Geai des chênes, La Couarde, Île de Ré. Photo : T. Guinhut.
Le silence des odeurs.
Alain Corbin : Histoire du silence ;
Le Miasme et la jonquille.
Alain Corbin : Histoire du silence. De la Renaissance à nos jours,
Albin Michel, 216 p, 16,50 €.
Alain Corbin : Le Miasme et la jonquille.
L’odorat et l’imaginaire social XVIII-XIXème siècles.
Champs Flammarion, 432 p, 9 €.
Comment faire l’histoire de ce silence qui n’a pas la parole, qui est disparition et vide ? Pourtant, là où se réfugient la paix et le secret, il hante nos livres, nos tableaux, nos religions. « De la Renaissance à nos jours », pour reprendre le sous-titre de cet essai au thème pour le moins original, Alain Corbin revisite les vertus trop oubliées de son objet d’étude et en dresse un éloge aussi documenté que patiemment lyrique. Hélas, s’il faut trop souvent se boucher les oreilles pour trouver la paix des sens et de l’esprit, il a également fallu se boucher les narines et trouver « le silence des odeurs », quand, au détour du XVIIIème et du XIXème siècle, on décida de faire un choix entre Le Miasme et la jonquille.
Il n’est « pas seulement l’absence de bruit », mais lieu de méditation, de création : cherchons le silence chez les écrivains, Julien Gracq et son Rivage des Syrtes confiné dans l’attente, Georges Rodenbach et sa Bruges la morte, la chambre tapissée de liège de Proust. D’abord, en un subtil paradoxe, « le vertige de la page blanche est imprégné de silence, un trait d’union entre le néant et la création ». Cependant là nait cette parole qui a sa musique, et suscite la puissante rencontre de l’imaginaire de l’auteur et du lecteur, prêt à relayer de manière discrète ou tonitruante le message, qu’il soit religieux ou politique. Pour l’art cinématographique, après les films muets barricadés par une musique d’accompagnement, « le silence pose un défi aux cinéastes ». L’historien Alain Corbin se fait alors lecteur des arts.
Le religieux et le romantique sont chacun à leur façon en quête de silence, soit en anachorète, dans l’oraison monastique, l’exercice spirituel et « l’ars meditandi », soit dans « les profondeurs de l’espace » et des montagnes. Il est partout, dans la vaste nature, dans l’intimité, tous lieux que fuit notre contemporain bruyant, bruitiste et hyperconnecté. Mais c’est depuis le XIXème siècle que bruits urbains et décibels devinrent, jusqu’au raffut des cloches, objets de vindicte, rappelle notre essayiste, qui se fait également psychologue et philosophe.
« L’anéantissement du sujet ou l’incommunicabilité entre les êtres » peuvent se produire dans un vide insonore et loud. La discipline et la contrainte du silence, qu’il s’agisse de celui de l’autorité ou de celui de la haine, peuvent aller jusqu’à la cruelle punition pénitentiaire, à l’angoissant isolement, et ainsi confiner à l’insupportable, à la mort. Sans oublier le tragique absolu de la disparition du globe terrestre, qui évacue tout phénomène sonore.
Quand il se fait culture, il peut devenir « tactique », comme pour les militaires ou les paysans « taiseux » ; ou, mieux, politesse, respect d’autrui, voire distinction suprême. Face à la guerre, à l’industrie, à l’omniprésence du pop-rock and rap, au courroux médiatique, s’entendre se taire devient, outre une liberté, une joie savamment recherchée. Il est solitaire, ou dans la complicité de deux amants. En effet les yeux et le cœur savent sans besoin de parler, surtout si l’on s’abîme dans le sans-mot de la jouissance et de sa petite mort…
Les plus beaux silences sont chez les peintres (un cahier central nous les présente), avec les chandelles de Georges de la Tour, les Vierges de Raphaël, de Piero della Francesca, surtout Fernand Khnopff et sa dame en blanc le doigt sur les lèvres, car les symbolistes savent se taire avec l’intensité du mystère ; jusqu’aux toiles colorées, inquiètes et solitaires d’Edward Hopper… Car la peinture est « muta eloquentia ». Le voyageur de Caspar David Friedrich contemple non seulement le sublime de l’immensité, mais aussi le calme de sa vie intérieure.
Romanciers, peintres et philosophes, tous savent dire les dimensions essentielles du silence. Surtout grâce à l’éminente discrétion de l’essayiste Henri Corbin, dont l’érudition, jamais pédante, découvre un monde insoupçonné. Seul bémol (chuchoté) : regrettons l’absence d’une vaste période passée sous silence qui serait un premier volet, de l’Antiquité à la Renaissance. Cette énumération fouillée, murmurée à la quiète oreille du lecteur, tout empreinte d’humilité et de calme enthousiasme, se fait délicieuse invitation à de plus vastes lectures, écoutes et visions, silencieuses, cela va sans dire. Un silence de Mozart est, dit-on, encore du Mozart.
Nous n’irons pas jusqu’à dire que les odeurs et autres puanteurs peuvent être mesurées en qualité, et en infection, comme les bruits, par des décibels. Mais le Moyen-Âge, la Renaissance, l’Ancien Régime puaient. On jetait les vases d’urines et les fèces par les fenêtres, on conchiait les coins de rue, les ordures gisaient en désordre jusqu’à ce qu’un charretier consentisse à les ramasser, les chevaux égrenaient leur crottin fumant. Bateaux, prisons et hôpitaux sont alors les tréfonds de la putridité. Cimetières, poissonneries, ateliers de tanneurs, tout mêle ses effluves peu ragoutants, immondes. La promiscuité des santés et des propretés suspectes gagne jusqu’à l’opéra. À la longue, cette enrichissante Histoire des odeurs à ranger au côté du roman de Patrick Süskind, Le Parfum[1], menacerait le cœur le plus accroché, au point que l’on se demande si Alain Corbin a établi ses recherches et son manuscrit une pince à linge sur le nez et une pochette d’eau de Cologne au revers de sa veste…
Il fallut à la fin du XVIIIème et au XIXème siècle imposer un peu de tenue aux immondices malodorants et autres accumulations nauséabondes. Ainsi Alain Corbin découvrit comment on parvint au « silence des odeurs » ; ce en écrivant Le Miasme et la jonquille, plus exactement « l’histoire des perceptions olfactives ». L’odorat est en effet un « construit social », car le peuple est puant, alors que les classes sociales élevées, la bourgeoisie et l’aristocratie tente de s’en distinguer en se dégageant de la contrainte des odeurs sui generis, et en s’aspergeant de musc et de jonquille.
Sous l’Ancien Régime les miasmes pestilentiels sont réputés porter l’épidémie et la mort. Au tréfonds de l’insupportable, le XVIIIème siècle vise à abaisser les « seuils de tolérance ». Car « la capitale n’est plus qu’un vaste cloaque ». Louis-Sébastien Mercier, l’auteur du Tableau de Paris[2](1781-1788) est un incessant contempteur de l’infamie parisienne et de ses effluves orduriers, maladifs et morbides. Il imaginait d’ailleurs un futur plus sain dans son récit d’anticipation L’An 2440[3], quoique nous n’ayons pas eu à atteindre jusque-là…
En effet, autour de 1800, « l’hygiéniste est promu au rang de héros qui brave les plus tenaces des répugnances ». On pensa d’abord qu’aromates et parfums avaient des vertus thérapeutiques, puis qu’ils pouvaient être fatals. Mais bientôt la chimie, la science toute entière vinrent au secours des narines et des corps affectés par les miasmes urbains et campagnards. L’hygiène intime imposa le « silence olfactif », qui n’est pas sans rapport avec le goût du plein air des élites sociales, avec le voyage romantique vers les horizons marins et montagnards. Le musc animal est remplacé par l’eau de rose ; mouchoirs et sachets parfumés sont le nid de l’élégance. Dès avant le préromantisme, l’odorat devient « le sens générateur des grands mouvements de l’âme ».
Des égouts aux poubelles (auxquelles le préfet du Second Empire donna son nom), de l’aération à la désinfection, l’espace urbain vérifie peu à peu l’impact de ces mots d’ordre : « Paver. Drainer. Ventiler ». Mais aussi « Désinfecter ». On assèche les marais pestilentiels, on évacue les ordures ménagères, les vidangeurs sont soumis à de stricts règlements. Le tout-à-l’égout (voté en 1889) peine à s’installer au XIXème siècle pour s’évacuer dans la Seine et les rivières. On attendra le XXème siècle pour songer aux stations d’épuration… Bientôt les salles de bain, la parfumerie, les jardins fleuris participent du luxe avant de gagner les classes moyennes. Le « compositeur de parfums » suscite le flacon et l’ivresse, y compris érotique, par le biais du « libertinage du nez » ; au contraire de « la fiente verbale » et de « la scatologie du Carnaval » populaires. Enfin, « l’industrie s’est substituée à l’excrément dans la hiérarchie nauséeuse. Une nouvelle sensibilité écologique se profile ».
