Palladio : Villa Rotonda, Vicenza. Photo : T. Guinhut.
Renaissance historique, humaniste,
& renaissances extra-européennes.
Joël Blanchard, Olivier Le Fur,
Jack Goody, Jean-Christophe Saladin.
Joël Blanchard : La Fin du Moyen âge, Perrin, 2020, 342 p, 24 €.
Olivier Le Fur : Une Autre histoire de la Renaissance, Perrin, 2018, 384 p, 22 €.
Jack Goody : Renaissances. Au singulier ou au pluriel ? Armand Colin, 2020, 416 p, 24,90 €.
Jean-Christophe Saladin : Les Aventuriers de la mémoire perdue,
Les Belles Lettres, 2020, 632 p, 29,50 €.
La cause paraissait entendue : la Renaissance était essentiellement italienne, à partir du XV° siècle florentin et jusqu’aux villas de Palladio. L’invention de la perspective, de l’illusion du volume sur les fresques, les toiles, et surtout le réinvestissement de l’Antiquité en étaient les points nodaux. Cependant Erwin Panoksky, publiant en 1976 La Renaissance et ses avant-courriers dans l’Art d’Occident [1] montrait qu’elle n’avait pas surgi ex nihilo, mais qu’elle trouvait ses sources dans une longue continuité. Entre la fin du Moyen âge et cette Renaissance la démarcation n’est pas si claire, et pas si obscur le premier. Par ailleurs une vision idéalisée pouvait abuser le quidam : loin de n’être qu’une période éclairée, en particulier en France, il faut pour en prendre conscience lire Une Autre histoire de la Renaissance avec Didier Le Fur. Alors que les historiens remettent en cause les catégories tranchées, Jack Goody va jusqu’à postuler qu’il y aurait, au-delà de l’Occident et de par le monde, plusieurs renaissances. La notion d’humanisme reste cependant centrale pour mesurer le concept civilisationnel, tel que le déploie si bellement Jean-Christophe Saladin dans ses Aventuriers de la mémoire perdue.
Une Histoire venue du XIX° siècle, des pages de Joan Huizinga[2] et de Jules Michelet[3], partageait abruptement l’obscurité moyenâgeuse de la lumière renaissante. Certes entre la guerre de Cent Ans, les épidémies et autres famines, les XIV° et XV° siècles français ne furent guère paisibles, et pourtant la fin de la Guerre Folle des années 1480 voit, à l’époque des premiers Valois, l’Etat royal se stabiliser en France, prélude d’une Renaissance en gestation.
Dans La Fin du Moyen Âge, et au-delà du seul déroulé des événements historiques, Joël Blanchards’efforce de mettreen valeur, dans un espace éprouvé par les malheurs du temps, les crises, économique, démographique, politique et diplomatique, « les forces intellectuelles et spirituelles », y compris la « refondation du christianisme et du droit romain ». En particulier, ce qu’il appelle les « manuscriptures », soit la multiplication des chroniqueurs et des poètes qui écrivent en latin ou en français, au service des nobles, de la Cour et plus seulement de l’Eglise. Ainsi, du « fin’amor » courtois au Roman de la rose, toute une éthique chevaleresque et amoureuse se déploie, quoique marquée par une polémique qui reprochait à ce dernier l’usage de mots grossiers et, pour Christine de Pizan, la misogynie, alors qu’elle rêvait une idéale Cité des dames. Cependant un humanisme naissant infiltre la France, car « la grande ombre de Dante et la présence de Pétrarque planent sur les milieux intellectuels renaissants ». Ainsi l’historien réhabilite-t-il un Moyen Âge savant qui n’est pas en contradiction avec la Renaissance.
Quand le Moyen Âge se termine-t-il ? Si l’on date sa naissance en 473, lorsque le dernier Empereur romain dépose les armes aux pieds du barbare Odoacre, son millénaire s’achèverait en 1492. Lorsque coïncident la découverte des Amériques et la chute de Grenade reprise aux Maures par les Espagnols de la Reconquista. Que faire cependant de la désastreuse et significative chute de Constantinople et de l’empire romain d’Orient face aux Turcs en 1453, date probablement la plus pertinente ? Mais alors que le miracle florentin s’épanouit au XV° siècle, faut-il considérer que la naissance de l’imprimerie, avec Gutenberg et sa Bible à quarante-deux lignes, en 1454, est un événement fondateur de la Renaissance européenne ?
Justement, c’est entre 1450 et 1550 que Didier Le Fur situe pour la France cette nouvelle ère. Dans son Autre histoire de la Renaissance, il postule que, loin d’inventer un nouveau monde, les hommes du temps souhaitaient contribuer à voir advenir un âge d’or, celui perdu d’avant la chute, où régnait une harmonie qu’épargnaient guerre et tyrannie.
Le mot « Rinascita, en Italie, devint au XV° siècle le drapeau d’un mouvement littéraire et culturel, qui voulut rafraîchir les arts libéraux aux contact de l’Antiquité et accoucha d’une floraison de génies. Or la France voulut, en particulier à la faveur de l’historiographie du XIX° siècle et de son sentiment national, valoriser son passé et en conséquence faire du règne de François I°, père des Arts et des Lettres, conquérant parfois infructueux de l’Italie et protecteur de Léonard de Vinci, le symbole brillant de la Renaissance. De plus, parallèlement à la Réforme protestante, qui se voulait également une renaissance, mais au sens religieux, les poètes de la Pléiade, Ronsard en tête, employèrent ce terme, ne serait-ce que pour dorer le blason de leur langue. Didier Le Fur ramène cette ambition - et « invention », selon Jacques Le Goff - française à des proportions plus modestes. Cette Renaissance n’était pas encore celle de la prise de conscience de l’individualisme et de la liberté qui marquèrent plus tard les Lumières. Notre historien s’intéresse néanmoins à une période « rythmée par les guerres » des rois de France, espérant faire un vaste empire du plus grand Etat chrétien.
Ce que l’on appelait « le nouveau monde », si lointain, restait fort « abstrait », malgré les récits d’Amerigo Vespucci et d’Hernan Cortes, les nouvelles cosmographies et la venue de sept Indiens à Rouen en 1508. Il faudra attendre Montaigne, vers 1580, pour s’intéresser d’un peu près aux « cannibales ». Et ce n’est qu’à partir de 1535 que les Français, avec Jacques Cartier, au Canada, participèrent à ces grandes découvertes.
Certes, « l’appel de l’Italie », par le biais de campagnes militaires plus ou moins couronnées de succès, vers Milan, Gênes ou Venise, puis ponctuées d’échecs aux dépits de François I et Henri II, permit aux Français de se frotter à la culture renaissante. Mais la menace des Turcs et autres Maures occupait les esprits et les armées, ne se résolvant cependant qu’en une « incapacité à mener la croisade » qui aurait pu être nécessaire. Reste que tous ces combats, ces impôts, ces souffrances paraissaient légitimés par l’espérance d’un âge d’or de la paix universelle, sans oublier son corollaire : un « empereur universel ».
S’appuyant sur des sources nombreuses et sûres, Didier Le Fur, déconstruisant, tempérant le mythe de la Renaissance française, fait œuvre fluide et riche de souverains, de conflits, pleine de bruits et de fureurs, quoiqu’elle néglige les arts ; son propos étant plus historique qu’esthétique.
Villa Rotonda, Vicenza. Photo : T. Guinhut.
Bien que parfois trop à la mode, le concept de sortie de l’eurocentrisme entraîne à de belles découvertes, à des pas de côté vers des cultures que l’on ne songe guère en l’occurrence à agréger à l’idée de Renaissance. C’est le cas en la démarche de Jack Goody qui interroge, de manière un rien mystérieuse, voire goguenarde : Renaissances. Au singulier ou au pluriel ? Historien et comparatiste des cultures, l’essayiste anglais présente une thèse passablement iconoclaste, selon laquelle ces retours au passé fondateurs de « bonds en avant », dans les domaines des arts et des sciences, ont existé aussi bien dans les mondes islamique et juif qu’en Chine et en Inde. Tout en effet ne nait pas en Europe.
Jack Goody explique la relative obscurité du Moyen Âge européen par le monothéisme qui entrave le pluralisme des recherches scientifiques et la reprise des arts antiques et profanes ; et par la modestie urbaine, retardant également le développement économique. Il ne faut cependant pas oublier que les pestes, le refroidissement climatique et les famines du VI° siècle dévastèrent les centres urbains : d’un million d’habitants, Rome vit sa population choir à 20 000[4] ! Aussi d’autres aires culturelles n’eurent pas ces handicaps. Souvenons pourtant que les monastères chrétiens, dits moyenâgeux, cultivaient Aristote, comme le rappelle Sylvain Gouguenheim[5].
Si au seuil de la Renaissance, la médecine progressa, particulièrement à Montpelier, elle eût le tort de négliger les connaissances en ce domaine parmi les terres d’Islam où régna Bagdad. L’époque d’Harun al-Rachid, contemporain de Charlemagne, fut brillante. Il fit appel à des Byzantins, des Chrétiens, des Juifs, même des Bouddhistes pour insuffler sciences, architecture, philosophie (grecque en particulier, avec Aristote), et talents d’administration. De plus, « le règne d’al-Mansur se caractérisa par une ouverture croissante au cosmopolitisme perse », et c’est alors qu’al-Muqaffa traduisit des œuvres sanscrites sur la logique et les fables de Kalila et Dimna[6]. Hélas cette splendeur n’eut qu’un temps, à la suite du recentrement sur la rigueur coranique.
Le Judaïsme ne fut pas en reste ; il connut son « émancipation et efflorescence ». Car les Juifs, même opprimés, contribuèrent au bouillonnement intellectuel en Andalousie et d’autres régions de l’Islam, mais aussi au renouveau de la médecine à Montpellier. Un philosophe, comme Saadia Gaon, au X° siècle, développa « un système rationaliste religieux où étaient impliqués foi et raison ». Cependant ni Islam (sauf à la marge perse et moghole) ni Judaïsme ne développèrent de renaissance picturale, étant donné leur aniconisme, Maïmonide pensant qu’imaginer de figurer Dieu était un mal ; la poésie échappant à cet opprobre.
Quant à elle, l’Inde prit le parti de la « continuité culturelle ». Pas de renaissance, donc mais une efflorescence sans interruption, de par la fidélité aux « écritures védiques et aux grandes épopées », comme le Ramayana. Polythéisme et culture iconique y furent pour beaucoup. Les sciences pratiques et mathématiques, la médecine ayurvédique étaient fort vivantes, Bénarès étant la « capitale culturelle ». De plus, Jack Goody affirme : « l’Inde a bouillonné de libre-pensée et le bouddhisme fut le produit de cette liberté ».
La Chine eut cependant sa renaissance, à l’a fin de l’époque des Han et lors de l’âge d’or des Tang, y compris le « retour à la tradition classique de l’époque des Tong ». Fidélité aux œuvres de Confucius, concentration urbaine, bibliothèque impériale, concours bureaucratique, tout est au service d’une culture affirmée. L’invention du papier, d’une imprimerie au moyen de tampons (mais non de caractères mobiles comme Gutenberg), peinture de paysage bien avant l’apparition de celle-ci en Occident, tout témoigne d’une inventivité considérable. Sans oublier qu’il est « important pour l’histoire des sciences que la Chine ait eu plus d’une religion ou idéologie et n’ait pas été monothéiste », entre confucianisme, taoïsme et bouddhisme, quoique ce dernier fût interdit ; le surnaturel n’entrave pas le rationalisme. Autour de l’an mil, à la révolution dans le domaine des sciences et des techniques, s’ajoute une révolution commerciale…
L’essai de Jack Goody est profus, riche à foison, quoique parfois un brin verbeux et illustré par un trop mince cahier. L’on y trouvera matière à élargir ses perspectives historiques, scientifiques, artistiques et civilisationnelles, parmi toutes les sociétés qui ont joui de l’écriture. Il y a bien en effet en Eurasie des renaissances ; mais une seule Renaissance eu sens propre. Car si l’Europe n’était pas un « îlot culturel » dans un océan de vide, sa Renaissance est unique.
Reste que l’humanisme, puisant dans le passé antique et l’étude du grec ancien, fonde la Renaissance occidentale, comme le montre Jean-Christophe Saladin dans Les Aventuriers de la mémoire perdue. Si le titre est beau, en son allusion au film de Spielberg, le sous-titre (« Léonard, Erasme, Michelet et les autres ») eût mérité d’être plus explicite, en reprenant par exemple celui de la collection « Le miroir des humanistes ». Le communicatif érudit qui dirige cette dernière et fut le brillant maître d’œuvres de l’édition des Adages d’Erasme[7] et de son Eloge de la folie[8], avec la bénédiction des Belles Lettres, offre ici une somme aussi érudite que séduisante, par son écriture amène, ses riches illustrations (tableaux, sculptures, gravures parfois rares), sa mise en page aux typographies colorées, ses feuilles aldines, venues de l’imprimeur Aldo Manuzio, introduisant des digressions, des mises au point, comme sur « Palladio le prolifique » ou « L’apparition de Jupiter à Galilée ».
Introduisant son propos par un dialogue philosophique badin entre l’auteur, l’éditeur et Clio, Muse de l’Histoire, Jean-Christophe Saladin distribue une encyclopédie déployant la naissance et le déploiement de l’humanisme dans les différentes parties de l’Europe, le foyer principal étant sans nul doute l’Italie. Thématique elle décline peinture, sculpture, architecture, littérature, sciences et philosophie ; non sans les confronter à la politique du temps et à la Réforme protestante. En ce creuset qui transcende et renouvelle le christianisme, qui réinvestit la mythologie gréco-romaine, les auteurs et les savoirs païens, la liberté de conscience et des connaissances s’affirme non sans mal, pour que l’humanisme, s’appuyant sur le passé antique, s’affirme comme les prémices des Lumières à venir et pose les fondations de notre monde moderne.
Des connaissances par ailleurs éparses trouvent en cet indispensable volume leur réunion enchantée en cinq parties ordonnées. Au-delà du « tombeau de Michelet », qui considérait la Renaissance comme une réaction contre un Moyen Âge moribond, il s’agit de comprendre l’intrication de l’humanisme de Pétrarque, au XIV° siècle, avec celui rayonnant à partir de la Florence de l’invention de la perspective et de l’illusion du relief en peinture.
D’abord La « comédie de ce monde », celle de « l’inextricable symbiose entre l’Eglise et l’Etat », quoique contrebalance par les cités-républiques, comme Florence ou Venise. En ces lieux de pouvoir, la latin ecclésiastique recule au profit de celui des Anciens, du grec, et, bien entendu, des langues romanes, celle italienne de Dante, puis française, sans compter l’allemand de Luther et, plus tard l’anglais de Shakespeare. Les Médicis sont des acteurs politiques et économiques considérables, les principautés italiennes prennent de la distance avec le pouvoir pontifical, alors que le « sac de Rome », en 1527, bouleverse les esprits. Les Princes sont des amis des arts, entre jardins à l’italienne et châteaux de la Loire. Le choc continu avec les Ottomans, qui prirent Constantinople en 1453, mais furent jugulés lors de la bataille de Lépante en 1571, est contrebalancé par les voyages de découverte autour de l’Afrique vers les Indes et le nouveau monde d’outre-Atlantique.
En ce cadre agité, entre paix et guerres, les arts s’enorgueillissent de la perspective d’Ucello et d’Alberti, le nu n’est plus seulement celui religieux, mais il devient païen, mythologique, allégorique, voire naturaliste avec Giorgione. Le portrait accède à l’autonomie, alors que les révolutions techniques, par exemple la peinture à l’huile, permettent de se détacher de la fresque. De même la sculpture semble sortir vivante du marbre avec Michel-Ange. Les créations architecturales savent transcender l’Antiquité de Vitruve, du Duomo de Brunelleschi, en passant par Alberti, à Florence, jusqu’au « Théâtre olympique » de Palladio en Vénétie. L’espace urbain lui-même, tentée par le fantasme de ville idéale, reflète une nouvelle conception de l’espace et de l’individu.
Cet individu monte alors sur les planches, pour ressusciter le théâtre antique, alors que la musique invente la polyphonie, les madrigaux et l’opéra avec l’Euridice de Peri et l’Orfeo de Monteverdi. Il fomente de nouvelles épopées, en particulier celle du Roland furieux sous la plume de l’Arioste, tentant de concurrencer celles d’Homère et de Virgile ; il invente le sonnet, qui de Pétrarque à Ronsard propulse un nouvel art d’aimer. Contes et nouvelles, de Boccace à Chaucer, prolifèrent, tandis que le succès philosophique des adages, collationnés et commentés par Erasme, attend la voix de Montaigne, imaginant le genre neuf des essais, pour que la pensée philosophique élargisse ses moyens et son champ d’action. De Rabelais à la folie érasmienne, la satire assoit la liberté de critiquer.
Âge scientifique, l’humanisme s’appuie sur l’imprimerie, autant que le fait le protestantisme, inventant des caractères, des techniques de gravure, alors qu’au-delà de la tradition gréco-arabe, la médecine connait sa « révolution anatomique » avec Vésale et Ambroise Paré, même si les occultistes et autres alchimistes, comme Paracelse, pullulent. Autre révolution, celle copernicienne, dont l’héliocentrisme peine à s’imposer, avec le concours de l’irascible Galilée finalement condamné à se rétracter, même si l’Eglise n’était pas aussi antiscientifique que l’on veut nous le faire croire[9]. Et, au-delà de la scolastique médiévale, la philosophie, « restaurée dans sa pluralité », lit Aristote puis Lucrèce, quand le néoplatonisme inspire Marcile Ficin.
Hélas si lire enfin la Bible, plus seulement dans le latin de la Vulgate, mais en traductions vulgaires permet de rapprocher le croyant individuel du Livre, si la Réforme dénonce les abus de l’Eglise, le fiasco des guerres de religion, des millénaristes et autres hérétiques endeuille cruellement ce que l’on rêvait comme l’avènement d’une paix universelle.
Or, en réaction, l’utopie politique de Thomas More[10] fonde-t-elle un nouvel horizon, quoique, bien plus réaliste, Machiavel fonde une vertu du Prince[11] que l’injuste polémique qualifiera abusivement de « machiavélique ». Entre la monarchie absolue de Jean Bodin et la « servitude volontaire » de La Boétie, la conscience politique s’affine, tout en se heurtant à la barbarie coloniale puis à la traite esclavagiste. Le nouveau politique n’a pas toujours doré son blason humaniste…
Ainsi, en guise de « Rideau », l’auteur et sa Muse Clio rêvent « d’une Europe de la Renaissance s’étendant sur les vastes régions qui ont vu fleurir la culture antique latine et grecque ». Elle irait « de l’Afghanistan jusqu’au Maroc, en passant par l’Iran, la Syrie et l’Egypte ». Quelle merveille ! Au risque de nous voir taxés d’européanocentistes, voire de colonialistes, avec Jean-Christophe Saladin, nous persistons et signons.
Avons-nous besoin aujourd’hui d’une nouvelle Renaissance ? Face aux menaces sur la liberté d’expression et de création, qu’elles soient venue des tyrannies idéologiques politiques, écologistes ou théocratiques, il n’est pas impossible qu’un rebond des sciences, des arts et des lettres nous soit nécessaire, vital.
Amjad Nasser : Le Royaume d’Adam et autres poèmes,
traduit de l’arabe (Jordanie) par Antoine Jockey, Sindbad Actes Sud, 2021, 176 p, 17,50 €.
Mohamed Bennis : Fleuve entre des funérailles,
traduit de l’arabe (Maroc) par Mostafa Nissabouri, L’Escampette, 2003, 112 p, 15 €.
Mohamed Bennis : Vin, traduit par l'auteur et Mostafa Nissabouri, L’Escampette, 2020, 144 p, 16 €.
Beat Attitude. Femmes poètes de la Beat Generation,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Analisa Mari Pegrum & Sébastien Gavignet,
Bruno Doucey, 2020, 224 p, 20 €.
Karina Borowicz : Tomates de septembre,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Juliette Mouïren, Cheyne, 2020, 178 p, 24 €.
Boris Ryji : La Neige couvrira tout, traduit du russe par Jean-Baptiste Para, Cheyne, 2020, 96 p, 22 €.
Novalis : À la fin tout est poésie, traduit de l’allemand par Olivier Shefer, Allia, 2020, 272 p, 15 €.
Dana Gioia : Que reste-t-il de la poésie ?
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Renaud Toulemonde, Allia, 2021, 64 p, 6,50 €.
Vortex des mythes, la poésie poursuit au long de l’Histoire sa course comme l’expansion de l’univers. En tous temps et sur toutes les terres chantent les poètes. Et même si nous manque, en ces hasards de l’éditoriale actualité, l’Océanie, ce sont ici quatre continents qui viennent versifier. En une vertigineuse énumération, glissons de l’Inde immémoriale aux pays arabes, entre Jordanie et Maroc, avec Mohammed Bennis et Amjad Nasser, en passant par les Etats-Unis de la féminine Beat Generation et de Karina Borowicz, jusqu’à la Russie de Boris Ryji. Faut-il faire confiance au vœu pieux de Novalis pour qui À la fin tout est poésie ? Car si l’art du poète a pu être paré d’un rare prestige, l’on est en droit de se demander avec Dana Gioia : Que reste-t-il de la poésie ?
Un sous-continent, immense, dépassant aujourd’hui le milliard d’habitant, usant de dizaines de langues, du sanscrit à l’anglais, de l’hindi au bengali, nanti d’une Histoire plus que millénaire, ne peut qu’avoir une riche tradition poétique. C’est à une gageure que se livre l’éditeur et préfacier Zéno Bianu en présentant une anthologie forcément partielle, et cependant brillante : Un Feu au cœur du vent. Trésor de la poésie indienne.
L’on ne s’étonnera pas qu’elle commence avec un mythe de la création du monde, dans le Rig-Véda, venu d’environ 1300 avant Jésus-Christ : « L’Ordre et la Vérité sont nés / de l’Ardeur qui s’allume ». La parole poétique est une approche de l’absolu. Eveil spirituel de siècle en siècle, la poésie sait également se faire intensément charnelle : « Faites-vous une demeure soit au bord du Gange, qui lave dans ses eaux les souillures de l’âme, soit entre les seins d’une jeune femme », conseille joliment Bhartrihari au VII° siècle.
Si le poète le plus connu en notre Occident est certainement Rabindranath Tagore (1861-1941), dont les « chants sont des bancs d’algues / qui ne se sont jamais arrêtés où ils ont vu le jour », c’est là l’occasion de découvertes lyriques étonnantes. Lisons Lokenath Bhattacharya (1927-2001) : « Depuis que j’ai posé ma main sur toi, comment pourrais-tu éviter d’être l’aimée, la rivière de la confluence ? ». À Lalan Fakir (1774-1890), qui sait que « le même jeu cosmique se joue dans le corps humain », répond en visionnaire celui qui connait « le moment de la conflagration décisive du temps », Ayyappa Paniker (1930-2006). Plus près de nous, Pritish Nandy (né en 1951) confie : « tout ce que j’aime rencontre le brutal anonymat de la mort », en un tragique aphorisme.
Les quatrièmes de couvertures sont trop souvent dithyrambiques. Mais dans le cas d’Amjad Nasser (1955-2019), Jordanien passant pour « l’une des voix les plus originales de la poésie arabe contemporaine », il faut consentir à s’incliner face à cette création adamique. En une anthologie intelligemment mise au point et traduite avec souffle par Antoine Jockey, ce ne sont pas seulement des thématiques arabes traditionnelles qui affleurent, mais plus largement universelles. De la création d’Adam à la ville de New York, mythe et Histoire se télescopent, en passant par la prise de Grenade et le mythe de Faust. Car il s’agit d’ « Ôter le monstre qui gît dans la cage thoracique des fils d’Adam », de dénoncer « Après le 11 septembre […] l’année des faux prophètes et de leurs versets sataniques ».
Parfois l’art de la profuse énumération a quelque chose de borgésien : « Un jour je fus cette feuille qui tombe lentement, […] La rose qui s’est dénigrée lorsque l’automne l’a offerte / À son inspiratrice rousse, / Le tigre qui se croit libre alors qu’il est dans un enclos ». C’est là le premier poème du volume qui musarde parmi neuf recueils, et qui est l’un des derniers écrits, car cette anthologie inverse l’ordre chronologique, pour retrouver les « Louanges pour un autre café », de 1979.
