Nos libertés disparaissent rarement en un jour. Elles reculent par degrés : une loi supplémentaire, une parole surveillée, un blasphème redevenu impossible, un livre écarté, un mot soupçonné avant même d’être prononcé. Chacune de ces capitulations paraît raisonnable lorsqu’on l’isole ; réunies, elles dessinent les contours d’une servitude nouvelle.
Thierry Guinhut retrace la mécanique de ce rétrécissement. Quatre forces, différentes par leur nature mais convergentes dans leurs effets, minent aujourd’hui les fondements de la liberté d’expression, de la liberté de conscience et de la liberté d’entreprendre : l’étatisme et sa surréglementation asphyxiante ; l’islamisme et le retour d’une logique du blasphème au cœur de l’espace public ; l’écologisme radical, lorsqu’il sanctifie l’interdit sous couvert d’urgence planétaire ; le wokisme, lorsqu’il transforme le langage en champ de mines moral.
De Milton à Hayek, de Voltaire à Tocqueville, de Bastiat à Popper, l’auteur convoque les grands défenseurs de la liberté comme des armes intellectuelles. Fruit de quinze années de réflexion, Requiem pour nos libertés est un essai de combat, d’alerte et de résistance libérale.
Car la liberté ne meurt pas seulement lorsqu’on nous interdit de parler. Elle meurt aussi lorsque nous ne savons même plus ce que nous avons appris à taire
I Les plaies illibérales de notre temps
II Requiem pour la liberté d’expression
III Passions pour l’autodafé : livres et bibliothèque incendiés
IV Éloge du blasphème et, in fine de la tolérance
V Peut-on rire de tout ?
VI Statues de l’Histoire et mémoire : pour l’annulation de la Cancel culture
VII Pourquoi nous ne sommes pas religieux
VIII Déséducation idéologique versus éducation libérale
IX Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique
X L’orwellisation sociétale
XI Serions-nous plus libres sans l’État ? Et sans l’Europe ?
XII Vers le paradis fiscal français ?
XIII De l’humiliation électorale
XIV Monstrum œcologicum et obscurantisme vert
XV Éloge des péchés capitaux du capitalisme et des penseurs libéraux
XVI Les obsolètes au risque de l’intelligence artificielle
XVII Conclusion : Sécurité et libertés
Quelques extraits choisis
Un préalable indispensable à notre culture libérale fut écrit en 1644 par Milton : l’Areopagitica ou liberté d’imprimer sans autorisation ni censure. Le philosophe sait que les livres sont « aussi vifs, aussi puissamment féconds que les dents du Dragon de la fable : avec un champ ainsi tout ensemencé peut-être en jailliront des guerriers en armes. Toutefois réfléchissons aussi que si l’on opère sans circonspection, autant, presque, tuer un Homme que tuer un bon livre ». Ce père du libéralisme politique et précurseur des Lumières réclamait à l’acmé de son essai : « Par-dessus toutes autres libertés, donnez-moi celle de connaître, de m’exprimer, de discuter librement selon ma conscience[1] ». Phrase que reprendront à leur manière les grands classiques du libéralisme, de Voltaire à Tocqueville, en passant par Benjamin Constant, qui défendit les droits individuels : « Tous les Français possèdent des droits individuels, indépendants de toute autorité politique. Ces droits sont la liberté personnelle, les jugements par jurés, la liberté religieuse, la liberté d’industrie, l’inviolabilité de la propriété, la liberté de la presse[2] ».
En ce sens, la censure viole le droit naturel à la liberté d’expression. Si cette dernière s’arrête ou commence l’injonction publique à la violence et au meurtre, elle s’étend de la Déclaration universelle des droits de l’homme au premier amendement à la Constitution américaine. Rappelons à cet effet la loi française du 29 juillet 1881 sur la liberté d’expression, qui régit l’imprimerie, la librairie, la presse, et stipule dans son article premier que « la librairie et l’imprimerie sont libres. » En d’autres termes la liberté d’expression va jusqu’à englober celle de dire le faux, le scandaleux, l’inacceptable… Celui qui accepte d’entendre les erreurs, les offenses et les billevesées de l’autre, permet que l’autre accepte la liberté d’émettre ce que l’un pense être, peut-être à tort, judicieux.
La seule justification de la censure ne se trouve-t-elle pas dans la loi lorsqu’elle pénalise la diffamation ainsi que l’incitation à la violence et au meurtre ? Comme lorsque des rappeurs (NTM ou Jo le Phéno) furent poursuivis par la Justice, voire condamnés pour avoir appelé en leurs chansons à tuer des flics. De plus, l’article 421-2-5 du Code pénal dispose que « le fait de provoquer directement à des actes de terrorisme ou de faire publiquement l’apologie de ces actes est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 € d’amende ». Hélas, alors qu’une apologie ne soit pas en soi un acte criminel, il faut craindre que les tribunaux des banlieues chariaisées soient aussitôt encombrés et pris d’assaut. L’infraction pénale caractérisée par « l’association criminelle en relation avec une entreprise terroriste » est assez floue pour inculper celui qui n’est que susceptible d’agir sans avoir agi, quoiqu’il soit nécessaire de prévenir plutôt que de guérir l’inguérissable.
Quant aux « contenus islamophobes » qui devraient être « signalés » au gouvernement, faut-il en déduire que toute critique argumentée, fondée sur les textes du Coran et autres faits historiques, doive être soumise à la censure d’État ? Non seulement la liberté de la presse et du net serait alors bafoué, mais il s’agit là d’un déni d’intelligence ! Saurons-nous séparer les réelles incitations à la violence de la critique raisonnée ? Est-ce par ailleurs trop demander que d’enjoindre l’Islam à se réformer, d’abandonner ses versets et commandements mortifères et sexistes, comme l’ont fait les Chrétiens et les Juifs au sujet des bien plus rares occurrences que l’on trouve au détour du Deutéronome et du Lévitique ? Pendant ce temps la jeune Mila qui posta sur quelque réseau social une vulgaire insulte contre le Prophète, se voit menacée chaque instant de viol et d’assassinat, alors que ni l’Éducation Nationale, ni l’État ne garantissent sa sécurité…
[1] John Milton, Areopagitica ou liberté d’imprimer sans autorisation ni censure, traduit de l’anglais par O. Lutaud, Aubier, 1956, pp. 127, 211.
[2] Benjamin Constant, « Esquisse de constitution », Cours de politique constitutionnelle, Pierre Plancher, 1820, p. 144.
Photographie : T. Guinhut.
C’est avec les romans de San Antonio, ces saines et saintes parodies du genre policier, qu’il fait bon de rire de tout : des polices du KGB soviétique, des statues de Lénine, du drapeau français et franchouillard, des langues trop pendues menacées par le sabre et le turban… Certes, il n’est pas allé, comme un humoriste dont la vulgarité a bavé sa traînée putride, jusqu’à rire des camps de concentration, de ses Juifs étiques et finalement gazés. Une limite qu’il faut ou ne faut pas franchir ? Peut-on rire de tout ? Du bonheur de rire et du malheur de pleurer, d’Aristote et de Dieu, du rire cathartique et mimétique, d’Hannah Arendt à Jérusalem et des tartes à la crème chaplinesques, des pets de Bérurier et des pyjamas d’Auschwitz, du rire tolérable ou punissable, de Baudelaire et des contrepets, de la censure et de la liberté d’expression…
Dieu ne rit pas. En effet, remarque Charles Baudelaire, « le Sage par excellence, le Verbe Incarné, n’a jamais ri[1] ». Cependant celui de La Bible, dans la Genèse, est capable de demander : « Pourquoi ce rire de Sarah ? Abraham était centenaire à la naissance de son fils Isaac. Sarah dit : — Dieu m’a fait rire ! Je ferai rire qui l’apprendra. Elle dit aussi : — Qui aurait prédit à Abraham que Sarah allaiterait des fils ? J’ai pourtant donné un fils à ses vieux jours ! [2]» D’où la signification d’Isaac en hébreu : « Il rit ». De là à imaginer que Dieu puisse rire de lui-même et laisser les rieurs se railler de lui, il n’y a qu’un pas. Quand le Talmud peut savoir rire, à l’occasion des raisonnements insolites, voire de la risible érudition, les Juifs sont traditionnellement des humoristes impénitents, jusqu’à l’autodérision. Quand du Christ aux chrétiens, si l’on reste sérieux, l’on ne condamne pas le rire. Bouddha, lui, porte plus sereinement le sourire, sans compter l’humour plus franc quand le koan zen sait rire et faire rire.
En revanche, Allah prend le rire en horreur. Car Mahomet, ayant souffert de railleries diverses, dénie tout sens de l’humour, condamne explicitement le rire, et, cela va sans dire, le châtie : « Vous les avez pris pour objets de vos railleries, au point qu’ils vous ont permis d’oublier mes avertissements. Ils étaient l’objet de vos rires moqueurs » ; « Les criminels se moquaient des croyants. Quand ils passaient auprès d’eux, ils se faisaient avec les yeux des signes ironiques. De retour dans leurs maisons, ils les prenaient pour l’objet de leurs rires[3] ».
Les fidèles, et pire les fanatiques, de Dieu n’aiment ni n’imaginent que Dieu puisse rire. Alors que ces religions se rient de nous en nous liant dans des commandements parfois judicieux, souvent liberticides, en particulier dans le cas de l’Islam. Le Dieu sévère des intégristes médiévaux ne supporte pas la rigolade, il lance des « anathèmes contre le rire », au point que son thuriféraire, Jorge, le bibliothécaire, dans Le Nom de la rose, d’Umberto Eco, cache, empoisonne et brûle le deuxième livre de La Poétique d’Aristote, sur la comédie et le rire, aujourd’hui perdu, s’il n’a jamais existé. La « force positive » et « cognitive » du rire selon ce dernier, « atteint l’effet de ridicule en montrant, chez les hommes communs, les défauts et les vices ». Pourtant, Jorge voit dans le rire « une pollution diurne qui décharge les humeurs » ; il « libère le vilain de la peur du diable […] Quand il rit, tandis que le vin gargouille dans sa gorge, le vilain se sent le maître, car il renversé les rapports de domination ». Paraphrasant par avance tous nos censeurs des amuseurs, il commande : « Si le rire est le plaisir de la plèbe, que la licence de la plèbe soit tenue en bride et humiliée, et sévèrement menacée[4] ». Ainsi Jorge condamne-t-il l’existence du rire, d’essence satanique, car rire de tout serait rire de Dieu….
Si selon Aristote, dans Les Politiques, « l’homme est un animal politique », il est le seul animal qui sache rire, car, disait Rabelais, dans son « Avis au lecteur » de Gargantua, « le rire est le propre de l’homme ». Bergson ajoutant qu’il « n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain[5] », le rire est une liberté naturelle et politique inaliénable. Car rire, même si cela fait mal aux sérieux et tristes sires qui se drapent dans la vérité inattaquable de leur religion, de leur idéologie
[1]Charles Baudelaire, « De l’essence du rire », Œuvres, Pléiade, Gallimard, T II, p. 527.
[3]Coran, XXIII « les Croyants », 111 ; LXXXIII « la Fausse mesure », 29-31.
[4]Umberto Eco, Le Nom de la rose, Bernard Grasset, 1982, pp. 477-479-481.
[5] Henri Bergson, Le Rire, France Loisirs, 1990, p. 24.
Le pire étant peut-être, au cœur de l’écologisme, cette « résurgence du spiritisme et de l’animisme », prétendant inscrire au centre des constitutions des États le crime — souvent prétendu — d’écocide, préparant ainsi un totalitarisme planétaire au nom de l’esprit des forêts, qui par ailleurs se portent de mieux en mieux lorsque science et économie permettent d’assurer la survie humaine sans avoir besoin de défricher et de brûler à tout va. Sans compter que les écologistes, antihumanistes, étant anti-voitures, contreviennent aux recherches qui les rendront moins gourmandes en énergies, mais aussi à l’indépendance et à l’individualisme. Visant à asservir le capitalisme à l’écologie, ce sont bien des collectivistes qui ont vêtu leur communisme d’une cape de mage vert.
Un nouveau lyssenkisme est à l’œuvre. Cette politique agricole fut formulée en l’Union soviétique par Trofim Denissovitch Lyssenko et ses affidés à la fin des années 1920, puis appliquée au cours des années 1930. Technicien agricole, il se pique d’une théorie génétique pseudo-scientifique, la « génétique mitchourinienne », qui devient en 1948, sous l’égide de Staline lui-même, la théorie officielle exclusive, évidemment opposée à une « science bourgeoise », jusqu’en 1964. Une fois reconnus dégâts et pénuries causés par une telle affabulation, l’on revint à la raison, si tant est que ce dernier mot eût un sens en Union soviétique. Or il n’est pas insensé de qualifier l’urgence climatique, le réchauffement d’origine anthropique, les taxes carbones, les éoliennes et à peu de choses près tout l’appareil de l’écologisme, comme un nouveau lyssenkisme, cependant plus grave que le précédent car largement international…
Hélas la puissance idéologique, l’endoctrinement subi par les élèves de l’Éducation nationale, la persuasion par la peur, l’apparence scientifique du discours et de la planification écologistes, le militantisme médiatique, gouvernent de fait à la place des citoyens, exercent une réelle et sournoise dictature, aux dépens des libertés et des avancées réellement scientifiques. La volonté de puissance des activistes forcenés et des politiques aussi incultes que démagogiques, associée au suivisme d’une part du public, risque de faire long feu. Il est à craindre que même le mur des réalités ne les arrête, tant la libido dominandi les encourage, tant le besoin de croire une pensée manichéenne et de s’enrégimenter taraude nos concitoyens. À moins que le château de cartes vert ne s’écroule et que la raison, pragmatique, capitaliste et créatrice, reprenne le dessus.
Photographie : T. Guinhut.
XVII
En guise de conclusion :
Sécurité et libertés
Se débarrasser des tyrannies étatiques, qu’elles soient issues du vote démocratique, du système grégaire des partis, des stratégies de l’envie, des résolutions constructivistes, entre régulations et surveillances, n’est pas tout. Il faut vivre en sécurité pour être libre, de ses pas, de sa féminité, de ses loisirs, de son économie et d’art. Or nombre de pays et a fortiori la France sombrent à la fois dans les tréfonds de la mexicanisation et du Dar el Darb. Soit d’une part la prolifération du narcotrafic et de la criminalité afférente, y compris féminicide, et d’autre part la conquête islamique ; car au contraire du Dar al Salam — ce territoire où l’islam assure son oppressive paix — le Dar al Darb — où celui-ci mène sa guerre d’éradication et de conversion — dévore l’Occident, en brûlant et vandalisant élises, synagogues et bibliothèques, en égorgeant et violant nos citoyens.
Sans céder à la gloriole vaniteuse du « yaqua fautqu’on », regardons comment d’autres ont réussi là où l’hexagone échoue. La Suisse, qui outre son score considérable en termes de libertés économiques et son Produit Intérieur Brut par habitant au double de la France, offre une sécurité enviable. Le Salvador qui, en quatre ans, a éradiqué le narcotrafic et sa criminalité en construisant et remplissant des prisons et en se gardant de tout laxisme. Le Japon qui ne laisse pas entrer l’islam sur son archipel… Notons à cet égard que la remigration des délinquants et criminels étrangers qui plombent nos prisons et nos rues, que l’expulsion des activistes et prêcheurs islamistes, fussent-ils de nationalité française, vers des contrées sableuses, serait hautement salutaire.
Mais toutes ces mesures, ne nous en cachons pas, se heurteraient au chantage au fascisme de la part des ignorants du sens réel de ce mot et le pratiquent cependant avec ardeur, aux cris d’orfraie des politiques, syndicats et fonctionnaires superfétatoires et nuisibles, de ceux qui usent de la politique de l’autruche en vantant un fictionnel vivre ensemble. Rétablir la démocratie libérale aussi bien du point de vue économique que de la liberté d’expression et d’action ne serait pas de tout repos ; cependant urgent et vital.
Depuis Machiavel et a fortiori Hobbes, l’on présuppose que l’État moderne, reposant sur un contrat social validé par le libre consentement des individus, favorise les droits fondamentaux, au premier chef la sécurité. Nous réclamons d’être efficacement protégés par le droit positif, avec l’appui de la force publique. Moins parfait qu’un illusoire et menteur règne de Dieu, l’État peut-être à même de préserver l’humanité des abominations délictueuses et criminelles. Toutefois, si nous devons exiger une paisible sécurité, gardons-nous de la perversion de l’État sécuritaire qui risquerait d’abuser de son droit à décider de l’État d’exception, frôlant dangereusement l’État totalitaire. Car l’État garant, constitutionnel, contractuel et surtout régalien, minimal, n’est pas le Léviathan exigé par Hobbes face à une société qu’il décrit comme un cauchemardesque chaos. Plutôt qu’un lugubre Requiem pour les libertés, nous aimerions entonner un serein et strictement laïc salvator mundi, quoique sans user du mythe de l’homme providentiel, de façon à contrer un effondrement civilisationnel, à promouvoir et voir œuvrer un réel courage civique, un libre esprit critique…
L’on croit connaître Tocqueville si l’on a dit qu’il est l’auteur de De la démocratie en Amérique, dans laquelle il fait l’éloge de la constitution et de la libre entreprise des Etats-Unis. Tout en s’interrogeant sur la passion démocratique de l’égalité qui peut conduire, via la tyrannie de la majorité et l’état tutélaire, à l’acceptation de la servitude. Mais qui est cet homme, comment est-il devenu le penseur et l’acteur des révolutions libérales que nous connaissons trop peu, par quelles enquêtes et voyages ? Opportunément, Françoise Mélonio nous livre une roborative biographie, quand, quoique l’on puisse trouver ce texte en Pléiade, un éditeur qui se veut « clandestin », ose mettre en avant les Quinze jours au désert américains de notre cher Tocqueville. Aussi verra-t-on comment, au milieu du XIX° siècle, il considère avec une empathie diverses les Indiens américains, les noirs et les Algériens, ce qui suscite l’ire de Michel Onfray. Reste à considérer, à l’aide Raymond Boudon, l’héritage trop oublié d’un Tocqueville libéral que la France d’aujourd’hui méconnait absurdement.
Les biographies de Tocqueville ne manquent pas ni ne sont sans mérites, telles celles de Brigitte Krulic[1] ou d’Olivier Zunz[2]. Mais elles pâlissent devant l’apparition de celle de Françoise Mélonio, opus tout autant soigneusement documenté, foisonnant, qu’agréable à lire, tout entier en faveur de cet « éducateur de la démocratie ».
Lorsque l’on nait en 1805 dans une famille d’aristocrates normands, l’on a forcément derrière soi « un héritage d’échafaud », mais aussi, après 1815, lors de la Restauration, un père, Hervé, plusieurs fois préfet. Très vite, le jeune homme devient déiste, et au conservatisme de l’aristocratie légitimiste il préfère les valeurs issues des Lumières. Une fois acquis son diplôme de Droit, en 1826, il entame un grand tour en Italie, de Naples à la Sicile, où il est frappé par « le despotisme politique et social ». Nommé juge à Versailles, il se fait en ce milieu un ami de toute la vie : Gustave de Beaumont. Navré par l’étroit conservatisme de Charles X, puis la révolution de 1830, il accepte le régime de Louis-Philippe, tout en restant attaché au concept d’une monarchie parlementaire plus libérale.
C’est alors qu’il part, en 1831, avec son ami, en Amérique, sous couvert d’y étudier le système pénitentiaire, dont le taux de récidive et le coût sont plus faibles qu’en France. Ce qui donnera lieu à une publication en 1833. Mais il s’agit surtout de savoir pourquoi « une vaste république est praticable ici, impraticable là ». Il découvre une démocratie égalitaire unique au monde, mue par la nécessité de faire de l’argent, « critère plus souple que la naissance », et traversée par des courants réformateurs « en faveur de l’abolition de l’esclavage, de l’humanisation des prisons, du droit des femmes et du développement de l’instruction publique ». Il explore les forêts lointaines, le Canada français, Boston, le Mississipi. Le voilà choqué par la pauvreté brutale, minée par l’alcool, des Indiens, par la déportation des tribus, par la ségrégation à l’encontre des Noirs.
C’est en deux parties que parut cet essai devenu classique du libéralisme et de la sociologie : De la Démocratie en Amérique, en 1835 puis 1840. Au-delà de la mission qui l’envoya observer le système pénitentiaire américain, Tocqueville élargit sa réflexion et prit de la hauteur pour offrir une pensée politique d’une étendue considérable. La première partie est essentiellement une analyse de la confédération, quand la seconde est plus critique, non sans proposer des comparaisons avec les modes de vie et les législations de l’ancienne Europe. Mue par la passion de la liberté, avertie des vexations imposées par l’Etat, depuis l’indépendance gagnée de haute lutte sur l’impérialisme anglais, les Etats-Unis d’Amérique usent du libéralisme politique et économique au service du progrès humain, à condition de ne pas souffrir avec excès de la différence entre le riche et le pauvre. L’égalité des conditions, civile et juridique, est un gage de démocratie, ce en quoi Tocqueville est fidèle à Benjamin Constant. Voilà la perspective proposée à l’Europe et à la France.
Mais cette passion de l’égalité, peut devenir dangereuse pour les libertés des citoyens, encourageant le conformisme et menaçant les différences et réussites individuelles. L’empire de la majorité fait mieux que les bûchers pour détruire les livres subversifs, « elle a ôté jusqu’à la pensée d’en publier ». Ce qui est une préfiguration des concepts d’autocensure et de l’intimidation par la masse.
Bientôt, Tocqueville en arriva au concept de « despotisme démocratique », étant donné l’emprise de la tyrannie de la majorité : « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire (…) Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire (…) il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre-arbitre (…) le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule, il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète (…) un pouvoir unique, tutélaire, tout puissant, mais élu par les citoyens[3] ».
Françoise Mélonio n’a pas tort de penser que notre philosophe et sociologue tire de l’Amérique, « une vision exagérément irénique », du moins par contraste avec la France de son temps. Cependant l’on a compris que la démocratie recèle en son sein de dangereuses espérances…
Moins célèbre est L’Ancien régime et la révolution. Livre d’historien, certes, mais aussi d’analyse politique, qui « traque l’origine du penchant des Français pour les Bonaparte », soit pour les hommes providentiels, voire les tyrans…
Pour revenir à la savante biographie de Françoise Mélonio, grâce à elle l’on sait tout ou presque sur la famille de notre cher Alexis de Tocqueville, ses deux frères, moins brillants, sa carrière judiciaire déçue, son travail de parlementaire. Mais aussi sur sa maîtresse Marie, qu’il finira par épouser, alors que sa fidélité lui permettra de veiller – avec l’ami Beaumont – sur ses manuscrits et leur publication, après la mort précoce de notre sociologue et philosophe politique, en avril 1859, soit à l’âge encore tendre de 54 ans.
Et loin de n’être qu’une biographique narrative, il s’agit là d’une biographie intellectuelle et conceptuelle. C’est « éclairer, à travers un parcours individuel, l’Histoire politique et intellectuelle du XIX° siècle et celle, en amont, de la Révolution », mais plus encore permettre au libéralisme économique et politique de se voir justifiés par l’acuité de l’observation et de la pensée. Tocqueville ne fut romantique que dans sa passion des libertés et des grands espaces américains, mais plus exactement un héritier des Lumières, tant la liberté individuelle et de la presse devait être pour lui le pilier de la démocratie libérale.
