Peut-être avec cette forme sera-t-il possible
de conquérir le zéro,
l'irradiation du point sans résidu,
le mythe du rien dans la parole. »
Ainsi ce sont peu de métaphores, qui habitent ses vers, sinon choisies avec soins et sans emphase, seul « le texte qui équivaut à être ». Non seulement les mystiques, Maître Eckhart par exemple, ont joué un rôle dans l’apprentissage poétique de Roberto Juarroz, mais son approche du vide, de l’univers et de la parole, n’est pas sans devoir quelque chose au bouddhisme zen. Ainsi oppose-t-il l’aspiration à la transcendance à la réalité de l’immanence. Reste alors
« Une écriture qui supporte l’intempérie,
qui puisse se lire sous le soleil ou la pluie,
sous la nuit ou le cri,
sous le temps dénudé ».
Cependant, malgré son apparente abstraction, « la poésie est une porte d’accès à la réalité », selon les mots du préfacier Réginald Gaillard, qui rapproche avec pertinence cette ascèse avec L’Homme qui marche d’Alberto Giacometti. En outre, si « elle ouvre l’échelle du réel », il s’agit plus exactement une quête de la réalité intellectuelle, une recherche du sens, « pour obtenir un visage de paroles / que l’abîme n’efface pas ». Voire « le rite indispensable / de fonder un autre langage ».
Affirmant que « le langage est la clef de la capacité créatrice de l’homme[4] », et face à la condition absurde, Roberto Juarroz élève son ambition à la hauteur de l’art. Son éthique est une esthétique et une gnoséologie. Et malgré sa nécessité, il n’est pas certain qu’elle soit une consolation, son seul mérite étant sa beauté, son abîme et sa verticalité devant le temps, son ascension et sa pesanteur ; par exemple dans la IIIème poésie verticale :
« Crevasse dans le cœur de l'imminence,
tandis que le pied de l'espérance
danse son temps bleu,
amoureux de sa propre ombre.
Il y a un hymne en attente
qui ne peut commencer
avant que la danse n'achève
sa culture du temps.
C'est un hymne vers l'arrière,
une imminence inversée,
l'ultime aiguillée pour lier la source
avant que sa coulée ne l'emporte.
Il y a des chansons qui chantent.
D'autres sont immobiles.
Les plus profondes reculent
dès leur première lettre ».
Cette anthologie ne comprend que les quatre premières et la onzième des Poésies verticales, original et traduction. Quoique laissant espérer des œuvres complètes peut-être à venir en édition également bilingue, elle reste fort méritoire, d’autant plus qu’elle s’enrichit d’un essai de 1987 : Poésie et réalité. Une voix à nulle autre pareille, une poétique de la présence du langage au monde, nous est révélée.
Si notre poète argentin tient à faire abstraction de l’Histoire, ce n’est en rien le cas de ceux qui sont acculés à la Résistance face à un pouvoir totalitaire, une tyrannie militaire et guerrière envahissante. L’actualité russo-ukrainienne, si elle a un seul mérite, permet de redécouvrir un auteur venu d’Ukraine et du XIX° siècle. Taras Chevtchenko, né en 1814, mourut d’épuisement en 1861 à la suite des divers emprisonnements, vexations et déportations infligés par le pouvoir tsariste : Nicolas Ier exigea de surcroit qu’il ne puisse ni dessiner, ni écrire. Il n’empêche qu’il avait en 1845 produit un intense recueil : Kobzar, du nom des chanteurs errants. En voici un choix avec Notre âme ne veut pas mourir, aujourd’hui judicieusement réédité, dans la même traduction de Guillevic parue en 1964. Traduits en vers blancs, ces poèmes s’inscrivent en des genres divers : ballades, élégies, chansons, pamphlets, épopées enfiévrées… Le lyrisme et la nostalgie sont parfois tendres : « Mon cœur s’envole / vers un jardinet sombre dans l’Ukraine ». Hélas ils sont frappés au coin du tragique :
« J’ai grandi dans la servitude
Et c’était chez des étrangers,
En esclavage je mourrai
Sans voir les larmes de mes proches ».
