traduit de l’allemand par Maurice Boucher, 1941, Aubier Montaigne, 208 et 214 p.
Stefan George :Effigies,Maximin,
traduits de l’allemand par Eryck de Rubercy et Dominique Le Buhan,
Fata Morgana, 2006, 104 et 112 pages, 14,25 € chaque.
Walter Benjamin : Sonnets, traduit de l’allemand par Michel Métayer,
Walden n / Les Presses du réel, 2021, 208 p, 15 €.
Au-delà de la mort, y-a-t-il une pure éternité par la poésie ? Se regarder soi-même dans le miroir de l’autre semble être le dessein du poème de l’hommage, tels que ceux impubliés, celés, et cependant précieusement confiés à un ami, ces Sonnets de Walter Benjamin (1892-1940), qui ressurgissent enfin. Non comme une œuvre mineure, car il accordait bien plus d’importance à ses traductions de Charles Baudelaire, en particulier des « Tableaux parisiens ». Trop modeste à l’évidence, l’auteur de Paris capitale du XIX° siècle[1], consacra, entre 1914 et 1924, rien moins que soixante-treize sonnets à un ami défunt. S’ils sont bien assez solides et beaux pour honorer la bibliographie de notre philosophe, désormais poète à part entière, il serait aventureux de les lire sans considérer un moment la poésie de son contemporain du point de vue historique et prédécesseur du point de vue esthétique : Stefan George.
Walter Benjamin connaissait fort bien la poésie de Stefan George. La preuve, cette recension d’une étude de K. A. Stempflinger, intitulée Retour sur Stefan George. Pour notre philosophe, « le symbolisme de cette œuvre est ce qu’elle a de plus caduc», de la part d’un auteur qui avait cependant « la prescience de la catastrophe », soit la Première guerre mondiale. « Idole biologique [et] idole cosmique […] la figure de l’accomplissement mystique, Maximin », certes splendide, est ramenée à celle d’une « momie ». Car « la génération à laquelle les poèmes les plus épurées et les plus achevés de George ont donné asile était prédestinée à la mort[2] ». Le jugement est sévère. Il n’empêche que les sonnets de Walter Benjamin se glissent dans la filiation des poèmes de Stefan George, ne serait-ce qu’à cause de la complicité thématique. Le premier consacrant à son personnage de Maximin tout un recueil et à ce même jeune homme mort son Etoile de l’alliance, le second élevant ses soixante-treize sonnets à la mémoire de son ami Heinle disparu au moment de la déclaration de guerre.
Photo : T. Guinhut.
Balayé par la modernité et l’humilité d’un Rainer Maria Rilke, Stefan George (1868-1933) est un poète un peu oublié, quoiqu’il sût reléguer le sentimentalisme de la poésie allemande au grenier des souvenirs. Grand connaisseur, outre de Goethe, de la culture française, traducteur des Fleurs du mal de Baudelaire (hors les « Tableaux parisiens »), il écrit dans le cadre de l’esthétique symboliste et surtout de la tradition aristocratique et parnassienne de l’art pour l’art. Les Effigies sont splendides, mais comme leur titre l’indique elles sont un peu figées. Ce sont autant d’ « éloges » de Mallarmé, Verlaine, Jean-Paul Richter, Goethe, Hölderlin, Nietzsche et Dante, autrement dit une soumission hautaine aux plus grands artistes de la langue et de la pensée, mais aussi une poésie soignée, ciselée, tournée vers le passé, ou plus exactement vers l’éternité. Il chante l’auteur d’Ainsi parlait Zarathoustra, sa « voix sévère et tourmentée », lui qui ne « créa des dieux que pour les renverser », à l’encontre de « la faune qui le souille de son éloge ». Le prophétisme de Stefan George, qui écrit dans les premières années du XXe siècle, est une nostalgie de la beauté, de l’hellénisme et des héros poétiques, dans un monde moderne qui ne les reconnaît plus. Le poète voyant édifie le rêve d’un monde de culture et de paix. Hélas « la roue du temps dévale / Que nulle main désormais n’empêchera plus d’aller au vide. » L’idéal héroïque et mystique de George fut « saisi par l’avilissement / De la cité et de l’Etat ravagés par de faux guides ». Son attente du héros allait être dévoyée par un « guide » allemand de sinistre mémoire…
« L’union sacrée » avec la culture grecque génère le mythe d’un enfant divin, à partir de Maximilian Kronberger, qui l’avait fasciné par sa beauté et ses précoces dons poétiques. Il devint « Maximin », donnant son titre au recueil publié en 1905. La mort à 16 ans du bel « éphèbe germano-grec » est l’occasion d’un chant de ferveur et de deuil, non sans un érotisme discret, mais porté au rang de mythe spirituel par le maître : « Je vois en toi le Dieu / Que frémissant j’ai connu / À qui va ma dévotion ». Etonnamment, ce culte du demi-dieu fut perpétué par des jeunes gens qui emmenèrent les recueils du maître sur les fronts de 1914. Quoique ce fût un malentendu : il ne s’agissait guère de sanctifier un brutal guerrier. Certes, il célébra l’idéal du poète-guide dans Le Nouveau Règne (1928), mais aussi l’Allemagne, selon lui seule héritière légitime de la Grèce.
Esthète austère et antimoderne, hostile à la guerre de 1914, autant qu’ensuite à Hitler, Stefan George refusa la proposition de Goebbels de présider une nouvelle Académie allemande, fuit la participation à la célébration pompeusement mise en scène pour son 65e anniversaire. Malgré les honneurs offerts, il s'installa en Suisse, pour mourir à Locarno en 1933. Saluons le soin des éditions Fata Morgana à nous révéler ces vers hautains et néanmoins émouvants, des textes rares, dans leurs vêtures élégantes.
Peut-être est-ce de L’Etoile de l’alliance[3] que Walter Benjamin fut le plus proche, moins l’idéalisme absolu de Stefan George. Car Maximin, l’ami vivant, puis mort, y est encore célébré tel le dieu de la jeunesse et de la beauté, gladiateur parfait et sage poète, messie et modèle : « Plus beau que nulle image, réel comme aucun rêve / Dans l’éclatante nudité d’un dieu, tu vins à nous », ce dans le premier sonnet, dans un recueil qui abandonne assez vite cette forme, pour plus de liberté et de concision. Il est homme et emblème platonicien : « Tu nous délivré du tourment des brisures / Nous donna l’Unité faite chair l’Autre et l’Un / Dans le même ». Jusqu’à la qualité d’homme d’Etat, « Ayant précisé lois, langages, étalons », quoiqu’élitiste au point de mépriser le peuple : « Je ne poserai pas mes regards sur ce peuple… / Infirme est son esprit ! Et morts en sont les actes ! » Publié en 1913, le recueil put paraître prophétique : « Des milliers sont voués à la sainte démence / Des milliers périront par une fièvre sainte / Des milliers par la sainte guerre ». Une éthique élevée et cependant inquiète s’allie à une irréprochable esthétique.
Prenant toutes ses distances avec cette ardeur passablement grandiloquente de Stefan George, et n’en conservant pas moins un certain goût du symbolisme et « le nom sacré comme un amen infini », Walter Benjamin retranscrit dans l’hommage ému et fidèlement entretenu de ses sonnets autant l’image du disparu que le visage de son esthétique. Car selon l’épigraphe, « Fritz Heinle était poète, et le seul de tous avec qui je n’eus pas de rencontre « dans la vie », mais dans sa poésie ». Entre le suicide de l’aimé, avec son amie Rika Seligson, en 1914, par désespoir intime ou face à la Grande guerre, et l’écriture qui s’étira sur vingt ans, comme s’il fallait faire parler par procuration la vocation poétique du défunt, le poète joue sur deux temps : un présent ravivé, une nostalgie tragique. Bien que le deuil soit rédimé par l’intemporel, la parole poétique est considérablement plus humaine que celle adressée à Maximin. Une amicale aura, ou un amour plus érotique (« Dans ton corps mon amour est sculpté »), empreignent les vers inspirés, en écho peut-être avec les Sonnets de Shakespeare[4] :
« Que cherches-tu toujours mon âme le bel ami ?
Depuis longtemps il est mort et le monde qui roule
A suivi sa course que pas un ne mesure le héros
Que cherches-tu mon âme toujours le bel ami ?
Pourquoi m'éveilles- tu Seigneur avec pleurs et soupirs ?
Ah je cherchais le sommeil et de plaintes est défiguré
Mon abandon dont tu es l'abandonné compagnon
Pourquoi m'éveilles-tu Seigneur avec pleurs et soupirs ?
Une nuit donc je tins dialogue en mon cœur
Et m'arrêtai honteux décidé à me taire
A ne plus montrer mon chagrin à mon âme
A ne plus l'éveiller pour me consoler dans ma douleur
Mais vois de la bouche endormie elle laissait couler aussi
Nombre de chants tristes Leurs larmes s'allumaient comme bougies. »
L’âme et le chant restent pour Walter Benjamin des concepts vivants. En effet, « À l’heure où glissait ton habit de corps […] Il était écrit que plus jamais ne prendrait son envol / Ma bouche si d’elle ne s’élevait son chant ». Si la raison semble innerver le déroulé des sonnets, le poète a néanmoins conscience de sa déraison : « Le timide chant l’amour très délaissé / Déversé doucement de la bouche des fous ». La fiction assumée vole au secours de la douleur : « Des anges le ravirent vers de lointains confins ». L’inactuel lyrisme hérité des troubadours s’associe aux souvenirs de la culture grecque (d’Orphée à Eros et Olympos) et de l’eschatologie chrétienne : « Il voit la balance du jugement sans vaciller ». Et pourtant « N’est point de baume hors de ce chant », par exemple lors du sonnet 12 :
« Un jour du souvenir et de l'oubli
Rien ne restera qu'un chant à son berceau
Qui ne trahirait rien et qui ne tairait rien
Un chant sans mot que les mots ne mesurent
Un chant qui monterait des tréfonds de l'âme
Tels de la terre liserons et cressons
Telles les voix dans les orgues des messes
En ce chant se blottirait notre espoir
N'est point de baume hors de ce chant
Point de tristesse loin de ce chant
En lui sont comme tissés l'étoile et l'animal
Et mort et amis sans différence
En ce chant vit toute chose
Tandis que le pas du plus beau en lui marchait ».
Le lyrisme est particulièrement poignant dans le sonnet 30 : « Si ta main une dernière fois remontait /De la tombe et se penchait sur mes mots / Vois fleurirait alors ce qui est déjà sec / Mes chants et pleurs briseraient leur coupe ». Pourtant il a parfois quelque chose de mallarméen : « Par son art s’éveille le grand cygne ». Voire de shakespearien, lorsqu’en écho à la dame brune « Là était le corps d’une sublime femme / Et sculptée dans le marbre noir », allégorie funèbre et mélancolique.
Par-delà « noble nom, raide linceul », en dépliant son élégie, de loin en loin, au cours de dix années, Walter Benjamin file les métaphores du sommeil et de la renaissance imaginaire, pour sans cesse raviver la nécessité et la beauté de la création poétique : « Sa parole changea ma poitrine en un luth ». Au point qu’au-delà du secret de ces poèmes, l’auteur leur imagine un vaste destin : « Le transmettre au monde entier par les rimes ».
Le traducteur, Michel Métayer, n’ose guère infléchir le sens des rimes originelles en se forçant à la rime française, usant cependant parfois de l’alexandrin : « Ton regard m’arracha le souffle de ma bouche ». Cependant sa réflexion sur la traduction s’appuie en sa postface sur celle que fit notre poète des « tableaux parisiens » de ce Baudelaire longtemps poursuivi[5], tandis que la préfacière, Antonia Birnbaum analyse La Tâche du traducteur, cet essai pertinent que commit en 1923 Walter Benjamin.
Bien loin désormais de Stefan George, Walter Benjamin présente son art poétique, en marchant côte à côte avec le déroulement du sonnet rimé, sans ponctuation :
« Sobre est la mesure des plaintes amassées
Inflexible le sonnet qui me lie
Comment l’âme vers lui chemine
Je veux de tout cela donner l’image
Les deux strophes qui m’emportent
Sont cette marche serpentant sur la roche
Où la quête d’Orphée s’aveugle peu à peu
C’est la clairière où séjourne Hadès
Avec quelle instance il demandait Eurydice
L’avertissant bien Pluton la lui confia
De cela ne rend compte le court sentier
Mais ces tercets en sont en secret les témoins
Reste la manière dont elle suivait invisible
Avant que son regard la dissipe rime de fin.
Ainsi, dans une démarche orphique, Walter Benjamin opère un subtil dialogue avec Rainer Maria Rilke, dont les Sonnets à Orphée parurent en 1922, et qu’il ne connaissait probablement pas au moment de l’écriture, alors qu’il s’agit pour l’auteur des Elégies du Duino de rendre hommage à une jeune danseuse disparue. Soudain, grâce à cette découverte, le magnifique recueil des Sonnets de Walter Benjamin, poésie philosophique de celui qui avait une conscience morale de la littérature[6], et dont nous remue la beauté aussi poignante qu’intelligente, s’inscrit dans une filiation qui va de Pétrarque à Shakespeare, de Baudelaire à Rilke, où il ne déparait pas le moins du monde.
Thierry Guinhut
La partie sur Effigies et Maximin a été publiée dans Le Matricule des anges, avril 2005
Marché de La Couarde-sur-mer, Île de Ré. Photo : T. Guinhut.
Trivialisme romanesque
& autobiographie scandinaves :
Miki Liukkonen : O ;
Karl Ove Knausgaard : Mon Combat.
Miki Liukkonen : O, traduit du finlandais par Sébastien Cagnoli,
Le Castor astral, 2021, 962 p, 24 €.
Karl Ove Knausgaard : La Mort d’un père, traduit du norvégien
par Marie-Pierre Fiquet, Folio, 2020, 546 p, 9,70 €.
Karl Ove Knausgaard : Fin de Combat, traduit du norvégien
par Christine Berlioz, Jean-Baptiste Coursaud, Marie-Pierre Fiquet et Laila Flink Thullesen,
Denoël, 2020, 1408 p, 32 €.
Karl Ove Knausgaard : En automne, traduit du norvégien
par Loup-Maëlle Besançon, Denoël, 2021, 272 p, 22 €.
Pour être fidèle à une vie probablement faudrait-il en établir une carte aussi vaste que le territoire, soit un fleuve d’autant de secondes que de feuillets. Sous les traits gonflés du pavé romanesque de près de mille pages, O du Finlandais Miki Liukkonen interroge, effraie, risque d’être négligé ; à tort. Certes nous ne le lirons pas comme un absolu chef-d’œuvre, mais comme un symptôme éclairant d’une démarche et d’un état de la littérature contemporaine, soit un pandémonium de psychoses au service du trivialisme finlandais. Alors qu’un autre Scandinave, le Norvégien Karl Ove Knausgaard, propulse sa gigantesque autobiographie intitulée Mon Combat jusqu’à son final de 1408 pages et au sommet, sinon au dépotoir, des containers de trivialités que peut receler une vie, non sans tendresse envers sa famille, malgré le risque inhérent à l'exercice. Quoique chacun d’entre eux tentent de prétendre à un cosmos, du moins étroitement personnel et relationnel, voire sociétal.
S’il fallait résumer en quelques mots cet opus de Miki Liukkonen, boursouflé de notes, où « l’angoisse trouve toujours ses voies », O serait un catalogue de névroses et psychoses entrelacées. Elles cohabitent, s’ignorent et se croisent pendant les sept jours peu symboliques d’une semaine et parmi un puzzle géant de cent personnages, aux abords tous plus banals les uns que les autres, et cependant confrontés à de peu ordinaires incidents et accidents. Quand le narrateur central étudie la physique et la cosmologie, pratique la natation presque en professionnel, l’un de ses camarades d’université vomit son horreur d’avoir vu le suicide d’une jeune fille s’écrabouiller à ses pieds ; ce qui est peut-être l’épisode générateur et l’effet multiplicateur du récit. Plus loin Bengt trouve un corps, « celui d’un bel adolescent, d’un ange blond tombé du ciel dont le crâne fendu à la verticale forait une grimace cramoisie » ; recueillant le séraphin, « il pouvait jouir enfin librement des fruits enivrants de sa sexualité ». Pire peut-être, un médecin annonce, constatant la « déshistorisation » de ses patients : « il se pourrait que vous n’existiez plus ».
Gribouillé de digressions, de bavardages, d’effrois et de peur, de « cas d’évanouissements » récurrents, le roman apparait comme un gigantesque portrait sociétal, comme si un seul individu réunissait tous ces masques grimaçants pour se définir en tant qu’humanité, incapable de sursoir à ses réactions dépressives, incapable de résilience, de catharsis et d’action réellement créatrice. Il s’orne cependant d’une belle mise en abyme : « Et il y aura aussi un cirque de névrosés, le Kirkos Neurosis, ainsi qu’une compagnie théâtrale qui doit toute sa créativité à ses membres compulsifs ». Ou encore, entre autres bizarreries plus ou moins loufoques, un « Livre de cuisine pour névrosés » où « incorporer la cause de tous vos traumatismes, les lambeaux de votre victime ». Des personnages rivalisent de pauvre étrangeté, comme ce professeur entiché de certaines variétés d’aubergines, ce quidam qui fait retraite dans un cabanon du fond du jardin. Un autre est légèrement plus remarquable, car il fut un siècle plus tôt l’un des assistants de Nikola Tesla, inventeur génial, en particulier dans le domaine de l’électricité, et que nous découvrons au travers de son petit-fils, professeur de musique au Conservatoire d’Helsinki, comme pour signifier les noces de science et de l’art. Les technologies de la transmission de l’énergie et de la lumière, de la transmission des ondes, semblent d’ailleurs innerver le roman, alors que les « antennes des humaines » croissent en hypersensibilité.
L’on a compris que l’écriture privilégie le langage courant et parlé, « si c’est pas le scénario le plus foireux possible », voire la vulgarité, ponctuée de métaphores percutantes : « le café qui a un goût d’anus de martre », ou lors de l’ultime page qui est au contraire un festival de lyrisme musical. Car les notes venues des aubergines, rangées comme des touches de piano, provoquent une virtuosité inouïe, suscitent des dizaines d’instruments curieux, « et voici qu’on évolue vers une vaste fugue bachienne, en avant, vers la lumière »…
Dans le cercle du titre, O, qui est une bouche bée sur le réel, une totalité circulairement tracée autour du narrateur, ce sont près de mille pages qui se subdivisent en cent personnages, comme en une boite à compartiments complémentaires, ou comme une bobine de girations planétaires autour de leur soleil : le moi perceptif de ce fichu narrateur. Plus qu’en une juxtaposition, il s’agit d’une composition en réseau, tissée de fils neuronaux plus ou moins liés ou détissés. Il n’est pas impossible que les sept jours où s’enclot la totalité des drames soient l’équivalent d’une dé-création passablement nihiliste. À moins que O soit le signe du trou laissé dans la trame du monde par le suicide d’Emilie, alors que l’on met quelques jours à prévenir ses parents, alors que maints personnages semblent de près ou de loin contaminés par cette absence originelle, cette béance métaphysique épidémique.
Il est alors possible de lire cette somme comme un équivalent dérisoire du cours dispensé par un physicien : « L’augmentation des connaissances s’accompagne d’une grande responsabilité […] L’entropie est une grandeur physique qui exprime le désordre dans un système ». Et lorsque le lyrisme cosmique s’emporte, nous ne sommes pas loin de penser à l’écriture de Contrejour de Thomas Pynchon[1], qui est d’ailleurs l’un des écrivains, scientifiques et philosophes cités dans l’ultime référentiel.
Le roman monstre de Miki Liukkonen (né en 1989), poète et musicien dont les finlandais connaissent également un précédent roman, Les Enfants sous le soleil, et un recueil intitulé Poèmes blancs, semble un représentant de ce que l’on pourrait appeler le trivialisme. Cette inesthétique, ne nous épargnant rien des moindres banalités, bizarreries dérisoires et laideurs du quotidien et de ses contemporains, affleurait chez Michel Houellebecq[2], quoique avec une inquiétude métaphysique prégnante. L’Américain David Forster Wallace[3] déployait son Infinie comédie suicidaire en égrenant ses millimétriques névroses et ses drogues. Ce dernier partageait l’addiction compulsive pour un sport, le tennis, avec notre Miki Liukkonen dont la natation est la discipline chlorée. La truffe collée au réel trivial, ces écrivains nous renvoient à la déréliction d’une époque et d’une vision du monde narcissique qui se prive de toute transcendance, de toute passion pour la beauté, pour la richesse de l’art et des cultures, ignorant toute perspective historique ou philosophique, même si Miki Liukkonen n’est pas sans brillant, ni respectable ambition. C’est cependant grâce à l’art du romancier aux velléités cosmologiques que notre Finlandais parvient à élever son monument fragile au-dessus des trivialités de ses personnages et de ses obsessionnelles tranches de vies blessées, ce qui n’est pas forcément le cas de son collègue venu de Norvège.
L’on sait que Jean-Jacques Rousseau, dans le préambule de ses Confessions tenait à dire toute la vérité sur sa vie. « Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi. […] Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra ; je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon, et s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire ; j'ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l'être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus, méprisable et vil quand je l'ai été, bon, généreux, sublime, quand je l'ai été : j'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l'as vu toi-même[4]. » Or Jean-Jacques Rousseau n’ayant point manqué » d’imitateurs, il en trouve un de plus en la personne de Karl Ove Knausgaard, qui a l’impudence de le dépasser en terme de pagination, mais guère en terme d’esthétique.
L’inesthétique de la confession trivialiste est criante chez le Norvégien Karl Ove Knausgaard, dont la gigantesque autobiographie intitulée Mon Combat livre au lecteur toute la litanie de ses soucis, agissements, beuveries et liaisons passablement sexuelles, jusqu’à confondre sa littérature et sa vie, depuis la mort de son père jusqu’à la satisfaction de s’être déversé dans un chapelet de livres. Fleuve, marée, océan, Mon combat, le grand-œuvre autobiographique de Karl Ove Knausgaard, paraît en français après une décennie de purgatoire acharné aux mains des traducteurs. Ce sont plus de 4 800 pages, étalées parmi 6 tomes de plus en plus prolixes, jusqu’aux 1 400 pages de l’ultime volume. Qui sait si l’auteur toujours vivant saura résister à une apostille tout aussi bavarde, de façon à donner à son opus une apparence d’infini, un ersatz de totalité cosmique, bien qu’elle ne se consacre qu’à un moi omniprésent au centre de la carrière d’autrui et voué aux accidents et aux banales initiations de la vie.
Il est de tradition d’ouvrir une autobiographie par son enfance. Or c’est ici La Mort d’un père qui en est le déclencheur et en forme le premier volet. Après un préambule sur le phénomène de la mort et ses corps rendus invisibles, le père apparaît comme un homme « dont la vie subissait les rafales du temps qui passe, entraînant avec lui des pans de sens ». Mais, très vite, les banalités rattrapent le clavier, des tartines du repas familial il fait des tartines. Il se découvre avec surprise : « ma bite était de travers quand j’avais la trique ».
Trente ans plus tard, l’homme qui a trois enfants, écrit qu’il « ne retire aucun bénéfice du contact avec les autres. Je ne dis jamais ce que je pense vraiment ». Probablement est-ce par compensation que les lignes du moi s’accumulent. Ses yeux, ceux de Rembrandt, ceux de sa fille… La trivialité du quotidien, des devoirs parentaux, de ses gestes et de ses non-événements reprend le dessus de la manière la plus soutenue, malgré « l’ambition d’écrire un jour une œuvre unique ». Il faut pourtant admettre que la chose se laisse avaler sans peine ; à moins de lassitude devant tant de frustration, de vanité. Et pourtant l’intérêt rebondit devant des poèmes parfois insérés : « tes livres sont poison ». Hélas, dès quinze ans, « boire était quelque chose de fantastique ». Entre une mère lointaine, un père peu commode et démesurément alcoolique, il devient intarissable sur ses congénères lycéens, leurs mœurs, et c’est à peine si s’en dégage une teneur sociologique, quoique un lectorat post-adolescent puisse sans peine s’identifier avec l’anti-héros et son auto-apitoiement, tant nous avons vécu des choses peu ou prou semblables, sans portée élevée. Ce sont (et à partir du second volume elles seront interminablement développées) des parties de drague, des filles et de la bière, des potes et des groupes de rock écoutés, des frustrations récurrentes. Seulement parfois une réflexion sur « la vague de puissance et de beauté » qui le soulève devant la peinture. Et bien sûr la visite mortuaire, la maison qu’il faut débarrasser de sa puanteur et des cadavres de bouteilles…
Or dans La Mort d’un père, le déroulé ne restant pas chronologique, le narrateur saute les années pour nous parler de la grossesse de Linda. Le découpage en parties semble à cet égard erratique. D’énormes digressions décrivent son bureau, les livres, ses « métaréflexions », s’interrogent sur le déchiffrement du monde, citent Nietzsche, glosent sur « l’impénétrable » et les « anges », sur l’art qui est « maintenant un lit défait », à la recherche à la fois du moi et du tout : « En écrivant, je voulais ouvrir le monde et, en même temps, c’était pour ça que j’échouais ».