Le plus souvent en vers libres, parfois en prose, cette poésie fait feu de tout genre : dialogue philosophique, récit, élégie, « éloge du nombril », engagement politique humaniste, et « Conversation ordinaire sur le cancer », car le poète est hélas mort d’un cancer au cerveau… En « langue méditerranéenne » ce recueil d’un « prophète sans religion ni adeptes » prend l’espace et la condition humaine à bras-le-corps. Comme « la nuit des voyageurs », il est « un manteau de regrets argentés ».
Loin de la Jordanie, et néanmoins parlant également arabe, la poésie de Mohammed Bennis (né en 1948) s’épanouit depuis le Maroc. Sachant qu’il a eu le soin de traduire Yves Bonnefoy[1], l’on ne se s’étonnera de la finesse de sa voix, qu’à leur tour les traducteurs ont à cœur de restituer pour nous. Elle est Fleuve entre des funérailles, elle quête la sérénité et « Une langue / par quoi j’ai pu accéder / aux mystères d’un sanglot dans l’invisible / par quoi j’ai accueilli / ce que la combustion de la couleur rend moite dans les organes ».
La poétique de Mohammed Bennis est à la fois élégiaque et cosmogonique. Un monde disparait en ses funérailles perpétuelles, un monde coule comme un fleuve et l’écriture y est créatrice : « J’ajoute au papillon une tache supplémentaire ». La dimension géographique et fondatrice y est prégnante, car ce « fleuve » y est « négroïde », « Chaldéen » et « Berbère », humanité sans nationalisme ni fermeture.
Entre vers libres et poèmes en prose, le navigateur du fleuve de la parole laisse libre cours à une déferlante d’images de la nature, associée à un « soleil de mythes ». Démiurge, Mohammed Bennis anime ses pages d’un souffle intensément lyrique, mais aussi terriblement pathétique : « Un vent / façonne des embarcations / pour ceux qui cherchent le poème ». Sait-on cependant si, parmi « un amas de terreur », le poème peut servir de « guide » ? Car l’on peut trouver « dans chaque lettre de l’alphabet une clameur dont le plafond était fait de larmes ». Aussi, entre Nil et Euphrate, « l’encre des langues / consolide aux vaisseaux de mes doigts / la douleur de l’hémorragie »…
Et si nous avons soif d’un autre recueil de Mohammed Bennis, voici Vin, qui est en français un quasi original, puisqu’il s’est ici traduit lui-même, avec le concours de Mostafa Nissabouri. Nous naviguons au plus près de l’excès de l’ivresse : « J’efface par ivresse des pages entières de sagesse ». Mais aussi de la qualité de l’inspiration. Car il n’est pas impossible que ce vin, « gisement de rubis », soit la métaphore de l’aimée et de la poésie : « trempe / mes membres / d’amour », réclame-t-il. Si ce Vin, qui rêve une « Andalousie » fantasmatique, n’a pas, nous semble-t-il, l’immensité et la subtilité du précédent recueil, l’on y découvre de belles braises quand « la terre est branchage de sang / au gosier »…
Quittons les théâtres méditerranéens aux accents immémoriaux pour des confins aux charnières d’une modernité insolente, celle de la Beat Generation américaine, et plus précisément, en son versant un tant soit peu occulté, des femmes poètes de la Beat Attitude. Car au-delà des maîtres fondateurs que furent Allen Ginsberg et Jack Kerouac dans les années cinquante, ces dames ont arraché leur liberté d’agir et d’écrire : elles s’appellent Diane di Prima, Hettie Jones, Denise Lervertov ou Anne Walman. L’errance du voyage, les musiques ardentes, l’attrait du bouddhisme et les drogues psychédéliques, voilà qui n’est pas un terrain de chasse exclusivement mâle, sans compter la revendication de l’avortement.
Si cette anthologie fut d’abord publiée en 2018, il faut sans regret en oublier la première édition, tant celle-ci se voit incendiée avec l’inédit The Love Book et par les soins intensément érotiques de Lenore Kandel. L’on devine que cette petite dizaine de pages fut condamnée pour obscénité en 1966. Pourtant quelle belle énergie en ce que l’appela une « pornographie hardcore » : « Ta bite s’élève et palpite dans mes mains / une révélation / comme en vécut Aphrodite ». Un tel amour est celui du « désir des anges érotiques qui baisent les étoiles », d’un « ange osmotique » enfin.
Cette poursuite de la liberté sexuelle est également le moteur d’Elise Cowen : « Je voulais une chatte de plaisir doré / plus pure que l’héroïne ». Femmes, elles chantent la « louange de mon mari » ou leurs « règles », comme Diane de Prima, mais aussi la difficulté de la condition féminine, par les voix d’Hettie Jones et Joanne Kyger. Cependant malgré l’éclatement des sensations, des choses vues et des idées en vers libres, cela reste trop souvent prosaïque, et marqué au coin d’une naïve utopie, proclamant avec Mary Norbert Körte : « l’avènement de l’amour ». Aussi, non sans ironie, Janine Pommy Vega dénonce la « tyrannie des poètes rassemblés ».
Plus récente et venue de la côte est, l’Américaine Karina Borowicz (née au milieu des années soixante) aime les intersaisons, celle des Tomates de septembre. En vers libres non ponctués, c’est une poésie du regard, à l’affut des vies cachées, des détails et des signes, comme ce « tout petit globe d’eau qui hésite/ au bout du robinet ». Le poème inaugural examine avec soin et tendresse ces « plants de tomates en fin de vie », alors qu’en toute discrétion affleure une dimension métaphysique. Sans rien de bruyant ni de grandiloquent, le verbe est toute délicatesse et tendresse envers les choses et les êtres, telles ces veuves de marins aux « tresses d’argent ». La nature n’est pas chez elle un thème désuet, abeilles et hibou participent du mystère de la vie, quand « nous sommes en quête de n’importe / quel vestige de sacré ». Tout est prétexte à la méditation, du « cercle de feu » sur la gazinière, en passant par « le visage du pain » ou un scarabée, jusqu’aux outils, provocant l’interrogation : « Poussière humaine / pourquoi as-tu erré si loin ? » Par instants la poétesse glisse à la lisière du fantastique, avec une « chemise blanche [qui] va lentement / mourir de faim dans le placard noir / ayant cessé d’être nourrie/ par la chaleur de ses poignets ». Aussi l’on ne s’étonnera pas qu’elle rende hommage à Emily Dickinson[2] en visitant sa maison, mais également celle de Marina Tsvetaeva[3]. L’émotion est si labile, si prégnante lors de l’élégie et lorsqu’elle a peur « que le rouge parfait / qui fleurit quand je me souviens de toi n’ait perdu / la force d’apparaître au monde ». Parfois le poème, si souvent descriptif, passe par une « Harde de chevaux au pinceau et à l’encre », venue de la grotte de Lascaux, pour confronter l’art de l’écriture à celui de la peinture.
Nous ne refermons ce beau recueil, si sensible, qu’à regret, pour le rouvrir…
Restons avec le même éditeur, Cheyne, qui est à la poésie un continent à lui seul, grâce à son bouillant catalogue et ces livres bilingues soigneusement édités, pour traverser les continents jusqu’en Russie, où d’ailleurs Karina Borowicz a un temps résidé.
La vie brève de Boris Ryji, né en 1974 dans l’Oural, n’a couru que vingt-six ans. Voici une inédite anthologie, intitulée La Neige couvrira tout, de ce Rimbaud russe, qui connut une enfance néanmoins heureuse sous la chape de plomb du communisme, monde auquel il était adapté, et une jeunesse entravée au cours de laquelle sa ville de Sverdlovsk était sous la coupe de la mafia locale. La tragédie poétique de celui qui fut également champion de boxe junior semble préparer un destin tout aussi tragique après le paradis perdu de l’enfance : « Lourde est ma dette envers la vie. / La mort seule est silence et générosité ». Le suicide a brisé l’espoir de nouveaux recueils. La nostalgie, la description d’un milieu urbain et de ses travailleurs, car « la Russie est un vieux cinéma », permettent d’éclairer un passé à rédimer, là où « l’art avait la même tendresse ». En ce sens la mission du poète doit également se dépasser : « Ils brilleront d’un lustre paneuropéen / les mots du poète transasiatique, / j’oublierai la magie de Sverdlovsk / et la cour d’école du quartier prolétaire. » Il n’en reste pas moins que ce serait réducteur de le qualifier de poète prolétarien, à la mode désuète de l’idéologie soviétique. Cet héritier de Pouchkine sait que « quand meurent les fontaines / il est d’usage de pleurer ». Lui qui se demandait : « Sur quoi les pierres grises font elles silence ? », conserve cependant un art poétique : « La pensée, transfigurée en statue, est redevenu pensée ».
Il semblerait alors que selon le vœu de Novalis, À la fin tout devient poésie. C’est le titre qu’a choisi de donner l’éditeur à ces magnifiques manuscrits posthumes, venus des années 1799 et 1800. Sa vie également brève, de 1772 à 1801, fut cependant toute entière poétique, quoiqu’il fut également philosophe et minéralogiste, ce qu’il n’estimait en rien contradictoire. En fanal du romantisme allemand, il prétendait que « la mort est le principe romantisant de notre vie », et même « mourir joyeux » de cette tuberculose qui tua également la jeune Sophie qu’il aimait.
Ce recueil est constellé de fragments philosophiques, religieux, scientifiques et médicaux, de notes pour la « fleur bleue » de son roman Heinrich von Ofterdingen, d’aphorismes et autres « semences littéraires » ; comme celle-ci : « Un roman doit être poésie de part en part [comme si] s’éveillait en nous le sens juste du monde ». Or il y a pour Novalis, idéaliste invétéré, une « prose proprement romantique - suprêmement changeante - merveilleuse tournures étranges - sauts brusques - entièrement dramatique ». L’art d’écrire n’a qu’une volonté qui vaille : « Il est parfaitement compréhensible qu’à la fin tout devienne poésie - Le monde ne devient-il pas au final âme ? » S’il n’est pas certain que nous croyions encore à l’âme, croirons-nous en la poésie ?
Vivre en poésie tient cependant de la gageure. D’autant s’il s’agit d’être professeur en la matière, dénonce avec verdeur Dana Gioia, poète également, né en 1950, en jetant son pamphlet à la face de l’institution américaine : Que reste-t-il de la poésie ? La question est rhétorique : autrement dit, rien. L’on est en 1991 aux Etats-Unis arrivé à une professionnalisation de la chose. Du point de vue de la sécurité pécuniaire, l’enseigner à l’université et animer des ateliers d’écriture est certes un bien ; mais un mal si la presque sinécure devient le havre du consensus en termes d’esthétique. Dana Gioia dénonce une discipline qui est « l’apanage d’une coterie », car « plusieurs décennies de subventions publiques et privées ont créé un entre-soi littéraire ». Le vase-clos entraîne la disparition de l’actualité poétique, le vers n’est plus que petitement lyrique et a presque disparu au profit de la prose. La poésie a « perdu son universalité », elle est « au rebut de la culture », au risque de voir mourir la littérature et la nation avec elle…
Que faire ? Dana Gioia propose quelques pistes : lors des soirées, les poètes devront lire les œuvres d’autres artistes, et les ouvrir à d’autres arts, n’inclure en des anthologies « que des poèmes qu’ils admirent vraiment », utiliser la radio, surtout, « quitter l’ennuyeuse salle de classe » et « jeter au feu les conventions mortifères qui nous encerclent pour voir renaître de ses cendres la poésie éternelle, immortel phénix aux plumes d’encre ». S’il nous arrive avec trente ans de retard, ce bref et vigoureux pamphlet n’a rien perdu de son actualité, au contraire. Il est cependant plus criant que jamais, aux Etats-Unis, voire en France, dans la mesure où le politiquement correct et la « cancel culture », soit l’élimination de tout propos non conforme à une doxa politique, antiraciste, féministe, gay, transgenre, décoloniale[4] et tutti quanti, arase la liberté d’expression, a fortiori, on l’imagine, poétique.
William Turner : Funérailles en mer, Kunstmuseum, Luzern, Schweiz.
Photo : Thierry Guinhut.
Traverser la peinture.
Daniel Arasse : Le Détail ; Eric Poindron chez Brueghel ;
Jérôme Thélot pour Géricault ;
Leïla Slimani à la Douane de Venise.
Daniel Arasse : Le Détail. Pour une histoire rapprochée de la peinture,
Flammarion, 2021, 400 p, 29,90 €.
Eric Poindron : Brueghel, Des secrets dans la neige, Invenit, 2020, 128 p, 15 €.
Jérôme Thélot : Géricault. Généalogie de la peinture,
L’Atelier contemporain, 2021, 286 p, 9,50 €.
Leïla Slimani : Le Parfum des fleurs la nuit, Stock, 2021, 160 p, 18 €.
Glissant le long des tableaux parmi les musées, nous voilà indifférents passagers ou spectateurs abasourdis face à la grandeur du sujet. À moins qu’inopiné nous arrête un mince détail, celui dont Daniel Arasse se fait le défenseur, l’analyste et l’amant. Les uns se laissent emporter par une rêverie aléatoire et féconde en empruntant les pas de ceux qui marchent dans la neige de Brueghel, comme Eric Poindron. Les autres plantent longuement le chevalet de leur réflexion devant un peintre élu, ainsi fait Jérôme Thélot face à son maître Géricault. Mais au-delà de toute cette Histoire de l’art, c’est la disparition des tableaux qui surprend Leïla Slimani dans la nuit de Venise. Quelles créativités entraînent donc les tableaux, puis leurs métamorphoses en art contemporain ? Grâce aux démarches des historiens de l'art, du poète et de la romancière, la peinture est explorée jusque dans ses détails, sa capacité à susciter l'imagination, l'exploration de soi et du monde.
Surabondante en sujets obligés, religieux, historiques, puis paysages, portraits et natures mortes, en la gradation d’une hiérarchie séculaire, l’on est en droit de se demander si en sa peinture l’homme au pinceau y trouve son compte. Il doit observer un cahier des charges face à la commande et à son public ; et cependant y imprimer sa manière, sa patte, renouvelant le genre. Néanmoins malicieux il saura marquer son œuvre d’un de ces détails qui font, si l’on y prend garde, basculer le regard. C’est ce à quoi, décollant sa rétine du personnage qui prend en otage l’attention, s’attache Daniel Arasse, décentrant la perspective, plastique autant qu’intellectuelle, exerçant à son égard une investigation plus révérencieuse qu’attendue.
Discret, voire caché, un objet quelconque orne à peine la fresque ou la toile, négligeable et négligé, quoique doué d’une beauté intrinsèque. À l’intérêt de l’observateur est soudain offerte une babiole minuscule, qui interroge, qui ravit. Ainsi deux ombreuses « colombes - l’une a le bec blanc et l’autre rouge - pour représenter l’esprit saint » dans une « Annonciation » d’Antonello de Messine (1474). Au-delà des « grandes polarités stylistiques » déclinées par Heinrich Wölfflin, il y a une dimension iconographique individuelle, essentielle à l’artiste qui ne s’appuie peut-être sur aucun texte canonique pour justifier deux colombes et deux couleurs. Ce double détail, d’abord presqu’invisible, joue avec la norme, introduit un écart, une singularité, une intention qu’il s’agit de veiller, sinon d’expliciter. De même les taches de couleur sur la palette de « Saint Luc peignant la Vierge » par Martin Van Heemskerck. Aussi le premier est « iconique », le second « pictural ». Alors qu’il faut regarder la Vierge et le peintre, d’autres visions sont possibles, un bas-relief en trompe-l’œil, une lettre épinglée adressée au peintre par les destinataires… Entre idéaux, anecdotes et colifichet sentimental, entre représentation et perception, les détails sont des révélateurs de choix esthétiques, ne serait-ce qu’au travers des objets d’art et d’architecture présentés en toute humilité ou en toute ostentation. Une autre « Annonciation », de Fra Angelico, joue sur les peu lisibles, car à l’envers et de droite à gauche, paroles d’or de l’ange pour y distiller un savoir théologique.
Sur un tableau d’Histoire épique ou de célébration chrétienne, le détail parait secondaire au point qu’il faille le traquer pour s’en délecter. Mais aux natures mortes, malgré de grands vases fleuris et d’abondantes venaisons, le détail est à foison, comme cette pelure de citron qui scintille chez Cornélis de Heem (1632-1695). Ainsi de la période médiévale au XIX° siècle, la peinture figurative ne cesse de jouer et déjouer la figuration, attirant la « fête de l’œil ». À condition de ne pas surévaluer l’exactitude du détail au détriment de l’imagination, comme en avertissait Baudelaire, ce qui serait un signe de décadence. Plus tard, la peinture moderne, de Signac à Matisse, va viser à « l’élimination du détail », quoique ce fût déjà une constante de l’art de William Turner.
L’on ne saurait rendre compte d’un essai aussi profus et délicatement érudit en un modeste article. Fureter en ce volume permet de confronter l’immensité de la scène picturale paysagère avec les couleurs d’un œillet entre un pouce et un index, avec un mince clocher lointain. Le détail est parfois trivial, parfois luxueux, il n’est qu’herbe, ou devient emblème, comme les fils de la « Dentellière » de Vermeer ou les boules lumineuses peut-être cosmique aux pieds d’une « Visitation » de Piero di Cosimo. Humoristique, ou érotique, il peut-être un index curieusement placé en une métaphore phallique dans un « Mariage de la Vierge » par Rosso Fiorentino, ou, dans une guirlande de légumes de Raphaël, une priapique « courge entourée de volubilis, avec deux aubergines en guise de testicules », selon les mots de Vasari qui ajoute : « Ce Capriccio est exprimé avec une telle grâce qu’on ne peut rien imaginer de mieux ». Et si face à l’escargot qui avance au bas d’une « Annonciation » de Francesco del Cossa, le regard reste perplexe et amusé, qu’en est-il si, comme Daniel Arasse, l’on discerne aux pieds de la scène de viol qu’est « Tarquin et Lucrèce » de Tintoret, un étrange coussin gris dressé, « coussin phallique », dit-il…
Depuis sa première édition en 1992, cet essai magistral est devenu un classique, dépoussiérant l’Histoire de l’art occidental au profit d’une intimité fureteuse, avec la peinture, excédant ainsi ses codes. Certes, Daniel Arasse (1944-2003) n’est pas le premier à reconnaître que le dieu de la peinture gît dans le détail. Avec modestie, et dès sa préface, il rend à César ce qui est à César, en signalant son prédécesseur, Kenneth Clark, qui, en 1938, publia Cent détails de la National Gallery[1]. La technique photographique permettait alors de sélectionner quelque objet mineur et d’approcher son regard. Revient cependant à notre essayiste le mérite d’une plus vaste exploration et d’une démarche esthétique et critique permettant d’inscrire la peinture moins dans les sphères des idées que dans les réalités du goût facétieux du peintre et de son temps. Et si l’essayiste veut susciter « l’effet de surprise », en un volume soigneusement et généreusement illustré, il y réussit pleinement. Car il lit ce que nous n’avions guère vu avec une solide pertinence et une contagieuse jubilation.
Un seul tableau suffit au bonheur d’Eric Poindron (né en 1966) pour y être aspiré, y trouver un monde, voire plusieurs. Sa démarche est celle des pas dans la neige au creux de ceux des « Chasseurs », que Brueghel l’Ancien peignit en 1565. Dans le cadre de la collection « Ekphrasis » qui porte bien son nom puisqu’il s’agit d’un terme rhétorique pour signifier la description d’une œuvre d’art, le regard fureteur se déplace autant de manière méthodique que labyrinthique, suscitant la rêverie et la liberté des personnages du tableau, qui eux-mêmes rencontrent le peintre à la taverne, en une belle mise en abyme.
Grâce à une identification avec le peintre et ses personnages, le prosateur poète livre une « bataille de boules d’enfance ». Le père, « Piotr le vénérable », médecin un tant soit peu philosophe, et son fils « Piotr », qui n’aime guère la chasse, cheminent alors que le premier enseigne le second, qui deviendra « docteur, savant et chasseur » au moyen de la connaissance des choses de la nature : celles des secrets des plantes, du gibier, des loups et des « corneilles sépulcrales », alors qu’il préfère les cartes géographiques et des constellations et espère être « muni du pouvoir de la découverte » Mais par-dessus tout, ce qu’il faut, « c’est posséder un cœur de clarté ». Ainsi se déploie, par petites touches, un manuel d’éducation humaniste.
Parmi les pages sur fond noir du grimoire, la blancheur et la froidure des caractères dévoile des histoires emboitées, des bribes de contes fantastiques, avec « herbes magiques » et « diablotins ». Mais aussi un esprit malfaisant, « l’empuse », des feux follets, fantômes et autres « gnomes étincelants », pendant que les gens du peuple « vivent avec les hiboux », s’ébattent parmi les fêtes des fous et que des jeunes filles penchent pour la « magie amoureuse ».
Ce sont bien chez Brueghel « des secrets dans la neige » que se propose de débusquer et de filer, comme l’on file une métaphore, le poète, emporté par son livre polyphonique. Loin de l’approche historienne et esthète de Daniel Arasse, et loin de toute discipline, il fait cependant parler le tableau, s’inventant un ancêtre du XVI° siècle et des alter ego au milieu de ses figures en mouvement. Fidèle à sa fantaisie communicative, Eric Poindron, éditeur et amateur de cabinets de cutiosités, qui sait Comment vivre en poète[2], et ne se prétend docte en rien sinon en poésie, fait œuvre de passeur vers l’intimité et la vue du tableau, en un cheminement qui unit le sens de l’observation et celui de l’initiation aux mystères du temps et des images. Les pièces narratives et les poèmes en prose alternent, conjuguant le « registre » du père et les lectures et tentatives d’écritures poétiques du fiston, qui sont sa « Chronique des froidures & des temps dérisoires ». Cette nouvelle sorte d’almanach ou de « calendrier des bergers » tisse une belle continuité entre le climat du XVI° siècle et le poète d’aujourd’hui…
Remontons le temps, au hasard des surprises de l’actualité éditoriale, et des éditions de L’Atelier contemporain[3], pour trouver une nouvelle collection de poche, « Studiolo, parmi laquelle percent Albrecht Dürer et Joseph Beuys, mais aussi une traversée des tableaux de Géricault, sous la plume de Jérôme Thélot. Car son œuvre serait rien moins qu’une « généalogie de la peinture », interrogeant les fondements de l’image.
Quelle est la valeur d’un tableau représentant un « chat mort » ? Théodore Géricault (1791-1824) peintre, sculpteur, dessinateur et lithographe romantique, a-t-il figuré de manière réaliste et symbolique la brièveté de sa vie ? Pour rester dans la catégorie morbide, il a peint également des « Fragments anatomiques » ; mais aussi de plus vivantes croupes de chevaux. Ses portraits ne lui valent pas la réputation du « Radeau de la Méduse », cette peinture du « fait divers » et d’actualité, taraudée par la mort, par le désespoir et l’espoir. Il s’est penché vers les malheureux et délaissés, les enfants, les esclaves et les blessés, mais surtout les fous, en une étonnante série. L’on ne s’étonne pas qu’il fut d’un tempérament mélancolique, quoique cela n’égratignât pas sa créativité frénétique[4]. C’est cette singularité, face à l’école néoclassique et au romantisme naissant de Delacroix qui motive Jérôme Thélot à défendre un artiste qu’il juge injustement méconnu, malgré les monographies qui lui sont consacrées. En si peu d’années de vie, sa passion pour la peinture est à la fois, selon notre essayiste, « conscience de soi », « violence » et « compassion », et surtout « instant sublime », au fil d’une œuvre poignante : le questionnement pictural sur la mort confronte l’homme et l’animal, « Le radeau de la méduse » est un « vouloir vivre », les lithographies montrant un « Retour de Russie » et une « paralytique » sont poignantes, les portraits, comme celui du « Monomane du vol » inquiètent et réclament une transcendance absente, car « purement athée »…
Une telle peinture s’inscrit de plus dans toute une pensée à venir. « L’accès de l’artiste à la souffrance des fous » répond au poème en prose de Baudelaire « Mademoiselle Bistouri », demandant « comment ils se sont faits et comment ils auraient pu ne pas se faire », puis, ajouterons-nous, à l’Histoire de la folie à l’âge classique de Michel Foucault. Ainsi Jérôme Thélot conclue-t-il son bel essai : « Le peintre de la grandeur et de la misère s’est abaissé pour eux, pour qu’ils restent en prochains parmi nous ».
