Amos Oz : Judas, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen, Gallimard, 352 p, 21 €.
Comment guérir un fanatique, traduit de l’anglais par Sylvie Cohen,
Arcades Gallimard, 88 p, 8,50 €.
Qu’importe l’histoire, l’action, les personnages, si l’écriture sait emporter ! Non que ces trois premières composantes soient insignifiantes chez Amos Oz, mais on est dès les premières pages de son Judas indéfectiblement happé par l’expressivité des sensations et des motifs. Comme par ce figuier qui n’avait rien donné au Christ et qui fut en conséquence celui où se pendit Judas. Ainsi la couleur et le degré de réalité des images, l’usage inventif de la langue permettent de faire appréhender au lecteur un univers. À cet égard, certainement la traductrice, Sylvie Cohen, a mis autant de respect que d’inventivité au service de ce huis-clos, de ce miroir intimiste de la destinée d’Israël. Et de cet écrivain engagé, né en 1939, qui prétend savoir Comment guérir un fanatique.
Un étudiant désargenté, Shmuel Asch, va devoir abandonner ses études, en particulier son mémoire de maîtrise « Jésus dans la tradition juive » : il doit trouver d’urgence un job rémunérateur. Jusque-là rien que de très banal. Ce garçon grassouillet, asthmatique, qui cauchemarde avec Staline, s’enthousiasme en 1959 pour « les héros de la révolution cubaine[1] » et s’est fait lâcher par sa petite amie, n’a pas grand-chose pour plaire. Il devient soudain « garçon de compagnie » pour le vieux et « difforme » Gershom Wald. Impossible de résister à telle entrée en matière, lorsqu’il pénètre dans le bureau de son futur mentor : « son front s’enfonçant dans les ténèbres telle la tête d’un fœtus s’engageant dans le col de l’utérus ». Ce qui n’a de rien de gratuit, signe d’une nouvelle naissance en ce roman d’initiation.
Le maître, pour le moins fantaisiste, mais aussi monstrueusement cultivé, qui n’est ni religieux ni révolutionnaire, embarque le disciple dans des controverses enflammées sur l’Histoire d’Israël, sur l’utopie et l’anti-utopie sionistes, sur les destinées arabes, sur l’historicité de Jésus. Tout en s’embarquant dans des réfutations discutables du darwinisme, des associations entre les mythes de Judas et du Juif errant : « Nous sommes tous des Judas », proclame-t-il. Quant à Shmuel, bien qu’athée, il aime autant Jésus que Judas, qui entendait « démontrer sa grandeur » en étant l’espion des Grands Prêtres, et fut « l’imprésario » de la crucifixion, donc le « fondateur de la religion chrétienne ». Notre piètre héros est cependant fort actuel lorsqu’il évoque « les problèmes existentiels de l’Etat d’Israël : convertir un ennemi en amant, un fanatique en tolérant, un vengeur en allié »… Probablement l’auteur, par ailleurs essayiste, se cache-t-il parmi ces deux voix, en une vigoureuse prise de position engagée, brillamment ironique : « qu’ils se gardent les rédemptions avec les massacres, les croisades, les djihads, les goulags, les guerres de Gog et Démagogue ».
On devine que la joute intellectuelle, quoique prodigieusement nourrissante, ne suffira pas au jeune impétrant, qu’il sera bouleversé par une veuve qui partage la demeure du vieux lion, son beau-père. Dans les quarante-cinq ans, « pleinement consciente de sa féminité », Atalia Abravanel parait inaccessible, malgré des soirées qu’elle lui accorde au cinéma, au restaurant, malgré la confidence sur son Micha disparu, puis brûlante…
Micha est l’ombre noire qui pèse sur cette maison et sur ce figuier : celui qui croyait devoir pactiser avec les revendications des Arabes, alors qu’il « frayait avec eux », fut, non seulement par ses pairs israéliens qualifié de « traitre », « Judas », mais tué de la plus atroce manière par ceux avec qui il prétendait fraterniser.
Sans crainte d’une intrigue assez mince, car d’autant plus intense, le roman bruit d’images et d’humanité : le figuier et la pluie, « l’âme nue comme une montre dont on aurait ôté leverre », « deux peuples rongés par la haine et le fiel » ; pas une platitude dans cette alliance du récit psychologique et de la perspective historique et politique. Le huis clos devient en effet le reflet de la tragédie d’une nation toute entière, voire du Moyen-Orient.
Si Amos Oz est un humaniste partisan de la coexistence pacifique des Arabes palestiniens et d’Israël, on est en droit de se demander dans quelle mesure il ne donne pas dans l’illusion, tant il oublie le farouche antisémitisme musulman, l’irréductible et violente détestation brodée à l’envi par tous ceux qui exècrent la seule démocratie libérale du Moyen-Orient et sont jaloux de la réussite de la nation des Hébreux. Pourtant il n’ignore pas ce qu’est un fanatique.
Ainsi, pour découvrir l’âme intellectuelle du roman, il faut se tourner vers Comment guérir un fanatique, précieux de trois petites conférences prononcées en 2002 à Tübingen. Il faut alors « se glisser dans la peau de l’autre » et préconiser dès la Guerre des six jours (1967), « l’existence d’un Etat palestinien à côté de l’Etat d’Israël, ce qui, en ces jours d’euphorie nationale, était considéré en Israël non seulement comme une trahison, mais encore comme la pire des sottises ». Il faut donc, aux fanatismes du grand et pur Israël et de l’arabisation islamique, proposer autre chose que cette « constante de la nature humaine », ce « gène déficient », dont « le germe s’ancre dans la vertu moralisatrice ». Pour le fanatique, « le traitre est celui qui s’adapte ». En une pertinente analyse, notre conférencier montre qu’hélas ce monstre n’est pas égoïste, mais un « altruiste » qui se préoccupe bien trop des autres et veut « sauver nos âmes, nous affranchir de notre détestable système de valeurs, de la liberté d’expression, de la liberté des femmes ». Que faire, et comment guérir de ce virus natif ? Il reste à penser en écrivain, que « la littérature est la panacée parce que c’est un antidote au fanatisme, grâce à l’imaginaire ». Non sans y ajouter l’indispensable « sens de l’humour », à savoir « se moquer de soi, avoir le sens du relatif, se voir au travers du regard des autres, ne jamais se prendre au sérieux ». Si l’on ne peut que souscrire à ce délicieux traitement psychiatrique, on reste cependant dubitatif de l’effet d’une telle potion magique et poudre de perlimpinpin à l’égard de ceux que bétonnent le nationalisme et, pire encore, la caution du prophète Mahomet, grand fanatique devant l’Eternel…
Partisan de la coexistence des deux Etats, palestinien et israélien, Amos Oz préconise un retour aux frontières de 1967. N’oublions cependant pas qu’Israël est la seule démocratie libérale du Moyen-Orient au milieu d’une meute de tyrannies arabes[2]. Que la bande de Gaza, se prétendant palestinienne alors que le nom ancien d’Israël est la Palestine, fomente le jihad et l’antisémitisme le plus haineux jusque dans la propagande de ses maternelles et de ses manuels scolaires. En ce sens Amos Oz se montre pour le moins irénique s’il imagine que le projet de l’Islam qui encercle Israël puisse être tolérance et libéralisme politique au lieu d’un programme d’éradication totale des Hébreux et de leur nation. Vouloir considérer, selon le titre d’une de ses conférences, qu’il s’agit d’ « un conflit entre deux causes justes » est pour le moins excessif, dans la mesure où l’on peut être Arabe musulman en Israël et nanti de tous les droits civiques, et où l’on ne peut qu’être menacé de mort, en absence de tous droits libéraux, dans la plus grande partie des Etats arabes environnants…
La beauté mélancolique du dernier roman d’Amos Oz, partisan de la gauche sioniste et de la solution à deux Etats (nous avons compris que c’est ce qui lui valut d’être traité en Judas), écrivain fêté par traductions et prix, est de l’ordre de la parabole. L’autorité morale et intellectuelle du romancier d’Une Histoire d’amour et de ténèbres[3] n’est plus à prouver, même si l’on peut avec pertinence, et sans une once de fanatisme, discuter ses thèses. Entre un vieil apôtre de la force d’Israël (Oz signifie force en hébreu) et un jeune personnage qui doute et postule « l’Evangile selon Judas Iscariote», la destinée de deux traditions religieuses et d’un pays en formation se cristallise avec nuances et talent. Le fils d’Amos Oz (né en 1939) étant, comme le jeune impétrant de sa fiction, asthmatique, il s’agit là également d’un intime dialogue entre deux générations. Quel Judas, traitre aux fanatismes, saura démontrer la grandeur d’Israël ?
Thierry Guinhut
Article -ici augmenté- publié dans Le Matricule des anges, novembre 2016.
Luc Ferry, Mythologie et philosophie, Plon / Le Figaro, 592 p, 21,90 €.
Bibliothèque classique infernale, Les Belles Lettres, 488 p, 29,50 €.
« On m’emmène captive pour servir le tyran du Styx », s’écrie Proserpine, par la grâce des vers de Claudien, poète du Vème siècle, et de la sculpture baroque du Bernin, lorsqu’elle est enlevée par Pluton, dieu des Enfers... Les œuvres d’art, les livres, contes et légendes et autres encyclopédies sur la mythologie gréco-romaine ne se comptent plus. Celui de Luc Ferry, Mythologie et philosophie, s’il n’est pas totalement novateur, emprunte une perspective avisée : depuis les centaines d’expressions qui balisent notre langue, ce bouillonnement de la culture antique innerve notre pensée. Ainsi le philosophe ne peut que réfléchir, selon son sous-titre, au « sens des grands mythes grecs ». Et parmi ces derniers, ne faut-il pas compter avec l’un des plus impressionnants, celui des Enfers, ce pourquoi il faut ouvrir la Bibliothèque classique infernale. En effet, « L’au-delà, de Homère à Dante », est un réservoir d’effroi, de merveilles, mais aussi une figuration de nos inquiétudes corporelles et métaphysiques. À quoi sert cette mythologie ? En quoi pouvons-nous fonder notre logos, notre éthique et notre métaphysique sur cette surabondante mythologie ?
Les mythes les plus célèbres, d’autres bien plus secrets, se succèdent sous la plume de Luc Ferry, avec tous les plaisirs du conte pour le lecteur enchanté qui retrouve, découvre et redécouvre tout un univers de personnages, héros et monstres, Thésée terrassant le minotaure au tréfonds du dédale, ou, suscitée par la vindicte d’Héra, la folie d’Hercule, jetant les enfants qu’il a eu avec Mégare dans le feu. Pour se purifier il lui faudra réaliser ses fameux douze travaux…
Mais « entre mythos et logos […] il y a autant rupture que continuité ». Qu’est-ce à dire ? La mythologie se fait philosophie. D’une « sagesse cosmique », nous glissons vers une « spiritualité laïque dont Ulysse est peut-être bien le premier représentant dans l’histoire de la pensée occidentale. »
Chaos et discorde sont les maîtres mots, auxquelles s’ajoutent les dix mille souffrances jaillies de la boite de Pandore, lors que l’harmonie est le but recherché. Quant à l’espérance, seule restée au fond de cette boite, elle n’est pour les Grecs rien d’un cadeau, au contraire de l’espérance chrétienne, mais l’image du manque. C’est ainsi que Luc Ferry nous rend moins idiots, car, ajoute-t-il, « comme le dira Spinoza, il n’est pas d’espérance sans crainte ». La « pensée du tragique » anime Œdipe ; avec Prométhée ou Antigone, il est la singularité de la condition humaine, mais aussi son « potentiel subversif virtuellement illimité ».
Les mythes nous éclairent sur nous-même. L’hybris, par exemple, est le péché suprême chez les Grecs : orgueil et démesure, il est châtié chez tous ceux qui croient pouvoir dépasser et abattre les dieux. Ce pourquoi, chez Platon, plus précisément selon Aristophane dans Le Banquet, nous avons été fendus en deux et recherchons en conséquence et avec cupide amour sans cesse notre moitié : « Que nul ne fasse rien qui soit donc contraire à l’amour ». La dimension morale du mythe de l’androgyne est explicite.
Ainsi la naissance de la philosophie en Grèce n’a rien d’inexplicable, elle est déjà la cristallisation mythologique des mystères de l’univers et de l’être avant de se cristalliser en concepts. En sa conclusion, Luc Ferry cite avec pertinence Jean-Pierre Vernant pour qui la philosophie « transpose, sous une forme laïcisée et sur le plan d’une pensée plus abstraite, le système de représentation que la religion a élaboré. Les cosmologies des philosophes reprennent et prolongent les mythes cosmogoniques…[1] » La filiation théogonique Ouranos Chronos Zeus devient peu à peu « la philosophie, rationaliste et sécularisée [qui] va s’exprimer en termes d’explication, de causalité ». On quitte alors « les entités surnaturelles et religieuses, pour s’intéresser aux réalités physiques ». Au-delà du prêtre et de ses mystères, le philosophe use « des argumentations rationnelles dont il est capable dans un dialogue de type platonicien ». Ce pourquoi l’on trouve en fin de volume Platon, non seulement à l’égard d’Eros, mais de la recherche de la vérité et de sa maïeutique.
Sans nul doute –et non ne l’aurions peut-être pas cru de la part d’un philosophe, Luc Ferry est un conteur hors-pair. Par exemple au fil des amours de Danaé fécondée par la pluie d’or de Zeus, de son fils Persée qui choisit de combattre Méduse. Dommage qu’il fasse dire à Dionysos un familier « je m’en fiche », confondant pédagogie et démagogie. Hélas, trop rarement, même si l’on songe qu’il s’agit là d’un objet grand public (il fut d’abord publié en livrets par Le Figaro au cours de l’année 2014), il nous donne en note les références aux auteurs antiques auxquels il emprunte son récit. Un index des personnages nous serait bien utile... Qu’importe néanmoins, puisqu’aux plaisirs du récit, au talent du vulgarisateur, s’ajoute une aisance à glisser à propos dans la hauteur philosophique, sans la hauteur du fat. En effet, la récurrence de « la question cosmologique », au travers de « la confrontation entre cosmos et chaos », entre ordre et désordre, guerre et paix, innerve avec pertinence la réflexion qui est toujours la nôtre.
À quoi servent les Enfers et leur effroi ? Voici, vêtu d’une couverture minimaliste et somptueusement noire, blanche et or, un magnifique complément à la somme de Luc Ferry, certes uniquement consacré à « L’au-delà de Homère à Dante », mais précisément référencé, offrant les textes en les traductions des Belles Lettres (qui sont souvent elles-mêmes des références unanimement saluées). En cette Bibliothèque classique infernale, mystères de la finitude et de la mort, du salut et de l’espoir en l’immortalité trouvent leur acmé. La frontière entre le monde des morts et des vivants est franchie, avec des succès divers, par Enée, par Orphée. C’est là que la fonction étiologique du mythe est la plus évidente : il explique l’inexplicable, fournit des réponses et des illusions aux interrogations et aux angoisses, en dessinant les paysages du Tartare, où sont châtiés les pires criminels, et des Champs Elysées, lieux de délices.