Cependant, bien loin de l’Ukraine, le Caucase, où périt l’un de ses amis officiers, est « Un massif montagneux entouré de nuages / Tout couvert de chagrin, tout entouré de sang ».
L’on sait que le maître-mot du romantisme est la passion, qu’elle soit amoureuse ou à l’égard de la liberté, comme dans le cas de Lord Byron, de Percy Bysshe Shelley[5]. Ou encore du hongrois Sándor Petőfi, du Polonais Adam Mickiewicz. Mais aux confins de l’Europe, Taras Chevtchenko l’aime jusqu’à la mort, tout en affirmant que l’âme d’un peuple ne peut mourir : « la liberté, / arrosez la avec le sang de l’ennemi ». Romancier, dramaturge, peintre, poète-fleuve, qui fut également à l’origine de l’orthographe ukrainienne, il est donc considéré comme le poète national et fondateur. Comme ses ancêtres qui durent également lutter contre les rois polonais et les sultans turcs, il n’eut de cesse de combattre l’expansionnisme de la Russie impériale, l’Eglise n’étant par ailleurs guère qu’une complice des Tsars :
« Ce n’est certes pas pour l’Ukraine
Mais c’est pour son bourreau que tu répands ton sang.
Tu as dû boire le poison moscovite,
Le poison moscovite il t’a fallu le boire. »
Ou encore :
« Pas la liberté désirée.
Elle dort. Le tsar Nicolas
L’a mise en sommeil, et, crois-moi,
Cette chétive liberté
Pour la réveiller tout d’abord,
Il nous faut nous mettre tous ensemble
À tremper la tête de hache ».
Et d’ardemment inviter son peuple à s’unir, à prendre les armes : « Fraternisez ! », « Brisez vos chaines ! », « Aiguisez la hache ! » L’on peut aisément imaginer que la poésie de Taras Chevtchenko est vigoureusement épique. En effet, quoique bref, « Galamia » relate l’expédition des Cosaques entreprenant d’arracher leurs frères prisonniers des griffes turques. Jusqu’au registre du merveilleux : « Le Bosphore se mit à trembler car jamais / Il n’avait entendu les Cosaques pleurer ».
Voilà un beau recueil, dont l’actualité ne se dément pas et dont il ne faut pas se priver ; d’autant que les bénéfices seront reversés à l’action humanitaire de L’AMC France-Ukraine. Ainsi pourra-t-on rendre l’héritage du poète à son peuple, lui qui s’est peint sous les traits de « Perebendia », un homme fantasque, un vieil errant qui chante en dissipant la tristesse…
Que les quelques dizaines de milliers de morts sous les feux et les bombes de la Russie poutinenne l’entendent ! Pourtant aucun d’entre eux, fût-il poète, ne fut protégé par la poésie. À moins que celle de Taras Chevtchenko ne galvanise les héros qui combattent l’envahisseur…
Par ces mêmes éditions Seghers, voici une autre réédition d’importance : La Résistance est ses poètes, soit deux volumes complémentaires, « Récit » et « Anthologie », initialement parus en 1974. Pourtant le premier, qui se déroule de la « drôle de guerre » jusqu’à la Libération, dont l’auteur déplore l’hypocrisie et les crimes de résistants opportunistes, n’est pas qu’une histoire de la Résistance entre 1940 et 1945, puisqu’il est enrichi de nombreuses citations, voire de poèmes entiers. C’est à une véritable enquête que nous participons, à la découverte de poètes connus, d’autres méconnus, voire enfouis dans la poussière du temps. Car ils sont parfois anonymes, au point que l’historien ne puisse toujours lever cet anonymat. D’autres fois leur jeunesse lyrique et polémique s’acheva trop tôt sous les balles des exécutions nazies.
