Jean Pruvost : Nos ancêtres les Arabes. Ce que le français doit à la langue arabe,
Points, 410 p, 8,10 €.
Gerbert Rambaud : La France et l’Islam au fil de l’Histoire,
Editions du Rocher, 324 p, 21,90 €.
Si les ethnies qui composent en Islam l’oumma, c’est-à-dire « la communauté des croyants », sont infiniment variées, sa langue les unifie : toute ou presque sa pensée religieuse, sinon politique, parle arabe. Or l’expansion territoriale de cette religion combattante entraîna forcément l’ensemencement de ses vocables. Aussi un saupoudrage de l’arabe a-t-il germé dans la langue de Molière. De même, depuis le huitième siècle, elle n’a pas manqué de laisser de graves cicatrices sur le sol et dans la mémoire de notre pays. Il n’est cependant pas certain à cet égard que Jean Pruvost, avec Nos ancêtres les Arabes. Ce que le français doit à la langue arabe, et Gerbert Rambaud, avec La France et l’Islam au fil de l’Histoire, fassent toujours preuve de la même pertinence… Le plaisir de la langue ne doit pas masquer bien des déplaisirs.
Peut-on imaginer un titre aussi stupide ? Nos ancêtres les Arabes ! S’agit-il de réécrire l’Histoire au point de l’effacer, d’être complice de certaines pages de l’Histoire mondiale de la France[1] ? D’éradiquer la langue et l’identité françaises, même si ce dernier terme est passablement malaisé[2] ? Certes, il y a bien là un brin de provocation envers la formule abusive « nos ancêtres les Gaulois », car si nos ancêtres réels, au sens génétique, sont pour la plupart gaulois, nos ancêtres culturels furent avant tout les Romains et Grecs, puis les Judéo-chrétiens. Admettons alors que l’auteur de ces modestes lignes est cette fois-ci inaccessible à l’humour, même si le roman national qui s’enorgueillit de notre filiation gauloise fut passablement ridicule, surtout lorsqu’il fut ânonné en Afrique, pendant la colonisation. Il est vrai que le nombre des vocables gaulois, « dont la langue a en réalité disparu depuis le IV° siècle », précise Jean Pruvost, qui soient restés dans notre langue est infime, une centaine peut-être, parmi lesquels l’alouette, l’ambassadeur, le barde, le truand et les verbes jaillir et rayer…
Dommage, car un tel titre, qui unit la lâcheté, la dhimmitude et le mensonge, sans compter, last but not least, la démagogie et l’opportunisme, cache et dessert un travail de lexicologie fort respectable, une analyse documentée impressionnante. Car il y est question de Ce que le français doit à la langue arabe. Quoique là encore il faille pointer pour le moins une indélicatesse : « l’arabe vient en troisième position après l’anglais et l’italien pour la quantité de termes intégrés au français ». La formulation retorse passe sous silence le fait que 80 % de nos mots viennent du latin, que l’on oublie ici le grec pour 10% et qu’en fait il n’y en a guère plus de 0,7% qui relèvent de l’arabe, soit environ cinq cents, loin derrière l’italien et l’anglais. Il ne faudrait pas oublier que l’arabe lui-même puise nombre de ses mots à d’autres langues (le castrum latin a donné le ksar) et que l’entier de son vocabulaire de Philosophie (falsafa) et de sciences fut fondé par des Syriaques, souvent chrétiens, à partir du grec.
En effet, entre la colonisation musulmane du bassin Méditerranéen, les Croisades, les échanges commerciaux, les pieds-noirs, l’immigration et le rap, comme toute langue qui s’enrichit de nouveautés venues d’ailleurs, celle de Molière connait l’alcool et l’alchimie (le préfixe al, courant dans la langue de Cervantès, est arabe), l’artichaut et l’estragon, le haschich et le bakchich (passé à l’arabe depuis le perse), l’orange, la banane et l’abricot, la jupe et le henné, la bougie et la carafe, le zéro et le zénith, l’azur et le hasard, le caïd et le camelot, les échecs et le luth…
Molière d’ailleurs intègre un « Mamamouchi » à son Bourgeois gentilhomme, comme La Fontaine, après avoir épuisé les fables d’Esope et de Phèdre, se tourne vers celles du Livre de Kalila et Dimna, de l’arabe d’Ibn AL-Muqaffa’[3], quoique ce dernier se contentât de les traduire d’un original indien perdu… Et, merveille des merveilles, n’oublions pas Les Mille et une nuits, traduites de l’arabe par Galland, quoique là encore à peu près tous ses contes viennent de la Perse, de l’Inde et de la Chine.... D’où le rôle de passeur des savants et des commerçants arabes, qui échangent de nouveaux produits en transmettant des mots nouveaux.