La généreuse et chronologique anthologie, fomentée par Laure de Chantal qui se fait soigneuse collationneuse infernale, est étonnante à plus d’un titre. Une trentaine d’auteurs, Grecs et Latins, depuis Homère le fondateur, jusqu’au colossal Nonos de Panopolis, dont le terrible combat voit s’affronter les forces du chaos. Des poètes et des prosateurs parfois rares, comme Valerius Flaccus et son « palais du souverain du Tartare » : la porte de droite s’ouvre sur « le pays tranquille des justes », en celle de gauche l’âme passée dans le trépas saura « combien de monstres l’attendent sur le seuil ». Bientôt le Christianisme tirera de la plus douce partie des Enfers ce qui deviendra, au plus haut du ciel, le Paradis. L’étrange Hygin, dernier auteur païen, conte la descente aux Enfers de Dionysos, appelé ici Liber ; mais aussi propose une Astronomie qui est un « zodiaque infernal », dont les constellations et les étoiles brillent encore sur nos nuits, sous leurs noms venus des sources mythiques.
Paradis du lecteur, l’infernale anthologie n’omet évidemment pas l’incontournable Ovide des Métamorphoses, en son histoire d’Orphée allant chercher Eurydice au royaume des ombres, sans oublier d’étranges « lamelles d’or orphiques ». Comme de juste, Virgile, avec un fort fragment de son Enéide, le chant VI, permet à Enée, « sans avoir été inhumé », de franchir les « portes du Songe », à l’aide du fameux rameau d’or offert par la Sybille.
Mais au-delà de ces poètes éminemment sérieux et graves, le comique, la parodie sont le lot de Lucien, dont le dialogue devant Rhadamanthe, juge des Enfers, permet à la Furie Tisiphone de prendre un tyran « par la peau du cou », tyran dont le corps « est cyanosé par les marques » de ses infamies. Ou d’Aristophane le dramaturge, qui, dans Les Grenouilles, fait se moquer Dionysos aux dépens de ceux qui écrivent des tragédies : « C’est de la petite grappe et des babilleurs, de la Muse d’hirondelle, des outrageurs de l’art ». Grâce lui soit rendue, quand le monde de l’Abîme est « une fange immense, une merde intarissable ».
Avec plus de noblesse, Platon, dans sa République, rapporte le récit d’Er, qui, après la bataille et avoir été posé sur le bûcher, avait « rejoint son corps ». Il témoigne d’avoir vu les Moires (ou Parques) jetant « des sorts et des modèles de vie », afin que chaque âme puisse « renaître à la condition mortelle ». Toute la question est alors de savoir choisir sa réincarnation : vie d’homme obscur ou « de la plus grande tyrannie », vie de lion ou de cygne, comme l’âme d’Orphée, « parce qu’il ne voulait pas, en haine des femmes qui l’avaient mis à mort, naître du sein d’une femme »…
Parmi les pages de son Phédon, Platon nous prévient encore du destin des âmes après leur mort : les « incurables à cause de l’énormité de leurs fautes […] sont jetés dans le Tartare ». Quant aux Justes, « dont la vie aura semblé éminemment sainte sont libérés et affranchis comme d’une prison, de ces régions intérieures de la Terre ; ils atteignent en s’élevant le lieu qui est pur ». Et ceux qui, « grâce à la philosophie se sont purifiés autant qu’il faut vivent désormais sans corps et parviennent à des demeures encore plus belles ». C’est ainsi que l’on perçoit ce que doit l’eschatologie chrétienne au platonisme…
Il faut se féliciter du bonheur que nous offre Laure de Chantal avec sa Bibliothèque classique infernale. Ce dans le cadre de la politique éditoriale des Belles Lettres qui, avec une rare sagacité, nous a déjà proposé des anthologies remarquables : Nuits antiques, sièges d’Hypnos, dieu du sommeil, sièges des plaisirs, des conspirations, de la sexualité, des rêves et des cauchemars ; ou encore Cave canem. Hommes et bêtes dans l’Antiquité, entre massacres dans les jeux du cirque, et cause animale défendue par Plutarque…
Certes, Enfers gréco-romains, Enfer et Paradis chrétiens par ailleurs, ne sont que des fictions, comme « la métaphysique est une branche de la littérature fantastique », pour reprendre la formule de Borges[2]. Il y a cependant dans la mythologie toute une richesse et une sagesse encore valides aujourd’hui. Songeons à notre vocabulaire, truffé de « Pactole » et de « dédale », de « boite de Pandore » et de « Cassandres » dont personne n’entend les avertissements. Songeons aux neuf Muses, dont la mère est la titanide Mnémosyne. Qu’est-ce à dire ? Qu’il n’y a pas d’inspiration sans mémoire, donc sans travail. La morale de l’apologue est évidement éternelle, malgré l’apparente historicité de l’imagerie. Etait-ce de l’hellénocentrisme, de la part de Schelling, dans sa Philosophie de la mythologie, professée à partir de 1828, que de considérer que la mythologie grecque est « la seule mythologie qui se conclut par un système théologique. Elle quitte ainsi sa singularité de moment et devient donc universelle[3] »…
sous la direction de Jacques Berchtold, La Baconnière /
Fondation Martin Bodmer, 296 p, 46 €, 49 CHF.
Bien que né à Francfort en 1749, Goethe pratiquait sous la direction de son père et avec sûreté le français, au point de préférer plus tard relire son Faust dans la traduction de Gérard de Nerval parue en 1828, par ailleurs illustré dès 1826 avec un fantastique brio par Delacroix. Dans ses Mémoires, le dramaturge, poète et romancier, raconte avoir suivi la Révolution française et la bataille de Valmy ; plus tard il vit en Napoléon Bonaparte « une individualité géniale agissante à l’échelle du surhumain », quoique avec un rien d’imprudence intellectuelle. L’auteur du Faust, qui, d’abord romantique passionné du Sturm und Drang, s’assagit ensuite en un renouveau du classicisme, n’eût pu donner toute sa mesure sans son intime connaissance de la culture française. Ce pourquoi la Fondation Bodmer, sise à Genève, nous ouvre les portes d’une exposition judicieuse et d’un catalogue tout autant somptueux : Goethe et la France.
Non sans étonnement, l’on découvre que le tout jeune Wolfgang apprit par cœur les vers alexandrins de Phèdre, qu’il goûtait Racine et Voltaire au point de s’en imprégner avec délectation à Francfort, de traduire Mahomet ou le fanatisme[1]en 1802, et d’imaginer une Iphigénie en Tauride, qui est une récriture d’Euripide en même temps qu’un hommage au classicisme français. L’homme mûr diffusa et fit jouer ses dramaturges choyés à Weimar, lorsqu’il y fut bibliothécaire et directeur théâtral. Ce qui ne peut manquer de nous inviter à tendre la main vers la biographie la plus fine du géant des lettres allemandes qui soit : celle par Pietro Citati[2].
Curieusement, Rabelais jette son ferment dans l’écriture du Faust, en particulier parmi les scènes de taverne et de sabbat dans la « nuit de Walpurgis ». Mais c’est Rousseau qui laisse une sensible et récurrente empreinte, lorsque le savant Faust visite avec émotion la chambre de Marguerite, un peu comme le fit Saint-Preux de celle de Julie, dans La Nouvelle Héloïse. On note également les parallèles entre les couples amoureux de ce roman épistolaire et ceux des Affinités électives.De même, nous découvrons, grâce au regard critique affûté de Jacques Berchtold, ce que Goethe doit au philosophe des Lumières, lorsqu’un écho du Contrat social s’entend à l’occasion des activités de législateur du vieux Faust, qui, outre les prières de Marguerite, lui vaudront, en dépit de son infernal contrat avec Méphistophélès, l’accès au paradis. Ce dernier personnage diabolique n’est pas sans rappeler par ailleurs l’Asmodée du Diable boiteux de Lesage. Reste que cette somme d’influences, parfaitement digérée, n’enlève rien à l’esprit de synthèse du génie créateur goethéen : la faustienne aspiration à l’infini dépasse le classicisme en s’emparant du Sturm und Drang.
Notre génial francophile fut en retour très tôt traduit dans la langue de Voltaire. Depuis ses passionnées et passionnantes lettres des Souffrances du jeuneWerther, jusqu’aux vastes romans d’éducation qui mettent en scène les années d’apprentissage et de voyage de Wilhelm Meister, en passant par les ballades poétiques et les plus secrètes et érotiques Elégies romaines, quoique rendues par bien des euphémismes en 1837, il fut, à l’égal de Shakespeare (qu’il connaissait bien) le mentor de nos romantiques. À la suite de Madame de Staël, qui l’introduisit en France, Berlioz fit du mythe goethéen par excellence un opéra : La Damnation de Faust, avant celui de Gounod.
Plus étonnant encore, l’on apprend combien Diderot « a soulevé l’enthousiasme de Goethe », en particulier Le Neveu de Rameau, qu’il traduisit, et qui fut traduit en retour par deux Français qui le présentèrent sans scrupule comme un inédit de Diderot ! Et combien Goethe était en admiration devant les tableaux, marines et paysages, de Claude Lorrain et de Nicolas Poussin, avant de succomber au sublime du « Serment des Horaces » de Jean-Louis David, emblème du néoclassicisme. Notre monstre de travail traduisit également l’Essai sur la peinture de Diderot.
Tonny Johannot : gravure pour Goethe : Werther, Lecou-Hetzel, 1852.
Photo : T. Guinhut.
Ce bel ouvrage collectif, Goethe et la France, dont l’ombre de la couverture blanchit la silhouette ailée de Méphistophélès battant les airs par Delacroix, édité à l’occasion de l’exposition homonyme (du 12 novembre 2016 au 23 avril 2017) à la Fondation Bodmer de Genève, est bien plus qu’un catalogue. Les tableaux, gravures, pages d’herbier (dans la tradition de Rousseau herborisant), les délicieuses reliures, ici pullulent pour notre émerveillement, surtout si l’on a la chance de frôler avec le plus grand respect les vitrines de la Fondation aux contenus si émouvant, car venus d’un passé prestigieux. Même si l’on aura la présomption de relever une erreur : le dessin illustrant le baisemain passionné de Werther (p 106) n’est pas de Moreau le Jeune, mais de Tony Johannot (voir photographie infra). L’ouvrage ne se contente pourtant pas d’offrir au regard de parfaites illustrations reproduisant manuscrits autographes et autres éditions rares, tableaux, gravures et aquarelles, y compris de la main du maître, qui embrassa l’Aufklärung des Lumières, le Sturm und Drang, version tempétueuse du romantisme, et un nouveau classicisme olympien. Pour preuve les textes merveilleusement érudits -et néanmoins limpides- de Jacques Berchtold, le maître d’œuvre avec trois études à son actif, dont l’introduction, où il s’agit d’éclairer l’admiration pour l’Empereur conquérant, mais aussi pour le libéralisme politique de Guizot. Plus loin, l’un des contributeurs, Claude Rétat, s’intéresse au rapport intime de Goethe avec la franc-maçonnerie, qui se veut non seulement un dialogue entre les cultures des deux côtés du Rhin, mais un universalisme. La curiosité goethéenne devient encyclopédique, voire cosmique, lorsqu’il va jusqu’à examiner La Métamorphose des plantes, s’intéresser aux formes et aux composantes des nuages, quand sa Théorie des couleurs le place au centre des débats esthétiques européens.
Tonny Johannot : gravure pour Goethe : Faust. Michel Lévy, 1868.
Marguerite, Méphistophélès et Faust. Photo : T. Guinhut.
Saluons ici, et une fois de plus après ses expositions Sade[3] et Frankenstein[4], le travail de la Fondation Bodmer, musée d’art et de bibliophilie sis sur la rive sud du lac de Genève. Outre ses mirifiques collections de livres anciens, rares et précieux, comme une Bible à 42 lignes de Gutenberg, un long papyrus du Livre des morts égyptien, ses têtes romaines et son Aphrodite[5], elle érige des expositions temporaires, comme celle sur Michel Butor[6], qui sont autant de rares moments de bibliophilie que des jalons de la littérature européenne. On ne doit pas s’étonner de l’intérêt de la Fondation pour Goethe : en effet le zurichois Martin Bodmer lui-même (1899-1971), dont la collection nourrit cet espace et concept fabuleux, considérait le titan allemand comme son mentor.
Parmi les études somptueusement illustrées qui jalonnent ce catalogue, l’on retiendra enfin, de Jérôme David, une perspective sur la « Weltliteratur », qui est « une littérature mondiale d’envergure universelle », où « la poésie est un bien commun de l’humanité », selon les mots même de Goethe, tels qu’il s’en entretint avec Eckermann. C’est à la fois le projet goethéen dans toute son ampleur, car il sut aller au-delà de l’aire franco-allemande, puis italienne, narrant son Voyage en Italie, et en s’inspirant du lyrisme persan d’Hafiz pour écrire les poèmes du Divan d’Orient et d’Occident, et le projet de la Fondation Bodmer, qui accueille un sceau cylindrique sumérien relevant de l’Epopée de Gilgamesh ou des livres anciens venus du Japon. Au-delà d’un étroit nationalisme, et d’abord européenne, l’ère du cosmopolitisme est née…
Monasterio de Piedra, Zaragoza. Photo : T. Guinhut.
Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?
Main basse sur Orwell par Natacha Polony
& le Comité Orwell :
bienvenue
dans le pire des mondes intellectuels.
Natacha Polony & le Comité Orwell :
Bienvenue dans le pire des mondes, Plon, 216 p, 14,90 €.
Selon la formule ici biaisée, Orwell devrait se dresser tout vif dans sa tombe en voyant combien son nom est subtilisé par un « Comité » aux officielles apparences ! Avons-nous peur du grand méchant totalitarisme ? Ô combien ! À condition de ne pas se tromper d’adversaire. Natacha Polony & le Comité Orwell, dont le nom laisserait présager le meilleur, se seraient-ils fourvoyés ? C’est avec doigté qu’il faudra trier le meilleur du pire en cet essai à charge concocté par Natacha Polony & le Comité Orwell : Bienvenue dans le pire des mondes. Saine dénonciation du « soft totalitarisme », ou plainte et vitupération semées de clichés, l’essai n’est guère à la hauteur intellectuelle attendue… Faut-il stigmatiser les contrôles financiers ou prendre de la hauteur et pointer les tentacules des contrôles étatiques ?