Il est difficile de garder une juste opinion devant ce fleuve autobiographique charriant une foule de gens, de détails, de réflexions et de circonstances, sur un esprit « bombardé de souvenirs » qui ne font pas toujours un monde. Le manque de concision est le dernier souci de l’auteur, nécessaire peut-être en cohérence avec la démarche, mais rapidement fort dommageable. L’on criera au génie, ou se laissera gagner par l’ennui, alors que l’écrivain en herbe, d’abord accablé de déboires, réalise pêle-mêle son « espoir permanent, des illusions ridicules qu’on a à vingt ans sur les femmes et l’amour, les amis et la joie, le talent caché et le succès »…
Ce furent, parmi les volumes intermédiaires, des histoires du néant de la vie d’un jeune homme, égaré par sa naissance en Norvège, qui cherche à s’affirmer, trouver sa place parmi ses contemporains. Le narrateur personnage, Karl Ove Knausgaard tel qu’en lui-même, sans fard, et de tome en tome, cherche désespérément à coucher avec quelque fille, erre de ci-delà, va de beuverie en beuverie avec des potes, intercalant les épisodes amoureux et ceux de la fondation d’une famille.
Fin de combat est composé comme un triptyque, où s’encadre un essai entre deux volets autobiographiques. Et malgré un incipit qui prend les apparences de la gaité, l’on ne peut s’empêcher de remâcher, si l’on a eu l’abnégation de tout avaler, un sentiment de désolation, tant la culpabilité ronge le narrateur personnage qui, forcément, a mis en cause, outre lui-même, ses amis, sa famille. Car le récit commence en 2009, à la veille de la sortie de l’ouvrage inaugural, La Mort d’un père. Au milieu du bain des enfants, « doute, culpabilité et angoisse » le consument, car Linda ne sait rien du livre à paraître sinon qu’il « parle de nous », qu’il serait « vrai », ce qu’elle approuve. Mais, « romantique » et possessive, elle ne connait pas les « fossiles de sentiments » de son mari, par ailleurs « violeur verbal » d’après l’oncle Gunnar qui pense être diffamé, quand d’autres sont bien plus compréhensifs. L’autobiographe est-il si fiable ? Tout cela étant, comme d’habitude, entouré des mille détails oiseux inhérents à la vie domestique et aux enfants. Reste que son éditeur l’encourage : « C’est un projet lié à la liberté, et la liberté ça se prend ». Voilà qui contribue à faire de Mon Combat plus qu’un récit, une réflexion sur ce dernier, un objet métalittéraire longuement développé, souvent avec une finesse inattendue, entremêlant des réflexions sociétales parfois judicieuses, par exemple sur « la tyrannie des bonnes intentions » et sur l’effacement de « sa propre culture », face à l’immigration musulmane et à son « comportement machiste ». Le voici réaliste : « une tendance saute aux yeux : les élèves les plus forts viennent d’un milieu suédois, et les plus médiocres de l’immigration ».
La réaction de ses proches est parfois bienveillante, parfois explosive : se livrer tel qu’il est et les livrer tels qu’ils sont n’est pas sans risque auprès de tous ceux qui ont droit au respect, voire au silence, de leur histoire, de leur intimité, pas forcément brillante. À partir de là Karl Ove Knausgaard oscille entre remord et nécessité organique d’aller jusqu’au bout de son entreprise devenue pour lui essentielle, voire existentielle, d’autant plus qu’alors il rédige déjà le troisième volume. Son oncle Gunnar, outré de lire les déboires et la déchéance de son frère, exige des coupes, menace de procès, recrute des témoins ; en conséquence les développements du cheminement autobiographique frôlent bientôt la chronique judiciaire. À la lecture, son épouse, l'écrivaine Linda Boström Knausgård (de 2007 à 2016), avec qui il a eu quatre enfants, découvrant combien il lui reprochait « de ne pas en faire assez et de [lui] faire porter ses propres limites », est ébranlée, tout en admettant qu’il s’agisse d’un « bon livre ». Plus tard, elle sombre dans une dépression profonde, en prise à des troubles bipolaires, au point de devoir être hospitalisée ; ce que l’on lit à la fin de l’entreprise, affectant parfois la forme du journal. L’on devine que notre auteur culpabilise, alors que ses livres, dirons-nous, n’ont guère à voir avec un terrain dépressif chez un individu. La noirceur psychologique a cependant tendu un miroir au texte.
Aussi a-t-il consenti à modifier quelques noms, dès La Mort d’un père, néanmoins sans renoncer de publier un volume qui apparut comme un casus belli : « Si j’acceptais cette perspective, je m’anéantissais moi-même. Pas une seule fois, je n’avais pensé que j’avais exagéré, en racontant ce qui s’était passé». La discrétion et la pudeur n’étant pas son fort, il mesure - voire exagère - le mal ainsi infligé à sa famille, livrant au public ses tripes et celles de ses proches, dans un festival de trivialités. En ce sens le couronnement de l’édifice intitulé Fin de combat est une victoire autant qu’une défaite : en achevant son opus magnus il a en quelque sorte achevé quelques-uns de ses proches, quoique la responsabilité de leur réaction leur reste entière, en une entreprise de vérité et de trahison inextricablement mêlés. Ce qui n’empêche pas notre autobiographe norvégien, aux dernières pages du monstrueux opus, d’offrir platement à sa famille son mea culpa : « Je ne pardonnerai jamais ce que leur ai fait subir, mais je l’ai fait et je dois vivre avec ». Et de faire preuve d’une paradoxale autosatisfaction : « je savourerai vraiment l’idée que je ne suis plus être écrivain ». Est-ce parce qu’à cause des tracasseries des avocats relisant les manuscrits « le roman était devenu l’otage de la réalité » ?
Que le titre Mon Combat puisse faire penser à celui d’Hitler, nous n’y voyions pas malice, mais pour le moins une maladresse. Cependant une digression démesurée, plus de 500 pages, intitulée « Le nom et le nombre », qu’il aurait fallu publier à part, s’envase en ce que l’auteur prend visiblement pour exégèse à prétention philosophique de Mein Kampf d’Adolph Hitler en s’entourant de maintes références, d’Hannah Arendt au poète Paul Celan, longuement commenté. Provocation ? Inconscience ? Revanche personnelle ?
L’association d’un tel ouvrage et son antipode, À la recherche du temps perdu, dans le cadre de l’interrogation autobiographique laisse le lecteur passablement pantois. Toutes proportions gardées, le lecteur indulgent, trop indulgent, ou plutôt totalement incompétent, y lira une démarche organisatrice voisine de la somme proustienne, à laquelle Karl Ove Knausgaard fait souvent allusion dans le premier tome et qu’il avait plus que lue : « bue » dit-il ; dimension romanesque et beauté subtile de l’écriture en moins, sans compter un usage de la chronologie pour le moins errant, voire répétitif. Reste que si l’écriture autobiographique devait permettre un soulagement, un apaisement, voire une catharsis, ce « combat » fracture soi et autrui : « Ce roman a fait du mal à tous ceux qui me sont proches, il m’a fait du mal à moi ». Il n’a rien d’un Temps retrouvé. Et l’on ne sait pourquoi l’auteur appelle ceci un « roman ». Est-ce parce que la confession se double de pans de fiction, volontaires ou involontaires ? Il y a en effet une altération de la vérité, lorsqu’amoureux d’une jeune fille de treize ans il ne s’en suit aucune séduction dans la vraie vie, alors que le récit permet qu’Henrik Vankel couche avec son élève, soit « une réalité fictionnelle »…
Né à Oslo en 1968, Kar Ove Knausgaard publia deux romans bien accueilli par la critique norvégienne avant de virer de bord avec le premier volet de Mon combat. Il n’est pas impossible que la figure du père, à la fois imposante et décevante, puis fauchée par la mort abjecte, ait été à l’origine de la rédaction de cette fresque de l’identité qui se déploit sur six tomes, faute d’infini. Comme une revanche à prendre, il allait devenir le père indigne de son œuvre, dont la spontanéité, la crudité et la fidélité au quotidien ont assuré un succès insolent : un demi-million d'exemplaires se sont vendus en Norvège, puis ont été traduits en plusieurs langues. Ce qui en un sens est un peu inquiétant : la logorrhée du moi ininterrompu serait donc le miroir de tant de lecteurs ? Qui ne sauraient goûter à leur juste valeur les vertus d’une concision qui aurait permis à Mon combat de frôler la qualité du chef-d’œuvre, sans compter la finesse stylistique lacunaire…
Croyez-vous qu’après la fin de son combat Karl Ove Knausgaard puisse arrêter d’écrire ? Si tant est qu’il en eût la velléité, le graphomane impénitent n’en peut mais. Désormais c’est à sa fille, avant même sa naissance, qu’il offre un quatuor saisonnier. En automne d’abord. Il raconte le monde à sa nouvelle créature, en empruntant la forme du journal, et presque celle du dictionnaire d’Histoire naturelle. Ordonnés en trois parties comme autant de mois automnaux, ses chapitres s’appellent « Les sacs plastiques », « Les grenouilles », « L’apiculture », « Les lèvres vaginales » ou « La cuvette des toilettes », « Le vomi », ou encore « Le pardon », jusqu’à « Van Gogh »… L’on devine que cela lui vient à la va-comme-je-te-pousse, tout en spontanéité : « Je veux te montrer le monde tel qu’il est, autour de nous, à chaque instant […] Qu’est-ce qui rend la vie digne d’être vécue ? » Ainsi Anne reçoit un riche manuel d’éducation. Certes le lecteur peut trouver cela un brin infantilisant ; mais une réelle fraîcheur se dégage de la promenade dans l’univers de l’écrivain et de sa famille, parmi la nature scandinave. Cette attachante encyclopédie à l’adresse de l’enfance est joliment illustrées par quelques peintures d’une artiste norvégienne, Vanessa Baird, quoique trop peu nombreuses.
De Liukonnen à Knausgaard, le narcissisme s’allie au trivialisme. Le premier trace autour de lui un cercle romanesque qui affecte une dimension cosmique, quand le second fait du cercle de la famille et des proches un omnivore aspirateur à mots, pour tenter de « fuir l’invasion de [son] moi par la vie triviale », avec « l’impression que [sa] banalité devenait extraordinaire ». Le critique ne peut que rester perplexe devant des objets passablement dépressifs, comme le « sujet » de David Forster Wallace[5], qui hésitent entre littérature presque morte et valeur éclatante d’un syndrome.
traduit du serbe par Maria Bejanovska, Le Nouvel Attila, 2015, 288 p, 24 €.
Milorad Pavic :La Boîte à écriture,
traduit par Maria Bejanovska, Le Nouvel Attila, 2020, 176 p, 24 €.
Milorad Pavic :Exemplaire unique. Roman aux cent fins,
traduit par Maria Bejanovska, Monts Métallifères, 2021, 360 p, 27 €.
De quelle boîte mentale sortit en 1984 le Dictionnaire Khazar ? Le moins que l’on puisse dire est que le Serbe Milorad Pavic maîtrise un sens du rangement passablement hétérodoxe. Car jaillissent de sa Boîte à écriture autant les suggestions de l’imaginaire que celles d’un passé incertain. Histoire des Balkans et géographie des steppes, depuis les confins de l’Eurasie, confluent dans des histoires d’amour et de guerre, dans des mises en forme insolites autant que dans la grâce rugueuse et inoubliable du mythe. Boite encore et œuvre ouverte, que cet Exemplaire unique. Roman aux cent fins, où le lecteur est appelé à jouer un rôle déterminant…
N’espérez pas entrer ici dans une narration confortable, dans un essai navigable : ce dictionnaire se lit comme un polyèdre, un Rubik’s Cube. Faut-il alors déchiffrer ce « roman lexique » en respectant l’ordre alphabétique, ou de manière palindrome, en l’ouvrant au hasard, comme le divinatoire Yi Jing chinois, en tentant d’y repérer des priorités, des axes de lecture souverains ? Faut-il disposer de deux exemplaires, l’un « féminin », l’autre « masculin », de ce Dictionnaire Khazar, pour les faire dormir côte à côte, voire copuler pour enfanter notre imaginaire… À l’abrupt de cette avalanche de questions, il faut enfin se résoudre à plonger avec bonheur dans cette œuvre ouverte, dans ce puzzle chatoyant consacré à un peuple disparu, peut-être tout simplement mythique, surgi tout armé ou presque de la tête d’un écrivain serbe, dont une mère accoucha en 1928 et que la Faux cueillit en 2009 : Milorad Pavic.
Comment lire Le Dictionnaire Khazar ? Devons-nous scrupuleusement tenter de suivre le « mode d’emploi » liminaire ou se jeter dans les flux narratifs, explicatifs et descriptifs « qui ont pour but de recréer un monde »… Il est en effet acrobatique de lire de front les trois colonnes, selon les trois confessions - chrétienne, islamique et hébraïque - présentant l’histoire et le portrait de la princesse Ateh, du souverain Kaghan, du « peuple belliqueux » Khazar et enfin la « polémique khazar », imprimées sur un fond grisé. Disposition que d’ailleurs ne présentait pas la première édition française[1].
La présence des sources selon les trois religions du Livre vient de ce que les Khazars, en passe d’être balayés par les Orthodoxes et les Musulmans au cours du VIIIème siècle, firent appel à trois dignitaires, un moine, un derviche et un rabbin, pour défendre leurs doctrines, et, par suite envisager la conversion du peuple entier. Ce qui permet à l’opus de Milorad Pavic d’offrir successivement un « Livre rouge », puis un « Livre vert », enfin un « Livre jaune », également alphabétiques, consacrés aux prosélytes des trois religions, nantis chacun d’une typographie différente : Didot, Archer, Avenir, sans compter l’Univers pour le paratexte, ce qui n’est pas sans intention de la part de l’éditeur, qui, en « Nouvel Attila », s’intéresse à ces anciens barbares des steppes, quoique pas si barbares.
De plus, un sous-texte, plus ou moins mythique, voire totalement farfelu, serait à découvrir dans le Lexicon cosri, publié par un certain Daubmannus en 1691, dont la page de titre est ici reconstituée. Mais, en 1692, l’Inquisition fit détruire les 500 exemplaires, « sauf l’exemplaire empoisonné et celui à la serrure d’argent qui l’accompagnait ». Ces derniers livres, sans négliger « l’exemplaire d’or », écrit dans les trois alphabets, grec, hébraïque et arabe, furent détruits, ou « condamné à ne pas être lu pendant huit cents ans »… Notre écrivain joue avec un réel brio de la thématique du livre interdit, maudit, empoisonné, comme le fit, dans son Nom de la rose[2], Umberto Eco, avec le deuxième livre de La Poétique d’Aristote sur la comédie et le rire[3].
Imaginez une princesse qui « portait, accroché à sa ceinture, le crâne de son amant », et « possédait sept visages ». Ateh entreprit, « sous la forme d’un cycle de poèmes », une encyclopédie khazar, qu’un « démon musulman » lui fit oublier. Selon une des trois sources juxtaposées, elle « n’a jamais réussi à mourir » ; selon une autre elle fut « tuée en même temps par les lettres du passé et celles de l’avenir »… Imaginez encore un chef militaire, Avram Brankovitch, qui apprend « d’un perroquet la langue khazare », et dont le double est un « kouros », qui contribue à la tâche de ses vieux jours : écrire « un glossaire, un abécédaire », qui est un double de celui que nous lisons.
Parmi les « chasseurs de rêves », l’un savait « apprivoiser les poisons dans les rêves d’autrui ». Cyrille, lui, fit « un alphabet aux lettres grillagées enfermant ainsi comme un oiseau cette langue insoumise ». Quant au peintre Sévast Nikon, qui ne fait « que feuilleter un dictionnaire de couleurs », ce sont ses icônes qui multiplient son talent. Rien d’impossible quand un œuf peut « sauver une journée d’un objet, par exemple d’un livre »… Entre la prolifération du surnaturel et des métaphores, un univers parallèle, à la fêlure de l’Histoire et du mythe, prolifère.
Quittons alors Cyrille et Méthode, le monde chrétien orthodoxe donc, pour, au « Livre vert », découvrir les prodiges fabulés de l’Islam, où l’on joue du luth, et dont les tenants affirment que les Khazars l’ont choisi en premier et en dernier. L’on se doute que la mauvaise fois inspire tous les chroniqueurs, de quelque religion qu’ils soient, comme Al Bekri, qui « écrivait avec ses dents qu’il enfonçait dans la carapace du crabe ou de la tortue ». Quant au poète Al Mazroubani, il était réputé pour avoir composé « un livre de poésie démoniaque ». Les trois cultes ont en effet leurs démons : Asmodée, Ahriman et Satan…
Restent les chroniques juives, parmi lesquelles le fameux Daubmannus, imprimeur de l’originel Dictionnaire khazar en 1691, se suicida en lisant dans l’encre empoisonnée. Halevi préfère, lui, étudier « l’allitération du nom de Dieu », puis écrire son Livre des arguments et des preuves pour la défense de la religion juive. Délégué juif à la polémique khazar, le rabbin Sangari Isaac affirmait que « toutes les langues, sauf celle de Dieu, seraient des langues de souffrances, des dictionnaires de douleurs ». Cependant, en tout cela, le merveilleux omniprésent est bien loin d’une controverse théologico-rationnelle. Il y a tout lieu de s’étonner lorsqu’une aristocrate de Raguse croise au XVIIème siècle rien moins que le comte Dracula ! Sans compter que les généalogies de la controverse khazare ressurgissent jusqu’au XX° siècle, quand un colloque est l’occasion d’un meurtre au Smith & Wesson.
L’on aurait dû s’en douter : chacune des confessions postule, ou plutôt affirme, qu’après la controverse mémorable les Khazars se sont convertis à son bénéfice. S’il fallait tirer une morale, ce serait celle de la forfanterie, de l’orgueil et de la vanité de toutes les religions…
Un tel objet littéraire non identifié, abécédaire de récits emboités et pandémonium de légendes, à la croisée du roman, de l’essai et de la mythographie, autorisant plusieurs modes de lectures, aléatoires ou programmées, n’est pas sans mériter de figurer parmi les « œuvres ouvertes », telles que les théorise Umberto Eco, en s’appuyant sur des compositions musicales de Karlheinz Stockhausen ou de Pierre Boulez. Il est alors permis de qualifier le livre de Pavic de postmoderne, dans la mesure où il défie le rationnel au moyen des prestiges douteux de la magie, où il réinvestit le passé avec les instruments de la critique textuelle, de l’intertextualité, de l’ironie et du ludique. Ce dont témoigne le livret associé, « Lexique des lecteurs du Dictionnaire Khazar », qui vous permet de choisir votre entrée, selon que vous êtes, entre autres, « bibliomane », « interprète des rêves », « qui s’en remet aux listes de best-sellers », ou « syndicaliste du déchiffrage »…
En fait, n’en déplaise à l’imaginaire de Milorad Pavic, le peuple Khazar a bien existé. Son royaume s’étendait au nord de la Mer Noire, de la Mer Caspienne, autant qu’autour du X° siècle, ce qu’atteste le livre d’une poignée d’historiens dirigés par Jacques Piatigorski et Jacques Sapir : L’Empire Khazar, VII-XI° siècle. L’énigme d’un peuple cavalier[4]. Reste la question de savoir quel choix religieux ces populations ont fait au moment d’abjurer le polythéisme, alors qu’elles ont fait barrage contre l’invasion islamique. Probablement ont-ils élu le Judaïsme, sans que grand-chose puisse en attester. Qui sait si les Ashkénazes sont leurs descendants, comme l’imagina Arthur Koestler[5] ? Les querelles d’érudits peuvent faire rage, dès lors que les sources font défaut, sinon de manière adjacente, grâce à des chroniqueurs byzantins ou islamiques d’une fiabilité discutable, les passions identitaires et religieuses s’exacerber alors que l’objet de la connaissance glisse entre les doigts comme le vent des steppes éternellement parcourues par ces désormais fameux et fumeux Khazars. Au point que d’autres romanciers, comme Marek Halter[6], se soient emparés de ces irrattrapables cavaliers. Qui doivent avant tout leur postérité légendaire et splendide au roman éminemment borgésien de Milorad Pavik.
Jouant sur les typographies, la mise en page, colonnes ou fac simile, les éditeurs du Nouvel Attila ont sans nulle équivoque réussi une belle et nécessaire réédition de cette traduction de Maria Bejanovska, dont on connait les talents, pour avoir traduit la Sorcière d’Andonovski[7]. Tout juste pourrait-on craindre pour la fragilité de la couverture à fenêtre et interroger le bien-fondé de la reliure à l’orientale, sans dos. Mais à un tel fringant cheval des steppes on ne regarde pas les dents…
En une narration « non linéaire », que l’ordre alphabétique induit à terminer différemment en fonction de la langue choisie par le traducteur, se rencontrent « versions masculine et féminines » (il faut alors consulter la page 235) : « la raison tient au fait qu’un homme vit le monde hors de son corps, alors que la femme porte l’univers en elle ». Nous laisserons à Milorad Pavic la responsabilité d’une telle dichotomie. À moins d’acquérir l’anglaise édition hermaphrodite. Qu’importe, le roman-jeu, l’encyclopédie khazares ainsi construite comme un dessin d’Escher, se glisse parmi des pages surnuméraires de l’encyclopédie universelle. Comme dans l’Encyclopaedia Britannica, existait et n’existait pas la possibilité stupéfiante d’une nouvelle de Jorge Luis Borges : « Tlon Uqbar orbis tertius[8] ».
Photo : T. Guinhut.
Livre-objet infiniment séduisant, à l’image de son sujet, cette Boîte à écriture, originairement publiée en 1999, déploie ses tiroirs, comme le cerveau de l’écrivain offre ses couloirs, ses salles et ses jardins au lecteur. Le bel objet bibliophilique semble disposer trois couvertures, successivement marron glacé, pêche et grisée, puis de cahiers orange et blanc, rose et vert, en autant de récits, sans oublier un encart dépliant vert, qui ne permettra pas de dévoiler le nom interdit, quoiqu’il soit coupable de la mort de Timothée. Le volume est soigné, plus encore qu’à l’habitude de l’éditeur, Le Nouvel Attila, après le passage duquel l’herbe littéraire repousse mieux que jamais. La maquette est signée Gabrielle Coze, qui habilla également Le Dictionnaire khazar ; ce qui lui permit de recevoir le grand prix de « La nuit du Livre 2016 ». Il est à craindre que l'éditeur ait ici oublié de citer ici son nom.
Une fois les yeux pris par la lecture, l’ouvrage s’ouvre sur une boîte marine, judicieusement agencée, dans un bois d’acajou et sertie de cuivre, aux serrures et casiers parfois secrets. Outre les parfums salés et de tabac qui en émanent, elle sert à classer des histoires.
D’abord celle des « quarante-huit cartes postales », jamais envoyées, qui content les amours d’une femme libre, gourmande d’un riche manteau de fourrure que son amant lui offre, peut-être au service d’un autre amant. Elle est experte en odeurs corporelles et parfums, et l’érotisme s’élève à fleur de peau, en une ébullition presque surréaliste, non sans faire penser à André-Pierre de Mandiargues. Labyrinthique comme celle des maris et des amants pris et jetés, cette escapade parisienne trouve à la librairie « Shakespeare and company » une petite annonce où un exemplaire masculin du Dictionnaire Khazar cherche un exemplaire féminin, en un clin d’œil complice à un autre opus de Milorad Pavic.