L’essai est-il d’un historien de l’art, d’un philosophe ? Qu’importe tant il est méticuleux au plus près des œuvres, empreint d’un humanisme émouvant, en privilégiant parfois « l’expérience intime ». Pourquoi peindre, semblent demander de concert, et à deux siècles d’écart, le peintre et l’essayiste, sinon pour mettre à l’épreuve sa propre existence dans un monde à déchiffrer…
Quoique son titre n’en dise rien, cette fois il s’agit d’art contemporain. À la grande surprise de Leïla Slimani, ce n’est plus de la peinture mais la cire des cierges : « De loin, on croirait que c’est de la peinture, et dès qu’on s’en approche, on perçoit la matière granuleuse et souple des bougies ». Le statut de l’œuvre aurait-il à ce point évolué qu’il aurait évacué l’art du pinceau comme il évacua la beauté[5] ?
Pour écrire il faut dire non. Non à toutes les sollicitations, être reclus, car « l’écriture est discipline ». Aussi seule la perspective d’être enfermée séduit Leïla Slimani lorsqu’il s’agit de « Ma nuit au musée », selon le titre de la collection pour laquelle Kamel Daoud nous gratifia d’un beau Peintre dévorant la femme[6].
Une nuit blanche dans Le Parfum des fleurs la nuit, une femme seule affrontée aux tableaux et aux sculptures, aux installations et autres bizarreries de l’art le plus actuel, et voilà notre romancière échouée à la Pointe de la Douane vénitienne pour songer aux échanges entre Orient et Occident, à sa place entre deux cultures, puisqu’elle est aussi Française qu’originaire du Maroc. À sa traversée des tableaux qui n’en sont plus guère, s’ajoute une traversée des identités.
Tant a été dit sur Venise, qui regorgeant de tableaux, est un conglomérat de tableaux d’architectures, tous fascinants, au point que la narratrice se sente interdite, là où les écrivains et les clichés se sont accumulés : « Les musées continuent de m’apparaître comme des lieux écrasants, des forteresses dédiées à l’art, à la beauté, au génie et où je me sens toute petite ». Parmi l’exposition « Lieux et signes », les « panneaux de couleurs sombres » sont des photogrammes, un bloc de pierre n’est que « trivialité de l’objet » ; mais « quoi de plus banal que d’attaquer des œuvres dites conceptuelles ? » Un « rideau en billes de plastique rouge » est comme une « hémorragie » de l’artiste mort du sida. Dans un monolithe noir, un jasmin « embaume le musée », « galant de nuit » et « odeur du pays de l’enfance », de celle dont le prénom signifie « Nuit » en Arabe ; d’où le titre, de ce qui est à la fois récit d’une expérience, confession autobiographique et essai sur l’art et la littérature. Car une déferlante de souvenirs d’enfance marocaine et du père disparu s’empare d’elle, là où les femmes étaient plus cloîtrées qu’ouvertes au monde, là où l’ « on nous apprenait à courber l’échine devant les plus illuminés », alors que sa double nationalité, ses études parisiennes et sa carrière littéraire française l’ont propulsée vers la liberté. Et vers le Prix Goncourt avec Chanson douce[7].
La finesse et la sensibilité de Leïla Slimani, féministe et militante née en 1981, dont le « désir de transcendance n’a été comblé que par la littérature », font merveille. En ce livre délicieux, adorable, lesté de pensée mais sans lourdeur, l’introspection côtoie la nécessité de l’écriture face au monde. Faute, ou presque, de tableaux, il n’en reste pas moins que l’œuvre d’art est avec elle, et avec nous tous, un « dialogue diabolique entre le passé et le présent », un étonnant accélérateur d’émotions, d’univers.
Faut-il pleurer la mort des tableaux ? Ils sont les miroirs autant d’une civilisation que du moi qui les regarde. Et, pour reprendre Leïla Slimani, ceux-ci sont, comme la littérature, « une érotique du silence ». Ne doutons cependant pas de leur résurrection, aussi bien ceux de l’Histoire de l’art, dont les détails nous interrogent et nous ravissent, que ceux de demain pour nous propulser vers les secrets du moi et du monde.
traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro, Gallimard, 2011, 496 p, 28,50 €.
Stéphane Guégan : Baudelaire, l’art contre l’ennui,
Flammarion, 2021, 160 p, 35 €.
Baudelaire, la modernité mélancolique,
BNF éditions, 2021, 224 p, 29 €.
Qui est cette « charogne », qui fait le délice des asticots et des esthètes paradoxaux ? Outre le miroir de la belle qui accompagne le poète et se voit ainsi par anticipation portraiturée, en un carpe diem comminatoire, n’est-ce pas Monsieur Charles Baudelaire lui-même, « Prince des charognes » en sa laideur et ses vices ? C’est ce que parait en son réquisitoire biographique instiller Jean Teulé, gouailleur sûr de lui et romancier abusif ; alors que Raphaël Confiant préfère privilégier Jeanne Duval. Pourtant les vers et les proses du poète et dandy[1] restent d’une esthétique admirable, quoique, comme leur auteur, tiraillées entre modernité et contre-modernité, selon la thèse d’Antoine Compagnon. Et bien dignes du « bordel-musée » célébré par Roberto Calasso, également essayiste brillant, au service d'un poète artiste, dont l'activité de critique d'art est analysée par Gérard Guégan. Reste que pour couronner en beauté cette traversée de l’actualité baudelairienne, voici Baudelaire, la modernité mélancolique, au titre révélateur.
« Crénom ! » serait le dernier mot - et juron - prononcé par la langue de Charles Baudelaire lorsqu’il est terrassé par la syphilis et un accident vasculaire cérébral au sortir de l’église Saint-Louis de Namur, en Belgique. C’est là ostensiblement le déclencheur du « roman » de Jean Teulé, l’accélérateur de particules de sa verve et de sa logorrhée endiablées.
Il faut avouer que cela commence assez déplaisamment. Jean Teulé fait assauts de gourmandes vulgarités, d’outrances. L’enfant hume « linge sale de sa mère. C’est sa dope ». L’on lira son récit racoleur comme un catalogue de perles graveleuses enfilées années après années, entre blennorragie refilée par la pitoyable « Sarah la louchette » et syphilis offerte par la métisse et putassière Jeanne Duval, la « démolisseuse », avec qui les coups s’échangent autant que les coïts, et qui, bientôt, devient une pitoyable tétraplégique, quoique souvenir tenace de voluptés exotiques. Quant à la morsure de vulve infligée à une Anglaise et le bouquet planté dans l’intimité de Marie Daubrun, ce sont des épisodes évidemment imaginés en toute liberté de la fiction par l’instinct légèrement putassier, si l’on permet l’image, du romancier. Ce qui, si l’on en n’était averti, entraîne une regrettable confusion entre une véridique biographie et le brodage romancé graveleux et provocant à plaisir, au point que l’on puisse demander : tient-on, en tartinant la salauderie d’une existence, sa revanche sur le génie ?
Ne sont pas oubliées les gouttes pléthoriques d’opium et autres cuillerées de haschich pour calmer les douleurs et assurer une lévitation de l’esprit propice à la création, en dépit de la déplorable addiction. En ce sens le voyage maritime autour de l’Afrique, infligé par son beau-père Aupick, les dépenses somptueuses, puis la modeste mensuelle pension de deux cents francs par mois allouée par le conseil de famille, enfin les humiliations face aux dettes, aux logements sordides, à la condamnation des Fleurs du mal, les demandes réitérées d’argent auprès de sa mère Caroline, sont autant de punitions que s’infligent à lui-même le poète, qui écrivit « Je suis la plaie et le couteau ». Or de toutes ses avanies, ainsi que de ce dandysme dont la vêture est surveillée avec « un fanatisme de moine inquisiteur », mais d’un goût douteux, qui lui vaut d’être qualifié de « premier punk sur terre » par le narrateur, sortent comme un pus précieux les vers des Fleurs du mal. Alors que Jeanne Duval est obligeamment qualifiée de « drag-queen noire et bariolée ».
Passés les premiers chapitres qui risqueraient de provoquer le lecteur de bon goût au dégoût, moins devant Baudelaire que par le parti-pris par le romancier, le lecteur se sent peu à peu séduit par un récit plein de vivacité, un décor planté avec une vivante profusion et un portrait aux multiples facettes du protagoniste, de ses amis, Charles Asselineau et Théophile Gautier en tête, des ouvriers, gouapes et prostituées du ruisseau de Paris, des imprimeurs fatigués par un auteur pointilleux et de l’éditeur Poulet-Malassis, qui se vit récompensé par un procès, la censure d’une poignée de poèmes qui rendit le recueil invendable. Mais aussi de muses comme « la Présidente », Madame Sabatier, qui après avoir pu deviner à l’aide de « Bébé » l’auteur des vers anonymes qu’on lui offrait, résolut d’ouvrir ses charmes au poète, sans penser que « T’infuser mon venin » était plus qu’une métaphore. Tous ces personnages hauts en couleurs prennent autant vie que la parole de manière aussi plausible que pertinente, jusqu’à son illustrateur Félicien Rops, amateur de squelette, pour Les Epaves. Tous font merveille chez Jean Teulé qui se plait à insister sur les provocations satanistes et sadiques, les délabrements fétides d’une existence qui nourrissent les fleurs putrides du mal vénérien, psychique et métaphysique d’un recueil dont a trop tendance à oublier, sinon occulter, l’intimité avec le mal, le crime, la violence et l’horreur. Mais au détriment des poèmes plus radieux et délicats. Le moins que l’on puisse dire est qu’il ne recule pas devant le sordide, y compris lorsque la métisse « muse sans orthographe » est prostituée par son « frère ».
Le romancier brodeur de vie réussit indiscutablement à faire aimer un Baudelaire détestable. Il sait faire émerger un moment bien émouvant, lorsque sur « L’atelier du peintre », de Courbet, auprès du poète penché sur son livre, réapparait le visage de Jeanne Duval, qu’il lui avait demandé d’effacer, comme rédimée : « le fantôme, la tache insupportable qui ne veut pas disparaître ». Cependant, aussitôt mort, dans la chaleur de fin août, le poète sent enfin la charogne. Ne reste entre les mains de la mère qu’un recueil relié en une peau à l’érotisme troublant, qu’elle ne devine pas…
Le procès agite des questions plus actuelles que jamais. Et qui ne manquent pas d’innerver le texte de Jean Teulé. Faut-il confondre l’homme et l’œuvre ? Le poète dépeint-il le mal pour le flétrir, ou aime-t-il le vice ? Loin de l’art pour l’art, le cœur est mis à nu, étalant sa déréliction sans chercher à y remédier. Jean-Paul Sartre ne disait-il pas à propos de Baudelaire : « Et s’il avait mérité sa vie ?[2] » Il est comme son « heautontimoroumenos », celui qui se punit soi-même.
La montée de l’intrigue par le romancier s’enrichit - à la limite du mésusage - du montage des sources biographiques et des nombreuses allusions aux vers du « poète maudit », pour reprendre le titre de Verlaine[3]. Mais, s’il s’agit d’alléger par la boue une existence de vermine pittoresque, le romancier néglige d’en assumer la transmutation alchimique. Car écrivait le poète au final d’un projet de préface aux Fleurs du mal : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ». Le voyeurisme intensément coloré a ses milites. Il est vrai que le propos de Jean Teulé n’est pas celui du critique littéraire, de l’exégète subtil. Et si le romancier - et non biographe -, entrelace son texte de paraphrases et plagiats assumés, de poèmes entièrement cités, parmi Les Fleurs du mal, il néglige presque les poèmes en prose du Spleen de Paris (sinon « Enivrez-vous » et ce « mauvais vitrier » qui ne peut « faire voir la vie en beau ») aussi bien que Les Paradis artificiels, ce qui est pour le moins risqué. Cette initiation aux mystères de la création poétique ne ressortit que de la critique biographique qui fit les bonheurs de Sainte-Beuve, et à laquelle Marcel Proust fit un sort : « un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices[4] ». Exit la passion pour Edgar Allan Poe[5], qu’il traduisit somptueusement, exit la qualité des Curiosités esthétiques dans lesquelles Baudelaire fait preuve de mille finesses et de hauteur de vue sur l’art, tant à l’égard d’Ingres que de Delacroix. Exit la beauté du récit et la finesse de l’argumentation des Paradis artificiels, en son « club des haschichins » et ses fidèles des Confessions d’un mangeur d’opium de Thomas de Quincey que Baudelaire faillit traduire, à l’instar d’Edgar Poe. L’aspiration à l’idéal, la culture, l’esthétique du poète et son alchimie échappent en grande partie au romancier, qui a préféré tirer des malheurs du poète l’éclair du génie, en une conception trop romantique et convenue.
Voici une couverture étonnante, puisqu’elle propose une rare et méconnue photographie, par les soins de Nadar, vers 1858, où l’on découvre la fameuse maîtresse du poète : Jeanne Duval. Elle est l'héroïne du livre de Raphaël Confiant : La Muse ténébreuse de Charles Baudelaire.
Raphaël Confiant écrit un peu dans la même optique que Jean Teulé, mais en moins graveleux. La Muse ténébreuse de Charles Baudelaire donne une voix à la mulâtresse Jeanne Duval par la vertu d’une documentation que l’on devine abondante et d’une transposition romanesque plausible. À moins que cette mode de romancer des figures de l’histoire soit un vice un peu trop répandu. Reste qu’il s’agit en quelque sorte de rendre justice au « vampire outrageusement chevelu ».
« Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues », ainsi, sans jamais la nommer, l’auteur des Fleurs du mal évoquait-il très probablement sa muse et maîtresse, doté d’une impressionnante « chevelure », d’après le poème du même nom. Actrice de seconde zone, recourant à la prostitution pour survivre, elle est la compagne aux étreintes sensuelles et la « harpie » caractérielle de celui sont nous suivons les pérégrinations, y compris dans le « club des haschichins », et à l’occasion du procès qui accueillit le recueil pour « offense à la morale religieuse et à la morale publique ».
Alternant la quête érotico-amoureuse de Charles, depuis Sarah la prostituée jusqu’à son houleux concubinage avec sa « muse ténébreuse », en passant par Dorothée en l’île Bourbon, et la vie de Jeanne selon son point de vue, depuis Haïti jusqu’à Paris, le romancier tente de cerner le mystère des personnalités tout en poursuivant celui de la poésie baudelairienne. Ardent défenseur de la littérature créole au travers de dizaines de livres, il créolise Baudelaire, dont le goût pour l’exotisme venu de son séjour à l’Île Bourbon enchante ses vers. Ce qui ne l’empêche pas de décrire un Paris bigarré, crapuleux, ses artistes et ses plumes célèbres. Tressant parfois sa prose des vers du poète, l’écrivain use d’une langue à la fois sophistiquée et canaille, car Jeanne est « tantôt d’une beauté resplendissante tantôt d’une laideur repoussante », tantôt d’« une heureuseté naturelle » tantôt d’une violence noire, quand Charles est chargé autant par « le mal de Naples » (la syphilis) que par le spleen.
En son entraînant essai biographique romancé par l’imagination, Raphaël Confiant entrelace poésie et passion torride, muse et diablesse, tableau parisien et destin tragique. Notons cependant un anachronisme, puisque Verlaine, n é en 1844, n’a pu être « un éminent homme de plume » à l’occasion du procès de 1857. Et des inexactitudes, comme à propos des « vers sans rimes » d’Aloysius Bertrand, qui sont en fait déjà des poèmes en prose.
Comme Jean Teulé abusant d’une lecture biographique du poète, l’on abusa du prisme politique, marxiste en somme, et à la suite d’un Walter Benjamin[6] pourtant modéré à cet égard, pour voir dans l’œuvre, en particulier dans Le Spleen de Paris et plus précisément dans « Assommons les pauvres », un intérêt pour les prolétaires qui serait de l’ordre de la revendication politique, telle que Baudelaire crut l’assumer en préfaçant Le Chant des ouvriers de Pierre Dupont. Pourtant, après quelques rodomontades dans les rues parisiennes qui visaient plus son beau-père, le général Aupick, que des velléités révolutionnaires, Baudelaire s’affirmait « dépolitiqué » et préférait lire le monarchiste conservateur Joseph de Maistre plutôt que les socialistes comme Blanqui. C’est ce qu’avance avec justesse Antoine Compagnon en son essai Baudelaire l’irréductible. En effet pour ce dernier le suffrage universel est « le miroir de l’homme épouvantable » ; comme dans Mon cœur mis à nu, il demande, non sans ironie : « Vous figurez-vous un Dandy parlant au peuple, sinon pour le bafouer ? »
Voilà qui introduit à la dichotomie du moderne et de l’antimoderne débusquée par Antoine Compagnon, cependant inséparables parmi l’œuvre de Charles Baudelaire, « irréductible », non seulement face à la foule de son temps, mais aussi à une seule définition, comme lorsqu’il est sans cesse la figure d’un Janus poétique, « spleen et idéal », religieux et sataniste, artiste raffiné et charognard du pavé.
Celui qui préfère se réfugier dans les anciens sonnets baroques et la prose coruscante d’Edgar Allan Poe hait les journaux, toute la presse, « épouvantable » miroir de l’époque moderne, et pourtant harcèle les directeurs qui parfois publieront le « poète journaliste » en vers et surtout en prose. Ainsi l’écriture du Spleen de Paris oscille entre le style esthète et celui du quotidien sur mauvais papier, en fonction des destinataires, La Presse ou L’Artiste. Jusqu’à oser la cruelle satire des journaux et de ses directeurs dans « À une heure du matin ».
Conspuant le monde moderne, en particulier les travaux du Baron Haussmann (« Le vieux Paris n’est plus », écrit-il dans « Le cygne »), il n’en est pas moins amateur des tout nouveaux daguerréotypes, se faisant tirer le portrait par Carjat et Nadar, malgré « le supplice de la pose », par le biais d’une chambre noire dont son romantisme également noir devait se délecter. Aux prises avec une « confusion des sentiments », il pouvait trouver la photographie vulgaire et la lire, selon notre analyste, « dans une perspective métaphysique, voire théologique » : n’interroge-t-elle pas le corps et le visage, par essence passager, ne sonde-t-elle pas le moi, ne les met-elle pas en scène ? Dans le Salon de 1846, le poète, qui commande à Nadar des reproductions de Goya, va jusqu’à comparer un tableau avec « le daguerréotype de la couleur ». Il se plaint cependant de ce « commun accord entre l’artiste et le public pour éliminer le beau ». Certes il unit dans sa détestation ambigüe de la photographie celle de l’imprimerie, ce qui est pour le moins paradoxal lorsque le poète a la joie de se voir imprimé avec une exactitude qu’il réclame sans cesse. L’on est surpris de peut-être découvrir dans le sonnet « La mort des amants », des allusions à la photographie, au travers des « miroirs jumeaux » et de l’ « éclair unique »…
Autre paradoxe : la ville horrible, le Paris où pleut et s’envase le spleen, est l’objet d’une tendre détestation, elle est repoussoir et inspiratrice, tant la partie nouvelle des Fleurs du mal, ses « Tableaux parisiens », et les petits poèmes en prose cristallisent l’intime union du réalisme et du romantisme, en des moyens d’écriture inédits. Paris devient une allégorie moderne autant qu’un autoportrait poétique. Parmi la « révolution urbaine », la foule des boulevards, quoiqu’haïssables, tout est inspiration, y compris « l’éclairage au gaz et les kiosques à journaux » ; ce qu’Antoine Compagnon appelle « la dialectique du gaz ». Ainsi dans le poème en prose « Le crépuscule du soir », où s’allume « le feu d’artifice de la déesse Liberté ». Le romantisme de la nature a cédé le pas à ce que notre essayiste nomme justement « le sublime urbain ». « L’homme des foules », venu de Poe, côtoie une prostitution aussi sordide que sacrée, des hétaïres, courtisanes et lorettes, dont un peintre et des caricaturistes, Constantin Guys, Gavarni et Honoré Daumier, font leur miel, en une fraternité secrète avec l’écriture baudelairienne. Cette modernité côtoie chez le poète le goût pour un Paris ancien et fantasmagorique révélé par les gravures de Meryon qu’il commenta non sans enthousiasme. Il est étrange qu’il ne reconnût pas en Manet, même en possédant deux de ses toiles, le « peintre de la vie moderne » qu’il espérait ; peut-être manquait-il à ce dernier ce « comique absolu » qui traverse Le Spleen de Paris…
Avec une érudition exquise, une clarté prodigue, Antoine Compagnon déplie un Baudelaire infiniment cultivé, ouvert aux prodiges de son temps, même s’il ne se prive pas de les traîner dans la boue, dont encore une fois il fait de l’or. La charogne de la carcasse baudelairienne, même pétrie de vices vénériens, est un de ces scarabées beaux comme des bijoux. Le volume, nanti d’un petit et pertinent cahier d’illustrations, vaut comme une bible de la délectation du lecteur face à un Baudelaire qu’il redécouvre autant nostalgiquement vieux que singulièrement et brillamment neuf.
En un sens, avec son titre La Folie Baudelaire, Roberto Calasso rejoint l’entreprise presque psychiatrique de Jean Teulé, quoique dépassant de beaucoup le récit biographique pour peindre un portait intellectuel et kaléidoscopique du poète de son temps. En ce salon qu’est le cerveau mis à nu, défilent ceux qui ont côtoyé le poète, qu’il admira, qu’il fantasma : Ingres et Delacroix, Flaubert, Wagner, Manet et Courbet ; alors que les rejoignent ceux qui furent ses fervents lecteurs posthumes : Rimbaud et Lautréamont, Degas et Valéry. Là encore les paillettes biographiques irriguent l’essai, moins par goût du récit que par nécessité d’une radiographie poétique, telle ce « rêve du bordel-musée », écho licencieux des strophes des « Phares », qui, de peintre en peintre, conduisent vers Dieu. Ce « bordel-musée », qui est une image pour le moins excitante et bien baudelairienne, se trouve quelque part entre l’œuvre protéiforme et ce « Kamtchatka romantique » que prisait Sainte-Beuve, cependant avec prudence. Le brillant essai de Roberto Calasso a quelque chose d’une rêverie exacte, d’un défilé cinématographique (il est d’ailleurs parfois illustré) qui aurait ravi Baudelaire de se voir si beau en ce miroir, comme il se contempla dans la splendeur et la fureur de la mer[7].
Bicentenaire oblige, l’on n’ignorera pas que Charles Baudelaire est né en 1821. Hélas pour une vie trop brève, achevée à quarante-six ans sous les coups insidieux, puis de plus en plus violents, de la syphilis. Si l’on connait le poète tendre, scandaleux et coruscant des Fleurs du mal, voire les petits poèmes en prose du Spleen de Paris, son travail de critique d’art, pourtant continu, l’est moins. C’est à cette lacune que songe répondre Stéphane Guégan avec Baudelaire, l’art contre l’ennui, essai bellement illustré, quoique nanti d’une nauséeuse couverture jaune et verdâtre : certes elle dénote « l’ennui », mais guère « l’art », dont son contenu fait preuve.
Heureusement la fâcheuse impression visuelle est rapidement démentie en abordant l’essai biographique et analytique de Stéphane Guégan, fort documenté : Baudelaire, l’art contre l’ennui. L’on y apprend que le goût pour l’art de notre poète trouvait son origine chez son père qui appréciait les galanteries XVIII°. Dès sa jeunesse, Charles dut affronter la passion ambiante pour le classicisme, David et Ingres en particulier, pour leur préférer la passion colorée de Delacroix, grand romantique. C’est à partir de 1845 qu’il se mit à la critique des Salons. Comment Baudelaire, quoique indéfectiblement romantique devint-il le défenseur des « peintres de la vie moderne » ?
« Qui dit romantisme, dit art moderne », affirmait le poète. Ainsi son goût effréné pour la puissance de la couleur et de ses harmonies lui fit considérer avec aménité les noirs de Manet. Il aspirait cependant à une peinture des mœurs de son temps qui offrit une tonalité épique. Il crut la trouver un moment dans les figures élégantes de Constantin Guys, dans les traits de son dandysme. Admirateur de Courbet, qui fit son portrait dans un coin de L’Atelier du peintre, il récusait pourtant le terme de « réalisme », bien que Champfleury en fit le titre d’un ouvrage, paru la même année que Les Fleurs du mal, dont une nouvelle partie de l’édition de 1861, « Tableaux parisiens » explore le réel dans sa dimension urbaine et sociale. Autant qu’en peinture, la fécondité du quotidien et du trivial » devient sujet poétique. Il loue cependant les paysages de Corot, chez qui il voit « une œuvre d’âme ». Ce qui ne l’empêche pas de rendre justice à l’artiste de la caricature : Daumier, qui « enseigne à rire de nous ».
