Nos libertés disparaissent rarement en un jour. Elles reculent par degrés : une loi supplémentaire, une parole surveillée, un blasphème redevenu impossible, un livre écarté, un mot soupçonné avant même d’être prononcé. Chacune de ces capitulations paraît raisonnable lorsqu’on l’isole ; réunies, elles dessinent les contours d’une servitude nouvelle.
Thierry Guinhut retrace la mécanique de ce rétrécissement. Quatre forces, différentes par leur nature mais convergentes dans leurs effets, minent aujourd’hui les fondements de la liberté d’expression, de la liberté de conscience et de la liberté d’entreprendre : l’étatisme et sa surréglementation asphyxiante ; l’islamisme et le retour d’une logique du blasphème au cœur de l’espace public ; l’écologisme radical, lorsqu’il sanctifie l’interdit sous couvert d’urgence planétaire ; le wokisme, lorsqu’il transforme le langage en champ de mines moral.
De Milton à Hayek, de Voltaire à Tocqueville, de Bastiat à Popper, l’auteur convoque les grands défenseurs de la liberté comme des armes intellectuelles. Fruit de quinze années de réflexion, Requiem pour nos libertés est un essai de combat, d’alerte et de résistance libérale.
Car la liberté ne meurt pas seulement lorsqu’on nous interdit de parler. Elle meurt aussi lorsque nous ne savons même plus ce que nous avons appris à taire
I Les plaies illibérales de notre temps
II Requiem pour la liberté d’expression
III Passions pour l’autodafé : livres et bibliothèque incendiés
IV Éloge du blasphème et, in fine de la tolérance
V Peut-on rire de tout ?
VI Statues de l’Histoire et mémoire : pour l’annulation de la Cancel culture
VII Pourquoi nous ne sommes pas religieux
VIII Déséducation idéologique versus éducation libérale
IX Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique
X L’orwellisation sociétale
XI Serions-nous plus libres sans l’État ? Et sans l’Europe ?
XII Vers le paradis fiscal français ?
XIII De l’humiliation électorale
XIV Monstrum œcologicum et obscurantisme vert
XV Éloge des péchés capitaux du capitalisme et des penseurs libéraux
XVI Les obsolètes au risque de l’intelligence artificielle
XVII Conclusion : Sécurité et libertés
Quelques extraits choisis
Un préalable indispensable à notre culture libérale fut écrit en 1644 par Milton : l’Areopagitica ou liberté d’imprimer sans autorisation ni censure. Le philosophe sait que les livres sont « aussi vifs, aussi puissamment féconds que les dents du Dragon de la fable : avec un champ ainsi tout ensemencé peut-être en jailliront des guerriers en armes. Toutefois réfléchissons aussi que si l’on opère sans circonspection, autant, presque, tuer un Homme que tuer un bon livre ». Ce père du libéralisme politique et précurseur des Lumières réclamait à l’acmé de son essai : « Par-dessus toutes autres libertés, donnez-moi celle de connaître, de m’exprimer, de discuter librement selon ma conscience[1] ». Phrase que reprendront à leur manière les grands classiques du libéralisme, de Voltaire à Tocqueville, en passant par Benjamin Constant, qui défendit les droits individuels : « Tous les Français possèdent des droits individuels, indépendants de toute autorité politique. Ces droits sont la liberté personnelle, les jugements par jurés, la liberté religieuse, la liberté d’industrie, l’inviolabilité de la propriété, la liberté de la presse[2] ».
En ce sens, la censure viole le droit naturel à la liberté d’expression. Si cette dernière s’arrête ou commence l’injonction publique à la violence et au meurtre, elle s’étend de la Déclaration universelle des droits de l’homme au premier amendement à la Constitution américaine. Rappelons à cet effet la loi française du 29 juillet 1881 sur la liberté d’expression, qui régit l’imprimerie, la librairie, la presse, et stipule dans son article premier que « la librairie et l’imprimerie sont libres. » En d’autres termes la liberté d’expression va jusqu’à englober celle de dire le faux, le scandaleux, l’inacceptable… Celui qui accepte d’entendre les erreurs, les offenses et les billevesées de l’autre, permet que l’autre accepte la liberté d’émettre ce que l’un pense être, peut-être à tort, judicieux.