Ne doutons pas que Pierre Seghers eût toute autorité pour rédiger et ordonner une telle somme. Lui-même poète et résistant, il connait jusqu’aux publications les plus clandestines, celles qui purent à mots cryptés tromper la censure. Il précise - et cela va sans dire - qu’il ne s’agit « pas de la poésie d’un parti politique, mais celle de l’homme en danger de mort ».
Voici la grande fresque de l'aventure individuelle et collective des poètes qui se sont noblement engagés, qui ont offert leurs mots et leurs vies au service du combat contre l'occupant allemand. De bien grands noms de la poésie française du XX° siècle répondent présents, comme Louis Aragon, René Char, André Desnos, Paul Eluard, Jules Supervielle… Et bien d’autres qui ne trouvent qu’ici la trace de leur écriture interrompue par la mort, leur stèle poétique, si mince soit-elle et pourtant vivante encore.
Parmi l’inépuisable coffre aux trésors qu’est ce diptyque, l’on risque forcément d’être injuste en oubliant tant de cris pathétiques et tragiques, tant de polémiques pamphlets contre l’occupant, tant de beautés brûlantes. Pensons aux XX Cantos publiés en 1942 par Pierre Emmanuel, à l’occasion de la fusillade des otages de Chateaubriand, mais avec une écriture dont la discrétion, la concision, au service de la puissance évocatoire, n’a guère d’équivalent :
« Les roulements des roues
les cahots des ténèbres
les tambours qui s’ébrouent
la lune aux mains de neige
Paris Nantes Bordeaux
nos peines capitales
nos vergers les plus beaux sont greffés par nos balles »
Plus loin, un malheureux qu’Auschwitz n’a pas épargné, Maurice Honel, use d’un dernier courage pour écrire ce qu’il faut nommer poésie concentrationnaire[6] :
« Nous étions vingt pour mille
Restés vivants
Moins-values débiles
À danser dans le brouillard de septembre
Dans le charbon perpétuel
Au cirque des crématoires ».
L’anthologie préfère ranger ces voix historiques par ordre alphabétique, depuis un anonyme, pour qui « La prison bourdonne, dents serrées », jusqu’au « Poème macabre » de François Wetterwald, qui demande « tête ballante, sexe ballant… Squelette, squelette, où vas-tu ? », en passant par Loys Masson : « Liberté - son printemps glisse en coulées de menthe sur les morts / vers les prisons assises entre leurs pieds grêlés d’astres ». Ces trop minces citations laissent entendre combien cette période poétique est extraordinairement riche, combien les vers peuvent être l’unique au-delà nécessaire.
Si la résistance face au totalitarisme nazi, qu’elle fut active ou intérieure, ne pût être qu’un impératif catégorique au sens kantien, il est néanmoins remarquable que nombre de ces poètes résistants furent des thuriféraires du communisme, au point qu’un Aragon écrivit une « Ode à Staline ». Résister, et aujourd’hui se parer d’une telle noblesse, n’est pas être borgne en pratiquant la servitude volontaire, la tyrannie agissante au service d’un autre totalitarisme auquel l’Histoire n’a pas opposé de procès de Nuremberg.
Longuement méconnue, soudain redécouverte, Otis Kidwell Burger (1923-2021) sait résister aux sirènes délétères de la politique et des idéologies, pour leur préférer la résistance de la nature et de l’amour. Elle découvre avec ses deux jeunes enfants, au printemps 1957, une maison isolée parmi les montagnes Catskill, au nord de New York. Cette semaine de solitude, sans électricité ni téléphone, entre prairies et forêt donne lieu à un recueil troublant, délicieux : L’Amour est une saison. Outre une nature éblouissante, c’est l’arrivée d’un couple, en particulier du mari, qui bouleverse notre poétesse ; ce qui est narré en guise de préface, par l’auteur elle-même. Un amour interdit s’épanche, se dénoue, entre extase et un départ vécu comme un deuil, cependant discret, bienveillant : « oh, continue, sans savoir, et sois libre ! »
En quarante-sept sonnets (quoiqu’ils ne se distribuent pas en quatrains et tercets), la poétesse américaine se découvre amoureuse : « c’est être informé par le feu » ; « Je t’entends comme le sang dans mon propre corps / Ou comme le vent qui souffle autour de la maison », car une relation intense se noue entre l’amour et la nature environnante, omniprésente, où « le printemps arrive toujours en crabe », alors que la demeure est déglinguée : « Cette maison est remplie d’esprits interrompus ; / Les livres d’un mort entassés dans une pièce poussiéreuse ».