Outre son titre du plus charmant effet, Le Miasme et la jonquille, initialement paru en 1982, est un essai infiniment et précisément documenté. Où l’on saura tout sur les débats des philosophes et des hygiénistes, sur l’équarrissage et la désinfection à « l’eau chlorurée », sur les fumées du charbon de terre, sur la nécessité de « décrotter le misérable », sur « l’apprentissage de la défécation en milieu scolaire » ! Moins élégamment, mais sans le moindre euphémisme, Dominique Laporte publiait en 1978 une édifiante Histoire de la merde[4], quoiqu’il ait « fait preuve du plus total dédain pour la chronologie ». Alain Corbin rend ses lettres de bassesse et de noblesse à l’odorat, perçu comme le « sens de l’animalité selon Buffon, exclu par Kant du champ de l’esthétique […] affecté par Freud à l’analité ». Il s’agit bien d’une Histoire des goûts et des dégoûts…
L’Histoire fut d’abord celle de l’épopée et des mythes avec Homère, puis celle des actions guerrières royales et humaines à partir de Xénophon, jusqu’à ce que des siècles plus récents s’intéressent à l’histoire sociale, y compris du plus petit peuple. Alain Corbin, né en 1936, innove encore dans le champ de l’Histoire. Evolution des matières, des mentalités, des sentiments et des concepts permettent également d’examiner notre généalogie. Ce pourquoi il s’intéressa à l’Histoire du corps. De la Révolution à la Grande Guerre[5]. Cette pente historienne est du même ordre chez un Jean Claude Bologne, dont on lit avec plaisir l’Histoire du couple[6] ou encore l’Histoire de la conquête amoureuse. [7].
Mais aussi, pour revenir à Alain Corbin -en marge de Michel Foucault[8]- aux évolutions de nos sexualités, de Les Filles de noces. Misère sexuelle et prostitution au XIXème siècle[9], à L’Harmonie des plaisirs : les manières de jouir du siècle des Lumières à l’avènement de la sexologie[10]. Le temps qu’il fait, la perception du paysage, la mer, l’arbre sont parmi les inépuisables curiosités de l’historien qui permettent, en mage de la succession événementielle des hauts et bas faits d’armes, d’Ibn Khaldûn à Michelet, de faire connaissance avec la relation que l’humanité entretient avec ses sens et son environnement. On ne doute pas que pour ce faire, le silence de la concentration et la paix des odeurs soient hautement nécessaires…
Thierry Guinhut
La partie sur Histoire du silence a été publiée dans Le Matricule des anges, mai 2016.
[9] Alain Corbin : Les Filles de noces. Misère sexuelle et prostitution au XIXème siècle Champs, Flammarion, 1982.
[10] Alain Corbin : L’Harmonie des plaisirs : les manières de jouir du siècle des Lumières à l’avènement de la sexologie, Champs, Flammarion, Perrin, 2007.
Globe terrestre sur Les Césars de l'Empereur Julien,
Denys Mariette, 1696. Photo : T. Guinhut.
Une Histoire du monde
en trois tours de Babel.
Roberts et Westad, suivi de Fukuyama.
J.M. Roberts, O.A. Westad : Histoire du monde, Perrin, 1504 p sous coffret, 49 €.
I « Les Âges anciens »,
traduit de l’anglais par Jacques Bersani, 464 p, 22 € ;
II « Du Moyen-Âge aux temps modernes »,
traduit par Martine Devillers-Argouac’h, 512 p, 24 € ;
III « L’Âge des révolutions »,
traduit par Antoine Bourguilleau, 608 p, 24 € ; Perrin, 2016.
Francis Fukuyama : Le Début de l’histoire, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Pierre Guglielmina, Saint-Simon, 2012, 472 p, 25 €.
« L’Histoire, nous devons bien le reconnaître, continue d’encombrer notre présent et rien n’indique qu’il puisse, un jour, en être autrement (III, p 585) ». Ainsi concluent J.M. Roberts et O.A. Westad au sortir des 1200 pages de leur Histoire du monde. Pourtant, malgré le format passablement imposant de leur trilogie, rien ne permet d’affirmer qu’elle encombrera nos bibliothèques. Au contraire. Ces trois tours de Babel balisent un immense passé, donc les ciments du présents, les fondations de notre avenir, enrichissent avec une séduisante facilité notre compréhension des marches successives de nos civilisations. Soudainement, grâce à nos deux compères historiens, et même si quelques points nous amènent à des réserves, nous nous sentons à raison, plus intelligents…
Des plus anciens outils trouvés en Ethiopie (il y a 2,5 millions d’années), en passant par la préhistoire, en 7000 avant J.C., à nos plus contemporains, dont ces « intellectuels chinois [qui] parlent aujourd’hui le langage du libéralisme ou du marxisme (III, p 584) », ces trois volumes ambitionnent à juste titre d’être une somme narrative, explicative et argumentative. Cultures et empires, religions et révolutions, techniques et structures politiques, migrations et conquêtes, nomadisme et urbanisation, tout concourt à emporter le lecteur dans le vaste fleuve de l’humanité.
Mais loin de se contenter d’une vision européanocentrée, même si les étapes, parfois erratiques, du développement de l’Europe sont longuement narrées, nos deux auteurs nous font entrer dans des zones plus excentrées et néanmoins fondamentales : la sphère byzantine des Chrétiens d’Orient, l’expansion de l’Islam, l’Inde classique, la Chine impériale, le Japon… Or l’épopée émancipatrice des Lumières, des révolutions politiques et scientifiques, s’accompagne, pour le meilleur et pour le pire de l’expansionnisme colonisateur, de l’hégémonie européenne et étatsunienne, bientôt contrée par les rivages asiatiques, voire le retour de l’infiltration musulmane…
Ainsi le premier tome, orné d’une mosaïque du XIIIe siècle, venue de la basilique Saint-Marc de Venise, va des prémices de l’humanité à la chute de l’empire romain d’Occident, mais aussi de celui des Han chinois, autour de l’an 500. Le second, orné également d’une construction de la tour de Babel, mais une peinture de l’école flamande du XVIème, siècle, venue de la Pinacothèque nationale de Sienne, embrasse non pas dix siècles, jusqu’au XVIème (comme l’annonce la quatrième de couverture de manière erronée), du Moyen-Âge à la Renaissance, marqués par la naissance de l’Islam et les grandes découvertes maritimes occidentales, mais douze siècles jusqu’aux Lumières du XVIIIème. Le troisième tome enfin, semble orné d’une tour de Babel Art Déco (car aucune de ces couvertures n’est hélas légendée), pour traverser les révolutions politiques et industrielles qui marquèrent l’aurore du XIXème, dès 1789, jusqu’à notre contemporain. Comme si le Big-bang de l’Histoire élargissait le cône de son expansion en enclenchant sa mondialisation et en s’approchant de nous…
Depuis la nuit de la pierre taillée et l’aube de l’écriture cunéiforme, le rôle de l’imprimerie et la diffusion de la lecture sont capitaux : en 1800, « le vieux continent recèle une proportion d’érudits plus forte que les autres cultures (II, p 472) ». Quoiqu’au XXème siècle, « la radio, le cinéma puis la télévision restaureront cette suprématie de l’oral et du visuel (II, p 473). C’est à l’occasion de telles phrases que l’on mesure la hauteur d’analyse de Roberts et Westad, eux-mêmes dépendants et successeurs de ces inventions du lettré et de l’Historien.
On ne lit pas souvent les introductions. Dans le cas de l’Histoire du monde, on aurait diantrement tort. Grâce à la plume d’Odd Arne Westad, qui continua l’œuvre de son camarade après sa mort, l’on apprend comment telle problématique est l’assise et le fil conducteur conceptuel de ces trois volumes : « J’ai cherché d’emblée à repérer, là où c’était possible, les éléments qui, par l’influence générale qu’ils exercèrent, eurent l’impact le plus large et le plus profond, plutôt que de me contenter d’aborder dans l’ordre, une fois de plus, les thèmes que la tradition juge importants (I, p 15) ». Aussi l’ « Histoire » ne débute pas, au regard de nos deux compères, dès la traditionnelle distinction avec la préhistoire, c’est-à-dire à la naissance de l’écriture ; mais quelque part dans les généalogies de l’anthropologie, lorsque les grands singes se lèvent, lorsqu’ils utilisent des outils, lorsqu’ils parlent, tous événements plus qu’ardus à dater.