Glissons vers des versants méconnus parmi l’œuvre de ce chantre du libéralisme. Par exemple grâce aux éditions Le Passager clandestin de nous ouvrir des yeux curieux. Car ces Quinze jours au désert sont un précieux journal de voyage dans les profondeurs du Michigan, en 1831. L’auteur parcourt une nature qui le stupéfie par sa vide immensité, en une perspective digne du sublime romantique, où les colons font preuve d’une force physique et morale extraordinaire en vue d’y construire un pays neuf « qui marche à l’acquisition des richesses ». Mais admirant ces villages qui deviennent des villes, déplorant l’abattage des arbres, il est « en quête des sauvages et du désert ». Qui eût cru qu’un tel penseur allait faire preuve de tant d’empathie envers les Indiens, ce « peuple antique, le premier et légitime maître du continent », qu’il allait s’alarmer du comportement des blancs, de leur « égoïsme froid et implacable lorsqu’il s’agit des indigènes » ? Sa première rencontre est pourtant décevante : « Aux vices qu’ils tenaient de nous se mêlait quelque chose de barbare et d’incivilisé qui les rendait cent fois plus repoussants encore ». L’eau de vie qui dévaste leur santé permet aux nouveaux Américains de se déculpabiliser, bien qu’ils la leur vendent… Enfin, il est touché par leur « charme réel », leur fierté, leur bonté, leur attachement à la vie dans la nature, leur « indépendance barbare ». Sans céder au mythe du bon sauvage, Tocqueville, sociologue perspicace, est un humaniste attentif à la condition humaine, y compris des femmes des colons, des métis, ainsi qu’à la variété des religions chrétiennes qui n’empêchent malheureusement pas « le sort final réservé aux races sauvages », soit les massacres, l’exil vers de pauvres pâturages, des réserves arides…
Nous ne partagerons pas forcément les convictions de Tocqueville sur la colonisation de l’Algérie. Pourtant il ne faut en rien oublier que la prise d’Alger, en 1830, fut orchestrée pour mettre fin aux pirateries, pillages et réductions en esclavage par les navires barbaresques venus de ce même port. Ainsi cessèrent enfin ces violences séculaires. Est-ce à dire qu’il fallait compléter la chose par la colonisation de l’Algérie ? Une expédition guerrière coûteuse mobilise des effectifs militaires importants et des moyens financiers considérables. Parmi les personnalités politiques, certaines exigent le retrait des troupes françaises, d’autres préconisent une occupation limitée, d’autres enfin sont en faveur de l’extension de la domination et de la colonisation.
Rappelons-nous à cet égard que Jacques Marseille[4], pensant d’abord établir les bénéfices de la colonisation en faveur de la France, finit par s’apercevoir qu’au contraire, en exportant hommes, matériaux, capitaux et subventions, l’affaire fut largement déficitaire… L’on se doute que, malgré le travail scrupuleusement documenté de l’historien, une cohorte de bien-pensants gauchisants le vilipende à l’envi.
Pour revenir à notre Tocqueville, alors qu’il était déjà nanti d’une abondante documentation, il est nommé membre d’une commission extraordinaire attachée à l’Algérie. En 1841, puis 1846, son enquête soucieuse lui permet de découvrir villes, villages, de faire connaissance avec la population indigène, et d’abord « l’état social et politique des populations musulmanes et orientales : la polygamie, la séquestration des femmes, l’absence de toute vie publique, un gouvernement tyrannique et ombrageux[5] ». Découvrant également les acteurs français, et sans guère hésiter, Tocqueville approuve la colonisation, y compris avec le recours de tribunaux d’exception qui relèvent du droit de la guerre.
Le prolixe et bavard Michel Onfray, familier une fois de plus de l’emporte-pièce, n’hésite pas à déboulonner la tocquevillienne mémoire, usant du réquisitoire à l’envi. Tocqueville et les Apaches, sous-titré « Indiens, nègres, ouvriers, Arabes et autres hors-la-loi », permet de dévoilerun penseur de la démocratie et de la liberté qui justifie le massacre des Indiens d’Amérique, l’apartheid entre Noirs et Blancs, la violence coloniale en Algérie, le coup de feu contre les ouvriers quarante-huitards. Pour Michel Onfray, « si l’on est blanc, catholique, Européen, propriétaire, Tocqueville est le penseur ad hoc », trois qualificatifs fort exagérément dépréciatifs.
Tocqueville désapprouve moins « la grande plaie » de l’esclavage par empathie humaniste que pour cause d’une rentabilité économique bien moins efficace que la liberté et le salariat. Mais Michel Onfray omet de faire allusion à des pages plus clémentes, plaidant la cause des Noirs du Nord des Etats-Unis : « Ainsi le Nègre est libre, mais il ne peut partager ni les droits, ni les travaux, ni les douleurs, ni même le tombeau de celui dont il a été déclaré l’égal[6] ».
Il est, pour Michel Onfray, celui qui justifie et légitime « ce que l’on nomme aujourd’hui ethnocide ou crime de guerre », en particulier dans le cas de l’Algérie. En effet Tocqueville ne se lasse pas de démonter « que le droit de la guerre nous autorise à ravager le pays » que « des voyages meurtriers [lui] paraissent quelquefois indispensables[7] ». Certes Michel Onfray n’a pas tort de dénoncer un « manuel de guerre coloniale », mais c’est négliger la dangerosité de l’islam et des conquêtes arabes, quoiqu’il écrivit un volume brouillon pas toujours cohérent, néanmoins passablement informé, peu amène envers son objet d’étude, intitulé Penser l’islam[8].
C’est pourtant exiger de Tocqueville qu’en dépit de son inscription dans son siècle il soit en tout parfait et conforme à quelque notion du bien absolu qu’un Onfray ne peut représenter péremptoirement, à l’instar du modeste critique qui joue sur son clavier pour produire cette lecture et cette réflexion.
Le sociologue Raymond Boudon est à juste titre beaucoup plus sensible à la pensée de notre Alexis. Dans Tocqueville aujourd’hui, il se pose les indispensables questions suivantes. « Pourquoi est-il si difficile de réformer l’État français ? Pourquoi y a-t-il beaucoup plus de fonctionnaires en France qu’en Allemagne ? Pourquoi les Américains sont-ils beaucoup plus religieux que les Anglais ou les Français ? Pourquoi le culte de l’égalité prend-il le pas sur celui de la liberté ? »Tocqueville prédisait et expliquait l’apparition du culte des droits de l’homme, l’éclatement des religions, le succès de la littérature facile, les effets pervers de l’État-providence, les résistances au libéralisme. Ce dernier avait vu juste tant les choses ont empirées en notre XXI° siècle. Aussi Raymond Boudon accuse-t-il les intellectuels et gouvernants français de ne pas lire Tocqueville, tant le marxisme et l’étatisme centralisateur obèrent la liberté et la croissance françaises.
Pauvre Tocqueville, si tu revenais parmi nous… Voulant assurer « le mirage de la justice sociale » – selon la formule de Friedrich August Hayek[9] – l’égalité économique, écrêter les riches pour donner aux pauvres assistés et autres immigrés importés par flottilles, notre Etat dévoyé, notoirement incompétent, dévore ses enfants et n’en rejette que les os, à force de se dévouer à une obèse sociale redistributive, non seulement dispendieuse, mais contreproductive, car ruineuse, tant sur le plan de la dette appauvrissante que sur le plan civilisationnel. Voici fleurir, sous nos yeux pour le moins inquiets, pour revenir à notre Tocqueville, « les périls que l’égalité fait courir à l’indépendance humaine[10] ». Reste à longuement méditer sa distinction entre la centralisation administrative, liberticide, et la centralisation politique, indispensable pour la sécurité nationale. Et combien « le résultat général de toutes ces entreprises individuelles dépasse de beaucoup ce qu’aucune administration ne pourrait entreprendre. […] Le plus grand soin d’un gouvernement devrait être d’habituer peu à peu les peuples à se passer de lui[11] ». Nous en sommes bien loin, hélas…
Biblioteca, Monasterio San Lorenzo del Escorial, Madrid.
Photo : T. Guinhut.
Les plaies illibérales de notre temps :
Etatisme, islamisme, écologisme, wokisme.
Préface au Requiem pour les libertés.
Un livre est un palais habité d’idées belles et justes. Du moins peut-on l’espérer. Néanmoins il est visité, parfois à demeure, par des fantômes, des monstres, qu’il est nécessaire de reconnaître pour ce qu’ils sont, qu’il est impératif de chasser en tant qu’ils sont les ténors et les basses de l’illibéralisme.
À cet égard il faut entonner un Requiem pour les libertés. Même si un tel titre parait abusivement définitif, constat de décès actant pour toujours la disparition de ce qu’on appelait « libertés », ce dernier vocable dont plus aucun dictionnaire papier, a fortiori internetesque, ne voudrait plus se souvenir. En effet, d’évidence, puisqu’un tel livre peut encore paraître, un tel requiem est pour le moins prématuré, même si le silence qui conspire de l’accueillir ne fait pas résonner – encore moins raisonner – l’exercice de la liberté de penser et d’agir. Il s’agit alors d’un faisceau d’avertissements que l’on espère salutaire, explicitant ainsi tant de menaces actives, de plaies de notre temps, au service d’une rédemption, si le terme n’est pas trop spirituel, d’un jeu dont il faut espérer que les dés ne sont pas d’avance pipés, prêtant au lecteur une acuité intellectuelle propre à secouer les chaînes, ou tout du moins, à permettre un muet quant à soi.
De ce faisceau – dont il faut penser l’étymologie latine d’où vient le fascisme – l’on retiendra quatre principales exactions et autres étranglements dont fait preuve notre contemporain, français, mais pas seulement. L’étatisme, l’islamisme, l’écologisme et le wokisme. Sans compter, au service de ceux-là, le conformisme grégaire de nombre d’intellectuels et de médias ; comme à l’époque où il était de bon ton d’avoir tort avec le proto-communiste Sartre, plutôt que raison avec le libéral Aron[1].
L’étatisme, ou constructivisme, est l’hubris des gouvernants et des Princes. Grâce auquel il prétend tout penser, tout organiser, tout encercler, pour le bien et le mal des peuples, considérés collectivement. Il est un avatar des tyrannies antiques et orientales, tout en se régénérant au moyen de l’Etat hégélien omniscient. Ainsi en 1821, légitimant l’autoritarisme prussien, le verbeux philosophe Hegel pérorait : « L’Etat est la réalité effective de l’Idée éthique – l’Esprit éthique en tant que volonté substantielle, claire à elle-même, qui se pense et se sait […] étant donné que l’Etat est esprit objectif, l’individu ne peut avoir lui-même de vérité, une existence objective et une vie éthique que s’il est membre de l’Etat[2] ». L’on ne peut mieux affirmer le collectivisme au dépend de l’individualisme. Les descendants logiques de ces despotes sont le marxisme, le socialisme et le communisme, dont on connait l’illibéralisme économique et politique, rapidement concentrationnaires et meurtriers. La descendance socialiste et fasciste d’un tel tropisme proclamait avec Mussolini : « Tout dans l’Etat, rien hors de l’Etat, rien contre l’Etat ![3] ». Si cet étatisme parait aujourd’hui plus doux, c’est pour mieux enserrer dans le lacis de la suradministration, des lois sociales, des normes, des taxes, de l’égalitarisme, entretenant par voie de conséquence dettes abyssales, chômage, assistanat, stagnation et inefficacité. Préférant, par laxisme et pusillanimité, sacrifier les fonctions régaliennes de l’Etat, défense, police et justice – ces deux-là dont les personnels sont menacés, attaqués – pour mieux pratiquer ce vol légal que l’on appelle consentement à l’impôt, ce dernier étant pléthorique et omnivore, et pour aboutir à une paupérisation croissante. Ne doutons pas qu’augmentés du surétatisme européen, la pléthore de fonctionnaires et de stipendiés du service public, en tête au ministère de l’économie, soit foncièrement nuisible, tant l’Etat n’a pas à immiscer ses incompétences dans la bonne marche de la créatrice liberté d’entreprendre. Ce dieu Etat, que révérait Hegel, s’est incarné dans la législation socialiste comme indiscutable théologie pour nombre de citoyens, tant la pieuvre de la prédation, de la redistribution et du gaspillage étouffe de ses tentacules un pays – parmi bien d’autres – qui a beaucoup perdu de son esprit critique. La France n’est-elle pas malheureuse 63ème sur le palmarès de la liberté d’entreprendre, alors que Singapour et la Suisse, sont les deux premières, cette confédération helvétique voisine dont nous ne voulons pas voir les qualités de modèle…
Le colonialisme de l’islam antisémite voile nos rues, abrutit nos écoles et menace de mort nos professeurs, non sans parvenir à ses fins. Le Coran commande à de nombreuses reprises le meurtre ou la conversion des infidèles et le pillage conquérant. Pourtant être islamophobe est un crime par la pensée – pour employer un concept orwellien – et être islamophile vaut onction d’ouverture des cultures, alors qu’en vertu du paradoxe de la tolérance énoncé par Karl Popper[4] c’est accepter et protéger ce qui ne tolère pas l’autre et surtout pas, le judaïsme, le christianisme et la laïcité, destinés à être livrés aux attentats terroristes, exterminés, comme en Syrie, en Arménie et tutti quanti… Ce pourquoi nous ne sommes guère religieux, même si le christianisme – du moins selon le Christ des Evangiles – nous semble plus respectable. De plus ce dernier a permis en son sein l’éclosion de la démocratie libérale et de l’athéisme. Au contraire de l’islam : « La vérité, c’est que l’islam ne parviendra jamais à la démocratie ni au respect des droits de l’homme aussi longtemps qu’il s’en tiendra à la charia et qu’il n’y aura pas de séparation de l’Eglise et de l’Etat ». C’est ce que Ibn Warraq, dont le nom quoiqu’il soit un prudent pseudonyme, révèle assez son origine, conclue en son vaste essai argumenté, signalant un fait piquant, ce pour revenir à Orwell : « La Ferme des animaux est interdite dans les pays musulmans car les principaux personnages sont des cochons, même s’ils sont en fin de compte brutaux et tyranniques[5] ». Sans oublier les attentats à l’encontre de l’écrivain Salman Rushdie, y compris en Occident occupé, ce n’est là qu’une preuve parmi tant d’autres de l’obscurantisme islamique, de son appétit de censure et d’illettrisme, de son totalitarisme intrinsèque et conquérant. Car contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire, le djihad, sixième pilier de l’islam, n’est pas un modeste combat spirituel, mais selon l’autorité de l’historien des religions Rémi Brague : « la moins mauvaise traduction serait « combat sacré [...] militance[6] ».
L’écologisme – que l’on ne confondra pas avec l’écologie scientifique – invoque la planète et son essence naturelle en une religiosité béate, afin d’éradiquer l’industrie, le développement scientifique, le capitalisme, s’armant de l’argument fallacieux du réchauffement climatique d’origine anthropique. Une cause supérieure, surpassant les dieux disparus et les horizons politiques déchus, sous prétexte d’écovigilance, voire d’extravagant « écoféminisme », opprime avec délectation ceux qui contreviendraient à leur doxa, s’armant encore une fois de taxes, impôts, réglementations et interdictions. L’escroquerie est juteuse, n’est-ce pas…
Bien des millénaires ont vu se succéder refroidissements et réchauffements, sans la moindre causalité humaine. De plus notre actuel réchauffement, fort modéré, ne mérite aucun catastrophisme, d’ailleurs démenti par les faits, alors que les glaces polaires se portent fort bien, que l’océan ne s’élève pas, quand le gaz carbonique, ou C02, n’a rien d’un polluant ni de ce quelconque effet de serre, claironné par Hervé Le Treut et Jean-Marc Jancovici[7] qui prétendent le voir changer le climat à nos dépens, ce au contraire de la vapeur d’eau qui est le responsable de cet effet de serre qui nous épargne une glaciation certaine. Un nouveau lyssenkisme enfarine les esprits, au service du croissant pouvoir coercitif et financier de ses thuriféraires allant jusqu’à prôner la décroissance. Selon l’avisé polytechnicien Bruno Durieux, « l’écologisme est essentiellement un gauchisme réactionnaire […] une religion de la culpabilité, du reproche et de la punition, une thérapie par la terreur[8] ». Pensons qu’en France, l’on interdit toute prospection et exploitation du gaz et du pétrole, à peu près inoffensives, et bien qu’abondants, sous prétexte de principe de précaution – ce dernier inscrit dans la Constitution – et de verts espaces sauvages. Ainsi l’écologisme s’impose en toute impunité aux Etats, communes, médias et éditions, sans omettre le grand vecteur de propagande : l’Education Nationale ! Les écologistes ne sont-ils pas les descendants d’Hans Jonas – également auteur d’Une Ethique pour la nature – qui déclarait, dans Le Principe de responsabilité : « Puisque la tyrannie communiste existe déjà […] nous pouvons dire que, du point de vue de la technique du pouvoir, elle paraît être mieux capable de réaliser nos buts inconfortable que les possibilités qu’offre le complexe capitaliste-démocratique-libéral[9] ». Bel aveu de tyrannie verte qui affiche sa volonté de contrarier, et finalement détruire, entreprises, emplois, voire les vies humaines !
Salamanca, Castilla y Léon.
Photo : T. Guinhut.
Se prétendant éveillé à l’encontre de tout ce qui serait racisme, colonialisme, misogynie, fascisme, le wokisme chasse l’incorrect, présent, passé et à venir. Jusqu’à l’extrême-gauche, à l’Histoire pourtant chargée, manifestant et guerroyant contre quiconque aurait le front de lui déplaire, le prétendant « fasciste », en une grotesque reductio ad hitlerum. En un remarquable renversement des valeurs, le woke non genré parvient à faire peser le poids de la honte sur le mâle blanc occidental, comme le bolchevik chargeait de tous les péchés du monde le bourgeois. Sa « Cancel culture », appesantit les esprits, leur faisait croire à une croisade pour les droits civiques, alors qu’elle vise d’abord à effacer, annuler, abattre, qu’il s’agisse de statues anciennes, d’œuvres d’art et de libertés intellectuelles, corrigeant d’importance les musées, ces lieux de mémoire et de savoir. Une « génération offensée » - pour reprendre le titre de Caroline Fourest – se scandalise de moindres mots, de moindres allusions à des faits historiques, s’érige en « police de la culture[10] », au titre de la repentance et de la dignité exacerbée des homosexuels, des Noirs, des intersexuels, que l’Histoire a spoliés de leurs droits. Sonia Mabrouk liste les rongeurs avides de détruire notre civilisation : « décoloniaux, anti-sécuritaires pavloviens, féministes primaires, écologistes radicaux fous du genrisme et islamocompatibles », qui grouillent en un bouillon de déconstructeurs acharnés. Leur « idéologie inquisitrice[11] » a la pouvoir d’un marteau-pilon. « La religion woke[12] » s’est emparée de la place laissée vide par la déshérence du christianisme, mais aussi de la soif de pouvoir, de la faim d’oppression que fourbit trop souvent la nature humaine.
N’ignorons pas que les avatars des ennemis des sociétés libres, dont « l’intersectionnalité des luttes fait florès, en particulier l’islamogauchisme, font collusion pour favoriser le narcotrafic et pratiquer la bénédiction de la délinquance, comme lorsque les léninistes, nazis et autres mussoliniens usaient des bras armés des délinquants pour abattre les démocraties et assurer leur pouvoir matraqueur…
Ce n’est pas par vanité historiciste que l’on revient ici sur l’Histoire de la censure. En effet son retour, pas forcément d’origine étatique, mais délinquant, associatif ou fascistoïde, comme chez les black blocs par exemple, ne laisse pas d’accompagner des attentats contre des bibliothèques, des épurations de rayons, y compris parmi ces mêmes bibliothèques et les librairies qui n’achètent ni ne présentent tout simplement pas ce qui contreviendrait à leur doxa, a contrario de leur devoir de pluralisme et d’honnêteté intellectuelle. Mais aussi sur l’histoire des autodafés et du blasphème, des religions, de la novlangue politique, mais parce qu’ils sourdent pour longtemps de l’esprit humain, se réactivant sans cesse, par atavisme despotique, tant l’on aime exercer, mais aussi subir la tyrannie, ses violences et son confort en tant qu’il libère de la peine de la liberté et de l’individualité.
Construit à partir de quelques dizaines d’articles pompeusement affiliés à la rubrique philosophique de mon blog, l’on pourrait dire de ce livre au titre alarmant, Requiem pour les libertés, dont on pardonnera quelques redites, ce qu’avançait Michel Foucault, dans Les Mots et les choses, « Son existence ne se définissait pas tant par le regard que par la redite, par une parole seconde qui prononçait à nouveau tant de paroles assourdies[13]». Faire entendre au mieux ces paroles dédiées à la quête de la vérité serait la vocation de cet essai, convaincus de la nécessité de la sauvegarde et de la renaissance des libertés.
Liberté d’expression, de pensée et de rire de tout, libertés économiques et politiques, libre échange, en cet essai prolixe aux chapitres écrits depuis l’an 2011, cependant forcément incomplet, tant les occurrences à l’encontre des libertés se multiplient, s’aggravent, elles sont ici consciencieusement et impertinemment défendues. Qu’ils trouvent leurs origines dans les résurgences impérialistes telles qu’en Russie et en Chine, qu’ils se concentrent dans des factions militantes extrême-gauchistes, dans des vagues de fond islamistes, les ennemis du commerce, au sens du débat intellectuel comme économique y trouveront le miroir de leurs iniquités militantes. Mais aussi, ce qu’ils ne veulent lire ni comprendre, l’analyse des vertus du libéralisme, au travers de son histoire, de ses auteurs, qui ont inspirée des politiques qui se sont avérées au service de la prospérité des nations et des individus.
Alain Laurent et Vincent Valentin : Les Penseurs libéraux,
Les Belles Lettres, 2012, 928 p, 29 €.
Antonio Escohotado : Los Enemigos del comercio. Una historia moral de la propriedad,
Espasa, 2014-2023, I, 614 p, 24,95 € ; II, 750 p, 34,90 € ; III, 684 p, 34,90 €.