L’essai de Stéphane Guégan confronte la pensée de Baudelaire avec les résistances des conservateurs et avec « la beauté de convention », ménageant une pensée en mouvement. Il pointe l’intérêt du poète pour « l’héroïsation réaliste des hommes du commun », sans oublier de dégager « la pictorialité insistante » des Fleurs du mal. À cet « ennui » qui est un autre nom du spleen, l’art propose un indispensable aiguillon.
Pour achever en beauté le bicentenaire, voici Baudelaire, la modernité mélancolique, trace pérenne d’une hivernale exposition de la Bibliothèque Nationale de France, à Paris. Un tel titre est particulièrement inspiré. Car pour ce romantique moderne, la beauté ne peut être associée qu’à la mélancolie. C’est la « passante » aussitôt disparue dans « rue assourdissante » des Fleurs du mal, c’est « l’amour exclusif du beau » et le soleil noir du dandysme ; ce sont de surcroit d’émouvants manuscrits et de rares éditions originales, de précieuses épreuves du correcteur exigeant qu’est le poète.
Entre le voyage parmi les flots, îles et belles créoles de l’Océan indien et les flâneries parisiennes, la nostalgie et la vie douloureusement impossible fracturent le moi baudelairien, cette « ombre d’Hamlet », là où nait l’acuité du regard du critique d’art autant que la créativité poétique. Soit « la douleur de vivre, l’exigence d’écrire ».
Tout l’univers graphique entourant Baudelaire est là : ornant des frontispices, l’érotisme épineux de Félicien Rops côtoie les eaux fortes parisiennes de François Méryon qui contribuèrent aux poèmes en prose du Spleen de Paris : une « correspondances entre la plume et la pointe ». Et bien entendu ses sombres autoportraits aux encres hachurées, les portraits de Jeanne Ducal, sous-titrés « Quaerens quem devoret », soit « Cherchant qui dévorer ». Enfin trônent les photographies mises en scène par Baudelaire lui-même, avec le concours de l’objectif de Nadar et de Carjat. Impeccablement illustré et commenté, sous la direction de Jean-Marc Chatelain, où l’on retrouve notre essayiste Antoine Compagnon, mais aussi le philosophe Rémi Brague, cet ouvrage est probablement la plus pure initiation au cosmos baudelairien, par l’entremise de la pensée critique et de l’iconographie.
Après avoir sévit en compagnie de Verlaine, Rimbaud et Villon, Jean Teulé pratique l’art un brin discutable de la romantisation de personnages historiques, ou la vêture et l’élan romanesque appliqués à la biographie, alors qu’il vaudrait mieux lire un véritable biographe, tel François Porché[8]. Le genre, aujourd’hui courant, sinon écœurant par sa surabondance, pourrait passer pour un manque d’imagination des romanciers en manque de personnages, à moins que cet art du bariolage leur donne une seconde vie. L’on prendra l’exercice comme une initiation, un poil irritante, somme toute plaisante, avant de passer avec Antoine Compagnon et Roberto Calasso aux choses sérieuses, celles de l’analyse de l’esthétique de l’écrivain. Qui serait aujourd’hui et demain le nouveau - ou la nouvelle, parité oblige - Baudelaire, qui bouleverserait par un considérable pas en avant la destinée de la poésie universelle ?
Charles Baudelaire : « Une charogne »,
un art poétique de l'amour et de la mort.
Commentaire littéraire.
La poésie est un acte d’amour, dit-on ; dans l’offrande des vers à son aimée, dans l’offrande des mots à l’objet décrit… Nul doute cependant que lorsque Baudelaire offrit en 1857 Les Fleurs du mal à ses lecteurs, un grand nombre parmi eux se sente insulté, ne serait-ce qu’en lisant « Une charogne ». Ce poème, s’il ne fit pas partie des « Pièces condamnées », fut incriminé lors du fameux procès qui vit condamner son auteur, alors que la même année, Flaubert, romancier de Madame Bovary, lui aussi attaqué pour obscénité, fut relaxé. En quoi ce texte au titre déjà choquant unit-il les faveurs de la laideur et de la beauté jusqu’à devenir un art poétique ? Nous étudierons en premier lieu une description répugnante, ensuite la promenade de l’amour et de la mort, pour nous interroger enfin sur la place que Baudelaire, romantique contrarié, assigne à l’art.
La description répugnante de cette carcasse d'un animal mort est cependant encadrée par un espace idyllique. La nature, thème poétique riant et traditionnel est décrite avec le concours du lyrisme. Cette topographie apaisée prépare très vite un contraste, des antithèses… Mais le champ lexical est souvent ironique, lorsque l'on devine une « fleur s’épanouir ».
Les cinq sens sont alors offusqués : odorat (« exhalaisons », « puanteur »), goût (« cuire », mangera »), ouïe (« pétillant », « bourdonnaient ») vue (« le soleil rayonnait sur », « noirs »), toucher (« épais liquide », « reprendre »). Au travers d’un sujet bas, d’un portrait repoussant, une vision tragique choque la sensibilité.
C'est une « fleur du mal » qui apparaît parmi le cycle de la nature, entre vie et mort : une charogne gît sur « un lit », « les jambes en l’air », associant à la pourriture corporelle la pourriture morale de l'obscénité, de la luxure et de la prostitution. La mort et le mal nourrissent la vie et le bien de ceux qui en jouissent : chienne, mouches et poète aussi bien qui en fait son miel. L'éloge de la « Nature » allégorisée est assisté par un registre épique (« bataillons »). Le blâme devient un éloge paradoxal.
La promenade du poète et de la femme permet d'associer l’amour et la mort. Le lyrisme de l'escapade sentimentale reste une entreprise de séduction à l'adresse de la personne aimée, augmentée d'hyperboles romantiques.
Une dimension morale et métaphysique s'ouvre cependant à travers cette vanité : la conscience de la mortalité permet à la beauté féminine et à chacun de nous de se préparer à la fatalité de la mort, en un traditionnel memento mori. La charogne est un tableau moral digne des vanités baroques montrant un crâne auprès d’une rose.
Au romantisme sentimental s'ajoute le romantisme noir : dans la tradition du roman gothique anglais et des contes morbides de Poe que Baudelaire traduisit, le cadavre contribue à l’épouvante tragique, voire au goût très dandy de la provocation.
L'art poétique baudelairien use d'une forme classique pour un sujet cruel et choquant. La beauté classique des vers, des alexandrins et des octosyllabes, s'oppose volontairement au vocabulaire parfois infâme, sinon grossier : il est en effet question de « pourriture ». Le lyrisme est bousculé par le réalisme. Le cynisme et la modernité esthétique de l’écriture contribuent à la « sorcellerie évocatoire » de la poésie, comme l'écrit Baudelaire dans sesNotes sur Edgar Poe.
De la « musique » à la peinture (« ébauche », « toile », « artiste »), l'on découvre une dimension synesthésique. Mais à la Beauté pure et fière d'un autre poème des Fleurs du mal ( « Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre »), s'oppose ici la beauté du laid. Ce qui n'empêche en rien celle de l’œuvre réussie : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or », dit en effet Baudelaire dans un projet de préface aux Fleurs du mal.
« La charogne » enseigne la mission de l’art : au-delà du vide métaphysique, car il n'a pas le moindre espoir religieux et eschatologique, seuls l’œuvre d’art et le poème peuvent conserver « l’essence divine» des amours du poète. « Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses » dit Baudelaire dans « Le balcon ».
Décrivant un animal en putréfaction, Baudelaire n’hésite pas à offrir à sa bien aimée un bijou mangé de vers : l’image de son corps en devenir. L’érotisme macabre prend une dimension morale, mais devient également matière à une œuvre d’art plastique et poétique dont la pérennité est assurée par la « sorcellerie évocatoire » du poème. Hugo permettait au poète, dans sa préface des Orientales, un « jardin de poésie, où il n’y a pas de fruit défendu ». Au-delà d’un Rembrandt peignant un « Bœuf écorché », imaginait-il que Baudelaire y introduirait le satanique et cadavérique serpent des Fleurs du mal ?
Thierry Guinhut
La partie sur Baudelaire, l’art contre l’ennui,
a été publiée dans Le Matricule des anges, septembre 2021
Jean de Kervasdoué : Ils ont perdu la raison, Robert Laffont, 2014, 240 p, 19 €.
Jean de Kervasdoué : Ils croient que la nature est bonne, Robert Laffont, 2016, 180 p, 17 €.
Jean de Kervasdoué : Les Ecolos nous mentent, Albin Michel, 2021, 208 p, 18,90 €.
Disparition totale des glaciers en 2030 ! Voilà ce qu’annonçaient Al Gore et le Groupe d'Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat en l’an 2006 ; mais aussi la montée d’un mètre des océans pour les cinq années suivantes ! C’est à peine si une hausse d'un peu plus de deux millimètres a été enregistrée depuis, alors que les glaciers, certes bien érodés depuis 1850, sont toujours là. Un réchauffement climatique surévalué, alors que la terre n’a gagné qu’un degré et demi depuis la fin du XVIII° siècle, faussement attribué aux activités humaines, conflue avec une grande peur jetée sur la planète[1]. Pourtant, on l’oublie trop facilement, la nature, niaisement divinisée, et chantée pour les fruits de son jardin, alors qu’elle est aussi faite de champignons insipides ou vénéneux, de virus et métaux lourds salement polluants, n’est vraiment bonne pour l’humanité que tempérée par la science. À cet égard, c’est à un implacable réquisitoire contre la doxa verte, contre la gauche et la droite, la société française toute entière et bien au-delà, que se livre Jean de Kervasdoué. Non pour des raisons partisanes ou strictement idéologiques, mais au nom de la science : que ce soit dans Ils ont perdu la raison, ou dans Ils croient que la nature est bonne, il fustige l’écologisme. Cet ingénieur de renom, « écologue » soucieux de dépollution et de santé, et non « écologiste », prend en effet à rebrousse-poil nos préjugés pour les invalider : diesel, nucléaire, pesticides, OGM, gaz de schiste… Tous sont réhabilités au nom de la science et de la raison, et en contradiction avec tous les sophismes écologistes et autres obscurantismes français. Car l’Etat, ses notables, ses tribuns, ses fonctionnaires et ses électeurs, sont dramatiquement opposés à la science. Tous, autant qu’ils sont, Les Ecolos nous mentent, pour reprendre le titre pugnace de Jean de Kervasdoué, qui a de la suite dans les idées.
Pourtant venu de la famille de la gauche, Jean de Kervasdoué ne peut que s’en désolidariser. Car elle a abandonné le champ du libre progrès pour celui de la décroissance imposée. Notre perte de compétitivité, notre croissance atone, notre chômage le disent assez. Que l’on se rassure, la droite n’est pas en reste. Sarkozy n’avouait-il pas la raison de son interdiction des Organismes Génétiquement Modifiés : « Parce que les Français croient que c’est dangereux, même si je suis persuadé du contraire ». C’est ainsi que nos politiques trop aisément clientélistes n’écoutent plus que les sirènes de la peur et des écologistes, avec le tragique avenir que l’on devine devant de telles créatures, aux dépens du raisonnement scientifique.
Depuis trente ans qu’ils existent, les Organismes Génétiquement Modifiés, interdits en notre cher hexagone, n’ont tué personne, nourrissent de mieux en mieux les hommes et notre bétail, permettent aux diabétiques de bénéficier d’une meilleure insuline, de sauver des milliers de vie grâce au « riz doré » qui adjoint la « provitamine A » au service d’enfants, autrement aveugles. Sans compter des cotons qui font mieux vivre bien des paysans indiens, des maïs qui réclament 50% d’eau en moins ou de réduire les épandages phytosanitaires. De plus, « la très grande majorité (15 millions) des utilisateurs d’OGM est constituée de paysans à faibles ressources, vivant dans les pays en voie de développement », qui sans eux d’ailleurs n’auraient aucune ressource. Il sera bientôt amusant de constater que les recherches de Monsanto (pour beaucoup le grand Satan américain, certes créateur de l’Agent orange de triste mémoire au Vietnam) s’attachent à rechercher une « technologie qui interviendrait sur l’ARN du varroa et tuerait ce parasite » qui contribue grandement à la surmortalité des abeilles…
Plus anecdotique en apparence, mais dramatique, la polémique française autour du diesel falsifie les chiffres d’une mortalité par cancer du poumon prioritairement due au tabac. D’autant que seuls quelques vieux véhicules sont concernés. Le tour de prestidigitateur n’est là que pour tenter de relever le niveau des taxes, comme si elles n’étaient pas assez confiscatoires.
Quant aux pesticides, si décriés, n’oublie-t-on pas leurs bienfaits ? Leur innocuité contribue à l’excellente espérance de vie des agriculteurs (s’ils prennent garde aux conditions de l’épandage et au respect des dosages), nous nourrit en abondance, voire permettent d’éliminer des toxines naturelles, ce que ne propose pas l’alimentation bio, dont les bénéfices comparés pour la santé humaine sont nuls.
Qu’il s’agisse de notre santé, lorsque l’on veut proscrire des médicaments alors que leurs bénéfices sont bien supérieurs à leurs rares inconvénients, ou le bisphénol A en oubliant combien il contribue à éradiquer le botulisme ; qu’il s’agisse de la gestion de l’énergie lorsque l’on chasse un piètre carbone pour lutter contre un réchauffement climatique à peine avéré et probablement indemne de causes anthropiques ; le principe de précaution paralyse nos esprits autant que notre économie. Car nos meilleurs chercheurs trouvent au-delà de nos frontières des laboratoires accueillants pour mener la construction d’un avenir meilleur : cellule-souches, au service des thérapeutiques de demain, technologies post-nucléaires, OGM bienfaisants… Nous nous abêtissons, en sus de nous appauvrir.
Notre essayiste n’accorde qu’un trop bref passage au gaz de schiste, chez nous interdit. Il nous rappelle pourtant à propos que le gaz de Lacq, exploité par la fracturation hydraulique pendant des décennies, a fait une part de notre fortune, sans le moindre inconvénient environnemental. Pensons alors que le coût de l’énergie a considérablement baissé aux Etats-Unis, au moyen de ce même gaz de schiste, entraînant croissance, emploi et relocalisation d’entreprises. Que le dieu de la peur écologique nous épargne de telles catastrophes !
La rhétorique de la peur atteint son acmé au sujet du nucléaire. Trois morts au plus à Fukushima, 80 à Tchernobyl, des cancers peu nombreux et surtout supputés, alors que la région vidée de ses habitants se peuple d’une faune pléthorique. Certes, Jean de Kervasdoué omet de signaler que le problème de cette centrale nucléaire, comme à Fukushima, n’est pas résolu. Mais il rapporte un fait peu connu : la catastrophe nucléaire de Maïak, dans l’Oural, en 1957, qui tua sur le coup 200 personnes et exposa 500 000 autres aux rayonnements. Or une étude de 1992 n’y conclut qu’à une différence « pas significative » des cas de leucémie. Il est évident qu’il ne s’agit pas de baisser les bras devant les recherches, la sécurité, les projets d’avenir, grâce auxquels le nucléaire (y compris au moyen du thorium hélas occulté) diminuera ses déchets, saura démanteler les vieilles centrales, et bouleverser nos technologies. Car au-delà du trop néfaste principe de précaution, des inventions à peine pensables aujourd’hui sauront nous surprendre. Bien mieux que nos monstres étatiques qui subventionnent à tort et à travers les éoliennes et le photovoltaïque au dépend du consommateur…
Pourquoi nos gouvernements prennent-ils « les mauvaises décisions » ? Parce qu’ils ne sont ni des chefs d’entreprises, ni des scientifiques. Parce qu’ils sont des « sophistes » dont l’inculture scientifique est flagrante, dont le seul but est de surfer sur les peurs, d’aller dans le sens de l’obscurantisme et d’une nostalgie d’un passé mythique empreint de santé naturelle qui n’a jamais été, pour racler les voix des électeurs. Quoique ces derniers commencent à se détourner de ces urnes contre-productrices…
C’est ainsi qu’en ces trop brefs essais vulgarisateurs Jean de Kervasdoué déplie sa thèse : « L’Etat n’est plus légitime. Il ne croit plus en la raison, car la seule raison des politiques est devenue la défense de leur raison d’être : l’exercice du pouvoir. Aucun principe, fût-il scientifique, ne règle la vie politique, seules comptent les opinions. » L’ère de la dictature d’opinion, des orateurs du sophisme, a remplacé l’examen rationnel et scientifique. L’idéologie et la pensée magique négligent la réalité, pourtant irréfutable. Quand « les croyances prennent le pas sur les connaissances », marxisme anticapitaliste et anti-libéral, mais aussi écologisme, deviennent, à l’égal du principe de précaution, des doxas « quasi-religieuses », « une forme de paganisme » rétrograde. Cette « religion écologiste, anticapitaliste et rousseauiste, habillée d’agronomie partisane » est celle d’ « un de ses grands prophètes » : Pierre Rabhi, l’auteur, par exemple d’Ecologie et spiritualité[2] au titre révélateur et risible…
Les mantras religieusement assénés sont nombreux. Par exemple le réchauffement climatique (qui stagne depuis vingt ans) dû à des causes anthropiques ; alors que les variations du climat ne cessent de marquer les ères géologiques et historiques, que des scientifiques conspués pour être de dangereux et inconscients « climato-sceptiques » lisent dans l’évolution des taches du soleil un possible refroidissement climatique. Ou la montée du niveau marin, qui n’est que d’1,3 millimètre par an, soit « 30 centimètres depuis 1711 » : rien d’affligeant. Alors que les cancers sont surtout dus au tabac, à l’alcool, à la génétique, au hasard, on les attribue faussement aux pesticides, dont les doses sont infinitésimales. Un mensonge répété mille fois devient une vérité…
Non seulement bien des mesures dites progressistes sont infondées scientifiquement, mais sont économiquement et socialement désastreuses : « inventer des normes nouvelles en matière de bisphénol ou de glyphosate accroît le chômage et nuit à la santé bien plus sûrement que l’éventuelle maîtrise d’effets toxiques supposés ». Ainsi, interdites de recherches, surtaxées, et punies, l’agriculture et l’industrie agro-alimentaire françaises perdent des emplois, obligeant de surcroît le consommateur à acheter à l’étranger : « La France s’interdit toujours de jouir des bienfaits des Plantes Génétiquement Modifiées (PGM). Elles peuvent pourtant offrir une résistance très efficace aux ravageurs et diminuer considérablement l’épandage de pesticides », ce sans « aucun problème sanitaire ou environnemental signalé ».
Notre temps glisse dans la fosse de l’obscurantisme : « Disqualifier les experts, cultiver le soupçon, nourrir la théorie du complot, remettre en cause l’universalité de la science, telles sont les recettes efficaces de ces idéologues ». De surcroît il faut être stupéfait devant « une incompréhensible tolérance des tribunaux pour la violence des écologistes », détruisant des serres confinées au service d’une étude sur « la résistance du riz aux insectes », ou autour de « la résistance d’un cépage OGM à une maladie fréquente de la vigne, le court-noué ».
Pire encore, s’il se peut, lorsque notre essayiste cite un article du Monde, dans lequel Foucard et Larousserie profèrent sans rire l’énormité suivante : « Les ambigüités de l’Académie des Sciences sur le climat sont le révélateur de son décalage avec la société[3] ». Ainsi la vox populi aurait-elle plus de raison que de réels scientifiques, Galilée n’aurait plus qu’à se rhabiller devant les foules de l’ochlocratie[4] qui jurent que la terre plate est au centre du monde solaire !
Reste à glisser une interrogation : Jean de Kervasdoué, emporté par son enthousiasme polémique, n’aurait-il pas tendance à occulter une réelle préoccupation, celle d’aliments parfaitement sains et d’une nature propre au service de l’humanité ? Pas le moins du monde ! Dans Ils croient que la nature est bonne, il ne nie pas un instant qu’il faille se prémunir contre les pollutions indésirables, montrant que le progrès scientifiques des pays développés contribuent à un meilleur environnement, au contraire des pays du Sud dont le retard de développement et les structures politiques sont encore en devenir.
L’on ne reprochera rien à la clarté ni à la rigueur de Jean de Kervasdoué. Sauf que ces deux essais glissent sur la même lancée, se répétant parfois un peu. Sauf qu’il aurait certainement fallu consacrer un chapitre entier à Monsanto, ce diable absolu des bonnes âmes vertes, pour tenter d’y voir plus clair, départager le vrai du faux, les méfaits, les scandales sanitaires et les bienfaits du monstre qui ne l’est probablement pas toujours. Ce pourquoi il conclut opportunément en militant en faveur de l’éducation scientifique et de la patience de la lecture.
Ces polémiques essais, malgré des développements que l’on aurait parfois attendus plus conséquents, malgré l’emploi du verbe « convaincre » au lieu de celui de « persuader » (car le sophiste politique ne convainc pas, puisqu’il néglige les faits, la raison, la science) ne sera guère entendu. Hélas, seul un flop visqueux dans le marécage de la cécité idéologique l’accueillera. Alors qu’il devrait être lu et débattu dans nos lycées, dans notre Assemblée Nationale, au plus haut de l’inculte Etat. Sans imaginer un instant que la confusion du débat démocratique et le règne obscurantiste de l’opinion relativiste puissent croire faire la nique à la science et aux réalités. Si avec Jean de Kervasdoué l’on veut être ne serait-ce que l’ombre d’un scientifique, d’un philosophe, sans cesse il faut remettre en cause les préjugés et la doxa. Il n’est d’ailleurs pas interdit, avec les moyens de l’argumentation et de la connaissance, d’appliquer le même traitement à l’essayiste lui-même…
L’on aurait grand tort de prendre le dernier essai de Jean de Kervasdoué, Les Ecolos nous mentent, pour un pamphlet à deux sous, un amuse badaud, destiné à être brièvement décrié, passé sous silence enfin. Non, l’auteur n’est pas un complotiste[5], encore moins un négationniste, mais un scientifique rigoureux, à l'affut du véritable état des lieux de la planète.
Il y a bien assez de soucis causés par les pollutions, qui ont d’ailleurs baissé de 19% depuis dix ans, et les surconsommations, telle la surpêche qui ratisse les océans au mépris des espèces (ce que notre essayiste dénonce avec vigueur) pour ne pas s’embarrasser des fausses nouvelles (fake news dirait le paresseux anglicisme) véhiculées à pleines brouettes par les écolos, tels que l’apocope familière les nomme. Non la France ne manquera pas d’eau et le bétail, donc la viande, n’en consomme pas puisqu’il la rend à la terre ; non la pollution atmosphérique ne provoque pas 48 000 morts par an ; non la viande rouge n’est pas cancérigène ; non les Organismes Génétiquement Modifiés ne sont pas dangereux, bien au contraire tant ils protègent de la cécité des enfants grâce au riz doré, tant ils protègent les plantes agricoles sans recours à des pesticides, qui ne le sont guère plus, tant les doses sont infinitésimales, comme ce glyphosate qui disparait si vite que l’on peut ressemer deux semaines après son application. Non le bio n’est pas plus sain que les autres fruits, céréales et légumes, que l’on paie de plus en plus cher tant les normes rendent notre agriculture infirme et dépassée par les capacités productives des pays voisins.
Quant aux forêts, hors certaines zones amazoniennes et indonésiennes, elles ne diminuent pas, en particulier en France ; la biodiversité, menacée par endroits, se porte bien ailleurs et se portera encore mieux, grâce aux progrès scientifiques si l’on ne les freine pas. Les abeilles ne disparaissent pas autant que l’on veut nous le faire croire, de plus la culpabilité des pesticides est loin d’être avérée, même si, peut-on ajouter, les monocultures ne leur rendent pas service. Le nucléaire n’a pas tué à Fukushima (ou trois morts comme dit plus haut ?), le tsunami si ; or l’on a fermé Fessenheim encore parfaitement valide, pour y substituer des centrales à charbon et le désinvestissement en faveur de nouvelles centrales nucléaires plus performantes et dévoreuse de déchets, que l’on peut par ailleurs confier en toute sécurité aux enfouissements de Bure, désinvestissement qui est en train de devenir alarmant en frisant la pénurie. Flagrant est le cas du diésel, dont la part (en encore pour les vieux moteurs) est « infime » concernant les cancers du poumon, infiniment plus causés par le tabac, et non par l’exposition aux particules fines, dont les taux d’alarme sont infinitésimalement bas. Et pourtant l’on pense à interdire les véhicules diésel ; voire ceux à moteurs à essence, en faveur des électriques, dont les batteries peu recyclables usent à l’envie de terres rares ! Il faut alors penser à ces éoliennes peu productives, intermittentes, fragiles, à peine recyclables, enrochées sur des milliers de tonnes de béton, et payées au moyen de surfacturations de l’électricité…
Tout cela n’est pas billevesées de l’auteur, mais convictions s’appuyant sur des exemples, des preuves, qui jalonnent l’ouvrage, assurant le procès de la « pensée magique » et l’assise scientifique du raisonnement et des faits.