De plus, en cette même « Introduction générale », on comprend que ne s’intéresser qu’aux successions des guerres reste insuffisant : « Roberts et moi sommes d’accord, par exemple, pour penser que les échanges et les alliances entre les cultures humaines ont beaucoup plus compté en général que les confrontations qui ont pu survenir entre elles, et nous sommes d’avis tous deux que ce schéma est appelé selon toute ressemblance à se répéter dans l’avenir (I, p 16) ». Il y bien là un sens de l’Histoire, évidemment pas aussi téléologique que celui d’Hegel, pas aussi iréniquement idéologique que celui de Francis Fukuyama.
C’est également en cette introduction qu’il s’agit de noter les tensions entre « l’Occident et nombre de sociétés islamiques (I, p 17) ». Il faut se reporter au chapitre sur la naissance de l’Islam et y lire ses succès civilisationnels au Proche-Orient entre le VIIIème et le XIIème siècle. Il y manque alors une analyse de l’idéologie prophétique chevillée par le jihad, qui conquit les deux tiers du pourtour méditerranéen, puis jusqu’à l’Indonésie, par le fer et le sang, non sans pratiquer le génocide, et dont quatorze siècles de tyrannie (malgré d’indéniables baisses de tension) n’ont pas fini de nous accabler de coups de boutoir. Songeons que le nazisme de sinistre mémoire, dura douze ans, eut pour conséquence, non seulement les guerres et massacres que l’on sait, mais la mainmise de l’Union Soviétique sur l’Europe de l’Est pendant quarante-cinq ans. Songeons que cette même idéologie communiste saccagea la Russie pendant soixante-dix ans, qu’elle balaya la Chine et autres satellites, qu’elle pétrifie encore la Corée du Nord et Cuba, voire le Venezuela, en son petit frère socialiste, et que les traces pérennes du marxisme ont de longtemps des conséquences dramatiques pour les libertés économiques et politiques en de nombreuses parties du monde. Aussi la poudrière Marx, qui a un siècle et demi de conflagration, voire encore un avenir assuré, n’est, avec divers fascismes plus brefs dans le temps, qu’une billevesée au regard des quatorze siècles d’Islam, hélas appelés à vouloir pérenniser jusqu’en un avenir imprévisible sa théologie et ses mœurs traditionnels et obscurantistes, malgré de notables dissidences plus modernistes en son sein. En ce sens l’Histoire, au-delà de Roberts et Westad, doit penser ses sources de tyrannies et de chaos autant que ses échanges de libertés.
On peut à cet égard noter, mais quel auteur, quel éditeur peut se targuer d’y échapper ? une belle coquille : « Mahomet nait vers 750 (II, p 31) ». Il s’agit en fait d’une inversion, puisqu’il est né vers 570. On l’aura deviné puisque quatre pages plus tard, on nous confirme que le départ de la Mecque, appelé l’Hégire, a lieu en 622.
Peu ou prou, c’est ainsi que nos deux gargantuesques historiens s’attachent en fait à séparer, quoiqu’avec une circonspection bienvenue, le bien et le mal dans l’Histoire. Si « les échanges et les alliances entre les cultures humaines » déjà cités font plus pour l’humanité que les guerres, les cloisonnements des nations, des empires, et la calcification des religions, il s’agit d’exalter une certaine conception de l’homme créateur de mondes.
Le concept de civilisation, qui guide les pas à la fois de l’humanité et de Roberts et Westad, dès le IVème millénaire avant Jésus Christ, est fréquemment récurrent : « interaction qui se produit entre des êtres humains, d’une manière très créative, lorsqu’une masse de potentiel culturel, si l’on peut dire, et un certain surplus de ressources se trouvent réunis. Le propre d’une civilisation, c’est de porter les capacités de développement qui se trouvent en l’homme à un niveau totalement inconnu jusqu’alors (I, p 76) ». Mais aussi comme pour répondre à la question d’une discrimination judicieuse entres ses divers avatars. Ainsi les Romains de l’époque de Justinien « appartiennent à une civilisation particulière, la meilleure que l’on puisse concevoir, aux yeux de certains d’entre eux du moins. En cela ils ne sont pas les seuls : on peut en dire autant des autres civilisations, des Chinois par exemple (II, p 13) ». De la Mésopotamie à l’Egypte, de la Grèce à Rome, une marche erratique vers les progrès techniques et culturels, en passant par l’invention de la politique, ignore cependant la Chine ancienne. « Le commerce, la flotte, la confiance en soi et la démocratie (I, p 265), qui caractérisent Athènes, deviennent le plus sûrement des invariants du développement, ce dont témoigneront plus tard l’Angleterre des Lumières et les Etats-Unis d’Amérique.
Au-delà des grandes figures dirigeantes de l’Histoire, le récit n’oublie pas les petites gens, tels ce « citoyen romain de nom, mais prolétaire de fait (I, p 319). République, oligarchie, dictature, culte de l’Empereur, sont les moteurs et les broyeurs de ces petites gens, soldats et paysans de Rome, où « le gangstérisme, la corruption et le meurtre défiguraient la vie publique et discréditaient le Sénat (I, p 322). Ce à l’aube de César et de l’âge d’Auguste qui fondèrent la dignité de l’Empire jusqu’à sa chute. Une chute due autant aux barbares qu’à la suradministration et aux impôts[1], ce « fardeau détesté (I, p 341) ». Alors que les religions passèrent de la tolérance pour toute forme de croyance, en passant par le culte impérial obligé, jusqu’au monothéisme chrétien peu tolérant. Ainsi, le socialisme romain, confiscatoire et tyrannique, prodigue de distribution de pains et de jeux du cirque, puis cette évolution religieuse, restent des modèles de compréhension de notre temps.
Petites gens également en Chine ancienne, lorsque « les millions de paysans chinois firent les frais de ce que la Chine fut à même de réaliser en termes de civilisation et d’organisation politique (I, p 201). Ce qui se vérifiera une fois de plus au XXème siècle, à l’instigation de Mao, trop fameux tyran communiste. Mais aussi dans l’Inde classique, où un « Conseil royal chapeautait une société fondée sur un système de caste (I, p 417) ».
Les civilisations fleurissent, fanent et meurent. Sous les coups des barbares, Huns ou Mongols. Sous les coups des Ottomans, lorsqu’en 1453, « Constantinople, la capitale chrétienne millénaire (II, p 111) », s’écroule, suivie par les Balkans, Trébizonde et l’Egypte, marquant « la fin de l’hellénisme (II, p 112) ». Lorsque la Méditerranée est un « lac arabe (II, p 120) », on assiste par ailleurs à la genèse de l’Europe. Plus loin, les empires du Ghana et du Mali sont des pays de l’or, avant de s’éroder dans les sables musulmans. Les Etats africains sont éphémères, les empires précolombiens, comme celui des Mayas, brillent puis s’effacent, sous les coups de mystérieux déclins bien moins que du fait des colonisateurs européens : « Si les conquistadors peuvent être considérés comme les destructeurs de cette civilisation, c’est uniquement dans le sens le plus formel : à leur arrivée, son effondrement est déjà une réalité (II, p 211) ».
En Europe, dès le Moyen Âge, l’Histoire « se fonde dans les débuts de la mondialisation (II, p 218) ». Le clergé puis l’architecture religieuse, surtout gothique, « dessine le paysage européen […] jusqu’à l’arrivée du chemin de fer (II, p 223-224) ». Mais les épidémies de peste minent la démographie du XIVème siècle… Lors de la Renaissance, outre le développement du commerce et des banques, la redécouverte humaniste de l’Antiquité, la floraison artistique et scientifique et la pépinière des universités, « avec la déferlante des expéditions maritimes, va commencer la véritable Histoire du monde (II, p 265) ». Pendant ce temps, « le christianisme a secrété une essence utilisable contre lui, laquelle permet un regard critique indépendant, en rupture complète avec le monde de Thomas d’Aquin et d’Erasme (II, p 282) ». Ce à quoi l’on peut objecter que le libre arbitre est un pilier du thomisme et que le travail d’Erasme a quelque chose d’encyclopédique.