D’où vient-il que nous puissions être libres ? A moins qu’il s’agisse d’une erreur de perception et de jugement, si l’on tente de considérer tour à tour liberté biologique, géologique, morale, intellectuelle, économique et politique… Reste, à moins d’avoir peur de la liberté, et de son insécurité constitutive, qu’elle est notre meilleure chance de développement. C’est ainsi qu’au cours de notre histoire les philosophes politiques réunis sous l’égide des Penseurs libéraux ont pu venir à notre secours pour assoir non seulement notre entendement et notre réalité libres, mais aussi notre enrichissement et notre bien-être. Le marxisme, constatant l’injustice des conditions, imaginait en une démarche théorique et utopique le remède communiste pour aboutir au totalitarisme couplé avec la sanglante répression et la pénurie, hors pour les privilégiés de la nomenklatura. A contrario, la démarche libérale, au premier chef Adam Smith, se demandait au XVIII° siècle pourquoi la richesse et la prospérité abreuvaient le Royaume-Uni, observant que la division du travail, la liberté du commerce et la « main invisible[1] » du marché en étaient la cause, entraînant une croissante prospérité des nations et des individus. Pragmatique et réaliste, le libéralisme observe les faits et leurs bienfaits pour les favoriser au service des conditions humaines, alors que socialisme et communisme imposent un désastreux fantasme de fer. Ils sont les « ennemis du commerce », pour reprendre le titre percutant de l'essayiste espagnol Antonio Escohotado…
Ai-je la liberté d’avoir ce corps, ce patrimoine génétique issu de la loterie des êtres et d’une évolution darwinienne, ces forces et ces faiblesses, ces prédispositions à la santé ou aux maladies, d’avoir cette psychologie et ce tempérament, sans compter ce quotient intellectuel et affectif, quelque chose entre don des dieux et Némésis, entre cette grâce et ce libre-arbitre discutés par Saint-Augustin… Et d’être né sous cette condition matérielle, organique, parmi cette ère géologique, sur tel continent et pays, dans tel moment historique, plus ou moins favorisé de famine ou d’abondance, de génocide ou de liberté ? De plus, la psychanalyse a douté de l’autonomie de la raison, empêchée par le contenu parfois monstrueux de l’inconscient ; sans compter, de manière plus pertinente, le goût pour l’irrationnel, la tyrannie (qu’elle soit fasciste, théocratique ou communiste) et le mal de nombre de nos frères trop humains. Ce serait tomber dans un angélisme suicidaire que de nier ces nombreuses pierres d’achoppement sur le chemin d’une constitution du soi libre et d’une société des libertés.
Chez les Grecs, est libre celui qui n’est pas esclave, qui est citoyen, délivré de la tyrannie par le soin de la démocratie. Grâce à la Réforme protestante, un pas est franchi vers la liberté individuelle lorsqu’à chaque croyant est licite de lire le texte sacré de la Bible, au point que cette liberté de lecture et d’interprétation ne soit pas étrangère à l’éthique économique protestante constitutive de l’esprit du capitalisme[2]. De même, la séparation de l’église et de l’état, dès le « Rendez à César ce qui est à César » de l’Evangile, caractéristique de la tradition gréco-romaine et du christianisme, en passant par le libre-arbitre de Saint Thomas d’Aquin, contribue à la liberté en tant qu’il s’agit de récuser non seulement la théocratie, mais aussi, implicitement, une idée théocratique de l’Etat, hélas infuse dans le concept de « volonté générale » présent dans le principe du socialisme, a fortiori dans celui du communisme, et tel qu’énoncé par Rousseau : « Il importe donc pour avoir bien l’énoncé de la volonté générale qu’il n’y ait pas de société partielle dans l’Etat et que chaque citoyen n’opine que d’après lui.[3] »
Cependant, lors de la révolution anglaise, en passant par Milton et sa « liberté d’imprimer sans autorisation ni censure » -dans laquelle il exige : « Par-dessus toute autres libertés, donnez-moi celle de connaître, de m’exprimer, de discuter librement selon ma conscience[4] »-, puis par les Lumières, l’idée de liberté ira plus loin encore dans la séparation des inséparables. La séparation des pouvoirs, de Locke à Montesquieu, permet de fragmenter et d’individualiser les décisions, qu’elles soient publiques ou personnelles. De plus en plus, l’émergence de la volonté individuelle fonde le rejet du souverain absolu, puis de l’Etat omnipotent. Le laisser-faire économique, anti-colbertiste puis anti-keynésien, devient également un laisser penser, un laisser vivre en paix. L’homme parvient alors à être le législateur de la société, au contraire d’une société législatrice de l’homme, y compris au moyen de sa subjectivité, au point que Shelley puisse aller jusqu’à écrire : « Les poètes sont les législateurs non reconnus du monde[5]».
Depuis les sociétés holistes traditionnelles, jusqu’à l’individualisme contemporain, un progrès indéniable s’est fait jour, non seulement en matière d’autonomie de la personne humaine, mais aussi de reconnaissance de sa sécurité et de son bonheur, ce dernier terme étant inscrit dans la constitution des Etats-Unis. Lorsque la société civile permet que nous n’appartenions plus à un tyran ou à un Dieu, elle n’empêche pas pour autant la dimension sociale de l’individu, non au sens d’une captation obligée par le social mais au sens des interactions entre individus libres. La capacité à prendre des décisions personnelles et leur adéquation avec les événements et les faits sont les ressorts et les fins de la liberté. En toute logique, il y a cohérence sine qua non entre la liberté de conscience et des mœurs d’une part et la liberté économique, fondée sur la propriété et le capitalisme de concurrence et de contrat d’autre part.
À l’encontre des caricatures, cet individualisme n’est pas incompatible avec les sentiments moraux[6], l’empathie, l’amour, l’altruisme, étant entendu qu’individualisme s’oppose à collectivisme, quand altruisme s’oppose à égoïsme, quoique ce dernier soit, en sa capacité à contribuer à l’émergence de richesses privées et d’échanges profitant à la société entière, redoré par des auteurs comme Mandeville[7], Adam Smith ou Ayn Rand[8]. L’agapè, la charité, qu’elle soit personnelle ou associative n’est pas persona non grata dans le cadre ouvert du libéralisme. La seule acceptation de l’individualisme d’autrui suffit à assurer une indispensable tolérance, une réciprocité, un équilibre enfin. Ce pourquoi le libéralisme moral, intellectuel et politique n’est pas dénué de règle assurant sa légitimité. En ce sens l’autonomie et l’indépendance de l’individu ne sont pleinement possibles que dans le cercle souple et polymorphe d’une société des libertés et de la croissance des possibilités, munis cependant de garde-fous : la liberté ne peut se passer d’un Etat assurant la sécurité des biens, des contrats et des personnes, au moyen de la justice, de la police et de la défense, qui sont ses fonctions régaliennes. De surcroit, jusqu’où doit-elle se munir d’un rempart répressif contre ce qui doit avoir la liberté de se dire, quoique en menaçant par sa prochaine tyrannie, idéologique puis factuelle, cette même liberté ? La question du voile intégral est à cet égard cruciale : liberté de conscience et de comportement, ou bien prosélytisme de l’oppression de l’individu et plus particulièrement de la femme…
Qu’est-ce qu’un libéral ? La réponse nous est donnée par Jean-François Revel : « un libéral est celui qui révère la démocratie politique, j’entends celle qui impose des limites à la toute-puissance de l’Etat sur le peuple, non celle qui la favorise. C’est en économie, un partisan de la libre entreprise et du marché, bref du capitalisme. C’est enfin un défenseur des droits de l’individu. Il croit à la supériorité des sociétés ouvertes et tolérantes » (p 744). En ce sens, Jean-François Revel est cohérent avec le Karl Popper de La Société ouverte et ses ennemis[9]qui voit, de Platon à Marx, en passant par Hegel, la menace philosophique de l’absolutisme d’Etat ossifier nos civilisations…
Ne faut-il pas rétablir l’évidente solution de continuité entre la liberté de conduire sa vie et celle d’entreprendre, par le biais de la propriété individuelle et du capitalisme ? N’en doutons pas, l’histoire et la géographie économiques parlent assez en faveur de cette thèse. En effet, plus les économies sont administrées par l’Etat, soumises à une suradministration, au matraquage fiscal qui se veut redistributeur et égalisateur, de l’Etat-providence pré-thatchérien au communisme soviétique, en passant par le socialisme français des quatre dernières décennies, plus elles ont vu s’affirmer leur échec, s’appauvrir leur population, stagner et péricliter leur croissance. Ludwig von Mises, dès 1920, avant que l’Union soviétique ait montré de manière éclatante son impéritie, « démontra qu’il est impossible de construire un système économique viable sans concurrence libre et sans propriété sur le capital. » (p 633). Il répond également à ceux qui rejettent le darwinisme social du libéralisme en objectant que « par la division du travail et l’échange, le libéralisme pacifie la société, alors que le marxisme, à travers la lutte des classes, valorise l’idée de lutte pour la vie qui fait l’essentiel du darwinisme sociologique » (p 634). Sans compter que la redistribution confiscatoire du socialisme, décourageant les initiatives, parvient à généraliser la tyrannie, la médiocrité et la pauvreté.
Néanmoins, pour tout penseur rationnel, sans compter ses abondants détracteurs, sinon calomniateurs, le libéralisme n’est pas une panacée absolue aux maux de l’humanité, en particulier économiques. Reste ouverte en effet la question de l’égalité d’accès aux richesses. Que le développement soit possible et souhaitable pour ceux qui sont entreprenants ne suffit pas toujours à assurer l’essentiel à ceux qui ont de bien moindres qualités, aux démunis. Récompensant le travail, le mérite et la responsabilité, doit-il – et jusqu’où doit-il ? – pratiquer la redistribution en faveur des défavorisés, de façon à établir cette justice sociale qu’Hayek[10] sait illusoire, mensongère et tyrannique ?
N’y-a-t-il pas à cet égard une actualité de Tocqueville : « L’Ancien Régime professait cette opinion, que la sagesse seule est dans l’état, que les sujets sont des êtres infirmes et faibles qu’il faut toujours tenir par la main, de peur qu’ils ne tombent ou ne se blessent ; qu’il est bon de gêner, de contrarier, de comprimer sans cesse les libertés individuelles ; qu’il est nécessaire de réglementer l’industrie, d’assurer la bonté des produits, d’empêcher la libre concurrence. L’Ancien Régime pensait sur ce point, précisément comme les socialistes d’aujourd’hui ». (p 425). Ou encore : « la démocratie veut l’égalité dans la liberté, et le socialisme veut l’égalité dans la gêne et la servitude ». (p 426). Pensons qu’il s’agissait là d’un « Discours contre le droit au travail » prononcé en 1848. Devant l’avalanche du « droit à » et de la dictature du besoin dénoncée par Ayn Rand[11], que sont devenus devoir, mérite, liberté, et responsabilité ?
Ce sont tous ces auteurs que l’on trouve dans ce fort volume : Les Penseurs libéraux. Voltaire et son éloge du commerce, Adam Smith et la main invisible du marché, depuis La Boétie et son Discours de la servitude volontaire, en passant par le Traité de tolérance universelle de Pierre Bayle, les Français font jeu égal avec les Anglo-saxons, de Milton et Locke, en passant par John Stuart Mill et La désobéissance civile de Thoreau, jusqu’à l’école de Chicago et Milton Friedman… Les grands du libéralisme classique sont ici à l’honneur : Kant bien sûr, Hayek et sa Route de la servitude, qui établissait en 1942 la congruence du national-socialisme allemand et du communisme, Mario Vargas Llosa ironisant contre « l’exception culturelle », ou Pareto dénonçant « le péril socialiste »… Mais connaissez-vous, en des textes parfois jusque-là indisponibles, Ortega y Gasset, Jurieu, Laboulaye, ou Lysander Spooner qui affirme que « le vote ne fonde aucune légitimité » et qui s’insurge contre « l’Etat bandit » ?
L’ouvrage d’Alain Laurent et Vincent Valentin remplace alors, in nucleo, une bibliothèque entière, luttant par ailleurs à armes plus nombreuses avec un précédent de Pierre Manent : Les Libéraux[12]. Son abondante anthologie ordonnée est à la fois un vadémécum, un résumé fort réussi de l’histoire de la pensée, une constitution philosophique libérale portative, mais aussi une invitation à former une plus intégrale collection des nombreux ouvrages fondamentaux. Du « libéralisme renouvelé par l’acceptation partielle de la critique socialiste » (p 746) de Raymond Aron à l’anarchocapitalisme de Murray Rothbard dont « le laissez-faire intégral » ne peut s’accoutumer de l’Etat « ennemi naturel de la liberté » (p 802), tout le spectre libéral est couvert.
Plaidant non seulement la cause du libéralisme, mais encore celle de l’équité qui réclame que l’on rende à cet immense courant de pensée et de regard sur le réel toute sa dignité humaine et philosophique contre ses détracteurs, le plus souvent ignorants et aveugles, à moins de considérer qu’ils veulent garder les places acquises qui leurs permettent de vivre au-dépens de tout le monde, ce livre ambitieux, certes pas d’un accès simplissime, n’est jamais démagogique. Pour ce faire, il se présente en trois parties : une vaste introduction, « L’idée libérale et ses interprètes » ; une plus vaste encore « Anthologie », thématique et chronologique, de « L’émergence du libéralisme contre l’absolutisme », jusqu’à l’actuel « courant libertarien » ; de nombreuses annexes enfin, de la complexe « généalogie d’un mot : libéralisme », en passant par un dictionnaire, jusqu’à une bibliographie. Livre savant, livre de chevet, aux argumentations beaucoup plus accessibles et claires que ce que le méfiant lecteur aurait pu craindre…
À l’heure française, trop française, où la séparation des pouvoirs, en particulier politique et économique, devient de plus en plus un vain mot, où la liberté d’entreprendre, voire de conscience et d’expression, est fragilisées, il manque à nous tous une fondamentale porte de liberté : elle s’ouvre alors en osant le courage d’affronter les idées roboratives et dynamiques contenues dans Les Penseurs libéraux. Ses 900 pages, généreuses, encyclopédiques, comblent une lacune d’importance devant la pléthore d’ouvrages d’inspiration marxiste exigeant l’interventionnisme et la régulation économique qui formatent sans discernement les esprits. Faut-il espérer qu’en la noble compagnie d’initiatives comme le Dictionnaire du libéralisme[13] et le collectif Libres[14], cet opus magnus qu’est Les Penseurs libéraux soit le signe d’un juste infléchissement de la pensée contemporaine et à venir ? Car il n’y a pas de philosophie politique sans libéralisme.
Pourtant, les « ennemis du commerce » ne cessent leurs coups de boutoir contre les libertés économiques. C’est ce que déplie pour nous Antonio Escohotado, dans son immense fresque de plus de deux mille pages, Los Enemigos del comercio. Una historia moral de la propriedad, hélas non traduite en français, quoiqu’achevée en 2016. Cet essai fondamental, incroyablement documenté, plonge dans les racines liberticides de l’anticapitalisme, depuis La République de Platon qui prône un « communisme aristocratique », jusqu’aux plus récentes manipulations de l’écologisme politique qui, dans une vaste esbroufe, prétend qu’un réchauffement climatique dû aux activités humaines et à l’exploitation capitaliste mène à une catastrophe que seules la décroissance et une gestion centralisée planétaire peuvent espérer évacuer. Plus récemment encore, n’est-ce pas Kamala Harris, candidate démocrate à l’élection présidentielle américaine de 2024, qui proclame que c’est à l’Etat de fixer les prix, pas au marché !
La litanie des arguments spécieux selon lesquels « la propriété privée constitue un vol, et le commerce est son instrument[15] » est une constante de l’histoire politique, quoiqu’elle soit invalidée par l’histoire du développement économique. À cet égard le christianisme est comptable de l’ambiguïté du message évangélique : si le Christ chasse les marchands du temple, mais seulement du temple, séparant également le politique et le religieux, l’éloge de la pauvreté, voire de l’érémitisme, ne favorise pas l’extension de la richesse. Heureusement la parabole des talents[16] valorise celui qui investit et fait travailler son argent.
Le ressentiment contre les riches conjugue antisémitisme et marxisme, ce dernier prétendant à la planification totale. Le troisième volume d’Antonio Escohotado expose le développement communiste, non seulement bolchevique et soviétique, mais aussi maoïste et cubain, tout en montrant enfin de plus récents avatars, comme le philosophe Jean-Paul Sartre et l’anticolonialiste Frans Fanon, le sous-commandant Marcos au Mexique avec sa théologie de la libération, le Vénézuélien Chavez, les islamistes, les altermondialistes, les post-féministes, la délirante Américaine Naomi Klein, succès de librairie, qui postule un « capitalisme du désastre » dans sa Stratégie du choc[17], son capitalisme versus climat[18], qui prétend enfreindre toutes les règles du libre marché, toute une brochette de zélateurs du vol institutionnel. Comme quoi le communisme est un « oiseau phénix[19] », qui renait sans cesse de ses illusions et de ses échecs. La pulsion totalitaire préférant l’oppression de l’incompétence au travail de la liberté.
Doit-on entonner le Requiem de la liberté d’expression ? Toutes les doxas se liguent entre elles pour menacer une opinion, une conviction, une analyse hétérodoxes, qu’il s’agisse des bibliothèques incendiées, de l’aveuglement face à la poussée théocratique et son retour du blasphème, de l’impossibilité de rire de tout. Ce sont les trois piliers de l’effondrement suicidaire de notre civilisation, de sa mémoire, à moins qu’en les dénonçant, non sans pointer les désastres subis par le langage et l’orwellisation sociétale, il reste encore des lueurs de liberté et de raison…
Non content de défendre les libertés au cœur d’une actualité prodigue en attaques dangereuses, Thierry Guinhut les explicite dans une perspective historique et philosophique, avec une plume informée, mais aussi volontiers polémique, engagée, non sans ajouter parfois au sérieux un brin d’humour, lorsqu’il s’agit de dénoncer cette vulgarité langagière qui obère notre liberté d’être libre. Plus largement, peut-être faut-il déplorer l’agonie des liberté
I Requiem pour la liberté d’expression p 3
II Passions pour l’autodafé : livres et bibliothèque incendiés p 23
III Lire dans la gueule du loup et autres haines de la culture p 35
IV Eloge du blasphème p 44
V Samuel Rushdie : Joseph Anton ou la liberté outragée p 56
VI Tolérer Voltaire p 59
VII Statues de l’Histoire et mémoire p 65
VIII Le Procès spécieux contre la haine p 77
IX Peut-on rire de tout ? p 86
X Notre virale tyrannie morale p 96
XI Métamorphoses du racisme et de l’antiracisme p 105
XII Pour l’annulation de la Cancel culture p 119
XIII Pourquoi nous ne sommes pas religieux p 130
XIV Eloge paradoxal du christianisme p 190
XV De la déséducation idéologique p 190
XVI Pour une éducation libérale p 205
XVII De la vulgarité langagière p 209
XVIII Langue de porc et sexisme p 219
XIX Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique p 226
XX L’orwellisation sociétale ou le totalitarisme pas à pas p 232
XXI Serions-nous plus libres sans l’Etat ? p 254
XXII Bastiat contre l’hydre de l’Etat p 247
XXIII Vers le paradis fiscal français ? p 260
XXIV Eloge des péchés capitaux du capitalisme p 268
XXV De l’argument spécieux des inégalités p 274
XXVI « Hommage à la culture communiste » p 285
XXVII De l’humiliation électorale p 287
XXVIII Monstrum œcologicum et obscurantisme vert p 294
XXIX Qui est John Galt ? Ayn Rand romancière libérale p 313
XXX Pourquoi je suis libéral versus tyrannie constructiviste p 323
XXXI Les obsololètes au risque de l’intelligence artificielle p 343
Photo : T. Guinhut.
I
Requiem pour la liberté d’expression :
De la censure, entre Milton et Darnton, Charlie et Zemmour.
Charlie Hebdo, Eric Zemmour, Michel Houellebecq, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélanchon, Anne Onyme, Salman Rushdie sont les garants de notre liberté d’expression. Ces joyeux et tristes sires ne rencontrent certes pas forcément l’assentiment de tous, y compris de l’auteur de ces lignes, mais quelles que soient leurs vérités et leurs erreurs, ils restent une espèce à préserver devant les ciseaux et les kalachnikovs de la censure. Censures qui peuvent être le fait de nos propres médias, de nos propres juges, de notre Etat, voire des individus et des associations maniant la Cancel culture et ses annulations idéologiques, ou de l’autocensure que nous nous imposons à corps défendant, devant celle mortelle de l’Islam obscurantiste. Pour éclairer l’ombre de notre contemporain, ne faut-il pas recourir à deux livres fondamentaux : l’Areopagitica de Milton et le De la Censure de Robert Darnton, et ainsi mieux interroger la chronique d’une République vermoulue et menacée, autant de l’intérieur que de l’extérieur.
(...)
II
Passions religieuses, totalitaires et populacières de l’autodafé :
Livres et bibliothèques incendiés, par Lucien X Polastron,
Fernando Baez, Elias Canetti, Ray Bradbury et George Steiner.
De la bibliothèque d'Alexandrie dans l’Antiquité, aux rues de Berlin dans les années trente, jusqu'à celles de La Courneuve et de Nantes aujourd'hui, les fanatismes religieux, les régimes totalitaires et la racaille populacière préfèrent l'incendie des livres aux bonheurs de la lecture et de la bibliophilie. La passion de l’autodafé, de l’éradication de la pensée et de l’Histoire, brûle hélas en tous temps et en tous lieux. De Lucien X. Polastron à Fernando Baez, ce ne sont que Livres en feu parmi l’Histoire universelle de la destruction des livres. Ce que confirme avec une contagieuse indignation George Steiner dans Ceux qui brûlent les livres. À ces essais et pamphlets répondent au moins deux romans indépassables, deux classiques de l’incendie des bibliothèques, celui d’Elias Canetti, Auto-da-fé, et celui de Ray Bradbury, Fahreinheit 451 ; voire L’Eclat dans l’abîme de Manuel Rivas. Pourquoi tant de haine pyromane ? Sans compter les procédés d’invisibilisation…
(...)
III
Gueule du loup, haine et deuil de la littérature, de la culture :
Hélène Merlin-Kajman, William Marx,
Dericquebourg, Liessmann.
Le loup caché dans les livres se révèle soudain vénéneux, effrayant, comme celui des Contes de Perrault. Reste à l’apprivoiser. Où le haïr, le dévorer en sa qualité de loup politique… Les pouvoirs de la lecture sont inouïs. De l’apaisement à la thérapie par le rêve, ils sont aimables et bienheureux. Mais ils peuvent avoir un versant plus cruel, de par le désir ou l’effroi engendré, cet appétit ou cet avertissement face aux terribles facettes du mal. Pouvoirs dérangeants au point qu’individus, partis, Etats ou religions vomissent leur haine de la littérature, et se livrent enfin aux plaisirs brutaux de l’autodafé. Cet enchainement cumulatif de pouvoirs et de contre-pouvoirs est au nœud du maelström dont accouche le livre imprimé, et dont se font les défenseurs quatre essayistes fort pertinents : Hélène Merlin-Kajman et William Marx aiment pardessus tout la séduction et la puissance de la pensée jaillie des pages, au point de dresser chacun une édifiante plaidoirie pour les pouvoirs de la littérature, autant qu’un réquisitoire documenté contre le « deuil de la littérature » et ceux qui haïssent les Lumières de la culture. Ces fossoyeurs de l’être, en particulier dans le domaine de l’éducation et de la culture, sont l’objet des pamphlets à grande vapeur de Baptiste Dericquebourg et Konrad Paul Liessmann, appelant à un sursaut indispensable. En effet le livre et la lecture, sont, outre des clés d'évasion, d'indispensables outils de connaissance, à condition de ne pas se cantonner dans l'air du temps et la doxa, qui savent rendre critiques et libres.
(...)
IV
Eloge du blasphème :
de Thomas d’Aquin à Salman Rushdie,
en passant par Jacques de Saint Victor,
Alain Cabantous, et Cesare Beccaria.