Avec « les petits compartiments noirs et blancs », la découverte de la boîte devient de plus en plus une ekphrasis, ce terme rhétorique désignant la description d’une œuvre d’art. L’on y trouve un sifflet « en forme de phallus [...] pour appeler l’esprit des morts ». Quant au « tiroir en bois de rose », sur papier adéquatement coloré, son secret révèle une boîte à musique aux sept mélodies, en une mise en abyme attendue. Celui en noyer contient un manuscrit, en réponse à la petite annonce, qui permet à deux étudiants d’étudier plus les mathématiques que l’amour. Il est question de « regard à briser les miroirs », d’un voyage de Paris à Salonique pour retrouver un amant qui n’en peut-être pas un, d’une « horloge d’amour » (plus loin décrite), d’union sexuelle à la lisière de la mythologie, de « décalculer » l’avenir. Laissons le lecteur découvrir la chute de cet étrange et beau récit…
À l’usage des gourmets, le « compartiment en soie verte » offre le journal de bord d’un bateau grec, avec les « mets qu’il avait goûtés en rêve ». Celui destiné aux objets précieux ne contient qu’une bande magnétique à la voix venue de la guerre de Bosnie : d’un soldat voulant oublier la langue serbe. Sa fuite, sa traversée de l’Italie, son retour à Paris, tout cela s’emboîte dans le précédent récit, comme tenon et mortaise. Timothée, « l’amant du taureau blanc », croise de nouveau l’existence de l’ingénieure Lili qui devient « Europe », alterne la guitare, les vêtements féminins et masculins, la froideur et l’amour. Alors que les tragédies amoureuses sont les légendes du passé, la maison de Timothée revit ses ombres et ses lumières, avec « l’histoire de la servante Selena », avec un duel entre sœurs…
Ainsi, en cet ouvrage onirique de plus en plus enivrant, se démultiplient les histoires, nourries d’échos et de leitmotivs, les appels poétiques, les secrets de la psyché, où la finesse intellectuelle, l’art des drames et de l’imaginaire s’allient à la fantaisie.
Les récits emboîtés, comme l’entend le titre, distribuent une constellation d’histoires d'amour qui progresse par tiroirs successifs et par zones géographiques, entre Salonique et Paris, la Serbie et Kotor, alors que les Balkans sont le pôle magnétique de l’ouvrage voyageur. Ce à quoi nous dispose notre auteur en son épigraphe : « Chaque fois que l'Europe tombe malade, elle cherche à soigner les Balkans ». Même si nous ne connaissons pas un traitre mot de serbe, l’on devine que la traductrice, Maria Bejanovska, n’a pas manqué de soigner la beauté du phrasé pavicquien…
Féru de boites, de boites dans des boites, Milorad Pavic joue avec son lecteur en l’invitant à jouer avec son Exemplaire unique. Roman aux cent fins. Au-delà de se contenter de nous prendre dans les filets convenus de l’amour et du policier, le voici ajoutant à son intrigue toute personnelle un curieux et réjouissant dispositif, originellement paru en 2004. Une fois de plus notre fantaisiste romancier mérite sa réputation de faiseur de « littérature non linéaire ». Car à un roman de bon aloi intitulé Exemplaire unique s’ajoute « Le Cahier bleu », avec lequel le lecteur est sommé de se dépatouiller, de choisir l’une de ses fins, ou pourquoi pas l’une d’entre cent pour chacune des cents journées que l’on pourrait pavicquer à l’aide de cent feuillets séparés et jetés comme une poignée de fétus divinatoires, eux-mêmes venus de « cent notes de feu l’inspecteur supérieur Eugène Stross ». Mais au risque d’accumuler « cent morts au lieu d’une »…
Si l’on se rend chez un commerçant c’est pour acheter un produit, un service. Mais chez AlexSandra Klozevitz, androgyne de son état, oscillant entre Alex et Sandra, il s’agit de consulter « un.e chasseur.se de rêve » et d’acquérir l’un de ses rêves futurs. L’on devine que les fantasmes y sont légion, moins qu’ils se mâtinent de mythe, moins encore que leur qualité prémonitoire, donc dangereuse, est avérée. Il n’en reste pas moins que la créature aux deux visages doit payer ses dettes, ce en liquidant deux comparses. Aussi croisons-nous Isaï Kruz, et bientôt la banquière Livia Heht. Ils sont entourés, l’un par un chanteur d'opéra et sa femme, Lempicka la superbe, son lévrier, l’autre par un amant aux parfums révélateurs. La basse opératique perd sa voix, rêve de sa mort, achète ses rêves pour en fractionner la douleur. L’on ne sait plus qui use du « révolver de luxe dans un foulard mauve »…
Mais une fois le chanteur décédé naturellement, il faut à Lampicka prendre un nouvel amant, voyager, revenir pour calmer ses inquiétudes et acheter un rêve posthume, soit « une petite cuillère d’éternité » puisque venu de sa mort à trente-sept ans, à condition de tuer quelqu’un. Sa jalousie, armée du Magnum, trouve bientôt sa cible, à ses risques et périls.
L’on constatera ensuite que le tribunal tient compte des rêves, celui « sur la mort de Pouchkine », celui « sur les pas » étant fournis en supplément, qu’il se satisfait de condamner Monsieur Erlangen pour avoir tué Lempicka en outrepassant la légitime défense et notre vendeur de rêves à une amende. Soit. Mais l’inspecteur Stross reste titillé par le meurtre inexpliqué d’Isaï Kruz et le cas Lempicka. Il lui en coûtera la vie.
Reste à choisir, sans risque de dévoiler la fin, une carte au hasard parmi le « Cahier bleu » de l’inspecteur dont la démarche intellectuelle s’associe au champ des possibles : à la fois une image du fonctionnement du cerveau humain et une esthétique littéraire. La n°78 se penche sur un « corpus delicti », le foulard mauve resté seul dans le coffre de la banque. La cent-unième invite le lecteur à inscrire sa propre fin sur sa virginité…
Dans un cadre réaliste, la dimension fantastique efface les frontières du féminin et du masculin, du rêve et de la réalité, de la vie et de la mort, du passé et de l’avenir, explosant la rationalité de la justice, avec le brio époustouflant que l’on ne peut méconnaître chez notre cher Milorad Pavic, écrivain ludique et vertigineux.
Le Serbe Milorad Pavic, en quelque sorte docteur en érudition imaginaire, mériterait en France d’être mieux connu : il faudrait alors se souvenir de son roman de Héro et Léandre, ou de Léandre et Héro, selon que l’on lit une première partie jumelle de la seconde, qu’il faut aborder en retournant le volume, jusqu’à ce qu’elles se rejoignent au centre des pages : L’Envers du vent[9]. Ou son « roman-tarot », Le Dernier amour à Constantinople, qui attend encore sa traduction. Il est enfin résolument permis d’agréger les romans « boîte » et « dictionnaire » de Milorad Pavic à ce qu’Umberto Eco appelait « l’œuvre ouverte » : « Nous ne sommes plus devant des œuvres qui demandent à être repensées et revécues dans une direction structurale donnée, mais bien devant des œuvres ouvertes que l’interprète accomplit au moment même où il en accomplit la médiation ». Ce dernier étant ici le lecteur, l’on dira, conjointement avec l’auteur du Nom de la rose : « une forme est esthétiquement valable justement dans la mesure où elle peut être envisagée et comprise selon des perspectives multiples, où elle manifeste une grande variété d’aspects et de résonnances sans jamais cesser d’être elle-même[10] ».
Marcel Proust : Les Soixante-quinze feuillets et autres manuscrits inédits,
Gallimard, 2021, 386 p, 21 €.
Comme un parfum dont la rémanence interroge, la mystérieuse source de La Recherche reste à identifier. Est-elle dans l’éphémère bouillon génétique et biochimique de l’homme qui l’écrivit, dans le terreau culturel du Paris de la fin du XIX° siècle, dans les figures et les amours qui croisèrent la destinée de l’écrivain ? Sans résoudre définitivement bien sûr de telles problématiques inhérentes à toute création artistique, la publication d’un bouquet d’inédits vient à propos. Le jeune Marcel Proust (1871-1922) écrivit de tragiques bluettes qu’il ne daigna pas publier dans Les Plaisirs et les jours, à moins qu’elles fussent trop révélatrices : Le Mystérieux Correspondant et autres nouvelles, aujourd’hui révélées. Si elles ne sont qu’un jeu de gammes pianistique, cependant fort troublant, du futur orchestrateur de sa cathédrale romanesque, elles voisinent avec des documents afférents aux sources de ce qui faillit s’appeler Les Intermittences du cœur pour accéder à la dignité d’À la recherche du temps perdu. Mieux encore, l’apparition des Soixante-quinze feuillets, presque miraculeuse, est une marche essentielle pour comprendre comment va s’édifier la singularité d’une cathédrale romanesque en gestation.
Comment est-ce possible ? Retrouver après plus d’un siècle des nouvelles d’un écrivain si convoité, si unanimement salué ! De plus souvent des inédits… Ces manuscrits brouillons (parfois ici photographiés), ces bribes encore mal raboutées, contemporains de l’élaboration des Plaisirs et les jours, recueil publié en 1896, viennent des archives de Bernard de Fallois, décédé en 2018, ce pourquoi elles peuvent aujourd’hui nous être livrées. Non sans peut-être un parfum de vieux scandale craint tant par l’auteur que par ses héritiers.
Car l’intimité s’y dévoile au moyen d’une homosexualité transposée, néanmoins avouée. Certes rien d’obscène, mais un questionnement psychologique, une dimension morale affleurent sans cesse. Cette homosexualité induit une souffrance psychologique, voire le sentiment d’une malédiction sociale et biblique, ce dont le futur volume titré Sodome et Gomorrhe accuse la trace. L’on est ici bien loin du Corydon de Gide, dont l’objet est un dialogue philosophique sans fard sur ce sujet. Pourtant Les Plaisirs et les jours n’évite pas complètement l’objet du délit. Si Marcel Proust n’y a pas inclus ces pages, c’est que, bourgeons malhabiles, elles n’étaient pas tout à fait des fleurs.
Publié en 1896, Les Plaisirs et les jours fut rien moins que préfacé par le célèbre Anatole France et accompagné de quatre pièces pour piano de Reynaldo Hahn. Les joies enfantines et les beautés de la nature y perdent leurs saveurs en passant par le dessèchement de la vie mondaine. Cet arasement de la sensibilité s’accompagne d’une délectation mélancolique qui brise le personnage de « Violante ou la mondanité », et condamne un dilettante dans « La mort de Baladassare Silvando, vicomte de Sylvanie ». La satire des plaisirs mondains, conspués pour leur vanité, s’efface devant des nouvelles plus nettement psychologiques, comme « Confession d’une jeune fille » et « La fin de la jalousie », où l’imagination amoureuse n’est pas sans danger mortel, ce en lien avec les thématiques abordées dans ce Mystérieux correspondant et autres nouvelles. Ces dernières rejoignent en quelque sorte, dans l’édition de la Pléiade, quatre petits « Textes non publiés par Proust », évoquant deux beaux jeunes hommes et deux jardins, répondant ainsi aux proses des « rêveries couleur du temps ».
Nous sommes avant Jean Santeuil, qui se veut « l’essence de ma vie », premier jet et immense brouillon de La Recherche, qui se dote d’un narrateur externe au récit et conte la vie et les émois de son personnage à la troisième personne, et bien avant l’invention géniale d’un narrateur interne qui efface toutes (ou presque) les traces de Marcel, dans le cadre d’un roman autobiographique, d’initiation, psychologique, de société, soit un roman-somme.
Les stratégies narratives de ces proses sont à chaque fois différentes, comme si l’écrivain encore en herbe s’essayait sur plusieurs cordes d’un instrument encore immature. Le statut du narrateur ici est varié, homme, femme, il dit parfois « je », comme celui qui raconte sa visite à « Pauline de S » bientôt mourante. Cependant le « souvenir » du capitaine qui nous offre en une nouvelle épistolaire le récit à la première personne de son émoi pour un brigadier, nanti « d’exquis yeux calmes », quoiqu’il reste dans l’ignorance de la nature de son penchant, peut être lu comme l’émanation d’une sorte d’alter ego de l’écrivain.
C’est de la main d’un « mystérieux correspondant » que Françoise reçoit une lettre en forme de déclaration d’amour. Cependant l’intérêt se déplace vers son amie Christiane qui, possédée par un « douloureux secret », meurt d’une « maladie de langueur », en fait son amour passionné pour Françoise, sans que son confesseur lui accorde le droit de contenter son amie, ce qui pourtant est conseillé par le médecin, qui croit à un amour hétérosexuel. Le lecteur perspicace, et bouleversé, devine que ce « mystérieux correspondant » n’est autre que Christiane : qui d’autre en effet aurait pu laisser messages et réponses ? La transposition est une pudeur, mais aussi un exorcisme.
Le désespoir amoureux trouve une consolation lorsque son allégorie, sous forme de « bel écureuil-chat blanc », apparait près d’un homme. Ce beau poème en prose, titré « La conscience de l’aimer », est une rare occurrence du fantastique dans l’œuvre de Proust, non loin du « Corbeau » d’Edgar Allan Poe. Une telle souffrance fait également partie du « Don des fées », outre la fatalité d’être « perpétuellement méconnu », et de ne pouvoir aller aux « Champs Elysées où tu joueras avec une petite fille », comme plus tard l’une des « jeunes filles en fleurs », Gilberte. Une fée supplémentaire le console : « la maladie a sa grâce dont tu jouiras profondément ». Ne devine-ton pas là cette capacité de perception du monde qui permettra la longue création d’une œuvre d’art…
En effet, plus loin, nous espérons en la « Grâce ». Elle se déploie « Après la 8° symphonie de Beethoven » : « C’est l’âme vêtue de son, ou plutôt la migration de l’âme à travers les sons, c’est la musique ». Les derniers quatuors du même, et les œuvres de Vinteuil, sonate et septuor, sauront plus tard amplifier cette réflexion.
« Aux Enfers » appartient au genre du dialogue des morts, là un peu scolaire, dans la tradition grecque et classique de Fénelon et de Fontenelle, qui ne saurait effacer la perspective de l’enfer chrétien. Mais n’en retrouve-t-on pas un écho, lorsqu’Albertine devra écrire une consolation de Sophocle à Racine à l’occasion de l’insuccès d’Athalie ?
Ce n’est plus la charmante mélancolie fin de siècle des Plaisirs et les jours ; aussi Proust a bien eu conscience qu’il risquait de déséquilibrer le recueil en y intégrant ces nouvelles parfois mortuaires, parfois morcelées, dont l’écriture encore inassurée trahit le manuscrit en chantier, sans compter le parfum trop insistant des amours maudites.
Marcel Proust : À la Recherche du temps perdu,
illustré par Van Dongen, Gallimard, 1947.
Photo : T. Guinhut.
Jean-Yves Tadié, maître d’œuvre de l’édition d’À la Recherche du temps perdu en Pléiade, et perspicace auteur de Proust et le roman[1], pointe « l’intérêt littéraire bien faible » de ces nouvelles abandonnées en leur chantier, et de surcroit un auteur « mou et sentimental[2] ». Certes ce n’est que rétrospectivement que l’on peut se pencher avec un réel intérêt sur les gammes avortées de celui qui n’est pas un enfant prodige, comme le fut Rimbaud, mais qui dut atteindre la maturité pour déployer son génie. Cependant elles ne sont ni sans grâce, ni sans puissance séminale.
Car en soi, malgré leur finesse, ces nouvelles n’auraient qu’un intérêt modeste, si elles ne contenaient pas in nucleo quelques-unes des intuitions de La Recherche. En n’abusant pas un instant de la critique biographique à la Sainte-Beuve, ni de la trop facile interprétation oraculaire, l’on préférera voir comment le romancier y prépare des filigranes qui veinent La Recherche ; où la transposition est encore plus vaste, puisque le narrateur, seul à ne pas être affecté par le virus, découvre peu à peu l’homosexualité de bien des personnages, de Charlus à Saint-Loup, sans oublier Albertine. La culpabilité au sens catholique du terme sera rejetée dans les limbes au profit d’une sorte de religion de l’art, même si l’on peut considérer que les figures luxurieuses de Charlus et de Saint-Loup s’exaspèrent en contrepoint de la Première guerre mondiale. De plus l’écoute consolatrice de la « 8° symphonie de Beethoven » préfigure le rôle dévolu aux œuvres de Vinteuil, « hymne national » de l’amour de Swann et Odette, comme le rôle de passeur de Botticelli qui auréole la perception du beau militaire aimé préfigure Swann aimant Odette la cocotte par l’entremise de l’art du peintre, seule réalité essentielle, lorsque « la vraie vie c’est la littérature ». Les moments emblématiques exploités par les nouvelles se multiplieront pour devenir un vaste roman d’apprentissage, depuis l’enfant qui attend le baiser de sa mère jusqu’à l’homme qui voit vieillir tous les protagonistes de son univers qu’il faudra d’urgence se résoudre à cristalliser en beauté dans Le Temps retrouvé de l’œuvre. Le microcosme social mondain dans lequel évoluent ces quelques personnages deviendra une véritable galaxie romanesque, incluant satire et vanité, médecins et militaires, écrivains, peintres et musiciens… Enfin le travail du capitaine repassant son souvenir peut être considéré comme un embryon de celui de la mémoire volontaire secourue par celle involontaire. Quoiqu’au rebours de tout cela, nous l’avons dit, il faille concéder que le narrateur que nous attendons est loin d’être ici conçu.
Les motifs précoces proliférants, qui ne trouveront leur pleine expression que dans sa future somme romanesque, attestent que le jeune Proust est loin d’être un mondain superficiel, mais déjà un écrivain à part entière, qui joue avec presque sûreté des genres qu’il abandonnera cependant ensuite : le dialogue des morts, le récit à suspense ou fantastique. Seul le portrait psychologique est au travail. D’autant que la subtile et profonde phrase proustienne est déjà là par éclats : « Les méditations sur la vie et sur l’âme, les profondeurs d’émotion où nous nous sentons descendre au cœur même de notre être, la bonté, le pardon, la pitié, la charité, le repentir au premier plan, seuls réels ». Ou encore : « La face de nos âmes change aussi souvent que la face du ciel. Nos pauvres vies flottent désemparées entre les courants de la volupté où elles n’osent pas rester et le port de la vertu qu’elles n’ont pas la force d’attendre ».
Marcel Proust : À la Recherche du temps perdu,
illustré par Van Dongen, Gallimard, 1947.
Photo : T. Guinhut.
En fin de volume, Luc Fraisse nous offre quelques clefs afin d’accéder « Aux sources de la Recherche du temps perdu ». L’œuvre serait-elle moins grande avec les béquilles de ces éléments documentaires ? Certes non, mais s’interroger sur l’alchimie de la création n’a rien de vain. La géographie de Balbec, les « jeunes filles en fleurs[3] » ne sont pas nées ex nihilo.
L’on sait maintenant que les essais du sociologue Gabriel Tarde, Les Lois de l’imitation et La Logique sociale (1890 et 1895) ont contribué à la conception de l’évolution du noyau Verdurin vers une influence considérable dans le Faubourg Saint-Germain, que celui de Joseph Baruzzi, La Volonté de la métamorphose (1909), qui montre que la création artistique est essentiellement un effort individuel et qui préfigure la proustienne mémoire involontaire ont été des leviers pour l’écrivain. Il n’en reste pas moins que la transmutation intellectuelle qui conduisit à l’ampleur romanesque n’appartient qu’à Proust.
Les personnages trouvent aussi leurs sources. La reprise de passages de lettres à Reynaldo Hahn trouve sa pleine expression dans la jalousie de Swann à l’égard d’Odette. Gilberte était probablement un garçon aux Champs Elysées, et emprunte plus tard des traits au chauffeur de Proust, Agostinelli : elle révèle au narrateur l’étonnante proximité des côtés de chez Swann et de Combray, quand celui-là connaissait si bien les routes d’Illiers et de Cabourg, devenus Combray et Balbec. À Cabourg, ce furent des « jeunes gens en fleurs » qui donnèrent l’occasion d’esquisser une « ode » à des « golfeurs », dont un certain Marcel Plantevignes, qui, en 1966, publia un recueil de souvenirs sur l’écrivain. L’on n’en déduira évidemment pas que tous les personnages féminins ont une source masculine. L’on sait, par exemple, qu’il y a beaucoup de Madeleine Lemaire, peintre de roses, dans Madame Verdurin, de Marie Bénardaky dans Gilberte, que la bicyclette d’Albertine est celle de Marie Nordlinger, que la duchesse de Guermantes est un condensé des comtesse Greffulhe, de Chevigné, et caetera. Reste qu’au-delà du matériau autobiographique et social seul le moi profond de l’artiste anime la création : « un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices[4] », affirme l'auteur de La Recherche dans son Contre Sainte-Beuve. Seule la cristallisation dans la fiction donne leur pleine dimension, au-delà de modèles épars et partiels agrégés, aux personnages qui animent l’œuvre d’art.
Présenté avec soin et sagacité par Luc Fraisse, ce mince recueil n’est en rien indigne d’être glissé auprès des volumes de la Pléiade sacralisant À la Recherche du temps perdu. Une intense mélancolie sans affèterie transporte ses textes injustement oubliés, ourdis qu’ils sont par les fils rouges de la mort, des amours impossibles et de l’homosexualité, qui chacun à leurs façons seront transcendés dans le fleuve romanesque à plusieurs bras, qui nous affirme que ni Proust, ni son art, ni nous-même, n’avons vécus en vain. Et même les dissertations du jeune Marcel, au lycée Condorcet, n’auront pas été écrites en vain : outre leur utilité formatrice, elles seront bientôt publiées avec diverses pages de jeunesse en compagnie d’un carnet de citations composé par maman Jeanne Proust. C’est en miroir de La Recherche que l’on peut lire également la Correspondance avec sa mère[5], dans laquelle cent-cinquante-neuf lettres, de 1897 à 1905, se croisent entre deux êtres qui s’aimaient d’amour tendre : elle aussi était bien inquiète de ce baiser retardé au début de Combray…
Baiser cependant soigneusement et longtemps préparé par l’écrivain. Car le voici parmi Les Soixante-quinze feuillets, exhumés là encore des « archives Fallois », cette fois-ci préfacés avec enthousiasme par Jean-Yves Tadié, quoique soigneusement édités par Nathalie Mauriac Dyer et nantis d’un impressionnant appareil critique. Le baiser de Combray est déjà fondateur, mais l’on ne sait pas encore de quoi, même s’il est déjà bellement développé : « et qu’enfin ce baiser précieux, unique, car on ne me laissait pas l’embrasser plusieurs fois, trouvant que c’était ridicule, je puisse bien en garder le souvenir entier, mieux la présence prolongée en mon esprit, de façon à pouvoir dans ma chambre, quand je commencerais à haleter de me sentir seul et séparé d’elle, en ouvrir le souvenir intact et gardé par mon intelligence à sa portée comme une hostie où je trouverais sa chair et son sang »…
Depuis l’impasse de Jean Santeuil, le futur maître du temps avait abandonné en 1899 le genre romanesque. C’est à la fin de 1908 et au début de 1909 qu’il rédige ces Soixante-quinze feuillets. Comme les blocs errants des soubassements préromans de sa future cathédrale gothique, sinon baroque, le compositeur en herbe de La Recherche ne sait pas encore où il s’engage, convoquant et pétrissant les matériaux bruts de l’autobiographie et de la chronique sociale. Car la grand-mère s’appelle toujours Adèle, sa mère Jeanne, lui-même Marcel et l’imaginaire et synthétique Balbec se cache sous un « C » qui est celui de Cabourg ; de plus la fameuse madeleine n’est qu’une inoffensive biscotte. Pas encore d’intrigue pour relier ces fragments dans une dimension romanesque, pas encore le phénomène dynamique et démiurgique de la mémoire involontaire, mais des brouillons thématiques et générateurs, tels « Une soirée à la campagne », « Séjour au bord de la mer », « Jeunes filles », « Noms nobles », « Venise » enfin. Si les lieux iconiques de l’opus proustien sont présents in nucleo, Combray, Balbec, Venise, « Le côté de Villebon et le côté de Meséglise » n’ont pas encore revêtu la magie des noms, qui seront ceux de Swann et de Guermantes.