La seule justification de la censure ne se trouve-t-elle pas dans la loi lorsqu’elle pénalise la diffamation ainsi que l’incitation à la violence et au meurtre ? Comme lorsque des rappeurs (NTM ou Jo le Phéno) furent poursuivis par la Justice, voire condamnés pour avoir appelé en leurs chansons à tuer des flics. De plus, l’article 421-2-5 du Code pénal dispose que « le fait de provoquer directement à des actes de terrorisme ou de faire publiquement l’apologie de ces actes est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 € d’amende ». Hélas, alors qu’une apologie ne soit pas en soi un acte criminel, il faut craindre que les tribunaux des banlieues chariaisées soient aussitôt encombrés et pris d’assaut. L’infraction pénale caractérisée par « l’association criminelle en relation avec une entreprise terroriste » est assez floue pour inculper celui qui n’est que susceptible d’agir sans avoir agi, quoiqu’il soit nécessaire de prévenir plutôt que de guérir l’inguérissable.
Quant aux « contenus islamophobes » qui devraient être « signalés » au gouvernement, faut-il en déduire que toute critique argumentée, fondée sur les textes du Coran et autres faits historiques, doive être soumise à la censure d’État ? Non seulement la liberté de la presse et du net serait alors bafoué, mais il s’agit là d’un déni d’intelligence ! Saurons-nous séparer les réelles incitations à la violence de la critique raisonnée ? Est-ce par ailleurs trop demander que d’enjoindre l’Islam à se réformer, d’abandonner ses versets et commandements mortifères et sexistes, comme l’ont fait les Chrétiens et les Juifs au sujet des bien plus rares occurrences que l’on trouve au détour du Deutéronome et du Lévitique ? Pendant ce temps la jeune Mila qui posta sur quelque réseau social une vulgaire insulte contre le Prophète, se voit menacée chaque instant de viol et d’assassinat, alors que ni l’Éducation Nationale, ni l’État ne garantissent sa sécurité…
[1] John Milton, Areopagitica ou liberté d’imprimer sans autorisation ni censure, traduit de l’anglais par O. Lutaud, Aubier, 1956, pp. 127, 211.
[2] Benjamin Constant, « Esquisse de constitution », Cours de politique constitutionnelle, Pierre Plancher, 1820, p. 144.
Photographie : T. Guinhut.
C’est avec les romans de San Antonio, ces saines et saintes parodies du genre policier, qu’il fait bon de rire de tout : des polices du KGB soviétique, des statues de Lénine, du drapeau français et franchouillard, des langues trop pendues menacées par le sabre et le turban… Certes, il n’est pas allé, comme un humoriste dont la vulgarité a bavé sa traînée putride, jusqu’à rire des camps de concentration, de ses Juifs étiques et finalement gazés. Une limite qu’il faut ou ne faut pas franchir ? Peut-on rire de tout ? Du bonheur de rire et du malheur de pleurer, d’Aristote et de Dieu, du rire cathartique et mimétique, d’Hannah Arendt à Jérusalem et des tartes à la crème chaplinesques, des pets de Bérurier et des pyjamas d’Auschwitz, du rire tolérable ou punissable, de Baudelaire et des contrepets, de la censure et de la liberté d’expression…
Dieu ne rit pas. En effet, remarque Charles Baudelaire, « le Sage par excellence, le Verbe Incarné, n’a jamais ri[1] ». Cependant celui de La Bible, dans la Genèse, est capable de demander : « Pourquoi ce rire de Sarah ? Abraham était centenaire à la naissance de son fils Isaac. Sarah dit : — Dieu m’a fait rire ! Je ferai rire qui l’apprendra. Elle dit aussi : — Qui aurait prédit à Abraham que Sarah allaiterait des fils ? J’ai pourtant donné un fils à ses vieux jours ! [2]» D’où la signification d’Isaac en hébreu : « Il rit ». De là à imaginer que Dieu puisse rire de lui-même et laisser les rieurs se railler de lui, il n’y a qu’un pas. Quand le Talmud peut savoir rire, à l’occasion des raisonnements insolites, voire de la risible érudition, les Juifs sont traditionnellement des humoristes impénitents, jusqu’à l’autodérision. Quand du Christ aux chrétiens, si l’on reste sérieux, l’on ne condamne pas le rire. Bouddha, lui, porte plus sereinement le sourire, sans compter l’humour plus franc quand le koan zen sait rire et faire rire.