Risible en définitive, le délit de blasphème, ce crime d’opinion à l’égard de fictions, paraissait ressortir à une antiquité poussiéreuse et pittoresque, digne de lourds volumes d’Histoire et de théologie. C’est en 1881 que la loi française sur la liberté de la presse abrogea le délit d’outrage aux religions qui lui datait de 1822. Pourtant, l’on assiste bien à un tour de cochon : le « retour du blasphème », tel qu’Alain Cabantous l’ajoute en la conclusion de son essai, Histoire du blasphème en Occident, qui est une sorte de chapitre détaillé destiné à enrichir le bref essai de Jacques de Saint-Victor, contant l’ « histoire d’un crime imaginaire ». Hélas, le Moyen-Orient et le Maghreb, en infiltrant le monde occidental, ramènent sur la scène de l’actualité le blasphème comme délit, crime, digne de l’opprobre et du châtiment, non seulement de la part d’une religion aux mœurs venus du VIIème siècle, mais, pire peut-être, de la pusillanimité de ce même Occident. Relisant Thomas d’Aquin et Salman Rushdie, en passant par Cesare Beccaria, faut-il plaider la cause du blasphème, en faire l’indéfectible éloge ?
(...)
Photo : T. Guinhut.
V
Salman Rushdie : de Joseph Anton au couteau,
plaidoyer pour les libertés entravées.
En 1644, le poète anglais Milton plaida « la liberté d’imprimer sans autorisation ni censure » dans son Areopagitica ; en 1632, Galilée dut abjurer son héliocentrisme devant l’inquisition du Saint-Office ; en 1766, Voltaire défendit la mémoire du chevalier de la Barre qui, pour n’avoir pas ôté son chapeau devant une procession, fut torturé, décapité et brûlé avec le Dictionnaire philosophique. Depuis, en terres d’Occident et des Lumières, nous croyions être débarrassés de ces entraves à la liberté d’expression. Douce illusion, quand en 1989, le fanatisme que Voltaire appelait « l’Infâme », jeta sa griffe fétide, venue d’Islam, sur un livre et son auteur. Trente-trois ans plus tard, en 2022, un Musulman zélé parvenait à le frapper quinze fois, sectionnant les tendons d’une main, l’éborgnant. Miraculeusement, non seulement il survit, mais il écrit Le Couteau, répondant à la virulence par l’art. Cet art du roman et du mythe animant en outre les pages heurtées de La Cité de la victoire, utopie politique s’il en est.
(...)
VI
Tolérer Voltaire et retrouver notre sens politique :
du Fanatisme au Traité sur la tolérance.
Décidément Voltaire est intolérable. Auteur de tragédies post-raciniennes fastidieuses, de contes pour sujets de commentaires littéraires lors de l’épreuve du Bac, d’une correspondance pléthorique (24 000 lettres en treize tomes de la Pléiade), de divers textaillons intolérablement boutefeux qu’il vaudrait mieux laisser dormir au secret… Pourtant, lire Voltaire, c’est retrouver notre sens politique ; ce que nous montrerons grâce au badinage de quelques extraits de la tragique Mort de César, de l’érotique Pucelle, du fanatisme dans la Henriade et Mahomet, à moins d’oublier les billevesées de l’ « Horrible danger de la lecture », de la « Liberté d’imprimer » et du Traité sur la tolérance.
(...)
Il faudra donc, pour honorer la liberté et l’humanité, tolérer celui qui, comme Peter Sloterdijk, « se fonde sur l’éthique de la science universelle de la civilisation », tolérer enfin Voltaire.
Mais à ce vœu pieux il est nécessaire d’ajouter un correctif, celui du paradoxe de la tolérance, tel qu’avec brio et clarté il est énoncé par Karl Popper dans les notes de La Société ouverte et ses ennemis et que nous citons in extenso : « Le paradoxe de la tolérance est moins connu : Une tolérance illimitée a pour conséquence fatale la disparition de la tolérance. Si l’on est d’une tolérance absolue, même envers les intolérants, et qu’on ne défende la société tolérante contre leurs assauts, les tolérants seront anéantis, et avec eux la tolérance. Je ne veux pas dire par là qu’il faille toujours empêcher l’expression de théories intolérantes. Tant qu’il est possible de les contrer par des arguments logiques et de les contenir avec l’aide de l’opinion publique, on aurait tort de les interdire. Mais il faut toujours revendiquer le droit de le faire, même par la force si cela devient nécessaire, car il se peut fort bien que les tenants de ces théories se refusent à toute discussion logique et ne répondent aux arguments que par la violence. Nous devrions donc revendiquer, au nom de la tolérance, le droit de ne pas tolérer les intolérants. Il faudrait alors considérer que, ce faisant, ils se placent hors la loi tout mouvement prêchant l'intolérance se place hors la loi et que l’incitation à l’intolérance est criminelle au même titre que l’incitation au meurtre, par exemple ».
(...)
San Ildefonso de la Granja, Segovia, Castille y León
Photo : T. Guinhut.
VII
Statues de l’Histoire et mémoire.
L’Histoire est écrite par les vainqueurs, dit-on. C’est ce qu’affirma le journaliste et écrivain Robert Brasillach dans Frères ennemis, écrit en 1944, avant de se voir fusillé en 1945 pour haute-trahison et intelligence avec l’ennemi. Son antisémitisme virulent, sa haine de la République et son admiration pour le IIIème Reich fleurissaient sur les pages de l’hebdomadaire Je suis partout. Mais à l’affirmation selon laquelle, depuis l’Antiquité, la victoire militaire assure la main à la plume de l’Histoire, il faut ajouter les victoires économiques, voire celles idéologiques, y compris des perdants. Ainsi les statues de l’Histoire s’érigent, assurant la mémoire victorieuse des haut-faits, tombent, sous le coup des révolutions et des revanches. Mais est-ce la main de la Justice qui assure leur pérennité ou leur chute ? Est-ce au peuple ou à l’historien de se faire juge du passé et maître du présent ? Devant la frénésie iconoclaste de déboulonnage des statues historiques, ne faut-il pas s’interroger sur le bien-fondé de la chose, et sur les remèdes à apporter, de façon à conforter notre liberté de penser de penser l’Histoire…
(...)
VIII
Le procès spécieux contre la haine :
du juste réquisitoire à la culpabilisation abusive.
Une loi contre un sentiment ? Quelle aberration pousse nos législateurs à sévir contre la dignité humaine en prétendant la protéger ? Ce sentiment si mal venu, si décrié, si responsable de tous les crimes, c’est la haine, comme telle a priori coupable, donc à condamner, vaporiser. Ce pourquoi notre gouvernement, qui sait si bien veiller au grain et jeter l’ivraie, intente une proposition de loi visant à lutter contre la haine sur Internet, sommant les plateformes en ligne et les moteurs de recherche d'évacuer les contenus haineux. Il est à craindre que la loi Avia, du nom de sa propagandiste, votée au Parlement le 9 juillet 2019, censurée en partie par le Conseil constitutionnel, finalement promulguée le 24 juin 2020 et régulièrement réclamée pour être durcie, se révèle liberticide. Le réquisitoire enchaîne haine antisémite, raciste, islamophobe, sexiste et caetera. Mais ne la confondons-nous pas avec la colère et son cortège de violence ? Gare alors à la hainophobie et à son cortège de culpabilisation abusive de la haine. Au-delà de savoir si une haine peut être abominable, judicieuse ou injuste, salutaire ou haïssable, il faut bien s’interroger sur la pertinence d’une telle furie législative attentatoire à la liberté d’expression, sur une tentation d’un despotisme épaulé par l’entrisme identitaire et religieux.
(...)
IX
Peut-on rire de tout ?
D’Aristote à San-Antonio.
C’est avec les romans de San Antonio, ces saines et saintes parodies du genre policier, qu’il fait bon de rire de tout : des polices du KGB soviétique, des statues de Lénine, du drapeau français et franchouillard, des langues trop pendues menacées par le sabre et le turban… Certes, il n’est pas allé, comme un humoriste dont la vulgarité a bavé sa trainée putride, jusqu’à rire des camps de concentration, de ses Juifs étiques et finalement gazés. Une limite qu’il faut ou ne faut pas franchir ? Peut-on rire de tout ? Du bonheur de rire et du malheur de pleurer, d’Aristote et de Dieu, du rire cathartique et mimétique, d’Hannah Arendt à Jérusalem et des tartes à la crème chaplinesques, des pets de Bérurier et des pyjamas d’Auschwitz, du rire tolérable ou punissable, de Baudelaire et des contrepets, de la censure et de la liberté d’expression…
(...)
X
Notre virale tyrannie morale.
Petit essai sur Roman Polanski
& sur les réprobations de la doxocratie.
L’être humain aime la tyrannie, aussi surprenant que cela puisse paraître, d’abord pour l’infliger, ensuite pour la recevoir. Or nous avons pu être convaincus qu’une morale trop stricte, religieuse et victorienne, puisse tyranniser étroitement l’individu. Si bonne se voulait-elle, n’allait-elle pas jusqu’à faire le mal ? Quoique le recul d’un christianisme rigoriste, son apaisement via les Lumières et l’évolution des mœurs nous aient libérés des excès de ses affidés trop zélés, la migration d’une autre religion bien plus liberticide, en un mot totalitaire, nous apprend que la pulsion tyrannique descendue de la main des porteurs de Dieu est capable de fureurs extrêmes. Cependant, en un monde laïc, les positions morales, sûres de leurs bons droits, ne sont pas indemnes de volontés purificatrices. Le droit des victimes, qu’il s’agisse du racisme ou du sexisme, droit a priori plus que respectable, se mue en un devoir de conspuer et d’interdire, en une idéologie de la rancœur et de la colère. Une ochlocratie, qui est aussi une doxocratie, se jette sur tout ce qui ne cadre pas avec leur exigeante moralité, au mépris de la justice et de l’intelligence. Le règne de l’opinion et du ressentiment fait dégainer ex abrupto les accusateurs et censeurs, sans réflexion ni équitable procès, de façon à condamner et punir dans l’urgence le contrevenant à une morale de bas étage, démagogique et comminatoire. Ce que la remise d’un César au cinéaste Roman Polanski, autant qu’une rage sociétale traversant médias et universités, viennent mettre en lumière d’une manière pour le moins boueuse.
(...)
XI
Métamorphoses du racisme
et de l’antiracisme.
En passant par Buffon, Gobineau et Ibram X. Kendi.
Le racisme est le requin blanc de l’humanité. D’autant que les Blancs puissent être l’auteur de ce concept humiliant. Mais il est à craindre qu’il s’agisse là d’un préjugé dont il faudrait limer les dents suraigües. Face à la gueule dentée de l’antiracisme, la contrition blanche ne devrait plus avoir d’autre limite que la disparition. Aussi faut-il que consentants ils s’agenouillent en prière devant la noirceur de leurs crimes esclavagistes et de leur mépris des peaux noires. En dépit de l’expansion peut-être salutaire de l’antiracisme, faut-il laisser croître l’emprise de nouveaux racismes, de métamorphoses de la bête aux crocs sournois ?
Le racisme est un collectivisme. Puisque l’on ne considère pas la personne en fonction de caractéristiques individuelles mais d’une superficielle enveloppe commune qui bouche les yeux de l’observateur prétendu, soit la couleur de la peau, ou, par extension, l’origine géographique (parlons alors de xénophobie) et la religion, comme dans le cas de l’antisémitisme. Le racisme, qui n’a évidemment aucun sens scientifique, ou plus exactement, pour reprendre le néologisme judicieux de Toni Morrison, le « colorisme », efface et nie à la fois l’individualisme et le libre arbitre. Cette hiérarchisation hostile a pu conduire jusqu’au génocide, comme lorsque les Allemands massacrèrent 80 % des Héréros au début du XX° siècle, dans l’actuelle Namibie.
Le racisme est la création des Blancs », tonne dans The Daily Telegraph, Liz Jolly, bibliothécaire en chef de la prestigieuse British Library, en un propos aussi fallacieux qu’en soi raciste.
Claude Vignon : Crésus réclamant le tribut au paysan de Lydie, 1629,
Musée des Beaux-Arts, Tours, Indre-et-Loire.
Photo : T. Guinhut.
Un demi-siècle d’impéritie étatiste.
Ou l’attentat contre les prospérités & les libertés.
Agnès Verdier-Molinié : On va dans le mur…
Albin Michel, 2015, 272 p, 19 €.
Nicolas Bouzou : Pourquoi la lucidité habite à l’étranger ?
JC Lattès, 2015, 250 p, 18 €.
Anne-Sophie Simpere & Pierre Samuel :
Comment l’Etat s’attaque à nos libertés, Plon, 2022, 288 p, 19 €.
Eric Delbecque : L’Insécurité permanente,
Cerf, 2022, 290 p, 20 €.
Aurélien Taché : Voyage d’un homme libre au pays de l’absolutisme,
Seuil, 2022, 224 p, 18 €.
Philippe Nemo :Esthétique de la liberté, PUF, 2014, 200 p, 18 €.
Comment ? Vous ne voyez pas les dents de l’engrenage rougeoyer ? Ces signaux et feux virulents de la décadence et du tiers-mondisme alarmer la France… Car un demi-siècle d’impéritie française coïncide avec cet étatisme prétendument protecteur, en fait nuisible, dégradant et menaçant les libertés. Poids de l’Etat obèse et premier voleur légal, pléthorique, dispendieux, hydre infiltrée dans nombre de secteurs en perte de vitesse : hôpitaux publics, santé, transport ferroviaire, agriculture, industrie, Education Nationale… Déficit récurrent, dette exponentielle, chômage entretenu sans être jugulé, importation de l’Islam et des conflits ethniques, pénurie énergétique, tout se conjugue au profit du déclin. Sans vouloir prétendre que la perfection fut auparavant de ce monde, l’on peut compter que la déchéance commença avec la crise pétrolière de 1973, à laquelle ne répondit aucun programme d’exploitation du pétrole en France, car il en existe. Mais également avec la décision prise par Valéry Giscard d’Estaing du regroupement familial, couplée avec un droit des réfugiés dévoyé. Et surtout à l’occasion du grand bond en avant du socialisme mitterrandien, à partir de 1981, qu’aucun gouvernement, de droite ou de gauche, n’a réellement depuis remis en cause, tant la croissance de la fiscalité, de la distribution sociale, de l’hydre étatique étranglant l’économie, avantageusement aidée en cela par l’emprise de l’écologisme, le mépris du gaz de schiste, les délires des énergies renouvelables ineptes - sans compter les amendes que l’Europe menace d’infliger à la France pour ne pas avoir atteint ses objectifs en la matière - n’ont fait que prospérer, au profit de la décroissance de la prospérité et des libertés. Le nécessaire constat du monstre étatique est fait par Agnès Verdier-Molinié, la France est comparée au reste de l’Europe, à son désavantage, par Nicolas Bouzou, tandis que divers essayistes, Anne-Sophie Simpère, & Pierre Samuel, Eric Delbecque, Aurélien Taché, chacun à leurs manières, y compris à cause de l'insécurité, dénoncent la perte progressive des libertés. Alors qu’avec Philippe Nemo il faut en relever le défi esthétique… Comment s’aggravent et d’où viennent cette hypertrophie de l’Etat délétère et ce mépris de la liberté ?
Trois cent-soixante, 400 000 et 10 500, deux millions, 103 et 3 500, 61 384 et 1851, 36 769 et 39, 1244… Quelle fastidieuse énumération à lire ; et à taper sur le clavier, donc ! Et qui tapent sur la tête des Français, de l’économie et de la croissance rouleau-compresseurisés… Car la pyramide des privilégiés, des lois, normes, taxes et impôts écrase la France en passe de s’écrouler sur elle-même. Ce sont, pêle-mêle, les chiffres aberrants et exponentiels des impôts et taxes, des normes et lois, des jours de grève par an, des différentes aides sociales, des pages du Code du travail, des élus et des primes, des communes, des régimes de retraite et agences publiques ! Agnès Verdier-Molinié, directrice de l’iFRAP (Fondation pour la Recherche sur les Administrations et les Politiques publiques) n’a pas peur de se coltiner ces brouettées de chiffres, de les décortiquer tour à tour, et d’en montrer l’inanité, là où On va dans le mur, en France d’Absurdie… Car ailleurs, à l’étranger, du moins dans les pays d’Europe les plus dynamiques, les choses sont plus légères en Lucidie : Pourquoi la lucidité habite l’étranger ? demande Nicolas Bouzou. Poser la question, c’est y répondre par nos yeux grand fermés.
L’apparente modestie du format (quoique 272 pages tout de même) cache un travail de fourmi pharaonique : Agnès Verdié-Molinié avoue avoir eu du mal à dénicher quelques-unes de ses informations, tant l’Etat lui-même a de la peine à connaître le nombre exact de ses fonctionnaires, de ses commissions, de ses décrets, des « mandats syndicaux de la Sécurité sociale ». Qui connait ces chiffres ? Ainsi ce n’est pas sans risque que le lecteur plonge dans ce réquisitoire argumenté, chiffré, pléthorique. Dégoût, stupéfaction se partagent notre entendement à la lecture de cette gabegie, de ces gaspillages, de ces freins tout serrés, de ces privilèges éhontés. Et si le constat date de 2015, ne doutons-pas que la gabegie ce soit aggravée.
Nous frisons les 45% de prélèvements obligatoires, les 60% de dépenses publiques par rapport au PIB, quand la dette dépasse allègrement les 100% de ce dernier : racket et tonneau des Danaïdes ! Serait-il urgent d’agir ? Déroulons alors la liste ubuesque et surréaliste des taxes qui ne nous honorent qu’à hauteur de l’invention et des capacités d’enfumages de nos Ministres et députés. 46 nouvelles taxes depuis 2007, dont la perception est fort coûteuse, et le rendement faible… « 153 taxes, pesant 72 milliard d’euros par ans, sur les entreprises de France, alors que l’Allemagne n’en compte que 55 ! » Taxes souvent venues des collectivités locales. Pourquoi une TVA unique ne suffit-elle pas ? Niches fiscales et sociales contribuent à l’exponentiel casse-tête paralysant le travail et la croissance…
Les agents de la Fonction publique sont 5,4 millions ; soit 15% d’augmentation en dix ans, surtout dans les collectivités territoriales. Ces dernières sont 36 769 communes, 15 903 syndicats intercommunaux, 27 régions, puis 15 sans que cela entraîne une diminution des dépenses, 101 départements. Ne faut-il pas penser que le mille-feuille serait dégrossi « par la suppression de l’échelon départemental et la fusion des communes françaises en 5000 super-communes » ?
Quand les ambassades sont 163 (bien trop), on compte 193 ambassadeurs. Cherchez l’erreur ! Les aides sociales sont 103 pour 700 milliards de dépenses sociales. Voilà comment occuper des fonctionnaires superfétatoires ! Ce qui peut d’ailleurs « permettre à ceux qui ne travaillent pas, ou très peu, de toucher autant qu’un Smic ». Voilà qui contribue au déficit des branches famille, santé, vieillesse… La Sécurité Sociale et ses nombreuses caisses arrosent généreusement leurs cadres et 1es bénéficiaires, souvent syndiqués, de 100 000 mandats paritaires, tout en observant une productivité modeste, et en étant la victime consentante des fraudes aux allocations pour environ 10 milliards d’euros. L’assurance chômage de même est une pompe financière pour les syndicats, le MEDEF…
« Un mandat électif pour 104 habitant », n’y-a-t-il pas pléthore ? « Un parlementaire pour 70 000 habitants », quand c’est un pour 600 000 habitants aux Etats-Unis ! Sans compter que leurs rémunérations généreuses sont aussi opaques qu’incontrôlées. Aussi scandaleuses que les 300 primes d’Etat : saviez-vous qu’il existe une prime de chauffage ou d’habillement et de chaussures, et pour les membres du Conseil d’Etat une « prime d’égout » ? Et pour nous, lecteurs et contribuables corvéables à merci, une prime de dégoût ! Ces primes sont une « chasse gardée des syndicats ». Dont le gibier est encore une fois le contribuable éreinté… Quant aux 5 millions de chômeurs, l’Etat-providence ne leur réserve que des « mesures inefficaces et coûteuses ».
Quoique personne - un comble - ne sache le nombre réel d’enseignants, l’on peut en 2015 les évaluer à 915 138. Soit un enseignant pour 14 élèves. Etrange, quand les classes de lycée tournent souvent à 35 ! D’où vient la différence ? Par exemple des lycées professionnels. Passer « à 20 heures de cours par semaine » (au lieu des 15 pour les agrégés et de 18 pour les certifiés) reviendrait à « économiser 47 000 postes d’enseignants », alors que l’on en manque. Pourquoi pas ? Presque rien n’y vient récompenser le mérite… Qui sait également à quoique servent, sinon à s’empiler, les 1244 agences publiques, sinon à recaser des fonctionnaires, et dont les budgets augmentent sans cesse ? Par ailleurs, les « participations tentaculaires » de l’Etat dans les entreprises sont moins un gage de réussite que de déficit.
Normes, lois et décrets sont, en 2015, 437 500, quand « nul n’est censé ignorer la loi » ! Lois sur la quantité d’œufs durs dans les cantines, sur les normes sismiques dans des régions où l’on ne tremble que de rire ! Le droit de l’Environnement et le Code des Impôts prolifèrent pourtant aux dépens de l’investissement et de l’activité entrepreneuriale. Complexité et illisibilité se conjuguent. Le pire en ce domaine est le Code du travail avec ses 3500 pages. Pourquoi ne pas le changer pour les 85 pages de son équivalent suisse (3% de chômeurs) ? En ce domaine l’employé (surtout syndiqué) finit par exploiter le patron jusqu’à le détruire. Licencier est un parcours impossible et coûteux, où l’employeur est plus souvent condamné qu’à son tour. Il faut alors une bonne dose d’héroïsme pour embaucher ! L’oppression est contreproductive. Surtout quand la France pratique le disqualifiant principe de « 10,3 semaines non travaillées par an en moyenne »…
Pamphlet argumenté, réquisitoire exact, l’essai salutaire d’Agnès Verdié-Molinié se veut cependant « optimiste ». Hors les précieuses « Annexes », où s’empilent les chiffres accablants, sa conclusion, « Et si demain on changeait tout » est rafraichissante. Et loin de rester dans le trop fameux « ya qu’à », elle répond à chaque problème par un « Comment on fait », fort pragmatique. Ainsi elle imagine l’année 2022, avant laquelle un gouvernement a eu le courage, en trois semaines, de faire un ménage salutaire. Simplification, réduction drastique du nombre des taxes, des élus, des dépenses de l’Etat, des mandats syndicaux, des fonctionnaires, plus que 5000 super communes, impôt sur les sociétés à 18 % : « La France respire, on a évité le mur. » Hélas nous avions deviné que c’était un rêve, rêve jamais abouti. Agnès Verdier-Molinié Présidente de la République ! Cela vaudra mille fois mieux que nos tyrans obèses de socialisme (de droite et de gauche confondues) qui se sont succédé depuis 1981. Lorsque la Loi santé propose un amendement contre « la maigreur extrême des mannequins », elle ferait mieux de se préoccuper de l’obésité d’un Etat proche de la déroute cardio-vasculaire…
Si l’on excepte l’incorrection syntaxique du titre (dire : « Pourquoi la lucidité habite-elle l’étranger ? ») l’essai de Nicolas Bouzou est aussi documenté qu’éclairant. En un mot, étant donné l’état désastreux de la France, pourquoi ne pas s’inspirer des pays voisins où les solutions ont fait la preuve indubitable de leur efficacité ? Entre 3 et 6 % de chômeurs en Suisse, Autriche et Allemagne, sans compter que les Pays-Bas, le Danemark soient assez bien lotis en ce domaine, que le Royaume Uni crée des centaines de milliers d’emplois (si le retour au Travaillisme ne l’handicape pas), que même l’Italie et l’Espagne sont sur la voie des réformes. Voilà des pays lucides, quand la France est aveugle. Nicolas Bouzou bataille pour lui ouvrir les yeux et réalise pour nous « le tour d’Europe d’un économiste qui guette le réveil français ».