Si Jean de Kervasdoué semble parfois se répéter d’ouvrage en ouvrage, ce serait un reproche oiseux à lui faire, tant il nécessaire de réaffirmer les vérités des investigations scientifiques. Il a cependant le mérite de creuser en tous sens son argumentation, de l’enrichir de nouveaux exemples. Car « la méthode expérimentale » le guide, et non les « diabolisations » et la « pensée magique » de la « biodynamie » ou de la « médecine anthroposophique ».
La liste des errements officiels des écologistes est assez effarante, sans qu’il y ait besoin d’ajouter deux cerises pourries sur l’immonde gâteau.
Un, la Justice elle-même n’en est plus une qui soit judicieuse, car au mépris de la science, « les tribunaux s’immisçant dans les querelles scientifiques », elle entérine les allégations des écologistes, sur la nocivité des ondes, quand l’on se plaint de divers troubles alors que l’antenne n’est pas branchée, ou sur le glyphosate.
Deux, « plusieurs éditeurs ont refusé d’envisager la publication de cet ouvrage, considérant que critiquer la bien-pensance écologique dominante, fût-elle infondée, était inenvisageable. Un retour aux années 1950, où l’intelligentsia trouvait qu’il était inconvenant de critiquer le communisme et l’Union Soviétique ! » Est-ce à dire que les précédents éditeurs de Jean de Kervasdoué, soit Gallimard, Robert Laffont, Plon, Fayard, Lattès, Odile Jacob ont failli ? Il faut alors être reconnaissant à Albin Michel de savoir résister au conformisme antiscientifique comminatoire. L’on se moque des détracteurs de Galilée, lui défendant l’héliocentrisme de Copernic, et du Pape qui le fit enfermer, quoiqu’avec clémence. Pourtant l’on constate que Justice et censure éditoriale sont la main dans la main pour accréditer la fausse science verte, mâtinée d’idéologie, de superstition et de tyrannique régression, maîtresse en fustigations au moyen de la peur. Il en ressort que « la nouvelle religion, l’écologisme, excommunie les mal-pensants » !
Devant de tels délires écologistes, à l’instar du principe de précaution et du concept de « justice climatique », les tyrans du passé se soulèvent de leurs tombes : « Comment n’y avais-je pas pensé ? » disent-ils. Rançonner par les taxes et l’impôt, contraindre par des normes et totalitariser en toute vertu écologiste le peuple et la planète, quelle belle idée ! Drogués au pouvoir et experts en manipulation, les écologistes parviennent à réaliser le rêve du tyran absolu : assoir son appauvrissante tyrannie sur le consentement de l’opinion. Aussi c’est bien pertinemment que notre essayiste scientifique cite Hannah Arendt : « La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat[6] ».
Philipe Beck : Traité des sirènes. Suivi de Musiques du nom,
Le Bruit du temps, 2020, 128 p, 16 €.
« Viens, Ulysse fameux, gloire éternelle de la Grèce,
arrête ton navire afin d’écouter notre voix !
jamais aucun navire noir n’est passé là
sans écouter de notre bouche de beaux chants.
Puis on repart, charmé, lourd d’un plus lourd trésor de science. »
C’est dans l’Odyssée d’Homère, ici bellement traduite en vers par Philippe Jaccottet, qu’apparaît le mythe des sirènes, dont il faut se garder de l’ensorceleuse voix, sous peine de finir en « os des corps décomposés dont les chairs se réduisent[1] », comme en prévient Circé. L’on sait qu’Ulysse comblera de cire les oreilles de ses marins et se fera lier au mât pour jouir sans risque du chant de ses sirènes ailées qui alimentèrent l’imagination des poètes et fascinèrent les peintres. Aujourd’hui encore, en son avatar à la queue poissoneuse, le mythe trouve ses réécritures chez les nouvellistes, comme Guiseppe Tomasi di Lampedusa, les romanciers, à l’instar d’Hubert Haddad, mais également un poète, Philippe Beck. Ainsi résonnent toujours les pouvoirs exquis et maléfiques de l’éros et du chant.
Le succès affolant du Guépard, de plus magnifié par le film de Luchino Visconti, cache dans son ombre un récit lumineux et aquatique de Guiseppe Tomasi di Lampedusa : Le professeur et la sirène, qui est l’un des quatre joyaux de ce recueil de nouvelles charnelles et spirituelles, initialement paru en 1961. Parmi ses « Souvenirs d’enfance » qui constituent le premier volet de ce retable, c’est une série d’impressions visuelles venues des vastes demeures de la noblesse sicilienne, ranimées par les fragments autobiographiques. Mais aussi, dans « Les chatons aveugles », un cadastre « coloré de jaune » à mesure des achats, « un château de mensonges […] entièrement fait de cuisses de femmes ». Ce qui reste dans le registre profondément érotique de la meilleure page de ce quatuor de nouvelles…
Nous restons cependant irrésistiblement aimantés par une sirène et son chant. À partir d’une confrontation réaliste dans un café - « une sorte d’Hadès peuplé d’ombres exsangues » - s’ouvre un récit emboité. La confession du vieux professeur à son jeune camarade déplie une histoire fantastique d’un postromantisme échevelé. Car lorsque le narrateur, alors étudiant, se retire près d’une mer Méditerranée solaire, la troublante apparition d’une voluptueuse, à la fois apollinienne et dionysiaque, sirène l’enchante : « Sous l’aine, sous les fesses, son corps était celui d’un poisson, revêtu d’écailles nacrées et bleutées très menues, et finissait en une queue fourchue ». Nommée Lighea, « fille de Calliope » (qui est la Muse de la poésie épique), elle parle en grec ancien : « sa parole avait une immédiateté puissante que je n’ai retrouvée que chez quelques grands poètes ». La rencontre est le prélude d’une amoureuse parenthèse aux vies trop sordides : « dans ces étreintes, je jouissais à la fois de la plus haute forme de volupté spirituelle et de l’autre forme, élémentaire, privée de toute résonnance sociale, que nos bergers solitaires éprouvent quand sur les montagnes ils s’unissent à leurs chèvres ».
Comme en un fantasme qui devient immanquablement le nôtre, il faut se plonger en la fulgurance de cette prose éclaboussée d’éros, de beauté et d’émotion pour découvrir enfin comment le professeur rejoindra sa nostalgie infinie. N’a-t-il pas évolué à la trouble lisière de la zoophilie et du platonisme, dans le cadre d’un paganisme librement assumé et « des plans bestial et surhumain » ? En effet, « c’était un animal mais c’était aussi, en même temps une Immortelle ». Magnifiquement construit autour d’un oxymore entre animalité et spiritualité, et autour d’une antithèse entre les deux hommes - narrateur et auditeur -, entre une ville froide du nord italien et les abords méditerranéens de l’Etna, ce récit est également une profession de foi esthétique nietzschéenne, à laquelle cette nouvelle traduction rend splendidement justice. Non sans compter qu’il y a là une dimension féministe et initiatique évidente : c’est l’éternellement jeune sirène qui prend en main la séduction libertine et réalise l’osmose des plans charnels et spirituels, qui appelle le jeune homme en un au-delà de l’humanité, quoique aujourd’hui devenu vieillard. Pour quel naufrage morbide, pour quelle éternité de bonheur ? Peut-être vaut-il mieux penser que le nouvelliste nous propose un heureux contre-modèle aux traitresses sirènes homériques…
Noble sicilien, d’une antique famille peu à peu déclassée, Giuseppe Tomasi di Lampedusa (1896-1957), était toujours un peu ailleurs : dans son enfance somptueuse, dans le passé mythique en décomposition du Guépard, dans un en-deçà ou un au-delà merveilleux où vivent et aiment les sirènes. À la hauteur des plus belles nouvelles de Théophile Gautier et d’Henry James[2], son écriture, étonnement produite lors de ses deux dernières années, à la lisière du testamentaire et du fantasmatique, a pour nous rédimé les temps disparus et les rêves impossibles.
Romancier prolixe, nouvelliste réaliste et fantastique[3], amant d’un japonisme[4] du meilleur aloi, Hubert Haddad cède lui aussi au chant de ces dames mi chair mi poisson, quoique d’une manière beaucoup allusive. Nous sommes plus en Méditerranée, mais au bord de l’océan.
Quel est donc cette Leeloo, sans autre nom connue, conduite « à la pointe sud de la baie d’Umwelt, dans ce drôle de château face au vide » ? Accueillie dans l’étrange maison de santé des « Descenderies » par le docteur Riwald, son amnésie n’éveille que soliloques et « bredouillages », alors qu’elle aime extravaguer parmi le labyrinthe du jardin. Elle accouche d’un enfant handicapé, car sourd, appelé « Malgorne », que veille jalousement Sigrid, la vieille infirmière. Echappée du domaine, dont les falaises s’écroulent et reculent avec insistance, Leeloo disparait dans les flots. Plus tard, à seize ans, nanti d’un diplôme concernant « l’art des jardins », voici notre jeune homme réintégrant le domaine. Bientôt, le long de la route adjacente, passe la « robe incandescente » d’une jeune cycliste. Le préposé à l’entretien du labyrinthe de résineux, dont le code est celui d’un « Petit labyrinthe harmonique », est, l’on s’en doute, bouleversé. Le voici qui « bredouille une langue de silence » et s’en va observer « l’habitante du sémaphore », rêvant « follement partager le secret humide et chaud des paroles ».
Soudain, la foudre le traverse et lui révèle le son de l’orgue de l’église où il s’est réfugié : « Une vibration le taraude, mille frelons de bronze ». Au loin, un père oublieux, conduit un tanker au-devant du fjord : « un navire colossal au large actionne sa sirène ». Tout semble se répondre, à la seule lisière d’un fantastique qui ne s’avoue pas.
Mais où donc la sirène ? nous direz-vous… Le narrateur compare les oreilles de notre jeune sourd à celles « scellées de cire », face aux sirènes de la mélancolie dont est empreint le labyrinthe. Auprès de la jeune fille, nommée Peirdre, qui comble sa solitude avec une amie imaginaire, il observe un mammifère marin échoué, une « rhytine », ou « croisement de sirène et de cachalot ». À moins que cette « sirène d’Isé » soit la jeune Peirdre qui ferait perdre la raison à son admirateur, entraîné à sa suite. Ou une clandestine échappée en « sirène noire » du pétrolier conduit par le père lointain, qui aura en quelque sorte troqué sa fille pour une autre. Qui sera englouti dans les flots de l’éternité, qui survivra ?
Pleine de subtils échos, cette variation poétique sur les voix et les corps, sur la terre et la mer, sur leur pouvoir d’attraction inégaux, nourrit de manière prégnante la très allusive réécriture du mythe. La souplesse du phrasé, la richesse du vocabulaire et la finesse de la suggestion font merveille en ce conte tragique. Par son intemporelle beauté, c’est moins un roman qu’un poème en prose onirique. L’on y trouve « de sombres lignes de veuves épiant les grimaces de l’au-delà, des vieillards aux yeux de poulpes dispensateurs de lubies », ou, à propos de Peirdre, « la coque de vacuité mélancolique qui la pétrifiait par accès ». Au sortir de ce livre hypnotique, il sera difficile de quitter « les pieuvres des songes épiant à la croisée des miroirs »…
Revenons à Homère et à la poésie, du moins en prose et mâtinée de philosophie, avec Philippe Beck. Le titre le dit bien, Traité des sirènes, il ne s’agit plus de récit, mais d’une tentative d’exégèse du mythe, d’une substantifique moelle, au travers de quarante-huit textes qui sont chacun une « Dignité ».
Quel est ce chant, sorti de l’incroyable gosier de ces créatures mi chair mi oiseau ou mi poisson, mi femme mi animale, sinon celui d’Homère lui-même ? Car Ulysse veut « savoir ce qu’est le savoir qui arrive en se donnant comme un chant du lointain ». Or chaque sirène offrant « un discours qui se fait bruit à travers l’espace », elle est « le cercle de la Muse », au travers d’une nécessité oraculaire. Ainsi son chant est « enchaîné au choral de la vérité » que doit écouter le « Mât de la Raison ». Mais n’est-elle pas « le chant de la douleur du pensable (la Lyre de la Difficulté, qui tente de ne plus souffrir de sa mélopée) auquel s’efforce de na pas succomber la pensée humaine ». Le lecteur devra veiller de ne pas succomber sous le poids de la voix enveloppante de Philippe Beck.
Cependant, à l’ère chrétienne, cette séductrice devient, selon Bernard de Clairvaux, qui qualifiait ainsi toute femme vivant dans le siècle, « instrument de Satan ». Plus loin, le monstre parcourt les potentialités de l’humanité, lorsqu’il s’agit de « cet impossible [qui] est l’utopie (et la dystopie) de la sirène qui annonce la vie absolue ». Une perspective historique s’empare de ces proses, qui glissent à la limite de l’essai, non sans une argumentation parfois erratique. La lecture de Philip Beck, intensément musicale, quoiqu’un rien marquée par l’emphase, vise rien moins qu’à percer le secret de la poésie.
Augmenté en miroir de quarante-huit « Musiques du nom », ce recueil en multiplie « le doigt d’or enluminé », en même temps qu’il retient celui du lecteur sur des pages profuses. Où l’on découvre qu’ « Ulysse a un cœur de sirène ». Paradoxal ? Qui sait jusqu’où va sa métis aux mille ruses…
Sirène antique. Villa d'Este, Tivoli, Latium. Photo : T. Guinhut.
Songeons enfin à la différence radicale entre les sirènes antiques et celles médiévales. Les premières unissent à la féminité du visage, des seins et des bras, un corps d’oiseau, avec des serres et des ailes emplumées. Les secondes, probablement nées de la vision fugitive des lamantins, associent à cette féminité une chevelure exubérante et, dès les hanches, une queue poissonneuse couverte d’écailles, dont la dimension luxurieuse est évidente. Descend-elle d’Aphrodite (elle-même née de l’écume) et des Muses au chant splendide ? Ou de la baleine qui avait dans la Bible avalé Jonas ? A-t-elle séduit Belzébuth ? Mais dans les deux cas, les contempler et les écouter recèle un immanquable danger, se laisser séduire par un trouble éros, l’enfouissement définitif dans l’élément féminin primordial : l’eau. Le mythe ne s’acheva donc pas avec les créatures homériques, mais à la fois venu de l’univers nordique et christianisé, il trouva de nouveaux avatars, sources d’inspirations profuses. L’on sait que Jean d’Arras, au XIV° siècle, le renouvela grâce au personnage de Mélusine[5], qui peut être épousée et conservée parmi les hommes, tant que l’on n’aperçoit pas la corporelle partie inférieure scandaleusement coupable ; là où le psychanalyste voit une figuration de l’inconscient. Fantasme esthétique ou semi-zoophile, la bête bellement humaine à l’éros froid peut doubler son ambigüité charnelle, sa queue bifide à l’entrecuisse humide, d’un talent inouï, poétique, oraculaire et savant. Celui qu’atteignent nos romanciers et poètes. Qu’ils s’appellent Guiseppe Tomasi di Lampedusa, Hubert Haddad ou Philippe Beck, ils ne cessent de tenter de rivaliser avec une autre étoile du mythe, l’Ondine, du romantique allemand La Motte-Fouqué[6]. En 1811, ce dernier l’imagina dépourvue d’âme et dans la nécessité d’épouser le chevalier Huldebrand pour détenir ce précieux sésame, qui gît dans la poésie.
Thierry Guinhut
La partie sur Lampedusa fut publiée dans Le Matricule des anges, juillet-août 2014
traduit de l’anglais (Grande Bretagne) par Bernard Turle,
Calmann-Lévy, 2012, 712 p, 24,90 €.
Martin Amis : La Flèche du temps,
traduit par Géraldine Koff d’Amico, Christian Bourgois, 1993, Folio, 2010, 7,50 €.
Martin Amis : La Zone d’intérêt,
traduit par Bernard Turle, Calmann-Lévy, 2015, 396 p, 21,50 €,
Le Livre de Poche, 2016, 7,60 €.
La flèche du temps n’épargne personne, sauf les artistes, dont l’œuvre peut parfois leur survivre longuement, voire jusqu’à une éternité fantasmée dans le marbre d’un volume peut-être ostentatoire. Ainsi à l’écrivain il est permis de survivre, si ses livres savent convaincre la postérité. Lors éprouve-t-il la nécessité de se portraiturer, de se raconter en un monumental opus autobiographique, qui l’inscrirait dans la « zone d’intérêt » au sens littéral, voire dans le solide flux de l’Histoire. Inside Story, dit-il, en son copieux fleuve autobiographique aux cent bras. D’autant s’il a dû se confronter, comme le parfois sulfureux Martin Amis, à la vivisection du nazisme dans sa paire de récits intitulés La Flèche du temps et La Zone d’intérêt. Du roman d’Auschwitz au roman autobiographique, Martin Amis peut-il décemment déposer son opus sur l’autel de la littérature ?
Cette Inside Story, cette « autofiction », puzzle autobiographique qui veut s’intituler « roman » commence par un préambule sous forme d’élégante invitation : le lecteur se voit offrir un canapé chez Martin Amis lui-même. De-ci de-là, le portrait kaléidoscopique de l’auteur est brinquebalé depuis les auteurs qui ont été ses maîtres, Saül Bellow et Vladimir Nabokov, parmi des confessions intimes sur ses amitiés, ses amours, sa famille, jusqu’à l’aube annoncée de la vieillesse, puisqu’il est né en 1949. En ce sens, nous ne sommes pas loin de son précédent recueil d’essais coruscants, La Friction du temps, dans lequel se croisaient également Saül Bellow et Vladimir Nabokov, mais aussi, plus incongrus, John Travolta et Maradona, Ben Laden et Donald Trump, sur lequel il aimait poser son œil satirique, non sans humour. Entre Londres et Brooklyn, son premier roman, Le Dossier Rachel, pochade adolescente un brin provocatrice et son vaste opus L’Information, pour lequel il obtint plus de 500 000 livres de son éditeur, il collectionne les motifs de scandale, dont ceux causés par ses romans fouillant au cruel scalpel Auschwitz, puis les crimes de Lénine et Staline, dans Koba la terreur[1].
En cette « story » (mais quel diable à la mode pousse les éditeurs à ne pas traduire le titre !), qui va de la « chrysalide incomplète » du jeune homme à l’adulte vieillissant, les histoires d’amour et de désamour, de couples et d’enfants côtoient l’aventure intellectuelle du journaliste et romancier. Les voyages, lors de colloques et autres conférences, trouvent un point culminant à Jérusalem, « QG planétaire de l’idolâtrie », puis à Massada, symbole de la résistance juive. Les inquisitions personnelles de l’écrivain vont un peu dans tous les sens, voire du coq à l’âne, de la satire convenue et aveugle du « butor colossal » Donald Trump[2], au déclin de la violence dans le monde, en passant par le roman anglais du XVIII° siècle…
L’on est aussi surpris que le romancier lorsqu’il apprend qu’il ne serait pas le fils de son père, Kingsley Amis, lui-même romancier, mais de Philip Larkin, un poète, qui, jeune, fut favorable à l’Allemagne nazie, ce qui n’est pas sans troubler notre autobiographe, et dont les vers et la vie parcourent ces pages, où l’on alterne entre le « je » autobiographique et le « il » romanesque. Révélation d’ailleurs amenée par une Phoebe fictionnelle, alors que celle d’origine se retrouve « enfouie comme un fossile sous les sédiments de l’invention ». L’un de ses modèles fut-il comme elle une « escort girl » ? Elle devient la synthèse mordante de bien des dames qui ont été ses liaisons dans les années soixante, tant « la fiction c’est la liberté ».
Bourrée jusqu’à la gueule d’allusions, de digressions, de notes de bas de pages parfois généreuses, parfois babillarde, cette somme, écrite avec vivacité et alacrité, mais construite de manière erratique, est à la fois un rien vaniteuse, et fort cultivée, histoire d’ériger son propre monument avec une intacte espièglerie, jonché de conquêtes féminines, et de divers alcools. Pour travestir ses proches, sinon les protéger, les prénoms changent : son épouse Isabel devient Elena. Ses coups de griffes sont parfois sévères : contre Graham Greene qu’il trouve médiocre, contre la France, « le Q.G. mondial de l’ennui, du cafard, de la nausée » ! Ce qui ne l’empêche pas d’être fort compatissant avec ses amis, Saül Bellow, atteint d’alzheimer, Christopher Hitchens, par un cancer de l’œsophage. Aux rubriques nécrologiques se sont adossés, parfois sans suite logique, les chroniques d’actualité (le 11 septembre par exemple) et celles familiales, qui conspirent à l’humanité de l’ouvrage.
Toutefois, offtant une brassée de conseils au jeune écrivain, histoire de passer le flambeau, jamais il n’oublie « l’art d’écrire ». Il déconseille « trois zones » à « aborder avec d’infinies précautions, peut-être même ignorer » : les rêves, le sexe et la religion. Si nous le suivrons un peu pour les premiers, quoique le romantique allemand Jean-Paul Richter[3] en fit son miel, il ne s’agira pas d’ignorer le second, hors sa vulgarité, ni le troisième, hors le prosélytisme. Il poursuit au mieux sa démarche conseillère : « débarrassez donc votre prose de tout ce qui sent le troupeau et le mouton de Panurge » ; ce qui est un écho de son recueil d’essais Guerre aux clichés[4]. Par ailleurs le romancier observe le passage du roman qui raconte une histoire à celui qui privilégie le langage : ce « déferlement expérimentaliste qui accompagna la révolution sexuelle », et qui, avant de s’effacer, ne toucha guère Martin Amis, plus précisément adepte du « roman social ». En tous cas, il n’a pas tort de privilégier ceux qui, comme Vladimir Nabokov, savent « avaler toute la beauté du monde » ; mais aussi comme Saül Bellow, « aller vers ce monde-là avec un œil nouveau, aimant ».
Une question cependant taraude l’écrivain : « comment un roman autobiographique peut-il tenter d’exprimer l’universel, et qui plus est y réussit ? ». L’on n’est pas certain qu’il parvienne à relever le défi, en un opus à la fois plaisant, bavard, futile, intéressant soudain, piquant, voire acerbe, émouvant enfin, en une fresque qui allie dimension personnelle et sociologique, ostentation et sens dramatique autant que didactique.
Que voilà une charmante pastorale… La rencontre d’une « plantureuse » jeune mère en robe blanche parmi les ombres et les feux de l’été émeut grandement Thomsen, qui conçoit alors la « météorologie du coup de foudre ». Non sans ironie, Martin Amis, l’auteur prolifique de L’Information et des poupées crevées[5], semble engager les péripéties d’une églogue sentimentale, quoiqu’elle se passe dans la « zone d’intérêt ». C’est ainsi, par euphémisme, que les Nazis désignaient les camps de concentration et d’extermination. « Solution finale », « Espace vital », « Zone d’intérêt », ces formules parent des noblesses raisonnables de la langue les lieux abjects du génocide et de la guerre que le romancier Martin Amis avait déjà traversé avec La Flèche du temps. Mais en ce précédent roman, Auschwitz n’était qu’un moment, nodal certes, d’une fiction biographique, alors que le dernier né, La Zone d’intérêt, plonge intégralement les bluettes amoureuses et autres gaudrioles sexuelles de ses personnages dans la boue cadavérique du lieu de sinistre mémoire, sans jamais le nommer cependant.