Ainsi Jean Pruvost relève des évidences qu’il est bon de rappeler : « On parle arabe dès qu’on se lève : une tasse de café, avec ou sans sucre ? » » Merci, plutôt un jus d’orange ». Quatre mots issus de la langue arabe ». Ce sont des vocables de nécessité, comme orange ou coton ; alors qu’il en existe de luxe, selon la distinction de Jean Pruvost, comme talisman ou azimut. Voici, de la même veine, quelques mots scientifiques comme le zénith, le zéro (quoique le concept soit d’origine mésopotamienne), l’algèbre, lui-même dérivé du titre d'un ouvrage rédigé vers 825, le Kitāb al-mukhtaṣar fī ḥisāb al-jabr wa-l-muqābala (« Abrégé du calcul par la restauration et la comparaison »), du mathématicien d'origine persane Al-Khwarizmi. N’ayons garde d’oublier les chiffres arabes, quoiqu’ils soient proprement indiens, et que les Arabes n’aient fait que les utiliser et les transmettre, jusqu’à ce que l’Italien Leonardo Fibonacci (l’auteur de la fameuse suite) publie en 1202 son Liber abaci, permette l’explosion du calcul et des mathématiques modernes. Mais aussi évidemment religieux : le Coran signifiant récitation, Islam signifiant soumission, et autre mosquée, minaret, muezzin…
Le verbe kiffer, devenu courant, voire vulgaire[4], vient lui du kief, le cannabis. Et pour rester dans les bas-fonds de la vulgarité, qui, n’en doutons pas, est de toutes les (in)cultures et langues : le « wesh », à la fois interjection amicale ou provocatrice, à la fois « salut » ou « quoi ? », à la fois un individu, de façon péjorative.
Cependant on se serait bien passé du ramadan qui a donné le ramdam (un bruit, un raffut excessifs), d’halal et haram (pur et impur) à cause desquels nous apprenons qu’outre le porc, les chiens et la couleur rouge sont voués à l’exécration. De Dar al-Islam et de Dar al-Harb, ces territoires de la paix, soumis à l’Islam, et ceux de la guerre où l’Islam ne doit avoir de cesse de s’implanter en appliquant sa tyrannie meurtrière. De dhimmi - lorsque les Chrétiens et Juifs sont soumis à l’impôt, au mépris, aux exactions, voire aux massacres -, de djihad et de moudjahidin, de taqiya (la dissimulation). Voire d’assassins (quoique l’étymologie soit ici discutée et que de tels personnages soient consubstantiels à l’humanité entière) venus des hachichins, une secte ismaélite qui droguait ses jeunes adeptes et les plongeait parmi les houris avant de les expédier nantis d’un couteau sacré…
Voilà pourquoi nous nous enrichissons en nous appauvrissant, ce que ne dit pas notre lexicologue…
Reste que l’ouvrage de Jean Pruvost, même s’il vient après le Dictionnaire des mots français d’origine arabe, de Salah Guemriche[5], une fois passé nos précautions qui sont plus que rhétoriques, est une mine d’érudition, sans la moindre cuistrerie, une promenade curieuse et gourmande en pays de vocabulaire, parmi laquelle l’on apprend sans pesanteur ni ennui l’origine trop souvent ignorée de nos mots d’usage et de moins d’usage, aussi bien du point de vue historique que de l’évolution historique. Il procède par ordre alphabétique, mais aussi thématique, nous entretenant du corps et de la sexualité, de la médecine et du vêtement, de la nourriture et du combat, parmi vingt-six thèmes.