En cette ère où l’économie mondiale se situe « au début d’un cycle d’innovations au moins aussi fort que celui de la Renaissance européenne », les nanotechnologies et biotechnologies, la robotique et l’impression 3D, l’intelligence artificielle et les réseaux d’information ouvrent un cycle de croissance et une élévation extraordinaire du niveau de vie. Certes, des pans de l’économie disparaissent conjointement, mais il s’agit, pour reprendre Schumpeter, de « destruction créatrice[1] ». Quand les Français ne croient plus au progrès, il se réalise au-delà de nos frontières. Ainsi, Nicolas Bouzou confesse : « Je revins avec beaucoup d’idées nouvelles pour la France, mais aussi moins d’indulgence. »
Nicolas Bouzou aurait pu construire ses chapitres pays par pays ; il a justement préféré œuvrer par problèmes et solutions : « L’hyper-révolution » précède « La destruction », avant d’aboutir à « L’Europe de la croissance » et à « À la recherche du changement civilisé ». Le trio Portugal, Espagne, Grèce, engage des réformes qui commencent à porter leurs fruits. Même si les démagogues, en particulier de l’extrême gauche « se fourvoient dans le contresens classique qui veut que la crise européenne soit une crise du libéralisme, alors que c’est exactement l’inverse, puisque c’est, pour une large part, une crise de la mauvaise gestion des finances publiques », et ajouterons-nous, des législations fiscales et du travail. Sans compter la frilosité devant les nouvelles technologies : qui, dans l’hexagone, a entendu parler de neurotechnologie ? Certes l’innovation ne va pas sans destruction des pratiques industrielles obsolètes, mais pour de nouveaux emplois, de nouvelles extensions du domaine de la vie humaine : « la troisième hyper-révolution économique recèle des potentialités colossales en terme de revenu, de bien-être social, de santé ». Par exemple, une économie curative de la santé sera remplacée par une économie préventive.
Le tourisme économique de Nicolas Bouzou est un concept neuf et dynamique. Au-delà de Londres, Manchester fut la ville de l’industrie du coton, de Rolls-Royce et d’Alan Turing, ville industrielle dévastée puis en pleine renaissance. Trèves ensuite, en Allemagne, où est né Karl Marx, selon lequel l’économie est bien « l’infrastructure de la société », quoique l’exploitation capitaliste ait « une efficacité qui profite aux plus pauvres », car « c’est la classe des prolétaires qui s’est le plus enrichie ». Aujourd’hui, le nouveau capitalisme est celui la gestion de l’information, de l’invention permanente ; ainsi le capitalisme éducationnel des « Free school » est-il fondamental. Alors que « le délire anticapitaliste et la fatigue du progrès sont des luxes d’enfants gâtés ».
À Berlin, l’on s’interroge avec un pragmatisme hésitant : « Comment pratiquer l’eugénisme et le clonage après Auschwitz ? » Car la génomédecine peut avoir des objectifs justes et bienveillants : éradiquer des maladies, optimiser notre destin grâce au clonage thérapeutique, et notre liberté. Il n’est pas interdit de se demander quelle est « la part génétique de la surintelligence » ? Réfléchit-on avec un plus de rationalité sur Organismes Génétiquement Modifiés en Allemagne, quand en France ils sont diabolisés ? Le plein-emploi allemand reste cependant un modèle, certes perfectible, mais digne qu’on en examine et reproduise les recettes, sauf dans le domaine de l’énergie, où l’arrêt des centrales nucléaires fut un non-sens et reste une catastrophe.
À Varsovie, une étonnante embellie économique fait oublier le communisme. En Suisse, notre auteur se demande avec justesse pourquoi la France n’adopte pas sa politique économique, plus abondante en ingénieurs des nouvelles technologies et, rappelons-le, nantie d’un chômage à 3%. La dépense publique helvète représente 35 % du PIB, soit 22 points de moins que notre affreux hexagone.
En Autriche, un chômage à 4,5%, une croissance à 3% ! Tout cela grâce à la « flex-sécurité » (comme au Danemark), association de facilité de licenciement et de formation, de dégressivité de l’indemnisation chômage, parmi un « marché du travail désétatisé ». On y trouve « un système national d’assurance maladie obligatoire géré par des assurances privées en concurrence ». De quoi faire rêver, sans oublier « des salaires élevés, une protection sociale équitable et efficace ». Hélas, en France, « nous n’en tirons aucune conclusion » : « l’enlisement est préféré au changement ». Au-delà de la « peur écologique », et du constructivisme idéologique de la décroissance, ne peut-on imaginer que le capitalisme libéral œuvre en faveur d’une confiance en nos capacités à réenchanter le rapport entre natures et technologies ; à la façon de l’artiste et architecte autrichien Hundertwasser…
Au Pays-Bas, gouvernement limité et individualisme concourent à une prospérité et à une liberté sur laquelle nous ne voulons pas ouvrir les yeux. Pire, nous sommes des « critiques qui rationalisent l’échec de leur propre pays » en dénigrant la réussite d’autrui avec une mauvaise foi sans pareille.
Alors que la France préfère les séries qui « célèbrent les services publics et les antiquaires », en Suède, notre essayiste se demande si la série Real Humans, qui imagine une robotique capable de créer des « hubots », n’est qu’une préfiguration de notre monde de demain. Cependant les Suédois, dans le cadre d’un « renoncement au keynésianisme » savent autant diminuer la dépense publique que les impôts. Là, également, la thérapie génique et la biologie synthétique permettront bientôt de régénérer les organismes : nanotechnologies et intelligence artificielle permettront-elles un juste transhumanisme ? Mais c’est en Californie et en Chine (hélas au service du communisme) que ce dernier fait rêver à une humanité augmentée…
Pourtant, à l’occasion de la Suède, de ses émeutes ethniques et islamiques, Nicolas Bouzou note que « le plein-emploi ne suffit pas à assurer l’accueil harmonieux d’une immigration abondante ». Nous ne pouvons que partager le rejet de l’auteur du nationalisme et être avec lui favorable à une société ouverte ; hélas il ne semble pas prendre conscience de l’incompatibilité d’un Islam totalitaire avec les valeurs occidentales et libérales…
Si la démarche intellectuelle de Nicolas Bouzou est parfois un peu erratique, mais à la façon de son voyage européen, son récit-essai, mêlant histoire des villes (Venise, Athènes, Milan) et des idées, réalités et perspectives économiques, est bien stimulant pour l’esprit, entre vulgarisation historique et économique d’une part et enthousiasme d’autre part. Non, la croissance heureuse n’est pas un rêve niais mais une hypothèse autant en cours que réalisable, n’en déplaise aux pusillanimes Cassandres français… La « destruction créatrice schumpetérienne » n’est un prélude nécessaire aux progrès. En lecteur attentif d’Hayek, il nous fait relire son éloge de « l’ordre spontané » du marché, son « ordre politique d’un peuple libre[2] », au détriment des politiques étatistes, d’autant que « les politiques publiques ne peuvent que prolonger les crises ». Pourquoi, en cette évidence, les Français ont-ils coutume de vilipender le libéralisme qu’ils ne connaissent pas ?
Reste que Nicolas Bouzon semble ignorer qu’il existe des entreprises françaises aussi performantes qu’investigatrices. Neurospin, par exemple, s’intéresse aux applications de l’imagerie médicale pour les neurobiologistes ; l’Inria est un Institut de recherche en informatique et en automatique ; Aldebaran Robotics est le leader mondial des robots humanoïdes intelligents ; Cellectis produit des « ciseaux ADN » qui permettent de détruire les cellules cancéreuses. En mars 2015, le Salon des nouvelles technologies de Las Vegas réunit pas moins de 66 jeunes pousses (ou « start-up ») françaises, parmi lesquelles, iSetWatch, Holi ou MyFox, qui affectent toutes des noms anglophones pour exister au mieux, s’intéressent aux alarmes connectées, à l’éclairage, à l’arbitrage… La partie n’est sans doute pas aussi perdue qu’elle semblerait l’être.
Pauvre France absurde, étranglée par le socialisme, le syndicalisme et les privilèges étatiques. Quand sauras-tu devenir enfin rationnelle, gérer des budgets avec l’avarice nécessaire, faire confiance à la liberté d’entreprendre ? Car en dépit de tes menottes fiscales et législatives, de ton esprit borné, des entreprises magnifiques savent encore réussir, des initiatives fleurissent. Voyons, entre cent exemples, Bertin Nahum, classé quatrième entrepreneur le plus révolutionnaire du monde, patron de Medtech, une entreprise montpelliéraine, qui œuvre dans l’assistance robotique à la neurochirurgie. Que serait-ce si l’on voulait bien suivre les conseils avisés de nos deux précieux essayistes et s’ouvrir aux accessibles solutions à peine cachées derrière nos frontières ? Agnès Verdier-Molinié Présidente de la République, vous dis-je ! Et Nicolas Bouzou, Ministre de l’Economie !
Les Français par eux-mêmes, Curmer, 1840.
Photo : T. Guinhut.
Si le qualificatif de totalitaire est encore une hyperbole en France étatiste, il n’est pas indécent de sainement constater l’approche d’une tyrannie dont les filets plus ou moins invisibles se resserrent en toute régularité. Particulièrement française certes, mais aussi européenne, sinon mondiale, aux mains du club de Davos, par le moyen des banques centrales et de leurs planches à billets inflationnistes, du quota et de la taxe carbone, sans compter l’identité numérique qui nous pend au nez comme un reflet de la surveillance omnisciente du communisme chinois.
Ainsi, « Galaxie » porte bien son nom totalitaire : ce logiciel sophistiqué du fisc permet de surveiller tous les contribuables dans leurs échanges, y compris parmi les courriels et les réseaux sociaux, ensuite de traiter toutes les données personnelles et de recouper toutes informations diverses au service d'un imparable contrôle fiscal, dont on sait pourtant l’effet destructeur ; l’enfer fiscal n’ayant pas la vertu de ses métamorphoser en paradis[3].
La crise sanitaire fut un joyeux prétexte pour étrangler le et les pays sous les lacets de l’étatisme, y compris européaniste. Incarcérer l’économie en imposant des confinements ; s’endetter de manière une fois encore exponentielle, ornée du trop fameux « quoiqu’il en coûte », sans compter la généralisation imposée de vaccins expérimentaux, à l’efficacité discutable, voire délétère, toutes décisions désastreuses. Ce qui n’empêche guère les citoyens ayant approuvé toutes ces mesures comme un seul homme abreuvé par la servitude volontaire de se précipiter pour couvrir les boulevards de manifestations plus ou moins violentes pour contester bruyamment les conséquences inflationnistes et les pénuries dont ils ont par leur consentement et leurs votes étatistes préparé le terrain.
Pour refaire le coup de maître de « l’union de la gauche » mitterrandienne, qui imposa le socialisme à quatre décennies, pour le porter à son comble communiste, un Jean-Luc Mélanchon, Leader Maximo de La France Insoumise, à lui soumise, y compris avec l’aval des soumis de l’Islam qui vote en nombre pour lui et son islamogauchisme tactique, tente de phagocyter ce qui reste du Parti socialiste et les Ecologistes de parti.
En face, frères ennemis de la gauche étatiste, mais tout aussi étatistes, les orateurs du Rassemblement National et de la zémourienne Reconquête n’envisagent guère - et pourtant - l’union des droites. Alors que depuis longtemps la droite républicaine à force de colbertisme, d’écologisme et de culpabilisation par la gauche a rejoint les attendus économiques et administratifs du socialisme. Entre violences terroristes et islamistes d’une part et violences politiques extrême-gauchistes, anarchistes voire vegan de l’autre, les libertés doivent se sentir menacées par les dents d’une tenaille. D’autant que les règlements européens ôtent nombre de compétences aux Etats, voire laminent toute leur souveraineté.
Hélas, la « planification écologique », flanquée du ministère du Logement et du ministère des Transports, se double de « planification énergétique », alors que le maigre parti écologiste est boudé par les urnes. Ainsi les usines productrices et les centres commerciaux ne naissent plus, ou à peine, la Montagne d’Or de Guyane laisse la place aux orpailleurs illégaux et forts pollueurs, le terminal 4 de Roissy verra ses potentiels clients migrer vers les pays voisins. Toute espèce d’industrie et de progrès se voit vilipendée, quels que soient les richesses attendues par les Français et la régression vers la pauvreté qui en résulte. Le diktat écologique est tel que ses militants gourmands d’interdictions et de sabotages pratiquent impunément la tabula rasa et le vandalisme. Quand bien même la France émet fort peu de CO2, cet épouvantail à gogo alors qu’il n’est pas un polluant et au contraire un accélérateur de végétation, la terreur climatique[4], absolument imaginaire au demeurant, est devenue l’instrument idéal d’oppression d’une planification verte, dont le ressort idéologique est bien entendu le rouge communisme totalitaire. La preuve, s’il en était besoin, selon le Président de la République Emmanuel Macron : « les patrons n’auront pas d’autre choix que d’être éco-responsables ». Nous voilà privés de charbon, inexploitable et pourtant abondant sous notre sol, sauf sous l’emprise hypocrite des importations d’électricité allemandes fomentées par une industrie nucléaire à la dérive, éradiquée dans son développement qui promettait d’être un fleuron français. Privés de gaz, sauf en le payant fort cher venu d’outre-Atlantique ou d’outre-continents (y compris aux bons soins de pays qui ne brillent pas par leur démocratie et leur tolérance) alors que le gaz de schiste (la recherche en ce domaine fut interdite en 2017) et celui des mines de Lorraine nous assureraient des décennies de prospérité ; privés de pétrole, alors que la mer de Guyane en regorge, et très probablement notre Méditerranée, voire le bassin parisien. La main punitive de l’Etat n’y va pas de main morte : interdictions des « passoires thermiques » de façon à augmenter la pénurie de logements, pléthoriques sanctions financières et réglementaires sur les voitures essence et diésel, sur les carburant déjà taxés à 65%, interdiction prochaine des chaudières au fioul, voire à gaz, des véhicules thermiques en 2035 par la sainte grâce de l’Europe, alors que ceux électriques sont des aberrations infinies que nourrissent si mal et si peu des éoliennes tout aussi aberrantes… Pourtant, c’est en lâchant la bride aux entrepreneurs qui n’ont pour ambition que d’innover que nous pourrions exploiter Terre en la magnifiant. En l’occurrence, il n’y a qu’un pas pour faire de celui qui ne serait pas un membre de la sainte église planétaire un sous-citoyen, un criminel fomentant le meurtre de Gaïa.
Tel est le tableau pitoyable d’un Etat aussi tyrannique qu’obscurantiste…
Pour en donner une preuve supplémentaire, voici Comment l’Etat s’attaque à nos libertés, par le duo Anne-Sophie Anne-Sophie Simpère & Pierre Januel. Cette fois il s’agit de dénoncer une « politique sécuritaire » passant par un confinement sanitaire absurde, même s’il faut reconnaître qu’au début de l’épidémie les perspectives étaient peu assurées, montrant qu’une fois de plus l’intervention autoritaire de l’Etat et de son grand timonier républicain n’est une gesticulation d’ego pour signifier que l’on veille et agit, alors qu’il eût mieux valu ne pas agir. D’autant qu’il s’agissait de pallier l’impéritie suradministrée de l’hôpital public et sous-médicalisé par la débâcle économique. Mais aussi par un état d’urgence terroriste. D’une part parce qu’il s’agit d’enserrer les citoyens dans un filet de surveillances, d’autre part parce que l’erratique et incertaine efficacité de la chose ne nous assure guère la sécurité urbaine qui devrait être la règle. Nous ne sommes pas certains à cet égard de devoir récuser comme notre couple d’auteurs le laxisme de la Justice. « Tous surveillés et punis », annonce le sous-titre ; certes, mais combien échappent à toute punition justifiée ?
Si la méfiance envers les lois d’état d’urgence terroriste ou sanitaire doit être de règle, tant elles ont tendance à ne pas savoir s’effacer une fois hors de propos, il ne faut cependant pas jeter le bébé avec l’eau du bain comme aiment à le faire nos auteurs. En effet une surveillance, biométrique, par vidéo algorithmique, telle qu’elle se généralise à l’approche des Jeux Olympiques parisiens de 2024, doit pouvoir exclusivement contribuer à parer la délinquance et la criminalité ; rien d’autre. Et non permettre d’accumuler « l’absurdité des charges ». Hélas notre duo pêche par irénisme multiculturel, signalant combien « musulmans et étrangers » sont ciblés : ce n’est pas là racisme systémique policier (ou à peine) mais réalité statistique des comportements délictueux. Il faudrait aussi relever la différence de traitement des manifestants (quoiqu’il puisse s’agir là d’un euphémisme) entre Gilets jaunes matraquables à merci et Black Blocks extrême gauchistes aux vandalismes anticapitalistes et agressions contre la police récurrents et cependant à peine réprimés…
À cet égard, le sous-titre d’Eric Delbecque, « Les causes de l’impuissance française » est parlant. Son essai, L’Insécurité permanente, malgré d’impressionnants pandores casqués en couverture, ne rassure pas le quidam. Sachez que l’auteur est sérieusement informé, en tant qu’expert en sécurité intérieure et responsable de la sécurité de Charlie Hebdo suite à l’attentat de 2015. Malgré les niais politiques et médiatiques qui dénoncent le fantasme sécuritaire, finalement complices et responsables, les incivilités courantes, les délinquances ordinaires, les agressions violentes et les règlements de comptes entre bandes rivales, et la prégnance toujours menaçante des attentats islamistes, le Français vit mal en son territoire - qui ne lui appartient plus guère - s’il n’est pas blessé, tué. « Ensauvagement », « décivilisation », violence des mineurs, où git « la racine du mal », « haine du flic » et désinformations quant aux « violences policières » qu’il ne faut pas nier, mais bien dépassées par celles antipolicières, salafisme et jihadisme enfin, tout se conjugue pour qu’en quantités croissantes la poudre explose. Pendant ce temps les administrations des ministères de l’Intérieur et de la Justice temporisent, minimisent, espèrent en un apaisement impossible. Le tableau, documenté, comprend 150 000 vols de véhicules, 250 000 cambriolages, 700 000 vols sans violences, avec violence 100 000, dont 10 000 avec arme, et encore ne s’agit-il que de ceux déclarés chaque année. Laissons imaginer les homicides, soit 1,36 pour 100 000 habitants en 2019, sans compter « plus de 8000 personnes inscrites au fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste » ; et s’il s’agit de la partie immergée de l’iceberg… En conséquence, face à « quarante ans d’inaction », Eric Delbecque plaide pour un réinvestissement des territoires perdus de la République, pour une stratégie sécuritaire assumée par les spécialistes en la matière. Car « la sécurité c’est la restauration de la République et la première de nos libertés »
Autre concept inhérent à l’étatisme forcené : l’absolutisme. Il est dénoncé, moqué, combattu par un député, quoique macronien, alors que ses coreligionnaires de tous bords n’ont guère tendance à être des amants de la liberté : Aurélien Taché, qui publie un Voyage d’un homme libre au pays de l’absolutisme. Ce dernier ne vient pas seulement d’en haut, mais de tout un substrat des mentalités, qui prônent et pratiquent le conformisme, l’uniformité, l’immobilisme et le gel des convictions, fussent-elles démenties par les faits, par les réussites hors de France, en une permanence de la « connaissance inutile », pour reprendre le titre de Jean-François Revel[5].
Huit chapitres plus ou moins autobiographiques sont autant de « voyages » : « à la campagne », « au cœur des pouvoirs publics », « à l’Assemblée nationale », « à l’école » « dans l’entreprise », « au pays des militants », « dans l’inconscient national ». Bien que le pire réside parmi la fonction publique et les cabinets ministériels, le constat est toujours le même, même si les variantes abondent. Tout du long Aurélien Taché se heurte au carcan et au lacis administratif, en particulier dans le domaine du logement, plaide pour plus de responsabilités en dehors du seul salut de l’Etat, et se veut libéral, par exemple en légalisant le cannabis, en pensant à un « compte-temps » personnel au lieu d’un système de retraite national, en prônant un « revenu d’existence » pour tous. Face au travail dépourvu de sens et à un système de subordination : « plus de salariés ou d’indépendants, tous coopérants ! » rêve-t-il en idéaliste fougueux. Le réquisitoire est particulièrement vif à l’encontre du système scolaire, une « institution disciplinaire », qui a bien failli broyer le jeune Aurélien venu d’un milieu modeste en Deux-Sèvres.
Enfin le « voyage au-delà des nations » qui laissait espérer des expériences un tant soit peu plus ouvertes, aboutit à une dénonciation de « l’ordolibéarlisme » européen et du « néolibéralisme », concepts pour le moins confus qui ne sont pas très cohérents avec son idée du « primat de l’individu sur le collectif ». En effet il pense à une connivence dommageable entre l’Etat, mais aussi l’Europe avec les grandes entreprises capitalistiques, ce qui n’est plus de l’ordre du capitalisme libéral. Autre approximation, son approche des pays relevant de l’Islam, tout en soutenant les aspirations à la liberté, relève d’un certain irénisme, surtout lorsqu’il méconnait le caractère totalitaire de l’islam en prétendant ne pas vouloir encadrer le port des signes religieux. Si le principe directeur de cet essai, bourré d’observations nées de l’expérience, de contrariétés, de faits, de suggestions, est judicieux, le parcours argumentatif est parfois sinueux…
Absolutiste n’est-il pas également le mot pour tous ces monopoles étatiques, la plupart du temps déficitaires, refinancés en dérobant la poche du contribuable ? Ces monstres énormes, Sécurité sociale, Electricité De France, Société Nationale des Chemins de Fer, ne sont pas sujets à une saine et vivifiante concurrence (quoique grâce à une directive européenne cela soit en train d’évoluer pour la troisième). Une fois de plus, l’Etat est nuisible là où il devrait être utile, et, dans ce cas, là où il ne devrait rien avoir à faire. Car l’économie n’est pas de son ressort, sinon pour le gauchir, le casser.
Et, last but not least, n’avons-nous pas oublié le néoféminisme, le wokisme et sa délicieuse Cancel culture[6], qui use du décolonialisme et de l’antiracisme pour coloniser et raciser l’homme blanc, masque transparent une fois de plus de l’anticapitalisme, qui privilégie l’orientation sexuelle, le genre, au dépend du mérite, des compétences ? La propagation d’une telle idéologie en fait promptement un Etat dans l’Etat. Une minorité agissante, influente, comminatoire, ne fait-elle pas profession d’antilibéralisme, enlaidissant notre monde au moyen d’une propension à la tyrannie, comme s’il n’était pas assez laid ?