Le pudique récit du coup de foudre amoureux et de son sillage empruntent des voies métaphoriques inouïes : « Tous les amours surgissent / De racines trop cachées et tortueuses ». Le lyrisme en devient incandescent : «
« Oh, ne laisse pas le pouvoir et la mortalité de l’amour
Etre écrasés sous la multitude des mondes, des étoiles,
Et des êtres hypothétiques dans les cieux ».
Debout devant la vie, sans le moindre sentimentalisme, Otis Kidwell Burger interroge et résout l’éternel mystère de l’amour en son recueil à la beauté poignante :
« car quelle colombe
Dans sa délicate loyauté, a jamais entendu
Ce qui, pour l’innocence ailée, est véritablement faux ;
L’amer bestiaire des fautes de l’amour ».
L’on aimerait avoir écrit de tels vers. Même si l’on peut regretter que ce recueil ne soit pas bilingue, il a le bonheur de se découvrir digne des rayons de notre intime bibliothèque. Et, parfois, l’on devine une filiation secrète avec les Sonnets de Shakespeare, jusque dans les dernier vers : « Oh, Temps / Porte moi délicatement ; moi qui un jour ai connu / Ton énigme et ta promesse tout au fond de mes os ». L’on aimerait également lire son Cats, Loves & Other Surprises[7]…
Dans la même collection, joliment nommée « le don des nues », Tony Durand imagine Devenir chevreuil. Grâce à une osmose fantastique il devient un jeune cervidé dans une nature exubérante, lui-même étant animé d’une belle vivacité musculaire et poétique…
Quoique Otis Kidwell Burger partage avec Roberto Juarroz une saine indifférence à la politique, du moins dans ce recueil, et avec des moyens poétiques fort différents, il s’agit du droit naturel à la liberté créative, amoureuse, métaphysique. La priorité de la politique ne devrait-elle pas être la capacité à protéger le droit à la solitude, à la créativité, à des activités aussi peu engagées que la poésie ? En ce sens cette dernière est l’engagement ultime.
Jérôme Thélot : La Peinture et le cri. De Botticelli à Francis Bacon,
L’Atelier contemporain, 2021, 184 p, 25 €.
Christian Ruby : Des cris dans les arts plastiques,
La Lettre volée, 2022, 144 p, 19 €.
Eugène Leroy : Toucher la peinture comme la peinture vous touche,
L’Atelier contemporain, 2022, 264 p, 20 €.
« Ut pictura poesis[1] », rêvait Horace dans la Rome ancienne. La peinture est comme la poésie… Cependant le Laocoon de Schelling[2]montra que chacune dispose de son vocabulaire propre, que la porosité et la similarité de l’un à l’autre n’est que fiction. Or la peinture, monstre sacré des arts, tant elle impressionne le regard, n’est rien sans la magie sociale qui concourt à l’apprécier, ce que montre Bernard Lahire, dans Ceci n’est pas qu’un tableau, au point que ce dernier puisse être considéré comme une relique au sens religieux du terme. Pourtant la peinture est autre chose qu’elle-même, tant elle peut-être « cri » et « cris », ce qu’écrivent avec vigueur Jérôme Thélot et Christian Ruby ; alors qu’Eugène Leroy sait Toucher la peinture comme la peinture vous touche. Induit par la seule visibilité picturale, le jeu avec quelques-uns des cinq sens contribue à la valeur surprenante, à l’aura stupéfiante d’une œuvre. Ainsi nos esthéticiens s'attachent à écrire sur les cris et l'épiderme de la peinture, comme en vertu des synesthésies.