Une fois de plus, mais à une puissance supérieure due à la mondialisation du XIXème et du XXème siècles, l’ère moderne voit l’Histoire devenir « un enchevêtrement graduel de luttes réciproques qui vont plonger le monde dans des guerres toujours plus complexes, un monumental iceberg dont la politique, l’impérialisme et l’expansionnisme militaire ne sont que la partie émergée (II, p 284) ». De plus, « En 1900, le contexte dans lequel les agriculteurs européens travaillent est, qu’ils le réalisent ou pas, mondialisé ; le prix du guano chilien ou de l’agneau néo-zélandais fixe déjà les prix des produits sur leurs marchés locaux (III, p 25) ». De quoi dessiller le lecteur naïf et permettre de visualiser l’imbroglio de l’histoire guerrière, économique et civilisationnelle. Et bientôt industrielle : « Ironie de l’Histoire, cette révolution industrielle met un terme à la primauté d’une agriculture à laquelle elle doit son émergence (III, p 26) ». L’évolution des mentalités suit évidemment, idéalisant alors la campagne, au contraire d’une « vision esthétique et morale négative de la vie citadine (III, p 31) ».
La masse d’informations est ici proprement stupéfiante, de l’anecdote remarquable de l’achat de territoires mexicains par les Etats-Unis, à la capacité de faire des deux guerres mondiales des récits entraînants, quoique tragiques et cependant édifiants. On trouve en la lecture de ce fleuve aux cent bras des perles étonnantes, comme lorsque les colonisateurs des Amériques, outre l’argent, l’or et le sucre, rapportent « la culture du tabac, une drogue que certains considèrent, avec la syphilis, […] comme la vengeance du Nouveau Monde après sa violation par la Vieille Europe (II, p 433) ». Toujours pourtant, le fil de la liberté innerve l’humanité, comme lorsque « les hindous anglicisés s’en sortent mieux que la plupart des musulmans », alors que la transformation graduelle de l’Inde est moins due au travail du gouvernement qu’à la liberté grandissante qui lui est accordée (III, p 153) ». On devine, à travers la « Révolution dans les sciences et les perceptions (III, p 363) », un enthousiasme de nos auteurs envers cette Histoire dont les développements ne peuvent que continuer à nous étonner, entre Spoutnik et Projet Génome Humain. De même, malgré « la stagnation du monde arabe (III, p 569) » et le dénuement endémique de certains pays, tels Haïti, la sortie récente de la pauvreté de la plupart des populations mondiales, grâce à la généralisation du capitalisme, permet à Roberts et Westad de conclure : « Mais s’il est une leçon à tirer de l’Histoire, c’est que la possibilité de changement est toujours présente, même aux moments ou dans les lieux les plus sombres (III, p 570) ». Souhaitons que la crise éruptive et tentaculaire de l’Islam puisse, par un apaisement libéral consenti, leur donner brillamment raison.
Tout juste pourrait-on tenter de mettre un brin de frein à leur confiance en la domination étatique : « L’idée qu’il serait possible d’obtenir des avancées majeures en contournant une institution aussi dominante que l’Etat parait aussi irréaliste que pouvaient être l’anarchie ou les mouvements utopistes du XIXème siècle (III, p 407) ». Une avance libérale telle que l’internet est bien là pour tempérer ce propos.
Si Francis Fukuyama, en son Début de l’Histoire, est plus touffu, un peu plus ardu que cette trilogie de l’Histoire du monde, il en sera un fort pertinent complément, en dressant un tableau fouillé des systèmes politiques en gestation, en consolidation et en déshérence. Encore moins européanocentré que Roberts et Westad, il montre comment s’est effectué le passage de l’état de nature à l’Etat de droit. Ce sont d’abord des sociétés tribales, où règne « la tyrannie des cousins (p 67) », avant de devenir les proies du Léviathan. L’Etat centralisé nait en Chine, avec les Han, se construit en Inde, en Grèce et à Rome, s’esquisse en Islam avant de se fortifier avec les Ottomans, se structure et s’acoquine avec les religions, jongle avec le despotisme et l’absolutisme, avant de se trouver une nouvelle voie avec le parlementarisme anglais, américain, puis européen, non sans sombrer dans les pétrifications du socialisme et du communisme…
Cependant, en digne historien et philosophe libéral, et comme pour contrer le propos de Roberts et Westad, il n’hésite pas à conspuer « L’Etat comme crime organisé (p 212) ». On se souvient en effet que Francis Fukuyama publia en 1992 son essai marquant, La Fin de l’Histoire et le dernier homme[2], dans lequel il postulait la démocratie libérale comme horizon de l’humanité et non l’Etat absolutiste. Il s’agit ici de remonter aux origines confuses où les peuples s’érigèrent en nations, en structures étatiques, avant de concevoir, malgré leurs divergences culturelles, que le respect de l’individualisme valait mieux que les idéaux de puissance et de tyrannie aux conséquences chaotiques et sanglantes.
Un étrange phénomène s’empare du lecteur de l’Histoire du monde : que l’on s’attelle au début ou que l’on ouvre au hasard, l’accoutumance, la dépendance, et même l’addiction la plus délicieuse, nous font craindre toute occasion de malencontreusement interrompre notre navigation parmi ces pages, et nous attirent à la reprendre, quelque-soit le chapitre, quelque-soit la page, lorsque le sens du détail n’invalide pas un instant la largeur de vue. Le rythme de l’épopée, jamais grandiloquent, toujours aisé, ne se départit jamais de la clarté et du soin de l’analyse. Si Francis Fukuyama, en son Début de l’Histoire, est plus complexe, il n'en dresse pas moins un tableau fouillé des motivations humaines au service des systèmes politiques en gestation, en consolidation. Cependant, à chaque seconde, l’Histoire avance, bifurque, s’efface et s’échafaude. Comme nous ne croyons plus guère aux oracles[3], encore moins aux destinations marxistes, nous laisserons une apéritive incertitude s’élever parmi les développements scientifiques, parmi les nébuleuses de l’imaginaire, pour effleurer le futur de l’Histoire, non sans être nourris de ceux qui ont pensé, après Edward Gibbon et Jules Michelet, en leurs pages vivifiantes, l’humus grandiose, mélancolique, exaltant et éclairant, du passé…
traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Régina Langer, Perrin, 640 p, 26 €.
Testostérone ou stratégie politique, la guerre est d’abord « colère », selon le premier mot de l’Iliade d’Homère. Plaisir et surexcitation virile, douleur et abomination des clans, des ethnies, des religions et des nations, cette « activité universelle » n’a pas moins une généalogie, des étapes, des métamorphoses. John Keegan put en 1993 tenter de dresser une Histoire de la guerre, sous-titrée non sans ambition: « Du néolithique à la guerre du Golfe ». S’il ne faut pas oublier que « toutes les civilisations doivent leur origine à la guerre », les compétences et les valeurs des soldats, la culture de ces derniers ne peut, selon Keegan, « être celles de nos civilisations ». À rebours des discours iréniques et lénifiants anti-guerre, à rebours également de la survalorisation de l’éthique du guerrier, il faut se demander si elle est nécessaire, pourquoi se fait-on la guerre, et surtout comment, au cours de l’Histoire, au-delà de bien des traditions guerrières, Keegan peut affirmer qu’il n’existe plus qu’une seule culture militaire…
À quelque chose malheur est bon, dit-on. En effet, John Keegan, réformé à cause d’une maladie d’enfance qui le laissa handicapé, ne put mettre le pied sur aucun terrain d’action militaire : à son grand regret. Bien d’autres (y compris l’auteur de ce modeste compte-rendu) auraient apprécié d’être mis à l’écart des gloires et des tragédies. Et plutôt que de se morfondre, il choisit de consacrer sa vie à l’art de la guerre, en enseignant à la Royal Military Academy de Sandhurst, en écrivant des essais sur La guerre de Sécession, sur les deux Guerres Mondiales, mais aussi sur L’Art du commandement, d’Alexandre à Hitler[1]…
L’essai de John Keegan a le mérite de poser des questions cruciales. Animaux culturels, nous sommes, dont l’une des constantes anthropologiques est d’être des « créatures sanguinaires », rarement très pacifiques, sans cesse opposées par des luttes diverses, comme l’a montré Hobbes. Aujourd’hui, si la violence paraît une « aberration culturelle », ne restera digne, pour lutter contre elle, que la « guerre civilisée ». Ce qui se définit ainsi : « le port légal d’armes –selon un strict code d’éthique militaire et dans le corpus d’une législation humanitaire- a été accepté comme une nécessité pratique » ; hors par les pacifistes, voire par les authentiques libéraux qui se méfient de la propension des Etats à s’approprier la guerre au dépens de ses citoyens qu’ils convient à des « scènes d’abattoir ».