L’on aurait bien plus de surprises encore à faire le même voyage auprès des mots venus de l’italien par exemple : ne serait-ce qu’au travers de notre vocabulaire culinaire, et musical qui est tout imprégné de sonates, de piano, de concerto et de vivace… Si l’on ne pense qu’à l’anglais qui lui-même s’enrichit du français via les conquêtes normandes, songeons à l’hébreu, qui nous a transmis l’abracadabra, l’Eden et Satan, Pâques et sémite, l’échalote et le cidre, le chameau et l’onanisme. Et, ô surprise, le mot « palestinien » ; et encore, ô ironie, le mot « arabe » lui-même !
Irons-nous jusqu’au japonais avec le zen et le haïku, l’ikebana et le manga, le bento et le bonsaï, le karaoké et le kamikaze, le sumo et l’origami… La langue est plastique, accueillante, enrichissante et richissime. Car amenant de nouveaux mots, elle ouvre de nouveaux univers, de nouvelles béances…
Une fois de plus, recourons à la connaissance du passé pour comprendre le présent, voire le futur. Au « fil de l’Histoire », la France et l’Islam sont liés pour le meilleur et plus souvent pour le pire, car, à lire Gerbert Rambaud, les visés de cette religion politique agressent bien souvent la destinée française. Ce sont, pour reprendre l'euphémisme du sous-titre, « Quinze siècles de relations tumultueuses ». Quelques points saillants émaillent cet essai d’une grande clarté : les invasions sarrasines, les croisades, la colonisation et l’invasion d’aujourd’hui. L’expansion médiévale de l’Islam est un déferlement meurtrier (la conversion ou la mort, l’esclavage ou la dhimmitude) qui balaie le Proche-Orient, le Maghreb, les Balkans et la moitié de la France. Perpignan, en 720, voit tous ses habitants tués ou rendus esclaves, Bordeaux est pillé, Sens est assiégée, « Narbonne restera sous domination musulmane pendant quarante ans, jusqu’en 759 ». Les armées sarrasines, « combattants du jihad pour la foi », envahissent la Provence, la vallée du Rhône, l’Aquitaine, entassent pillages et carnages, jusqu’aux coups d’arrêts de Charles Martel et d’Eudes d’Aquitaine. Même si les saccages de Marseille (entre autres) se perpétuent, même si le massif des Maures, au nom révélateur) est occupé pendant un siècle, jusqu’en 990.
Survenues entre 1095 et 1291, les neuf croisades, dont « le lancement est une réplique aux invasions sarrasines », donnent aujourd’hui lieu à un jugement « totalement anachronique ». Certes violences, massacres et pillages par les Chrétiens ont bien eu lieu, mais hélas comme dans toute guerre, et en répondant aux Sarrasins égorgeurs, mais sachons que les exactions des Croisés contre les Juifs et le saccage de Constantinople furent condamnés par l’Eglise.
Passons sur des épisodes, pourtant non dénués d’intérêt, lors desquels les souverains fomentaient des alliances avec l’empire ottoman, pour contrer la puissance anglaise…
Cependant la piraterie infeste la Méditerranée, car « l’esclavage est pratiqué de manière industrielle par les pirates musulmans », au point que « entre les XVI° et XVIII° siècles, plus d’un million d’Européens seront réduits à l’esclavage par les Barbaresques ». Voilà qui pousse les Français, les Anglais, et même les Américains (en 1815) à sévir, jusqu’à ce qu’Alger soit prise par les Français en 1830. Ensuite la colonisation (dont les gens de gauche comme Jules Ferry sont des fervents) mettra à peu près fin à l’esclavage islamique, ce que l’on oublie trop souvent.
Lors de la décolonisation, le Front de Libération Nationale algérien cumule deux handicaps : il est conjointement socialiste et islamiste : « une fois l’indépendance acquise, l’islam devient religion d’Etat ». Les Harkis, qui ont combattus aux côtés des Français, se replient dans l’hexagone pour échapper au massacre, méprisés : « la gauche les a assimilés à des traitres, à des collabos et ne s’en est pas préoccupé ». En France quelques rares grands esprits, tels le Général De Gaulle et André Malraux, sont alors conscients de la dangerosité de ce théocratisme qui pouvait renaître du ressentiment et d’un orgueil identitaire. Or « pendant près de trente ans, il est d’une discrétion totale », mais le « regroupement familial » mis en place par Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac va contribuer à changer la donne. Jusqu’à ce que sonne le réveil des consciences anesthésiées : l’année 2016 sacrifie 245 morts sous les coups du terrorisme islamique. Il est temps de comprendre la puissance d’une telle religion, qui prétend interdire toute critique à son égard et imposer ses mœurs liberticides au prix du sang[6].