En revanche, Allah prend le rire en horreur. Car Mahomet, ayant souffert de railleries diverses, dénie tout sens de l’humour, condamne explicitement le rire, et, cela va sans dire, le châtie : « Vous les avez pris pour objets de vos railleries, au point qu’ils vous ont permis d’oublier mes avertissements. Ils étaient l’objet de vos rires moqueurs » ; « Les criminels se moquaient des croyants. Quand ils passaient auprès d’eux, ils se faisaient avec les yeux des signes ironiques. De retour dans leurs maisons, ils les prenaient pour l’objet de leurs rires[3] ».
Les fidèles, et pire les fanatiques, de Dieu n’aiment ni n’imaginent que Dieu puisse rire. Alors que ces religions se rient de nous en nous liant dans des commandements parfois judicieux, souvent liberticides, en particulier dans le cas de l’Islam. Le Dieu sévère des intégristes médiévaux ne supporte pas la rigolade, il lance des « anathèmes contre le rire », au point que son thuriféraire, Jorge, le bibliothécaire, dans Le Nom de la rose, d’Umberto Eco, cache, empoisonne et brûle le deuxième livre de La Poétique d’Aristote, sur la comédie et le rire, aujourd’hui perdu, s’il n’a jamais existé. La « force positive » et « cognitive » du rire selon ce dernier, « atteint l’effet de ridicule en montrant, chez les hommes communs, les défauts et les vices ». Pourtant, Jorge voit dans le rire « une pollution diurne qui décharge les humeurs » ; il « libère le vilain de la peur du diable […] Quand il rit, tandis que le vin gargouille dans sa gorge, le vilain se sent le maître, car il renversé les rapports de domination ». Paraphrasant par avance tous nos censeurs des amuseurs, il commande : « Si le rire est le plaisir de la plèbe, que la licence de la plèbe soit tenue en bride et humiliée, et sévèrement menacée[4] ». Ainsi Jorge condamne-t-il l’existence du rire, d’essence satanique, car rire de tout serait rire de Dieu….
Si selon Aristote, dans Les Politiques, « l’homme est un animal politique », il est le seul animal qui sache rire, car, disait Rabelais, dans son « Avis au lecteur » de Gargantua, « le rire est le propre de l’homme ». Bergson ajoutant qu’il « n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain[5] », le rire est une liberté naturelle et politique inaliénable. Car rire, même si cela fait mal aux sérieux et tristes sires qui se drapent dans la vérité inattaquable de leur religion, de leur idéologie
[1]Charles Baudelaire, « De l’essence du rire », Œuvres, Pléiade, Gallimard, T II, p. 527.
[3]Coran, XXIII « les Croyants », 111 ; LXXXIII « la Fausse mesure », 29-31.
[4]Umberto Eco, Le Nom de la rose, Bernard Grasset, 1982, pp. 477-479-481.
[5] Henri Bergson, Le Rire, France Loisirs, 1990, p. 24.
Le pire étant peut-être, au cœur de l’écologisme, cette « résurgence du spiritisme et de l’animisme », prétendant inscrire au centre des constitutions des États le crime — souvent prétendu — d’écocide, préparant ainsi un totalitarisme planétaire au nom de l’esprit des forêts, qui par ailleurs se portent de mieux en mieux lorsque science et économie permettent d’assurer la survie humaine sans avoir besoin de défricher et de brûler à tout va. Sans compter que les écologistes, antihumanistes, étant anti-voitures, contreviennent aux recherches qui les rendront moins gourmandes en énergies, mais aussi à l’indépendance et à l’individualisme. Visant à asservir le capitalisme à l’écologie, ce sont bien des collectivistes qui ont vêtu leur communisme d’une cape de mage vert.