Dès les premières pages, la confusion, la bouillie pseudo-intellectuelle lassent le lecteur un rien avisé. Si l’on nomme avec facilité le « jeu électoral » comme un « spectacle dans lequel quelques démagogues professionnels promettent, mentent, pour mieux décevoir », mais à bon droit le « totalitarisme islamiste » parmi les ennemis ; le « néolibéralisme » et « l’alliance redoutable des marchés financiers et des nouvelles technologies, alliance sanctifiée par le caractère indépassable du bon plaisir individuel », sont de spécieuses affirmations.
La thèse est la suivante : « nous ne sommes plus tout à fait dans ce qu’on peut appeler un régime démocratique ». Certes, mais parle-t-on de démocratie libérale, politique et économique, faute de quoi la démocratie peut être une tyrannie populaire ?
Et qui donc nous menace tant, hors les nationalismes, les communismes, les religions théocratiques ? C’est selon les dires de ce « Comité Orwell », l’emprise des nouvelles technologies et de leurs puissances financières qui fomentent le « triomphe du soft totalitarisme » ! Diantre… Il semble qu’il y ait là une grave erreur d’analyse.
Certes l’on concédera que les entreprises phares d’Internet et de nos smartphones, par le biais des big data, puissent lire dans nos achats, nos recherches, nos « j’aime », de façon à nous proposer de nouvelles opportunités d’achats et de recherche, aux dépens de ce à quoi nous n’aurions pas pensé, voire de notre tranquillité. Mais cela fait-il pour autant de nous des êtres captifs, dépourvus de libre-arbitre ? Si l’on peut se débrancher, si les informations collectées à notre sujet peuvent être consultables et suppressibles si tel est notre désir, et surtout si les entreprises concernés restent sujettes à la concurrence sans pratiquer d’ententes monopolistiques (d’autant que le big data peut rendre bien des services, y compris non mercantiles), c’est-à-dire restent respectueuses du libéralisme politique, il n’y a là rien de totalitaire. Et à qui est-il loisible de veiller à ces dernières conditions, sinon l’Etat régalien, dans le cadre du respect des libertés individuelles. On comprendra ainsi que, de fait, c’est l’Etat qui a le plus juste et minimal rôle à jouer.
Hélas, l’Etat pense plus souvent à réguler au service de ses taxes, ses impôts, ses redistributions, ses normes et surtout le profit de ses grands maîtres et serviteurs, séides et affidés, au service des lobbys d’opinions et d’exigences qui votent le plus souvent en faveur de plus de socialisme, qu’il soit de droite ou de gauche. Demandons-nous alors si l’Etat doit être au service de plus de libertés (ce que sont le plus souvent les meilleures nouvelles technologies non subventionnées) ou au service de plus de contrôle économique, fiscal et d’expression.
La satire de l’évolution de l’Education Nationale française et des effets nocifs de la télévision serait fort bien venue, si l’on ne confondait encore une fois exigences du libéralisme économique d’une part, nivellement par le bas par l’égalitarisme socialiste et relativisme culturel devant le communautarisme islamique d’autre part. Quant à porter du crédit à la théorie des « deux dixièmes » de la population seuls nécessaires pour faire tourner l’économie, il suffirait d’être critique envers ce délire de quelques ploutocrates et de penser que laisser la créativité humaine développer ses potentialités suffit pour augmenter la prospérité du plus grand nombre…
De même le chapitre sur « l’art de dissoudre les peuples » offre en voisinage le presque un petit peu meilleur et le tout à fait pire : on assène que la France est une « fille malade du communautarisme », déniant le droit à la France d’être « multiculturelle », sans assumer que la seule culture inacceptable soit l’Islam théocratique. Mais on se montre scandalisé par « une cantatrice noire-américaine, Jessye Norman qui entonne l’hymne national » ! De même le « libéral-capitalisme » est coupable d’avoir « affadi la culture française ». C’est ignorer que Montesquieu, Benjamin Constant, Bastiat, Tocqueville et Raymond Aron sont, sans refuser l’excellent Adam Smith, les chaînons d’une grande tradition libérale française. Qu’importe d’ailleurs la nationalité d’une chose, d’une tradition, d’une pensée, d’une culture, seules ses qualités pratiques, esthétiques et morales comptent…
Les chapitres suivants n’ont pas plus de tenue intellectuelle, dénonçant à qui mieux mieux le « modèle californien » et les « GAFA » (Google, Apple, Facebook, Amazon), sans voir combien ils peuvent susciter d’espaces de liberté et de créativité, sans voir combien ils rendent des services que les Etats n’ont pas su construire. La petitesse intellectuelle des consommateurs suivistes, des facebookiens tweeteurs de clichés et de niaiseries n’est en rien causée par la nouveauté des moyens, mais par la nature humaine qui ne les a pas attendus pour être grégaire, pauvre et péremptoire, quoique ces medias peuvent également receler le meilleur : la multiplicité des accès à la connaissance et à la création peut espérer armer l’intelligence, bien que l’essai à qui nous faisons trop d’honneur d’une critique n’en donne guère un exemple convaincant. Qu’attend-on d’ailleurs pour, dans notre hexagone corseté, laisser naître une concurrence à ces géants d’internet, en nous libérant d’une répressive fiscalité[1] ?
Un relent d’eaux usées anti-américaines plane sans cesse sur un tel essai, qui, comme son genre l’indique, n’est pas une réussite. Songez qu’en conclusion, on en appelle à la « souveraineté nationale », à cette antienne « Le local doit s’imposer sur le global ». Doit-on refermer les frontières, jouir d’une spartiate autarcie, « miser sur le capital national » et mettre au point « un nouveau pacte sur le partage de la valeur ajoutée et des richesses » : tyrannie, nous voilà !
Si nous voulions être cruels -mais nous aurons la discrétion de ne pas l’être- nous mordrions les doigts de pieds de rire devant la thèse de Natacha Polony et du Comité Orwell. Les « milliers de données récupérées par les multinationales » nous menaceraient presqu’autant, sinon plus, que le nazisme, le communisme et l’Islam ? En revanche, parions que si ces derniers, avec les moyens de l’Etat, s’en emparaient, c’est là que proliférerait sans faute le pire des mondes…
Les pseudo-orwelliens de Natacha Polony conspuent au marteau-pilon et avec une infatigable récurrence Milton Friedman, l’auteur de Capitalisme et liberté, qui pourtant a permis, grâce son enseignement, que la prospérité économique revienne aussi bien en Israël, au Chili, qu’en Nouvelle Zélande. Et, que l’on sache, c’est bien dans les pays où perdure un peu plus de libéralisme économique que le chômage s’établit autour de 5%, Etats-Unis, Royaume-Uni, Allemagne ; et que dire de la Suisse, avec 3% ! Contre les faits, l’idéologie a la vie éternelle, comme l’a montré Jean-François Revel[2]…
Natacha Polony et son Comité Orwell confondent alors le « néolibéralisme » (associé à la caricature économique du renard libre dans le poulailler libre) avec le « relativisme culturel » et le « communautarisme » sur lequel ils « sont venus se greffer ». Le seul communautarisme réellement totalitaire est l’Islam ; quant au relativisme culturel, certes dommageable, il est plus un problème d’éducation à la pensée qu’une conséquence des marchés, même si l’argent qui n’a pas d’odeur accepte hélas de se prostituer avec des pays et des idéologies islamistes…
L'on se fatiguerait en vain de redresser toutes les approximations conceptuelles et les confusions d’un tel essai, en forme de fourre-tout, le manque de rigueur constant. Ses partisans sont idéologiquement tatoués d’œillères (et ils ne manqueront pas de nous renvoyer le compliment). S’il a un mérite, c’est d’appeler à exercer notre esprit critique ; ce dont nous ne nous priverons pas. S’il a bien des failles, c’est de faire fi de la définition de nos libertés et d’en nommer les véritables tyrans. L’ennemi obsessionnel est le « profit en forme de gigantesque capitalisation boursière » ! On croirait lire le torchon rouge du communisme étroitement sanglé au torchon brun du national-socialisme, tapant à bras raccourcis sur le libéralisme, en ne l’attribuant qu’à quelques groupes financiers, non à la liberté d’entreprendre pour tous, comme l’assènent les incultes patentés qui ne veulent surtout pas que l’on ouvre un Dictionnaire du libéralisme[3].
Bien que prétendant dénoncer un « totalitarisme soft » (mais il est bien sûr le prélude d’ « un totalitarisme plus dur ») on ne peut que se désoler devant tant de légèreté conceptuelle. Il semblerait que l’on tient ici pour calembredaines les éliminations physiques massives et la « police de la pensée » qui régissent d’une main de fer autant l’espace du 1984 d’Orwell, que ceux du communisme, du fascisme et du califat…
Faut-il rappeler au Comité Orwell, que le parti au pouvoir dans 1984 est « l’Angsoc, ou socialisme anglais[4] », que l’oppression totalitaire est celle de l’Etat ? Et qu’en conséquence ce Bienvenue dans le pire des mondes, qui gâche ainsi les pauvres bribes de son meilleur, est une bienvenue dans le pire des essais, usant d’un grave contresens. Qu’Orwell, s’il se redressait de sa tombe, se fusse offusqué des excès du capitalisme financier et du maillage internet, nous n’en doutons guère, mais il aurait d’abord craint que ces derniers, quittant les mains des entrepreneurs, des plus immenses aux plus modestes, deviennent la proie de l’Etat, qu’il soit socialiste brun ou rouge, ou qu’il soit théocratique. L’auteur de 1984 restait néanmoins fidèle à ce qu’il appelait le socialisme démocratique, et à un ancrage libertaire, qu’il est permis de discuter et d’aborder avec méfiance. Un contemporain d’Orwell, Friedrich A. Hayek, savait en 1944, donc quatre ans avant la parution de 1984, de quoi était fait le socialisme anglais, dans son chapitre « Les totalitaires parmi nous », dans La Route de la servitude : « un rapprochement toujours plus grand entre les conceptions économiques de la gauche et de la droite, leur opposition commune au libéralisme[5] ». Si le capitalisme prend une direction monopolistique et de connivence avec l’Etat, alors il n’est plus libéral. Qu'avant de faire main basse sur son héros, le comité Orwell lise les penseurs libéraux[6], plutôt que de faire honte à sa figure tutélaire !
Bois de l'Escalère, Gouaux-de-Larboust, Haute-Garonne. Photo : T. Guinhut.
La destinée poétique de Sôseki,
entre kanshi et haïku.
Natsume Sôseki : Poèmes, traduit du chinois (Japon) par Alain-Louis Colas,
Le Bruit du temps, 400 p, 28 €.
Haïkus à rire et à sourire, illustré par Minami Shinbô,
traduit par Brigitte Allioux, Philippe Picquier, 88 p, 12,50 €.
Oreillers d’herbe ou le Voyage poétique, traduit par Elisabeth Suetsugu,
Philippe Picquier, 200 p, 23 €.
De langue maternelle allemande, et au-delà de ses Duineser Elegien, Rilke écrivit des vers en français, dont ses Vergers[1]. Cela paraît une gageure que de concevoir de la poésie dans une langue qui ne soit pas d’abord la sienne. Quant au Japonais Natsume Sôseki, il traça les Poèmes de toute une vie en chinois. Que l’on se rassure, Sôseki écrit ses romans en japonais, mais aussi, genre oblige, ses Haïkus à rire et à sourire dans la langue de Bashô. Sans oublier que l’un de ses chefs d’œuvre, Oreiller d’herbes, ait pu, par ses soins mêmes, être qualifié de roman-haïku.
Peut-on parler de poésie autobiographique ? Il s’agit en tout cas, chez Soseki, d’un parcours de vie, plus exactement intérieure, entre 1867 et 1916, depuis la période estudiantine, jusqu’à la période de Meian, aux visées plus philosophiques, en passant par celles de convalescence et picturale. Il sera resté fidèle au kanshi, ce type de poème chinois classique. Il s’agit parfois de quatrains, souvent de huitains, faits de quatre distiques, parmi lesquels le parallélisme est de règle. Il maîtrisait cet art, sans se confiner dans l’académisme, au point qu’il fut reconnu par les plus grands sinologues de son temps. Deux grands thèmes innervent l’écriture de Sôseki en ses deux cent sept poèmes : la nature et la maladie, au profit, peu à peu, du détachement et de la faveur accordée à la première, dans le cadre d’une éthique taoïste, mais aussi bouddhiste zen.
Au creux d’une intense émotion lyrique, les voyages dans les régions montagneuses sont dès la jeunesse du poète d’évidentes sources d’inspiration :
« Raidillons pour chevaux, coupés par les ruisseaux,
Chemins d’oiseaux se prolongeant parmi le ciel.
Pour mes yeux écarquillés, tournés vers l’ouest,
Le pur éclat d’un sommet neigeux qui rougeoie. »
Hélas, plus douloureusement pathétique, un ulcère gastrique tenailla longtemps Sôseki. Comment y échapper, sinon par le vol de la poésie ?
« Dans ta maladie, le goût de l’art te garantit du monde ;
Dans ma sottise, l’inanité rend mon vol solitaire. »
Plus qu’un passe-temps, qu’un jeu, qu’un pascalien divertissement, l’exercice de la poésie touche à l’essentiel :
« Pour chasser le tourment, point n’est besoin de vin ;
Pour occuper le temps, il n’est que les poèmes. »
C’était en septembre 1890. Bien plus tard, le 21 août 1916, il précise son éthique littéraire :
« Ni littérateur, ni commentateur d’œuvres canoniques,
Je me démène, à l’est, à l’ouest, comme plante flottante. »
Ainsi l’agir et le non agir, le moi et la nature, le yin et le yang, se complètent et se répondent, se fondent finalement… Jusqu’aux ultimes vers, « quintessence de l’œuvre », selon Sako, dix-neuf jours avant la disparition, à 49 ans, jaillis sous un dernier pinceau le soir du 20 novembre 1916 :
« La vue, l’ouïe, je les oublie, le corps aussi, je le laisse.
J’ai tout le ciel pour chanter mon « Poème d’un blanc nuage ». »
Ainsi va la libération intérieure de l’ermite, au gré des pas silencieux des mots, laissés au bon entendement de qui veut en écouter la pureté.
Cette édition, comme souvent au Bruit du temps (qu’il s’agisse de la biographie d’Ossip Mandelstam[2] ou des Notes de ma cabane de moine de Kamo no Chômei[3]), est un bonheur : choix et discrétion de l’illustration de couverture, typographie élégante, pour un véritable tour de force : publier Sôseki de manière trilingue, en chinois (l’original), en traductions japonaise et française, avec le goût des alexandrins et des vers de quinze pieds, toutefois non rimés, par prudence. Avant-propos, introduction, notes et commentaires abondants et délicieusement érudits, bibliographie et chronologie, tout cela de la main du traducteur, ont supposé un soin, voire une ascèse, dont il faut mesurer le prix spirituel entre nos mains recueillies.