« Et maintenant ? », se demande le dernier chapitre de Gerbert Rambaud. L’Historien, par ailleurs connaisseur du Droit puisqu’il est avocat aux barreaux de Paris et de Lyon, et quoique avec prudence, ne laisse pas sourdre un optimisme béat. En effet, l’on soutient la prétendue Palestine, non sans un nauséabond relent d’antisémitisme, les « rebelles syriens, dont la majorité est composée d’islamistes », l’on avalise « l’islamophobie », alors qu’il ne s’agit que d’argumentation critique. Quoique la loi « Informatique et libertés », interdise indûment la publication d’informations religieuses et ethniques, l’on peut penser que l’estimation d’une « rescapée du salafisme[7] », c’est-à-dire huit millions de Musulmans en France, soit proche de la réalité, sans compter l’évolution démographique bien plus ardente que celle des Français non-Musulmans. L’on comptait d’ailleurs 2200 mosquées sur le sol métropolitain en 2015. Certes tous ne sont peut-être pas des radicaux, mais combien sont ceux qui s’ouvrent à un réel libéralisme des mœurs ? 50% des habitants de Roubaix sont Musulmans, affirme Gerbert Rambaud, 42% des naissances de l’année 2016 en Seine Saint-Denis portent des prénoms musulmans (17,3 % dix ans plus tôt), selon le très officiel Institut National des Statistiques Economiques. Et les voici inféodés par des imams exportés par les pays du Golfe, du Maghreb, la Turquie, infiltrés par le salafisme, le wahhabisme, les Frères musulmans…
« Aucun exemple dans l’Histoire n’a montré une civilisation multiculturelle réussie dans la durée », déplore notre historien. Si ce n’était que cela ! Mais l’Islam est ataviquement imperméable au multiculturalisme. Là encore, outre la connaissance du passé, la connaissance des religions, de cette religion, de son livre et de ses lois[8], fait tragiquement défaut à l’immense majorité de nos contemporains.
La « laïcisation des valeurs chrétiennes », dont les Droits de l’homme sont issus, s’est faite lentement, parfois dans la douleur des exactions et spoliations lors de la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905. Il est à craindre que cette dernière couleuvre avalée, la vipère vieille de quinze siècles soit un boa constrictor. Aussi la France, et l’Occident tout entier ne sont déjà plus entièrement Dar al-Harb, mais par bribes en extension Dar al-Islam, parce que déjà conquis, ce qui est le devoir de tout bon Musulman. Comme le répète le cheik Yousouf al-Qaradawi (en 2012 à Rome) : « Avec vos lois démocratiques, nous vous coloniserons. Avec nos lois coraniques, nous vous dominerons ». En effet l’ONU (où siègent 57 pays musulmans au travers de l’Organisme de Coopération Islamique) « préconise pour la France l’entrée de 16 millions de migrants de 2020 à 2040, quand « la Commission Européenne de Bruxelles, intitulée Eurislam, promeut le multiculturalisme et donc l’implantation de l’Islam pour ces mêmes migrants. Avec financement des fonds européens, bien évidemment ». Faut-il qualifier de tels objectifs de traîtrise ? « A-t-on peur d’affirmer les valeurs qui ont fondé la France ? conclue Gerbert Rambaud, qui souhaite par ailleurs que les Musulmans qui les refusent accomplissent leur « hijra », « leur retour en terre d’Islam, quittant la terre des incroyants » ; sauf qu’ils ont de fait conquis « les territoires perdus de la République[9] ». Beat Ye’or n’avait peut-être pas joué que dans l’arène de la théorie du complot pour hallucinés d’extrême droite en anticipant « l’Eurabia[10] ». Reste que la vocation de l’Historien, s’il peut et doit faire bénéficier son lecteur des leçons du passé, du plus lointain au plus proche, n’est pas de l’ordre de la prédictologie oraculaire[11].