Car avec Philippe Nemo, nous pouvons penser le politique en termes de beauté et laideur, grâce à son lumineux essai : Esthétique de la liberté. Au-delà de la prémisse selon laquelle chez Platon, le vrai, le beau et le bien sont un, il montre que « la servitude enlaidit les existences humaines [et] que cela n’est pas seulement vrai de la certitude absolue instaurée par les totalitarismes, mais aussi de la demi-servitude instaurée par certaines sociétés réputées plus douces, les socialismes, qui sont nombreux dans le monde actuel ». En conséquence, seule une vie libre est créatrice de beautés et peut avoir un sens. Les vertus de justice, véracité, libéralité, esprit de paix, tolérance, prudence, tempérance, force, orientation positive des activités (en particulier l’innovation scientifique) fondent la beauté morale, donc politique, au sens où seule la participation de l’être libre leur permet d’accéder à la beauté de l’œuvre d’art. Rappelons-nous qu’avec Jean Petitot, Philippe Nemo signa une belle Histoire du libéralisme en Europe[7], ce dernier participant d’une indispensable esthétique de la politique.
[1] Joseph Aloïs Schumpeter : Capitalisme, socialisme et démocratie, Payot, 1979.
[2] Friedrich August Hayek : Droit, législation et liberté, PUF, 2007.
Hannah Arendt : Il n’y a qu’un seul droit de l’homme,
traduit de l’allemand et de l’anglais par Emmanuel Alloa,
Payot, 2021, 128 p, 8 €.
Hannah Arendt : Heureux celui qui n’a pas de patrie,
traduit de l’allemand par François Matthieu,
Payot, 2016, 240 p, 20 €.
Hanna Arendt, sous la direction de Martine Leibovici & Aurore Mréjen,
Cahier de l’Herne, 2021, 312 p, 33 €.
Hannah Arendt, Karl Jaspers : À propos de l’affaire Eichmann,
L'Herne, 2021, traduit de l'allemand
par Olivier Mannoni, Alexis Tautou et Martine Leibovici, 112 p, 14 €.
Femme philosophe n’est définitivement plus un oxymore. Malgré une société allemande encore corsetée, malgré la montée du péril nazi, puis un exil nécessaire, français et américain, Hannah Arendt a su trouver et construire sa « liberté d’être libre », pour reprendre le titre d’un de ses essais jusque-là inédits en français. Aussi faut-il affirmer « un seul droit de l’homme » qui vaille. Et en une nécessaire catharsis face aux avanies de l’Histoire, ses poèmes de jeunesse et de maturité s’intitulent Heureux celui qui n’a pas de patrie. Cependant les œuvres d’Hannah Arendt[1], d’une stature considérable, se voient acquérir une dignité supplémentaire avec la consécration que lui vient offrir un magnifique Cahier de l’Herne. Ainsi le totalitarisme se fait ombres définitives pour les victimes et lumières de la littérature et de la philosophie, du moins pour ceux qui ont le bonheur d’y échapper.
Outre de toute évidence de la démocratie libérale et d’une judicieuse tolérance, également du langage et de la connaissance, dépendent notre « liberté d’être libre », pour reprendre le titre d’Hannah Arendt. Se libérer des oppressions, et d’abord de celles qui pèsent sur l’expression des humeurs, des opinions, des convictions et des idées, a pour condition politique sine qua non le développement, le raffinement et la beauté du langage. De là dépend une révolution humaniste et libérale, étant entendu, comme le dit Condorcet, que « le mot « révolutionnaire » ne s’applique qu’aux révolutions qui ont la liberté pour objet[2] », comme celle américaine de la fin du XVIII° siècle.
Bref essai d’Hannah Arendt découvert en 2017 à la Bibliothèque du Congrès de Washington, La Liberté d’être libre n’en est pas moins digne d’attention que ses immenses massifs consacrés au totalitarisme. En effet une réelle liberté suppose des prérequis économiques, car « être libre pour la liberté signifie avant tout être délivré non seulement de la peur, mais aussi du besoin » ; il ne s’agit donc pas seulement du privilège de quelques-uns.
À juste titre, Hannah Arendt ne valorise que les révolutions qui ont la liberté pour objet. Donc bien moins le « désastre » de celle française de 1789 qui aboutit à la Terreur, puis à l’Empire, que celle américaine, un « triomphe » quoiqu’elle restât « une affaire locale ». De plus « ceux qui sont censés « faire » les révolutions ne « s’emparent » pas du pouvoir, mais plutôt le ramassent quand il traîne dans les rues », comme l’a montré Lénine en 1917, fomentant l’un des pires totalitarismes du XX° siècle. L’on sait en effet que populace et idéologues se préoccupent moins de la liberté de leurs concitoyens que de leur ressentiment et de satisfaire leur pulsion de pouvoir.
En revanche John Adams, l’un des fondateurs des Etats-Unis d’Amérique, attribuait l’amour de la liberté à tous, pauvres et riches, ignorants et éduqués, même s’il n’était encore pas questions des esclaves noirs du sud. Hélas, comme le laissait entendre Tocqueville, la liberté se trouve menacée selon l’auteure de La Crise de la culture par la « bureaucratie », soit le poids de l’étatisme. La « sagesse pratique et théorique » des hommes de la Révolution américaine ne semble plus guère à l’ordre du jour, selon la crainte de notre perspicace essayiste. Que dirait aujourd’hui Hannah Arendt, alors que ce texte fut écrit en 1967…
La judaïté, étant donné sa singularité et sa diaspora, a toujours quelque chose de précaire face aux nationalismes qui aiment à la pourchasser. C’est en 1943 qu’elle fait paraître dans une revue juive Nous réfugiés. Ce petit texte défend avec pertinence la dignité des réfugiés, précisément les Juifs opprimés par le nazisme, même si elle ne connaissait pas encore toute la réalité de la Shoah. Il s’agit cependant pour notre philosophe de mettre en valeur « l’optimisme » des « immigrants » et « nouveaux arrivants, comme elle préfère les appeler, et ce contre la tentation du désespoir et du suicide. La question de l’identité de ceux qui sont ballottés entre Allemagne, France, Etats-Unis et bien sûr judaïté réelle ou fantasmée, pèse sur les épaules : « Rares sont les individus dotés de la force nécessaire pour préserver leur intégrité lorsque leur statut social, politique et légal est complètement disloqué ». Ainsi deviennent-ils des « parias conscients ».
Il faudrait cependant prendre garde à ne pas engager ce beau plaidoyer dans les termes d’une idéaliste naïveté à l’égard de tous les réfugiés d’aujourd’hui, comme le laisse deviner le préfacier et traducteur Emanuel Alloa. Ceux Juifs n’avaient que le désir de s’intégrer, de travailler, de contribuer au pays d’accueil, à moins de se projeter vers Israël. Ceux d’aujourd’hui sont parfois dans ce cas (hors le projet israélien), parfois dans le cas de profiter des aides sociales sans guère de contrepartie, ou, pire, d’installer l’islam et son régime religieux et politique. Il est plus que probable qu’Hannah Arendt saurait y lire un totalitarisme, tel qu’elle sut si intelligemment l’analyser dans L’Origine du totalitarisme[3].
En conséquence de l’afflux de réfugiés juifs aux Etats-Unis nait en 1949 Il n’y a qu’un seul droit de l’homme. Pour l’apatride les droits de l’homme apparaissent comme « soi-disant inconditionnels et inaliénables ». Pire, la « nudité abstraite de [son] n’être plus qu’humain » est flagrante, intrinsèquement effrayante. Devant la difficulté, voire l’impossibilité, de trouver une nouvelle patrie, d’être protégé par un gouvernement, se dresse la nécessité de ce « seul droit de l’homme », en effet primordial : plus encore que « le droit d’asile », le « droit à la liberté ». À condition que ce droit ne soit pas subverti par le cheval de Troie d’un projet politique et/ou religieux de conquête, ce que subodore Hannah Arendt, même si l’on peut lire la phrase suivante à double tranchant comme un réquisitoire contre les tyrannies : « ce droit présuppose que le persécuté ait des convictions politiques ou religieuses qui, dans le pays d’accueil, ne le mettent pas hors la loi ». Méfions-nous cependant que le spectre d’un gouvernement mondial vienne obérer définitivement la liberté de se choisir une patrie : « Ce n’est que lorsque l’espèce humaine atteint son degré d’organisation intégrale que la perte de la patrie et du statut politique équivaut à l’expulsion de l’humanité tout court ». En ce sens il y a bien une essence libérale dans la pensée politique de notre philosophe. À sa conviction selon laquelle « le droit de tout être humain est de faire partie d’une communauté politique », nous ajouterons pourtant celui de pouvoir la quitter.
Une réelle logique parcourt la filiation entre Nous réfugiés et Heureux celui qui n’a pas de patrie. Dès 1924, alors qu’Allemande elle a dix-huit ans, et jusqu’en 1961 aux Etats-Unis, notre philosophe note dans ses carnets, ses papiers dispersés, voire sa correspondance, des bribes et aphorismes poétiques. Les voici réunis dans Heureux celui qui n’a pas de patrie. Il fallut à l’éditrice, Karin Biro, une constance d’enquêtrice pour collecter ces poèmes dans les archives de la New School Of Social Research de New York, mais également parmi les pages du Journal de pensée[4]ou encore dans la magistrale biographie d’Elizabeth Young Bruelh[5]. L’allemand est pour notre philosophe resté la langue de la poésie, alors que l’œuvre philosophique s’édifiait en anglais. Si elle éprouve une dilection pour Hölderlin et Rilke, elle n’en pas moins son propre souffle, entre mélancolie et sérénité. La dimension élégiaque de ce qui méritait de devenir un recueil à part entière éclate à de nombreuses reprises, permettant ainsi d’éclairer le titre :
« La tristesse est comme une lumière dans le cœur allumée,
L’obscurité est comme une lueur qui sonde notre nuit.
Nous n’avons qu’à allumer la petite lumière du deuil
Pour, traversant la longue et vaste nuit,
Comme des ombres nous retrouver chez nous.
La forêt est éclairée, la ville, la route et l’arbre.
Heureux celui qui n’a pas de patrie ; il la voit encore dans ses rêves ».
L’on devine l’écho de la perte d’êtres chers, un amour, celui pour Heidegger, une amitié pour Walter Benjamin.
Et comme il n’y a pas de réelle poésie sans interrogation sur sa légitimité et sa vocation, Hannah Arendt confie :
« La blessure du bonheur
veut dire stigmate, et non cicatrice.
Seule en témoigne
la parole du poète.
La fable écrite par lui
est demeure et non refuge ».
Ou encore, lorsque qu’une esthétique poétique rencontre une éthique de la concision et de la pudeur, toute de grâce et de beauté :
« Hermétiquement le poème concentre,
Protège le cœur des sentiments adverses.
La coque, quand le noyau perce,
Montre au monde un intérieur condensé ».
À la semblance de Walter Benjamin auquel elle a consacré un essai[6] et de ses sonnets[7] retrouvés, Hannah Arendt sait bien que la justesse poétique n’est en rien antinomique de la réflexion philosophique.
Malgré leur bref mariage, Günther Anders, l’auteur de L’Obsolescence de l’homme et de La Catacombe de Molussie[8], et Hannah Arendt correspondirent longtemps et régulièrement. Leurs lettres s’étalèrent de 1939 à 1975[9]. Active correspondante, elle écrit également à Herman Broch (le romancier de La Mort de Virgile), Judas Leon Magnes ou Hilde Fränkel, ce dont on trouve des traces remarquables dans ce Cahiers de L’Herne.
Nous avions consacré sur ces pages un article que nous espérons de fond à notre philosophe féminine préférée : « Hannah Arendt, banalité du mal et banalité de la culture[10] ». Hannah Arendt (1906-1975) n’est-elle pas devenue une légende de la philosophie ? Polyglotte exilée, amante d’Heidegger (ce qui n’est pas son plus grand titre de gloire, quoique l’on pardonne au sentiment amoureux), reporter controversé au procès d’Eichmann à Jérusalem, créatrice du concept de « banalité du mal », analyste des « origines du totalitarisme », sans compter sa satire éclairante de l’évolution d’une « crise de la culture » dans les Etats-Unis des années cinquante, et qui vint ensuite contaminer l’Europe et la France…
Ce Cahier de l’Herne n’a pas choisi de privilégier l’angle qui consisterait à filer la relation avec Heidegger - et c’est heureux - mais au contraire celui de « l’autonomie de sa pensée par rapport à son ancien professeur et amant », selon les efficaces directrices de cette entreprise : Martine Leibovici et Aurore Mréjen. Il est évident que la complicité appuyée du verbeux auteur d’Être et temps avec le nazisme, y compris philosophiquement, ne pouvait de longtemps satisfaire Hannah Arendt, même si elle a préféré rester passablement discrète et néanmoins fort distante à cet égard.
Parmi une brillante pléiade de contributeurs, l’on s’attache d’abord à la personnalité de notre philosophe, non en un voyeurisme biographique, mais pour insister sur son statut d’étrangère, gardant fidélité à la langue allemande, même si ses grandes œuvres ont été écrites en anglais ; elle défend « la langue maternelle, la philosophie et la poésie », car « ce n’est tout de même pas la langue qui est devenue folle », alors que pour Paul Celan[11] elle est devenu celle des meurtriers. En ce sens la dimension personnelle est intrinsèquement politique : « Sur l’amour et l’amitié en de sombres temps », s’interroge ainsi Idith Zertal.
Penser le totalitarisme, c’est penser « l’absence du penser ». Il est en cette occurrence évident que les droits de l’homme sont bafoués, alors que « le droit d’avoir des droits » (autre nom du droit naturel ?) résonne eu égard à la politique juive, et à un nécessaire « Plan pour une confédération palestinienne » et « Appel pour la paix au Proche-Orient » signés par Hannah Arendt, toutes réflexions qui résonnent on ne peut plus en ce nouveau siècle. L’on croirait qu’elle écrit aujourd’hui et demain alors qu’indubitablement la responsabilité des intellectuels ne doit pas être un vain mot.
Comme une structure en étoile, ce Cahier nous emporte vers plusieurs horizons, fouillant la pensée de l’auteure tutélaire, élargissant ses perspectives parfois. Danielle Lochak va jusqu’à montrer combien l’on dénie les moindres droits humains dans les camps de migrants et réfugiés d’aujourd’hui, sans toutefois aller jusqu’à ce qui serait une dommageable reductio ad hitlerum. Robert Legros s’interroge sur « la restauration du proprement humain dans la société de masse », montrant que « contrairement à Tocqueville, Arendt soutient que ce n’est pas le principe moderne d’égalité qui est à l’origine du conformisme moderne mais l’avènement de la société […] et la conséquence juridique et politique de la victoire moderne de l’animal laborans » ; ce qui peut paraître fort discutable si l’on reste fidèle à la pensée de l’auteur de La Démocratie en Amérique. Marc Le Ny commente ce qui est peut-être un vœu trop pieux de la pensée arendtienne : « Être violent et agir politiquement sont deux activités hétérogènes l’une à l’autre ». Or une révolution serait une transformation « dans le sens de la justice sociale ». Nous savons cependant combien Hayek a désabusé ce type d’argumentation en arguant du « mirage de la justice sociale », dans Droit, Législation et liberté[12], publié en 1976. Il n’en reste pas moins que la politique n’est pas un mal nécessaire, mais « le domaine de la liberté humaine ».
Pour reprendre le titre de l’article de Luc Boltanski, « Tout est politique », il semble que tout dans ce Cahier soit politique, au détriment (même si en ces matières cela le serait encore) de versants plus divers, comme celui de La Crise de la culture. En revanche, Vivian Liska fait diversion en examinant « La brèche entre Hannah Arendt et Franz Kafka ». Savions-nous en effet qu’elle était une fervente lectrice de l’auteur du Procès ? Dans Le Juif comme paria. Une tradition cachée « elle décrit Le Château comme le récit parfait de la condition existentielle du paria et, plus particulièrement, comme une puissante « illustration du dilemme du Juif moderne en mal d’assimilation » […] Cette célèbre interprétation du roman de Kafka écrite juste au lendemain de la Shoah conduit Arendt à conclure par […] l’affirmation de la solidarité nationale juive ».
L’un des critères pour apprécier un Cahier de L’Herne est la quantité et la qualité d’inédits de l’auteur ainsi panthéonisé. L’on sera comblé en la matière avec une douzaine de textes judicieux d’Hannah Arendt elle-même, dont « Le délitement de l’autorité ». Mais de quelle autorité parle-t-on, celle de la tyrannie, celle de la vertu et de la liberté ? Car, ni violence, ni arbitraire, elle reposa d’abord sur la transcendance, la religion, voire les idées de Platon. Avec les sciences naturelles, la vérité n’est plus révélée ; avec l’égalité universelle et la révolution industrielle, le passé et les anciens ne détiennent plus toute valeur. Jusque-là ce délitement de l’autorité peut être positif ; mais si « l’autorité a emporté même la relation qui s’établit entre l’enfant et l’adulte, ainsi qu’entre le nouvel arrivant et ceux qui ont la responsabilité du monde », le corps politique, soit toute la société, s’effrite et se rompt. Lorsqu’Hannah Arendt écrivait cela, c’était en 1953 à l’heure de l’après-guerre ; soixante-dix ans plus tard de tels avertissements ont quelque chose d’ardemment prophétique et de notoirement inquiétant, urgent.
Autre inédit qui n’est pas sans pertinence : Hannah Arendt, Karl Jaspers : À propos de l’affaire Eichmann, un bouquet de dialogues et d’articles croisés. L’on sait que l’existentialiste Karl Jaspers fut le maître de thèse d’Hannah Arendt ; ce qui ne l’empêcha pas de longtemps de soutenir son ancienne étudiante, qui sut établir « la banalité du mal par opposition au mal radical de Kant ».
Non, Eichmann, quoique artisan en chef de la « Solution finale », n’était pas un monstre, mais un « être humain », dont la conscience morale - s’il en avait une - s’est évanouie devant la grandeur du Führer, pour se sacrifier à l’obéissance face au charisme du tyran. C’est ainsi que la vision de cette créature, dénuée de tout démonisme et représentative de la banalité du mal, par les soins d’Hannah Arendt, déclencha une bronca polémique, dès la publication d’Eichmann à Jérusalem en 1963. D’autant qu’il s’agissait de réfuter la collaboration obligée des Jüdenrate avec l’administration nazie « qui a facilité le processus d’assassinat », selon la formule de Karl Jaspers, qui ajoute ensuite : « C’est justement la banalité qui peut gouverner le monde », ce qui n’est en rien une excuse. Alors que le complot du 20 juillet 1944 contre Hitler paraissait conforter la thèse de la résistance allemande, Karl Jaspers, qui rejetait l’idée de culpabilité collective, affirme l’implication du peuple, dont la conscience morale était celle du national-socialisme, implication que ne minimise en rien Hannah Arendt, car s’il y a eu des résistances c’était au nom de la validité de la nation allemande et non au nom de la dignité humaine, et au premier chef de celle juive. De plus Alexander Mitscherlich note l’absence de sentiments de culpabilité chez les médecins nazis lors du procès de Nuremberg, et renchérit : « Ce ne sont pas n’importe quels mobiles primaires sadiques qui ont fait d’Eichmann un bureaucrate génocidaire, mais ce vide de toute attention, de toute pensée ». Tous deux soutinrent ardemment notre intellectuelle. C’est en conséquence de ces polémiques qu’Hannah Arendt rédige une « Discussion avec les étudiants juifs » et « Les problèmes juridiques du procès Eichmann », car les crimes de ce dernier « défient le jugement et font exploser les cadres juridiques », étant commis par des Etats souverains. Sans compter qu’il n’y a ni « innocence collective » ni « culpabilité collective ». Comprendre l’humanité dégradée d’Eichmann et diagnostiquer « l’effondrement moral » de toute une nation est à l’honneur de l’entreprise inédite d’Hannah Arendt. En fait un tel petit recueil est loin d’être anecdotique. Et, si pertinent, il pourrait passer pour une porte d’entrée fort commode à la pensée de notre égérie intellectuelle, qui est ici un précurseur, dans la mesure où elle plaide (de même que Karl Jaspers) pour « un tribunal international », ce qui est aujourd’hui le cas avec celui de La Haye, quoique cela ne nous débarrasse pas du risque d’erreur idéologique, politique et morale d’un tel instrument aux pouvoirs supranationaux, donc in fine sans recours, y compris au moyen de la fuite en n’importe coin du globe s’il s’agit d’un jugement inique.
« Au commencement le verbe était[1] », écrivait Saint-Jean au début de son Evangile, au sens de la création. Pourtant il semble parfois que le verbe ait perdu toute vertu de commencement, n’ayant gardé de son énergie que sa pétrification et son délitement, tant le langage peut subir le panurgisme totalitaire, voire informatique. Voici le sigle discret de « Lingua Tertii Imperii », formule elle-même discrète d’un troisième empire romain masquant en fait le Troisième Reich, l’on n’est jamais assez prudent, mais aussi jamais assez attirant par son mystère même. LTI. La langue du Troisième Reich est un essai puisant dans le journal de son auteur, Victor Klemperer, tenu de 1919 à 1945, de façon à aiguiser ses analyses de la rhétorique politique nazie, entre 1933 et 1945. « Carnet de notes d’un philologue », devenu une référence incontournable, il ne manque pas de susciter des descendants. Ainsi en ce « journal » d’un psychanalyste : Yann Diener, qui détrône aujourd’hui « notre Langue Quotidienne Informatisée » en son LQI. Certes l’affaire est apparemment plus modeste, mais elle en dit long sur le conformisme et le formatage de nos concitoyens qui aiment à enferrer leur rose organe buccal et charnu en un corset de récurrences technologiques, finalement politique. Ainsi nous saurons comment bricoler le langage pour en faire un instrument totalitaire et techniciste, mais aussi comment s’en prémunir.
Le cercle de nos mots est celui de notre monde. Aussi ce dernier tend à être encerclé, rétracté, par un arsenal réduit de phonèmes qui viennent dicter points de vue, horizons, comportements, forcément réduits et orientés, d’autant qu’ils sont l’émanation d’une série de dictats gouvernementaux, de doxas médiatiques et idéologiques ; ce pourquoi Jean-Pierre Faye parlait de « langages totalitaires » et de « langage meurtrier[2] ». Victor Klemperer, lui, parle de « langue carcérale » en ses pages de journal, qui ressortit au récit aussi palpitant qu’inquiétant. Il commence en 1933 avec l’accession au pouvoir d’Hitler, se continue, de vexations en menaces croissantes, quoique sa judaïté soit tempérée par la qualité « aryenne » de son épouse, jusqu’au bombardement apocalyptique de Dresde par les Américains et s’achève dans la fuite vers la Bavière, où s’achève le crépuscule des dieux aryens et la guerre. Ce qui n’empêche en rien à cet ouvrage d’acquérir bien vite la rigueur et la pertinence de l’essai.