Un nouveau lyssenkisme est à l’œuvre. Cette politique agricole fut formulée en l’Union soviétique par Trofim Denissovitch Lyssenko et ses affidés à la fin des années 1920, puis appliquée au cours des années 1930. Technicien agricole, il se pique d’une théorie génétique pseudo-scientifique, la « génétique mitchourinienne », qui devient en 1948, sous l’égide de Staline lui-même, la théorie officielle exclusive, évidemment opposée à une « science bourgeoise », jusqu’en 1964. Une fois reconnus dégâts et pénuries causés par une telle affabulation, l’on revint à la raison, si tant est que ce dernier mot eût un sens en Union soviétique. Or il n’est pas insensé de qualifier l’urgence climatique, le réchauffement d’origine anthropique, les taxes carbones, les éoliennes et à peu de choses près tout l’appareil de l’écologisme, comme un nouveau lyssenkisme, cependant plus grave que le précédent car largement international…
Hélas la puissance idéologique, l’endoctrinement subi par les élèves de l’Éducation nationale, la persuasion par la peur, l’apparence scientifique du discours et de la planification écologistes, le militantisme médiatique, gouvernent de fait à la place des citoyens, exercent une réelle et sournoise dictature, aux dépens des libertés et des avancées réellement scientifiques. La volonté de puissance des activistes forcenés et des politiques aussi incultes que démagogiques, associée au suivisme d’une part du public, risque de faire long feu. Il est à craindre que même le mur des réalités ne les arrête, tant la libido dominandi les encourage, tant le besoin de croire une pensée manichéenne et de s’enrégimenter taraude nos concitoyens. À moins que le château de cartes vert ne s’écroule et que la raison, pragmatique, capitaliste et créatrice, reprenne le dessus.
Photographie : T. Guinhut.
XVII
En guise de conclusion :
Sécurité et libertés
Se débarrasser des tyrannies étatiques, qu’elles soient issues du vote démocratique, du système grégaire des partis, des stratégies de l’envie, des résolutions constructivistes, entre régulations et surveillances, n’est pas tout. Il faut vivre en sécurité pour être libre, de ses pas, de sa féminité, de ses loisirs, de son économie et d’art. Or nombre de pays et a fortiori la France sombrent à la fois dans les tréfonds de la mexicanisation et du Dar el Darb. Soit d’une part la prolifération du narcotrafic et de la criminalité afférente, y compris féminicide, et d’autre part la conquête islamique ; car au contraire du Dar al Salam — ce territoire où l’islam assure son oppressive paix — le Dar al Darb — où celui-ci mène sa guerre d’éradication et de conversion — dévore l’Occident, en brûlant et vandalisant élises, synagogues et bibliothèques, en égorgeant et violant nos citoyens.
Sans céder à la gloriole vaniteuse du « yaqua fautqu’on », regardons comment d’autres ont réussi là où l’hexagone échoue. La Suisse, qui outre son score considérable en termes de libertés économiques et son Produit Intérieur Brut par habitant au double de la France, offre une sécurité enviable. Le Salvador qui, en quatre ans, a éradiqué le narcotrafic et sa criminalité en construisant et remplissant des prisons et en se gardant de tout laxisme. Le Japon qui ne laisse pas entrer l’islam sur son archipel… Notons à cet égard que la remigration des délinquants et criminels étrangers qui plombent nos prisons et nos rues, que l’expulsion des activistes et prêcheurs islamistes, fussent-ils de nationalité française, vers des contrées sableuses, serait hautement salutaire.
Mais toutes ces mesures, ne nous en cachons pas, se heurteraient au chantage au fascisme de la part des ignorants du sens réel de ce mot et le pratiquent cependant avec ardeur, aux cris d’orfraie des politiques, syndicats et fonctionnaires superfétatoires et nuisibles, de ceux qui usent de la politique de l’autruche en vantant un fictionnel vivre ensemble. Rétablir la démocratie libérale aussi bien du point de vue économique que de la liberté d’expression et d’action ne serait pas de tout repos ; cependant urgent et vital.
Depuis Machiavel et a fortiori Hobbes, l’on présuppose que l’État moderne, reposant sur un contrat social validé par le libre consentement des individus, favorise les droits fondamentaux, au premier chef la sécurité. Nous réclamons d’être efficacement protégés par le droit positif, avec l’appui de la force publique. Moins parfait qu’un illusoire et menteur règne de Dieu, l’État peut-être à même de préserver l’humanité des abominations délictueuses et criminelles. Toutefois, si nous devons exiger une paisible sécurité, gardons-nous de la perversion de l’État sécuritaire qui risquerait d’abuser de son droit à décider de l’État d’exception, frôlant dangereusement l’État totalitaire. Car l’État garant, constitutionnel, contractuel et surtout régalien, minimal, n’est pas le Léviathan exigé par Hobbes face à une société qu’il décrit comme un cauchemardesque chaos. Plutôt qu’un lugubre Requiem pour les libertés, nous aimerions entonner un serein et strictement laïc salvator mundi, quoique sans user du mythe de l’homme providentiel, de façon à contrer un effondrement civilisationnel, à promouvoir et voir œuvrer un réel courage civique, un libre esprit critique…
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.