L’ouvrage de Gerbert Rambaud, qui est loin d’être celui d’un naïf, estun récit argumenté clair, synthétique, informé, direct et cependant nuancé, ne masquant ni les avantages ni les inconvénients de la colonisation par exemple. Si la thèse n’est pas agressive, l’on en ressort pour le moins méfiant envers un expansionnisme musulman, qui, malgré de salutaires et provisoires coups d’arrêts depuis quinze siècles, redevient plus agressif que jamais et ne semble pas près de se convertir à la tolérance et à la paix…
Quod erat demonstrandum : l’enrichissement du langage d’une nation vient aussi bien des amis que des ennemis (dont il faut à cet égard apprendre l'idiome) à moins qu’il ne devienne un appauvrissement, un étranglement de la langue. Gardons le langage et sa multiplicité originaire et créatrice, mais gardons-nous de nos ennemis. Pendant plus de deux siècles les Sarazins ont dévasté la France ; en faudra-t-il autant pour les subir de nouveau, quand l’Espagne a dû user de huit siècles pour s’en libérer, même si la société d’Isabelle la Catholique n’était guère libérale. Prenons-y garde, ce n’est pas aujourd’hui, et à la mode médiévale, une armée déferlant toutes armes dehors ; mais une masse d’abord silencieuse, puis, usant de ses atouts démographiques avec le concours de migrants et des prosélytes pétrodollars des monarchies du Golfe, un concours de pratiques tyranniques, totalitaires : le halal et le haram, les femmes voilées, le mariage forcé, le retour du blasphème interdit et condamné, les tribunaux de la charia, les Lumières étouffées par l’obscurantisme… Est-ce ce que nous voulons pour nos enfants ?
Jacques Le Goff : Hommes et femmes du Moyen Âge, Flammarion, 448 p, 25 €.
C. H. Lawrence : Le Monachisme médiéval, Les Belles Lettres, 432 p, 27 €.
Pascale Fautrier : Hildegarde de Bingen. Un secret de naissance, Albin Michel, 352 p, 22 €.
Un trou noir semblait anéantir la civilisation, du moins selon la vision héritée des Lumières, entre le déclin de l’Empire romain et la relève de la Renaissance. Pourrions-nous cependant croire qu’un millénaire soit dépourvu de personnalités marquantes, en même temps que symboliques de cet âge élevé de la chrétienté ? Or Jacques Le Goff, ange de l’Histoire, vient peser les âmes médiévales, avec son livre Hommes et femmes du Moyen Âge, qui, au-delà d’une portée biographique, permet de comprendre les enjeux et la mémoire d’une ère bien plus fascinante qu’il n’y parait. Si l’on y vit à l’ombre de l’Eglise chrétienne, elle est plus lumineuse qu’imaginée, y compris dans le cadre du Monachisme médiéval examiné par C. H. Lawrence. Au point que l’on y trouve également place pour les femmes, comme cette étonnante Hildegarde de Bingen, dont Pascale Fautrier restitue l’identité historique et intellectuelle.
Suave invitation, initiation brillante, somptueusement illustrée, ainsi se présente cette nouvelle édition[1] de l’encyclopédique Hommes et femmes du Moyen Âge, rédigée avec clarté et sous la direction de Jacques Le Goff par une brassée d’historiens zélés. Parmi une bonne partie de l’Europe (n’est-elle pas née au Moyen-Âge ?[2]), et selon la progression chronologique, l’on voyage allègrement du IV° siècle pour Saint Augustin d’Hippone, au tournant de la Renaissance (quoique cette dernière ne soit qu’une certaine continuité) pour Christophe Colomb, qui « agissait comme un homme typiquement médiéval ». Sans omettre, avec un certain humour, des « personnages imaginaires » : il n’est à cet égard pas certain que les lecteurs chrétiens seront ravis de trouver, à mi-chemin d’Arthur et de Satan, de Mélusine et de Renart et de Robin des Bois, la Vierge Marie… Cependant la vérité historique du personnage étant faible, mieux vaut la considérer sous l’angle du développement du culte marial…
Figurer les personnages célèbres peut paraître une façon de dire l’Histoire passablement désuète, tant on s’est évertué à en fouiller la dimension sociale, des mœurs et des sensibilités, comme le font Alain Corbin[3] ou Jean-Claude Bologne[4]. Ce sont cependant, affirme avec pertinence Jacques Le Goff, les « révélateurs de leur temps ». À n’en pas douter, il s’inscrit dans la tradition des Vies parallèles des hommes illustres de Plutarque. Là ne voisinent pas seulement rois guerriers et ecclésiastiques, mais aussi des savants, y compris dans le domaine de la musique, comme Gui d’Arezzo qui inventa le système de notation musicale qui est encore le nôtre, ou Suger, « l’inventeur de l’art gothique », ou encore Raymond Lulle qui appris l’arabe pour convertir les infidèles par l’argumentation plutôt que par l’épée.