Parfaites briques de l’édifice à venir, elles ne sont cependant pas le moins du moins du monde ouvragées comme les pierres de Venise[6], pour reprendre le titre de John Ruskin que Marcel Proust goûtait fort et auquel il a consacré un article. Car ces feuillets ont indubitablement des phrases, mais pas encore la phrase, où à peine, par éclats soudains. Cette phrase proustienne soyeuse et enveloppante qui se déploie par métaphores filées et envolées vers les dimensions cosmiques du temps et de l’art, comparant par exemple les joues d’Albertine à des figures de Michel-Ange. Prenons par exemple le début de « Jeunes filles » : Un jour, comme deux oiseaux de mer marchant sur le sable et prêts à s’envoler, j’aperçus sur la plage deux fillettes, plus tout à fait des petites filles, pas encore des jeunes filles, dont l’aspect inconnu, l’aspect étrange pour moi, me les firent prendre pour des étrangères de passage et que je ne reverrai pas ». Retrouvons-les dans la seconde partie d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs : « presque encore à l’extrémité de la digne où elles faisaient mouvoir une tache singulière, je vis s’avancer cinq ou six fillettes, aussi différentes, par l’aspect et par les façons, de toutes les personnes auxquelles on était accoutumé à Balbec, qu’aurait pu l’être, débarquée on ne sait d’où, une bande de mouettes qui exécute à pas comptés sur la plage - les retardataires rattrapant les autres en voletant - une promenade dont le but semble aussi obscur aux baigneurs qu’elles ne paraissent pas voir , que clairement déterminée pour leur esprit d’oiseau ». L’on découvre ainsi combien le romancier a gagné non seulement en ampleur, mais en lissé poétique, en projection vers le sens indispensable de la beauté. Ces fillettes sont cependant un peu plus loin, comparées à « des statues exposées au soleil sur un rivage de la Grèce[7] ».
Nouvelles intimes, trop intimes, moments de confessions, tous ces feuillets jusque-là inédits ne métamorphosent pas le bonheur que nous avons à lire La Recherche. Encore englués dans la terre nourricière de l’autobiographie, sans prendre leur envol vers la puissance et la grâce romanesque, ils en sont cependant les émouvantes prémices, avec l’immense utilité de montrer comment un homme peut devenir l’artiste qui est enclos en lui, à condition de travailler longuement le marbre de la langue et de la vaste forme, comme Michel-Ange fit éclore du marbre brut la vie de ses statues. Songeons que Françoise, allait au marché choisir sa viande comme Michel-Ange choisissait ses marbres, et qu’elle opère, dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, une plus modeste, et pourtant signifiante transsubstantiation : « Le bœuf froid aux carottes fit son apparition, couché par le Michel-Ange de notre cuisine sur d'énormes cristaux de gelée pareils à des blocs de quartz transparent[8] ».
Jacques Arnould : Giordano Bruno. Un génie martyr de l’Inquisition,
Albin Michel, 2021, 176 p, 19,90 €.
Pietro Redondi : Galilée hérétique,
traduit de l’italien par Monique Aymard, Gallimard, 1985, 456 p, 30 €.
Faouzia Charfi : L’Islam et la science, Odile Jacob, 2021, 240 p, 22,90 €.
Résolument fourbe, réactionnaire et arcboutée sur ses convictions millénaires, assassinant volontiers tout hérétique et censurant tout discours scientifique hétérodoxe, telle apparait l’Eglise au préjugé commun et à l’instigation d’un XIX° siècle furieusement laïcard. Cependant il est justice de réviser ces entendus pour examiner le rapport de cette institution millénaire face aux sciences, même si en furent victimes des esprits forts comme Galilée et Giordano Bruno. Ainsi Rémi Sentis se penche sur les Origines des sciences modernes pour affirmer l’idée selon laquelle ces dernières sont bien nées dans un creuset chrétien. Jacques Arnould examine le cas du philosophe Giordano Bruno que ses audaces conceptuelles menèrent au bûcher, alors que Galilée, sous la plume de Pietro Redondi, permet de démonter la légende selon laquelle il n’aurait été qu’une victime de l’obscurantisme. L’arbre brulé Bruno et celui en procès de Galilée ne doivent pas cacher la forêt de l’intérêt de l’Eglise pour les avancées de la science. Alors que lisant l’essai de Faouzia Charfi, L’Islam et la science, l’on s’aperçoit que ce monothéisme est bien moins conciliant.
Résolument, un érudit plus que pertinent, Rémi Brague[1], soutient le projet de Rémi Sentis. Selon le philosophe, il s’agit rien moins que de souligner ici que la foi religieuse et la raison scientifique ne s’excluent pas : « loin d’être l’ennemi de la science, le christianisme en avait été l’origine, ou à tout le moins la condition de possibilité ». Même si c’est occulter l’Antiquité gréco-romaine, l’affaire est d’importance tant elle va à l’encontre d’une idée reçue. Car le dieu de la Genèse n’intime-t-il pas à Adam de nommer les créatures du jardin, en une démarche préscientifique…
Du XIV° au XVII° siècle, philosophes et scientifiques ne se distinguent guère, ils adhèrent à la « philosophia naturalis », comme le rappelle Rémi Sentis, en son Aux origines des sciences modernes, sous-titré L’Eglise est-elle contre la science ? De fait une langue commune, le latin, et la diffusion des imprimés les rapprochent dans toute l’Europe. Savants et autorités ecclésiales ont la même formation et appartiennent aux deux milieux, comme De Cues, Copernic, Mersenne, Gassendi. Mathématique et astronomie stimulent tous les esprits. Avec Paracelse et Vésale, tous ont « la conviction que la raison insufflée en l’homme par Dieu-Créateur peut accéder à la connaissance des lois qui régissent le monde créé ». De plus la théologie platonicienne et le néoplatonisme de Marsile Ficin offrent une correspondance entre l’harmonie des cieux et celle des nombres et de la géométrie. Ce dernier postulant déjà « le Soleil au milieu des planètes », dans sa Théologie Platonicienne de l’immortalité des âmes[2].
C’est grâce à la création des universités, au XIII° siècle, que naissent les ferments de la science moderne, alors que le monde arabe et la Chine, engoncés dans l’Islam pour l’un et dans le confucianisme pour l’autre n’en auront pas de longtemps l’équivalent. À Paris, Bologne, Oxford d’abord, puis en Italie, en France, en Allrmagne, l’effervescence universitaire a l’aval de la papauté. Les lois de la nature étant ordonnées par Dieu, le monde créé étant rationnel, il est du devoir de l’homme de les inventorier en assimilant la pensée grecque. Physique aristotélicienne et dogme chrétien se confrontent. Jusqu’à ce que, du XIV° et XV° siècle, la première doive céder le terrain aux observations astronomiques, via Nicolas de Cues (l’auteur de La Docte ignorance), Regiomontanus (champion de la trigonométrie et constructeur d’un observatoire astronomique). Sans omettre la théorie de l’impetus qui vise à expliquer les mouvements des corps physiques ; donc le mouvement infini et uniforme des astres.
Le XVI° siècle est quant lui celui d’une révolution scientifique, celle Des révolutions des orbes célestes[3] », ouvrage publié en 1543, donc de l’héliocentrisme de Copernic, qui ne suscite guère d’opposition du clergé catholique (sauf lors de l’affaire Galilée, mais aussi de Protestants virulents comme Melanchthon), tant la cosmographie de Ptolémée devenait complexe et inopérante, en terme de calendrier et de description du mouvement des planètes. Le système de Copernic se diffuse rapidement dans le monde des lettrés et des universités. Au-delà de l’alchimie qui rêvait de transmutation du plomb en or et de pierre philosophale, celle-ci effectue peu à peu sa transmutation en chimie avec Paracelse, mort en 1541. Le médecin est l’un des premiers à utiliser le laudanum contre les douleurs, travaille en grand connaisseur de la métallurgie et des alliages. Le chirurgien Vésale (mort en 1564) fait de ses dissections le lit de l’anatomie, alors que « contrairement à une légende répandue l’Eglise n’a jamais prohibé la pratique de la dissection » ; l’ère du Grec Galien était définitivement révolue. Si ces trois sommités, Copernic, Paracelse et Vésale, travaillent « à contre-courant », ils sont hommes de foi tant leur conviction de travailler de concert avec Dieu ne pouvait contrecarrer une Eglise attentive.
« L’apogée » du début du XVII siècle est celui de Galilée (1564-1642) et de Kepler (1571-1630). Avec eux, la mécanique et l’optique volent au secours de l’astronomie. La « stella nova » de 1604 frappe les esprits, et contredit l’immutabilité aristotélicienne du monde supra-lunaire. Galilée améliore une lunette grâce à laquelle une multitude des étoiles de la voie lactée est enfin observable.
Les améliorations techniques, en particulier le lien entre la balistique et l’artillerie, et les connaissances s’articulent, ne seraient ce que grâce aux mathématiques, d’ailleurs enseignées par les Jésuites qui, notons-le, étaient favorables à Kepler. Bientôt, la méthode expérimentale, initiée par Galilée, permettra un bond qualitatif surprenant. L’amélioration des instruments d’optique, dont les télescopes, permettent à ce dernier et à Kepler de décrire l’univers, alors que Kepler s’appuie sur Tycho Brahé qui émet l’hypothèse de la carrière elliptique des astres.
Les succès de Galilée, sur les taches solaires par exemple, lui valent l’admiration du pape Urbain VIII, mais aussi des jalousies, celles des Dominicains de Florence qui s’insurgent contre sa thèse selon laquelle « dans le domaine des phénomènes physiques, l’Ecriture sainte n’a pas de juridiction », l’accusant d’hérésie. En faisant la leçon aux Dominicains, partisans du géocentrisme, sur la concordance de l’Ecriture avec le système de Copernic, il s’attire leurs foudres. Au point qu’Urbain VIII se sente floué. A l’issue d’un procès disputé, Galilée, soumis à la résidence surveillée, doit se rétracter. Il faut admettre que souvent polémique et sarcastique il manquait de prudence et de souplesse. L’on obtient en 1616 une mise à l’index du De Revolutionibus de Copernic, bientôt réfutée en 1741, alors que Galilée est réhabilité pot mortem en 1737.
À partir de la culture de l’héliocentrisme de Copernic, « Galilée pourra unifier la mécanique terrestre et l’astronomie, dans laquelle Kepler pourra découvrir les lois empiriques sur les mouvements elliptiques des planètes [qui] permettront ensuite de formuler la loi de l’attraction universelle », qui sera l’œuvre de Newton en 1687.
Jusqu’en 1666, année de la création à Paris de l’Académie Royale des Sciences - et là s’arrête la fresque de notre historien - ce sont les voix de Descartes, Gassendi, Pascal, Boyle, van Helmont, souvent formés par les Jésuites, partisans de l’infini de l’univers, qui dominent la pensée, sans oublier Marin Mersenne, « plaque tournante de la correspondance scientifique » qui fit publier Galilée à Leyde, et dénie toute valeur à l’astrologie contraire au libre arbitre ; il écrivit de surcroit un monumental traité sur la musique : l’Harmonie universelle, paru en 1636. Peu à peu, il semble que l’atomisme devienne de moins en moins hérétique, en particulier grâce à Gassendi, partisan d’une « science des phénomènes » et par ailleurs chanoine. Pascal, Huygens et Fermat sont les fondateurs du calcul des probabilités moderne, quand van Helmont se détache de la théorie des quatre éléments d’Aristote pour fonder la chimie moderne.
Tous instaurent un dialogue fécond avec l’Eglise : « Nous ne suivrons pas la ligne prédominante de l’historiographie française actuelle, selon laquelle les sciences modernes trouvent leur origine dans un empirisme foncièrement séculier qui est hostile a priori à toute idée de vérité révélée », ainsi argue Rémi Senris. De facto, la foi en un Créateur qui soit la source de la nature est « un des facteurs fondamentaux de l’éclosion des sciences modernes ».
La progression de l’argumentation de Rémi Sentis est rigoureuse. Toujours basée sur les faits, sur une bibliographie généreuse, sa pensée claire et documentée avec soin progresse par étapes, par chapitres bien balisés.
Mais, nous direz-vous, cet irénisme affiché entre la science et l’Eglise achoppe sur les cas de Giordano Bruno auquel Rémi Sentis fait à peine allusion, et de Galilée, bien plus célèbre.
Kepler qualifiait de « théories effrayantes », les allégations de Giordano Bruno selon lequel l’univers est infini et recèle une pluralité de mondes habités. Ce n’était pas seulement ce point qui heurtait l’église, mais son atomisme, et pire encore l’idée selon laquelle l’homme est au centre de l’univers et par conséquent que Dieu n’avait pu intervenir pour le placer au sommet de la Création. Il s’agit moins d’une controverse scientifique que métaphysique.
Brûlé sur le bûcher, Giordano Bruno (1548-1600) n’eut pas droit à l’indulgence qui affligea Galilée en 1633. L’on était plus regardant à l’encontre d’un provocateur qui fulminait en proclamant la liberté de pensée, tant religieuse que scientifique. Car non seulement il soutenait l’héliocentrisme de Copernic, mais il affirmait en son Banquet des cendres que Dieu avait créé un univers infini, sans centre de surcroit : « la masse de l’univers est infinie et il est vain de chercher le centre ou la circonférence du monde universel ». Mais aussi « les mondes sont autant d’animaux dotés d’intelligence[4] ». Et, pire encore, il prétendait invalider la Sainte Trinité, l’incarnation de Dieu en Christ, la virginité de Marie, jusqu’à la damnation éternelle. C’en était trop, l’Inquisition ne pouvait rater ce boutefeu, pourtant dominicain, qui eut l’inconséquence de jeter de l’huile sur son bûcher…
Reste qu’au-delà de la figure hautement sulfureuse de l’hérétique, un véritable philosophe déploie une œuvre considérable. Jacques Arnould, à la fois astrophysicien et ancien moine dominicain déplie en sa biographie la personnalité et les œuvres incendiaires de celui que l’on surnomma « Le Nolain », du nom de la ville de son enfance, près du volcan l’Etna, dans un livre alerte où le biographe s’identifie avec son modèle : Giordano Bruno. Un génie martyr de l’Inquisition. Il ne prétend pas à la posture de l’érudition, quoique précisément documenté, mais à celle qui accompagne une vie, une pensée, en croyant bienveillant autant qu’en scientifique qui écrivit des essais tels que Sous le voile du cosmos. Quand les scientifiques parlent de Dieu[5]. Aussi offre-t-il « un fraternel requiem » à l’auteur du sacrilège Banquet des cendres.
Trois étapes marquent la carrière de Giordano Bruno : il est d’abord le religieux napolitain studieux, ensuite le philosophe révolutionnaire, enfin le prisonnier de l’Inquisition qui défend en vain sa pensée jusqu’au bûcher romain, soit « l’homme blanc », puis « noir, enfin « nu ». Fort brillant, doté d’une mémoire époustouflante, ordonné prêtre, nommé lecteur de théologie, il se fit remarquer en maintenant que les hérétiques puissent être savants. Jeté dehors par son couvent, il erre de ville en bibliothèque, pour lire Erasme, traiter le Christ d’imposteur, se défroque, se fait un temps Protestant, donne des conférences de cosmologie à Toulouse, éblouit Henri III à Paris avec sa « science mnémotechnique », se fait espion à Londres, réfute la métaphysique aristotélicienne, devient professeur d’université à Wittenberg, goûte la mythologie et l’ésotérisme, revient à Venise pensant y trouver asile et réaliser sa réforme spirituelle et morale. Ce fut une erreur stratégique. Dénoncé par son hôte et chargé par lui des pires griefs, il est cueilli par l’Inquisition, écroué dans la prison du Saint-Office à Rome. Huit ans de geôle et de procès ne le guérirent pas de son intransigeance. L’on condamna plus le moine apostat que son œuvre philosophique ; ce avec le concours du même cardinal Bellarmin qui œuvra plus tard contre Galilée. Tout un roman abordé sans grandiloquence par Jacques Arnould qui ne contente pas de l’anecdote, car il s’agit là « d’un philosophe libre », qui se dit « académicien de nulle académie ».
Ses poèmes et dialogues philosophiques brillants et haut perchés comme De la cause, du principe et de l’un, son texte coruscant sur la magie[6], sa comédie satirique Le Chandelier, l’éloge de l’amour et de la connaissance en ses Fureurs héroïques, font de Giordano Bruno un astre étonnant, une constellation à lui seul, qui ne manquait de s’adresser des hommages dithyrambiques, car il a « outrepassé les limites du monde », ne consentant en rien à « entraver notre raison dans les sphères de cristal de l’antique cosmologie ». À la veille du bûcher, celui qui prétendait dans La Cabale du cheval pégaséen[7]que ce sont « les sots de ce monde qui ont fondé la religion », ne déclara-t-il pas qu’il « n’avait pas lieu de se repentir » ? C’est ce qui s’appelle, mourir pour ses convictions. En la matière, les juges n’ont respecté ni le « Tu ne tueras point » des dix commandements, ni le pardon christique. C’est avec humanité que Jacques Arnould conclue en le comparant à Moïse : « Puisse frère Giordano, cet homme de cendres et d’étoile, avoir connu la même grâce et être mort, selon son plus vif désir en embrassant l’infini, en embrassant son Dieu », quoiqu’il ne soit pas certain qu’il en eût un.
La lecture de l’essai profus de Pietro Redondi, Galilée hérétique, corrobore les dires de Rémi Sentis. La fameuse formule, « Et pourtant, elle tourne ! », soit autour du soleil, contribua pour beaucoup à la légende édifiante : l’Inquisition dominicaine fut aussi perfide qu’ignorante. De là à l’assimiler à toute l’Eglise, il y a une marge immense et condamnable. D’autant que, quoique tardivement, Jean Paul II réhabilita solennellement le héraut de l’héliocentrisme copernicien. En fait le reproche réel portait sur l’atomisme. Car venu d’Epicure et de La Nature des choses de Lucrèce, récemment redécouvert[8], ce concept fleurait un brin l’athéisme, puisque Lucrèce envisageait les dieux comme des êtres lointains ne se préoccupant guère de l’humanité, d’autant que le concept paraissait contraire à la transsubstantiation eucharistique. Urbain VIII le fit taquiner sur l’héliocentrisme en détournant les flèches de l’Inquisition, pour le sauver, en dépit de son côté irascible et trop piquant. Basé sur des recherches pointilleuses, jusqu’à de rares manuscrits, l’essai de Pietro Redondi déplie les rouages d’une controverse entre le tribunal du Saint-Office et les bibliothèques des savants, des lettrés de son temps. L’on louvoie entre informateurs et « malices exégétiques », entre « police théologique » et « défenses académiques », loin de tout simplisme manichéen. Le procès de Galilée fut surtout une « affaire de propagande », de façon à laisser accroire que l’Eglise ne se délitait pas et savait marquer son autorité, même de façon passablement inoffensive. Défendant une « culture fondée sur la controverse », notre essayiste fait œuvre pie. Après tout, même le plus sceptique peut imaginer que Dieu soit atomiste…
Il sera bien plus difficile, voire mission impossible, d’affirmer que l’Islam et la science vont la main dans la main. La physicienne tunisienne Faouzia Charfi déplore que depuis la fin du XI° siècle la science soit assujettie à la religion au point de se voir effacée. Aussi plaide-t-elle pour la séparation de ces frères ennemis et le développement scientifique dans les pays arabes.
Il y a bien eu, à l’aube de l’Islam, une floraison scientifique. Autour de Bagdad, fondée en 762 par le calife Al-Mansour, ce dernier engage une ardente politique de traductions, depuis des textes grecs, indiens et persans, ce dans le cadre de la tradition zoroastrienne. Médecine, mathématiques, astronomie bénéficient de cette embellie. Ainsi Avicenne est un Persan réputé qui rédige Le Canon de la médecine, Ibn al-Haytham révolutionne l’optique en montrant que c’est l’œil qui reçoit la lumière et non le contraire, Biruni réconcilie l’astronomie de Ptolémée avec celle des savants indiens, le mathématicien Al-Khwarizmi est l’inventeur de l’algèbre (al-jabr)… De plus, mais au XIV° siècle, Ibn Khaldûn « est le premier à proposer une théorie de l’histoire d’ambition universelle ». Cette ardeur scientifique médiévale se propage ensuite au Caire, puis dans diverses parties du monde arabe, dont l’al-Andalus. Cependant si cette science est arabe, elle n’est en rien islamique.
Hélas, si le monde arabe, et Bagdad principalement, a bénéficié de l’intérêt pour les sciences rationnelles manifesté par la dynastie Abbasside entre le VIII° et le XI° siècle et celle chiite des Bouyides, c’est avec les Seldjoukides que l’islam sunnite a repris le dessus, signant l’irrémédiable déclin de la pensée scientifique. Les madrasas se développent au dépend des « dar al-ilm » ou « maisons de la science ». Le courant mutazilite, plus rationnaliste, est balayé. Seule la médecine dans les hôpitaux garde son utilité ; l’astronomie dans les mosquées a droit de cité, mais presque uniquement pour établir les heures des prières, même si Ibn al-Shatir propose au XIV° un nouveau modèle d’orbites planétaires, ce dont aurait profité Copernic. Hélas, « les sciences du naql (tradition) l’emportent sur les sciences du aql, c’est à dire de la raison, et le fiqh est érigé en science souveraine », soit les obligations religieuses et juridiques. Al-Ghazali refuse la causalité, préférant un atomisme venu de Dieu omnipotent. Quand à Averroès, auquel Faouzia Charfi accorde trop de crédit, il est moins un rationaliste épris de science qu’un défenseur d’une raison qui pourrait comprendre Dieu. En conséquence le débat occidental du XVI° siècle sur l’héliocentrisme n’a pas lieu en terre d’Islam. Outre qu’il faille attendre le XVIII° siècle pour que l’imprimerie fasse une timide apparition en Turquie, le questionnement sur l’évolution des espèces de Darwin à la fin du XIX° siècle se résume à quelques réactions horrifiées. Les tentatives pour absorber les sciences occidentales et laisser de côté l’emprise du Coran, comme pour accorder la liberté à la femme, marginales, quoique courageuses, restent le plus souvent lettre morte.
S’appuyant que une documentation étendue, la thèse de Faouzia Charfi est d’une parfaite clarté qui confine à l’évidence : les « sciences islamiques » sont celles religieuses, quand les sciences rationnelles dans quelques contrées arabes n’ont bénéficié que d’une brève, quoique féconde, parenthèse. De plus elle dénonce une évolution désastreuse : le régime d’Erdogan, en Turquie, et bien d’autres pays arabes se réfèrent au Coran qui serait le fondement de toute science, suppriment l’enseignement de la théorie de l’évolution de Darwin, voire l’héliocentrisme. Au point que l’on aime prétendre que toute science, toute technologie, se trouverait dans les versets coraniques en surinterprétant de modestes métaphores poétiques, théorie qui a la faveur des jeunes générations, abreuvés par le prosélytisme obscurantiste sur les sites religieux et les réseaux sociaux.
C’est à un « constat d’échec » qu’aboutit Faouzia Charfi en son livre intelligent et vigoureux. Aujourd’hui le monde arabe traduit chaque année l’équivalent d’un cinquième des titres traduits par la Grèce. Et parmi eux bien peu sont réellement scientifiques. Notre essayiste aimerait revivifier la recherche scientifique en terre d’Islam : « Ce programme ne concerne pas que les musulmans. Il constitue un apport précieux pour nourrir la laïcité et faire face à l’obscurantisme », conclut-elle.
L’on a beau jeu de dénoncer l’intolérance scientifique de l’Eglise, bien moins souvent avérée qu’imaginée, quoique Galilée et Giordano Bruno en eussent trop souffert, quoique la théorie de l’évolution de Darwin ne fut avalisée par la papauté qu’à l’occasion de la seconde moitié du XX° siècle. Et bien des Chrétiens évangélistes affichent une croyance créationniste, voire platiste. Mais outre que d’autres religions se sont montrées bien plus continument obscurantistes et théocratiquement intolérantes, il y a peu dans l’Histoire de pouvoirs politiques qui fassent preuve à cet égard de pur modèle. Il suffit de songer à d’autres églises, celles du communisme, du nazisme, voire de l’écologisme contemporain en ses excommunications idéologiques, pour constater que, selon l’adage populaire, la poêle se moque du chaudron.
Ingar Sletten Kolloen : Knut Hamsun, rêveur et conquérant,
traduit du norvégien par Eric Eydoux, Gaïa éditeur, 2010, 766 p, 28 €.