Le premier narrateur, Angelus Thomsen, officier SS et neveu du secrétaire d’Hitler, aime jouer de l’« interlude sentimental » avec la vulgaire Isle, quoiqu’il soit fort amoureux de la femme du commandant Paul Doll. Cette dernière est pour le galant un brin vaniteux « l’idéal national de la jeune féminité ». Quand le commandant devient narrateur à son tour, il se plaint des épreuves de son travail, que son épouse ne contribue guère à soulager, et se gargarise de son idéologie national-socialiste : il est le « Fer de lance de l’ambitieux programme national d’hygiène appliquée ». Cet homme « complètement normal » et cependant « pochetron », victime d’un vaudeville conjugal qui coûte la vie d’un prisonnier, gère la mort avec « radicalisme, fanatisme »… Le trio se referme avec le « Sonder » Smulz, qui est l’un « des hommes le plus triste de toute l’histoire de l’humanité ». Ce malheureux Juif est « le plus ancien fossoyeur » et dort avec les « sacs de cheveux ». Peu à peu, chacun des personnages, y compris Hannah Doll, voit ses reins et son cœur sondés jusqu’aux plus intimes, rêveuses et abjectes motivations, en une vivisection romanesque presque concurrente de celles exercées par les médecins nazis.
Sans cesse en mouvement, l’écriture de Martin Amis est pétrie de finesse, d’ironie, et de non-dits suggestifs : sous la carapace mondaine, le vernis se fendille par petites touches pour laisser subodorer ce qui se trame derrière les miradors. Alors que l’on voit les filles du commandant jouant à cache-cache dans les fleurs, des cris lointains, une « odeur », suggèrent une monstrueuse proximité : « des gens qui font semblant que c’est la nuit de Walpurgis et qui jouent à se faire peur », les rassure-t-on. L’écrivain joue au chat et à la souris avec son lecteur : « Tout ce que je peux offrir, comme atténuation, en guise d’apaisement, c’est l’entièreté, la perfection de mon impuissance », dit ce petit mammifère. Le médecin qui préside à la « Selektion » promet de garder « purs et bénis et [sa] vie et [son] art ». Bientôt, rien ne peut empêcher que les « macchabées rachitiques » et les champs de cadavres soient aussi inévitables que la froideur réjouie des exécuteurs. Le Commandant Doll va jusqu’à fomenter un sordide complot pour faire assassiner sa femme, « mariée à un des assassins les plus prolifiques de l’histoire », et devenue aussi méprisante que compromettante, par le Sonder Smulz…
Les SS sont titulaires de doctorats, un sergent récite de la poésie lors d’un spectacle, leurs coucheries ont les conséquences que l’on devine, quand, au dehors, l’on marche « dans la vase brun violacé d’une latrine infinie ». L’un « veut plus d’esclaves », l’autre « plus de cadavres », malgré la défaite en Russie bientôt évidente. Les femmes parviennent à être, contrairement au préjugé courant, tout aussi ardemment nazies et férocement cruelles. « Qu’il était humiliant, qu’il était méprisable d’appartenir à la race des maîtres », pense bientôt Thomsen. Le contraste, aigu, est édifiant !
D’aucuns diraient que cette Zone d’intérêt est de peu d’intérêt, privilégiant d’une manière indécente, scandaleuse, les parties de jambes en l’air des uns et des autres, du Commandant Doll qui force sa maîtresse à subir un avortement dans le camp même, ou l’évocation des romantiques Souffrances du jeune Werther de Goethe, quand seul Smulz est la petite voix sacrifiée de la Shoah… Mais au pinacle de ce roman se dresse la figure du Commandant Doll, salopard fier de lui, ivrogne patenté, bureaucrate autant zélé pour les intérêts nazis que pour les siens, amoral sans nul doute, borné, veule cependant, s’élevant et s’écroulant comme le type inénarrable du Nazi qui fit l’Histoire et que cette dernière défit pourtant, personnage bas en couleurs qui est le vrai trophée du romancier.
Dans La Flèche du temps, qui était plus continument percutant, Martin Amis imaginait la vie à rebours d’un Américain qui se révélait ancien officier-médecin d’Auschwitz, cet « Anus Mundi ». Il s’agissait de sortir les Juifs des fours puis des douches (appelées en ce roman, le « sauna ») pour les rendre à leur vie : « C’était moi, Odilo Unverdorben, qui enlevais personnellement les pastilles de Zyklon B et les confiais au pharmacien en blouse blanche […] le travail dentaire était d’habitude effectué quand les patients n’étaient pas encore vivants ». Cette façon de raconter une vie et ses travers en inversant la « flèche du temps », de la mort à la naissance, fut d’ailleurs initiée par Alejo Carpentier dans une nouvelle fantastique, « Retour aux sources », dans le recueil Guerre du temps[6]. Elle trouve ici cependant une efficacité romanesque et une acuité stylistique assurant un effet hypnotique sur le lecteur.
Indubitablement le styliste britannique possède l’art troublant de revisiter les monstres sacrés de l’Histoire et de la littérature que l’on n’aborde qu’en tremblant de commettre impair, lourdeur, poncif, sans oublier le rédhibitoire faux pas éthique. En outre le romancier n’a rien perdu de sa verve métaphorique : « le ciel gris était en train de virer de l’huître au maquereau »… Certes, quelques pages sur la gestion, la rationalisation et le cynisme de la solution finale paraissent avoir été déjà évoquées avec une conscience plus radicale par Jonathan Littell, dans Les Bienveillantes[7], qui est, n’en doutons pas, d’une dimension bien plus formidable. Au-delà du classique Si c’est un homme de Primo Levi (que la circonspecte et prolixe bibliographie n’oublie pas) il y a place pour toutes les investigations menées parmi les instigateurs et les gérants du « mal radical inné dans la nature humaine », selon la formule de Kant[8]. Car ici, le mal n’est banal que pour les Nazis dont l’ardeur au meurtre interdit tout recours au concept de « la banalité du mal » tel que le théorisa Hannah Arendt[9]. Car Doll rejette « le système chrétien du bien et du mal ». Comme, de l’aveu même de l’auteur, son Lionel Asbo[10], bien qu’anglais, est une graine de nazi, chauffée par la délinquance et le goût de la violence… Alors qu’Odilo Unverdorben, dans La Flèche du temps, est « capable de faire ce que tout le monde fait, bien ou mal, sans limite, une fois couvert par le nombre ». Après le temps du témoignage, vient le temps des libertés de la fiction exploratrice des noirceurs de l’humanité.
L’on sait que La Zone d’intérêt fut rejeté par Gallimard, bien qu’il fût le fidèle éditeur de celui qui est bien plus que le fils indigne et officiel d’un ex-jeune homme en colère (selon le nom choisi par un groupe d’auteurs britanniques de l’après-guerre) le romancier Kingsley Amis. Risquerait-on l’empathie avec de tels Allemands, que la focalisation interne choisie permet de rendre si dangereusement intimes au lecteur ? Calmann-Lévy avait refusé les Bienveillantes, il tente aujourd’hui de faire ainsi amende honorable. Une pudibonderie éditoriale ridicule aurait-elle failli nous priver de l’« intérêt » d’une telle gaudriole nazie, sarcastique, et abyssalement tragique ? Qui, peut-être, par le biais de la fiction romanesque, voudrait être la thérapie, la catharsis de l’Histoire…
Des arcanes de l’histoire intérieure à ceux de l’Histoire, il n’y a qu’un pas pour le romancier digne de ce nom, celui qu’a franchi Martin Amis, satiriste impénitent qui se fit un brin moraliste, puis vivisecteur de la plaie purulente d’Auschwitz, et tente un bilan tant moral et littéraire de son existence de chair et de papier, comme s’il allait, le jour de l’au-delà, en présenter le volume à son créateur…
divers traducteurs de l’anglais (Etats-Unis), direction Laurent Queyssi,
Quarto Gallimard, 2020, deux tomes sous coffret, 2464 p, 55 €.
Richard Comballot : Philip K. Dick, simulacres et illusions,
ActuSF, 2015, 402 p, 28 €.
Christophe Miller : L’Univers de carton,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claro,
Le Cherche-midi, 2014, 640 p, 23,80 €.
Maudit plumitif et beatnik psychédélique adonné à l’alcool, aux tranquillisants et amphétamines, voyageur temporel aux confins de la nuit de l’espace mental, tôt disparu à cinquante-quatre ans en 1982, Philip K. Dick n’en finit pas de féconder notre imaginaire, houspiller et déborder notre sens de la rationalité, sans compter celui du cinéma propulsant Minority Report ou Blade Runner. Ses romans sont devenus des légendes absolues de l’uchronie, comme Le Maître du Haut-château[1], et de la science-fiction : Ubik, À Rebrousse-temps ou Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Ils rebroussent le poil de la littérature jusqu’à mettre en question les fondements de la temporalité et de l’humanité. Car, passablement paranoïaque, traversé de crises mystiques et cependant férocement cultivé, souvent sans le sou, sauf les dernières années, il fallait à l’écrivain compulsif sursoir à ses angoisses en les rompant à l’épreuve de l’écriture et livrer une nouvelle à ses éditeurs ; ce pourquoi l’on a dit qu’il écrivait trop vite, cochonnant le travail. Cependant, après avoir créé le célèbre néologisme « kafkaïen », l’on dut se résoudre à imaginer que le monde puisse devenir « dickien ». Plus qu'un classique de la science-fiction, Philip K. Dick est celui qui l'a fait évoluer, depuis les vaisseaux spatiaux de l'anticipation, jusqu'aux paradoxes temporels et aux effets dystopiques de la paranoïa. Ce que l'on constatera en se plongeant à bras le corps dans ce coffret aux cent-vingt Nouvelles complètes (composées entre 1953 et 1981), dont l’on est contraint d’en reconnaître autant l’inventivité échevelée que la puissance. Au point qu’aux pieds du maître, Christophe Miller, parmi les pages de son Univers de carton, se mette à jouer au fidèle avatar de Philip K. Dick.
Comme son auteur, l’animal aurait selon « Roug » une sensibilité particulière à l’égard des extra-terrestres, fussent-ils cachés sous l’apparence des éboueurs. Animales semblent être les ailes de Richard Benton, à moins qu’il s’agisse de la dernière invention du futur. Voici, déjà impressionnantes, les deux premières nouvelles du jeune gribouilleur de clavier. Certes ces produits pour pulp magazines ne sont pas encore tous géniaux, usant souvent du topos du courageux humain confronté à d’incroyables planètes, à des guerres spatiales immenses et des robots menaçants. Bientôt cependant les meilleures mettent à mal l’identité et la réversibilité avec des créatures inattendues, lorsque Le père truqué dévoile au fiston une entité hostile, lorsque « l’humain se change en Gélate, et la Gélate, son ennemie, se change en humaine ». Ou encore, en l’ultime nouvelle, « L’Autremental », la confusion punitive du narrateur avec un chat étranglé et évacué du vaisseau spatial. Les animaux sont en effet d’ambigus compagnons : « Hibou ébloui » ou insectes, ils peuvent percevoir l’humanité comme un envahisseur qu’il est peut-être nécessaire d’éradiquer, comme dans « L’Homme sacrifié ». Un autre versant de l’inquiétude, métaphysique autant que technologique, est celui de la confrontation, parfois indémêlable, entre l’authentiquement humain et l’androïde.
À l’instar de ses romans, les récits interrogent la nature trouble de la réalité ainsi que les disjonctions et retournements du temps : ainsi fonctionne « Un petit quelque chose pour nous les temponautes ». La distorsion de la science-fiction, d’abord au sens strict de l’anticipation, se déploie en des perspectives nouvelles, faisant de Philip K. Dick, au moyen de ses paradoxes temporels et de ses chaos neuronaux, un influenceur définitif du genre, qui porte de souterrains messages de pessimisme face au progrès et de contestation, contre la guerre au Vietnam, ou à l’égard d’un affrontement nucléaire en gestation. Cependant, dans « Les défenseurs », où les hommes vivent reclus dans des bunkers souterrains, à l’abri d’un conflit mené par les robots, la sortie révèle un espace que la guerre a déserté tant les machines ont perdu tout intérêt pour la guerre. Ce qui peut être lu comme une illustration de la paranoïa, au point que dans « Nouveau modèles » les machines ne cessent de se reproduire. Ainsi les illusions dévorent le réel qui devient au choix un espace de terreur ou un parc d’attraction, comme dans la « reconstitution historique d’un historien du XXII° siècle.
Parfois, Philip K. Dick préfère ruser avec les lisières du fantastique, en laissant apparaître parmi les habitants d’une banlieue pavillonnaire une horrifique altération de la réalité, ce qui ne sera pas sans influence sur un Stephen King. Ou encore une vie extraterrestre contamine les personnages pour les faire douter de leur réalité, voire les réduire à néant.
La plus célèbre nouvelle est sans doute Rapport minoritaire, dans laquelle la prescience d’étranges organismes permet d’éliminer toute probabilité de crime futur, quoiqu’elle n’échappe pas à la facilité des course-poursuites policières. Chacune est animée par de nouveaux personnages, précisément caractérisés, par de vivants dialogues, d’aventureuses péripéties menées à fond de train, des chutes souvent ironiques, tragiques. Au-delà du divertissement, l’on y lit de cuisantes occurrences de la satire politique : par exemple le « grand infoclown » sur « le réseau CULTURE », dans « Que faire de Ragland Park ? ». Plus souvent, en écho à la Guerre froide, ce sont les destins des empires et des planètes qui sont à la merci de l’inventivité du nouvelliste forcené. Ainsi « un jeu guerrier » venu de Ganymède semble inoffensif, jusqu’à ce qu’un de ses soldats disparaisse ; « masse critique », éducation stratégique, prélude à l’invasion ? Un autre jeu entraîne la régression dans l’enfance de celui qui enfile la tenue de cow-boy. Venue de quelque planète lointaine, une novatricee version du Monopoly, appelée « Syndrome » vise à éduquer les enfants à renoncer à tout capital, à éradiquer le capitalisme, donc à affaiblir radicalement l’humanité et la terre. Une telle nouvelle, absolument géniale, est non seulement d’une pertinence politique redoutable, mais une prescience de l’éducation idéologique postmarxiste qui a depuis infiltré les Etats Unis et au-delà…
À cet égard une nouvelle comme « La foi de nos pères » conduit Tchien à devoir vérifier « l’incorrection idéologique » de copies d’étudiants américains ». En d’autres termes, discerner la dissertation d’un « progressiste dévoué » de celle d’un individu nourrissant des « crypto-notions petites bourgeoises, impérialistes et déviationnistes ». Ce qui, venu de l’époque la Guerre froide et du communisme flamboyant, ne manque pas moins de conserver aujourd’hui une actualité acérée en nos temps d’anticapitalisme forcené. La paranoïa dickienne met en œuvre un monde totalitaire chinois dans lequel la réalité est manipulée, les esprits abreuvés par une drogue qui infiltre l’eau potable, dans lequel le leader du parti se révèle être une « limace convulsée » qui absorbe la substance vitale d’autrui, une « sphère » aux « milliards d’yeux », « Seul Vrai Dieu ». Etant donné qu’il est là question d’absorptions de drogues et du statut de la réalité, ne faut-il y voir qu’un effet de celles-ci sur la créativité de l’écrivain ?
L’intelligence prospective et prodigieuse de Philip K. Dick, lecteur autant de pulps que de Proust, Kafka et Stendhal (Le Rouge et le noir étant un roman qu’il tenait pour le plus grand), n’est plus à démontrer. Il prétendait cependant en 1974 qu’un « rayon rose » lui livrait des informations, des pages entières… Un rien provocateur, n’assurait-il pas que s’il rencontrait « une intelligence extraterrestre », il aurait « plus de choses à lui dire qu’à [son] voisin de palier » ?
Cette omnivore somme de nouvelles avait été déjà publiée chez Denoël en 1994, sous des couvertures esthétiquement plus excitantes, hélas épuisées. Cependant ce coffret aux deux volumes de la collection Quarto doit trouver une place de choix sur les étagères de la bibliothèque science-fictionnelle. En outre, l’éditeur, accompagné de Laurent Queyssi, préfacier avisé, a eu la judicieuse idée de faire précéder cette précieuse somme de deux dossiers illustrés : une scrupuleuse chronologie, enrichie de documents inédits provenant des archives du maître, dans le premier tome ; puis, dans le second, un joli ramassis de « Pertes, fragments et œuvres inachevées », suivi d’un catalogue des adaptations cinématographiques et télévisuelles. Soit une dickienne encyclopédie qui n’attend plus que d’être complétée par un coffret complice et consacré aux romans.
Pour un portrait kaléidoscopique du rebrousseur de science-fiction, encore faut-il consulter l’ouvrage dirigé par Richard Comballot : Philip K. Dick, simulacres et illusions. Ce bel objet soigneusement relié, dont la jaquette arbore un faciès barbu et des couleurs psychédéliques, bien dans le goût clinquant et désuet des années soixante, cumule entretiens avec le maître, critiques avisées et bibliographies, tout cela illustré de couvertures d’éditions diverses des œuvres, autant phares que secondaires. L’on y notera une étude particulièrement pertinente, « Pouvoir et dystopies temporelles chez Philip K. Dick », par Hervé Lagoguey. Car selon le mot de l’auteur d’Ubik, « le temps n’est pas réel ». L’un de ces précieux entretiens nous révèle que, selon notre nouvelliste et romancier, « la paranoïa est un système global, un super-système ». Un autre, quoique nous l’ayons deviné, que la science-fiction « n’a pas vraiment pour fonction de traiter de l’avenir, mais de jouer avec les diverses possibilités que nous offre le monde actuel ». Philip K.Dick serait aujourd’hui reconnaissant que la science-fiction, efficacement distordue par ses soins, ne soit plus considérée « comme un genre littéraire destiné aux adolescents [mais] qui soulève de graves problèmes sociaux, philosophiques, théologiques »…
À condition d’être un peu plus déglingué, Jorge Luis Borges aurait prodigieusement aimé un tel monstre littéraire intitulé non sans humour L’Univers de carton. Cette savante biographie, aux bons soins ironiques de Christophe Miller, est-elle consacrée à un auteur purement fantasmatique, ou à un clone d’un OVNI de la SF, qui l’était déjà bien assez ? Œuvre de fiction ou compilation universitaire, il y a là quelque chose de la poursuite de l’écrivain Archimboldi par les critiques dans 2666 de Roberto Bolano[2]. Il faut lire cependant l’objet polymorphe qu’est L’Univers de carton de l’Américain Christophe Miller (né en 1975) en se confiant à son humour.
Considérons qu’il s’agit d’un roman. Car les deux personnages, William Boswell et Owen Hirt, les deux maîtres d’œuvre de la monumentale biographie critique de Phoebus K. Dank, sont des sortes de jumeaux professionnels, frères ennemis sans cesse animés par une vivace rivalité. De plus, leur partialité est sans pudeur : le premier, en sa qualité d’ami de l’écrivain, admire inconditionnellement Dank, quand le second le déteste avec persévérance, qualifie ses écrits de « puérils » et « médiocres », au point que l’on puisse le suspecter d’avoir assassiné l’objet de leur prolixe étude. Ce qui entraîne un micro-roman policier. Le récit de la relation du trio s’intercale avec les éclairages sur la bibliographie dankienne.
Imaginons qu’il s’agit d’une thèse universitaire. Ouvrons alors ce pavé aux têtes de chapitres alphabétiques, comme une encyclopédie didactique. « Ouvrage de référence » et « essence concentrée du génie de Dank », il est doté d’une chronologie, d’un index, de notes, de résumés des œuvres plus ou moins introuvables. Ce sont, rangés par ordre alphabétique, les synopsis des nouvelles et des romans, parmi lesquels les deux compères introduisent leurs commentaires, leurs analyses, digressions et parties narratives. Sans oublier les entrées plus investigatrices, d’ « Agoraphobie » à « Pornographie », où l’on sonde indiscrètement les penchants intimes et les quatre mariages de leur idole obèse. Ainsi la cruauté de la dissection par l’indiscret biographe est-elle pourfendue.
Le plus réjouissant est enfin de lire L’Univers de carton comme une parodie. Sans cesse se déploie et s’aiguise la satire des tics et des travaux universitaires, des critiques qui s’emparent de leur écrivain et objet d’étude, fétiche et marotte, de leurs enjeux de pouvoir intellectuel et professionnel. Et « lorsque les deux auteurs se disputent pour savoir lequel a imaginé l’autre », le débat onirique s’élève entre Miller et Dank, entre le créateur et sa créature qui crée son créateur, comme le lecteur est à l’origine de la naissance de l’auteur. Ainsi l’esthétique postmoderne s’en donne à cœur joie au cours du ping-pong verbal entre les deux exégètes.
Jusqu’où faut-il prendre au sérieux un auteur à la vie désastreuse, qui voit des colonisations utérines par les Martiens, dont « l’addiction aux amphétamines » le mène à la paranoïa ? Il agite en ses pages, entre hallucination et science-fiction, un « scarabée mutant », un « concours de beauté » alternatif, « une épidémie de syndrome de la Tourette », des « taux de réalité » variables… Les titres, bien qu’imaginés, comme « La Fabrique de migraines » ou « Planète Adam », savent frôler les thèmes favoris de l’auteur aux mêmes initiales que le héros malheureux de cette fiction cannibale.
L’on aura compris qu’il s’agit d’une vraie-fausse biographie du « maître du haut-château » de la Science-Fiction : Philip K. Dick, tel qu’en lui-même le romancier et critique le change, le diffracte en facettes déjantées, en un « univers » parallèle. Lawrence Sutin avait commis en 1999 une fort sérieuse vie de ce dernier, intitulée Invasions divines[3]. Parodique, celle de Christopher Miller est un jeu de piste loufoque, magnifiquement monté, une psychédélique explosion d’ironie et de perspectives, mieux écrite que par Philip K. Dick, ce médiocre styliste aux idées géniales. Rappelons-nous en effet ses romans du retournement du temps, comme A rebrousse-temps ou En attendant l’année dernière[4], ses nouvelles science-fictionnelles et hallucinatoires, ses spéculations politiques, comme Rapport minoritaire[5], dans lequel « Précrime » punit avant le délit, son uchronie magistrale, Le Maître du haut-château[6], dans laquelle le Japon et l’Allemagne nazie se sont partagé les Etats-Unis…
Thierry Guinhut
La partie sur les Nouvelles a été publiée dans Le Matricule des anges, novembre 2020,
Saint-Jean de Montierneuf, Poitiers, Vienne. Photo : T. Guinhut.
Du temps de Chronos
à la politique des oracles,
entre apocalypses et collapsologie.
François Hartog :
Chronos. L’Occident aux prises avec le Temps.
Ariel Colonomos : La Politique des oracles.
François Hartog : Chronos. L’Occident aux prises avec le Temps,
Gallimard, 2020, 352 p, 24,50 €.
Ariel Colonomos : La Politique des oracles. Raconter le futur aujourd’hui,
Albin Michel, 2014, 304 p, 24 €.
Toujours l’humanité a souhaité faire la lumière dans l’ombre du temps. Et cependant, connaître le temps, mythique autant que scientifique, devient dès que l’on se penche sur le vertige des clepsydres, des aiguilles, des secondes numériques et atomiques, une gageure. Chronos, dieu impeccable, assurait son immobilité en dévorant ses enfants, mais, dès que Zeus l’eût abattu, il devint le temps fluide qui nous emporte, celui des corps et de l’Histoire. C’est ce que rappelle en tête de son essai François Hartog, avant de s’attacher au temps chrétien régi par l’horizon de l’apocalypse. Mais à nos contemporains occidentaux, qui ont jeté Dieu par-dessus bord, ne reste qu’un temps psychologique, absurde ou hédoniste, à moins que l’anthropocène révèle un nouveau Chronos, annonciateur d’une catastrophe à venir. Comment savoir où nous allons, sinon en se fiant à des oracles, autrefois en lien avec le dieu, aujourd’hui, comme le dévoile Ariel Colonomos, essentiellement politiques…
Comme Jacob combattant avec l’ange, François Hartog se jette à bras le corps sur le temps dans son essai vivifiant : Chronos. L’Occident aux prises avec le Temps. D’abord, en Occident, le temps est grec. Il est allégorisé en Chronos. Mais des Grecs aux Chrétiens la perspective évolue considérablement. Au-delà de la genèse du monde, et à partir l’espace séminal du jardin d’Eden, le temps de l’homme commence avec la chute d’Adam. Il se trouve bientôt assujetti à la révélation de la fin dernière, soit l’Apocalypse, dont la figuration est éternisée par Jean l’évangéliste. Le « futur apocalyptique » est indispensable à la téléologie chrétienne, à la doxologie du salut, à l’admission du fidèle auprès du Jugement dernier, et, in fine, au Paradis, voire au Purgatoire, à l’Enfer, tels qu’ils ont été par la suite explicités par La Divine comédie de Dante. Ainsi une articulation augustinienne s’établit entre passé, présent et futur, entre l’immuable éternité et la périssable humanité. Afin de penser au mieux la chose, François Hartog use d'outils conceptuels pour formuler les différents passages : « Kairos»(occasion et décision chez les Grecs), qui doit faire « l’ordinaire d’une vie civique réglée », et « Krisis » (jugement, puis parousie et crise chez les Chrétiens). Quant à la pensée chrétienne, elle se déplie en « accommodatio» (accommodement de Dieu à l’homme), « reformatio » (réforme pour accommoder Dieu à l’homme), « translatio » (succession, transformation de l’ordre politique) et « renovatio »(renaissance de l’homme dans le Christ ou de l’Antiquité dans le Christianisme).