Couche plate de pigments selon un certain ordre agencés, le tableau ainsi pensé n’aurait ni valeur, ni prix, ni sacralité. Cependant, « ceci n’est pas qu’un tableau », insiste Bernard Lahire au fronton d’un ouvrage qui ne vaut que son pesant de papier si l’on suit le précédent raisonnement, mais dont la consistance n’est pas que physique. Ainsi, dans un copieux volume sous-titré « Essai sur l’art, la domination, la magie et le sacré », il s’interroge sur les mécanismes de la valeur inhérente à l’œuvre d’art.
En une enquête progressive, il prend pour déclencheur un tableau disparu pendant plusieurs siècles, puis soudain réapparu : la Fuite en Egypte au voyageur couché de Nicolas Poussin, de plus en plusieurs versions. S’agit de l’œuvre du maître ; ou d’un faux ? Si les experts, voire les tribunaux s’en mêlent, c’est bien parce deux toiles apparemment semblables n’auront ni la même valeur, ni le même prix, passant « du plomb à l’or » comme en une opération alchimique. Il y a bien une aura, cette « aura » dont parlait Walter Benjamin[3], une « magie », dont nous sommes partie prenante, malgré notre prétention à l’exacte rationalité. Bernard Lahire va plus loin, parlant de « sacré », de « magie sociale », car au-delà du seul monde de l’art, ce sont ceux de l’économie, de la politique, du droit et de la science qui en sont les réceptacles, c’est-à-dire les bénéficiaires, ou les victimes. Autrement dit, nous voilà pas seulement caressés par le plaisir procuré par une œuvre d’art, émancipés par la dynamique de la connaissance qu’elle induit, mais entraînés dans son substrat de domination, de pouvoir…
Thomas de Quincey, au XIX° siècle, « compare la guerre des musées pour l’appropriation des plus beaux tableaux à une chasse aux reliques. L’intention critique montre que la conscience du lien structural entre les reliques et les œuvres d’art est désormais perdue ». Or il faut prendre conscience que la fétichisation muséale de ces dernières et les pèlerinages qui en découlent ne sont qu’une œuvre face de la religiosité ; ce qui n’enlève rien par ailleurs à leur validité.
Ainsi, partant d’une anecdote, soit « d’une toile, tirer le fil », et à partir de l’authenticité controversée, notre sociologue ouvre et élargit l’éventail de la pensée jusqu’à une théorie de la domination par le sacré qui embrase toutes nos sociétés, y compris celle, moderne et occidentalisée. N’en doutons pas, capital et symbolique sont étroitement liés. Le marché de l’art et la ritualisation de la visite des musées sont, n’en doutons pas, la trace et le rebond sécularisés du sacré.
Erudition scrupuleuse, largeur de vue lorsque les analyses du sociologue embrassent histoire de l’art, théologie et économie, l’essai de Bernard Lahire est une mine à soi seul, un reliquaire finalement…
Une valeur supplémentaire ne peut-elle derechef être accordée au tableau s’il dépasse le sens de la vue qui lui est octroyé ? De quoi s’agit-il si l’on entend résonner à la surface des bouches peintes, un cri ? Jérôme Thélot et Christian Ruby, chacun à leurs manières sensibles et érudites, s’attaquent à cette redoutable question esthétique. Car la peinture est paradoxale si elle ajoute à sa dimension visuelle obligée la suggestion d’un cri, qui la transgresse bien plus que la figuration de la parole, plus discrète et se prêtant moins à la visibilité d’une émotion puissante.