Malheureux rêveur, le jeune Knut Hamsun, affligé par une pauvreté infamante, eut faim, très faim. De pain, mais aussi de romantisme, ce qui lui permit de rédiger de beaux romans réalistes et poétiques où les paysages de Norvège et les jeunes gens en quête d’amour réalisent une initiation pas toujours satisfaisante. Révélé en 1890 par La Faim, roman autobiographique d’un jeune homme aux aspirations d’écrivain tourmentées confronté à de terribles difficultés pécuniaires, le Norvégien Knut Hamsun (1859-1952) est un véritable démiurge. A travers quelques dizaines d’ouvrages, romanesques, mais aussi théâtraux et poétiques, c’est un créateur d’univers, aux personnages fouillés, attachants ou désespérants, le chantre d’une littérature psychologique aux histoires d’amours passionnées entre jeunes rêveurs et filles de bourgeois commerçants… Grâce à une écriture évocatrice et émouvante il dépeint la société norvégienne de son temps, entre ruralité traditionnelle et révolution industrielle. Son succès et son éthique d’écrivain ne lui assurèrent cependant pas une carrière indigne de tout reproche. Pourquoi un si grand romancier est-il devenu pronazi ? Sa biographe Ingar Sletten Kolloen, dans Knut Hamsun, rêveur et conquérant, balise avec soin cette dérive intellectuelle.
Roman autobiographique terriblement réaliste, La Faim, publié en 1892, est loin d’être un navet. Le jeune narrateur-personnage est un modeste homme de lettres désargenté, errant parmi les froides rues de Christiana, l’actuelle Oslo. Alors que rares sont ses articles acceptés par les journaux locaux pour quelques couronnes, il n’a plus qu’une obsession, recueillir quelques piécettes qui le nourriront afin d’imaginer survivre de jour en jour. Jeté hors de sa pension misérable, « pareille à un lugubre cercueil disjoint », il fantasme « la faim au ventre » devant les vitrines des boulangers comme devant le charme de femmes qui seraient ses salvatrices. La solitude urbaine le nargue, les gens le repoussent, la société parée de vertus protestantes dément ses principes. En une descente aux enfers graduelle, non seulement la faim affaiblit son corps étique, mais elle érode ses pensées, jusqu’au délire, mêlant souvenirs, espérances, désespoir, colère et apathie, à la lisière du fantastique et de l’illumination.
Au-delà de la réalité autobiographique, cet ouvrage révèle une dimension anthropologique et clinique, grâce à l’acuité de la description d'un état physiologique et psychologique qui va s’altérant. Les idées paraissent d’abord plus claires, permettant à l’inspiration de jaillir au service de nouvelles pages, le corps semble plus léger, avant que l’épuisement vide le crâne du malheureux. Il culpabilise, s’en remet au Dieu qui l’a créé, dort dans les bois, dans un atelier de tôlerie désaffecté, sur un banc et y compris sous la pluie, voire en cellule, en tant que sans-logis ramassé par la police. Il occupe ses mâchoires comme il peut : « Mâcher des copeaux ne servirait plus à rien ; mes mâchoires étaient lasses de ce travail stérile et je les laissai en repos. [...] Au surplus, un bout d'écorce d'orange déjà brunie que j'avais trouvé par terre et m'étais aussitôt mis à ronger m'avait donné la nausée ». Pire, lorsqu'il peut enfin dévorer un bifteck, son estomac le trahit et il vomit. Comme une bête, il ronge un os qu’il prétend demander à un boucher pour son chien. Incroyablement, au cœur d’une existence aussi misérable, apparait une romance avec une jeune fille au cours de laquelle, il peut se laisser rêver d’être aimé ; romance cependant avortée à cause de son instabilité.
En cette tranche de sociologie sans guère de tranche de viande ni de pain, en ce récit un brin naturaliste, la dépersonnalisation du narrateur a quelque chose de kafkaïen, surtout si l’on pense à la nouvelle « L’artiste de la faim » de l’auteur du Procès. Dans un perspective sociale, il ne va pas sans une certaine empathie implicite à l’égard des miséreux et autres sans domiciles fixes. Enfin l’anti-héros n’aura que l’engagement sur un bateau trois-mâts en tant qu’homme à tout faire pour survivre, puis s’installer en prolétaire aux Etats-Unis, avant de revenir en Europe, à Paris, puis en Norvège, où la publication de ce roman lui permit non seulement de manger plus qu’à sa faim, mais d’engager une prolifique carrière littéraire. Un peu à la manière de son contemporain américain Jack London. La mosaïque d’une conscience altérée permet cependant à ce roman frappant d’associer à la mise à nu d’une société les processus tortueux de la créativité en une esthétique déjà fort moderne.
Le roman devient Faim en perdant son article et la plupart de son discours, comme désossé, et en devenant bande dessinée avec Martin Ernstsen, un Suédois né en 1982. C’est bien le problème éternel d’une telle adaptation, quoique le dessinateur y mette un talent bienvenu, en jouant sur les gris et les noirs, pathétiques, les tremblements du personnage, mais aussi les rouges intensément contrastés. Dans toute cette grisaille aux intestins serrés, « le palais d’Ylajali » rêvé par le pathétique héros se cristallise en une vison aux couleurs féériques où le rêve amoureux s’entoure de rose. Mais le plus souvent son corps se métamorphose, se désagrège, devient une limace chapeautée.
Cet album, fort réussi, insiste avec talent sur les délires hallucinatoires du protagoniste que son estomac, et par voie de conséquence sa psyché, ne laissent pas en paix. Il peut donner envie, outre de prendre un solide goûter, et, ce serait judicieux, d’aller vers l’accomplissement de la lecture, soit le roman lui-même. À moins de penser, et ce serait désastreux, que l’adaptation en bande dessinée permette de faire l’économie d’une plus patiente et gratifiante tâche.
C’est L’Eveil de la glèbe[1] qui attira l’attention l’Académie Nobel aux fins d’attribuer son prix en 1920 à Knut Hamsun. En une réécriture de la Genèse, un jeune couple, Isaac et Inger, fait la conquête d’une région sauvage, la Nordland. La pastorale se heurte cependant aux nécessités du monde moderne. L’éden devra reculer face à la société mercantile et industrielle ; d’où une vision réitérée de la destinée humaine écartelée entre deux mondes.
Henry Miller appréciait profondément Vagabonds[2], écrit en 1936. Ces derniers s’appellent Edevart et August, dont le retour au village stupéfie le premier qui ne rêve que de partir, que d’explorer le vaste monde. Passablement impécunieux, les deux compères parcourent en ce peu prospère XIX° siècle rural le pays à la recherche de boulots divers, tour à tour paysans, colporteurs, marins ou pêcheurs. Quelques-uns de ces « vagabonds » norvégiens tentent la fortune en émigrant en Amérique, d’autres tentent de survivre au pays à qui mieux mieux. Le roman déploie une amitié entre deux personnages inquiets, voire torturés par leurs passions, leurs ambitions et leurs prodigalités, et une époque charnière entre le monde ancien et la modernité. Entre de vastes descriptions de la nature sauvage, les personnages divers sont souvent hauts en couleurs, alors que les tableaux de société atteignent une réelle valeur sociologique…
Thomas Mann appréciait « le charme infiniment aimable de l’art d’Hamsun ». En effet, Le Dernier chapitre[3], publié en 1923, peut être considéré comme une âme sœur de l’immense Montagne magique. Car une bonne part de l’action se situe également dans un sanatorium de montagne. Le propos est volontiers satirique, dénonçant les vices petits et grands d’une société bourgeoise où se côtoient névrosés et escrocs. Un personnage domine le livre et en particulier la fin : c’est « le Suicidé », anti-héros manifeste et marionnette absurde de la vie séduite par la mort.
L’un des thèmes récurrents et significatifs de Knut Hamsun est l’opposition entre la paysannerie traditionnelle et la tradition aristocratique terrienne d’une part et les parvenus d’une bourgeoisie cupide qui représente une modernité aussi agressive que désastreuse d’autre part. À cet égard le roman Enfants de leur temps[4] présente une galerie de personnages contrastés, sans néanmoins choir dans un manichéisme outrancier, entre Tobias Holmengra, parvenu génial, Willatz Holmsen, aristocrate nordique, lieutenant éprouvé par son destin et porteur d’un rêve aussi sublime que désespéré. Le déterminisme social est alors la cible de l’écrivain engagé.
Le titre de son dernier roman est visiblement symbolique : Le Cercle s’est refermé[5]. Mais c’est sur l’amertume. Car son personnage principal, Abel Brodersen, au malheureux prénom biblique, ne vit que par indifférence. Que lui importent les valeurs et les ambitions, l’argent et les amours qui mènent le monde, que lui importent ces femmes, Lili, Lolla, Olga, qui virevoltent autour de lui ! « Un drôle de phénomène cet Abel qui vagabondait constamment et ne se fixait nulle part. Et comment faisait-on pour devenir quelque chose ? » La satire de société, criante, n’épargne pas le vide d’un anti-héros insouciant et désabusé : « En attendant, le temps passait et Abel s’anéantissait de plus en plus ».
La biographe Ingar Sletten Kolloen, en un ouvrage aussi encyclopédique qu’agréablement lisible, nous permet d’entrer au cœur des affres de cet auteur instable, qui eut du mal à trouver sa place dans le milieu littéraire scandinave, avant que son succès soit fêté. Prodigue, il gaspilla ses droits d’auteur considérables, eut autant de mal à se fixer en amour que pour sa résidence. Deux épouses trompées, Bergljot puis Marie, soumises à un caractère possessif, égoïste, témoignent d’une personnalité difficile et d’une contradiction flagrante avec ses héros aux aspirations amoureuses idéales. Pour Knut Hamsun hélas, la création artistique légitime les tyrannies domestiques.
De là à adorer d’autres tyrannies, il y a qu’un pas. Car, malgré l’intérêt de ses romans bouillonnants de qualités esthétiques et morales, l’on ne peut qu’y déceler une fixation sur le monde rural, sur un passé idéalement proche de la nature, en un mot une pensée réactionnaire face aux évolutions de la civilisation. Si l’on ajoute qu’adulé par le lectorat allemand et boudé par les Anglais, il en vint à devenir anglophobe, l’on comprend son attrait pour la « germanité », son adhésion au parti pronazi, le Nasjonal Samling, puis, sans l’excuser un instant, sa passion délirante envers Hitler à qui il finit par rendre visite en 1943, en pleine guerre mondiale, offrant sa médaille du prix Nobel à Joseph Goebbels. Interné au pays après l’effondrement de l’Allemagne, jugé malgré son grand âge pour trahison envers la Norvège, qui, rappelons-le, fut occupée par la botte nazie, il fut considéré comme une vieille tête de pioche au jugement fragile. Gloire nationale, il reste cependant un auteur pour le moins controversé.
Outre la richesse du récit précisément documenté, cette biographie intime et politique du grand Norvégien Knut Hamsun a le mérite de poser des questions et un problème récurrent. Le nazisme est-il un romantisme, en son rêve de grandeur, romantisme pour le moins avarié ? Comme dans le cas de Louis Ferdinand Céline[6] ou d’Ezra Pound[7], sans compter tous ceux aimantés par la fascination communiste, un artiste peut-il rester un grand créateur humaniste si la bête totalitaire l’a séduit ?
Thierry Guinhut
La partie sur Ingar Sletten Kolkhozien a té publiée dans Le Matricule des Anges, mai 2010
traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort,
Gallimard, 2017, 304 p, 22 €.
Mario Vargas Llosa : Œuvres romanesques,
sous la direction de Stéphane Michaud,
La Pléiade, coffret deux volumes, 2016, 1936 p et 1904 p, 145 €.
Mario Vargas Llosa : L’Appel de la tribu,
traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort,
Gallimard, 2021, 334 p, 22 €.
Claidio Magris & Mario Vargas Llosa : La Littérature est ma vengeance,
Traduit de l’italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau &
de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort,
Arcade, Gallimard, 2021, 96 p, 22 €.
Probablement sommes-nous à la recherche d’une ville idéale. Si ce n’est Lima pour le Péruvien Mario Vargas Llosa, c’est celle des libertés des philosophes et économistes du libéralisme contre « l’appel de la tribu ». Mais aux « cinq rues » de Lima, au travers des fenêtres de la vie privée, la presse à scandale ouvre les draps, qu’ils soient propres ou sales, des personnalités en vue, hommes ou femmes. Semblablement, mais avec une autre hauteur de vue, le romancier ouvre ses pages aux vies intimes, solaires, sombres et scabreuses, mais aussi aux secrets pourris des vies publiques et des vices des dictatures. À cet égard, commencer un roman aux visées politiques par une lumineuse page coquine - en l’occurrence une scène lesbienne - sans risque de se voir pourfendu par le romanesquement correct est l’apanage des plus grands. Ainsi Mario Vargas Llosa, fort de ses dizaines de livres, de son prix Nobel de littérature, et de son apparition dans un somptueux coffret de la Pléiade, ne risque guère de perdre l’estime qui lui est due si la suite d’Aux cinq rues, Lima est aussi savoureuse que d’importance. Ce que sans peine l’on vérifiera tant l’action, enlevée, pleine d’effrois, de surprises et de plaisirs, est au service de la liberté, sexuelle, journalistique, politique enfin…
Que vaut cet instant de liberté saphique dans un pays, le Pérou, en proie aux attentats et aux enlèvements perpétrés par les terroristes maoïstes du « Sentier lumineux » ? Pire, si possible, le pays, autour des « Cinq Rues, nombril des Hauts Quartiers » délinquants de Lima, est livré aux crocs des journaux à scandales les plus graveleux et haineux…
Avec la maîtrise qui lui est coutumière, le romancier alterne en ses chapitres un couple de jeunes femmes qui se découvrent amoureuses et s’en vont batifoler à Miami, un couple d’amis (leurs maris), puis un journaliste dont la profession consiste à racler les cabinets d’aisance de ses contemporains péruviens pour en dévoiler les fesses cachées, et ainsi faire baver ses lecteurs, d’envie et d’hypocrite dégoût. Rolando Garro, tyrannique rédacteur en chef de Strip-tease, n’a que haine pour toute l’humanité qu’il s’attache à salir et vilipender en son magazine, sans reculer devant le chantage, le tout avec une « perverse génialité ». Car « le voyeurisme est le vice le plus universel qui soit ». Avec un cynisme outrecuidant - et cependant salutaire en sa qualité de révélateur - Garro prétend satisfaire tout le Pérou en « sa curiosité morbide, son appétit des ragots, ce plaisir immense dispensé aux médiocres ».
Enrique Cardenas, riche ingénieur de Lima, « dieu de l’Olympe industriel du Pérou », confie à son ami Luciano, avocat de son état, un dossier de photos compromettantes que lui a remis l’infâme Garro : « Une orgie […] au milieu de ces grosses putes peinturlurées comme des perroquets ». N’est-ce qu’un sordide chantage, qui le forcerait à investir dans l’entreprise éditoriale titrée sans ambages Strip-tease, qui ne se gênera pas pour exhiber en couverture le pauvre Enrique effectuant un « 69 », ou une manipulation venue du « Docteur », le « propre conseiller de Fujimori » (le Président d’alors) et chef du Service de Renseignement ? Alors qu’il « finance une bonne partie de ces immondes feuilles de chou, pleines de gros mots et de filles à poil, qui roulent dans le caca ceux qui critiquent le gouvernement ». On devine qu’ici se pose le problème de la collusion de la liberté de la presse, du respect de la vie privée et de la diffamation, que toute société empreinte de démocratie libérale se doit de résoudre.
Un drôle de personnage, « la Riquiqui », apparente anti-héroïne, journaliste de modeste extraction et d’une ruse incomparable, paraît être d’abord l’âme servile de Garro et de Strip-tease. L’on saura cependant bientôt comment cette héroïne fait sa conversion à la dignité du journalisme, au nom du courage, de la vérité, de la liberté et de la justice : ainsi elle viendra contrecarrer les machinations de l’oligarchie dictatoriale. Jusqu’à ce que, aussi bien en matières conjugales que politiques, intervienne un « happy end »…
Personnages hauts et bas en couleurs, sensualité tour à tour délicieusement torride et grassement sordide, sûreté psychologique et palpitant suspense, bassesse du scandale et de la foule, meurtre abject, rebondissements, arrestation expéditive, réalité sociale misérable et enfin acuité de la conscience politique, font d’Aux cinq rues, Lima, indépendamment de sa modeste taille, une œuvre morale et politique, capitale enfin, indispensable addenda à l’œuvre prolifique de Vargas Llosa. Qui est le personnage le plus représentatif, voire symbolique du roman ? Peut-être Juan Peineta, récitant de poèmes, qui prostitue son art, qui commet « un crime contre la poésie », moqué, giflé, dans l’émission télévisée « Les Trois Guignols » ; et qui ferait un coupable idéal tant il détestait et dénonçait la cause de sa ruine : ce Garro que l’on a trouvé assassiné d’affreuse manière. Car le public est méprisable, mais bien moins que la police politique. A moins qu’il s’agisse des femmes, au choix la « blondinette » ou « La Riquiqui »…
La satire de la presse de caniveau, des tabloïds à scandale et de la marécageuse sous-culture du divertissement et du spectacle[1], mise en relief par Mario Vargas Llosa pourrait être un second volet ajouté à celui d’Umberto Eco dans Numéro zéro[2]. Plus largement, le roman engagé embrasse, outre cette satire, celle des délires terroristes des maoïstes du Sentier lumineux, celle du Pérou tout entier, à l’occasion du gouvernement corrompu de Fujimori, élu alors que notre romancier s’était présenté aux élections présidentielles en tant que libéral. Est-ce à dire Mario Vargas Llosa règle ses comptes personnels, remâchant sa déception ? D’autant qu’il fut lui-même la proie des journaux à scandale à l’occasion de son divorce d’avec la femme avec qui il avait partagé un demi-siècle de vie… Sa hauteur de vue, son universalisme, sont au-dessus de cette petitesse. Il règle plutôt ceux du Pérou, vérolé par la tyrannie, la corruption, les trafics de drogue. Ce en prise directe avec l’Histoire, puisque le « Docteur » est bien Montesinos en personne et sans fard, l’âme damnée du Président Fujimori (qui assit son pouvoir sur un coup d’Etat) d’ailleurs tous deux jetés depuis en prison à vie pour crimes contre l’humanité. Notons au passage que la fille du dit Fujimori perdit les élections de 2016 en faveur de Kuckzinski... En passant par le détour romanesque et ses personnages fictionnels, le réalisme de l’écrivain dresse un tableau acide et néanmoins plein d’espérance d’un pays qu’il aurait aimé voir devenir une véritable démocratie libérale, animée par le libéralisme économique et politique[3].
L’impressionnante Œuvre romanesque de Mario Vargas Llosa est prise en écharpe parmi le coffret Pléiade aux deux volumes, qui va de La Ville et les chiens, paru en 1962, aux Tours et détours de la vilaine fille, en 2006, soit huit romans, sur un total d’une vingtaine, sans compter les essais et le théâtre. Certes il fallait faire des choix dans une œuvre profuse, autour de ses deux plus magistraux opus, La Guerre de la fin du monde et La Fête au bouc, qui sont l’apogée de ce coffret. Faut-il avouer cependant que nous regrettons l’absence (il y eût fallu un troisième volume) du diptyque formé par l’Eloge de la marâtre[4] et Les Cahiers de Don Rigoberto[5], qui mettent en scène l’éducation érotique du jeune Alfonsito, et ne sont pas sans rappeler l’espiègle bonheur des deux couples d’Aux cinq rues, Lima. Voilà qui permet au romancier de contribuer à la liberté sexuelle et féminine. De même l’héroïne aux multiples facettes et identités de Tours et détours de la vilaine fille, s’attache à faire un pied de nez aux conventions, y compris machistes. Car misère et répression sexuelle sont également les cibles du délicieux libertin qu’est notre écrivain. Cependant, que ce soient l’autoritarisme de droite ou le dogmatisme de gauche, entre Conversation a La Catedral et Histoire de Mayta, tous deux sont conspués pour leur pruderie et leur hypocrisie. Le satirique sommet est atteint avec Pantaleon et les visiteuses, dont le lieutenant éponyme établit un bordel militaire, flottant en Amazonie, et régi par des règlements cruels et ubuesques.
Dans chacun de ses romans - et si seulement quelques-uns sont pléiadisés, c’est implicitement qu’ils le sont tous - « le réalisme n’est pas incompatible avec la rigueur esthétique la plus stricte », comme il le professe dans son « Avant-propos », non sans s’émerveiller avec reconnaissance et modestie de se voir investi dans cette collection qui l’a longtemps nourri. L’on retrouve cette profession de foi, dans un article de 1967, lors de laquelle il s’agit de « faire du récit un objet verbal qui reflète le monde tel qu’il est : multiple et océanique[6] ». Ces derniers adjectifs nous éloignent d’un réalisme servile et plat, comme en témoigne le chapitre « Tourbillon » d’Aux cinq rues, Lima, animé par une polyphonie qui brasse toutes les voix du roman.
Dernier feu du « boom latino-américain », après Jorge Luis Borges et Julio Cortazar, Gabriel Garcia Marquez et Juan Carlo Onetti, Carlos Fuentes et Octavio Paz, mais à l’écart du réalisme magique, notre romancier est de plus le fils spirituel de Flaubert, de Faulkner et de Cervantès. Ses premières œuvres romanesques, comme La Ville et les chiens, roman d’apprentissage situé dans une école militaire, et Conversation à La Catedral, du nom d’un bar sordide de Lima, sondent les reins d’un pays fourvoyé dans la corruption et dominé par une dictature militaire ; qui n’hésita pas à opprimer les Indigènes d’Amazonie, comme le confie La Maison verte. Engagé, le romancier l’est à plus d’un titre, dénonçant les tyrannies bourgeoises et familiales dans La Tante Julia et le scribouillard, les théocraties au travers du personnage du prophétique fanatique religieux appelé « le Conseiller » dans La Guerre de la fin du monde, les dictatures, comme celle de Trujillo à Saint-Domingue, dans la magistrale Fête au bouc, ou encore le colonialisme dans Le Rêve du Celte[7] (non retenu en Pléiade). En une opposition signifiante, Le Paradis - un peu plus loin, confronte la permanence de l’utopie aux contraintes du réel, au travers de Fora Tristan et de son petit-fils, le peintre Gauguin, en un subtil contrepoint. Ne manquent plus, mais peut-être sera-ce dans une autre vie, que les mises en œuvre littéraire du castrisme cubain, du chavisme vénézuélien, ce socialisme fomenteur de pauvreté, et de l’Islam, pour tenter d’échapper à la virulence des doctrinaires…
Travailleur acharné, Mario Vargas Llosa n’a pas mésestimé de faire profiter autrui de son expérience et de son art de conteur. En écho aux Lettres à un jeune poète de Rilke[8], les Lettres à un jeune romancier montrent que non seulement « la description de tout objet, même le plus insignifiant, élargie dans un sens totalisateur, conduit purement et simplement à cette prétention utopique : la description de l’univers ». Mais encore que « cette inquiétude face au monde réel qu’alimente la bonne littérature peut, dans certains cas, se traduire aussi par une attitude de révolte contre l’autorité, les institutions et les croyances établies[9] ». La passion pour la littérature de l’écrivain péruvien, évidemment communicative, est bien, et irrépressiblement, au service des libertés, de vision, de pensée et d’action, qu’il s’agisse de la vie privée ou de la vie politique.
Au-delà du Poisson dans l’eau[10]qui était une chronique autobiographique relatant l’épopée de la campagne présidentielle de Mario Vargas Llosa, voici une autobiographie intellectuelle intégrant les penseurs du libéralisme[11], dont Adam Smith, José Ortaga y Gasset, Karl Popper, Raymond Aron, Jean-François Revel… Pourtant le titre, peut-être maladroit, peut induire en erreur : il ne s’agit pas d’intégrer quelque tribu que ce soit, régresser en un collectivisme tribal, bien au contraire. Cet essai eût gagné à s’intituler Le Libéralisme contre l’appel de la tribu. Mais il est à craindre qu’en France hélas le premier mot soit peu vendeur…
L’Ecossais Adam Smith (1723-1790) s’appuie sur la propriété et le commerce pour assoir ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des Nations, essai paru en 1776. L’on y trouve cette fameuse « main invisible » faisant de l’égoïsme le moteur de la coopération de la société et du marché, concept haï avec violence par les constructivistes, socialistes et marxistes et autres anticapitalistes. Un « mécanisme que personne n’avait inventé » unit libre marché et division du travail au service des échanges et surtout de la prospérité générale. Ainsi « la liberté économique nourrit et dynamise toutes les autres » et contribue à l’éradication de la pauvreté, tout cela dans le cadre d’un Etat réduit et fonctionnel. Pas seulement expert économique, Adam Smith est également l’auteur de la Théorie des sentiments moraux, dont le titre dit assez les qualités d’humanité (il était contre l’esclavage), d’autant qu’il pensait que l’éducation devait être financé par la société civile.