Avec une agilité remarquable, Soseki pouvait passer du kanshi au haïku japonais, dans la plus pure tradition de Bashô[4]. C’est avec un humour -au choix délicat ou sans gêne- qu’il offre ses Haïkus à rire et à sourire. Du moins, parmi quelques 2600 haïkus, l’illustrateur Minami Shinbô en a-t-il choisi une petite brassée, de ces objets « pas tout à fait géniaux créés par des génies », dit-il. Nous ne lui en voudrons pas, au contraire ; surtout si, comme tout lecteur d’un goût élevé et doué d’un bas ventre en bon état de fonctionnement, nous aimons : « Dans le colza fleuri / Un caca du facteur / En plein jour ». Vingt-huit petits poèmes, bilingues, dans une agréable mise en page, sont environnés par des dessins très colorés, faussement naïfs. N’est-ce qu’un livre pour les enfants ? Lisant « La branche de prunier posée là / Interpelle les nuages / Oh la légende torée du Tao », l’on devine que la surprise poétique est déjà un émerveillement spirituel. Ou « Amaryllis des morts / Quelle importance ! Au bord des chemins ». Là, rien de moins négligeable en sa qualité d’aphorisme philosophique. Quel joli livre précieux et facétieux ! Et un dernier, cosmique et odorant, pour la route : « Son cavalier sur le dos / Le cheval lâche du crottin / Sur les asters étoilés ».
Nous avions déjà traité d’Oreiller d’herbes dans sa dimension romanesque[5]. Si l’appellation roman-haïku, oxymorique en soi, mais assumée par Sôseki, est apparemment excessive, au vu de la longueur, il n’en reste pas moins que l’art de la suggestion y est poussé à sa plus pure acuité. De plus, l’on ne peut qu’y remarquer, outre la toute finesse de l’écriture et son attention permanente au détail, psychologique ou descriptif, l’abondance de ces légendaires poèmes de dix-sept syllabes.
La retraite d’un jeune artiste parmi les montagnes ne lui permettra guère de parvenir à peindre le tableau dont il rêve. En revanche, les haïkus, par l’entremise d’une jeune fille fort fantasque, deviennent ses amis. « Pourquoi faudrait-il un verbe ? », demande-t-elle, lorsque le jeune homme tente de lui traduire une page d’un roman anglais. Il semble que cela puisse s’appliquer au haïku : « Ombre de fleur / Ombre de femme / Vision ou illusion ». L’éveil poétique, « l’oubli du monde », sont-ils les préludes de l’éveil pictural ?
Mais au souvenir de Bashô, s’agrège la culture anglophone de Sôseki, en cela bien représentatif de l’ouverture à l’étranger de l’ère Meiji, car son jeune peintre cite les vers de Shelley ou Meredith.
Cette nouvelle traduction d’Elisabeth Suetsugu s’accompagne à propos des illustrations venues de trois rouleaux peints en couleurs, où figure le texte entièrement calligraphié en 1926. Ce avec un étrange je ne sais quoi venu de l’impressionnisme occidental dans une esthétique paysagère et féminine bien japonaise… Une somptueuse délicatesse imprègne les pages : « Printemps étoilé / Dans la chevelure de la nuit / Passe une branche fleurie ».
« Suivre la nature et quitter le moi », tel est le maître-mot de l’auteur du satirique Je suis un chat[6], aimable et désopilant narrateur pour qui « l’homme a toujours été un lourdaud ». Natsume Sôseki, au-delà de ses compétences d’angliciste (il enseigna la littérature anglaise à l’Université de Tokyo à la suite de Lafcadio Hearn), fut un romancier nombreux et couronné de succès, en particulier avec son personnage du Botchan,[7] ce petit maître enseignant qui devint au Japon un type, à l’égal de notre Cosette ou de notre Gavroche, mais aussi le diariste sensible et piquant des Petits contes de printemps[8]. Au plus profond, dans l’humanité de ses poèmes, il guide, parmi les herbes, les ronces et les montagnes de la vie, son lecteur, ce modeste impétrant, dans la voie du tao, et dans l’aspiration au souffle paisible du zen.
Autoportrait, Parador de Santo Domingo de la Calzada, La Rioja.
Photo : T. Guinhut.
Des théories du portrait au portrait comme fiction :
Edouard Pommier et Jean-Luc Nancy.
Edouard Pommier : Théories du portrait. De la Renaissance aux Lumières,
Gallimard, 1998, 512 p, 290 F.
Jean-Luc Nancy : L’Autre portrait,
Galilée, 2014, 128 p, 22 €
Peut-on concevoir un portrait sans visage ? Une figure de rhétorique, venue de l’antiquité et d’Aristote, la prosopographie, ou description physique, retient en son étymologie « prosopon » en grec, pour le personnage et son visage. Peindre un portrait, par la plume ou le pinceau, par le clavier ou les pixels numériques, même s’il s’agit d’engager le corps en son entier, ne peut se passer du visage, ce qui, de par la qualité d’expression, devient éthopée, ou description morale. Pourtant les Théories du portrait, de la Renaissance aux Lumières, telles que les déplie Edouard Pommier, n’ont pas toujours placé ce dernier au sommet de la hiérarchie artistique, avant de le consacrer comme un genre doté de vertus nombreuses. Or à toute cette tradition, l’art contemporain ajoute une énigme où viennent « à se dérober toutes les figures d’une possible représentation ». C’est ainsi que le philosophe Jean-Luc Nancy scrute L’Autre portrait, celui dont la visibilité réside dans l’infigurable. Paradoxe, aporie, ou lecture des mystères de nos visions et de l’art…
Savions-nous que le portrait, de longtemps, a pu être considéré comme un art mineur ? Représenter un homme, une femme, créatures périssables et éphémères, ne vaut pas grand-chose devant la représentation de Dieu, du Christ et des Saints, bien plus représentatifs de la vérité. De plus, jusqu’à la Renaissance, la véracité des traits n’a guère d’intérêt, alors que la dimension allégorique d’un personnage est de la plus haute importance.
Suite à la perspective humaniste, c’est le XVème siècle italien qui vient s’intéresser à la valeur mimétique du portrait, mais également à sa dimension mémorielle. C’est ce qu’Edouard Pommier exhume avec un parfait talent pédagogique dans son érudit volume : Théories du portrait. De la Renaissance aux Lumières. Giorgio Vasari, dont l’œuvre illustre la couverture, peint dans le respect de la tradition iconologique, mais avec une part de réalisme graphique inusitée, son « Saint Luc peignant la Vierge ». Certes, cette dernière est juchée sur un nuage, mais la représentation à la fois exacte et symbolique de l’atelier confère au geste pictural attaché à son modèle une dignité autant humaine, par la présence du peintre et de ses comparses, que sacrée.
Au XVIIème siècle, « l’Académie adopte une hiérarchie des genres qui relègue officiellement le portraitiste à une place inférieure à celle du peintre d’histoire ». Une telle règle se verra bien vite modérée, voire invalidée jusqu’aux Lumières. Qu’il s’agisse de Titien, dont Charles Quint ramasse le pinceau, car il « est digne d’être servi par César », d’Holbein le Jeune représentant avec le plus grand soin l’astronome Nicolas Kratzer, ou de la visible ironie de Voltaire, quoiqu’il en fût agacé, croqué au saut du lit par Jean Huber, la vertu du portrait, au-delà de sa dimension identitaire, se verra chargée de dire le frémissement de la vie, la puissance de l’intelligence, le charme féminin… Sans compter que la sensibilité romantique chargera le portrait de toutes les énigmes et intensités de la sensibilité.
L’histoire de l’art et de la peinture recèle alors de toute une immense tradition du portrait. Sans pourtant que, au-delà du réalisme photographique, l’art contemporain l’ait abandonné comme désuet, au contraire. Si le portrait est une mimesis, il ne va guère intéresser nos artistes d’aujourd’hui, mais s’il interroge la figuration, la dépasse, voire la nie, alors il est bien un champ de recherche et d’interrogation, celui de L’Autre portrait selon Jean-Luc Nancy. C’est pour une exposition dont il fut le commissaire, en Italie, à Rovereto, fin 2013, que fut conçu ce texte, ce pourquoi il est illustré de 35 vignettes en noir et blanc, entre Giorgione et une Marina Abramovic au scorpion.
En quelque sorte, le portrait est celui de l’autre en sa retraite (« l’altro ritratto » en italien). Mais, comme une « bonne image doit en quelque façon nous dévisager », il se fait miroir de l’altérité. Surtout, « Il reproduit, il interpelle et il est fondé de pouvoir ». Pire, il « implique l’absence », voire la mort… Masque, voire « masque mortuaire », il est une « interprétation de la personne portraiturée », où « l’art relève d’une invention de sens ».
Entre notoriété et « palpitation intime », il s’agit de « rendre l’invisible visible ». Est-ce là où la ressemblance est l’acmé de la représentation ? En effet, « contemporain de l’invention grecque de la mimesis », au-delà « des figures archétypiques et hiérophaniques », il fait « venir la présence divine dans un apparaître » que notre art contemporain abandonne. Ce narcissisme, lui aussi, s’est peu à peu perdu, avec l’ironie, la satire de l’âge bourgeois. Reste la conscience du sujet, qui « perd son auréole », beau, étrange, monstrueux, social ou individuel. Qui perd également sa « réelle présence », au sens de George Steiner[1].
Au-delà du statut d’icône, d’idole, ou d’identité du portait dans la culture occidentale, se détache l’interdit porté sur la représentation du corps et du visage, dans la culture de l’Islam. Est-ce à dire qu’en ce dernier monde, l’homme ne s’est pas détaché, individualisé de l’autoportrait inaccessible du dieu qui régit, transmue et efface son existence ? Car « le vrai dieu n’est pas (re)présentable ». Le Saint-suaire de Turin est-il l’archétype du dieu ou le portrait d’un homme pour que l’homme puisse être homme ? En ce sens, il permet l’effacement de la crise de l’iconoclasme[2].
Du canon de beauté grec, en passant par le réalisme romain, par l’allégorie et le charme de la Renaissance, par l’esthétique christique de l’autoportrait de Dürer, le parcours explicatif et argumentatif de Jean-Luc Nancy bascule entre Baudelaire et notre art contemporain. Pour simplifier, on passe de « l’assurance », à « l’intranquillité » : Urs Lüthi se « métamorphose d’homme jeune en femme âgée ». L’identification est « à la fois partagée et fuyante ». Entre « irreprésentable » et « incertitude d’une figure », se joue toute l’Histoire de l’art.
Àtout cela, la substitution, ou plutôt l’ajout de la photographie à la peinture, ne change pas fondamentalement l’essentiel. La représentation, à son tour, devient le sujet ; l’art devient son autoportrait. Cependant l’abstraction n’a pas permis d’évacuer le portrait : « défiguration », « surfiguration » (de Picasso à De Kooning) sont ses « blessures narcissiques ». Quand la ressemblance n’est plus un diktat, la crise du moi suit la disparition de la mimesis divine. Est-ce à dire qu’il n’y plus de portrait heureux ? Il faudrait en douter, dans le cadre d’une acceptation de la condition humaine, de ses amours et de ses métamorphoses… Il reste de cet essai un goût légèrement amer d’évanouissement de l’identité ; à moins qu’il faille en prendre acte, penser et créer tout de même, excaver le mystère de la volatilité du moi, des facettes de l’altérité.
Qu’il soit bleu gouaché de mélancolie, ou encore quelque chose entre l’ange et le débris du caveau, idéalisation charnelle ou stèle post-mortem[3], le portait n’est-il qu’une coquille d’apparence, un affect, un éthos, un manifeste artistique, une acuité psychologique, ou une disparition ? C’est ainsi que, dans le labyrinthe de la représentation, il nous est permis de continuer de portraiturer la pensée de Jean-Luc Nancy…
Si la hiérarchie des genres se veut invalidée par l’art contemporain, ne s’acharne-t-il pas, alors que jusqu’au XXème siècle la tradition l’a exalté, à casser, brouiller, effacer le portrait, entre Picasso, Francis Bacon et Gerhard Richter ? Veut-il, comme Michel Foucault, « parier que l’homme s’effacerait , comme à la limite de la mer un visage de sable[4] » ?
Les analyses encyclopédiques et d’une indubitable solidité de l’historien d’art Edouard Pommier et celle plus erratiques du philosophe se complètent. Jean-Luc Nancy, curieux d’esthétique, de métaphysique et de politique, qu’il écrive sur « la déconstruction du christianisme » ou sur La Naissance des seins, brode en toute finesse. Entre concepts et frissons poétiques, son écriture entraîne son lecteur vers des strates d’analyses, des perspectives de rêveries, des abîmes de perplexité au-devant de soi et de l’autre. Lisant ce bel essai, où le portrait oscille entre mimesis et fiction, même si nous attendions de plus vastes développements et exemples venus de l’art contemporain, nous en apprenons autant sur l’art, ses desseins et ses évolutions, que sur nous-mêmes. Car l’art n’est-il pas, d’abord, miroir du philosophe, et, en dernier lieu, portrait du lecteur en philosophe ? À moins que la vanité de l'autoportrait, fût-il de ce Rembrandt qui d'ailleurs représenta un philosophe, et moins encore du modeste auteur de ces lignes et des compulsifs du selfie ou egoportrait, soit, au regard de l'éternité, encore plus évanescente.
Jorge Carrion : Librairies. Itinéraires d’une passion,
traduit de l’espagnol par Philippe Rabaté, Seuil, 2016, 320 p, 22 €.
Vincent Puente : Le Corps des libraires, La Bibliothèque, 2015, 128 p, 12 €.
Maël Renouard : Eloge des librairies,
Rivages poche, 2022, 128 p, 7,50 €.
Shaun Bythell : Petit traité du lecteur,
traduit de l’anglais (Ecosse), par Laurent Cantagrel, Autrement, 2021, 160 p, 12 €.
Alan Bennett : La Reine des lectrices,
traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Pierre Ménard,
Denoël, 2010, 176 p, 12 € ; Folio, 4,40 €.
Même si nous n’en avons pas conscience, à chaque page, nous voilà en relation plus ou moins lointaine avec une librairie, ancienne, moderne, voire virtuelle. L’essayiste espagnol Jorge Carrion le sait plus que tout autre, puisqu’il sait en faire les « itinéraires d’une passion », d’une quête intemporelle et de tous continents. En un merveilleux capharnaüm, comme parmi les étagères d’un improbable magasin aux livres de la mémoire et du désir, celui qui, né en 1976 à Tarragone, est également l’auteur d’une trilogie romanesque[1] inédite en France, nous prend par la main pour un voyage aux pays du papier ; mais du papier le plus lettré. Cependant, si nous pourrions reproduire l’itinéraire de l’auteur de Librairies, nous voilà réduits à l’impuissance devant Le Corps des libraires de Vincent Puente : jamais nous ne rencontrerons en chair et en os ses libraires. Qu’importe, car c’est pour le plus savoureux des plaisirs : unir le fantasme bibliophilique et le rire. Laissons cependant parler un libraire, Shaun Bythell, qui ne fait pas toujours l'éloge de ses lecteurs ; mais aussi une reine des lectrices...