Au-delà d’Athènes et de Rome, le Christianisme a institué une nouvelle chronologie, faisant de « l’Incarnation la date pivot du monde ». Or Saint-Augustin, à la fin de La Cité de Dieu, propose une chronologie du monde, « comme autant de rouages d’une grande horloge eschatologique de tous les temps ». Plus tard, Bède le Vénérable parvient à la date « Anno Mundi 3952 » pour la naissance de Jésus. Las, un hérétique, comme Isaac La Peyrère, au XVII°, arguant des nouveaux peuples découverts, soutint qu’Adam n’était pas le premier homme, en un crime de lèse-chronologie. Chronologie à laquelle il faudrait ajouter celle non occidentale de l’Islam. Notons l’échec de la Révolution française avec son nouveau et bien poétique calendrier qui n’a pas dépassé l’an VIII.
Mais, quelque part entre Bossuet et son chrétien Discours sur l’histoire universelle, et la gravitation universelle d’Isaac Newton, « le verrou biblique saute », car le scientifique pose « le temps absolu, vrai et mathématique », dans ses Principia de 1687. Ces sont ensuite Les Epoques de la nature du naturaliste Buffon, « bien plus que les coups de patte de Voltaire, qui mettent en pièces le régime chrétien ». Loin des Ecritures, son histoire de la terre en fouille les entrailles. Ainsi faut-il injecter beaucoup de temps dans les versets de la Genèse. L’on se doute alors que « le coup de grâce au régime chrétien d’historicité est porté par Charles Darwin » en 1862. L’origine des espèces n’est plus guère divine.
Du temps métaphysique, puis mathématique, nous passons à celui psychologique, soit de chacun de nous, non sans devoir être rattrapé par un temps cosmologique, qui intègre l’anthropocène, terme proposé par le chimiste Paul Crutzen en 2000 à « l’ensemble des événements géologiques qui se sont produits depuis que les activités humaines ont une incidence globale et significative sur l’écosystème terrestre ».
La conviction d’un progrès scientifique sans fin, depuis au moins le XIX° siècle, malgré les considérables améliorations des conditions de vie de la plupart de l’humanité, en particulier dans la seconde moitié du XX° siècle, a pris un coup dans l’aile, peut-être indument d’ailleurs. La peur atomique, puis des pollutions, ensuite des atteintes écologiques et du grignotage de la biodiversité, puis le spectre du transhumanisme[1], ont laissé craindre une dégradation en voie d’être fatale. Aussi ce qui était l’horizon chrétien de l’apocalypse connait son actualisation, son rhabillage dans les collapsologies inhérentes au temps de l’anthropocène. Une fois de plus il s’agit de punir l’homme, d’une variante du péché originel et de la longue liste de ses péchés issus du mal nécessaire du libre arbitre. L’écologisme, la décroissance, l’antispécisme et la supposée pureté naturelle vont dans le même sens : éradiquer une humanité coupable, pour régner sur la certitude, quand bien même elle aboutirait à la désertification de l’humanité. À l’optimisme scientiste, voire à celui de l’horizon de la démocratie libérale, selon Francis Fukuyama[2], ont succédé les craintes liées à l’hydre islamiste, à l’hydre communiste chinoise, et bien entendu à l’image d’un Titanic écologique et climatique, lié à ce que l’essayiste appelle le « capitalocène », et que l’on pourra trouver amplement idéologique[3] plus que réaliste et descriptif, en son jugement implicitement négatif. Ainsi adviendrait une « nouvelle histoire universelle ». Un pessimisme rôde sur la fin de l’essai, gouverné par une meute de catastrophismes qui relèvent ou non de la science-fiction[4]. Que Chronos redevienne « Kairos », soit ; mais n’est-ce pas, de la part de l’essayiste, céder à un catastrophisme aux couleurs politiques discutables ?
Ajoutons que d’autres phénomènes colorent la perception contemporaine du temps. La contemporanéité des œuvres du passé, en particulier de celles musicales, alors que jusqu’au début du XIX° siècle la plupart des compositions anciennes étaient enfouies dans l’oubli, l’obsession patrimoniale et mémorielle, qui sont des enjeux esthétiques et politiques, comme l’a prouvé la polémique vengeresse sur les statues de l’Histoire[5]. Longtemps, l’Histoire, en particulier au travers des études classiques, a été une référence, voire un guide du présent. Il semble aujourd’hui que parmi ces régimes d’historicité, elle se présentifie, en n’allant guère plus en arrière que la Révolution française, voire le nazisme et l’Occupation, bornes d’une mémoire instituée, où trônent Auschwitz et Hiroshima, et maintenant la colonisation[6], selon des régimes de vérités politiques comminatoires. Le passé n’éclairant plus souverainement l’avenir, un avenir idéologique aux nouveaux paradis radieux obligatoires ou aux apocalypses annoncées s’avance à grand bruit. L’accélération induite par les nouvelles technologies, par le capitalisme financier, est aussi une accélération idéologique, associant au culte hédoniste du présent une vitesse accrue des solutions anticapitaliste et écologiste qui devraient remédier in extremis à la déflagration d’une nouvelles apocalypse, réactivant au sein d’une nouvelle histoire universelle un temps religieux, cette fois de Gaïa.
Après avoir, dans un précédent essai[7], inscrit ce qu’il appelle « le présentisme » dans notre perception contemporaine du temps, François Hartog élargit considérablement sa perspective en nous rappelant à ce qui nous dépasse et cependant nous prend dans les mailles de son filet, un temps cosmologique, géologique, voire botanique et zoologique, sans lesquels nous ne serions rien. Son essai plus philosophique qu’historique, considérablement pertinent, fouillé et pointu, pêche qui sait par un léger effet de mode en insistant sur ce qu’il appelle en fin d’ouvrage « le nouvel empire de Chronos », soit l’anthropocène et la menace écologique, qui est peut-être plus un envahissement idéologique qu’une réelle destruction programmée de la terre. De même, en faisant allusion aux dernières pages à la crise du Covid 19, ne risque-t-il pas de surrévaluer la chose au regard d’une Histoire qui a vu bien d’autres pandémies autrement mortelles[8]. Il faut à l’historien du présent accepter l’écueil du manque de recul.
Si François Hartog dépliait le passé, en rappelant que « le temps antique est celui qu’on interroge à travers des présages, en recourant à la divination et aux oracles », pour lui accoler d’inquiétants futurs, Ariel Colonomos s’attaque aux arts oraculaires prétendant décrypter un futur capricieux, voire le figer.
Nos prédictions géopolitiques et économiques n’auraient pas donc plus de valeur que celle des Sibylles antiques, pratiquant d’énigmatiques divinations, que celles des haruspices romains ouvrant le foie des volailles ? C’est la thèse iconoclaste qu’en sa Politique des oracles. Raconter le futur aujourd’hui défend Ariel Colonomos, à rebours du sérieux apparent des sciences politiques et des technologies financières… Dans la tradition des Lumières de Fontenelle et de son Histoire des oracles[9], qui se moquait de ces statues auxquelles l’on donnait une voix, à la lisière de l’expertise scientifique, de la littérature et de la sociologie, l’essayiste dépoussière nos aprioris, en plaidant pour la responsabilité du futur. Non sans rester fidèle à la nécessité de l’art du bon gouvernement.
Si l’on assure que connaître l’Histoire permet de ne pas répéter les erreurs du passé, certainement la connaissance du futur permettrait l’accès immédiat à la vérité à venir. Et ainsi la préparer, comme avec la longue-vue de Galilée - cet ancêtre des satellites d’observation - qui inaugure cet ouvrage, paraître la créer, en un geste quasi démiurgique, en une assurance aux conséquences et profits politiques et financiers incalculables. Ainsi toutes les civilisations ont eu recours à la divination, aux tarots, aux horoscopes, à l’oracle des mots et de la chance, y compris les chefs d’Etats, des empereurs romains jusqu’au président Mitterrand qui consultait Madame Soleil ! Le ridicule ne tue pas, mais l’imprévisible en est capable.
« Hier, ils étaient courtisans et hommes de Dieu », aujourd’hui ils sont des think tanks et des agences de notations. Tous ces oracles sont soumis au « conformisme épistémique de la temporalité », sans oublier « la thèse dominante [qui] agit comme un aimant ». Leur futur énoncé oscille entre chaos des totalitarismes, des terrorismes, et démocratie libérale, entre « tribunal de l’Histoire » et « norme », entre pesanteurs gouvernementales et réformes, entre stabilité et changement, voire rupture, par exemple écologique et climatique, car les oracles d’aujourd’hui se mettent au vert comme un seul homme. Car « le futur est essentiellement un langage qui sert la communication politique et stratégique », occultant les thématiques qui échappent à « la vérité de l’époque ». Il est cependant bien en-deçà des surprises de l’avenir et régi par des visions passéistes. Autrement dit, « Nous sommes un gardien muni d’œillères et d’un rétroviseur, courant derrière un suspect (le futur) qui n’est pas encore rentré dans la maison (le présent). »
Nos siècles scientistes sont débarrassés des superstitions, croit-on. Nos Etats Léviathans, nos entreprises multinationales et individuelles se doivent d’anticiper, voire de postuler des scénarios dignes de la dystopie et de la science-fiction. Les voilà consultant leurs cabinets d’experts, pourtant « indissociables de leur communauté », victimes de leur « endogamie » universitaire, leurs spécialistes patentés, comme Alvin Toffler, l’auteur du Choc du futur[10]. La rigueur parait alors au rendez-vous. Les plus affutés analystes et prospectivistes, notant les pays de la planète en termes de développement humain, de croissance, de corruption, de liberté économique et de la presse, donc de fiabilité financière, sont évidemment plus rationnels que les mages et les prêtres de l’Antiquité. Quoique…
Il y a un marché dans cette prédictologie, voire un marché de dupes. Servir les inquiétudes, les grandes peurs, nucléaires ou écologiques, les attentes lénifiantes et les désirs narcissiques des électeurs, des foules, mais aussi des pouvoirs, politiques, industriels et médiatiques, implique un sens du sérieux inattaquable, un charisme, une cuirasse d’esbroufe bien gonflée, que ce soit de la part d’individus éclairés ou de groupes - dont l’un n’hésita à se nommer « Delphi ». Il faut à tout prix gérer les incertitudes et les risques. De façon à nourrir les stratégies économiques, les perspectives d’influence, les guerres préventives et leurs formes en gestation (comme les drones, les robots et les manipulations informatiques), la diplomatie pacifique, mais aussi désamorcer les bulles spéculatives, ainsi que l’insolvabilité des entreprises et des Etats… Mais, parmi « la compétition des idées », s’installe « une remarquable conformité à une moyenne », voire une « prophétie auto-réalisatrice ». De quoi castrer le futur de ses possibles, quoiqu’ils ne se laissent guère attraper.
Pourquoi prédit-on un futur ? Parce qu’il doit rassurer les décideurs et l’opinion, entre sagesse et irrationalité des foules, parce qu’il doit conforter notre conservatisme, y compris s’il induit des changements. Car d’une part la peur serait mauvaise conseillère et risquerait de déstabiliser les marchés et les cases de l’échiquier géopolitique, et d’autre part, parce que nous ne prédisons qu’en fonction de ce que nous connaissons.
Ainsi les agences de notation, quoique « oligopolistiques », qui ne sont pas au service des bureaucraties étatiques, veillent au futur des finances des Etats, des banques et des investisseurs, au destin de l’Euro, dont « la rupture parait vraisemblable et même souhaitable » aux yeux de quelques économistes. Mais aussi, in fine, au destin et au bien-être économique des citoyens, menacés par l’impéritie de leurs gouvernements et de leurs gestionnaires de comptes, tous possibles fauteurs de faillites. Ces agences, contre-pouvoirs nécessaires, n’échappent pas à leur prudente définition : ce sont des « opinions », appuyées sur l’incommensurabilité des données, sur la volatilité des gouvernements et de leurs décisions, parfois soumises aux diktats des partenaires sociaux, des vagues de fond d’opinion. Au mieux, elles émettent une « prédiction probabiliste », « une vision normative et normée du futur », dont la simplicité des indicateurs permet autant aux banques qu’au public de réagir moins rationnellement qu’émotionnellement. À moins que les notations financières, suivant les marchés au lieu de les anticiper, comme lors de la crise asiatique de 1997, voire en jouant de la « prophétie auto-réalisatrice », retardent le futur. Sans pour autant « mentir sur le futur », comme lorsque l’on a cru aux armes de destruction massive en envahissant l’Irak.
Comme le passé, prétendument fixe, mais ouvert aux réinterprétations, aux instrumentalisations, le futur, qui est son miroir, est aussi mobile et imprévisible. Sans compter que son image est un corollaire du présent. Pourtant, les nouveaux techniciens du spectacle et du marché oraculaire se placent dans la succession d’Hegel, Marx, Darwin et Freud, de façon à consolider leur sens de l’Histoire, arguant d’un processus de civilisation ou de dé-civilisation en cours. De même, la fonction mémorielle de l’Histoire se tourne vers un futur meilleur, quand les humanités classiques se voient délaissées au profit des nouvelles technologies et des sciences politiques et sociales, malgré leurs « œillères ». Ainsi, nos oracles contemporains privilégient les évolutions linéaires, plutôt que les ruptures, comme en démographie, voire en psychologie des cultures. La sinologie et l’islamologie viennent alors au secours de l’étude de sociétés et de courants en mutation, afin de prévoir libéralisation ou régression. Des « horizons d’attente » se dessinent : modernisation, Etats en faillite ou en redressement, justice et démocratisation, transition vers un développement heureux, courbes du réchauffement climatique instrumentalisées, voire trafiquées jusqu’à la fraude… Non sans que des erreurs grossières fussent commises, tel Michel Foucault, à propos de la révolution iranienne de 1979, qui sentit à Téhéran souffler « un vent de liberté ».
Hélas, les pronostics géopolitiques sont rarement suivis d’effet. Voire totalement muets, aveugles et sourds : pensons à la chute du communisme, apparemment plus solide que la muraille de Chine, qui se fit à la surprise générale, hors les voix à peine entendues d’Emmanuel Todd et de Ronald Reagan, et qui plus est dans la paix. Et si les Etats-Unis se sont appuyés sur l’Islam en Afghanistan pour contrer l’Union Soviétique, ils n’imaginaient guère qu’il deviendrait celui du terrorisme islamique et du 11 septembre. Quoique l’on ne puisse affirmer en rien s’il embrasera toute la planète ou s’il s’éteindra comme un feu de paille trop excité. Qui sait alors si l’inextinguible Chine communiste n’est pas un colosse aux pieds d’argile…
Or, pour ajouter à la démonstration de Colonomos, l’avenir, en particulier économique, invente des technologies que n’avait précédées aucun talent prédictif : il suffit de penser à Internet, ou de contrer des désastres écologiques annoncés. Par exemple avec des réserves de pétroles et de gaz jamais envisagées. Cela fait plus d’un demi-siècle qu’elles doivent s’épuiser en un horizon trentenaire. Pensons également de nouvelles technologies nucléaires qui sauront bientôt exploiter l’immense majorité des déchets, voire le thorium, qui dégageraient à la fois l’horizon temporel des ressources et l’horizon de la pollution… De plus, les futurologues, comme l’ont montré les édiles du GIEC prophétisant un calamiteux réchauffement climatique, n’hésitent pas à bidouiller leurs données scientifiques, ayant d’abord pour but d’assurer leur rente financière, intellectuelle et de pouvoir…
Quid de la Chine, de l’Iran, du monde arabe ? Faut-il, en un monde multipolaire, émettre des hypothèses géopolitiques et civilisationnelles ? Postulons qu’au-delà de l’irrationalité constitutive de l’humanité, de ses pulsions despotiques et théocratiques, de ses œillères idéologiques, au-delà du Choc des civilisations, cher à Samuel Huntington[11], au-delà de la fragilité, tant des dictatures que des démocraties, ses choix rationnels iront vers plus de liberté et de développement, dans l’horizon de la démocratie libérale professé par Francis Fukuyama[12]. Vœu pieux, réalisme ou illusion déboulonée ? Quoique en toute conscience que « le pessimisme est un gage de sérieux », au lieu que « l’optimisme est synonyme de naïveté », Ariel Colonomos va-t-il jusqu’à épouser cet idéalisme, ce raisonnable miroir aux alouettes ? Il note en effet avec ferveur « les révolutions morales » et humanitaires en marche, au profit d’une planète moins cruelle : « l’individualisme et les droits humains sont une destination souhaitable vers laquelle le monde de demain se dirige ».
Sans prétention mal placée ni jargon, ni pose doctorale, l’essayiste nous entraîne avec patience, dans une édifiante réflexion. Loin de se contenter de technicité, il fait voyager son propos avec agilité, en passant par l’Histoire, la peinture (Velasquez), la mythologie (Œdipe), la littérature (Balzac), la philosophie (Popper, Habermas), la sociologie (Weber). Il compare justement les routes « de Thèbes, du Pentagone et de Wall Street », là où le sphinx du futur peut révéler les enjeux de la filiation et des cités, de la dissuasion nucléaire ou des investissements. Il va jusqu’à invoquer « la responsabilité du futur », en imaginant une parole prédictive plus libre, plus audacieuse. Au point de faire en 2014 « le pari de la confiance » envers la Grèce, malgré ses défauts de paiements, afin d’assurer la pérennité de l’Europe et de ce même pays. A moins qu’il s’agisse de donner une prime au mauvais gouvernement…
Reste alors à juger nos gouvernants à l’aune de leurs promesses, qui, la plupart du temps, n’ont pas été tenues, qui donc ont affecté notre présent, notre futur, celui de nos enfants. Le courage politique prédisposerait alors à maîtriser en partie le futur et non à le subir. Malgré la tentation de notre auteur, la fidélité au passé n’autorise pas à invalider l’avenir. Comme lorsque l’Etat-providence anglais délabré fut balayé par le libéralisme de Margaret Thatcher accélérateur de prospérité.
Idées reçues, préjugés, évidences et doxa… Ce que l’on attend d’une pensée, d’un bon livre informé, tel que celui de Colonomos, c’est que ceux-là soient balayés, par une démonstration bien étayée, que la vérité soit enfin nue, débarrassée des oripeaux pseudo-scientifiques qui la voilent à prix d’or et d’enfumage. Dans la tradition de Pline l’Ancien et de Fontenelle, l’essayiste contemporain a « dénoncé les supercheries des mages[13] » et les « fourberies des oracles[14] », non sans implicitement et modestement douter de sa capacité de certitude. Car Ariel Colonomos fait lui-même partie du sérail de l’expertise : Directeur de recherche au CNRS, enseignant à Sciences Po, il est bien digne de mener de sérieuses enquêtes, sans peut-être pouvoir échapper aux travers qu’il observe. Est-ce à dire qu’il ne faut plus interroger le futur ? Certes non ; mais après la lecture de ce roboratif essai, peut-être saurons-nous le tenter avec toute la circonspection et l’espérance requises…
Maîtriser le temps est une volonté nécessaire, un fantasme, une vanité bien partagés. L’on pense bien plus d’ailleurs à prendre le futur en possession, voire en otage, que le passé, quoiqu’il soit une clef du présent ou encore des lendemains qui chantent et déchantent, quoiqu’il soit abondamment instrumentalisés par bien des régimes politiques, comme les empereurs de la Chine ancienne effaçant les livres, voire aujourd’hui des mouvements prétendument antiracistes manipulant l’histoire de la colonisation, mouvements plus ou moins totalitaires au service d’un dangereux bien. Plus que jamais, régir le temps, soit être le prestidigitateur du passé et le maître du futur, est une condition et un gage du pouvoir. Qu’il s’agisse des algorithmes prédictifs ou des desseins politiques, le monde et l’humanité ne peuvent pas rester les jouets des oracles, camouflant leur libido dominandi et leur hubris sous le joug de l’expertise scientifique et des flatulences de l’idéologie.
traduit du grec par Emmanuèle Blanc, Folio, 2020, 944 p, 12,30 €.
Anthologie de la littérature latine,
traduit du latin par Jacques Gaillard et René Martin, Folio, 2020, 578 p, 8,50 €.
Anthologie bilingue de la poésie latine, sous la direction de Philippe Heuzé,
La Pléiade, Gallimard, 2020, 1920 p, 69 €.
Anthologie grecque, divers traducteurs,
Les Belles Lettres, 2019, 712 p, 23 €.
Jean-Léon l’Africain : De quelques hommes illustres chez les Arabes et les Hébreux,
traduit du latin par Houari Touati et Jean-Louis Declais,
Les Belles Lettres, 2020, 203 p, 45 €.
« La tradition rapporte qu’une louve descendue pour boire des montagnes voisines fut attirée par les vagissements des enfants, qu’elle leur présenta ses mamelles avec douceur[1] ». Ainsi Tite Live, au début de son Histoire romaine, conte-t-il le mythe fondateur de Rome, celui de Remus et Romulus. L’on hésiterait s’il fallait en chercher un équivalent pour la Grèce, peut-être la colère d’Achille, moteur de l’Iliade, ou la génération des dieux dans la Théogonie d’Hésiode… Lorsque quatre-vingt et dix pour cent de notre vocabulaire viennent du latin et du grec, nous ne pouvons ignorer qu’une riche littérature git sous les marches du passé, et qu’il ne tient qu’à nous de réveiller. De Troie à Byzance et des quiproquos de Plaute à L’Âne d’or d’Apulée, lire les Grecs et les Romains, leurs historiens et poètes, nous assure une sorte de retrait du monde contemporain, un otium vivifiant, quoiqu’ils puissent nous y ramener au moyen d’un regard critique. Or pour un peu plus qu’une initiation, rien ne vaut les anthologies, soit littéralement les plus belles fleurs, des auteurs les plus connus en passant par ceux plus rares de celles que l’on appelle également « Palatine » et « de Planude ». L’on doit à Rome une langue qui sonne encore au travers de près de 80 % de notre vocabulaire, une littérature prodigieuse, dont la poésie latine s’élance de plus belle en une brillante anthologie, jusqu’à nos jours parmi les pages d'un volume de La Pléiade. Et bien qu’il ne s’agisse pas à proprement parler d’une anthologie, les hasards heureux de l’édition nous proposent cependant un autre choix, celui d’ « hommes illustres chez les Arabes et les Hébreux », par Jean-Léon l’Africain.
L'on eût rêvé d’un Pléiade, comme l’Anthologie bilingue de la poésie latine que nous avons le bonheur de fêter, mais on ne mégotera pas en appréciant la modicité d’un prix d’une douzaine d’euros pour plus de neuf cents pages. Cette Anthologie de la littérature grecque est une constante délectation, depuis le VIII° siècle avant Jésus-Christ, soit celui d’Homère, et non pas seulement jusqu’à la période hellénistique autour d’Alexandrie, mais jusqu’au crépuscule atroce de Byzance, ravagée par les Turc en 1453. Comme de juste, « la prise de Constantinople » est racontée en fin de volume grâce à un extrait pertinent des Démonstrations historiques de Laonicos Chalcondyle, qui déplore combien « la ville était toute entière remplie de meurtriers de de victimes ». Prenant de la hauteur, il ajoute : « C’est le plus grand malheur, par le degré de souffrance qu’il causa, qui soit arrivé dans le monde, égalant ainsi celui de Troie, et, en quelque sorte, le châtiment que les Grecs durent subir des Barbares, pour ce qu’ils avaient fait à Troie ». Ainsi la boucle, tant historique que mythique, est bouclée.
Entre temps les guerres du Péloponnèse, racontées par Thucydide, le siècle de Périclès et de la démocratie, puis celui d’Alexandre aux conquêtes lointaines, ont précédé l’annexion romaine, puis la christianisation, à la laquelle ne purent résister les arguments du philosophe Proclus, de l’historien Zosime et de l’empereur Julien qui crut pouvoir restaurer le paganisme.