Moins connu en France, l’Espagnol Ortega y Gasset (1883-1955) sut ne pas choisir entre le fascisme et le communisme de son temps, gardant sa fidélité à la démocratie libérale. Son essai La Révolte des masses est un avertisseur publié en 1930. La primauté des élites s’achevant, la foule abdique son individualité face aux collectivismes de droite et de gauche, ces hypertrophies de l’Etat que sont le nationalisme et le communisme. Il s’agit en fait un retour au primitivisme : l’appel grégaire de la tribu conduit à la barbarie, comme le proche avenir allait le montrer. À cette décadence répond celle de La Déshumanisation de l’art, c’est-à-dire « la vulgarisation, la remplacement du produit artistique authentique par sa caricature, ou sa version stéréotypée et mécanique, et par une vague de mauvais goût, de grossièreté et de stupidité ». Cet essai de 1928 reste plus pertinent encore avec la déferlante d’un certain art contemporain… Même si le sagace critique esthétique Ortega y Gasset ignora la nécessité du libéralisme économique, il reste un authentique libéral politique.
Les œuvres de Friedrich August von Hayek (1899-1992) sont fondamentales pour aborder la philosophie du libéralisme. Dans La Route de la servitude, il pointa en 1942 la parenté, l’homogénéité du fascisme et du socialisme, dont les planifications économiques entraînent le totalitarisme, quoiqu’il tût le nationalisme de l’un face à l’internationalisme du second. L’on devine combien son dialogue avec le dirigisme économique de Keynes sut invalider ce dernier. L’auteur de Droit, législation et liberté, qui dépeçait de son aura le « mythe de la justice sociale », eut le bonheur de voir sa pensée reprise par Ronald Reagan et Margaret Thatcher, qui délivrèrent en grande partie l’économie de la tutelle étatique et en particulier de la paralysie de la doctrine de l’Etat-providence. Hayek préfère justement au monstre étatique, un « ordre légal rigoureux et efficace qui garantisse la propriété privée, le respect des contrats et un pouvoir judiciaire honnête ». Dénonçant avec rigueur le constructivisme, il montre que seul le capitalisme réellement libéral, respectant la libre concurrence, permet l’accès aux libertés et prospérités.
De Karl Popper (1902-1994), La Société ouverte et ses ennemis dresse en 1945 la généalogie de l’Etatisme absolutiste, depuis La République de Platon jusqu’à Karl Marx, en passant par Hegel. Là sont les fondements de l’Etat totalitaire collectiviste. « L’esprit de l’Etat », cher à Hegel, s’incarne dans les dictateurs, et se dresser contre lui est un crime que paie fort cher l’individu libre. N’oublions pas que Karl Popper, par ailleurs philosophe avisé de la connaissance et de La Logique de la découverte scientifique, ne dédaigne pas des « initiatives d’ordre social », pour « protéger l’économiquement faible de l’économiquement fort », et privilégie l’éducation au service de tous, en une sorte d’égalité des chances, dans la perspective du chèque éducation préconisé par Milton Friedmann.
À une époque où les intellectuels se pavanaient dans le gauchisme, l’on disait qu’il valait mieux avoir « tort avec Sartre que raison avec Aron ». Nous aurons donc la sagesse de penser avec Raymond Aron (1905-1983). « Libéral incorrigible, il fut très tôt favorable à l’indépendance de l’Algérie, donc conspué par la droite et la gauche. Sans trêve, il dénonça le marxisme et ses affidés, en particulier dans L’Opium des intellectuels. Cet ouvrage traque les soumissions des intellectuels face aux pouvoirs depuis le Moyen Âge, et appelle « la venue des sceptiques s’ils doivent éteindre le fanatisme ». Le communisme est bien une « religion séculière ». C’est à cet égard que Mario Vargas Llosa balaie la figure de « l’illisible Sartre » de son mépris bien mérité, alors que « presque personne n’est séduit par la figure d’un Raymond Aron, sensé et convaincant ».
« Philosophe discret », Sir Isaiah Berlin (1909-1997) est peu accessible en français, malgré À Contre-courant. Essais sur l’histoire des idées. Or son œuvre, fort critique de Marx, est autant une analyse qu’un éloge de la liberté, de la part d’un penseur qui avait « horreur du totalitarisme ». Pour lui, « il n’y a pas de justice qui aurait résulté d’une politique injuste ou de liberté qui soit née de l’oppression ». En conséquence, la tolérance est, plus qu’un impératif moral, une nécessité pratique.
Ce n’est pas par hasard que Jean-François Revel dirigea la collection « Liberté », chez Jean-Jacques Pauvert. Ce pamphlétaire de haut-vol, qui publia Pourquoi des philosophes ? en abattant les baudruches Heidegger, Lacan, Barthes, Derrida et Foucault, même si dans le cas de ce dernier il fut excessif, brocarda avec brio La Tentation totalitaire de ses contemporains. L’auteur de Ni Marx ni Jésus, œuvra sans relâche en faveur des libertés individuelles et d’une social-démocratie qui les respectât et contre la censure. Avec Quand les démocraties finissent, il est un avertisseur de la fragilité de ces dernières, avec La Connaissance inutile, un polémiste dénonçant l’aveuglement et le mensonge de qui ne veut pas voir les réalités carnassières de l’espérance communiste, de qui obère les faits sous le parti-pris idéologique.
Avec clarté, Mario Vargas Llosa s’acquitte de son devoir didactique. Gageons que cet essai animé d’autant de pénétration politique et économique que de verve personnelle, de la part de celui qui fut d’abord communiste et partisan du castrisme en une jeunesse aveuglément idéaliste, et se mit à comprendre que le libéralisme (y compris en ce qu’il se doit de refuser l’Islam) est la meilleure voie de libération et de prospérité pour l’humanité, ne fera guère sourciller les vieux yeux pochés de marxisme de la non-intelligentsia française, puisqu’il en existe encore tant. Le romancier et essayiste déplore que la rigueur et la sagacité de Jean-François Revel soient des qualités que « de nombreux intellectuels de notre temps semblent avoir perdues ». Même si la thèse selon laquelle le communisme allait gagner le monde libre fût invalidée par l’écroulement de l’Union soviétique, la rémanence du marxisme et de ses avatars constructivistes et anticapitalistes reste une menace crédible.
C’est en dialoguant, à l’occasion de l’an 2009, avec l’écrivain italien Claudio Magris[12] que Mario Vargas Llosa anime La littérature est ma vengeance. Les secrets de la créativité romanesque, les rapports du roman avec le monde, voire la capacité du premier à changer le second, sont au moyeu de cette réflexion complice et croisée.
Si le réel n’est pas rationnel, ni forcément compréhensible, un récit construit avec les moyens de la fiction peut permettre de l’ordonner : « Le roman nous permet de comprendre une réalité qui, sans lui et d’autres institutions culturelles - la religion, les idéologies -, serait pour nous des plus chaotiques. Nous n’avons pas de perspectives face à ce chaos qu’est la vie où nous sommes plongés, et c’est pour cela qu’existe la culture : pour nous donner des instruments qui permettent de trouver un ordre, de donner une cohérence à notre vie, parce que sans ces institutions, nous vivrions dans la confusion et les ténèbres. » Mario Vargas Llosa ne nie pas pour autant la dimension fantasmatique et les pulsions irrationnelles qui agitent l’être humain - Claudio Magris les nomme « ses démons » - ; qui ainsi font « vivre des contradictions » et nourrissent le tissu romanesque. Conjointement avec l’auteur de Danube, il affirme la nécessité d’une éthique au cœur de cet engagement, ce qu’on déjà confirmés les essais libéraux de L’Appel de la tribu. Qu’il s’agisse de l’Odyssée ou de Don Quichotte, et jusqu’à notre contemporain, nos deux compères font montre d’une nécessité de transformer le monde au moyen de l’art ; et, cela va sans dire, pas au regard d’une perspective politique utopique et constructiviste, mais plus simplement pragmatique et humaniste.
Pour nos deux auteurs, le roman ne peut être platement à thèse, soumis à un diktat idéologique, il est au travers de ses personnages, un mélange « d’aspiration à la vérité et d’égarement dans l’erreur », même si de grands écrivains, comme Céline ont persisté et signé dans l’erreur et l’horreur antisémite, et communiste pour d’autres. Car, rapporte Claudio Magris, le roman est aujourd’hui confronté à « l’impossibilité de représenter une totalité harmonieuse et rationnelle du monde », mais aussi, selon Mario Vargas Llosa, à « l’infirmité incurable ». Pourtant, en cette fiction, qui nous arrache à la petitesse de notre vie, nous découvrons un univers « où même l’imperfection et la laideur sont parfaites », ce qui nous incite à critiquer le monde qui nous entoure et doit permettre de contribuer à une civilisation meilleure. Voilà pourquoi les régimes dictatoriaux, religieux et politiques, se méfient du roman et aiment à le censurer. Et pourquoi il faut préférer les valeurs universelles aux valeurs nationales et confessionnelles. Et si nous partageons le goût du « dialogue entre des cultures différentes », nous n’aurons pas la naïveté de voir en l’Islam une culture capable de pluralisme et de tolérance, ce dont est bien averti Mario Vargas Llosa, qui estime juste, devant ses assauts contre les libertés, d’« imposer une limite »…
De la plus haute volée, et cependant ni jargonnante ni pontifiante, cette « conversation » redonne foi, s’il en était besoin, en l’intelligence humaine.
Infatigable, outre son palais romanesque pléiadisé et les innombrables articles d’un journalisme élevé qui emplissent à craquer trois volumes pour un total de 4500 pages[13], Mario Vargas Llosa, toujours vivifié par son jeune esprit, prépare un essai sur le journalisme, qu’il soit fouilleur de scandales ou tourné vers la dénonciation des pouvoirs corrompus et abusifs. Certainement il a dans la boite à malices de son intelligence politique et romanesque d’autres feuilletons de l’humanité vivante à nous offrir encore. Ses fresques romanesques autant que ses essais forment une irremplaçable initiation aux potentialités dangereuses autant que revigorantes de l’humanité, alors que son Appel de la tribu, offre à la liberté intellectuelle un guide philosophique propre à l’initiation politique du lecteur de bonne volonté.
Pascal Bruckner : La Tyrannie de la pénitence. Essai sur le masochisme occidental,
Grasset, 2006, 264 p, 16,50 € ;
Le Livre de Poche, 2008, 256 p, 7,40 €.
Caroline Fourest : Génération offensée. De la police de la culture à la police de la pensée,
Grasset, 2020, 162 p, 17 €.
Jean-François Braunstein : La Religion woke,
Grasset, 2022, 282 p, 20,90 €.
Peut-on encore penser ? Le visage de l’humanité se voit effaré, grêlé, la bouche aux belles paroles se voit éventrée, emplâtrée, muette, la faute à l’offensive de ce que l’on appelle la Cancel culture, le woke, faute de contrer l’anglicisme. Le cortège du ressentiment, de la victimisation, du casus belli et de la libido dominandi fomente un fascisme de fait, ou bolchevisme si l’on préfère, qui s’appesantit d’abord sur l’expression et la langue, sur l’Histoire, la littérature et sur l’art ensuite, sur les comportements et les libertés enfin. Appelons purificulture, ou annulationnisme, cette obsession de l’élimination, de l’épuration du langage et du paraître, l’éradication de ce qui était la juste discrimination et de la pensée nuancée. Elimination qu'avec le concours de Pascal Bruckner, Caroline Fourest et Jean-François Braunstein, nous appelons à annuler…
Une politique identitaire devenue folle croît sur les gazons des universités, et pas seulement américaines. Le colt des justiciers du Far West a trouvé son remplaçant chez les justiciers sociaux qui traquent l’écart de comportement, de langage et de pensée à l’encontre de toute identité de groupe coloré, placardant parmi les coupables leurs contemporains et jusque chez leurs ancêtres. Il s’agit de soumettre ou de démettre celui qui contreviendrait à un diktat sociétal de nouvel et mauvais augure.
Ils se nomment fièrement « woke », d’awake, soit éveiller.Lors d’un discours à l’université Oberlin, sise dans l’Ohio, en juin 1965, Martin Luther King, qui évitait les expressions argotiques en de telles occasions, exhortait les étudiants à rester « éveillés pendant la grande révolution » et à « être une génération engagée ». Depuis les années 2010, l’expression a fait florès, au-delà de l’archipel noir, et au-delà de l’antiracisme[1]. Conscientisés, engagés, ils s’éveillent en revanche à la voix pour contraindre au silence ceux qui ont le malheur de malpenser. Ils sont les fers de lance de cette « Cancel culture » qui vise à éliminer les coupables de la moindre ombre de racisme, de misogynie et d’homophobie, de victimophobie enfin.
Ils ont une Histoire, venue de ce que Pascal Bruckner appelle La Tyrannie de la pénitence. Car c’est entendu, l’Occident est coupable devant le tribunal de l’Histoire et des opprimés, des esclavagisés, même si Africains et Arabes se sont gorgés de l’esclavage[2]. Il fut l’instigateur des Croisades et de l’Inquisition, le maître de l’esclave, le Blanc contre le Noir, le Fasciste contre l’espérance de gauche. L’on parle moins du communisme pourtant occidental et exportant ses génocides, voire de façon biaisée du nazisme puisque les Juifs sont taxés d’être de nouveaux fascistes israéliens. Aussi « le masochisme occidental » dénoncé par Pascal Bruckner est-il un « consentement à la servitude ». Car non seulement nous sommes accusés de tous les maux par les indigénistes et décolonialistes, mais « de l’existentialisme au déconstructionnisme, toute la pensée moderne s’épuise dans la dénonciation mécanique de l’Occident », coupable de tous les désarrois du Tiers-monde. Le remords forcé des Européens « devient dogme », il interdit « de juger, de combattre d’autres régimes, d’autres Etats, d’autres religions ». Mais la chose est viciée par un péché originel plus infâme encore, l’Occident et les Etats-Unis étant le lieu et le moyeu du capitalisme, ce pourquoi ils ne méritent que leur dissolution. Bref, à ce compte-là, même le terrorisme islamiste passe pour un agent de l’expiation.
Ainsi la victimisation devient une « carrière », un tremplin à l’usage de l’Arabo-Africain en vue de « sanctuariser son malheur », ce qui est en fait une entrave à sa capacité d’évolution. Plutôt que de favoriser l’ouverture à autrui, il s’agit là d’une « véritable guerre civile des mémoires incompatibles les unes avec les autres » et « l’identité cesse de coïncider avec la citoyenneté », sans compter que l’on réduit l’homme à une identité collective, raciale, voire tribale, aux dépens de l’individualité. Cela révèle de plus un « despotisme des minorités, rétives à l’assimilation ».
C’était déjà le propos du Sanglot de l’homme blanc[3], mais que l’évolution du ressentiment conquérant rend nécessaire d’amplifier par la plume abondante et pertinente de Pascal Bruckner. En outre, moins que les exactions occidentales exhibées sur le pilori de l’exécration, c’est la réussite de l’Occident qui est secrètement l’objet d’une jalousie féroce, tant les peuples noirs, arabes et indigènes ne pourraient supporter de se sentir diminués par leur retard économique, voire culturel. Aussi faut-il se venger, prendre le pouvoir dans le sens du manche. Et une part des intellectuels occidentaux marche dans la génuflexion masochiste et spectaculaire, dans la mauvaise conscience, pour reprendre le titre de Vladimir Jankélévitch[4], comme si seuls leurs ancêtres incarnaient le mal, pourtant bien partagé par toute l’humanité.
De toute évidence les apôtres pervers de la Cancel culture ont beau jeu de s’appuyer sur cette culpabilité devenue viscérale, en enfonçant le clou. La faiblesse de leurs ennemis fait leur force, d’autant qu’est flagrante la complicité de ceux qui ne veulent en rien défendre ce que l’Occident a de meilleur : la civilisation de la démocratie libérale, l’expansion des sciences au service de l’humanité, la presque éradication de l’esclavage.
Pourtant, à la suite de Michel Foucault qui pointait justement les constructions sociales au service d’une domination, on en arrive à penser que l’aveuglement face au concept de race est de l’ordre du privilège blanc, que ne reconnaitraient pas les Blancs, en un syndrome systémique. Il en est de même, à la suite de Judith Butler, et de son Trouble dans le genre[5], lorsque la différence des sexes est une construction sociale au service de l’hétéropatriarcat, surtout blanc comme de bien entendu. S’en suit la notion d’ « intersectionnalité », concept créé par l’Afro-féministe américaine Kimberlé Williams Crenshaw, désignant la triple oppression qui pèserait sur les femmes noires pauvres. La doxa marxiste de lutte des classes s’est reconvertie en lutte des races et des genres.
Venu de ces gourous, un clergé suractif et surexcité, sans Eglise officielle cependant, se grime en inquisiteurs et meneurs de procès sans avocat ni juge, au seul bénéfice de la condamnation par une vénéneuse doxa sûre d’elle. La seule légitimité de la victime, ou plus exactement prétendue, voire lointaine descendante de réelles victimes, suffit à la dignité d’inquisiteur maître du bien et du mal, de l’audible et de l’inaudible, du dicible et de l’indicible, du droit à l’existence et de la flétrissure de l’inexistence sociale.
Ayons une amicale pensée pour Marieke Lucas Rijneveld, qui vient de se trouver au maelström d’une raciale polémique aux Pays-Bas et dut décliner la mission qui lui était confiée. Car, pour quelques esprits enténébrés et virulents, cette traductrice, blanche, est trop blanche pour traduire en néerlandais la jeune poétesse noire prétendue prodige Amanda Gorman qui fit le bonheur politiquement correct et démagogique de l’investiture de John Biden aux Etats-Unis, en offrant un texte qui est plus un plat plaidoyer politique que de la poésie. L’obsession qui consiste à penser et ordonner qu’il faille être noir pour traduire un auteur noir, au point de récuser un traducteur blanc, est redevable du racisme, plus exactement du colorisme, le plus crasse, ressortissant à la fois à la plus basse bêtise et aux prémices de violence raciale. Que l’on s’affirme progressiste et prétendre à bien penser en instituant un tel racisme relève de l’obscurantisme le plus immonde. Nous sommera-t-on d’être femme, homosexuel, diabétique pour traduire un écrivain de sa catégorie, sans que les compétences linguistiques et expressives, la connaissance des domaines abordés dans le livre original entrent en ligne de compte, alors qu’il s’agit là des desiderata sine qua non du métier et que traduire est un échange de langue à langue, de civilisation à civilisation, d’autrui à autrui, de façon à échanger les vertus de l’ailleurs. La même aventure désastreuse vient d’arriver au traducteur catalan…
Ce racialisme crie sur tous les toits possibles que le critère premier pour juger d’une personne, d’un talent, d’une œuvre est la couleur de peau, comme se drapait de scientificité la théorie raciale nazie. Que fera-t-on alors des métis ? Faudra-t-il un métisomètre pour mesurer le degré de sang noir ou blanc, quoique tous les sangs soient rouges ? Devraient pourtant régner sans partage les critères de compétence, de qualités manuelles, intellectuelles et morales. C’est ainsi que la méritocratie fondée sur les talents et sa capacité à construire un monde meilleur s’effondre sous les coups de la bêtise militante et de l’ignorance. En conséquence il n’est permis que d’être raciste envers les Blancs, que d’être libéral contre les libertés, fanatique contre la tolérance. Au point que la méritocratie soit dénoncée aux Etats-Unis comme raciste.
Tout ce qui n’est pas noir et racisé, tout ce qui n’est pas femme et genré, tout ce qui n’est pas victime de l’oppression coloniale, capitaliste, mâle systémiquement violeuse, patriarcale blanche enfin, n’a plus droit de cité. Se déclarer « racisé » c’est se coller une étiquette de victime, étiquette le plus souvent indue, arborer un drapeau séparatiste et conquérant. Désormais le New York Times écrit « Noir » avec une majuscule et « blanc » avec une minuscule, complaisant ainsi bassement aux activistes militants, aux thuriféraires de l’antiracisme raciste. Parfois même le noir et les Noirs sont des mots imprononçables, sans même parler du jeu d’échec forcément raciste !
Il devient de bon ton que des personnages historiques soient incarnés, dans des films et des séries, par des acteurs noirs, tel ce chef viking remplacé par une actrice noire dans un feuilleton de Netfix. Mais le contraire de ce grand remplacement serait pour le moins taxé d’appropriation culturelle, et serait un innommable sujet de scandale !
Interpréter Anne Boyleyn, l’épouse d’Henri VIII, par une actrice noire, pourquoi pas. Incarner un Viking ou Achille le héros homérique avec un faciès afro-américain, voilà ce que les antiracistes présentent comme une avancée, dont la provocation les émoustille, dont la symbolique de prise de pouvoir les grise. Mais risquez-vous à faire jouer Martin Luther King ou Louis Armstrong par un acteur blanc, et le scandale, la transgression insupportable et fatale sont assurés. Ce serait une insulte, un blasphème, de « l’appropriation culturelle » enfin. Ainsi le spectacle du Théâtre du soleil, intitulé SLĀV, mettant en scène d’anciens chants d’esclaves, ne parvint à proposer que deux interprètes noirs sur les six choristes, et le metteur en scène, malheureux inconscient, dut se repentir, aplatir son autocritique comme devant le Politburo ou la racaille maoïste, en une Révolution culturelle passée du rouge au noir !
Un soudain ahuri professeur de Princeton, Dan-el Padilla Peralta, donne une nouvelle inflexion à sa discipline, l’étude de la Grèce et de la Rome antiques, en décidant d’« enlever la blanchité des textes antiques qui propagent le racisme ». Y aurait-il découvert la source du fascisme, alors que Mussolini empruntait ses faisceaux aux armées des Césars ? Aurait-il cru que les marbres des temples étaient dangereusement blancs alors qu’ils étaient peints ? L’on peut douter de l’érudition du bonhomme, mais surtout de son intégrité morale et intellectuelle, alors qu’il préfère la sécurité grégaire et la moralité du crieur d’ostracismes, d’anathèmes et d’oukases…
La dénonciation de l’appropriation culturelle est un déni du cosmopolitisme des Lumières. Au Canada et aux Etats-Unis l’on réclame de supprimer un cours de yoga pour ne pas s’approprier la culture indienne, de ne pas porter de tresses africaines si l’on est blanche, de ne pas organiser un anniversaire costumé en kimono, ce qui laisse pourtant les Japonais indifférents. Il faut à toute presse boycotter des œuvres où l’auteur s’inspire d’un autre continent. Intimer de ne pas partager une culture est bien entendu une forme sévère de racisme. Que chacun reste dans son frileux pré carré ! Ainsi l’on n’apprendra plus rien d’autrui et du vaste monde, l’on ne s’ouvrira plus aux échanges et inséminations culturelles, à l’instar de cette dénonciation du capitalisme mondialisant qui gangrène la pensée régressive. Les cultures, qui ne sont pas la proie d’un concept fermé, n’appartiennent à personne, sauf à ceux qui les font vivre revivre, qui les bousculent avec des variations, des réécritures…
Si la mauvaise foi de la sensibilité noire exacerbée se veut la principale cause de l’annulationnisme, d’autres phénomènes viennent s’y greffer, comme la collusion du féminisme et de la théorie du genre. Alors que de tels mouvement ne se privent pas de jeter plus bas que terre le mâle blanc occidental, déprécier la femme aussi bien que les homosexuels serait invariablement comptable de crime contre l’humanité. En une logique ahurissante avec ces arguties, les mots « père » et « mère » sont jugés affreusement discriminatoires, du Royaume-Uni au Québec.