Hélas, la théorie clausewitzienne de la guerre comme « continuation de la politique par d’autres moyens », munie d’ « armées disciplinées et rétribuées par un Etat bureaucratique », se voit sans cesse débordée par les guerres sales, les rebelles, les terroristes de la guerre sauvage… Comme les Cosaques qui garantissaient, pendant la Campagne de Russie, « une orgie de pillages », et pour qui « la guerre n’avait rien de politique, elle était une culture et une façon de vivre ». Ce qui est également vrai pour les hordes de Gengis Kan, mais aussi pour les pillards mahométans (dont la foi commande la guerre). On apprend ici le secret de leur guerre éclair qui leur permit de conquérir, au VIIIème siècle, les deux tiers de la Méditerranée : face à des armées en lignes, leur technique de razzias, de fuite et de harcèlement fut et reste payante… Ce qui permet d’opposer les guerriers individuels, comme les samouraïs, fiers de leur courage, aux rangs des régiments de soldats désindividualisés par une tactique rationnelle et efficace, mais fauchés par la mitraille à partir du XVIIIème siècle et surtout pendant la grande guerre de 1914. Ainsi, comme le montre John Keagan, il y a bien des cultures de la guerre, et non une seule.
Le soldat, quoique enrégimenté, ne vaut pas cher sur le terrain s’il n’est pas animé par la conviction : révolutionnaire par exemple, comme ceux de la première république et de Napoléon, résolus à libérer l’Europe des aristocraties monarchiques, ou religieuse, comme les guerriers d’Allah. La passion du combat est un fil rouge qui fait les victoires ; unie aux technologies et aux stratégies, sa gloire est assurée, non pas le bien-fondé de son éthique. Car il s’agit là également de l’histoire des techniques, avec des constantes étonnantes : le char de guerre, apparu vers 1700 avant J.C., venu d’Egypte, de Mésopotamie et des steppes d’Asie, préfigure le char de la Seconde Guerre mondiale et de celle des Six jours.
John Keegan découpe son Histoire de la guerre en quatre grands thèmes originels, presque mythiques, qui sont autant d’âges de l’action et de la pensée : la pierre des premières armes et des fortifications (jusqu’à la muraille de Chine), la chair des chevaux et des hommes enrôlés parmi les armées, sans oublier « ravitaillement et logistique », le fer de l’armement, le feu enfin, du « feu grégeois » des Byzantins, en passant par le canon, jusqu’aux missiles et aux têtes nucléaires. Chaque partie embrasse l’Histoire du monde, décrit des moyens et des stratégies, au service de la force. Reste à se demander si cette force est celle de la vertu au service de la paix ou celle du mal.
La réflexion de John Keegan est somptueusement bourrée de faits historiques, d’anecdotes, d’impressionnants tableaux, qui ne nuisent pas un instant à sa démonstration. Comme « les morceaux d’os ou de dents provenant de leurs voisins dans les rangs », suite à l’utilisation des armes à feu, ce qui invalide toute conception romantique ou esthétique de la guerre. En-deçà du bon sauvage, « l’homme primitif avait du sang sur les mains », avec autant de fureur qu’aujourd’hui, quoique nous y consacrions bien moins de constance lorsque nous pouvons, grâce aux structures de l’Etat libéral, vivre des décennies de paix à l’échelle de continents entiers. Entre guerre prussienne de Clausewitz et stratégie « anti-clausewitzienne du Chinois Sun Tzu, entre anthropologie, historiographie et « compétition pour des ressources trop rares », « pulsion de mort » freudienne et structuralisme, entre partisans de la conscription et de l’armée de métier, entre voies romaines et chemin de fer, John Keegan marche sur un sentier de la guerre ouvert aux multiples pistes de lecture.
Après avoir visité les contraintes géographiques des guerres terrestres et navales, le lecteur visite les Zoulous et les Maoris, les Yanomami de l’Orénoque, qui ont un « code » d’agressivité des plus terrifiants, enflammés par des hallucinogènes (on peut penser à cet égard aux islamistes du califat drogués au captagon), les Aztèques aux guerres rituelles pourvoyeuses de sacrifices humains... Les Sumériens et les Egyptiens (peu guerriers) précèdent la « phalange grecque » et « Rome, mère des armées modernes » (et créatrice des officiers de carrières : les centurions), dont les stratégies de conquêtes fondent une nouvelle ère de civilisation assise sur la guerre de frontières. Les cavaliers de la steppe, comme les Huns (guerriers pour l’amour de la guerre), menacèrent l’Empire romain, malgré son cruel impérialisme en fin de course, au point d’imposer la « barbarisation » de son armée, comme par les Wisigoths. Reste que l’on ne sait guère dater les débuts de la guerre largement organisée : à la préhistoire, à Sumer ? Peu à peu le rendement en morts va croissant, atteignant de sommets avec les conquêtes napoléoniennes, la guerre de Sécession et, bien sûr celle des tranchées. Conjointement à l’institutionnalisation de la discipline et des écoles militaires, à l’invention des mitrailleuses…
L'on pourra évidemment discuter chez John Keegan quelques affirmations risquées, telle que la guerre « est une activité exclusivement masculine ». Certes, « la vie guerrière exerce un attrait puissant sur l’imagination masculine ». Sans compter les pas si mythiques Amazones, l’évolution de l’égalité hommes-femmes entraîne les armées de métier à incorporer ces dernières, en tout volontariat ou en termes de conscription : il n’est que de considérer les Israéliennes et les Kurdes…
De même, on peut se demander si notre historien n’est pas exagérément optimiste lorsqu’il voit dans la première guerre du Golfe la coalition internationale évacuer les Irakiens du Koweït, « sans infliger de pertes à la population civile », comme « le premier véritable triomphe de la morale d’une guerre juste, depuis que Grotius en avait défini les règles au XVII° siècle ». Fallait-il pousser plus loin, écarter Saddam Hussein ? Et non pas attendre la seconde guerre du Golfe. Evacuer un dictateur sanguinaire parait être toujours une bonne idée ; sans compter que pire peut advenir : une Histoire, dont John Keegan ne pouvait tenir compte en publiant son livre en 1993. Pire est advenu : les métastases de l’Islam radical dévorent l’aire arabo-musulmane, sinon partout où ses coreligionnaires se sont infiltrés. Quelle guerre juste faut-il mener ?
En digne et redoutable concurrent de Clausewitz, John Keegan fait œuvre encyclopédique et profuse, à la lisière de l’Histoire et de la philosophie politique. Mais n’est-il pas un peu trop synthétique lorsqu’il semble affirmer pour aujourd’hui l’existence d’une seule culture militaire ? Celle mondialisée de l’Occident développé, appuyée sur ses écoles de stratégies, son industrie militaire énorme, son hypertechnologie ? La « guerre primitive » des peuples pré-civilisationnels, n’a pourtant rien perdu de son actualité. Si John Keegan cite à cet égard le conflit de l’ex-Yougoslavie, on ne pourra nier que les haines interethniques et inter-religieuses récurrentes sur la planète, en particulier les forcenés du califat islamique, gardent une dimension anthropologique profondément atavique, voire congénitale à l’être humain. John Keegan nous le rappelle cependant : « L’homme civilisé a découvert quelque chose de plus intéressant que le combat » : la philosophie politique, l’amour des siens et d’autrui, l’enseignement, l’économie, les techniques et l’art. Tous arts qui sont bien plus beaux que l’art laid de la guerre, hors celui qui réclame la légitime défense d’une civilisation…
Flavius Josephe : Histoire de la guerre des Juifs contre les Romains, Nyon, 1767 ;
Salluste : Guerre de Jugurtha, Alexis Eymery, 1813.
Photo : T. Guinhut.
Guerre di Stati o guerre antropologiche ?
Testosterone o strategia politica, la guerra è per prima cosa "rabbia" come prima parola del dell'Iliade di Omero. Dolore e abominio clan divertimento e l'eccitazione virili, etnie, religioni e nazioni, questa "azione universale" non meno di una genealogia, passaggi, metamorfosi. John Keegan nel 1993 poteva raccontare una storia della guerra , senza sottotitoli senza ambizioni: "Dal Neolitico alla Guerra del Golfo." Non si deve dimenticare che "tutte le civiltà devono la loro origine alla guerra," le competenze e valori dei soldati, la cultura di questi ultimi non possono, secondo Keegan, "sono quelli delle nostre civiltà." Evitando il discorso contro la guerra irenico e rilassante, anche la sopravvalutazione dell'etica guerriera, si deve chiedere se è necessaria, perché abbiamo la guerra, e soprattutto come, durante la storia, al di là di molte tradizioni guerriere, Keegan non può dire che c'è una sola cultura militare ...