Il s’agit d’alors de corriger des présupposés. Bernard Gui, par exemple, n’est pas le fanatique inquisiteur de Toulouse que l’on croit, mais un « juge pondéré ». Autre présupposé, la Renaissance comme nouvelle ère. Ce qui serait une hérésie pour bien des historiens, Jacques Le Goff estime que cette dénomination, si elle est justifiée dans le domaine des arts, devrait plutôt laisser place à un plus long Moyen-Âge qui ne prendrait fin qu’avec l’Encyclopédie des Lumières et la Révolution industrielle, ce qui n’a rien de saugrenu.
Contrairement à ce l’on pense communément, les femmes ne sont pas méprisées au Moyen-Âge. Certes elles ne peuvent être prêtres, mais bien reines, comme Aliénor d’Aquitaine, béguines, moniales, mères supérieures de couvent, Dames de courtoisie, enfin Saintes, ce qui est le sommet de l’humanité pour la Chrétienté. Ainsi, au-delà de Jeanne d’Arc, l’on découvre une aristocrate lettrée du IX° siècle, Dhuoda, une auteur de deux sagas islandaises, Gudrid Thorbjarnardottir, sans omettre la fastueuse Hildegarde de Bingen ou Christine de Pisan.
L’on pourra s’étonner de ne guère trouver ici d’artistes, hors Hildegarde de Bingen déjà nommée, les peintres Cimabue, Giotto et Jean Fouquet, mais songeons qu’ils étaient alors le plus souvent anonymes. La présence d’écrivains doit nous en consoler, lorsqu’ils sont de la carrure de Dante[5] et de Boccace, dont Le Décaméron est « un message de liberté, qui vaut pour la femme comme pour l’homme (chose inouïe pour l’époque !) ». Sans compter la puissance du théologien Saint Thomas d’Aquin, auteur de la monumentale Somme théologique, qui affirmait d'ailleurs en son prologue : « Ainsi est-ce bien une même conclusion que démontrent l’astronome et le physicien, par exemple, que la terre est ronde[6] ». Ce qui, à l’encontre des ignorants qui proclament qu’alors l’on pensait la terre plate, confirme la thèse de Jacques Le Goff : « Mon Moyen-Âge s’éloigne radicalement -il en est presque le contrepied- de l’image d’un Moyen-Âge obscurantiste ». Cette immense période créatrice, technologique, philosophique, musicale, littéraire et poétique[7], s’affirme encore plus à partir du X° siècle pour culminer dans « le temps des cathédrales » pour reprendre le titre de Georges Duby[8].
La naissance des langues romanes, français, italien, ou de l’anglais, sont également des traits saillants d’un Moyen-Âge pourtant abonné au latin. Le courtois Bernard de Ventadour, Chrétien de Troyes, Dante et Chaucer sont parmi les créateurs d’un esprit nouveau. Or pas de personnalités juives ici, car souvent chassés d’Europe, comme Maimonide qui partit écrire au Caire ; peu de musulmanes, hors Averroès, tant ses commentaires d’Aristote plurent aux scolastiques, et Saladin qui chassa les Croisés de Palestine, considéré cependant comme un homme vertueux.
Plaisir de l’esprit, ce volume est également un bonheur pour les yeux : parmi sculptures, peintures et vitraux, ce sont les manuscrits enluminés qui pullulent, colorés, éblouissants. Par exemple ceux consacrés aux Commentaires sur l’Apocalypse par l’abbé Beatus de Liébana, composés à partir de 776. Car le Moyen-Âge c’est aussi l’abandon du papyrus en faveur du parchemin, du volumen en faveur du codex : notre livre.