C’est en de véritables camps de rééducation mentale que nous convient sans vergogne les épurateurs de la purificulture, dont la première et dernière victime est la culture, au sens noble du terme. Car outre que cette purificulture vise au champ de ruines, à la terre arasée de ses littératures et philosophies, de son Histoire et de ses arts, elle prend la civilisation à rebours. Il faut en effet au mâle blanc se prosterner pour payer les péchés de ses ancêtres, jusqu’à offrir en expiation de lourdes réparations financières aux descendants présents des victimes passées de l’esclavage et de la colonisation. Non seulement il s’agit d’une extorsion de fonds, d’un racket, mais l’on en revient à ces fautes qui pèsent sur les épaules de plusieurs générations comme au début de l’Ancien testament, avant qu’une plus modérée loi du talion, soit œil pour œil dent pour dent, ramène le grief aux seuls dépens du coupable. La Grèce antique a opéré d’ailleurs un semblable mouvement vers plus de justice en faisant des Furies vengeresses des Enfers des Bienveillantes. Le droit moderne, lui, préfère depuis Des délits et des peines de Cesare Beccaria[6], au XVIII° siècle, penser moins en termes de vengeance qu’en termes de pardon et de capacité du coupable à se rédimer. Ce pourquoi les affidés virulents de la Cancel inculture imposent une véritable régression morale et civilisationnelle, en jouissant avec délectation de la posture de pénitence, de l'agenouillement du Blanc occidental.
Musée Sainte-Croix, Poitiers, Vienne.
Photo : T. Guinhut.
La grande lessive Cancel culture lave plus noiret plus genre tous azimuts. Une école anglaise débaptise le nom de ses maisons, anciennement nommées Winston Churchill et J.K. Rowling parce que l’un aurait été impérialiste, alors qu’il se battit contre le nazisme, et la seconde critique envers l’idéologie du genre, soit « transphobe » pour avoir dit que les femmes avaient des menstrues et non les hommes.
Ainsi un identitarisme crispé assigne le Noir et le Blanc, l’homme et la femme, sans oublier le transgenre, l’hétérosexuel et l’homosexuel, sans oublier le Queer et l’asexuel, le handicapé et le non-handicapé, le gros et le mince, le laid et le beau, qui ne sont plus laids et gros d’ailleurs, tout jugement prétendument discriminatoire étant aboli. De plus le corollaire en est qu’aucun de ces derniers ne peut parler pour l’autre, ne peut comprendre l’autre, atomisant les groupes identitaires dans un carcan narcissique au mépris de la tolérance, de l’ouverture, de l’empathie et de l’humanisme universel.
Dégoulinant des bancs des Universités, par les chaises des lycées, jusque sur les pages et les vitres des médias, voire les bancs des assemblées représentatives et les fauteuils des gouvernements, l’idéologie woke and stock gagne les esprits en une lèpre contagieuse, à laquelle il ne manque plus qu’un leader charismatique pour emporter une adhésion au-delà des nations. Un tel panurgisme suant la haine et bavant de sadisme n’est pas sans rappeler la façon dont l’écologisme[7] s’empare de la totalité des instances, voire, sans vouloir tomber dans la reductio ad hitlerum ou ad bolchvicum, celle dont les remugles de totalitarisme formatent les armées populaires.
Dénoncer l’islamophobie, plutôt que la coranophilie (car il suffit d’ouvrir le Coran pour y lire ses objurgations génocidaires et sexistes) est un sport de haute volée, lorsqu’à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble un syndicat étudiant, l’UNEF, derrière lequel l’on devine le CCIF (Collectif Contre l’Islamophobie en France) menace de grave dangers deux professeurs en les accusant d’islamophobie, non sans la complicité d’une enseignante-chercheuse : leurs noms sont taggués et affichés sur les murs, comme cloués au pilori, exigeant la démission. L’on se demande alors pourquoi l’enseignante n’est pas suspendue si son action est avérée, quoique les fauteurs de troubles et groupuscules fascisants soient l’objet d’une enquête de police afin d’être éventuellement poursuivis par la Justice. Ce au sein d’une Education Nationale infiltrée par l’islamisme et pratiquant à l’envi une forme de lynchage. Cela s’accompagnant de la plaintive argutie d’Anne-Laure Amilhat Szary, la directrice du laboratoire : « Nier, au nom d’une opinion personnelle, la validité des résultats scientifiques d’une collègue et de tout le champ auquel elle appartient, constitue une forme de harcèlement et une atteinte morale violente ». Ce qui signifie que le désaccord intellectuel, le débat argumenté sont tels pour cette dame, dans une école de Sciences Politiques dévoyée.
Faut-il penser qu’en parallèle avec la séparation des races désirée, la séparation des sexes devient effective ? La collection de disques « Présence compositrices » ne paraît destinée qu’à publier ces dames, quoique nous aurons plaisir à y découvrir de belles voix musicales. Il y a quelques décennies, nous pardonnions volontiers, voire accueillions avec plaisir la maison d’édition « Des femmes », certes exclusive, mais au service de voix littéraires nouvelles et parfois tues par d’autres maisons. Aujourd’hui la non mixité devient aussi égoïste que sexiste et infamante.
L’ostracisme fond sur le malheureux qui aurait osé penser et le dire autrement que selon le diktat de ces nouveaux corps totalitaires. Ainsi la comédienne Gina Carano, star de la série The Mandalorian, affirme être victime des purges progressistes, alors qu’elle est licenciée par la production. Le chef d’accusation est radical et sans appel : ne pas être progressiste comme l’immense majorité du milieu hollywoodien. Car elle a eu le malheur d’afficher son soutien à Donald Trump et son dédain des Démocrates. Les conservateurs sont-ils, ainsi qu’elle le prétend, persécutés comme les Juifs sous le nazisme ? Ce qui reste encore exagéré, mais tout du moins comme par un nouveau maccarthysme. Car imaginer penser que Donald Trump[8] ne soit ni un idiot, ni un sexiste, ni un raciste, qui plus est aux résultats économiques probants, fait de vous un paria, voire un enseignant qui risque d’être éjecté de son emploi.
Même les dessins animés, comme Pepe le putois ou Speedy Gonzalez, sont au banc des accusés, l’un pour, dit-on, favoriser la culture du viol, l’autre pour racisme envers les Mexicains. Il ne s’agit plus d’affronter des œuvres dans la nécessité de monstration du monde, fussent-elles dignes de désapprobation, ni d’argumenter, mais de lessiver le passé, les medias et le champ de la culture. Shakespeare devient suspect d’antisémitisme avec le personnage de l’usurier juif Shylock, voire de patriarcat cisgenre avec ses couples binaires tels que Roméo et Juliette. Ainsi déferle une razzia sur le théâtre, les bibliothèques et le vocabulaire. Un millénaire de musique, abusivement appelée classique, est taxé de blanchité, donc d’oppression patriarcale blanche. L’oppression purificatrice atteint des sommets de stupidité inconcevables !
Jusqu’à la cause animale : « poule mouillée », « âne bâté » serait plus infamants pour eux que pour ceux auquel le compliment est adressé. Ainsi l’association de défense des animaux Peta prétend devoir éviter de parler de « rat » pour un mouchard, de « cochon » ou « porc » pour un saligaud, de « poule mouillée », pour un trouillard. Le comble étant atteint à l’égard de « paresseux » qui ne devrait plus désigner quelque fainéant que ce soit ! La capacité, aussi bien populaire qu’intellectuelle et philosophique à la juste discrimination, à l’éloge et au blâme, est finalement entièrement déniée. Rappelons-nous, chez Beaumarchais, le mot de Figaro : « Sans la liberté de blâmer, il n’y a pas d’éloge flatteur[9] ».
L’essayiste et polémiste Caroline Fourest est loin d’être illégitime dans ce débat, tant elle a œuvré avec La Tentation obscurantiste[10], Eloge du blasphème[11]et Génie de la laïcité[12]. Son nouveau titre, Génération offensée, est parfaitement en phase avec ces enfants gâtés de la société dont les susceptibilités égoïstes deviennent des meutes collectivistes et des injonctions à la disparition du contradicteur et de l’altérité. Se sentir offensé est un blanc-seing pour bruyamment censurer, pour pouvoir quitter un cours d’université si le sujet froisse, qu’il s’agisse d’Homère ou des Métamorphoses d’Ovide, jugés violents et occidentaux.
L’ancienne collaboratrice de Charlie Hebdo dénonce une tyrannie de la minorité : « Il suffit d’un petit groupe d’inquisiteurs se disant « offensés » pour obtenir les excuses d’une star, le retrait d’un dessin, d’un produit ou d’une pièce de théâtre ». Ce avec le concours des réseaux sociaux véhiculant les indignations et les insultes. Elle précise les limites de l’appropriation culturelle qui n’est dommageable que s’il y a « intention d’exploiter et de dominer ». Non sans justesse, elle rapproche ce qui est devenu interdiction de toute inspiration extra-culturelle de la réactivation du blasphème invoqué pour assassiner des dessinateurs. Et défend l’échange de l’inspiration. Elle rapporte la séance de contrition et de rééducation de Kate Perry, qui ayant porté des tresses blondes ukrainiennes devait s’excuser auprès des Afro-Américains ! Interdire à autrui les coupes afro n’empêche pourtant pas d’inviter au « Hijab Day » ! Bientôt il ne faudrait plus bronzer au risque de se métisser. Aussi parle-t-elle d’« impérialisme culturel » noir, quand la « phobie du mélange culturel » excite « les épidermes douillets ». Au risque d’user de « black face », un artiste blanc ne doit plus peindre de Noirs, y compris pour dénoncer leurs souffrances ! Les nouveaux intégristes pratiquent la censure coloriste et génétique. Othello, aussi bien de Verdi que de Shakespeare, ne doit plus être noir, sinon joué par un Noir, alors qu’il est « Maure » ! Qu’il s’agisse des pharaons prétendument noirs en dépit de la génétique, de la pièce Les Suppliantes d’Eschyle, où l’on use de masques blancs et cuivrés, tout est prétexte à manifester avec virulence. Heureusement dans ce dernier cas, la France semble un peu mieux résister à la bêtise militante et à son pouvoir en marche, malgré l’Union Nationale des Etudiants de France (UNEF) que Pierre Jourde va jusqu’à qualifier de « syndicat de talibans[13] ». Mais au Canada, la « police de la pensée » mitraille l’Université, les medias, défait les réputations et démissionne les malheureux dissidents. Quant au féminisme made in USA, il flirte avec les militants de l’antisémite « Nation of Islam », qui veille à la lisière de « Black Live Matter » et de la « Women’s March ». Les lesbiennes noires, entre autres, pratiquent une « identity politics », soit un sectarisme délétère, qui déteint sur le post-foucaldisme en nos Universités avec des ateliers non mixtes, sexuellement et racialement. L’excès peut aller jusqu’à enjoindre de ne pas porter plainte si violeur est noir ou musulman. Ce qui fait dire à Caroline Fourest que « le patriarcat est rusé », que « la mort de l’université » est en cours.
Notre essayiste rappelle qu’elle a réalisé un film, Sœurs d’armes, dans lequel une Yézidie rejoint la résistance Kurde pour se venger des djihadistes. Ce qui ne lui donne aucun désir ni droit de vouloir interdire un film qui ne lui plairait pas. Dénonçant avec ironie de futurs « castings sur tests ADN » ou « urinaires », elle offre de nombreux exemples dans le cinéma américain où la Cancel culture a frappé. Puis de nombreux cas où « les diktats énoncés par des identitaires de gauche finissent toujours par servir les identitaires de droite ». Enfin, lors d’une série de cours à l’université de Duke, elle imagine d’enseigner comment sortir de cette assignation victimaire qui terrorise, enferme chacun dans un « safe space » entre seuls trans, lesbiennes, noirs, et caetera, et interdit la confrontation avec autrui et le monde. Car un bonheur pour l’un est un outrage pour l’autre, au point qu’un bien portant offensera par sa seule existence un handicapé, une célibataire sera brimé par la vision d’un couple, une homosexuelle sera outrée par l’existence d’un mâle cisgenre et non intersectionnel ! Alors que les enseignants craignent de parler, de peur de perdre leur emploi, au point qu’ils soient tyrannisés par de « nouveaux esclavagistes », comme à Evergreen en 2017. Il est alors temps, argue-t-elle, de débloquer les discours : « Tout le monde devait parler de tout, quitte à offenser ». Mais en France, les universités deviennent des bastions du genre et de la race, de l’islamisme conquérant, de la « démission intellectuelle », des intervenants menacés et interdits de conférence, dont les livres sont déchirés, en un maquis d’injonctions idéologiques à faire trembler…
Au-delà des « polémiques absurdes », Caroline Fourest préfère « les identités fluides », et à la bonne orientation sexuelle et à « la bonne pigmentation […] le bon degré d’âme ». Il est bon de lire un tel essai engagé, qui aime par-dessus tout les couleurs de la pensée vivifiante...
La Cancel idéologie cherche et trouve volontiers à enrôler la jeunesse, dont ces étudiants qui ne veulent étudier ce qui déroge à un woke exponentiel, tant il est plus facile de dénoncer, bâillonner et détruire que de prendre le temps long d’apprendre et de créer au risque d’être incompris et ignoré, tant un pouvoir soudain se révèle à portée de gueule ouverte. S’il faut se méfier de la reductio ad hitlerum, ou ad bolchevicum, rappelons que ce sont de semblables phénomènes qui entraînent une collectivité fasciste à déquiller l’individu, à brûler toute pensée qui n’est pas la sienne et qui aurait l’inconvénient de nécessiter un patient apprentissage, de sérieuses réfutations et reconstructions. Comme aux heures lumineuses des absurdes procès staliniens et de la Révolution culturelle chinoise, il s’agit en fait de propagande partisane aussi vulgaire qu’aggressive et de révolution déculturelle. À laquelle cependant résistent de nombreux intellectuels noirs, qui n’ont que la belle couleur de leur intelligence, tellement le sort des Noirs et des femmes s’est amélioré depuis les années soixante où ségrégation et partage des sexes étaient encore si vif ; comme l’économiste Glenn Loury, le philosophe politique Thomas Sowell, ou l’écrivaine Chloé Valdary, pour qui « il n’est pas juste de réduire la complexité de l’expérience humaine au prisme de la « race » ».
La traditionnelle censure de droite tronquait les paroles, évacuait les œuvres. Une surcensure non étatique, quoiqu’avec les Démocrates de Joe Biden ce soit devenu le cas, est subrepticement puis bruyamment venue de la gauche, affichant son sens du Bien progressiste. Au-delà de l'effacement des propos incriminés et prétendument offensants, c’est la personne qui est cancelée, annulée, frappée d’ostracisme social, au point qu’elle puisse perde son emploi, ne puisse plus publier ni exposer. L’excommunication catholique n’était que religieuse, certes dans une société gouvernée par la religion, celle qui balaie États-Unis et menace la France est d’une lourde puanteur totalitaire.
Le regretté Jean-François Revel énumérait en 1977 dans La Nouvelle censure[14] plusieurs formes de censure : d’Etat, officielle ou officieuse ; financière par l’omniprésence des médias les plus fortunés ; sociale, excluant les non-conformistes ; l’autocensure certes ; puis la censure idéologique qui interdit ou dissuade l’accès du public à ce qui ne conforte pas la doxa, abaissant déconsidérant et effaçant l’auteur d’une pensée risquée car outrageusement non conforme, quelles que soient les qualités de la thèse et de l’argumentation, devenues hérétiques, complotistes, opinions débiles, nulles et non avenues. L’anticommuniste d’alors, qui fut pour cette raison vilipendé, accueillerait non sans perspicacité ni dégoût ce nouveau masque de la censure idéologique grimaçant.
Quelques mois après notre réflexion, Jean-François Braunstein vient apporter de l’eau pure à notre moulin pour dénoncer l’eau sale dont se gargarisent les wokistes. Ce n’est là rien moins que religiosité, selon son titre, La Religion woke. Il y a bien en effet un culte collectif du progressisme messianique au service des discriminés et autres victimes de l’Occident. Un esprit humain supérieur veillerait au bien tout en déniant au corps sa réalité sexuée, à laquelle l’on préfère la fiction de la fluidité des genres, alors qu’elle ne concerne réellement qu’un à quatre individus sur mille, hermaphrodites ou intersexués. Ainsi nos enragés de la Cancel culture, nos illuminés de l’éveillisme, prétendent que la biologie est un mythe, une construction sociale - « nos consciences fabriquent le monde » - et il faudrait que le monde se plie à leur sainte doxa. Quant à l’universalisme, voire les sciences, ils sont dénoncés comme une ruse sournoise de la blanchité, alors que l’on s’ingénie à dénoncer le seul racisme anti-noir ! Finalement le prisme racial devient omniprésent, l’irrationnel devient loi, le dogme évacue l’argumentation, la recherche et le scepticisme. En un juste retour de bâton, Jean-François Braunstein fustige les tenants d’une religion aux antipodes des Lumières. Sa sévérité, son acuité documentée, font mouche : le fanatisme est nu…
Retrouvera-t-on la sérénité des paroles d’autorité ? Non pas au sens de l’autoritarisme violent tel que celui des annulateurs dont bruit avec fracas la Cancel culture - que l’on invite d’ailleurs à tenter de créer plutôt que censurer -, mais de cette autorité qu’autorisent le savoir, la finesse de la pensée et la liberté. Il est évident, une fois de plus, comme l’a montré l’Histoire des pouvoirs, que des groupuscules surexcités ont trouvé dans la Cancel idéologie un moyen d’exciter leur testostérone, de faire fluer leur libido dominandi, de tyranniser autrui à plaisir, d’assoir un totalitarisme nec plus utra…
traduit de l’allemand par Marie Hermann, Rue de l’échiquier, 192 p, 17 €.
Edward Abbey : Le Gang de la clef à molette,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos, Gallmeister, 2019, 50 p, 25 €.
Christian Chelebourg : Les Ecofictions. Mythologies de la fin du monde,
Les Impressions nouvelles, 2012, 256 p, 19,50 €.
Pierre Schoentjes : Littérature et écologie. Le Mur des abeilles,
José Corti, 2020, 464 p, 26 €.
Ernest Callenbach : Ecotopia,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Brice Matthieussent,
Folio, 2020, 336 p, 9,20 €.
Inquiétude fondée ou exagérée, préoccupation scientifique ou mode intellectuelle et médiatique, la grande peur de l’impasse civilisationnelle face à la sénescence écologique ne peut qu’agiter la plume et le clavier des écrivains. Leurs personnages sont rongés de « mousse » chez Klaus Modick, ou balayés par les désastres écologiques et sociétaux, contre lesquels lutte « le gang de la clef à molette » d’Edward Abbey. C’est dans toutes les dimensions de la science-fiction et du catastrophisme que se dresse l’impressionnante fresque des écofictions brossée par Christian Chelebourg, alors que les rejoignent les auteurs français agitant les agressions contre le règne de la nature, tels que les présente Pierre Schoentjes en son essai sur les romans environnementaux. À moins qu’ils préfèrent, tel le doux rêveur peut-être rationnel Ernest Callenbach, imaginer une utopique « Ecotopia », qui serait une sauvegarde de la planète bleue et de l’humanité. Au risque de la tyrannie ou d’une douce évolution ?
Supposons que le vert soit la couleur préférée de Klaus Modick, du moins les verts nombreux des mousses, dont il a fait le titre d’un étrange roman. Ou plus exactement d’un ersatz romanesque à mi-chemin du récit et de la prose poétique.
L’objet de sa passion a-t-il tué le Professeur Lukas Ohlburg ? Célèbre botaniste, il s’est retiré près des forêts. Aussi le retrouve-t-on dans un état de « moussification » avancé. La preuve : « des mousses étaient apparues sur son visage ».
Après cet étrange préambule, le récit intitulé Mousse nous conduit parmi les pages du manuscrit laissé par le défunt. Plus qu’une « critique de la terminologie et de la nomenclature botaniques », il s’agit d’une autobiographie, marquée par une enfance à l’époque nazie, lors même que ses camarades scientifiques ont « prêché la nation, le sang, le sol ». Sa famille choisit de fuir à Londres avec lui, avant qu’il puisse revenir en Allemgne.
En cette belle vision du corps et de la mémoire, sur « les relations entre les mots et le réel », l’on croise son maniaque de père qui détestait la croissance de la nature sauvage, croqué de manière acerbe par un narrateur qui n’écrit plus qu’à l’encre verte. Le solitaire reçoit la visite de son frère et des enfants, face à l’épicéa de Noël, dont les légendes lui deviennent plus parlantes que l’examen scientifique. Devant les convictions du parti politique « Les Verts », il reste dubitatif, et guère végétarien. Enfin les paysages prennent une valeur essentielle, au travers des descriptions minutieuses et sensibles de « toute une vie vécue avec un regard botanique ».
Paradoxalement, sa science l’a éloigné de la nature. Aussi, étudiant les mousses, dont il est « amoureux », et qui savent fixer des polluants, y compris radioactifs, il parvient à une sorte d’osmose. Le réalisme cède la place à un discret fantastique quand sa barbe se change en mousse, métaphore du verdissement écologique du bonhomme.
Il ne s’agit en rien d’un roman policier à la recherche d'un éventuel meurtrier, mais bien d’une méditation relavant de ce genre assez récent que l’on appelle écofiction. Klaus Modick, né en 1951, veut-il nous signifier que dotée d’une force maligne ou salubre, la nature prend sa revanche sur l’homme et reprend ses droits bafoués ?
Pire que cette mousse invasive, ce sont les poubellifications de la planète d’origine humaines trop humaines qui nous prennent à la gorge. Avec Edward Abbey, dont Le Gang de la clef à molette parut en 1975, une poignée de lurons déjantés traversent un roman loufoque, d’ailleurs illustré avec un trait plein d’humour par le satirique Robert Crumb. Ses héros sont directs, bêtes et méchants, quatre zigotos dépités et révoltés par l’industrialisation et l’enlaidissement des déserts du Grand Ouest américain. Ils se lancent dans une croisade écologiste qui ne dédaigne pas un brin de terrorisme. Leur outil privilégié, outre quelques bâtons de dynamite, est leur sacro-sainte « clef à molette » pour dézinguer des voies ferrées et un pont, « qui se fractura en zigzag ». Ce qui n’est qu’un prologue à d’autres exactions. Selon eux, il faut détruire tout ce qui atteinte gravement à l’environnement. L’on devine que les forces de police mais aussi les férus de morale vont traquer ces entêtés partis plein pot « sur une trajectoire de collision certaine avec les ennuis ».
Le road movie est haletant et burlesque, ponctué de sueur et de bières en veux-tu en voilà, bourré d’action, de suspense et de dialogues guère raffinés, car il s’agit pour nos compères de « quitter ce putain de foutu pays indien hypercivilisé et surdéveloppé et retrouver les canyons où les gens comme nous ont leur place ». N’empêche que les hurluberlus d’Edward Abbey furent passablement pris au sérieux par une frange de l’écologie militante, plus ou moins pacifique, plus ou moins terroristes : salutaire ou dangereuse, voire tyrannique ?