Comme inspiré par les neuf Muses, Jérôme Thélot rassemble en neuf chapitres une vingtaine de tableaux iconiques et criants de la peinture européenne, du XV° au XXe siècle. La perspective est vaste, polyphonique et visiblement fort sonore, de Pollaiolo à Bacon, en passant par Botticelli, Raphaël, Caravage, Guido Reni, Poussin, Ribera, Giordano, sans oublier l’incontournable à cet égard : Munch. Cependant outrepassant son propos initial, le lecteur le découvre, à l’achèvement de son essai, appelé par les sculptures de Raymond Mason, qui crie le désarroi du monde au travers de son groupe réuni autour du résultat d’une agression, ou de son haut-relief intitulé Les épouvantées. Œuvres récentes dont la « conscience tragique » se souvient de la tradition chrétienne de la représentation.
« Art du silence », la peinture est le plus souvent paisible ; et même les tableaux les plus guerriers, le plus épiques, ou les scènes des enfers, paraissent étonnamment peu bruyantes. Rares sont ceux dont les bouches crient violemment, procurant au spectateur « l’impression paradoxale d’entendre presque ce bruit pourtant inouï d’un cri traversant l’image ». De fait, au travers des écrits de Lessing et Winckelmann, le siècle des Lumières évince le cri, lui préférant « le silence pictural de la tradition humaniste et néoplatonicienne ». Les romantiques, eux, le réhabiliteront, au travers de la représentation de la violence, quand l’art moderne et contemporain ne sait pas faute d’oublier la représentation de la violence existentielle et de l’Histoire.
Même si notre essayiste semble oublier tous ces damnés qui hurlent maux et douleurs éternelles parmi les Jugements derniers, c’est à la Renaissance, lorsqu’un réalisme pictural crève la fresque ou la toile, que les lèvres béent avec insistance sur un hurlement. Spécialiste de la profération de la douleur, le Florentin Pollaiolo, entre 1450 et 1460, donne à la bouche du mauvais larron, dans une crucifixion, à celle d’un Antée étreint par Hercule, une dimension proclamative : la mort de celui qui ne reconnait pas le Christ, comme celle du vaincu par le demi-dieu ne peuvent qu’exhaler un cri qui déchire la couleur. Ce dernier est la manifestation visible du mal et de la démence.
Chez Botticelli, le centre exact du tableau est « la bouche ouverte de la femme poursuivie » venue d’un conte de Boccace où « l’amour courtois se retourne en meurtre ». Narrative, la peinture destinée à un coffret de mariage veut châtier les vices et honorer les vertus féminines. Le but moral affiché dévoile que « l’origine de la peinture gît dans la violence ». Ainsi le cri en peinture révèle « le fondement sacrificiel de toute représentation ». S’agit-il d’une « exhibition du refoulé » ou de la conscience imagée du fondement de l’humanité ?
Une tout autre histoire résonne chez Raphaël. Sa dernière œuvre, la plus accomplie, met en scène une Transfiguration. Un enfant, le doigt levé vers le Christ n’est-il que « le démoniaque épileptique » ? À moins que sa stupéfaction, entre « théophanie et convulsion », soit « une crise épileptique donatrice de science », qui sait l’aurore de la guérison et de la joie… Notre essayiste ne cesse de faire assaut de sagacité, de pertinence : « Le peuple juif est-il selon Raphaël, et selon le christianisme […], le peuple possédé, épileptique, dont les Chrétiens attendent que son prochain cri soit le dernier ? »
Le double cri de la mère et du bébé dans Le Massacre des innocents de Poussin est à l’apogée de l’horreur, il tente de « déchirer l’épaisseur du monde » ; en vain. Quant à Ribera, le voici déchirant sa toile sous l’horreur de la violence et de la torture, en peignant Apollon et Marsias, lorsque le ridicule concurrent du dieu est écorché vif à cause de son hubris coupable. La dimension morale est également indubitable que lorsque l’on peint, comme Luca Giordano, un Saint-Michel archange perçant de sa lance un démon hurlant.