Au travers des vocables imposés par le régime nazi, ce sont des moules qui sont plastifiés sur les cerveaux des êtres de moins en moins pensants, même si quelques-uns n’étaient pas dupes, dont l’esprit critique indépendant que fut Victor Klemperer. Puisant aux discours radiodiffusés d'Adolf Hitler ou de Joseph Paul Goebbels, mais aussi parmi la presse, voire le langage de la rue, le philologue de Dresde (1881-1960), destitué de sa chaire à l’Université avant même l’imposition de l’étoile jaune, décrypte la langue totalitaire. C’est hélas seulement de manière posthume qu’en 1995 ce livre fut publié, avec un retentissement considérable.
Le régime national-socialiste aimait les sigles, comme « HJ », celui de la Hitler Jugend (Jeunesses Hitlériennes) ou DAF, celui de la Deutsche Arbeitsfront (Front du Travail Allemand), de façon à prétendre « techniciser » le pays, voire le monde. Il adorait l’emphase (cette « malédiction du superlatif ») et l’invocation, il privilégiait l’affect sur la pensée : lorsque l’on chante « une guerre fraîche et joyeuse », n’est-ce pas « une langue qui poétise et pense à ta place » ? Il affectionnait les termes techniques et génétiques, tout cela pour cimenter la mécanisation du langage et la déshumanisation des individus, que tout totalitarisme vise à remplacer par le collectif, la troupe, malléable à merci. Le registre guerrier, apparemment anobli par l’adverbe « héroïquement », chéri entre tous, devient pléthorique. Un mot comme « fanatique » passe du blâme à l’éloge, via la dévotion au Führer et « la foi fanatique en la pérennité du Reich », en une religiosité mystique du sang, du sol et de l’éternité du Reich qui ne peut que déclencher l’enthousiasme, jusqu’au point culminant de la « déification » du Führer. « Aktion » signifie opérations de massacre ; « Sturm » (tempête) veut dire assaut miltaire ; « Figuren » (marionnettes) est un euphémisme pour les cadavres exhumés, lorsqu’il s’est agi de dissimuler l'extermination de masse au moment de l’avancée des alliés. L’on connait d’autres euphémismes : « évacuation » pour déportation, « espace vital » pour territoires à envahir, tout cela au point que la terminologie nazie pouvait contaminer jusqu’à ses adversaires employant ses formules sans conscience. Sans oublier les vocables qui ont été irrémédiablement pollués, comme « Weltangschauung » (vision du monde, ou intuition chez Kant), disparu de la terminologie philosophique, tant il est lourdement connoté. Tout cela, ajouterons-nous, au point que la langue allemande parût chargée d’une inexpiable responsabilité, aux yeux du poète Paul Celan[3].
La haine des adversaires, ces démocrates, ploutocrates et Juifs, opposés aux Aryens, fait des mots honnis des injures qui invitent à « déclamer », « littéralement brailler », contre le « judéobolchevisme », excitent à la colère, ordonnent les actes, autrement délictueux et criminels, mais devenus de salubrité publique, nationale et purement raciale. La langue militaire a goudronné le langage au service du nationalisme expansionniste aryen et de sa « solution finale », en proclamant à tout un chacun : « Tu n’es rien, le peuple est tout », ce qui est l’essence de l’idéologie totalitaire.
La corruption de la langue allemande est telle que le hâbleur nazi parvient à faire passer le vrai pour le faux et vice-versa. Le discours se fige en propagande de façon à s’immiscer par la force de la persuasion dans les esprits des auditeurs volontaires et involontaires. Pour les remplir de vide intellectuel et mieux les manœuvrer. Dans la continuité de Mein Kampf[4], « livre saint » entre tous, la LTI est d’une « pauvreté misérable ». D’autant qu’Hitler était un rhéteur à la « voix enrouée, si peu mélodieuse, avec ses phrases grossières, à la syntaxe indigne d’un Allemand ». Comment galvaniser les foules en ses conditions, cela reste un mystère, à moins de considérer l’accord de « la mégalomanie césarienne », du « délire de la persécution » avec le fond bestial de l’humanité qui aime à conspuer le Juif en détournant à son encontre des mots sacrificiels, comme « vermine », « parasite »…
Aucun espace ne fut protégé de la corruption par la terminologie nazie, jusqu’aux milieux les plus scientifiques, jusqu’à l’Université, l’enseignement, au service d’une éducation fasciste. Toute proportion gardée, nous n’en sommes pas loin avec les éveillés (woke) de la Cancel culture[5].
Victor Klemperer en tire très vite une morale universelle : « Mon nationalisme et mon patriotisme ont vécu. Désormais je suis totalement cosmopolite au sens voltairien. Toute délimitation nationale m'apparaît comme une barbarie ». Lorsqu’en 1945, il interroge une ouvrière berlinoise, voulant savoir pourquoi elle a été « en taule : « Ben, j'ai dit des mots qui ont pas plu », répondit-elle », il ressent comme une illumination : « En entendant sa réponse, je vis clair. Pour "des mots", j'entreprendrais le travail sur mon journal » ; ce qui en est l’épilogue, invitant à relire l’opus depuis le début. Ainsi l’empoisonnement du langage et la censure du langage sain sont au cœur de son travail : « Le nazisme s'insinue dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s'imposaient à des millions d'exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente ». Cependant, en novembre 1933 Victor Klemperer note : « Je juge en intellectuel alors que M Goebbels table sur une masse ivre ».
Il est loin d’être indifférent que Victor Klemperer, après 1945, et vivant en Allemagne communiste, quoique restant prudemment publiquement silencieux, n’eût rien perdu de sa sagacité. En effet, écoutant Staline, ses sbires et ses affidés, il voit s’élever la langue du IVe Reich qu'il nomme « LQI », « Lingua Quarti Imperii », aussi peu différente de la précédente que le furent les démonstrations festives et militaires de masse, de Berlin à Moscou. Et lorsque Hannah Arendt entend à Jérusalem Eichmann, elle ne peut que constater la sclérose rhétorique de son langage administratif au service de « la banalité du mal[6] ».
Uhland : Gedichte und dramen, Stuttgart, 1885.
Photo : T. Guinhut.
C’est entendu, l’affaire est moins grave. Le LQI d’Yann Diener n’est pas celui de Victor Klemperer. Et nous n’irons pas jusqu’à la reductio ad hitlerum, même si le rouge insistant de la couverture est un tantinet maladroit en confinant à la reductio ad communistum. Cependant la « novlangue informatique » fait partie des tombes du cimetière de la langue. C’est en d’autres termes ce que montre le psychanalyste Yann Denier en son LQI, « notre Langue Quotidienne Informatisée » selon le sous-titre qui éclaire l'acronyme, qui, comme tout acronyme qui ne se respecte pas, masque le vocabulaire, raye les mots, anesthésie la pensée. Probablement Victor Klemperer eût-il approuvé cet essai lorsqu’il affirmait : « il s’agit bien de l’empiètement de tournures techniques sur des domaines non techniques, où elles ont ensuite un effet mécanisant ».
Environnés, cadenassés de mots de passes et de codes, nous sommes également empoisonnés par un fourbi de vocabulaire qui a quitté son seul domaine technique pour empoisonner notre langue. Et si Yann Diener n’est « pas technophobe », il doit constater que l’omniprésence de l’ordinateur modifie en profondeur la pratique de son métier de psychanalyste et son rapport avec les analysés, eux-mêmes détournés d’une bonne partie du contact humain, la communication prenant le pas sur la parole. Non seulement il faut être conscient de ce que « la vie numérique modifie chez les êtres parlants que nous sommes », mais aussi de « l’intrusion du vocabulaire informatique dans le langage courant ».
Nous avons un ou des identifiants, des codes de sécurité, des reconnaissances digitale ou faciale, à tel point que « ce n’est plus une opération d’achat, c’est de l’anthropométrie, c’est de l’opération de police », en une entreprise de surveillance[7] généralisée dont l’avenir menace d’être universel.
Depuis le premier programme informatique d’Alan Turing, le « langage machine » s’immisce dans notre humanité : « aujourd’hui le marché linguistique est recouvert par le vaste marché de l’informatique », ce dernier mot-valise étant né en 1957 de la collusion entre information et automatique. Si le mot « ordinateur », imaginé par Jacques Perret en 1955 et qui vient de Dieu ordonnant le monde, est une belle trouvaille d’origine théologique, il n’en est guère de même pour toute une quincaillerie linguistique afférente. « L’être-calculant absolu » occupe cependant nos gosiers et nos oreilles de son bruissement. Et nous voilà réduits à n’être plus qu’une « vie numérique », ou « vie digitale » (digit signifiant chiffre en anglais).
Contagieuse est la « maladie du jargon ». L’on « textote » plutôt que d’écrire, le « disque dur » mental est « connecté », « câblé » ou « débranché ». L’on doit « faire l’interface » entre deux personnes, plutôt que l’intermédiaire. Des institutions, comme le monde de la santé, et, paradoxalement, l’Education Nationale (ou plutôt l’inéducation), se gargarisent de sigles et d’acronymes en affirmant un narcissisme méprisant pour qui n’est pas « branché », déshumanisant ainsi ce qui devait être service de l’humain.
La numérisation du monde modifie forcément notre manière de penser. Comme l’imprimerie au XV° siècle, Internet est une révolution mentale. Serons-nous binarisés, nous changerons-nous en « émoticones » ? Jusqu’où ira Elon Musk, dont la société Neuralink prévoie des implants informatiques neuronaux ? Il suffira de penser, voire de désirer, pour commander une pizza, sans plus de distanciation entre le désir et la décision. Le devenir numérique se passerait alors du langage. Alors que les algorithmes (du moins à plus ou moins court terme) ne sont pas prêts à maîtriser le second degré ni les métaphores, et encore moins une autocritique en terme de philosophie politique et libérale.
S’il n’en vient pas assez tôt au fait, s’attardant sur Freud, Œdipe et Lacan (le tropisme psychanalytique obligé étant également un formatage linguistique, fatiguant au demeurant, quoique la discipline soit bien attentive à la parole), Yann Diener n’en fait pas moins œuvre salubre. Il pourchasse « nos petites novlangues quotidiennes et machiniques » avec alacrité. Au passage, il ne peut manquer de dénoncer des anglicismes, « briefing », « reset » et « process », par exemple. D’ironiser avec « programmer sa journée » ou « calculer quelqu’un ». De déplorer le « distanciel », cet échange de fausses vies sur écran, et le « présentiel » également venu du domaine religieux (ce qu’est devenu le culte informatique), vocables prétentieux pour « en présence » ou « à distance », et nous ajouterons paresseux au regard d’expressions latines : in presentia, in abstentia. De-là à pratiquer une « grève du codage », il n’y a qu’un pas…
Une métaphore devient virale (pour employer un autre cliché), celle du « logiciel » : il faudrait sans cesse « changer de logiciel ». Sans que l’on sache que ce dernier est un programme destiné à exécuter une tâche, toujours la même, si complexe soit-elle. En changer ne signifierait que se courber sous de nouvelles fourches caudines, sans que le libre arbitre et l’imagination ne puissent voir le jour. « Le degré zéro de la politique », note Yann Diener, en faisant allusion à la creuse rhétorique du parti socialiste, mais sans exclusive, car tous les partis peuvent être visés par un tel constat, tant les maux, s'ils sont connus, ne connaissent pas leurs remèdes, pourtant en partis pratiqués outre-Rhin et outre-Jura, en ce qui concerne du moins nombre de résultats économiques.
Ainsi, en parente de la vulgarité du langage ambiant[8], balbutie la « jargonaphasie », trouble de la parole mangée par un afflux de phonèmes informatiques, dont la récurrence accuse le panurgisme de nos contemporains moutonniers. Entraînant qui sait la faillite de l’écriture manuscrite et de la lecture d’un bon livre à feuilleter et méditer…
La langue est « tout simplement : fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, mais d’obliger à dire », écrivait péremptoirement Roland Barthes. Certes, en fonction des vocables et de la rhétorique du temps, d’une mode et d’une tyrannie, elle est « servilité et pouvoir», elle ordonne un goulet de pensée. Mais au contraire de cet essayiste qui fut joliment à la mode, nous ne prétendrons pas qu’il « ne peut donc y avoir liberté que hors du langage[9] ». Cependant ce dernier est tout aussi bien - ce que Roland Barthes n’aurait su dire - communiste ; tant la langue de bois marxiste-léniniste, se parant abusivement de scientificité, dressant les foules les unes contre les autres dans une « lutte des classes » au service des potentats du parti, imprègne encore le discours, avec des manichéismes entre « réactionnaire » et « progressiste », ce dernier mot insinuant toujours son pesant de correction idéologique au gré des lubies tyranniques. De même, les manipulations de la langue ne manquent pas de trouver de nouveaux avatars, tant à l’occasion de la Cancel culture, de son « décolonialisme » et de son « appropriation culturelle », qu’à celle de l’écologisme, dont la contagion linguistique en dit long sur notre panurgisme. Certes, l’on nous contestera qu’également le langage religieux à sa gangue, sauf à considérer la précieuse maïeutique de la Bible et de sa tradition d’interprétation. Plus largement, et a contrario, si le langage enrichit son vocabulaire d’une réelle connaissance venue de nombre d’époques, de nombre d’écrivains et de philosophes, de nombre de conceptions du monde, il est l’assurance d’un esprit critique croisé, d’une voie vers la liberté de pensée.
Wolfgang Sofsky : Citoyens sous surveillance,
traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, L’Herne, 2021, 272 p, 16 €.
Shoshana Zuboff : L'Âge du capitalisme de surveillance,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Bee Formentelli et Anne-Sylvie Homassel,
Zulma, 2022, 864 p, 13,50 €.
Armés de tous leurs saints idéologues et de tous leurs anges policiers, ces dieux que sont devenus l’Etat complotent comme de sombres aigles aux regards aiguisés plantés dans les neurones des citoyens, des consommateurs et des individus que l’on eût cru libres. Wolfgang Sofsky, que nous connaissions pour ses vigoureux essais sur les vices et la violence[1], produit un pamphlet particulièrement affuté, Citoyens sous surveillance, d’abord publié en allemand en 2007, puis amendé jusqu’en 2021 ; car, n’en doutons pas, il y a sans cesse matière. Cependant, au-delà des tentacules de l’Etat radiographiées par notre essayiste, ne faut-il pas penser à celles de ces puissantes entreprises qui, bien plus que collectionneuses d’informations, entreprennent elles aussi de se faire conseillères, propagandistes, censeures…
Premièrement intitulé Le Citoyen de verre. Entre surveillance et exhibition[2], cet essai du sociologue et philosophe allemand d’aujourd’hui (peut-être le plus pertinent avec Peter Sloterdijk, qui d’ailleurs fit la critique de l’impôt[3]) devient en son édition augmentée Citoyens sous surveillance, en un titre plus ramassé, plus inquiétant. Comme en un apologue, notre essayiste allemand commence par rapporter la petite histoire de la « famille B », qui, ainsi nommée, parait anonyme. Sauf que tout conspire à ce que rien ne soit ignoré : consommations et horaires d’électricité, caméras urbaines, ponctions fiscales, achats en ligne, communications téléphoniques, courriels, comportement de l’enfant à l’école, tout concourt à notre sécurité et notre confort. Sauf que si « l’atmosphère est à la coercition tolérante », voici, pour reprendre le sous-titre : « la fin de la vie privée ». Les traces de nos pas, de nos désirs, de nos pensées même s’accumulent dans les boites noires du renseignement étatique et commercial. L’inventaire de l’espionnage plus ou moins consenti, par indifférence, complicité ou contrainte devient vite pour le moins problématique, voire terrifiant.
Les totalitarismes du XX° siècle ne nous auraient donc pas servi de leçon ? Aussi est-il urgemment nécessaire, avec Wolfgang Sofsky, de mettre en œuvre des « retours sur le passé ». Depuis les Romains qui opéraient « une distinction claire et nette entre le public et le privé », en passant par la Renaissance beaucoup moins libérale avec le concours des religieux, puis la Révolution française très intrusive, hors l’éphémère liberté du divorce. De longtemps, « être socialement intégré c’est porter des chaines sociales ». L’Histoire de la vie privée, pour reprendre le titre de Philippe Ariès et Georges Duby[4] n’est pas un champ de roses mais plutôt une couronne d’épines. Ce fut anonymat des villes qui permit l’irruption d’une vie détaché du groupe obligé, ainsi que la possibilité de trouver un espace propre à chacun. Et seul le vingtième siècle, malgré ses Léviathans nazis et communistes aux yeux meurtriers, permit à chaque individu ou presque de disposer d’une « chambre à soi », pour reprendre le titre de Virginia Woolf[5].
Il s’agissait d’échapper aux tyrannies, familiale, professionnelle, confessionnelle, et caetera. Au-delà pourtant « tout pouvoir qu’il soit de nature démocratique ou autocratique, menace la liberté de l’individu ». Or l’Etat, « institution destinée à dominer les citoyens », « n’est ni un havre de moralité ni une institution morale ». Cependant il réclame de plus en plus de lois, d’agents de la fonction publique, d’argent du contribuable, au détriment de « l’unique mission qui lui revient : garantir la liberté ». En ce sens, Wolfgang Sofsky a toute sa place dans la tradition du libéralisme politique.
S’interrogeant sur la peau et le corps, sur le sexe et ses penchants, voire sur la honte, espaces intimes du sentiment de privauté, notre essayiste montre combien ils exigent d’être protégés, alors que, ajouterons-nous, ils peuvent être les objets favoris de l’exhibition glorieuse et de la victimisation revendicatrice. Cependant, lorsque le coupable cèle crimes et délits, « le droit à la vie privé atteint sa limite là où la liberté de l’individu est menacée ». Reste « l’espace enténébré de la vie privée », celui de l’agonie et de la mort, plus encore du suicide.
La propriété privée risque elle aussi d’être l’objet d’une surveillance orwellienne : « pour bloquer toute nouvelle inégalité dès son apparition, il faudrait en permanence surveiller la propriété de tous ». En conséquence, extirpant la liberté économique, « la manie de l’inégalité mène tout droit à la tyrannie ». En conséquence encore, l’impôt pour lequel nous travaillons la moitié de notre vie, est à la fois le fait d’un voleur légal, l’Etat, et l’objet d’une utilisation inconsidérée, bien au-delà des bornes régaliennes de ce même Etat. En authentique libéral classique, notre essayiste professe avec justesse : « ce n’est pas l’assistance qui justifie l’existence d’un Etat, mais la garantie de ces droits à la protection et à la liberté qui évitent à l’individu d’être victime d’agressions extérieures ». Hélas, non seulement le citoyen n’obtient pas la contrepartie attendue de l’avalanche fiscale qui se glisse dans tous les interstices de l’activité publique et privée, avec les yeux d’Argus et les serres de rapace du pouvoir bureaucratique, mais de surcroît sa sécurité est plus que faillible, la misère matérielle l’attend au tournant, la prospérité économique et les systèmes d’éducation se délabrent. Tout cela au prix d’un « travail forcé camouflé » et d’une régulière ponction des informations afférentes. Entre saisie et redistribution, l’Etat est une hydre aux cent bras de plus en plus lourds. Et encore Wolfgang Sosfky parait d’abord s’adresser à son pays, l’Allemagne. Que dirait-il s’il fixait sa perspicacité sur la France…
L’espionnage certes est un mal nécessaire aux mains d’un Etat garant de la sécurité de ses citoyens, à condition de ne pas épier l’innocent au détriment du coupable, ce qui est un art pour le moins délicat, de ne pas préférer certains coupables à d’autres, là pour des raisons idéologiques. Le Léviathan est capable du pire s’il n’est pas lui-même surveillé. Par exemple de vouloir être le « gardien de la moralité », armé d’une légion toujours croissante de surveillants. Le Surveiller et punir de Michel Foucault[6] trouvant ici une nouvelle métastase.
Loin de rester une politesse indispensable la discrétion protectrice se voit battue en brèche : « l’indiscrétion est pratiquement considérée comme une vertu démocratique ». C’est une forme moderne du commérage, du voyeurisme graveleux, dans laquelle le harcèlement pointe le bout insistant de son museau fétide.
Nous sommes tous des « citoyens de verre », fragiles et au travers desquels tout est de notre moi lisible, mais aussi livrés aux écrans qui, télévisuels, veulent nous hypnotiser, ou depuis Internet qui nous piste et nous balise, tout en nous permettant de déposer les témoignages du narcissisme et de la peur, tout autant que de capter et influencer ceux d’autrui. Or « la culture médiatique de l’indiscrétion » chamboule le terrain de la propriété de soi. En même temps, l’apparente bonne volonté de la transparence se change en imposition de l’impudeur et en inquisition.
Les malheureux citoyens de verre pourraient se voir brisés menu, car la destruction de la vie privée va la main dans la main avec l’érosion de la liberté politique. Quand il s’agit de « leur inculquer ce qu’ils ont le droit de penser », ne leur reste-t-il que « la possibilité de se retirer dans son monde intérieur » ? De fait « la politique de l’esprit […] fait tomber les hommes dans les cages de la captivité intérieure ». Il en est de même pour « la politique de la mémoire » qui trimballe sa cargaison d’idéologie historique, dans laquelle le dogmatisme et le conformisme, y compris religieux, ne tolèrent pas la subversion de la pensée libre. C’est ainsi que « certains partisans d’un relativisme culturel sont pourtant disposés à renoncer à la liberté et à la vérité », note avec pénétration notre essayiste. Alors que « Sans la liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur », disait Figaro[7].
La biopolitique dispose de sa propre « supervision morale », y compris lors de la récente pandémie, dénie le droit à une mort supportable. Le droit de léguer à ses enfants est bafoué par des limitations et autres taxations. De même les modes de procréation font l’objet de contrôles, voire d’interdictions, qui sait si bientôt elle fera « du patrimoine génétique le critère de répartition des droits civiques et des droits aux prestations »… Au point que, pour reprendre Wolfgang Sofsky, « héritier du clergé, l’Etat moderne s’est donné pour mission de veiller sur les bonnes mœurs et d’assurer la production d’individus vertueux ». Vertu d’ailleurs hypocrite, si l’on songe combien la délinquance, la criminalité, le prosélytisme du terrorisme ont les coudées franches.
Gardons-nous d’être naïf et confiant ; ce pourquoi il faut lire Wolfgang Sofsky. Et contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, ce n’est pas seulement la Chine qui est à même d’épier de manière panoptique nos rues et nos reins, mais tout pays pour lequel « liberté » est un mot gênant, un vain mot. Certes la criminalité et la délinquance méritent d’être scannées, à condition de savoir délimiter clairement leur cercle, qui doit être celui des atteintes aux personnes et aux biens ; et non celle du crime par la pensée, exprimée ou non.
La réflexion de Wolfgang Sofsky est incisive, rude, la charge contre l’impôt et l’Etat décapante et revigorante, la satire morale contre les vices publics, contre la « mise en réseau » des information fiscales, sociales, médicales, judiciaires, scolaires (etc.) qui s’exercent au dépend de l’individu est éclairante, sans oublier la suite logique : l’endoctrinement et son corollaire, la censure. Ce qui n’empêche en rien cet essai d’être d’une clarté sans mélange.