Toutefois, au premier temps conceptuel de l’introduction de Jorge Carrion, il n’y pas la moindre boutique : le « bouquiniste Mendel » de Stefan Zweig n’a qu’une table de café pour confier sa mémoire des catalogues : « En vérité, Jacob Mendel n’oubliait jamais un titre ou une date. Il connaissait chaque étoile, chaque plante, chaque infusoire, dans l’univers toujours mouvant et changeant de la bibliographie[2] ». Quant aux bibliothécaires de Babel, chez Jorge Luis Borges, ils errent parmi des millions de livres illisibles, parce qu’emplis de la totalité des possibilités combinatoires des lettes de l’alphabet…
Viennent ensuite « les plus anciennes du monde », comme Bertrand, à Lisbonne, depuis 1732. Puis ces mythiques librairies qui se font éditrices, comme Shakespeare & Company qui, à Paris, promut Ulysse de Joyce. Là, George Whitman déclara que « son grand œuvre était la librairie : toutes ses pièces seraient les chapitres distincts d’un même roman ».
En toute évidence, ces nids de la pensée que sont les librairies ne peuvent être que « politiques ». Entre Russie, Allemagne et Espagne, elles fomentent l’insurrection ou subissent la censure totalitaire, voire les passions des futurs « génocidaires » et autres « révolutionnaires », qui commirent des succès de librairies et les emplirent de stèles reliées ou brochées déplorant leurs victimes pléthoriques : Hitler, Mao, Lénine, Che Guevara... Alors qu’aujourd’hui « les pays islamiques œuvrent précisément à un système de répression de la lecture », Jorge Carrion ne perd pas l’occasion de rappeler la fatwa qui s’abattit sur Salman Rushdie[3]. D’où « l’importance des librairies indépendantes, comme instruments de la démocratie », selon un libraire de Malaga, si tant est qu’elles puissent être idéologiquement indépendantes.
Lieux de passages et de rencontres, tel « Les Colonnes » à Tanger, les librairies s’ouvrent entre Occident et Orient. Elles fascinent jusqu’en Chine, berceau du papier au IIème siècle, et à Tokyo, même si le voyageur reste étranger à leurs idéogrammes. Elles sont le mince couloir d’un petit propriétaire, font partie d’une chaine comme Barnes & Noble, ou se vantent, telle Strand à New-York, « de disposer de deux millions et demi de titres ». Et l’on aime, outre leurs fauteuils, leurs labyrinthes, leurs lecteurs et lectrices, là où il « n’est pas surprenant que le coup de foudre dans une librairie soit un important topos littéraire et cinématographique ».
Poussant la porte de ses temples des Lettres, Jorge Carrion a ses écrivains favoris : Borges et ses conférences gratuites, Bolano est ses auteurs nazis[4] fournissant ainsi mille anecdotes. Vila-Matas assistant aux « derniers râles » de Margurite Duras, fournissant ainsi mille anecdotes. Voilà comment, entre Buenos Aires et « City Lights » à San Francisco, le « fétichiste » voyageur sait faire rêver son lecteur. Malgré -ou faut-il dire grâce à ?- une composition erratique, sinueuse. Tout y passe, des artisans du livre à l’époussetage des rayonnages. En dépit de son titre, qui, il est vrai, est difficile à respecter stricto sensu, cet essai, « fils bâtard de Montaigne », glisse vers l’histoire de l’édition, les « trafiquants de livres scandaleux », les oscillations de la censure, entre le « satanique » Harry Potter, selon certains Américains, et l’affaire Rushdie. Si l’on « lie la liberté à l’achat d’un livre », cet éloge communicatif mérite de voisiner avec l’Histoire de la lecture et La Bibliothèque la nuit, titres tous deux fondamentaux d’Alberto Manguel[5].
La déambulation mentale, reflet de celle physique de son auteur, est ornée, comme il est de mode après Sebald[6] (sur lequel Carrion a écrit un essai), de photos en noir et blanc, vitrines, rayons, cartes de visite, peu lisibles, peu esthétiques, pas toujours légendées. De plus, si l’on avait une ultime réserve à faire, il faudrait regretter que notre amateur de déambulations librairesques (si l’on nous pardonne le néologisme) ne fasse pas assez la distinction entre librairies de neufs d’une part et d’anciens d’autre part. Prolixe et gourmand, notre auteur semble à cet égard oublier ces boutiques occasionnelles que peuvent être brocantes et vide-greniers, Ebay. Quand des librairies sont remplacées par la « restauration rapide », il rend un hommage doux-amer à celles virtuelles et planétaires, dont Amazon. Dématérialisées sur nos écrans, mais sans l’âme du libraire pour les animer, les enchanter - ou les rendre désagréables - elles multiplient les possibilités de nos bibliothèques. C’est à point que Jorge Carrion a conclu son généreux volume avec, outre un index et une bibliographie, une « sitographie » bienvenue.
Maël Renouard aime les éloges, ce qui est plus agréable que les blâmes, pourtant parfois nécessaires. Il a fait celui de Paris[7], voici son Eloge des librairies. Ce modeste et cependant agréable volume est à la fois géographique et autobiographique : « C’est un portrait de l’auteur, presque une esquisse d’autobiographie, en flâneur des librairies ». Ses années d’étudiant sont à cet égard profuses. D’abord Rennes, avec un bouquiniste du nom de « Corre », où il fouine inlassablement. Bien entendu Paris, où Joseph Gibert est roi, entouré par une foule de demeures des rayonnages profus en pages infinies. Mais aussi Nice, Marseille, Nantes où il acquiert La Forme d’une ville de Julien Gracq, consacré à cette même cité bretonne. Plus tard le cercle s’élargit jusqu’à l’île grecque d’Hydros, jusqu’à Lisbonne. Il ne manque pas un lieu sans fouiner en ses librairies, de neuf ou d’occasion, principalement à la recherche de volumes philosophiques et sans réel souci bibliophilique, la soif de lecture et de pensée étant son guide, y compris au détour de l’agrégation ou de la préparation de ses propres livres. Peu d’anecdotes ici. Mais par exemple un savoureux moment où il compare l’ex-librairie allemande de l’Occupation, avec des vendeuses en « Walkyries », et « certaines vendeuses des PUF à l’allure d’inamovibles kolkhoziennes qui ne souriaient jamais ». Cette géographie des librairies ne peut échapper à la dimension temporelle, lorsque l’ouverture d’un volume de la bibliothèque de Maël Renouard ranime le souvenir de son achat ; mais aussi lorsque à ces librairies est trop souvent associé l’adjectif « disparue ». En ce sens une sensible élégie s’élève de ces pages…
Jorge Carrion et Vincent Puente font tous deux allusion à la librairie Mollat, la plus grande de France à Bordeaux. Le premier en souhaitant visiter ses généreux et pléthoriques rayons d’ouvrages neufs. Quant à Vincent Puente, parlant de la « National Bookstore de Detroit », qui n’a pu, comme sa consœur bordelaise acheter les boutiques adjacentes pour s’agrandir, le voici nous entraînant dans un local démesuré, labyrinthique, qui a du s’étendre en acquérant des appartements incommodes à rejoindre, d’où un malheureux employé qui faillit mourir oublié dans un lointain recoin. C’est bien Le Corps des libraires qui est en cause.
Pire, à Dobostorta, « un hôtel pour bibliophiles », aux prix exorbitants et aux réservations plus exigeantes que le festival de Bayreuth, est sis dans la « Librairie Trakl », qu’une inondation et une coulée de boue ont envahie. On y déguste des « champignons Hetzel […] cultivés sur les restes des œuvres de Jules Verne ». Il faut s’armer d’une tenue et du matériel spéléologiques pour espérer excaver une édition originale, une rareté insigne, dont l’état n’est pas garanti et dont la facture sera, elle, garantie hors normes. Ce qui peut rappeler une librairie « spécialiste en livres défectueux », comme ce « très bel exemplaire de La Vie de Fibel, de Jean-Paul[8], illustré d’un cahier hors-texte de photographies de Fidel Castro » ! Alors que les exemplaires du « Luceval » frappés au combat par une lame ou une balle, sauvant ainsi leur propriétaire qui les gardaient sur leur cœur, sont fort recherchés pour leurs « vertus protectrices »…
L'on sait que les pires ennemis des livres, sinon les hommes, les rats et les insectes, sont le feu et l’eau. Que penser alors de ce libraire, tant obsédé par l’explosion d’une bombe lors du blitz en son officine, qui s’assure contre le feu au point de tenter le diable en incendiant lui-même son deuxième magasin ? Des fêlés, nous direz-vous... Ajoutons à ces folies une « Société » lettrée qui développe « une théorie inattendue des grands auteurs qui consiste à dire que le génie littéraire rend aveugle et repose sur l’idée que, lors des moments de grandes inspirations, les yeux de ces grands écrivains se révulseraient inconsciemment, jusqu’à virer au blanc complet pendant la composition d’un chef d’œuvre ».
Gibraltar, Strasbourg, Saint-Germain-des-Prés, Halifax, sont mis à contribution pour ce voyage bibliophilique hors normes et mental. Les boutiques s’appellent la « Librairie de Jonas », « L’Ectoplasme, Librairie idéale » où l’on ne vend que des « factices », « Le Pinçon violet » à Angoulême… Souvent, le caractère revêche des tenanciers décourage le moindre achat : il faut une opiniâtreté diplomatique et combattive pour en sortir « victorieux ». À Saragosse, on prescrit le livre « à la tête du client » : « Royo, Murga et Meoca sont bien entendu tout à fait capables d’enterrer un livre ou de faire la fortune d’un auteur »…
Ailleurs, pas le moindre rayonnage : les libraires savent (peut-être) où cueillir le volume convoité par la patience du client, cet importun qui n’espère pas un instant pouvoir fouiller parmi les piles instables, pyramidales et menaçantes, tous « monolithes de livres », susceptibles de s’écrouler comme des dominos… On ne sait où, il y a des « librairies fantômes », dont un collectionneur raffole des volumes qui en proviennent, une autre qui ne vend qu’un livre unique, une autre où l’on peut compléter son exemplaire défaillant… voilà qui est au choix surréaliste, ou ubuesque. Où commande-t-on un livre qui n’existe pas ; et que l’on reçoit ?
Le titre de ce florilège d’originaux improbables, voire absolument fantastique, vient de ce « Corps des libraires », qui sur les champs de bataille, fut chargé d’apporter contre toute circonstance militaire indésirable, le ou les livres exigés par le Prince ou l’officier. La fiabilité historique d’une telle information, pourtant nourrie d’anecdotes, est soumise à caution…
Vérification faite, quoique nous devions nous en douter, aucune de ces librairies, et libraires a fortiori, n’existe ; hors dans l’imagination savoureuse de Vincent Puente. Amateur de supercheries littéraires, comme Umberto Eco en sa Guerre du faux[9], il commit une Anatomie du faux[10], que l’on présume délicieuse, avant de céder au Corps des libraires. Histoire de quelques libraires remarquables & et autres choses. Entraîné par cette énumération nourrie de marchand lettrés perdus corps et bien pour le réalisme, le lecteur hésite entre la stupéfaction, l’incrédulité, avant de céder avec la meilleure grâce du monde à l’humour, au burlesque du conteur, un rien borgésien.
Reste que « pouvoir toucher de vieux livres est une des rares expériences tactiles où vous pouvez atteindre le passé ancien ». Il faut alors imaginer, qu’au retour de ses pérégrinations, Jorge Carrion, par ailleurs auteur de récits de voyage, range soigneusement ses trouvailles dans sa bibliothèque-monde, reflet, certes plus modeste, néanmoins fascinant, des milliers de librairies, que de Sidney au « bazar des livres d’Istanbul », il a visité, en quête de la perle rare, de la curiosité endémique, du livre durablement imprégné du passé et du « génie du lieu », pour reprendre le titre de Michel Butor[11]. Quant aux libraires de Vincent Puente, il est hélas avéré que l’on ne puisse toucher leurs livres imaginaires, tant ils sont sous la garde de personnages fantastiques, des libraires de l’au-delà et des Enfers peut-être. Ne faudrait-il pas candidater à ces lieux derniers pour avoir le droit de fouiller livres impossibles et interdits, blasphèmes croustillants et curiosa affriolants…
Alors qu’enfin les librairies sont officiellement essentielles, amusons-nous de la taxonomie de leurs lecteurs sous la plume d’un libraire un brin facétieux et digne d'éloges : Shaun Bythell, qui entrepose et vend des livres d’occasion quelque part en Ecosse et nous confie son édifiant Petit traité du lecteur.
Comme dans la classification du naturaliste Linné, ces lecteurs sont classés en huit « genres » et quatre ou cinq sous-catégories, en latin, comme « Homo peritus (l’expert) » ou « Viator non tacitus (le voyageur non silencieux) ». Evidemment il y a le raseur qui prend l’officine pour un défouloir, le docte qui déverse sa science et sa cuistrerie, alors que le pauvre libraire doit subir sans sourciller. Les uns y posent leurs enfants comme dans une garderie, les autres sont des adeptes de la magie noire ou des conspirationnistes verbeux, d’autres encore reniflent ou pètent sans vergogne, à moins qu’il s’agisse de collectionneurs compulsifs harassant le maître des lieux de leurs exigences répétitives. En un mot, des casse-pieds aux plus charmants en passant par la « cohorte monstrueuse des flâneurs » ; jusqu’au dernier, hélas remplacé par « la génération Amazon », soit « le client parfait » : « lui qui comprenait qu’en achetant l’équivalent d’une livre de papier il pouvait se perdre dans les mondes imaginaires ».
Les bibliothécaires ont la Classification de Dewey pour convenablement et utilement ranger leurs mètres et kilomètres d’étagères. Les libraires ont ici un moyen commode, enrichi d’anecdotes significatives, pour faire entrer leurs clients dans des portraits types, en vous laissant le loisir de savoir, comme l’instille le sous-titre, ce que le vôtre pense tout bas, de façon perfide ou amène. Reste à deviner dans quel sac à malices vous jette votre marchand de livres, surtout si vous pérorez sans faire aucune emplette.