Les esprits chagrins trouveront peut-être que certaines biographies sont un peu succinctes, oubliant par exemple que le grand Charlemagne fit massacrer 4500 Saxons. Rappelons-leur que ce livre a le mérite d’offrir une vision panoptique du Moyen-Âge, et qu’une telle initiation invite à poursuivre ses recherches, ne serait-ce qu’au moyen de la bibliographie.
Sans nul doute Saint Benoît de Nursie, fondateur entre 530 et 540 de la règle bénédictine, est l’une des personnalités marquante de l’ouvrage de Jacques Le Goff. Il est également l’un des piliers du Monachisme médiéval, bellement rédigé par Clifford Hugh Lawrence, qui, lui aussi, permettra de saper bien des préjugés sur les moines fainéants et oppresseurs, libidineux et abrutis par les messes trop matinales, même si de tels excès ont pu exister.
Avant le IV° siècle, celui qui désirait se consacrer à Dieu recherchait la solitude du désert, entre Egypte et Syrie, comme le fit Saint Jérôme[9]. Ce pourquoi le vocable monachisme vient du grec « monos » qui signifie « seul ». L’anachorète, l’ascète, l’ermite fuient le monde et les passions humaines, choisissent le renoncement, la pauvreté et l’élan vers la transcendance, l’union avec Dieu enfin. Outre Saint Antoine, l’on se rappelle Siméon le Stylite, qui vécut quarante-sept ans isolé au sommet d’une colonne.
Peu à peu cependant, le cénobite préfère la compagnie de ses semblables : sous l’impulsion de Saint Pacôme, l’on s’agrège en communautés. Avec Saint Basile, l’on doit préférer, à la vie solitaire, la loi de la charité, d’où la communauté, où l’on doit obéissance au Père supérieur : l’abbé. C’est toute la justesse de la pensée de Saint Benoît que d’établir cette règle qui veut que le moine partage sa journée entre la prière, le travail et l’étude. Au contraire de règles parfois sévères, voire cruelles, la règle de Saint Benoit est celle d’une « famille spirituelle » indulgente : « Nous espérons, écrit-il, n’inspirer rien de pénible, rien d’accablant ». Choisir d’adhérer à une telle règle est une prison rassurante, mais ouverte en direction de l’altitude de la spiritualité. Voilà de plus qui permet de lutter contre l’acédie, ce démon de l’ennui et de la mélancolie, et de servir à la fois les hommes et Dieu. En Gaule, ce sont les « saints itinérants », Saint Martin de Tours et Saint-Hilaire de Poitiers, qui répandirent le monachisme occidental, puis en Irlande avec Saint Patrick, mais aussi en Espagne, dans l’Empire germanique…
Il fallait alors composer avec le pouvoir politique, qui parfois dotait les monastères. Ce pourquoi, une certaine adaptation étant nécessaire, naquirent d’autres règles, d’autres ordres monastiques. Cluny, fondée en 909 devint une véritable pépinière : « À la fin du XI° siècle, au faîte de sa magnificence, Cluny était à la tête d’un empire monastique comptant des centaines d’abbayes d’obédience et de prieurés dans toute l’Europe occidentale ». Un tel succès s’explique par son message : « le monde séculier irrémédiablement pécheur » n’a pour seul recours que la vie monastique, « seul chemin vers le salut » face à la menace du Jugement dernier. Mais au XII° siècle, des troubles semèrent la confusion. D’aucuns voulaient revenir à « l’Eglise primitive ». Moins de richesse, moins de corruption avec le monde séculier, clamaient-ils. D’où le retour aux mouvements érémitiques, avec Saint Bruno et les chartreux. Revenir à la simplicité christique, tel fut le vœu de Sain François, donc des franciscains et des frères mendiants. À Cîteaux, les cisterciens désiraient une vie « ascétique et isolée ». D’où la célèbre controverse entre cisterciens et clunisiens. D’autres ordres apparurent, parfois militaires à l’occasion des croisades, comme les fameux chevaliers du Temple, parfois hospitaliers. Mais au cours du XIV° siècle, le déclin des effectifs, les guerres et la peste, dispersèrent et fanèrent nombre de communautés monastiques. Le XV° siècle ne les vit pas disparaître, mais diminuer drastiquement…
Ne l’oublions pas : bien vite, le fleuron des monastères devint le scriptorium, où l’on produisait la plus grande majorité des manuscrits, souvent enluminés, sacrés et profanes, tel Aristote traduit presque entièrement par Jacques de Venise au Mont Saint Michel[10], qui peuplaient les bibliothèques du Moyen-Âge.