Ce sont « des pages choisies pour leur beauté, souvent incandescentes, pour leur importance dans l’histoire des idées ou de la culture, pour leur caractère saugrenu, parfois », nous confie l’ordonnatrice et préfacière Laurence Plazenet, dont la volonté communicative est que ces « éclats de texte […] interdisent l’oubli » ; son talent, aussi érudit qu’élégant fait merveille, sa préface méritant d’être lue et relue avec une rare délectation. Dressant une histoire de la réception des auteurs Grecs, elle œuvre dans la tradition du cardinal Bessarion, qui, au XV° siècle, ramena de Constantinople à Venise plus de 480 manuscrits grecs, et de Jérôme Aléandre, qui au XVI° siècle, acclimata le grec à Paris. Aussi nous rappelle-t-elle combien l’amour est non seulement philia (ou l’amitié sociale) et Eros, celui qui brise les membres, mais aussi dépassement platonicien dans la pureté de la beauté et de l’intellect ; ou encore combien la démocratie athénienne, si elle est notre ancêtre, fut différente de nos usages…
Plutarque : Œuvres mêlées, Imprimerie de Cussac, 1802.
Photo : T. Guinhut.
Au-delà d’une lecture chronologique, l’on peut envisager de préférer une découverte générique. Malgré le mésopotamien Gilgamesh, l’épopée, la poésie, le théâtre, la philosophie, tout ou presque nait en Grèce. À la création du monde et des dieux par la Théogonie d’Hésiode répond leur influence sur les destinées de Troie et sur le voyage semé d’embûches d’Ulysse. Entre tragédie et comédie, Eschyle et Sophocle convoquent la justice des Euménides et le supplice d’Héraclès, alors qu’Euripide se voit moqué pour sa misogynie par Aristophane. Et comme Homère est le père des poètes épiques, Héliodore est le père des romanciers, Hérodote le père des historiens, Sappho la mère des poètes lyriques…
Bien des choses curieuses nous viennent chatouiller nos oreilles. Hérodote nous apprend que les Egyptiens embaumaient les chats, que les Scythes aimaient les scalps. Strabon nous avertit que les Gaulois, outre leur goût outrecuidant des bijoux en or, aimaient clouer la tête de leurs ennemis à l’entrée de leurs maisons ; mieux, « l’homme qui était voué aux dieux recevait un coup de couteau sur le dos et, à partir de ses convulsions, on prédisait l’avenir » ! Dans ses Tableaux, Philostrate prétendait que « ne pas aimer la peinture, c’est faire injure à la vérité, cette science qui est chez les poètes ». Quant à Aristénète, il aima conter dans l’une de ses lettres, le témoignage d’un peintre : « J’ai peint le portrait d’une belle jeune fille et je suis tombé amoureux de ma peinture »…
Non seulement les auteurs canoniques sont largement présents, quoique Platon, Aristote et Plutarque y soient réduits car facilement accessibles (sauf les immenses Œuvres morales de Plutarque, hélas ici à peine effleurées !), mais des textes rares jalonnent nos surprises. Outre le cosmique bouclier d’Achille, la descente d’Ulysse chez les morts, les Fables d’Esope, nous voici émoustillés par le satiriste impénitent Sémonide d’Amorgos : « Ce fut sans la femme que le dieu / À l’origine conçut l’intelligence ; / L’une, née d’une truie aux soies dures […] engraisse, assise sur son fumier » ; laissons deviner la douzaine de portraits femelles mordants qui suit et dédions les aux censeurs et censeuses d’aujourd’hui…
L’un des traits les plus remarquables de ce volume est la place accordée aux Byzantins, qui sévirent pendant un millénaire, du V° au XV° siècle, tout en respectant la langue classique de l’hellénisme. N’appelait-on pas un Père de l’Eglise du IV° siècle, Jean Chrysostome, soit « Bouche d’Or » ? C’est au XI° siècle qu’une femme, Anne Comnène, l’historienne de l’Alexiade, justifia son art : « la science de l’Histoire dresse un rempart inébranlable pour endiguer le courant du temps et, d’une certaine façon, en arrête le cours irrésistible ; tout ce qui s’y est passé, tout ce qu’elle en a pu retenir à la surface, elle le garde et l’enserre dans son étreinte, sans le laisser glisser dans les profondeurs de l’oubli ». Tous traduits par Emmanuèle Blanc, ces extraits trouvent leur intelligibilité, tandis que les poèmes voient leurs vers respectés, retrouvant, comme Hésiode, « le don sacré des Muses ».
Nous serons un peu moins enthousiastes à l’égard de l’anthologie latine, parce qu’elle est rudement concurrencée, et à son désavantage, par le volume de la Pléiade déjà cité, et parce qu’elle est moins abondante. Reste qu’il s’agit là encore une fois d’un bel outil d’initiation. Allant du dramaturge comique goûté par Molière, Plaute, au II° siècle avant Jésus-Christ, jusqu’au romancier facétieux Apulée, au II° siècle de l’empire, le volume resserre son expertise sur les plus brillantes lettres latines, celles dont un honnête homme se contente volontiers.
Ecoutons l’éloquence judicaire et politique de Cicéron, les stratégies gauloises et alexandrines de Jules César, les séductions amoureuses de Properce et Tibulle, la philosophie de Sénèque et Lucrèce, les historiens Salluste et Tite-Live, le comique Térence dont les saillies résonnent sur les théâtres, le romancier truculent Pétrone, dont le Satyricon fit le lit un brin obscène du cinéaste Fellini. Mais aussi quelques bribes encyclopédiques de Pline l’ancien, dont la Pléiade publia l’intégralité des 1600 pages connues[2], car on ne sait combien disparurent… Et, par-dessus tout, les vers épiques de Virgile, dont le héros Enée descendit aux Enfers grâce au rameau d’or, voire du trop négligé Silius Italicus qui dressa en vers un tableau des guerres puniques, et ceux aux cent mythes des Métamorphoses d’Ovide[3]…
Ce serait un brin mesquin et trop aisé de chercher ce qui manque en un tel volume, or l’avantage de l’ordre chronologique d’une anthologie est de nous permettre de jouer à saute-mouton parmi les générations, les genres littéraires, avec à chaque fois de grandes pages, toujours étonnantes : Lucrèce tentant de nous convaincre de « repousser loin de nous tous ces vains simulacres / dont l’amour se nourrit, et vers d’autres objets / détourner notre esprit », le bouclier d’Hannibal, illustré par les soins de Silius Italicus, répondant ainsi à celui d’Achille. Sauf si l’on désire se distraire des grandeurs de la philosophie et de l’épopée, auquel cas l’on lira comment Martial portraiture « Une vieille libidineuse » : « Ton con ? Un paquet d’os, pire qu’un vieil ermite ! » Remercions les traducteurs qui n’ont pas reculé devant la crudité légendaire du poète satiriste et ont su respecter son vœu le plus cher « Ne va pas châtrer mes poèmes : un Priape eunuque est obscène ! ».
Rendus séduisants par deux aquarelles de Miquel Barcelo, peintes pour l’occasion, ces Folios unilingues bénéficieraient de l’ajout d’une couverture cartonnée, comme en usent parfois avec beauté certains poches de la collection Points. Ne boudons néanmoins pas notre plaisir de glisser justement en poche presque toute la Grèce et la Rome antiques, grâce aux voix des plus grands et des plus insolites, que le temps n’a pas effacé des papyrus…
Ovide : Les Métamorphoses, Michel Brunet, 1701.
Photo : T. Guinhut.
Pourtant il ne s’agit pas tout à fait une langue morte. L’on risquerait à la trouver bien vivante, tant depuis le III° siècle avant Jésus-Christ avec Livius Andronicus et jusqu’en 1979, soit à peine hier, avec Pascal Quignard, la poésie s’écrit en latin. Cette Anthologie bilingue de la poésie latine rejoint en Pléiade celles consacrées à l’Espagne, à l’Angleterre, à l’Italie, à la France cela va sans dire, et à la Chine[4].
La gageure, vu l’immensité du corpus, était de taille. L’on n’allait pas publier in extenso Virgile, Ovide et Lucrèce, quoique fondamentaux, mais en donner des extraits emblématiques. Et glaner les plus belles pièces des indispensables seconds couteaux que sont Horace et Catulle, les coquineries et épigrammes de Martial, les satires de Juvénal, faire découvrir des quasi-inconnus.
Si elle subit les assauts des Barbares, fut témoin des Vandales avec l’historien Procope et de la chute de l’Empire en 473, si elle devint chrétienne, quoiqu’évoluant, voire s’abâtardissant comme toute langue, la langue latine n’en perdit pas pour autant de sa superbe. Idiome de l’église romaine, de la médecine et de la philosophie, elle tient bon pendant un millénaire, garde la métrique de la poésie et accueille la rime, avant que les poètes de la Pléiade, s’ils versifient en langue française, aiment, comme Du Bellay, celle-ci comme son épouse et la première comme sa maîtresse :
« Gallica Musa mihi est, fateor, qua nupta marito.
Pro Domina colitur Musa latina mihi ».
Et même les plus audacieux des poètes modernes, Baudelaire et Rimbaud, ont le goût des hexamètres et écrivent pour l’un « Franciscae meae laudes » (Louanges à Francisca), pour l’autre « Tu vate eris » (Tu seras poète).
Malgré l’antériorité de la Grèce à laquelle elle est redevable, le I° siècle avant Jésus Christ est un siècle d’or pour la poésie, de Catulle à Ovide et ses Métamorphoses[5] de Lucrèce et son De la nature des choses, de Properce à Virgile et son Enéide, tous ici généreusement représentés. Même César et Cicéron, jusqu’à Néron et Hadrien, ont composé sous l’inspiration des Muses. Pourtant, faute de la clémence des siècles, toute une « littérature latine inconnue[6] » ne surnage que par citations et lambeaux, et, comme Gallus, par noms muets !
L’âge de l’humanisme se prit d’un nouvel amour pour le latin, y compris « de cuisine », comme se moquait Lorenzo Valla du Pogge[7], mais surtout de celui de Cicéron, quoiqu’Erasme nourrît à cette occasion un pamphlet intitulé Ciceronianus. Le classicisme vénéra l’Art poétique d’Horace, imité par Boileau. Grâce à son Latin mystique, Rémy de Gourmont fit aimer en 1892 jusqu’aux auteurs de la décadence et de la spiritualité chrétienne médiévale. Faute de peut-être encore s’exercer en sa langue (et pourquoi pas ?) la Muse latine n’a pas fini de nous inspirer.
De régal en régal, nous allons feuilletant, de l’inspiration mythologique à celle biblique ; des fables de Phèdre à celles d’Avianus qui enchantèrent La Fontaine ; du fleuve épique au chant amoureux, de la virulente satire à l’ardente prière. « Sont-ils des puces, des punaises ou des poux ? Réponds-moi ! » C’est tout ce qui reste d’une comédie, Le Poignard, de Livus Andronicus. Non loin de « La douceur de la parole, la délicatesse du comportement », par Marcus Pacuvius, voici Caius Lucilius : « J’ai dit. Je reprends mon début : même une épouse décrépite et cavaleuse, je préfèrerais l’enfiler plutôt que me châtrer moi-même ». Il ne faut pas oublier que les satiristes, comme Martial, ont la langue salée : « Tu dis que les jolies filles brûlent d’amour pour toi, Sextus, toi qui à la face d’un nageur en apnée ». Le plus fameux est peut-être Juvénal qui, en sa sixième satire inspirant Baudelaire en son « Sed non satiata », moque Messaline : « la vulve raide et tendue, / elle s’éloigne, épuisée par l’homme, mais pas rassasiée, / hideuse, les joues noircies, souillée de la fumée des lampes / et rapporte au lit impérial les remugles du bordel ». Plus délicat est Arborius : « ce sont tes doigts qui mettent en valeur les bagues ». Cicéron préfère narrer un « songe » et « les inquiétantes conjonctions d’étoiles à l’éclat étincelant ». Virgile fait visiter à son héros les Enfers : « Ils allaient obscurs sous la nuit solitaire, ombres silencieuses ». Lucain également pratique l’épopée : « Quand le sinistre Achillas lui perça le flanc / de sa lame, il accueillit le coup sans gémissement ; méprisant le crime, il maintient son corps immobile ».
Plus tard, ce sont Hilaire de Poitiers, qui, en ses Hymnes, ourdit sa « Louange du Christ », et Ambroise de Milan pour qui l’ « Hymne du matin » est l’occasion de louer Dieu. Le peu fameux (et pourtant !) Hildebert de Lavardin conte le malheureux trépas d’un « hermaphrodite » et s’adresse à Rome avec ardeur, « alors que tu es presque entièrement en ruine ». Quant au philosophe de la Somme théologique, Saint Thomas d’Aquin, il ne répugne pas à ciseler les vers d’un « Pange lingua » (Chante, ma langue) adressé au mystère du « corps glorieux et du sang précieux » du Christ. Pour autant le Moyen âge peut être plus que facétieux avec un anonyme « Débat contradictoire de la bière et du vin ». Lors de la Renaissance, l’humaniste Ange Politien aime délaisser un moment les amours galantes et platoniciennes pour le blâme sévère : « tu infliges à tes misérables pages / des vers pleins d’insanités ». L’on devine qu’un brin d’anticléricalisme ne fait pas de mal, si Euricius Cordus, d’un coup d’épigramme, se moque : « les prêtres n’ont plus de servantes, ils ont des maîtresses ». Un certain Palingène, dont l’inquisition fit déterrer et brûler les restes vers 1543, écrit un didactique Zodiaque de la vie où fourmillent morale et démonologie, critiques féroces des moines, des femmes et des faux savants. Plus scientifique encore est Giordano Bruno, qui lui fut bien brûlé vivant sur le bûcher, et défendit en vers Nicolas Copernic parmi Des innombrables, de l’immense et de l’infigurable.
Malgré la richesse inénarrable de ce volume, il a fallu faire des sacrifices, comme Le Siège de Paris par les Normands d’Abbon[8], venu du IX° siècle, ou l’Anti-Lucrèce de Polignac (1747), ici absents. Cependant si la modeste bibliothèque de l’auteur de ces lignes eût voulut lui tendre un piège, elle dut reconnaître la présence d’auteurs rares comme Claudien et son Enlèvement de Proserpine, ou Vida et sa Poétique venue du XVI° siècle…
Cédons au « quaedam dulcedo et sonoritas », cette musicalité latine qui enchantait Pétrarque, en nous surprenant à lire à haute voix quelques vers originaux. Y compris lorsqu’ils s’égrènent sur une page presque blanche et mallarméenne grâce à Pascal Quignard : « inter aerias fagos / saltum et / terrorem. (Quid ergo ?) » ; soit : « entre les hêtres aériens selve et / atterrement (Qui suis-je donc ?) ».
Présentée avec moins de noblesse qu'un volume de La Pléiade, et avec bien plus d’élégance que ces honorables Folio, l’Anthologie grecque des Belles Lettres n’est en rien, ou à peine un doublon. Car si le Folio grec puise parcimonieusement dans ce que l’on appelle l’Anthologie palatine, elle est ici bien plus largement présente au côté de celle de Planude, en un fort volume accueilli par la collection des « 100 ans » de l’éditeur, dont nous avions déjà fait un éloge appuyé[9].
Deux collections irriguent donc ce généreux trésor. Cette myriade d’épigrammes, compilée entre le III° siècle avant notre ère et le X° siècle, goûte un genre poétique bien plus modeste que l’épopée : de brèves pièces, qu’achève un trait d’esprit, une chute brillante, l’on dira un concetto à l’époque baroque :
« L’enfant thrace, en jouant sur l’Hèbre pris de glace,
A brisé sous son poids la nappe d’eau durcie
Et tandis que son corps glisse au bord de l’abîme
La tête est détachée par l’aigu de la lame.
Sa mère la confie au bûcher en pleurant :
« Hélas j’ai enfanté pour l’onde et pour la flamme !... »
Elles peuvent être amoureuses, érotiques, voire vigoureusement licencieuses, philopédiques, mais aussi bucoliques, funéraires, héroïques, bachiques ou encore satiriques. L’époque alexandrine en est particulièrement friande. Et de récentes découvertes ont encore livré des papyrus de l’école de Cos, avec une centaine d’épigrammes sensuelles dues à Posidippe ! Elles connurent à l’époque symboliste une vogue incroyable, inspirant abondamment Pierre Louys et ses Chansons de Bilitis.
C’est vers l’an 900 que le moine Céphalas (« la grosse tête) compila cette Anthologie palatine, non sans y joindre des épigrammes chrétiennes, alors qu’en 1301 un autre moine byzantin, Planude, donna son nom à la seconde anthologie. Heureusement, en 1423, le manuscrit rejoint l’Italie, échappant à une destruction programmée trente ans plus tard. Les poètes recueillis s’appellent Callimaque, Diodoros, Eratosthène le scholastique, Rufi ; ils aiment tant et tant l’amour : « Baignons-nous, Prodikê, puis couronnons-nous de fleurs, et pour humer le vin pur, prenons des coupes plus grandes. L’âge des jouissances est bien court dans la vie ; ensuite tout le reste du temps, la vieillesse nous les interdira, puis ce sera la mort ». À moins que l’on préfère de Philodème : « Elle est petite et noiraude, Philainion, mais plus frisée que le persil, plus douce de peau que le duvet, plus ensorceleuse de sa voix que le ceste d’Aphrodite ». Automédon est plus charnel et termine ainsi : « Elle baise de la langue, chatouille, enlace ; elle a des mouvements de jambe qui vous ramènent de l’Hadès votre trique » ! À ces grâces, Palladas, parmi ces épigrammes morales, répond : « Dieu maudisse le ventre et tout ce qui le nourrit : car c’est par là que la chasteté se perd ». La satire peut être virulente : « Son enfant nouveau-né, il l’a jeté à la mer ce gueux d’Aulus. Il avait fait le compte de ses dépenses s’il le conservait en vie ». Quant à Méléagre, s’il use de la muse garçonnière, c’est pour être sans ambages : « Ecrire que Théron est beau, jamais plus ! De même pour Apollodote, cette flamme de naguère, aujourd’hui tison, Moi j’aime les amours délicates : l’étau des trous poilus de ces ribauds, je le laisse aux bergers qui enfilent les chèvres ! » La galanterie est tantôt suave, tantôt féroce. Préférons alors Méléagre : « Les trois Grâces forment la triple couronne qui entoure la couche de Zénophilia ; comme insignes d’une triple beauté, l’une sur son teint a mis le désir, l’autre sur toute sa personne le charme, la troisième dans sa bouche le beau parler ».
Si l’on connaît abondamment les « hommes illustres » Plutarque, comparant les Grecs et les Romains, toujours à l’avantage des premiers, et de Périclès à Jules César, l’on ignore trop souvent ceux des Arabes et des Hébreux. Aussi faut-il glisser à portée de lecture l’opuscule de Jean-Léon l’Africain écrit en latin à Rome en 1527. La vie de celui qui s’appela d’abord al-Hasan Muhammad al-Fasi est tout un roman (qui inspira d'ailleurs Amin Maalouf[10]). Né à Grenade, grand érudit et voyageur, enlevé par des pirates espagnols, il se convertit en 1520 au Christianisme à Rome, pour écrire une Description de l’Afrique.
Parmi ses Quelques hommes chez les Arabes et les Hébreux, l’on croise « Mesuah calife médecin », qui, en fait chrétien syriaque, traduisit nombre d’œuvres du grec vers l’arabe, quoique celles qui n’intéressaient pas furent livrées aux flammes sur ordre des califes. Ce n’est pas sans ironie que nous lisons aujourd’hui ce panégyrique du philosophe aristotélicien Esciari : « Il réfuta également tous les autres raisonnements, ainsi que les opinions et sectes apparentées, au point que jusqu’à maintenant toutes les doctrines sauf la sienne sont appelées hérétiques ». Nombre de ces Arabes sont en fait persans, comme Avicenne et Gazzali. Les médecins, comme Rasi, Avicenne (dont le Livre de science est chez nous traduit[11]), y sont tenus en grande estime, même si le récit de leur vie est souvent fantaisiste et à demi-légendaire, nourri d’anecdotes comme celle du paysan dont le membre enflé avait pénétré un âne et que Mesuah sut brutalement guérir, ou celle de Ttograi qui mourut percé par la flèche du garçon aimé. Ce qui rend la lecture, au-delà d’une dimension historique et modestement encyclopédique, beaucoup plus divertissante qu’attendue. Esseriph Essachalli est lui géographe, quoique bien moins célèbre qu’« Averois », plus connu sous le nom d’Averroès, commentateur d’Aristote (De l’âme). Ici sa vie est narrée, comme beaucoup de ses compères, en l’espèce d’une hagiographie. Pourtant l’on sait, en dépit d’une tenace légende qui voudrait nous le faire accroire modèle du Musulman raisonnable, qu’il prêchait le jihad contre les Chrétiens, qu’il prétendait à la supériorité du Coran sur la raison, cette dernière ne permettant que d’accéder à la connaissance de Dieu.
Moins nombreux sont les illustres Hébreux. Là encore, ils sont souvent médecins et philosophes, tel Isach fils d’Erram, qui rédigea un Traitement des poisons. Ou Moise ibnu Maimon, soit Maïmonide, traité bien trop rapidement, sans même citer son Livre de la connaissance. Quant à Abraham ibnu Sahal, bien que réprouvé par Averroès, son amour pour un jeune Hébreu lui fit composer des chants que l’on achetait à Cordoue plus cher qu’un Coran ; ce dont on déduisit la future chute de la ville prise par les Chrétiens.
Malgré ses erreurs, ses lacunes (par exemple sur Al-Farabi, vite expédié), cet opuscule resta longtemps une référence, à tel point que l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert en emprunta sans vergogne plus de la moitié. En cette édition aussi soignée qu’érudite, il témoigne une fois de plus de l’insatiable et érudite curiosité des irremplaçables éditions des Belles Lettres.
Bien que plusieurs intellectuels arabes et persans fussent férus de la médecine de Galien, de la géographie de Ptolémée, de la philosophie d’Aristote, et commentèrent son De l’âme, soit les traités métaphysiques, comme le fit Averroès, ils sont loin de s’être intéressé à toute son œuvre, tant ils ignorèrent la Poétique, ne firent qu’effleurer La République de Platon. Ils laissèrent dans l’ombre, ou plutôt détruisirent les poètes et romanciers grecs, sans parler des Latins ignorés par leur intolérante incurie. Contrairement à une indécente imagerie, qui est de l’ordre de la propagande musulmane, ils n’ont joué aucun rôle dans la conservation et la diffusion des manuscrits grecs (ce sont d’ailleurs des Syriaques chrétiens - ou convertis pour ne pas littéralement perdre la tête - qui traduisirent en arabe) et restèrent étrangers à l’esprit grec. En revanche, comme nous l’avons déjà signalé, ce sont les Byzantins fuyant la tyrannie turque qui ramenèrent en Italie abondance de textes. En outre, l’Occident conservait déjà moult manuscrits dans ses abbayes. Comme le De la nature des choses de Lucrèce, découvert dans le sud de l’Allemagne par Le Pogge[12] au XV° siècle. Ce sont surtout les œuvres d’Aristote, à peu de choses près complètes, qui reposaient sous la bonne garde des ecclésiastiques occidentaux, en particulier au Mont Saint-Michel, où Jacques de Venise se fit l’infatigable traducteur en latin du Stagirite au XII° siècle, comme l’établit avec précision Sylvain Gouguenheim dans son essai titré Aristote au Mont Saint-Michel, et pour qui « L’hellénisation sépare plus qu’elle ne réunit l’Islam et la chrétienté[13] ».
Nos chers auteurs grecs et latins nourrissent encore pour longtemps notre créativité et notre univers Jusqu’à la fantasy, les mangas ou les jeux vidéo qui peuvent être farcis d’allusions et de références. Du dessin animé de Walt Disney s’amusant d’Hercule au réemploi subtil fait par James Joyce dans son Ulysse, jusqu’au jeune auteur qui fomentera demain un rêve, les voies étranges de l’inspiration gréco-romaine ne faibliront probablement jamais. Car au-delà d’une imagerie, voire d’une quincaillerie pour films homériques à grands spectacles, tant de beautés, de sagesse et de savoirs, tant d’ironie sont à notre disposition, comme cet inénarrable « Eloge de la mouche », par Lucien, éloge paradoxal d’où découla l’Eloge de la folie d’Erasme, savante critique en latin de l’Eglise de son temps, et grain à moudre au service de nos folies contemporaines[14]…
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.