Qu’irait faire la Reine d’Angleterre dans un bibliobus ? Seulement y suivre ses chiens emportés par une banale indignation. La politesse voudra qu’elle s’en excuse et qu’elle emprunte un livre, elle que « la lecture n’avait jamais beaucoup intéressée ». Ainsi commence un conte, dont l’humour léger va cependant jusqu’à la qualité d’un apologue. Au point qu’Alan Bennett pourrait marcher dans les traces de Voltaire…
Être reine, c’est remplir une fonction, suivre une étiquette ; eh bien, imaginez vous que cette étiquette va être mise à mal. La soudaine passion de la lecture va la conduire à bouleverser son comportement, à choquer son entourage, voire le pays entier. N’ira-t-elle pas jusqu’à demander son avis au Président de la République Française, bien embarrassé, au cours d’une réception officielle, sur le sulfureux et homosexuel Jean Genet ?
Grâce à Norman, jeune client du bibliobus et employé à la cuisine du palais, elle s’initie au monde des livres en de féconds dialogues. Le voilà qui passe de la vaisselle à l’emploi officiel de « Tabellion », ou assistant littéraire de sa Majesté. Elle découvre avec stupeur les œuvres des auteurs qu’elle a croisés, s’étonne d’apprendre que le service de sécurité a fait exploser un volume laissé dans le carrosse : « une véritable bombe pour l’imagination ». Bien que sur le tard (elle approche les 80 ans), elle lit en toute occasion et voit sa vision du monde considérablement évoluer. Au point que les tomes de Proust soient « aussi appétissants que les gâteaux de chez Fuller». Evidemment, une sourde réprobation l’entoure. Et, jalousé, le pauvre Norman se verra écarté. Quant à la Reine, on la soupçonne d’être atteinte de « la maladie d’Alzheimer » au prétexte qu’elle prend sans cesse des notes. Ecrirait-elle à son tour un livre ? C’est ainsi qu’elle parvient à « découvrir » sa vie et agir enfin. Son discours final d’abdication, qui est aussi le point de départ de sa carrière littéraire, est aussi surprenant qu’hilarant.
Fort connu en Grande Bretagne, pour ses romans, pièces de théâtre et séries télés, Alan Bennet signe ici une satire aigre douce et un éloge de la lecture qui nous montre tout ce que nous avons à gagner non seulement en connaissances, en ouverture au monde, mais aussi en humanité, en ouvrant les bons livres. Dont, bien sûr, on n’exceptera pas cet habile petit conte philosophique qui n’est pas si loin de ceux des auteurs des Lumières. Ainsi notre ironiste préféré, Voltaire, dans « De l’horrible danger de la lecture[11] », imagina un « Mouphti du Saint-Empire ottoman » qui défendit de « jamais lire aucun livre ». En effet, « Il se pourrait que de misérables philosophes, sous le prétexte spécieux, mais punissable, d’éclairer les hommes et les rendre meilleurs, viendraient nous enseigner des vertus dangereuses dont le peuple ne doit jamais avoir connaissance. » Il est évident qu’on n’y verra pas la moindre allusion à la libéralité intellectuelle de nombre de nos concitoyens, voire de régimes politiques et de cultures religieuses de notre temps…
Gummenalp, Engelbergrental, Suisse. Photo : T. Guinhut..
Petit traité d’hitlérienne uchronie :
Sinclair Lewis, Katharine Burdekin,
Philip K. Dick,
Philip Roth, Owen Sheers, Jo Walton.
Sinclair Lewis : Impossible ici, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Raymond Queneau, La Différence, 384 p, 20 €.
Katharine Burdekin : Swastika night, traduit de l’anglais (Grande Bretagne)
par Anne-Sylvie Homassel, Piranha, 208 p, 17,90 €.
Philip K. Dick : Le Maître du Haut-château, traduit de l’anglais (Etats-Unis),
par Jacques Parsons, J’ai lu, 7,60 €.
Philip Roth : Le Complot contre l’Amérique,
traduit de l’anglais (Etats-Unis)par Josée Kamoun, Gallimard, 22 €.
Owen Sheers : Résistance, traduit de l’anglais (Royaume Uni)
par Bernard Hoepffner, Rivages, 416 p, 23€.
Jo Walton : Le Cercle de Farthing, traduit de l'anglais (Pays de Galles)
par Luc Carissimo, Denoël, 400 p, 22 €.
« Toutefois, à cause d’un homme qui réussit contre toute attente à être courageux, il n’y eut pas de christianisme. À l’exception de l’exil et du suicide de Pilate, aucun des événements présumés par Mardouk ne se produisit. L’Histoire, sauf sur ce point, se déroula autrement[1] ». Roger Caillois concluait ainsi son Ponce Pilate, en une audacieuse uchronie, un temps qui n’est nulle part, sauf dans les spéculations de l’écrivain filant sur un autre cours de l’Histoire. Faut-il penser qu’il eût été dommage qu’il n’y eut pas de christianisme ? Que l’on se fût privé d’une religion paisible, du moins dans son essence, mais pas toujours hélas dans son historicité. Et que l’on eût conservé une sorte de polythéisme ; à moins que le totalitaire Islam se fût engouffré dans la place vacante… Reste que les écrivains du XXème siècle ont préféré sublimer le traumatisme nazi (mais pas celui communiste !) en imaginant des romans où Hitler gagnait la seconde guerre mondiale. Manipuler ainsi l'Histoire a tenté d’étranges écrivains. Sinclair Lewis, avec Impossible ici, voit un histrion fascisant devenir Président des Etats-Unis. Katharine Burdekin, dans Swastika night, met en scène une hallucinante hitlérienne théocratie. Philip K Dick, dans Le Maître du Haut Château, fait envahir les Etats-Unis par le Japon et l’Allemagne. Philip Roth, dans Le Complot contre l'Amérique, imagine cette dernière pactiser avec le Troisième Reich. Owen Sheers fomente une étrange Résistance dans une Angleterre nazie. Jo Walton enfin a choisi une plus modeste uchronie, dans l'Angleterre d'après 1941, où il n'est pas bon d'être Juif sous le régime du Cercle de Farthing. Comment et pourquoi nos uchronistes sont-ils si fascinés par le nazisme, et à l’exclusion d’autre tyrannies ? Peut-on in fine leur fournir d’autres sources d’inspiration ?
Sinclair Lewis : Impossible ici, ou le devenir fasciste des Etats-Unis
Sinclair Lewis manie une sévère satire ; parfois hilarante, dans Impossible ici. Une brave Américaine clame : « je ne suis pas sûre que nous n’ayons pas besoin d’une nouvelle guerre pour apprendre la Discipline ! Nous en avons assez de tout cet intellectualisme, de cette culture livresque ». Le reste est à l’avenant, avec « Juifs », « financiers et communistes de mèche ». Caricatural préfascisme, mais ô combien plausible. « Impossible ici », répondent les démocrates libéraux devant les risibles clichés péremptoires. Pourtant, après la crise de 1929, bellicisme étudiant et « hystérie collective » aidant, le démagogue Berzelius Windrip, « un météore dans le ciel de la politique », un hâbleur « aux grands succès oratoires », devient Président des Etats-Unis, balayant Roosevelt, jetant l’opposition dans des camps de concentration… L'opiniâtre rébellion de Doremus Jessup viendra-t-elle à bout de ce régime totalitaire ?
Si la transposition de l’hitlérisme sur le sol américain est un peu facile et réductrice, le réalisme psychologique est doué d’une acuité qui fait mouche. Politiquement et économiquement, c’est une autre affaire, ceci n’étant pas le point fort du romancier à thèse.
Le lecteur vit une grandguignolesque uchronie : une fascistoïde Histoire des Etats-Unis, parallèle à celle que nous connaissons... Face à Philip K. Dick ou Philip Roth, plus célèbres que lui, malgré son Prix Nobel, Sinclair Lewis eut en 1935 l’avantage de la primeur. Cette réédition -Raymond Queneau donna ce roman en 1937 chez Gallimard- vient à point nommé, non sans un discutable opportunisme. Le préfacier, Thierry Gillybœuf, par ailleurs fort avisé, en particulier quant au contexte historique, s'aventure à comparer, suite aux commentateurs anglo-saxons qui remettent Sinclair Lewis à l’honneur, le personnage de Berzelius Windrip au populiste Donald Trump, quoiqu’il soit plus qu’excessif de le qualifier de fasciste. Il est vrai qu’ « aucun peuple n’a jamais reconnu son dictateur à l’avance » (selon la citation empruntée avec pertinence à Doroythy Thompson par le préfacier), sauf, notons-le, s’il souhaite l’élire en connaissance de cause.Espérons cependant que l’avenir des Etats-Unis, voire de la France, ne rendent pas le fascisme possible ici…
Katharine Burdekin : Swastika night ou la sainteté d’Hitler
Vous a-t-il échappé que « notre Saint Adolf Hitler » est le fils de Dieu ? Du moins selon l’incroyable roman d’une inconnue qui mérite de ne pas le rester : Swastika night. Katharine Burdekin construit une société hiérarchisée : les Chrétiens sont des « intouchables », les femmes à qui l’on enlève les fils à dix-huit mois « n’ont pas d’âme » et sont « similaires aux grands singes ». L’Histoire est réécrite ; on ne lit rien, « hormis la littérature technique et la Bible Hitler » ; ce jusqu’en Perse, quand le reste du monde est japonais.
Hermann est un Nazi, dont la trouble amitié avec un Anglais, Alfred, déroge avec la doctrine raciale et la religion de la guerre. D’autant que ce dernier, ô crime, ne croit pas « qu’Hitler soit Dieu ». Une brutale aventure permet à Alfred de converser avec un « Chevalier » : « Là où il n’y pas de liberté de jugement, il n’y a pas d’honneur ». Ce Von Hess montre la photo d’un Hitler qui n’est pas un « colosse blond », casse le mythe, rétabli la vérité historique avec le manuscrit de son ancêtre et révèle que, faute de naissances féminines suffisantes, l’humanité est condamnée à disparaître. En un vaste dialogue philosophique, Alfred imagine de rendre leur dignité aux femmes. Malgré la transmission du livre interdit, la rébellion contre l’hitlérienne théocratie restera mort-née, sanglante enfin…
Katharine Burdekin (1896-1963) est une écrivaine libérale et féministe dont l’uchronie, roman à thèse plus que d’action, est d’une rare puissance. C’est en 1937, sous le pseudonyme masculin de Murray Constantine, qu’elle publia Swastika night, cinq ans après Le Meilleur des mondes d’Huxley[2], douze ans avant 1984 d’Orwell, vingt-cinq ans avant Le Maître du Haut-château de Philip K. Dick. Grâce à dix chapitres redoutables, dénonçant avec une pertinence affutée la triade du machisme, du fascisme et de la religiosité, elle mérite de figurer au plus haut parmi ce panthéon de visionnaires.
Philip K. Dick, une uchronie dans une uchronie
« Est-ce que ce n’est pas un de ces livres interdits » ? Un livre en effet controversé : La Sauterelle pèse lourd, d’un certain Abendsen. Ce dernier imagine que Roosevelt n’aurait pas été assassiné, aurait été réélu et aurait conduit avec succès la guerre contre l’Allemagne et le Japon. Il ne s’agit, comme chacun sait, que d’une fiction imaginée dans la fiction de Philip K. Dick : Le Maître du Haut Château. En une paradoxale et hardie mise en abyme, l’écrivain de science-fiction américain fait du réel (du moins une réalité historique biaisée puisque l’Angleterre y domine l’Europe) l’invention d’un hurluberlu perché dans les Montagnes Rocheuses restées libres, alors que les Etats-Unis sont partagés entre l’occupation nazie et l’occupation nipponne. Une uchronie dans une uchronie, tel est le tour de force de Philip K. Dick en 1962. « Ce livre traite d’un présent différent », commente un lecteur personnage qui découvre le procès mené contre Hitler. Ce livre est un objet conceptuel parmi d’autres, objets d’antiquités et bijoux américains, spiritualités extrême-orientale, tout ceci distribué à la manière habituellement déglinguée de Philip K. Dick, parmi des intrigues qui ne se rencontrent pas, entre des personnages de marchands, de représentants, que supervise un réseau de Japonais et d’Allemands plongés dans de fiévreuses intrigues politiques. Car les dignitaires à même de succéder à Hitler, sans oublier leurs séides, jouent une partie d’échecs, qui rivalise avec le livre chinois du Yi King où les Japonais puisent leur inspiration.
« Ce livre dégage une grande leçon de morale », dit-encore le personnage stupéfait de tant d’inqualifiable dissidence littéraire et politique, confirmant la perspective de l’apologue. Sauf que s’il en déduit la nécessité de construire de « grandes choses » sous la férule des Japonais, nous chercherons à nous demander pourquoi le traumatisme de l’expansion nazie continue à être une grande peur au point que l’on fantasme sur sa victoire intercontinentale.
Philip Roth : Le Complot contre l’Amérique, sympathie pour le nazisme
L’hypothèse mise en branle par Philip Roth n’est pas loin de celle de Sinclair Lewis. Selon l’auteur de Portnoy et son complexe, le charismatique aviateur Charles Lindbergh, adulé parmi tous les Etats-Unis, aurait battu Roosevelt lors des élections de 1940. Le nouveau Président confirme sa politique isolationniste et antisémite, son indulgence enfin pour l’expansionnisme nazi. Plutôt que de suivre étroitement les délires politiques de l’homme providentiel, à la manière de Sinclair Lewis, Philip Roth préfère se focaliser sur une typique famille américaine et juive à qui est dévolue la lourde responsabilité de vivre cette période honteuse au quotidien. Providentiellement, « le petit avion le plus célèbre de l’histoire de l’aviation, équivalent moderne de la Santa Maria de Christophe Colomb, et du Mayflower des Pères pèlerins » disparait en 1942, Lindbergh à son bord. Roosevelt du coup redevient Président et l’Amérique reprend le chemin glorieux de sa mission salvatrice et civilisatrice (qu’elle n’a d’ailleurs pas toujours pratiquée avec circonspection et succès).
Affirmant qu’en 2004 il n’avait pas conçu Le Complot contre l’Amérique comme un roman à clef permettant d’y deviner un George Bush qu’il ne faut pas confondre avec le fascisme, Philip Roth écrit cependant après l’attentat du 11 septembre. Non content de soupçonner un retour de l’antisémitisme, quand « le rabbin Lionel Bengelsdorf est emmené en garde à vue par le FBI qui le soupçonne de faire partie des « chefs de file du complot juif contre l’Amérique » », la peur est le mobile pérenne de son roman, imaginant des hypothèses effrayantes. En effet « Hitler aurait certes préféré s’appuyer sur un président américain au palmarès irréprochable pour mettre en œuvre la solution finale au problème juif en Amérique, ce qui l’aurait dispensé de recourir plus tard à des ressources humaines et logistiques allemandes pour le faire ». Comme un nouveau Kafka, quoique plus cimenté par le réalisme, Philip Roth cristallise les menaces contre l’humanisme et les libertés en étayant ses spéculations par une ossature et une chair romanesques profondément efficaces.