Nous alertant, jouant sur nos peurs, la science-fiction se fait alors Ecofictions, pour reprendre le titre de Christian Chelebourg. Faute d’exalter le progrès, les deux cents romans, films, bandes dessinées, essais et autres publicités, sélectionnés dans cette ambitieuse étude, dressent un réquisitoire sans appel contre les sociétés industrielles. Coupables, forcément coupables, elles ne sont guère vues pour ce qu’elles sont : un formidable progrès en termes d’espérance de vie, de sécurité et de loisir, même si elles ne sont pas indemnes de critiques et méritent d’être amendées. Mais pour le poids des catastrophes écologiques, réelles ou fantasmées, qui s’abattent en avalanches sur l’humanité. Pollutions plus crasseuses les unes que les autres, réchauffement climatique anthropique imparable - cette probable fiction de scientifiques discutables et de politiques en mal de prophétie, de reconnaissance et de pouvoir[1] -, catastrophes naturelles, épidémies anciennes et nouvelles, manipulations génétiques aux conséquences effarantes, tout y passe. Paul Ziller, dans son film Stonehenge Apocalypse, sorti en 2010, imagine que les mégalithes, en résonnance avec les pyramides d’Egypte, se mettent en branle pour déclencher séismes et éruptions inouïs. Al Gore, « super héros » d’une « nouvelle religion » inspire David Guggenheim qui lance le film annonciateur d’avalanches climatiques brûlantes : Une Vérité qui dérange, sorti en 2006. « L’écologie doit se faire contre les hommes », martèle Jean-Christophe Ruffin dans Le Parfum d’Adam[2]. Car parmi les pages de La Théorie Gaïa, Maxime Chattam[3] dénonce « l’Homo Entropius qui va nous détruire très rapidement ». Dans le film Matrix des frères Wachowski sorti en 1999, l’agent Smith s’adresse à Morpheus : « Les êtres humains sont une maladie. Le cancer de cette planète ». Qui sait si les écologistes délirants ne sont pas pires que ce qu’ils dénoncent…
S’il est difficile de croire en toute vérité à ces fictions littéraires et cinématographiques, il est plus que divertissant, inquiétant et fascinant de se plonger dans les mondes emboités en cet essai, mené de main encyclopédique par Christian Chelebourg. « Surenchère et grand spectacle », « fléau », « souillure » et « démiurgie », OGM et CO2, prophètes et savants, « virus producteur de zombis », « population zéro » fondent les classifications de l’essayiste qui offre un miroir hallucinant à l’imagination née de l’apocalyptique effroi du lendemain pour une Gaïa changée en poubelle toxique…
Christian Chelebourg ayant surtout consulté les auteurs et les imaginaires anglo-saxons, il ne faudrait pas en inférer qu’un tel mouvement de fond ne touche pas les auteurs hexagonaux, pourtant peu habitués au « Nature Writing » américain. Pierre Schoentjes, dans Littérature et écologie, sous-titré Le Mur des abeilles, déploie un impressionnant catalogue ordonné de la littérature française la plus extrêmement contemporaine attachée aux heurs et malheurs de l’environnement. Ecopoétique et littérature environnementale ont leurs « figures tutélaires », en les personnes de Jean Giono, Maurice Genevoix, Claude Simon, Jean-Loup Trassard ou Pierre Gascar, mais aussi des plumes moins connues, Maria Borrély ou Charles Exbrayat.Le retour à la nature est illustré par un titre emblématique : Savoir revivre de Jacques Massacrier[4], autour du concept d’autarcie. Aujourd’hui abonde une « littérature verte », dans laquelle la fiction enrôle des militants radicaux et violents, comme Paul Watson mis en scène par Alice Ferney pour célébrer la beauté des océans et de leurs baleines dans Le Règne des vivants[5]. Franck Bouysse, Maylis de Kerangal sont le signal d’une littérature de l’anthropocène, mais aussi les voyageurs Jean Rolin et Sylvain Tesson. Et, plus secrets, Gisèle Bienne ou Claude Huizinger invitent à une lecture sous les pins. Cet essai organise son analyse en trois axes : « l’écologie militante », la « littérature verte » et celle « marron » qui s’intéresse aux graves atteintes à l’encontre de l’environnement et de la biodiversité. Jusqu’au « roman végan », celui de Camille Brunel : La Guérilla des animaux[6]. Où l’on hésite entre juste sensibilisation et littérature à thèse au risque de la lourdeur, sans compter les aigreurs d’estomac. Ainsi cette littérature environnementale permet-elle de « retrouver une fonction que le roman avait abandonnée : relayer des données factuelles, mais en suggérant des pistes afin de permettre ces connaissances en rapport avec un ensemble d’autres savoirs… et de sensibilités ». Balzac avait écrit une vaste Comédie humaine, ce buisson d’auteurs ambitionnerait rien moins qu’une comédie naturelle.
Le roman environnemental sauvera-t-il le monde ? Le « fragile rempart » du « Mur des abeilles », selon le sous-titre, est à la fois un avertisseur des pollutions et des violences intolérables à l’encontre de la nature et de l’homme, mais aussi la métaphore d’une bibliothèque aux rayons à remplir de miel sensé. Documentée avec précision, agrémentée de citations à plaisir, que l’on partage ou non ou avec précaution ces problématiques, l’étude, colossale et « pas pour autant militante », de Pierre Schoentjes est une invitation à la conscience verte aussi bien qu’à la lecture sensible et pensante. Comme en la belle collection « Biophilia[7]» qui, chez José Corti, rassemble des essais, des récits scientifiques et de voyages d’auteurs scandinaves et américains autour de cette terre dont il faut prendre soin.
Que faire, qu’imaginer ? D’abord publié aux éditions Rue de l’échiquier, comme son camarade moussu, Ecotopia d’Ernest Callenbach (1929-2012), est repris en Folio, avec un graphisme de couverture aussi expressif que manichéen entre de verts rivages et de noirs parages de la mort forestière. Voici une utopie écologiste qui rêve de ne pas être une dystopie, ce qui est de l’ordre de l’oxymore. Quoique son auteur préfère parler de « semi-utopie », ce qui est plus modeste.
Scindés par une « plaie fratricide », les Etats Unis se sont vus privés des trois Etats de l’Ouest : Californie, Oregon, Washington, ce qui aggrava la grive économique sur la côte ouest. En une anticipation publiée en 1975, Ernest Callenbach projette son héros, l’envoyé spécial William Weston, vingt ans plus tard, alors que pour la première fois la frontière s’entrouvre. L’on ne sait rien, hors rumeurs et mensonges, d’Ecotopia.
Une fois la frontière passée, les trains à « propulsion magnétique » et les « vidéophones » côtoient les arcs et les flèches des chasseurs, les rues sont arborées et jardinées, les bus et les vélos gratuits. Les « mini-villes », sont ravitaillées par des réseaux souterrains de tapis roulants.
Quant aux habitants, ils sont « accord naturel avec leur être biologique », « l’égalité absolue entre les sexes » règne, la famille nucléaire a disparu et l’on élève les enfants en commun. Ils pratiquent mille activités dans la nature, au point de devoir un « service forestier ». Une aventure érotique avec Marissa la forestière, fort directe, comme le sont les Ecotopiennes, pimente un brin le récit, cela prétend-on d’abord sans le moindre « psychodrame », ce qui témoigne d’une appréciable évolution des mœurs, quoique la perspective du départ de William entraîne un « affreux déchirement ». Ce qui permet une comparaison avec Francine, restée à New York. En revanche, faute de compétitions sportives, l’on pratique des « jeux de guerre […] lors desquels des centaines de jeunes trouvent la mort chaque année ». Ce rituel sert à canaliser l’agressivité. Et lorsque notre narrateur inexpérimenté se voit participer à un tel combat, il s’étonne de son enthousiasme, et se retrouve vigoureusement blessé par une lance…
Les minibus sont électriques, mais les voitures particulières ont été interdites, comme l’ont été les « produits précuits et conditionnés ». L’on s’est débarrassé de la pollution et les plastiques sont biodégradables. Mais d’où vient l’électricité, sinon de quelques barrages, des centrales d’énergie solaire, éolienne, géothermique et liées aux marées, alors que semblent résolus les problèmes d’intermittence et de stockage. Malgré l’élimination de nombre de technologies pour cause de « toxicité écologique », la vidéo est omniprésente, ce qui témoigne, en 1975, d’une certaine prescience. La semaine de vingt heures est de règle : pas de surproduction, mais un équilibre avec les autres créatures terrestres, telle est la loi. Mais la sécession économique entraîna nationalisations et spoliations, période chaotique, dont on parait minimiser les méfaits pour le bien-être d’un temps présent qui tient ses promesses, en pratiquant l’autogestion et le « revenu minimum garanti ». Dorénavant la décroissance démographique accompagne celle économique, quoique l’éducation et la recherche ne soient point négligées. Toute religion semble avoir disparu, hors celle de la terre et des arbres, quoique sans culte particulier.
Ce qui n’empêche pas qu’il y ait des médias divers et concurrents, une opposition politique sporadique, estimant que l’on « étouffe l’esprit d’entreprise » et souhaitant des échanges avec le reste des Etats-Unis. Mais aussi un « service de contre-espionnage » intrusif.
Faut-il y voir, comme le soupçonneux narrateur, « un labyrinthe bureaucratique où rôderait un gros rat totalitaire » ? Les vastes appartements sont destinés à « favoriser le mode de vie communautaire », la solitude y est plutôt mal vue et quelques-uns dénoncent des « tests de grégarité ». L’on découvre un « magasin d’Etat », alors que s’appliquent « des lois pour punir le délit de propriété abusive et confisquer les héritages ». Ce qui est l’occasion de fréquents retours en arrière pour expliciter le déroulement de la « révolution écotopienne » et sa « guerre des hélicoptères » qui se solda par un échec retentissant et cependant soigneusement tu par les Etats-Unis humiliés ; ce qui reste de l’ordre de la fiction de bande dessinée.
L’auteur de ce qui aurait pu être une utopie trop idéaliste a pris soin de laisser poindre en Ecotopia un nombre certains d’inconvénients, parfois gravissimes. Ernst Callenbach n’est pas en ce sens un naïf sur la réalité de la nature humaine ; à moins qu’en tant qu’écocommuniste et anticapitaliste, il les approuve ! De plus Ecotopia menace de voir diverses sécessions se faire jour, de par les Hispaniques par exemple, et c’est déjà le cas pour les Noirs. Aussi le romancier ménage-t-il à la marge une réelle critique de l’univers écotopien et de ses limites, au travers de son narrateur et reporter. Nous laisserons le lecteur découvrir comment ce dernier se tire de son enlèvement par un groupe d’écotopiens et s’il choisira ou nom de rester et de se convertir en Ecotopia…
Construit sous la forme d’un journal de voyage, comme un cahier d’observations à destinations des journaux, mais aussi comme une théorie politique et économique, totalement encyclopédique, le récit est entraînant, grâce aux rencontres avec divers écotopiens. Nous voici non loin de ces fictions étranges où l’explorateur passe la frontière d’Herland[8]ou d’Erewhon[9], ces romans de Charlotte Perkins Gilman, en 1915, et de Samuel Butler, en 1872. Ce en quoi Ernest Callenbach, parmi les pages de ce qui est bien plus un traité science-fictionnel qu’un roman, car passablement dépourvu de péripéties, se place dans une longue tradition du voyage en utopie.
Nous trouvons là le défaut typique du roman engagé à thèse, sa soumission à une idéologie, qui pourtant en 1975 était loin d’être planétaire. Ernst Callenbach n’est qu’en partie un prophète de la décroissance, alors qu’aujourd’hui cette idéologie a de plus en plus d’affidés, parfois bien en cour. Il est cependant l’héritier des nostalgiques de la nature originelle, d’un éden pastoral, rural et artisanal idéalisé, tout en accordant aux découvertes scientifiques la place qui lui revient pour une humanité prospère. L’on sait en effet que ce sont les progrès de la science, portés par l’imagination et la créativité humaine, qui viennent et viendront à bout de la pollution, de la dégradation des espaces naturels et même d’un épuisement des ressources, d’ailleurs largement exagéré.
En imaginant que l’écologisme punitif et son compère le socialisme fiscaliste ne nous mangent pas, peut-être parviendrons-nous paisiblement à quelque chose qui ressemble au monde d’Ecotopia. Avec la liberté en plus…
Claustro de la Catedral de Ciudad Rodrigo, Salamanca, Castilla y León.
Photo : T. Guinhut.
Richard Zimler ou la transcendance,
entre holocauste et résurrection :
Les Anagrammes de Varsovie, Lazare.
Richard Zimler : Les Anagrammes de Varsovie,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sophie Bastide-Foltz,
Buchet Chastel, 2013, 348 p, 22 €.
Richard Zimler : Lazare,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sophie Bastide-Foltz,
Le Cherche midi, 2021, 456 p, 22 €.
Que fait, du haut de son ciel, Dieu ? Aurait-il omis de ressusciter les victimes de l’holocauste et du ghetto de Varsovie ? Pourtant, en la personne de son fils, il prétendit ressusciter Lazare. Ce sont là de fortes interrogations métaphysiques, tant associées au Judaïsme qu’au Christianisme, dont s’empare avec une poigne puissante le romancier américain Richard Zimler. Dont Les Anagrammes de Varsovie et Lazare sont de tragiques et néanmoins roboratifs romans historiques. Mais pour quelle transcendance ?
Encore un roman sur l’holocauste ! Faut-il céder à la fatigue honteuse et l’ignorer, ou le respecter a priori, au moyen d’une politiquement correcte admiration insincère ? Pourtant, passées ces pitoyables irrésolutions, l’étonnement saisit le lecteur dès le prologue, réalisant que le narrateur est un défunt, qu’il rend visite aux siens pour restituer plus que l’Histoire des dates et des chiffres : « Le moins que nous puissions faire pour nos mort est de rendre à chacun sa singularité. »
Ainsi, Richard Zimler fuit avant tout l’univers statistique de la trop célèbre solution finale pour aller à la recherche de l’identité profonde de quelques disparus. « Sachant que les Juifs du ghetto utilisaient des anagrammes », il s’attache à les décoder, autant pour mener l’investigation de son personnage que pour décrypter les sens de leurs vies et de leur génocide.
Le ghetto de Varsovie est en 1940 une « île de grottes et de labyrinthes urbains », parmi laquelle l’oncle Erik veille sur son jeune neveu Adam, déjà bien au fait de la contrebande auprès des quartiers chrétiens. Jusqu’à ce qu’il soit retrouvé sur les barbelés, un membre en moins. Comme Anna, un peu plus tôt, comme d’autres garçons, dont on s’apercevra qu’à chaque fois une partie du corps manque, là où une marque de naissance attirait l’œil ; et à destination des collections de Buchenwald…
Les péripéties s’enchainent avec un art du tragique consommé : famine et marché noir, maladies, amours interdites, grossesses et suicides, crimes juifs et exactions nazies, augmentés par le suspense haletant d’une sortie d’Erik par de souterrains passages, sous l’apparence d’un dignitaire allemand, qui se termine par les coups de pelle providentiels d’une Polonaise sur l’officier qui arrêtait notre héros… Hélas, le sursis est de courte durée. Une fois l’enquête résolue par le vieux psychiatre freudien, tout « sentiment de transcendance disparu », il faudra fuir, se cacher, et mourir dans un camp.
Ainsi, les souffrances juives, les comportements héroïques et les traîtres exactions ne sont plus des abstractions, dans Varsovie relevée de ses ruines par la fiction, où « l’assassin avait voulu amputer le monde de toute sainteté ». L’écriture, hérissée de détails justes (l’on devine un travail de documentation soigneux), est colorée, expressive, profondément capable de délivrer au lecteur une réelle empathie avec les personnages. Entre reconstitution historique et réalisme exacerbé, mais aussi, à l’aide de son fantomatique narrateur, à la lisière du roman fantastique, le lecteur, en état d’apesanteur romanesque, se surprend à se demander un moment s’il n’est pas lui-même réincarné parmi cette faille immonde de l’Histoire. Dans une « langue qui a ses propres nuances de culpabilité et de remords », Richard Zimler retrace bien plus que l’odyssée de quelques individus traqués, celle du peuple du Livre, dans un « combat pour empêcher nos ombres de disparaitre », et « luttant pour que personne ne puisse écrire le mot Fin d’une autobiographie de quatre mille ans ».
Il fallait oser : coudre en ce tableau du ghetto sous la tyrannie nazie l’intrigue d’une enquête policière hallucinante. Quoiqu’un fil dans la bouche d’un jeune mort soit un indice non négligeable, l’on pourra peut-être s’indigner que la ficelle policière et romanesque soit un peu abusive en cette mémoire des pires heures de Varsovie. Malgré ce que d’aucun verront à tort comme la facilité du thriller historique, le récit, tissé avec une rigueur visionnaire, est éprouvant ; non sans une dimension morale impressionnante. En effet, il permet qu’une grave leçon soit tirée : être parmi les bafoués du ghetto juif destinés à la Shoah ne protège pas du mal, banalement quotidien selon Hannah Arendt ou absolu et radical selon Kant[1], y compris de la collaboration avec les monstres du nazisme.
Bible in folio, Michel Estienne, 1580. Photo : T. Guinhut.
Quoique moins immédiatement célèbre que celle du Christ, la résurrection de Lazare est brièvement contée, mais non sans souffle divin, dans l’Evangile de Jean[2]. Aussi faut-il être doué d’une rare puissance narrative pour en faire un roman historique lourd de plus de quatre cents feuillets.
Que l’on prenne garde si les premières pages paraissent un rien confuses et sibyllines. L’on comprend assez vite que cette nécessaire confusion est celle de Lazare, le narrateur, lorsqu’il s’éveille des deux jours de sa mort ; « le temps que tu t’appropries ton enveloppe charnelle », lui dit son ami, que d’autres admettrons être le fils incarné de Dieu et Dieu lui-même à la fois. De même que Jésus, soit Yeshua, il a son nom juif : Eliezer. Or une vaste population se déploie autour des protagonistes. Elle est pleine d’attentions, de rivalités, et nantis de maints détails vivants, de la fille de Lazare, Nahara, jusqu’au chat, Gephen, dont s’amuse Jésus, en passant par la mère de ce dernier, Maryam. Le personnage éponyme parle araméen et grec, travaille comme poseur de mosaïques pour le riche et prétentieux Lucius, et subit l’hostilité des prêtres du Temple, jaloux du pouvoir de Jésus.
Pourquoi Lazare a-t-il été ainsi choisi parmi les morts ? Alors que Jésus n’a pas ressuscité un bébé qui lui fut présenté. Alors que Lazare ne garde aucun souvenir de l’au-delà, ce qui ne laisse pas de l’inquiéter et d’introduire le doute en son esprit quant à une éventuelle dimension eschatologique. Probablement est-ce grâce à son amitié avec Jésus, qu’à l’âge de huit ans il a sauvé de la noyade. Ce qui l’entraîne dans un vaste retour en arrière, revisitant son enfance, sa vie à Béthanie, à Jérusalem, avant que le récit se mette à parcourir au pas de charge les deniers jours, ceux de la Passion, de la Crucifixion, mais aussi les temps qui suivirent l’Ascension, c’est-à-dire ceux où le Christianisme se propage.
En une fresque vigoureusement sculptée, toute une époque troublée se lève autour de Lazare, dans un monde truffé de conflits, lourd de superstitions, celui du choc des civilisations entre la colonisation romaine sous Pilate et l’univers hébraïque. L’on y découvre un bordel à Jérusalem, où Lazare apprécie « une jeune nubienne », ou encore le mépris, les rivalités et rancœurs familiales, entre Lazare et ses sœurs, l’une vindicative, Marta, l’autre plus tendre, Mia : qui sait si l’une ne le trahira pas... Les personnages hauts en couleur abondent, tel Lucius, un homme aux multiples surprenantes facettes, un ancien acteur rompu aux imitations et aux faux semblants, qui est le commanditaire de la symbolique mosaïque à laquelle œuvre Lazare... Sans oublier les insultes et les coups portés par les Romains aux Juifs, les assassinats et les crucifixions. La popularité de Jésus lui permet d’entraîner disciples et foule autour de Jérusalem, de libérer deux colombes comme une promesse, puis de chasser les marchands du Temple, ce qui ne cesse d’attiser la haine d’Annas, grand Prêtre juif orgueilleux, craignant tant d’être effacé par le Messie.
Une fois ce dernier arrêté, ne reste à Lazare qu’un vain espoir : convaincre l’astrologue de Pilate, nommé Augustius Sallustius, de plaider la cause de son ami. Ce qui vaut au lecteur une scène d’anthologie, dans un palais somptueux, face à un personnage hallucinant, comme si l’écrivain avait été inspiré par les pouvoirs de Flaubert, dans Salammbô, alors que notre héros, nanti de sa chouette aux ailes brisées, joue le rôle d’un devin qu’aurait inspiré Minerve pour sauver « le fils de Picus ». Nous le savons, rien n’empêchera l’atroce crucifixion, ici traitée sur le mode hyperréaliste…
Cependant, s’il est loin d’être certain que ce Jésus soit réellement le fils de Dieu, il est l’homme providentiel pour le malheureux Lazare, qui n’a « jamais eu le moindre contrôle sur la marche du monde », ni sur lui-même tant il poursuit avec une obsession folle, voire suicidaire, son désir de sauver celui que d’autres appelleront le Sauveur. Ne le reniant jamais, comme put le faire l’apôtre Pierre, il reste l’incarnation la plus parfaite de l’amitié, malgré la tragédie sanglante qui le poursuit. Les apôtres d’ailleurs sont bien en retrait, à peine évoqués, la Cène inexistante…
En ce sens le romancier ne donne en rien dans l’hagiographie, préférant à raison un tableau contrasté, non manichéen, entrainant son lecteur dans une encyclopédique chronique, pleine de péripéties, de sagesse juive et grecque, cependant animée par un suspense qui devient haletant quant à la destinée de l’homme Jésus ; même si nous connaissons l’inévitable fin. Il reste alors de nombreuses années à vivre pour Lazare, qui devra s’exiler non sans peines et privations avec ses enfants dans l’île de Rhodes pour y trouver la sérénité, alors que nous sommes « soixante-sept ans après que Rome a conquis Sion », sous le règne de l’empereur Auguste. Hélas, l’enseignement de Jésus est récupéré par les uns et les autres, trahi par « des sectes nouvelles », certaines pensant « que le corps de la femme était le réceptacle du mal » ; chacun le réduisant « à la dimension et à la forme de ses propres désirs », par exemple un messie « venu à nous pour frapper nos ennemis avec le glaive »…
Ainsi, plus qu’une autobiographie fictive, le roman devient une réflexion sur les destinées des prophètes et des religions, finalement plus humaines que divines, menées par des hommes « prêts à taxer d’hérétiques tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec eux ». Aussi bien devine-t-on qu’un tel Jésus, qui ne ressuscite pas, qu’une telle Marie qui n’a rien d’une vierge, ne plairont guère aux catholiques dogmatiques. N’en doutons pas, il y a peu de siècles, ce roman eût été qualifié d’hérétique, et placé parmi les pages de l’Index des livres prohibés.
L’on devine qu’il a fallu l’alliance d’une solide documentation historique, d’une sérieuse connaissance de la Torah et d’une grande qualité d’imagination pour mener à bien ce projet original, où, bien plus que la présence divine, les qualités et horreurs humaines sont au rendez-vous, où Jésus est ramené à sa seule dimension de prophète Juif. Richard Zimler, qui a probablement « invoqué à haute voix le nom d’un ange : Jaholel, le scribe du ciel », sait donner une nouvelle vigueur à des épisodes connus, comme celui de la femme adultère, en le restituant dans leur violence. Il faut alors accepter cette association d’un réalisme historique et d’un récit à la dimension mystique, bien qu’il s’agisse de fiction, au sens romanesque d’abord, et au sens du sceptique ensuite.
Quoique plus inspiré par l’univers de l’Histoire des Juifs de Flavius Joseph que par les auteurs latins, ce roman n’est pas sans faire penser aux Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar, même si le premier se joue dans un contexte monothéiste alors que la romancière préféra le polythéisme sensuel romain.
Ecrivain américain d’ascendance juive, né en 1956, qui vit au Portugal, Richard Zimler a commis également un roman au titre intrigant : Le Dernier Kabbaliste de Lisbonne[3]. Comme le narrateur rétrospectif du Nom de la rose, Bérékhia Zarco prend la décision de rédiger l'histoire de sa famille et celle de son oncle. Car ce dernier, prénommé Abraham, fut assassiné à Lisbonne, dans une salle de prière clandestine, aux côtés d’une jeune inconnue. Tous deux ont eu la gorge tranchée, selon le rituel ancestral du boucher fidèle à la tradition casher. Quel mystère a-t-il ainsi fallu trancher ? Ces meurtres seraient-ils l'œuvre de juifs mystiques ? Ils auraient subtilisé la précieuse Haggadah, ce livre saint qui était l’objet de tous les soins de son oncle Zarko. Sous le regard pointilleux de Zarko, l’enquête tente de remonter aux sources. Cependant, le temps est pour le moins troublé, puisqu’en 1506 la sécheresse grille les blés, la famine rôde, la peste flamboie et l’Inquisition fulmine.Les processions de pénitents, de flagellants et de religieux fanatiques entraînent à leur suite les Portugais en foule, qui vomissent désarroi et rage, faute de recueillir une eau salvatrice que le ciel leur refuse. Le tableau historique est impressionnant, le thriller pour le moins brûlant…
Si les noms de Dieu et de la création sont dans les lettres, il est fort à parier qu’il est la présence cachée, sinon la « présences réelle », au sens de George Steiner[4], des romans de Richard Zimler. Quel fut son dessein lorsqu’il ranima Lazare, sans ranimer Jésus, sauf pour les Chrétiens ? Quel fut son dessein lorsqu’il resta immobile et muet au-dessus du ghetto de Varsovie et d’Auschwitz ? La naissance de Dieu est infuse dans l’être pour la mort, à moins qu’elle soit infuse dans l’être pour la fiction.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.