Mais face à tout ce que peut approuver un Winckelmann, Munch réalise un « acte insurrectionnel », balayant le classicisme et le romantisme, et déjà expressionniste. Non seulement la bouche mal dessinée crie, mais les couleurs tournoient en criant leurs voltiges psychédéliques. Enfin, à tout seigneur tout honneur, Francis Bacon exhibe ses gueules largement ouvertes. Ce Francis Bacon auquel le même éditeur a consacré un beau volume de conversations[4]. Car tout tableau chez Bacon crie, d’une manière ou d’une autre, gueulant, dégueulant, édenté, ou ne laissant qu’une trace sanglante explosée. La « religion de Bacon » est celle de la transe, voire de l’absurde au sens philosophique ; et ce n’est pas innocent de se souvenir que la vision du Massacre des innocents de Poussin fut pour le jeune peintre une révélation, un aiguillon incessant. À la différence de ses prédécesseurs, le hurlement des figures de Bacon est sans bourreau, sans explication ni compassion ; a-métaphysique même. D’où l’intolérable et cependant extraordinairement esthétique de la picturalité colorée d’un art brouillant les limites de la figuration et de l’abstraction.
Ecrit avec clarté, entrant rapidement dans le vif du sujet, progressant par étapes historiques bien identifiées, l’essai de Jérôme Thélot ne peut laisser indifférent. La réflexion esthétique est autant théologique que morale, alors que ces dernières s’effacent au profit d’une métaphysique sans dieu, quand le cri s’éteint dans le silence sourd et muet de l’univers.
Si Jérôme Thélot procède par vignettes descriptives et analytiques successives, Christian Ruby, quoique embrassant le même grand écart historique tout en s’aventurant jusqu’aux performances contemporaines, emprunte une démarche plus synthétique et conceptuelle.
La « bouche en cri artialisée » montre avec cet essai « comment une conception moderne du cri a été extraite par les arts plastiques européens de la référence au divin » pour accéder « à la souffrance qui plane sur le monde ». Au-delà de celle christique ou du Massacre des innocents de Poussin, au-delà encore des créatures mythologiques comme la tête de Méduse hurlant sa douleur parce qu’arrachée, se trouve le scandale des victimes hurlantes du Guernica de Picasso. La résonnance universelle atteint les œuvres d’Anne et Patrick Poirier, de Marina Abramovic, ou d’Annette Messager, voire au contact d’une brûlante actualité, celle des migrants ou de l’anthropocène, répondant par-delà les siècles aux clameurs des Sabines enlevées par les Romains. Ainsi l’Histoire crie au travers de l’art et d’une béance buccale que l’on aurait pu qualifier de mauvais goût, mais qu’il faut entendre dans sa réprobation de la barbarie humaine, qu’elle soit individuelle ou collective.
Il n’y a pas d’unicité du cri : celui de la douche dans Psychose d’Hitchcock n’est pas celui du Dictateur de Chaplin, ce dans le cadre d’allusions cinématographiques. Depuis l’« abîme noir » de la bouche, en passant par les écarts des membres, « l’harmonie classique » du corps est brisée. Ainsi dans La mort d’Adam de Piero della Francesca. Mais, par-delà le temps religieux des damnés et des mortels pleurant la mort inévitable, en passant par une « sécularisation du cri », le spectateur est aujourd’hui appelé par ce qui est peut-être une nouvelle religion, celle du traumatisme. En effet « cri public médiéval » et « cri public moderne » s’opposent, non sans qu’une typologie puisse venir au secours de l’analyse : peur, douleur, scandale, protestation, résistance… Recherche-t-on toujours, comme à l’époque baroque, une « bella deformita » ? « Un tel examen du difforme le conduit soit vers une nature humaine, soit vers une morale, soit vers une esthétique, soit vers leur synthèse ».
Ainsi, en notre époque contemporaine, « des œuvres, en explorant l’état du monde et des dominations, proposent ainsi des configurations de cris, indiquent des causes qui les ont suscités : colonisations, exils, enfermements, anthropocène ou capitalocène ». L’on reconnait bien là les clichés postmarxistes dont on veut nous abreuver. En ce sens ni l’artiste, ni le critique (ni l’auteur de ces modestes lignes, assurément) n’échappent aux vagues idéologiques, pertinence ou non.