Ne serait-ce pas l’orwellien Ministère de la vérité du gouvernement français qui étend un tentacule de plus en installant une commission pour lutter contre les fake news et le complotisme, au doux nom de « Les Lumières à l’ère numérique » ? Ainsi la liberté du scepticisme, de se tromper, d’une analyse divergente et efficace se voit menacée, rognée, bientôt arasée par une surveillance insidieuse, glissant par tous les canaux d’Internet et des réseaux sociaux, de la sécurité policière et du biopouvoir. Car si le passe sanitaire peut être défendu au travers d’une non-prolifération du virus, il n’en porte pas moins le risque d’une extension du domaine du traçage des individus.
Certes, l’on pourrait imaginer que les caméras équipés de la reconnaissance faciale ne s’appliquent qu’aux récidivistes de la délinquance et qu’à ceux pour lesquels on a de bonnes raisons de penser qu’ils fomentent un acte terroriste. Mais rien ne prouverait que l’Etat résisterait à la tentation chinoise, c’est à dire la surveillance omnisciente de chaque citoyen, doté de points de citoyenneté menacés d’être effacés au moindre écart, au gré des doxas et autres lubies politiques et morales.
Malgré les qualités intrinsèques de son essai, Wolfgang Sofsky s’aventure trop peu au-delà du rayon d’action de l’Etat. Pourtant d’autres prérogatives et menaces d’une proliférante surveillance viennent d’entreprises privées. En particuliers des GAFA, soit Google, Apple, Facebook et Amazon, sans compter leurs imitateurs qui nous courent sur le râble comme chasseurs sur le gibier. Alors que de l’Etat nous sommes les proies trop inconscientes et à notre corps défendant, nous nous précipitons volontairement et naïvement à bras ouverts dans la nasse de ces entreprises de communication et de consommation. Nous y disséminons nos goûts, nos choix, nos opinions. Car à chaque fois que l’on use des smartphones et d’Internet, des algorithmes nous conduisent par concaténation vers les domaines, les produits, les opinions déjà enregistrés, nous enfermant dans ce que l’on appelle des bulles de filtres, qui ont l’inconvénient de nous clouer dans le préconçu, sans compter des directions induites par une doxa économique et politique, au risque de nous couper de découvertes, d’analyses divergentes, salutaires peut-être, désastreuses, voire incorrectes, émondant notre libre arbitre. Le libre marché concurrentiel est écorné dans sa capacité à concourir à la liberté, d’autant plus que des entreprises spécialisées font commerce de nos informations qui devraient être confidentielles. Et si l’on commet l’erreur de financer la Chine au travers de l’achat de l’une de leurs technologies numériques, ne doit-on pas craindre de lui livrer notre capital informationnel, qui serait ainsi fichable, flicable…
Tout cela peut être abondamment vérifié dans l'essai, la somme, de plus de huit cent pages, sous la surveillance de Shoshana Zuboff : L'Âge du capitalisme de surveillance. La documentation est considérable, l'acuité redoutable, comme si l'essayiste allait concurrencer Google lui-même, ce « pionnier du capitalisme de surveillance ». Enquêtes, notes, index, tout concourt à radiographier notre « futur numérique ». Capter nos informations, notre intimité, nos opinions politiques est leur credo, de façon à les exploiter dans un vaste marché publicitaire, dont les géants et les nains du web revendent les données que nous ne leur avons pas données. Ce ne serait presque rien s'il ne s'agissait pas d'orienter, voire de censurer notre expression, notre pensée, faisant fi d'un libre arbitre presque impossible. Voyez comment Facebook par exemple vous somme de lire des informations climatiquement correctes, traque les complotismes et autres scepticismes, qui sont pourtant, du moins pour ces derniers, la condition sine qua non de la démarche scientifique et philosophique.
Les réseaux sociaux sont une caméra perpétuellement braquée sur qui veut l’endurer, et Facebook au premier chef. Ce dernier, non content de bombarder ses affidés de publicités ciblées en fonction de leurs centres d’intérêts affichés et induits, réels ou imaginaires, traque la moindre nudité, le moindre bout de sein ou galbe fessier, fût-il celui d’une statue de marbre de Canova photographié par votre modeste critique. De plus il se prétend juge sanitaire, politique et moral, in fine juge des enfers, en prévenant des dérives discutables contre la doxa vaccinale, en bannissant tel homme politique (Donald Trump par exemple), en favorisant ce qui est nanti d’un potentiel d’intérêt populaire et de « buzz », donc en orientant la pensée, ou du moins le ressenti et la capacité d’action d’un public, comme lorsque l’on apprend qu’il aurait donné plus de voix qu’il n’en n’aura fallu aux envahisseur du Capitole de Washington. Même si, se prenant pour un Léviathan étatique et ivre d’hubris, Facebook conserve encore un potentiel considérable d’informations et d’interactions, mieux vaut alors partir en quête de réseaux sociaux neutres et soucieux de la liberté d’expression, non intrusifs et sans publicité, comme le semble être MeWe. L’ère de la propagande et du prosélytisme au moyen de la galaxie Internet, qui a succédé à celle de Gutenberg, n’en est peut-être qu’à ses balbutiements : filtrer l’information, celer les unes, grossir les autres, vise bien autant à générer un consommateur captif qu’à faire advenir une conscience politique engagée dans les objurgations d’une messe écologiste, communautariste, non genrée, religieuse, ou encore d’une tolérance à l’intolérable, en fonction des éoliennes de la persuasion. En ce sens, si l’Etat est un « Big Brother » orwellien, nombre de Little Brother risquent de devenir grands.
Ainsi Etat et entreprises économiques, surtout si elles frisent la dimension monopolistique, s’affairent sans trêve d’appétit pour rogner les libertés économiques, de pensée et d’expression, finalement les plus infimes recoins de la vie privée et de la vie intellectuelle. Car au duo à la fois ennemi et complice de l’Etat post-hégélien et des entreprises en cette affaire de surveillance omnisciente s’ajoute le citoyen lui-même - est-il en ce sens citoyen ? - qui, s’érigeant en procureur et juge, seul derrière son écran, ou sous le blanc-seing d’associations, de partis politiques, s’indigne, dénonce, avec la vigueur vengeresse du délateur et fournisseur de piloris, les incorrects, les non-écologistes, les mécréants, les fascistes vrais ou faux, les capitalistes, les racistes vrais ou faux[8], ad nauseam. En un bric-à-brac pléthorique de l’orwellisation sociétale[9], ils sont les hérauts de la cancel culture[10], de la ségrégation des propos plus ou moins haineux[11], de la chape de plomb idéologique sous laquelle s’écharpent les idéologies entre elles, aux fins de broyer l’individu. Ce qui prouve bien que l’humanité a son lot perpétuel, se renouvelant sous le masque de telle ou telle mode et fureur idéologiques au gré des vents, de tyrans individuels et collectifs, autant que de ceux qui n’ont de cesse de se soumettre à leurs propres diktats, ou à ceux d’autrui, en une servitude volontaire digne de celle de La Boétie.
Tel, Gallimard, 2021, deux volumes sous coffret, 1128 p, 29,90 €.
Le déclin de l’Occident est-il consommé ? Le concept est depuis longtemps une tarte à la crème pour les nostalgiques, les catastrophistes, sinon les clairvoyants, depuis les commentateurs de l’Empire romain, à la suite d'Edward Gibbon[1], jusqu’aux partisans du Choc des civilisations de Huntington, en passant par le titre emblématique d’un Allemand du début du XX° siècle. Médité, rédigé à la veille de 1914, publié en 1918, puis en 1922, au sortir de la Première Guerre mondiale, l’énorme essai d’Oswald Spengler (1880-1936) vit en cette guerre civile européenne (selon le titre d’Ernst Nolte[2]) la confirmation de sa thèse, en son titre explicite : Le Déclin de l’Occident. Le succès qui s’attacha à l’ouvrage vient en grande partie d’un effet consolatoire : la défaite allemande n’était pas seule, accompagnée qu’elle était par l’infortune annoncée de l’Europe. De quelle validité peut encore bénéficier aujourd’hui une telle philosophie de l’histoire ? Pourquoi ne sommes-nous guère spenglériens ?
Philosophe de l’Histoire né après Hegel, qui professait « que la Raison gouverne le monde et que, par conséquent, l’histoire universelle s’est elle aussi déroulée rationnellement[3] », Oswald Spengler n’obéit pas à une conception linéaire de l’histoire animée par l’expansion du progrès. Il juge bon d’adopter une vision cyclique des civilisations, destinées, de manière biologique, à naître, croître, décroître et mourir. Cette évolution se répète quels que soient les climats et bien entendu les individus.
Le diagnostic d’Oswald Spengler face au « destin de la culture occidentale européo-américaine » (I p 27) n’est pas tout à fait à entendre comme nous le pensons aujourd’hui, soit en termes de perte de puissance face à des continents concurrents, mais à la manière d’une dégénérescence biologique. C’est de lui-même que cet Occident s’effondre, sous le poids d’une industrialisation aliénante, d’un exode rural arrachant l’humanité de ses racines. Il ne s’agit donc pas de lire ce « déclin » comme une tabula rasa.
En fait, Oswald Spengler entend l’Occident comme la synthèse de sa culture et de sa civilisation. La première est l’âme, dont le développement est achevé, la seconde est la technique capable de croître encore, ce qui dans ce cas seul n’est en rien un déclin. Cependant le philosophe ose espérer que l’Occident soit animé par une puissance vitale capable de créer de nouvelles peintures, tragédies et comédies, de nouveaux dieux.
Décrivant la succession des cultures, le philosophe appelle « apollinienne » celle de la Grèce (taisant sa dimension dionysiaque alors qu’il est un disciple de Nietzsche) et « faustienne » (I p 463) celle de l’Europe moderne (l’on retrouve là le disciple de Goethe). Pour lui il n’y a pas de culture absolue ; chacune ayant ses caractéristiques propres ; ce « qui ne donne, en aucune manière, à l’Antiquité et à l’Occident une place privilégiée à côté de l’Inde, de Babylone, de la Chine, de l’Egypte, de la culture arabe et mexicaine -univers particuliers du Devenir qui pèsent d’un poids égal dans la balance de l’Histoire et qui l’emportent souvent, par la grandeur de la conception psychique, par la vigueur de croissance, sur la culture antique » (I p 46).
Période ultime d’une culture dont l’énergie se fatigue, le déclin est celui d’une civilisation qui surinvestit le progrès scientifique et technique urbain en oubliant de favoriser et susciter les créations spirituelles en voie de disparition. Au lieu d’être transcendance, l’art n’est plus qu’un loisir, pire un outil de propagande ; et en même temps une reprise des œuvres du passé, un exotisme dispersé, un éclectisme insensé ; ce qui s’appliquerait aujourd’hui à une bonne part de l’art contemporain[4]. Quant à la science moderne elle s’égare dans la démesure et la technique, et sa dimension « faustienne» privilégie la valeur marchande et l’efficacité au détriment de la mesure humaniste.
Cette réflexion sera prolongée en 1933 par L’Homme et la technique[5], essai dans lequel Oswald Spengler énumère à l’occasion de l’évolution de l’humanité : « l’esprit de la main », « la main armée », « la parole et l’entreprise ». En futurologue décidé, il prédit la dissolution de la culture machiniste qui serait le dernier acte de la tragédie. En dépit de ce que la mort l’empêchera de voir, menace nucléaire ou biotechnologies vengeresses, robotisations suicidaires, la chose est d’une conception bien trop romantique, voire digne d’un wagnérien Crépuscule des dieux. Au point qu’il écrive : « la fin de l’art plastique occidental a sonné irrévocablement. […] L’art faustien meurt de vieillesse, comme l’apollinien, comme l’égyptien, comme tous les autres. […] Ce qui se fabrique aujourd’hui en fait d’art est de l’impuissance et du mensonge, aussi bien dans la musique postwagnérienne que dans la peinture postérieure à Manet, à Cézanne, à Leibl et à Menzel » (I p 368). Il est bien risqué, sous peine d’être vite contredit par l’avenir, de se promulguer grand contempteur du présent et grand conclueur devant l’éternité !
L’ouvrage emblématique d’Oswald Spengler est d’une érudition impressionnante, tous azimuts, voire ostentatoire et verbeuse, et par là donnant l’impression d’être trop chargé, retardant souvent l’exposition attendue, comme l’immense partie « Problèmes de la culture arabe », qui prélude longuement sur les religions antiques, païennes, juive et chrétienne, avant de n’en venir à l’analyse annoncée que fort brièvement. Cette culture arabe, l’Islam, ce « puritanisme du groupe total des religions magiques précédentes » et sa « fureur guerrière » (II, p 830), n’apparait que d’une manière passagère. Ce parmi des considérations qui ne peuvent engendrer que des confusions dommageables : « L’Evangile de Jean est la première Ecriture chrétienne manifestant expressément une expression coranique », certes au sens où il s’agit de « la parole de Dieu sous forme visible » (II p 812). Trop souvent, la richesse des allusions culturelles et religieuses est telle que le lecteur puisse se sentir étouffer dans un salmigondis compacté où le fil de la rigueur s’évanouit.
La « décadence » du titre n’est pas à entendre au sens de la désolation, mais de l’acceptation de son destin, soit de l’ « amor fati » nietzschéen. Plutôt que de se désespérer de l’impossible retour d’une grande peinture ou d’une grande musique (qui étaient de l’ordre de la conception romantique), Oswald Spengler engage la jeunesse à se vouer à un avenir technique et militaire, « césarien », dit-il. Ainsi, dans ces ouvrages ultérieurs, de Prussianisme et socialisme en 1920, à L’Homme et la technique en 1931, en passant par Reconstruction de l’Allemagne en 1924, il plaidait pour un socialisme nationaliste, cependant récusé par le National-socialisme, pour qui l’absence totale de racisme dans sa doctrine était rédhibitoire, malgré son attachement à « la vie, la race, la volonté de puissance, non celle des vérités, des inventions ou de l’argent » (II, p 1116). Car il réprouvait avec la plus grande vigueur « la dictature de cet argent » et « ces villes gigantesques [qui] bannissent et tuent dans toutes les civilisations, par le concept de province, le paysage tout entier qui fut la mère de toutes les cultures (II p 645) ». L’on dirait aujourd’hui qu’il était anticapitaliste, voire écologiste décroissant…
Mais à cette spenglérienne philosophie de l’histoire, il faut opposer la multiplicité des formes de développement des cultures. Pour notre philosophe hautain, chacune d’entre elles, à un stade donné de son développement a ses dieux, ses César, son urbanisation, son socialisme (sur lequel il écrivit[6]), etc. Toutefois, au-delà d’un seul destin biologique, elles sont empreintes et animés par des substrats paysagers, des personnalités et des hasards, la réalité étant plus chaotique qu’un déterminisme. Reste un certain don de prophétisme, envisageant la puissance des partis, la prépondérance des masses, qui trouva sa confirmation dans l’effacement de la République de Weimar et l’irrésistible ascension d’un nazisme qu’il n’appelait pas de ses vœux, même s’il est permis de se demander dans quelle mesure sa pensée y a contribué. Car, en bon absolutiste, sinon totalitaire, il désirait ardemment l’avènement de « tout ce qui est vigoureux en soi, pour être, selon le mot de Frédéric le Grand, un serviteur de l’Etat, dans un effort âpre, désintéressé, soucieux, tout en possédant justement un pouvoir illimité ; tout ce que j’ai opposé au capitalisme sous le nom de socialisme » (II p 1070). En d’autres termes, il appelait un homme providentiel qui incarnerait la sauvegarde et le rebond d’un destin national.
Pont aux ânes, aussi bien des déclinistes, que des fascistes et antifascistes, un tel titre se voit embarqué, sans qu’on l’ait lu, dans des cohortes idéologiques pour le moins suspectes. Y compris le préfacier de cet édition, qu’il serait de mauvaise foi d’accuser de ne l’avoir point lu, Johann Chapoutot, qui en profite pour dénoncer en l’an présent ce « darwinisme social [qui] se porte d’autant mieux que les inégalités se creusent », antienne et cliché où l’on discerne une posture postmarxiste. Il n’a cependant pas tout à fait tort en raillant « les Spengler d’aujourd’hui », où l’on devine sans peine le Michel Onfray de Décadence et l’Eric Zemmour du Suicide français[7]. Il nous fait judicieusement remarquer combien la biologie était pour Oswald Spengler moins la science qu’une idéologie proche du sang et de la race ; combien il fut adoubé par les nationalistes conservateurs de son temps, quoique il ne mâcha pas ses mots en soulignant que « l’antisémitisme biologique n’était pas son fort », ce pourquoi les Nazis le vilipendèrent, rejetant ce qu’ils appelaient son pessimisme et sa passivité.
En écho à l’œuvre maîtresse d’Oswald Spengler, voici celui qui prétend implicitement lui succéder en « décadence » : Michel Onfray[8]. Il faut cependant attendre la fin de ce lourd volume, mal dégrossi, pour y trouver la thèse infligée par le titre. Les trois religions dites du livre sont soumises à une sévère critique, ramenées à des fictions tarabiscotées, telles la présence physique de Jésus, la révélation mosaïque du judaïsme et la voix descendue d’Allah de l'Islam, critique bien méritée. Pour ce faire l’érudition est abondante, parfois pertinente, parfois bancale, éreintant au passage nombre d’idéologies et de systèmes politiques, la petitesse et la pusillanimité de nos dirigeants, peu inspirés, gouvernant sans aucune largeur de vue. La logorrhée tourne en se répétant, en assénant, et il serait fastidieux d’en relever les errements comme nous l’avions fait en nous demandant s’il fallait penser ce polygraphe pléthorique[9]. Il est néanmoins probable qu’il n’ait pas tout à fait tort en annonçant le crépuscule de la civilisation judéo-chrétienne, qui s'annonce sanglant, tant le terrorisme islamique, favorisé par son infiltration et son dynamisme démographique, semble promettre une apocalypse. C’est faute d’avoir réalisé la réalité le choc des civilisations mis en lumière par Samuel Huntington que se confirmerait la ronde des civilisations qui sont en expansion, puis se rétractent, meurent, sont remplacées par de plus virulentes, selon le sens de l'Histoire emprunté à Oswald Spengler. C’est en conclusion, quoiqu’en contradiction avec la précédente menace, qu’il parie en prophète sur l'avènement d'une société transhumaniste, succédané du monde d'Aldous Huxley et de George Orwell, accolant ainsi des régimes totalitaires autrement plus efficaces que les dictatures qui ont obscurci le XX° siècle, la réactivation de l’Islam originel et l’hyper-technologisme du communisme chinois y pourvoyant chacun à leur façon.
Pourquoi, malgré l’œuvre magistrale, qui marqua son temps, ne sommes-nous guère spenglériens ? Il semble que notre philosophe de l’Histoire souffre en sa théorie d’anthropomorphisme. Cultures et civilisations, certes depuis leur enfance, leur maturité, peuvent être mortelles, mais c’est moins dans leur intrinsèque nature que dans le choc des empires que se renforce ou s’abrège leur destin. À cet égard, outre la leçon de la chute de l’empire romain, la théorie des marges des empires d’Ibn Khaldûn est plus opérante. Selon ce dernier, l’empire musulman accumule à ses confins des réserves de violence tribale face à la non-violence et au désarment de ses voisins destinés à la conquête et au pillage. Ce fut le cas au VIII° siècle, est-ce le cas aujourd’hui ? « Dans la communauté musulmane, la guerre sainte est un devoir religieux, parce que l’islam a une vocation universelle, et que tous les hommes doivent d’y convertir de gré ou de force[10] », écrivait Ibn Khaldûn au XIV° siècle. Une telle conception, animant les djihadistes, est loin d’être obsolète aujourd’hui.
D’autres causes encore que l’esprit humain peuvent être invoquées, comme lorsque le délitement de l’empire romain vint non seulement des barbares, des conditions sociales, du christianisme trop peu belliqueux, mais surtout, au début VI° siècle la conjonction d’un refroidissement climatique et d’une épidémie de peste redoutable[11]. L’empire soviétique s’est vu balayé par la fatigue gérontocratique et l’impéritie économique, tandis que les causes démographiques peuvent jouer un rôle considérable si l’on pense à la baisse de natalité dans la vieille Europe, voire en Chine, qui en cela est peut-être un colosse aux pieds d’argile ; ou au basculement démographique affectant l’Occident au profit de l’immigration extra-européenne et musulmane…
Autre élément qui nous conduit à ne guère être spenglérien - et c’est là un euphémisme - le type de régime politique appelé par Oswald Spengler pour remédier au déclin : dans le cadre d’une « révolution conservatrice », il lui faut un régime autoritaire et un socialisme national. Visiblement il n’avait pas la moindre intelligence du libéralisme politique et économique.
D’une certaine manière le livre de Samuel P. Huntington, paru en 1996, Le Choc des civilisations[12], peut passer pour un addendum à ce Déclin de l’Occident. La thèse de l’essayiste américain, fort controversée, voire passée sous le silence de l’opprobre, repose sur l’énumération de huit civilisations : occidentale, slave-orthodoxe, islamique, africaine, hindoue, confucéenne, japonaise et latino-américaine. Le monde ainsi divisé se voit livré à une irréductible conflictualité, les frontières politiques ayant bien moins d’importance que celles religieuses, ethniques, voire intellectuelles comme dans le cas de l’alliance du confucianisme et du communisme en Chine. Les identités culturelles sont susceptibles de se cristalliser non seulement en affrontements économiques, mais plus encore terroristes et militaires, à une hauteur jamais vue. Vigoureusement, Samuel P. Huntington réagit à la théorie de La Fin de l’histoire assumée par Francis Fukuyama[13] en 1992, qui postulait l’extension du modèle de la démocratie libérale de par le monde. Certes la division en blocs d’Etats, voire en un seul pour le Japon, l’écart de l’espace latino-américain au regard de l’Occident ont quelque chose de peu nuancé ; certes encore c’est oublier les rivalités internes à ces aires culturelles et surtout ne pas considérer les évolutions et les porosités toujours possibles ; en somme la dimension un brin simpliste et monocausale de la chose affaiblit la démonstration. Reste que l’analyse n’est pas sans pertinence au regard du trio ennemi Chine, Islam et Occident. Ce dernier étant entre autres l’objet du chapitre IV intitulé « L’effacement de l’Occident », en partie sous le coup de « l’indigénisation », les problématiques démographiques n’échappant pas à l’essayiste.
Nos réserves voudraient-elles signifier que le concept de déclin de l’Occident est une bulle spéculative ? Spenglériennement - si l’on peut s’autoriser d’un tel néologisme - certes. Mais il est discernable que cet espace européo-américain soit menacé par lui-même d’abord, soit par le poids de son étatisme, son manque de liberté économique, les diktats de l’écologisme politique, inégaux selon les pays et particulièrement la France en cette occurrence, par une dégénérescence culturelle aux mains de la Cancel culture[14]. Ensuite par la pression de la Chine communiste et par l’infiltration de l’islamisme. Est-ce à dire que l’on soit condamné à se laisser dévorer par de tels déterminismes ? Bien fol qui voudrait se laisser aller à un docte catastrophisme et qui ne laisserait pas aux hasards, à l’inventivité des individus, de la science et du capitalisme, la possibilité d’emprunter d’inédits chemins.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.