In ogni nuvola è buono, dicono. Infatti, John Keegan, riformato a causa di una malattia infantile che lo lasciò disabile, non poteva mettere piede su qualsiasi campo azione militare: per il suo rammarico. Molti altri (tra cui l'autore di questo conto modesto) avrebbe apprezzato di essere lasciato fuori le glorie e tragedie. E invece di avvilirsi, ha scelto di dedicare la sua vita all'arte della guerra, l'insegnamento presso il Royal Military Academy Sandhurst, scrivendo saggi su La guerra civile, le due guerre mondiali, ma anche L'Arte di comando, da Alessandro a Hitler [1] ...
Il processo di John Keegan ha il merito di porre domande critiche. Animali culturali ci sono, una delle costanti antropologiche è di essere "creature assetate di sangue", raramente molto tranquillo, costantemente opposti da conflitti, come dimostrato da Hobbes. Oggi, se la violenza viene visualizzata come una "aberrazione culturale", resterà degna la lotta contro di essa, invece che la "guerra civile". Che è definita come: "la realizzazione legale di armi -secondo un rigoroso codice di etica militare e il corpus legislativo umanitario- è stata accettata come una necessità pratica"; dalla pace e dai liberali autentici che sono diffidenti nei confronti della tendenza degli Stati a prendere possesso della guerra a spese dei cittadini di essere in "scena come carne da macello."
Ahimè, la teoria clausewitziana della guerra come "la continuazione della politica con altri mezzi" dotati "armato disciplinato e retribuito dallo Stato burocratico" viene costantemente sopraffatto dalle sporche guerre, ribelli, terroristi la guerra selvaggia ... Come i cosacchi che hanno garantito durante la campagna di Russia, "un'orgia di saccheggio," e che "la guerra non era la politica, ma era una cultura e un modo di vita."
Ciò vale anche per le orde di Gengis Khan, ma anche per i saccheggiatori maomettani(il cui comando della guerra fede). Qui si impara il segreto della loro guerra lampo che ha permesso loro di conquistare, nel VIII secolo, i due terzi del Mediterraneo: il volto di linee armate, incursioni loro carica tecnica, perdite e molestie era e rimane ... Cosa permette di opporsi ai singoli guerrieri, i samurai fieri del loro coraggio, le file dei soldati dei reggimenti dés individualisés attraverso tattica razionale ed efficace, ma falciati dal fuoco delle mitragliatrici del Settecento e soprattutto durante la Grande Guerra del 1914. Così, come mostrato John Keagan, ci sono molte culture della guerra, non una sola.
Il soldato, anche se irreggimentato, non vale molto per terra, se non è animata dalla convinzione: rivoluzionaria, come quelli della prima repubblica e Napoleone, determinata a liberare l'Europa aristocrazie monarchiche, o religioso, come i guerrieri di Allah.
La battaglia di passione è un filo rosso che rende le vittorie; tecnologie e strategie uniti, la sua gloria è assicurata, non i meriti di etica. Perché è anche il luogo dove la storia della tecnologia, con costanti sorprendenti: il carro della guerra, è apparso intorno al1700 aC, in Egitto, Mesopotamia e steppe dell'Asia, prefigurano il carro armatodella Seconda guerra mondiale e dei Sei Giorni.
John Keegan ha tagliato la Storia della guerra in quattro temi originali, quasi mitici, che sono di tutte le età di azione e di pensiero: la pietra delle prime armi e fortificazioni (la Grande Muraglia Cinese) la carne di cavalli e uomini arruolati nell'armata, per non parlare di "approvvigionamento e la logistica," armamento di ferro, il fuoco, infine, il "fuoco greco" dei Bizantini, attraverso le armi, i missili fino alle testate nucleari.Ciascuna parte abbraccia la storia del mondo, descrive i mezzi e strategie al servizio del potere. Resta da chiedersi se questa forza è quella della virtù al servizio della pace o del male.
La riflessione di John Keegan è sontuosamente ricca di fatti storici, aneddoti, dipinti impressionanti che non danneggiano un attimo la sua dimostrazione.Come "pezzi di ossa o denti dai loro vicini nei ranghi", seguito l'uso di armi da fuoco, che invalida qualsiasi disegno romantico o estetica della guerra. Sotto il buon selvaggio ", l'uomo primitivo aveva sangue sulle sue mani", con altrettanta furia oggi, anche se con meno costanza, in modo che attraverso le strutture dello Stato liberale, oggi possiamo vivere decenni di pace attraverso interi continenti. Tra prussiana diClausewitz e strategia "anti-clausewitziano cinese Sun Tzu, tra antropologia e la storiografia" competizione per risorse scarse "," pulsione di morte " freudiana e strutturalismo tra i sostenitori della coscrizione e militari scambi tra strade romane e ferrovie, John Keegan cammina su un sentiero di guerra aperta con più tracce di riproduzione.
Dopo aver visitato i limiti geografici di terra e guerre navali, il lettore visita le tribù Zulu e Maori, gli Yanomami del Orinoco, che hanno un "codice" aggressività dei più terrificanti, infiammato da allucinogeni (si può pensare di riguardo al califfato islamico drogato con Captagon), Aztec rituali fornitori sacrifici umani di guerre ... ISumeri e gli egiziani (pochi guerrieri) precedono la "falange greca" e "Roma, madre degli eserciti moderni" (e creativi ufficiali di carriera: i centurioni) le cui strategie militari di conquista hanno fondato una nuova era di civiltà seduta ai confini della guerra. I cavalieri della steppa, come gli Unni (guerrieri per bene della guerra), hanno minacciato l'impero romano, nonostante la fine dell'imperialismo crudele della razza, fino al punto di imporre le "barbarie" nel suo esercito, di Visigoti.
Tuttavia, poco si sa circa la data di inizio della guerra in gran parte organizzata: nella preistoria, in Sumer? A poco a poco cedono e i morti aumentano, raggiungendo altezze tragiche con le conquiste napoleoniche, la guerra civile, e, naturalmente, le trincee. Insieme con l'istituzionalizzazione della disciplina e scuole militari, con l'invenzione delle mitragliatrici ...
Sun Zi : L'Art de la guerre, Guy Trédaniel, 2011.
Photo : T. Guinhut.
Ovviamente si può parlare di John Keegan poche le affermazioni rischiose, come la guerra "è un'attività esclusivamente maschile." Certo, "la vita da guerriero esercita una forte attrazione sulla fantasia maschile." Oltre alle mitiche Amazzoni, l'evoluzione dellaparità di genere si traduce in eserciti professionali da incorporare anche loro, in tutto o in termini di coscrizione volontaria: si può considerare solo quella israeliana e curda ...
Allo stesso modo, ci si può chiedere se il nostro storico non è troppo ottimista quando vede nella prima guerra del Golfo la coalizione internazionale evacuare gli iracheni dal Kuwait, "senza infliggere perdite sulla popolazione civile" come "il primo trionfo della morale di una guerra giusta che il Grozio aveva definito le regole nel XVII secolo. "
Dovremmo andare oltre, rimuovere Saddam Hussein? E non fino alla seconda guerra del Golfo. Evacuare un dittatore sanguinario sembra ancora come una buona idea; oltre il peggio può accadere: una storia, tra cui John Keegan potrebbe prendere in considerazione la pubblicazione il suo libro nel 1993. Peggior successo: metastasi dell'Islam radicale divorano il mondo arabo-musulmano, altrimenti ovunque suoi correligionari erano infiltrati. Qual'è la richiesta di guerra giusta?
Un degno e formidabile concorrente di Clausewitz, John Keegan ha fatto un lavoro profuso ed enciclopedico sul bordo della storia e della filosofia politica. Ma non è un po troppo sintetica per la conoscenza d'oggi, quando sembra affermare l'esistenza di un unica cultura militare? Globalizzato lo sviluppo occidentale, appoggiandosi sulle sue strategie di scuola, la sua enorme industria militare, la sua è iper? La "guerra primitiva" popoli pre-civiltà, ma non ha perso nulla della sua attualità.
Se John Keegan cita a questo proposito il conflitto nella ex Jugoslavia, si può negare che l'odio inter-etnico e inter-religioso ricorrenti del pianeta, in particolare nel fanatico califfato islamico, può mantenere una dimensione antropologica profondamente atavica o congenita all'uomo.
John Keegan però ci ricorda: "L'uomo civilizzato ha scoperto qualcosa di più interessante la lotta" e la filosofia politica, l'amore della famiglia e gli altri, l'educazione, l'economia, tecnica e l'arte. Tutte le arti sono molto più belle che la brutta arte della guerra, tranne la persona che l'afferma in caso di auto-difesa di una civiltà ...
[1] Tutti i lavori pubblicati dalle Edizioni Perrin.
traduit de l’espagnol par Jacques de Miggrode, Chandeigne, 320 p, 17 €.