Même si l’essai de Christian Ruby est parfois un peu verbeux, il a le mérite de balayer un vaste champ artistique, sans exclusive, en l’agrémentant de nombreux exemples, parfois reproduits parmi les illustrations. La sculpture y trouve une place significative, au travers du Laocoon, de Bernin, de Rodin, où l’on découvre une valorisation du cri par l’anatomie. L’érudition n’est pas en reste, à l’occasion par exemple de « la bouche en cri », dans le Traité de la peinture, de Léonard de Vinci ; comme quoi le motif n’est pas nouveau, quoique ses significations puissent vigoureusement évoluer, entre « furor baroque » et « cri classique », jusqu’à la Pieta du Kosovo de Pascal Convert.
Si la peinture nous touche, c’est au sens émotif du terme, tel qu’il était employé au siècle classique, de Molière à Racine. C’est bien entendu ainsi que l’entend le peintre Eugène Leroy (1910-2000). Mais de par ce titre en forme de chiasme, Toucher la peinture comme la peinture vous touche, il nous inviter à saisir par la main, par les doigts, la surface accidentée de la couche picturale, comme l’on parcourt de sa pulpe digitale - s’il est permis dans un musée - une sculpture, lisse, bombée, grenue, voire dangereusement acérée…
Une sensibilité préhensive explose à la surface des tableaux d’Eugène Leroy, digne d’un tremblement de terre. En « défenseur de la peinture », et précisément de celle à l’huile, en toute « fidélité à une tradition qui peut passer pour de l’entêtement », il livre les secrets de sa force picturale dans une série d’entretiens et de lettres, même si « un peintre ne devrait pas parler ». Plus que des portraits (des « têtes », tient-il à dire), des paysages, des réécritures des classiques, il peint des matières, des pâtes épaisses : « J’aime que la peinture soit aussi pareille à une fenêtre dégoulinante comme un mur lumineux. Pas opaque, mais réaliste ». C’est une épaisseur, une lourdeur, une accumulation qu’il appelle « respiration lumineuse ». Moins une représentation qu’un état d’âme terraformé, qu’une réalité intérieure sauvage, brutale et sensuelle à la fois. Le chaos de surface s’enrichit et s’exacerbe d’empâtements, de strates accumulées, où l’image est dévorée sous un compost bouillonnant, grenu. Georg Baselitz, l’un de ses collègues et complices, comparait la carapace picturale qui envahissait son atelier à de « la fiente de pigeon ». L’on se doute alors qu’aucune reproduction, de surcroit comme en ce volume orné de photographies noir et blanc par Benjamin Katz, ne rendra justice à son travail. Certes il ne s’agit là que d’un livre sur un peintre expressionniste singulier, qui ne se veut ni figuratif ni abstrait, mais ne faut-il pas le considérer plus amplement, comme une autobiographie, confinant au roman d’apprentissage, une éducation à la vérité de la peinture au cours du XX° siècle…
Chaque art rêve plus ou moins d’échapper à sa nature, à sa condition, à son déterminisme et devenir en même temps un autre art. La synesthésie étant alors un moyen, ou fantasme, de se développer hors de lui-même. À moins de penser à « l’art total », tel qu’a voulu le pratiquer un Richard Wagner[5], rassemblant en un cycle opératique poésie, musique, décor. L’on ne saurait d’ailleurs ignorer que l’art musical ne dédaigne pas la bouche criant. Pensons aux Cris de Paris de Clément Jannequin ou à la fin de l’Elektra de Richard Strauss. Mais en tant qu’art du son, néanmoins censé être agréable, elle est bien moins l’hôte du paradoxe que cette surface silencieuse de la peinture qui parvient à trouver son au-delà, quoique dans la souffrance.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.