La résistance anti-nazie d'Owen Sheers
Le premier roman d’un Gallois inconnu vient nous rappeler à point nommé cette évidence : la résistance, pourtant bien à la mode aujourd’hui, n’est guère confortable. Il met, lui, en scène des résistants qui risquent leurs familles, leurs vies et leurs patries. Qu’advient-il donc lors de la rencontre entre les envahisseurs et les envahis dans une Angleterre devenue nazie? Mais si nous sommes en 1944, en pleine seconde guerre mondiale, nous avons la surprise de constater qu’Owen Sheers réécrit l’histoire. En effet, les Allemands ont envahi avec succès l’Angleterre, jusqu’à établir un gouvernement de collaboration, jusqu’à traquer les espions, les francs tireurs et autres rebelles. Le procédé de l'uchronie n’a rien ici de gratuit et Owen Sheers peut figurer sans honte parmi ses prestigieux confrères.
Il ne se contente pas de constater les effets attendus de l’invasion nazie sur l’Angleterre, dans une sorte de reflet plus ou moins inexact de l’occupation en France. La résistance de quelques patriotes, parfois mortelle, se double de la disparition de tous les hommes d’une vallée reculée des sauvages montagnes du Pays de Galles. Où sont-ils allés ? Dans des caches aménagées parmi les falaises d’altitude, d’ailleurs parfois découvertes par l’occupant, puis sans doute parmi les déserts gallois. Sont-ils morts ? On ne le saura jamais. Les femmes, ignorantes des stratégies masculines, sont restées, avec le lourd travail de la ferme sur les bras. Dans ce qui devient un ilot géographique et temporel, une poignée de soldats allemands voit s’installer un lourd hiver. Coupés de leurs supérieurs, ils nouent des relations fondées sur l’entraide avec les paysannes esseulées, mais aussi, parfois, sur de plus tendres sentiments. C’est ainsi que l’officier Albert Wolfram pactise avec Sarah. C’est sa résistance à lui. Sans risque, le temps que la neige bloque les routes, mais une fois les contacts rétablis, beaucoup plus dangereuse, aussi bien pour elle, mal vue par les locaux, que pour lui, devenu traître. La résistance des Anglais et des Gallois, se double donc de celle de l’Allemand qui pactise avec l’ennemi au point de préférer la paix à la guerre, l’amour à la haine, en s’enfuyant avec une fermière galloise sans qu’on sache finalement où leur destin de parias les conduira…
Malgré une première partie parfois un peu laborieuse, la sureté de l’action et la pertinence de la psychologie sont bientôt au rendez-vous dans ce roman troublant. Qu’importe si les surprises stylistiques ne sont guère époustouflantes ; si l’on n’éprouve pas le régal d’un très grand roman où l’écriture serait un feu d’artifice à légal de l’illumination du récit. Récit qui cependant n’a rien de terne. C’est avec pudeur et intimisme que la relation du couple naissant, toute de tact, s’installe, mais en se gardant de l’idéalisme. La réflexion politique et humaine se double d’une judicieuse plongée dans le sens de l’Histoire, grâce à cette carte ancienne venue d’un musée, cachée dans les montagnes, que les protagonistes détruiront pour ne pas la laisser devenir un trésor de guerre symbolique aux mains de l’envahisseur. Devant l’anti-utopie du nazisme, l’utopie du recours aux montagnes et à la liberté du couple se fait plus nécessaire. A l’issue d’un tel roman, dont la dimension onirique et politique est remarquable, chacun ne peut que se demander ce qu’il aurait fait à la place des personnages. Et si finalement le résistant était celui qui oubliait la guerre ainsi que les haines nationales et de toutes sortes pour retourner aux gestes simples de la vie quotidienne et de l’amour ?
Jo Walton : Le Cercle de Farthing, policier et uchronie complices
Il n'est pas bon d'être Juif sous le régime du Cercle de Farthing, dans une Angleterre d'après 1941 qui glisse vers la tyrannie imaginée par Jo Walton. Lucie Eversley, fille de cette famille qui chapeaute la vie politique, revient au domaine campagnard de Farthing avec son époux juif : David Kahn. Soudain, l'on trouve le cadavre de Sir James Thikie, affublé d'une étoile jaune. Ce dernier, artisan de la paix avec le Reich, a-t-il été tué par un anarchiste, par David Kahn, par un membre de la famille Eversley, sur fond d'adultères et de liaisons homosexuelles ? Quel complot politique sordide arrive-t-il à maturité pour pourrir les libertés anglaises...
Tour à tour la narratrice est cette jeune femme attachante, entreprenante, et un narrateur interne qui suit les investigations de l'Inspecteur Carmichael. L'intrigue navigue entre satire familiale et sociétale, tendres amours de jeunes mariés et filière secrète d'évacuation des Juifs vers le Canada… Les amateurs d'investigations policières, dans la tradition anglaise de Wilkie Collins et de Sherlock Holmes, seront ravis par les écheveaux de l'enquête, quand les lecteurs d'Orwell y trouveront matière à réflexion.
Jo Walton avait agréablement surpris avec l'irruption du merveilleux dans la vie d'une adolescente, Morwenna[3]. Le registre est beaucoup plus grave avec cet uchroniste roman, qui rend justice à la palette de ses qualités, en associant avec une surprenante cohérence genre policier et satire politique, voire métaphysique : là où la mort est « la plus monumentale erreur de Dieu ». Le Cercle de Farthing est en fait le premier volet d’une trilogie publiée entre 2006 et 2008, intitulée Subtil changement : suivent Hamlet au paradis et Une Demie couronne, toujours dans cette collusion du polar à l’anglaise et de l’uchronie fasciste. Après avoir déjoué un attentat contre Hitler, le valeureux héros -nous avons nommé l’inspecteur Carmichael- dirige une radicale police secrète appelée « le Guet ». Que faire si sa fille adoptive prend conscience de la tyrannie ?
Cependant, malgré l’efficacité dramatique, Jo Walton n’a ni la vertigineuse grandeur de Philip K. Dick, ni le sens exacerbé de la dimension politique de Philip Roth. Sans nul doute, nos deux Philip, si éloignés romanciers soient-ils par ailleurs, sont les deux maîtres indépassés de l’hitlérienne uchronie.
L’utopie, étymologiquement ce lieu qui est nulle part, sinon dans la perfection politique prétendue, a de longtemps (dès Platon et Thomas More) précédé l’uchronie, ce temps qui n’est nulle part. Cependant l’uchronie est bien du même siècle que l’anti-utopie d’Huxley et d’Orwell. Les parfaits projets idéologiques ne font plus guère rêver, du moins parmi les lecteurs avertis par l’Histoire. Les cités idéales de Marx, d’Hitler et de Mahomet se sont immanquablement révélé des prisons à ciel ouvert. Si ce dernier tyran a fait l’objet d’anti-utopies, comme 2084 de Boualem Sansal[4], il n’a fait à notre connaissance pas encore fait l’objet d’uchronies, à l’instar du communisme. Il faut croire que nos intellectuels sont suffisamment avertis des dangers du nazisme, par ailleurs vaincu par l’Histoire, devenu à peu près inoffensif, ce en quoi il ranime une peur rassurante. Cependant, pour n’avoir régné que douze ans, ce régime abject n’a été qu’un amateur confirmé devant les succès de soixante-dix ans du communisme[5] soviétique, barbelé de balles et de goulags, sans compter ses épigones sur tous les continents. Quoique ce dernier soit bien insuffisamment concurrentiel face à l’Islam. Communisme et Islam restant des moribonds et ressuscités aux dents encore trop agressives…
Fournissons à point nommé, et au profit de nos uchronistes, de possibles pistes d’inspiration pour réécrire l’Histoire avec une dangereuse efficacité. Et si la Guerre froide s’était embrasée au bénéfice planétaire du communisme ? Et si la réunification allemande s’était faite à l’initiative de l’Allemagne de l’Est ? Et si Charles Martel avait été vaincu à Poitiers, les Turcs vainqueurs à Lépante et Vienne ? Une marée de boue et de haine déferlerait sur notre civilisation. Ou mieux, pour offrir un écho à Roger Caillois, si Mahomet avait échoué dans son entreprise prophétique, si les peaux de chèvre et autres omoplates de chameau qui ont recueilli sa prétendue révélation s’étaient effritées sans lendemain parmi les sables…
Jonathan Galassi : Muse, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Anne Damour, Fayard, 272 p, €.
Saisissant la plume tendue par sa Muse, Jonathan Galassi écrit avec une étonnante légèreté, celle, double, du roman et de la poésie. Sans nul doute cet inspiré décrit un milieu qu’il connait bien : né en 1949 dans l’Etat de Washington, il devint éditeur et Président de Farrar Strauss & Giroux. Non content d’être un magnat de l’industrie éditoriale, il traduit les poèmes d’Eugenio Montale, de Giacomo Leopardi[1], et sa production poétique (hélas inédite en français) ne semble pas négligeable, avec Morning Run, Left-handed, et North Street. D’où une alliance thématique subtile en Muse. Il y a en effet en ce roman un séduisant tour de force. Outre la traversée des milieux de l’édition confrontés à la crise, la création d’un personnage de poète, sans omettre de citer abondamment des échantillons de sa production, fait du roman de Jonathan Galassi une réussite joliment époustouflante.
Jeune passionné de littérature, Paul Dukach gravit, au cours du roman d’initiation, les échelons d’une carrière éditoriale, d’abord obscure, puis brillante, chez Purcell & Stern, dominée par la figure haute en couleurs d’Homer, « un homme de marketing », « un chien truffier », dont le nom n’est pas sans ironie. On a évidemment deviné qu’il s’agit d’un reflet un rien biaisé de Farrar Straus & Giroux, cette prestigieuse maison d’édition qui collectionne les Prix Nobel comme d’autres les bibelots. Purcell & Stern, qui arbore les noms d’un compositeur baroque et d’une étoile, reste, malgré ses prodigieux succès, une entreprise aux conceptions traditionnelles. Pourtant elle est la rivale d’ « Impetus », menée par l’impétueux Sterling, dont l’un des titres de gloire est de publier Ida Perkins, une poétesse fastueuse.
Le tableau des mœurs éditoriales est édifiant, satirique à souhait. Si la chronique de la Foire de Frankfort est un peu convenue, les éditeurs forts en gueule, « hantés par Ceux Qui M’Ont Echappé », les frasques sexuelles, les engouements pour Arnold, « un vrai croyant », en fait poète stalinien américain, auteur pitoyable d’une « Enéide du communisme international », en font un roman de société aussi divers que pétri d’acuité psychologique et sociologique, voire politique. Non sans que le microcosme éditorial et journalistique américain se soit livré au jeu du roman à clef : qui est qui ? Si Homer Stern est sans conteste Roger Straus, le séducteur dandy de la maison homonyme, les agents littéraires (dont l’une est surnommée « Nympho ») et les auteurs restent livrés aux mystères croustillants du qu’en dira-t-on. Mieux vaut, à défaut d’en pleurer, en rire…
Mais le personnage le plus fascinant de ce tableau en mouvement est sans conteste « l’iconique Ida Perkins », rousse « Vénus callipyge », qui « montrait une vertu toute aristocratique - glace pour le monde extérieur, brasier en profondeur ». Cette fiction côtoie pourtant de réels écrivains du XXème siècle, au point que l’on puisse croire qu’elle existe bien sur les rayons des librairies. Pour ce faire, le romancier nous propose une anthologie fournie des poèmes de son Ida Perkins, comme le « scandaleux « Verga », parmi lequel on devine le sens de l’image érotique : « Corps blanc souillé de sa tache cyclamen »… D’une borgésienne stratégie risquée qui consiste à non seulement inventer un auteur mais aussi son œuvre, Jonathan Galassi, même s’il faudrait pour bien en juger lire les originaux en anglais, se tire avec brio. Jusqu’au dernier recueil, Mnemosyne, dont la tonalité élégiaque est sans pathos. Paul, qui aura tant rêvé de rencontrer son idole des lettres, parvient à réaliser son rêve à Venise, alors qu’elle est fort âgée, son admiration n’en étant pas un instant affectée. De manière inattendue, il devient l’éditeur posthume de sa Muse, non sans une troublante révélation…
Il est permis également de lire ce roman comme une série de variations sur les fidélités et les infidélités. Fidélité de Paul à sa maison d’édition, dont il gravit les échelons, à une certaine conception de la littérature et du livre dans toute sa noblesse élitiste, et infidélité, quoique relative, lorsqu’il devient l’amant de l’un des ténors de l’édition électronique chez la menaçante « Medusa », masque transparent d’Amazon. Fidélité d’Ida à la maison d’édition présidée par son cousin et amant occasionnel Sterling, et infidélité au creux des vers de la poétesse, ce pourquoi son posthume recueil devra être publié par Paul :
« fermer
la porte
ouvrir
ton médaillon et
toucher tes cheveux ».
Le titre peut être lu sous divers regards : Ida est bien la « Muse » de Paul, qui le guide par la vertu de l’admiration, mais aussi parmi le sacerdoce et les embûches de son métier d’éditeur. Reste à savoir, en un suspense habilement mené, à travers une lecture des carnets cryptés d’Arnold et une analyse des ultimes poèmes de la diva, qui est la dernière « Muse » d’Ida, qui est son Erato, vouée à la poésie érotique. Il faudra enfin écouter « Mnémosyne », cette déesse de la mémoire qui fut la mère des neuf Muses :
« Mnémosyne se souvient. C’est son rôle.
La chaleur immobile,
l’éblouissement, l’exaltation
le pas
alangui ; puis le soir qui tombe ».
Ainsi, entre satire haute en couleur du monde de l’édition et éloge des vertus du poème, l’ « élégie satirique » de Galassi charme puissamment son lecteur, sonnant peut-être l’aube du glas des maisons d’éditions indépendantes et réellement vouées à l’exception créatrice. Le plus étonnant, en un contexte éditorial étripé entre concentrations capitalistiques, bouquins de consommation courante pour masses de supermarché et lecture sur ebook, est cette ode à la poésie savamment dressée par Jonathan Galassi. Mnémosyne n’atteint-il pas, au creux de cette fiction, 750 000 exemplaires ? On ne sait s’il s’agit d’un rêve irréaliste, d’une fiction consolatoire, ou d’un manifeste esthétique nécessaire…
Léon Bloy : Le Salut par les Juifs, Salvator, 2016, 170 p, 18 €.