Jules Verne : Voyages extraordinaires.
Les Enfants du Capitaine Grant. Vingt mille lieux sous les mers.
Pléiade, Gallimard, 1404 p, 57,50 €.
Il eût mieux valu que l’Amérique restât cachée, plutôt que découverte en 1492 par Christophe Colomb, ce glorieux conquérant digne d'être couronné par les anges. Du moins pour ceux qui habitaient ces Indes. C’est par millions qu’ils moururent de cette rencontre malencontreuse, même s'il ne faut pas négliger l'immense impact de soudaines rencontres épidémiologiques. Les conquérants espagnols les massacrèrent en toute impunité. Sauf la mémoire de l’Histoire, grâce à la voix, au réquisitoire implacable de Bartolomé de las Casas : sa Brève relation de la destruction des Indes, publiée en 1552. Et loin d’être une exception, le génocide parcourut la plupart des entreprises de colonisation, ce dont témoigne également, au-delà du récit et pamphlet de Las Casas, et trois siècles plus tard, un roman de Jules Verne.
Il fallut un sens de la foi chrétienne bien accroché pour que Bartolomé de Las Casas devienne le défenseur des Indiens. Né à Séville en 1484, il fut parmi les premiers évangélisateurs des îles caraïbes. Malgré la proclamation de la liberté des Indiens par la Couronne espagnole, les conquistadors et grands propriétaires des encomiendas régnaient par le servage. Aussi fut-il outré par les travaux forcés, par les sévices infligés à ceux qui portent « des âmes rationnelles » et qui ont un « droit naturel » (ce concept venu de Sant-Thomas d’Aquin) à jouir de leurs terres. Ce ne sont pas uniquement des châtiments injustes, mais des massacres, un réel génocide. Non seulement il assimile la figure de l’Indien persécuté à celle du Christ des Evangiles, mais il va jusqu’à exiger la réforme de la colonisation des Indes. Malgré le bon vouloir de Charles Quint et de ses Leyes Nuevas, les pressions des grands propriétaires ne permirent guère à la situation de se retourner.
Certes Bartolomé de Las Casas eut la mauvaise idée, mais avec d’autres, d’importer des esclaves noirs pour les substituer aux Indiens ; il en éprouva cependant plus tard du remord. Mais outre qu’en 1536 il parvint à évangéliser le Guatemala par des moyens pacifiques, il contribua à la publication de la bulle Sublimis Deus par le pape Paul III en 1537, qui proclamait que « les dits Indiens et tous les autres peuples qui pourront être découverts plus tard par les chrétiens, ne peuvent être en aucun cas privés de leur liberté ou de la possession de leurs biens, même s’ils demeurent en dehors de la foi de Jésus-Christ ». Bel exemple d’humanisme que les chrétiens du nouveau continent et de bien d’autres contrées ne suivront guère. Evidemment notre avocat des peuples fut calomnié. Et l’on se souvient qu’il fut opposé à Sepulvedra, fervent tenant de l’esclavage, dans le cadre de la fameuse controverse de Valladolid, qui n’aboutit qu’à bien peu d’avancées.
Le réquisitoire qu’est cette Brève relation de la destruction des Indes est pourtant sans appel : malgré un manichéisme appuyé, car on ne fera pas croire que les Indiens ne fussent que de doux agneaux, on est obligé de constater que les tyrans espagnols firent des Amériques un enfer pire que celui de Satan, qui, au moins, ne châtiait que les méchants. Las Casas n’épargne aucune horreur : « sur plus de trois millions d’âmes qui étaient dans l’Ile espagnole et que nous avons vues, il n’y a point maintenant des naturels du pays que deux cents ». Il estime que « plus de quinze millions d’âmes » ont été sacrifiées parmi les nouvelles Indes, et avec le concours des épidémies, ce que les historiens ne contestent pas. Entre buchers, enfants fracassés contre les murs, familles jetées aux chiens, femmes enceintes dont on ouvre le ventre, mutilations et égorgements, la litanie est insupportable. D’autant qu’elle couvre un territoire exponentiel, entre Floride, Yucatan, Cuba et Pérou. On appréciera l’injure, lorsque Las Casas traite les Espagnols de « continuateurs de Mahomet », alors qu’ils venaient de chasser les Mores de leur péninsule.
On ne sera pas étonné d’apprendre que ce pamphlet aux sûrs moyens rhétoriques, fut aux mains des protestants une arme efficace dans le cadre du désaveu du catholicisme, alors que le Pape ne pouvait faire respecter son autorité. De plus, les éditeurs ne se bousculèrent pas pour publier ce texte qui fait honte à la nation espagnole : seulement trois éditions en trois siècles. Car de telles exactions « déshonorent Dieu et dérobent le roi », conclue Las Casas…
Pourquoi signaler cette édition due aux bons soins de Chandeigne, parmi bien d’autres d’un texte aujourd’hui bien connu ? Parce qu’elle concilie les qualités esthétiques, l’exactitude historique et la richesse informée de l’appareil critique de son meneur de jeu Jean-Paul Duviols. Outre la première traduction française en 1579, par Jacques de Miggrode, la reproduction des gravures en noir et blanc de Théodore de Bry, parues en 1598, dignes de la plume de l’infâme Marquis de Sade, et toutes commentées, on trouve ici un superbe et terrible cahier de seize aquarelles venues d’un manuscrit de 1582. Aquarelles flamboyantes, tant par leurs coloris jaunes et rouges que par la cruauté des sévices dépeints. « Heureux celui qui devient sage / En voyant d’autrui le dommage », proclame une page de titre du temps ; adage qu’il faut aujourd’hui encore méditer...
Photo : T. Guinhut.
Autre voyageur qui pourtant ne mit guère les pieds ailleurs que dans la bibliothèque de la fameuse revue géographique de la seconde moitié du XIXème siècle, Le Tour du monde, Jules Verne ne manqua pas lui aussi de dénoncer le génocide du colonisateur, cette fois anglais (mais il faut admettre qu’il était un tantinet plus tendre pour la France). Retrouvons ses propres mots issus d’un de ses romans les plus célèbres et cependant pas assez lu : Les Enfants du Capitaine Grant, que publie la Bibliothèque de la Pléiade, comme de juste en les illustrant avec les gravures des éditions Hetzel :
« Paganel, tout en chevauchant, traitait cette grave question des races indigènes. Il n’y eut qu’un avis à cet égard, c’est que le système britannique poussait à l’anéantissement des peuplades conquises, à leur effacement des régions où vivaient leurs ancêtres. Cette funeste tendance fut partout marquée, et en Australie plus qu’ailleurs.
Aux premiers temps de la colonie, les déportés, les colons eux-mêmes, considéraient les noirs comme des animaux sauvages. Ils les chassaient et les tuaient à coups de fusil. On les massacrait, on invoquait l’autorité des jurisconsultes pour prouver que l’australien étant hors la loi naturelle, le meurtre de ces misérables ne constituait pas un crime. Les journaux de Sydney proposèrent même un moyen efficace de se débarrasser des tribus du lac Hunter : C’était de les empoisonner en masse.
Les anglais, on le voit, au début de leur conquête, appelèrent le meurtre en aide à la colonisation.
Leurs cruautés furent atroces. Ils se conduisirent en Australie comme aux Indes, où cinq millions d’Indiens ont disparu; comme au Cap, où une population d’un million de Hottentots est tombée à cent mille. Aussi la population aborigène, décimée par les mauvais traitements et l’ivrognerie, tend-elle à disparaître du continent devant une civilisation homicide. Certains gouverneurs, il est vrai, ont lancé des décrets contre les sanguinaires bushmen !
Ils punissaient de quelques coups de fouet le blanc qui coupait le nez ou les oreilles à un noir, ou lui enlevait le petit doigt, « pour s’en faire un bourre-pipe ». Vaines menaces! Les meurtres s’organisèrent sur une vaste échelle et des tribus entières disparurent. Pour ne citer que l’île de Van–Diemen, qui comptait cinq cent mille indigènes au commencement du siècle ; ses habitants, en 1863, étaient réduits à sept ! Et dernièrement, le Mercure a pu signaler l’arrivée à Hobart-Town du dernier des Tasmaniens.
Ni Glenarvan, ni le major, ni John Mangles, ne contredirent Paganel. Eussent-ils été anglais, ils n’auraient pas défendu leurs compatriotes. Les faits étaient patents, incontestables.[1] »
Comme quoi les Voyages extraordinaires de Jules Verne, outre leurs qualités récréatives, de par leurs aventureuses péripéties, et leurs qualités encyclopédiques et géographiques, témoignent de la dimension éthique de l’écrivain, humaniste attentif au progrès non seulement des sciences, mais aussi des consciences. Sans compter que pour être juste, il faudrait ne pas se limiter, en cette affaire planétaire, à couvrir de honte Espagnols et Anglais, mais y comprendre Français, Belges[2], sans limitation de nations…
Ces réquisitoires de Las Casas et de Jules Verne signifient-t-ils que l’Occident soit toujours coupable ? Non ; car bien des colonisateurs ont également pensé au développement et à l’éducation de leurs colonisés, à l’éradication de l’esclavage, en particulier en Afrique,en même temps qu’à l’exploitation des richesses, même si les bénéfices ne furent pas toujours à la hauteur des investissements considérables. Hélas, nous savons qu’aucune partie de l’humanité n’est indemne de génocides, qu’ils s’agissent des peuplades amazoniennes entre elles, des trafics et des castrations d’esclaves par les Arabes, des abominations commises contre les Arméniens, les koulaks russes, les paysans chinois… Commis au nom d’idéologies ou de religions idéales, Reich de mille ans ou communisme radieux, ou simplement de la haine, du mépris et du sadisme ordinaires, ils sont le péché originel et continuel de l’humanité, chose cachée depuis la fondation du monde[3] et dévoilée par de grands humanistes, qu’ils aient nom Bartolomé de Las Casas ou Jules Verne. Trop souvent l’homme, qu’il soit occidental, d’orient ou d’islam, a dévoyé, bafoué, torturé le droit naturel, les Evangiles et l’esprit des Lumières.
Serait-ce une vaine espérance que de compter, non sur la vengeance infecte et les stériles réparations du passé, mais sur un monde meilleur aujourd’hui et demain ? Il est heureusement avéré, malgré bien des troubles au sein et aux franges des aires musulmanes, que la mondialisation de la démocratie et du capitalisme va dans ce sens. Ce que confirme un analyste et philosophe aussi raisonnable qu’informé, Francis Fukuyama : « la démocratie libérale constitue en réalité la meilleure solution possible pour le problème de l’humanité[4] ».
[1]Jules Verne : Les Enfants du Capitaine Grant, Pléiade, Gallimard, 2012, p 418, 419. Je dois la retrouvaille de cette page à Jean-Clet-Martin. Qu’il en soit remercié.
Blockhaus, Saint-Clément-des-Baleines, Île de Ré. Photo : T. Guinhut.
Berlin, épicentre du nazisme et du communisme.
Ida Hattemer-Higgins : L'histoire de l'Histoire ;
Anna Funder : Stasiland.
Ida Hattemer-Higgins : L’histoire de l’Histoire,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Giraudon,
Flammarion, 2011, 400 p, 21 €.
Anna Funder : Stasiland, traduit de l’anglais (Australie) par Mireille Vignol,
Héloïse d’Ormesson, 2008, 368 p, 22 €.
« Ecrire de la poésie après Auschwitz est barbare » disait en 1949 Adorno[1], allant jusqu’à laisser imaginer une péremptoire interdiction… Il s’agissait d’abord de ne pas ressusciter une esthétique qui ne sait pas penser les camps de la mort. Pourtant le traumatisme du nazisme et de la seconde guerre mondiale reste un défi récurrent pour la littérature. Mieux, si l’on se situe en son épicentre, à Berlin même, le roman devra déployer des trésors de perspicacité et surtout une vision, grâce à L'histoire de l'Histoire d'Ida Hattemer-Higgins. Mais aussi, en un revers du totalitarisme, derrière le mur, pour découvrir, avec Anna Funder, Stasiland.
Celle de l’Américaine Ida Hattemer-Higgins passe par le biais d’un personnage pour le moins tourmenté. Américaine d’origine, Margaret Traub est guide touristique à Berlin, en même temps qu’étudiante en Histoire. C’est après une amnésie inexpliquée qu’elle se met à entretenir d’inquiétantes illuminations : une « femme-faucon aux serres manucurées » plane sur une ville qui se fait chair… A la suite d’un quiproquo sur son nom, elle consulte chez une étrange gynécologue aveugle qui se prétend « chirurgien de la mémoire » et tente une « thérapie par l’image ». Bientôt, la solitaire enquêtrice « prise dans le manège du temps » comprend que cet oiseau est Magda Goebbels, qui assassina ses six enfants dans le bunker mortuaire d’Hitler. L’achat, sur une brocante, d’une édition de Mein Kampf reliée comme une Bible, la découverte dans les archives d’une famille mi-aryenne mi-juive qui se suicida au gaz en 1943 en entraînant ses enfants dans la mort comptent parmi les péripéties qui émaillent peu à peu ce roman hallucinatoire : « Le passé nazi était son camp retranché désormais, son nid, son terrier ». Alors qu’un vieil amant, puis un bébé ressuscité du passé et bientôt abandonné, enterré, répondant effroyablement aux destins des enfants de Goebbels, rôdent autour de ses souvenirs lacunaires… Avançant avec lenteur dans son obsessionnelle spirale, le récit oscille entre manque de concision et intensité maîtrisée. Ainsi, des scènes inoubliables, comme le portrait du « Don Quichotte des SS », ponctuent cette ingénieuse et étirée superposition du spectre du nazisme et de sa théologie sur la ville contemporaine.
Le réalisme magique, qui n’est pas loin du Terra nostra de Fuentes ou de Salman Rushdie, permet à cet impressionnant opus labyrinthique la rencontre des strates de l’Histoire, d’une personnalité et de l’imaginaire, tout un questionnant un cruel passé génocidaire. Etonnant qu’une jeune femme à son premier roman, quoique cosmopolite (elle a vécu entre Japon, Inde, Moscou et évidemment Berlin) ait pu accéder à une telle spirale de noirceur. L’on sait par ailleurs qu’elle fut elle-même guide-conférencière dans la capitale allemande, d’où la dimension en partie autobiographique de son travail. Hélas, creusant à ce point mémoire intime, familiale, et mémoire historique jusqu’à l’élucidation du traumatisme, telle une immense et encyclopédique psychanalyse individuelle et collective, en vient-on, comme le personnage de Margaret, à crouler sous les ruines de l’Histoire, à se dénier une perspective d’avenir ? Visiblement l’écrivaine est, elle, capable de rebondir vers d’autres aventures intérieures et intellectuelles. Reste une question taraudante, ici mise en scène avec perspicacité et inquiétude, celle de l’origine du mal, pas seulement concédé à quelques figures d’exception, mais contagieux…
Plutôt qu’un roman, il s’agit sous les doigts d’Anna Funder, d’un récit : Stasiland. Celui d’une enquête dans le passé de l’Allemagne de l’Est communiste. La narratrice -peut-être l’auteur elle-même- arrive à Berlin en 1996, décidée à percer le mystère de ceux qui ont tenté de franchir le Mur, en particulier une adolescente de seize ans, et plus exactement à dessiner la toile d’araignée de l’une des plus terribles polices politiques du monde : La Stasi. La tâche sera infinie. Dresser la carte de la Stasi, c’est tracer un chemin tentaculaire plus vaste que le pays lui-même, si l’on suit tous les méandres des cerveaux qui l’ont conçue, aidée et subie. Il suffit pour cela d’avoir des activités aussi dissemblables que de faire de subversives reprises des Rolling Stones, ou d’avoir été le cartographe du Mur. De témoins en témoins, le plus extraordinaire est que le concept d’ « ennemi » du régime « ne cessait de s’élargir ». Totalitarisme et paranoïa empêchèrent chaque habitant d’être autre chose qu’espion ou victime. On rencontre un indicateur faux aveugle, un nostalgique du communisme (« une nostalgie absurde » de la part de ceux qui « sont à la recherche d’un désir »)… Les cicatrices, dans les corps, les mémoires et les mentalités seront longues à refermer après cette « romance-horreur » : « La romance vient du rêve d’un monde meilleur que les communistes allemands ont voulu rebâtir sur les cendres de leur passé nazi (…) l’horreur provient de ce qu’ils ont fait en son nom. » La modestie de l’écrivain permet à ce tableau de s’élever dans toute sa grandeur infâme, même si une chape de silence pèse encore sur le pays, faute de pouvoir ou de vouloir « poursuivre des anciens de la Stasi ».
Les mauvais tours de l’Histoire ont des lieux maudits, comme ce Berlin qui, de 1933 à 1989, incarna le pivot du totalitarisme : là ou le nazisme a retourné sa veste en communisme.
Thierry Guinhut
La partie sur Hattemer-Higgins est parue dans Le Matricule des Anges, Novembre-décembre 2011,
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.