Lirons-nous, agenouillés parmi les lueurs et ténèbres d’une spectaculaire église romane, le vieil imprécateur catholique, l'ersatz de prophète biblique, Léon Bloy ? La figure de Marchenoir, masque sombre et transparent de l’auteur, unit les deux romans essentiels de ce grand polémiste et bavard pamphlétaire de la fin du XIXème, dont la salive expectorée, si l’on en juge en ses livres, devait être proprement vénéneuse. Du Désespéré, en passant par La Femme pauvre, jusqu’aux courts essais réunis parmi L’Exégèse des Lieux communs, Léon Bloy ne parle que de lui-même, se portraiturant, se mettant en scène en martyr méprisé, hors dans ses Histoires désobligeantes, n’écrit que pour projeter une langue de cochon mystique, de vipère suintante de haine, sur ses contemporains et sur l’humanité entière, sur les Juifs, si Le Salut par les Juifs est bien antisémite...
Le masque de l’autobiographie n’est pas la seule clef. Les hommes de lettres ont craint de trouver en ce diptyque romanesque les portraits à l’acide de Maupassant, de Daudet et de plumitifs oubliés. C’est ainsi que Le Désespéré, premier roman publié en 1886, se conquit une réputation sulfureuse, malgré des ventes étiques et ce que Léon Bloy imaginait être une conspiration du silence. De même, La Femme pauvre offre une réécriture acide des conditions de vie de l’auteur, ainsi qu’une chronique de la « chiennerie contemporaine » où l’on devine Huysmans ou Villiers de L’Isle-Adam. Hors le plaisir de démasquer les protagonistes (que révèle obligeamment un scrupuleux éditeur en fin de volume[1]), il n’en reste pas moins que le lecteur curieux trouvera son compte dans la redécouverte d’un romancier furieux imprécateur.
Certes, Léon Bloy (1846-1917) serait aujourd’hui plus inactuel encore : son faciès tourmenté de « chrétien des catacombes », de « blasphémateur par amour », peut absolument nous indisposer. Mais, outre qu’il rêve de rétablir une foi catholique aussi brute que pure, il attaque à boulets rouges la société de l’époque. Ainsi, le « désespéré » Caïn Marchenoir souffre d’une inadaptation chronique. Accablé par la misère, lacéré par un ardent mysticisme, il vit avec Véronique, prostituée sauvée (l’Anne-Marie Roulé de Bloy), persuadée de l’imminence de la Fin des Temps, jusqu’à la folie… Accueilli dans le monastère de la Grande Chartreuse, puis de retour à Paris avec celle qui a défiguré sa beauté par sacrifice, il fait scandale lors d’un dîner littéraire. Le destin de Marchenoir est moins le prétexte d’un périple romanesque que d’un fleuve de digressions, souvent fastidieuses, sur l’Histoire universelle relue dans la perspective des Ecritures bibliques, sur l’art sacré… Tout cela dans un climat de tourments intérieurs gonflés jusqu’à l’insupportable. Expressionnisme avant la lettre ou exhibitionnisme délirant ? Reste le style : fabuleux. Céline, quoique auteur d’un Voyage au bout de la nuit d’une autre ampleur, s’en serait inspiré. « De l’ignominie du christianisme naissant à l’ignominie du Catholicisme expirant » en passant par l’ « adhésion gastrique et abdominale à la plus répugnante boue devant la face des puissants du siècle », chaque page déferle d’imprécations.
Malgré son échec, la réputation du Désespéré fit trop d’ombre au reste de l’œuvre. Heureusement, La Femme pauvre, qui faillit s’intituler « La Désespérée » ou « la Prostituée », publié en 1897, fut parfois considéré comme son chef-d’œuvre. Qu’on en juge, avec un tel incipit : « -ça pue le bon Dieu, ici ! ». On retrouve Marchenoir, écrivain et « grand Inquisiteur de France », cette fois avec Clotilde, inspirée d’une maîtresse de l’auteur, et bientôt, suite à sa mort, remplacé par Léopold. C’est une odyssée crasse de la pauvreté, traversée par la fulgurance du ton prophétique, par l’image symbolique de ce feu qui tue l’homme dans un incendie, intense morceau de bravoure narratif, descriptif et tragique. La femme alors se change en fournaise spirituelle. A force de dénuement, elle devient pureté… Nous avons du mal à considérer ce chef-d’œuvre autrement qu’un dévoiement du mysticisme par excès, qu’un monument de kitsch, à la lisière du naturalisme de Zola et des éclaboussures stylistiques de Huysmans…
Bloy lui-même regretta qu’on lût moins son étonnante Exégèse des lieux communs. Imaginez qu’il paraisse rendre hommage à une « chère madame », en terminant ainsi : « Contentez-vous de m’inspirer silencieusement et de savoir que je lis tous les Lieux Communs sur votre visage ravissant, comme je lirais un poème très difficile dans un manuscrit admirable enluminé avec génie par un artiste oublié ». La dent de l’ironiste est chienne ; et pourtant non sans un sain réalisme. Pouvait-il -et pourrait-il encore aujourd’hui- plaire aux professionnels des Lettres de son temps, en affirmant : « Un bon écrivain, digne de l’Académie française, ne doit pas être plus original qu’un cordonnier ou un tanneur. » Ou encore : « Un homme en vaut un autre et le suffrage universel à quoi nous devons tant de bienfaits le démontre abondamment : penser ou agir autrement que tout le monde est injurieux pour la multitude. » Pas si bête l’affreux… Hélas, le voilà tombant à bras raccourcis sur l’argent et donc sur le travail et l’habileté qui ont permis (ce qu’il ne veut pas voir) de le gagner, peut-être aux bénéfices de la société entière : « On est complètement pourri et on est rempli de bêtes horribles, mais on a fait fortune et on est environné de la plus dévote considération ». La crudité réaliste et la vomissure humaine voisinent avec une irrépressible nostalgie du Christ souffrant, alors que Bloy n’a de cesse de vouer aux pires immondices ceux qui en ont abandonné l’idéal.
Quelque complicité qu’on ait ou non avec les thèses de Bloy, avec la bassesse de ses satires ad hominem , en particulier contre Anatole France, qui certes mérite bien d’être oublié, il reste un torrentiel pamphlétaire, aux rares pépites, que l’on lira pourtant avec des pincettes. Et qu’il est parfois de bon ton d’admirer et d’imiter outre mesure… Faut-il alors oublier ou pardonner son Je m’accuse[2] ? Cet écho du texte célèbre d’un Zola traité de « crétin des Pyrénées », de « fécale idole » et « d’insulteur de Dieu », ne s’accuse que d’avoir écrit un article favorable à l’auteur des Rougon-Macquart. Ces pages insultantes et pléthoriques fatiguent sans convaincre. Elles témoignent, sans la moindre humilité ni bienveillance, de sa fréquentation intime des péché d’orgueil et de colère, sans compter son masochisme de la macération bien accroché.
L’on a pu d’abord taxer l’écrivain d’antisémitisme, quand, à l’occasion du Désespéré, il parlait ainsi des Juifs : « le Moyen-Age avait le bon sens de les cantonner dans des chenils réservés et de leur imposer une défroque spéciale qui permit à chacun de les éviter ». Mais, dans son Salut par les Juifs, publié en 1892, répondant au pamphlet de Drumont, La France juive, qui eût la postérité fasciste et pétainiste que l’on sait, dénonce-t-il la « Réprobation d’Israël » et les Persécutions » ? Hélas, il n’a fait l’exégèse du lieu commun de l’antisémitisme que pour en alourdir le poids de hideur ; et c’est le plus souvent par antiphrase qu’il faut lire le titre. Il ne reproche à Drumont que la faiblesse intellectuelle de sa prose pour petits bourgeois. Bloy n’hésite pas à proférer en son ouvrage les insanités les plus basses : « Au point de vue moral et physique, le Youtre moderne parait être le confluent de toutes les hideurs du monde ». « Mercantis impurs », « faces de lucre », toutes formules que n’eût pas révoqué le Céline des Beaux draps. Ou encore : « la peste juive étant parvenue enfin, dans la ténébreuse vallée des goitres, au point confluent où le typhus maçonnique s’élançait à sa rencontre, un crétinisme puissant déborda sur les habitants de la lumière, dévolus ainsi à la plus abjecte des morts ».
Il nous avait semblé pourtant que cet opuscule était « le témoignage chrétien le plus énergique et le plus pressant en faveur de la race Aînée » et qu’il devait justifier ces phrases de sa préface, apparemment tout un programme : « Le monde juif apercevra-t-il enfin ce livre qui l’honore au-delà de toute espérance et qui ne lui a rien coûté ? » S’agit-il de comprendre que ce « Salut par les Juifs » n’est « salut du genre humain » que parce que le Christ fut l’un d’eux, trahi par Judas qui plus est, pour assurer l’élection du christianisme, tout cela dans le cadre d’une relecture spécieuse et verbeuse des textes bibliques, tentant de montrer que le Juif honni est la conséquence de la colère divine ? S’agit-il de considérer que jeter un peuple dans une fosse d’excréments rhétoriques le lave des péchés qu’il a pris sur son dos comme le Christ a subi volontairement la condition humaine pour la racheter ? S’il faut croire que c’est le cas, comme l’assurent peu d’exégètes plus fins que le modeste auteur de ces lignes, il faut admettre que la technique argumentative est pour le moins risquée. Car comment, si l’on n’est pas un mystique de l’abaissement, accepter que Léon Bloy sache « qu’ils ont commis le crime suprême en comparaison duquel tous les crimes sont des vertus », comment lire ce qui a du mal à être de l’ironie : « La sympathie pour les Juifs est un signe de turpitude, c’est bien entendu. »
Outre un tombereau de vomi antisémite, d’un antihumanisme flagrant, surnagent cependant des traits pertinents : « la guerre aux Juifs pouvait être un excellent truc pour cicatriser maint désastre ou ravigoter maint négoce valétudinaire ». Ce qui pourrait être lu aujourd’hui comme une analyse du fonds de commerce antisémite de l’Islam.
Pourtant, en son introduction d’une réédition bienvenue du Salut par les Juifs[3], Michaël de Saint-Cheron, avec une réelle prudence, ne partage pas complètement notre lecture. Il faut en effet lire Léon Bloy au second degré et s’appuyer sur ces mots : « Les Juifs sont les aînés de tous et ; quand les choses seront à leur place, leurs maîtres les plus fiers s’estimeront honorés de lécher leur pieds de vagabonds. Car tout leur est promis et, en attendant, ils font pénitence pour la terre ». Il montre la dimension prophétique de l’écrivain, sans omettre avec François Angelier[4] « les redoutables portraits d’une judéophobie hyperbolique, comme celui de Nathan dans Le Désespéré ou du graveur Katz dans La Femme pauvre ». Il s’agit en fait pour Léon Bloy de vouloir, dans la tradition des plus anciens prophètes, que les Juifs redeviennent authentiquement juifs. Car « L’histoire des Juifs barre l’histoire du genre humain comme une digue barre un fleuve, pour en élever le niveau ». Notre préfacier souligne combien les « débordements stylistiques souvent insupportables » côtoient le « parallèle entre les Juifs et Jésus », dans une dynamique de rédemption. En effet, il s’agit du « peuple porte-salut » puisque de lui est issu Jésus. C’est alors que « l’antisémitisme est le soufflet le plus horrible que Notre Seigneur ait reçu dans sa Passion[5] ». Comment alors le comprendre lorsque Léon Bloy le manie lui-même, sinon comme une crucifixion du Juif qui est un « salut pour les Juifs » ?
Philosémitisme ou vieil antijudaisme chrétien ? « Contre-pamphlet » ou pamphlet ? Nous laisserons le lecteur trancher, ou rester coi, devant la question de savoir avec la pertinence requise, si Léon Bloy, l’excessif, voire le maladroit, doit être jeté dans la fosse d’aisance morale de l’antisémitisme…
Reste que le fiel antisémite ou non de Bloy, si infâme soit-il, document historique ou torchon mystique, ne doit pas être objet de censure de la part des juges français, comme il le fut en novembre 2013. Outre que la censure choisisse arbitrairement et idéologiquement ses cibles, faute de savoir en atteindre d'autres plus vénéneuses, elle est toujours imbécile, tyrannique.
Malgré de telles impardonnables indignités, Borges a su admirer ses Histoires désobligeantes[6]. Il ne pouvait se tromper en recueillant ce « collectionneur de haines », qu’il compare brillamment au plus noir Goya, dans sa collection « La Bibliothèque de Babel». Evidemment, les personnages sont ignobles. Telle cette femme qu’un jeune homme épie près d’un confessionnal : il y reconnait la voix de sa mère qui avoue être une empoisonneuse. Mais de qui, grands dieux ? Une fois à la maison, cette dernière lui prépare une « tisane »… En ce recueil violement poivré de vices, on croise « les poisons de l’infanticide », celui qui, méprisant les pauvres, « résolut d’appliquer les dernières lueurs de son génie à la consolation des millionnaires », ou les « esclaves enchaînés de la Sottise »… Vivacité narrative et vocation satirique assurent la glauque réussite de ces brefs récits écrits au jet d’acide.
Sait-on que Léon Bloy écrivit des Poèmes en prose[7] ? Ne nous attendons pas aux splendeurs baudelairiennes. Mais au « Cortège de la fiancée », dédié à la « Vierge sage », également « Vierge putride » et Pucelle cochonne », qui, dans un sexisme délirant pour nos oreilles modernes, se voit ainsi avertie : « La femme qui trouble malicieusement l’âme d’un vidangeur et qui ne se livre pas, aussitôt après, à ce vidangeur, sera jugée par un tribunal de prostituées et d’homicides. Telle est la loi, vérifiée par dix-neuf siècles de christianisme. » Il ne nous semble pourtant pas que le message des Evangiles, après le pardon de la parabole de la femme adultère, aille dans ce sens…
Pour nombre de lecteurs, la vitupération abrupte et furieusement intolérante de Bloy paraîtra pour le moins réactionnaire. Nous avouerons en effet ne guère partager les convictions, tout sauf libérales, du prolifique écrivain, dont le Journal (qu’il datait de « Cochons sur Marne ») court sur une pile de volumes jaunis au Mercure de France. Mais, du sublime au scatologique, malgré sa verbosité complaisante, quelle écriture ! La haine de son temps pousse cet « entrepreneur de démolitions », dangereusement persuadé de son absolue vérité, à vomir des invectives contre Wagner, la peinture, l’argent, le progrès et « l’auge à cochons d’une sagesse bourgeoise ». Tout ce qui n’est pas sainteté ne mérite que son mépris. Finalement, même si seuls le relief des personnages, la vigueur de la narration, la vocifération d’un style enluminé de trouvailles guère ragoutantes et parfois réjouissantes (excusez du peu) le sauvent de son fanatisme anti-bourgeois -au-demeurant stupide- de son intransigeance furieuse de mystique des grottes érémitiques, nous consentons à rester impressionnés par la plume salement ébréchée de Léon Bloy. Mais un tel art de l’exécration, antisémite ou rédempteur, peut-il tenir sa fragile dignité de sa seule rhétorique, ou, à l’égal de Céline, de par son éthique désastreuse, s’écrouler dans l’indignité la plus totale[8]?
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.