Moins documentés sont les monastères féminins. Sont-elles « moniales ou servantes ? » La règle est aménagée à l’égard du « sexe faible », qui ne peut travailler aux champs. Les nonnes sont recluses et se voient refuser tout rôle apostolique. Leurs monastères sont soumis à l’autorité de ceux masculins. Ce qui n’empêcha pas la prolifération des « sœurs cisterciennes » et des « béguines », tenantes d’une « forme de vie religieuse plus libre et plus novatrice », quoique vue parfois comme hérétique. Travaillant le tissage, la couture et la broderie, elles subvenaient à leurs besoins et sortaient pour soutenir les pauvres et les malades.
Ecrit en réponse et en remerciement à l’égard de l’hospitalité des Bénédictins de Saint-Benoît-sur-Loire, cet essai ne prétend pas être une somme définitive, mais à une telle modestie répond une érudition amène et roborative. L’on saura ce qu’est un novice et un oblat, l’on connaîtra le rôle éducatif des monastères… Avec soin et alacrité, C. H. Lawrence dresse un tableau riche et documenté, précis et nuancé du bouillonnement du monachisme. Nanti d’une bibliographie et d’un précieux index des lieux et des personnes, de chapitres clairement disposés, de « L’appel du désert » aux « frères mendiants », c’est un ouvrage aussi didactique que plaisant, qui, au-delà de paraître bien austère par son sujet, est tout à fait passionnant. Et bien qu’il ne nous donne pas forcément l’envie de devenir moine, il a la délicieuse capacité de captiver son lecteur.
Le péché mignon des biographies de saints est l’hagiographie, c’est-à-dire une vie idéalisée, en vue d’édifier le lecteur et de le conduire à une adhésion sans faille au bien-fondé de la religion chrétienne et de sa destination divine. Or Pascale Fautrier œuvre avant tout en historienne, montrant qu’Hildegarde de Bingen n’est pas native d’un modeste village de Rhénanie, comme aimerait le laisser croire la pieuse légende. Elle voit le jour en effet en 1098 et, quoique restée peu connue dans la clôture de son couvent des bords du Rhin jusqu’à l’âge de quarante ans, elle est bien native d’un domaine royal, la forteresse de Bökelheim. Certes l’auteure reprend la thèse de Franz Staab, mais ce dernier, mort trop tôt, lui laissa reprendre le flambeau. Une enquête minutieuse permet alors de retracer le parcours d’une femme emblématique.
Nous connaissions les talents de Régine Pernoud, qui commit un agréable Hildegarde de Bingen[11]. Or à cet exercice d’admiration, voire de « prosélytisme chrétien », Pascale Fautrier ajoute une conscience d’historienne critique, voire fort polémique (l’est-elle trop ?) à l’égard de ses prédécesseurs en la matière, y compris Sylvain Gouguenheim[12]. Hildegarde n’a rien d’une jeune moniale inculte, elle est assez vite « magistra » des jeunes oblates, abbesse du monastère de Rupertsberg et déjà connue comme thaumaturge. Mais, à quarante-deux ans, une « tempête visionnaire » l’assaille, au point qu’elle doive consigner ses cosmologiques, prophétiques et apocalyptiques visions dans le Liber Scivias, encouragée en la matière par son « prieur » et secrétaire Volmar. L’équivalent de six cents pages imprimées, trente-cinq fascinantes illustrations de la main de l’auteure, le « Sache les voies du Seigneur » relate et figure vingt-six visions mystiques. Que l’ascétisme, le régime exclusivement végétarien, les migraines ou l’ergot de seigle aient pu contribuer à de telles hallucinantes visions n’enlève rien à leur beauté et à la rectitude de leur théologie morale. Suivront Le Livre des mérites et Le Livre des œuvres divines. Ce dernier est une théologie du cosmos, dans laquelle la terre, le corps humain, l’âme et Dieu sont en relation. Une figure angélique, pour donner un exemple, s’adresse à notre prophétesse : « C’est moi l’énergie suprême, l’énergie ignée. C’est moi qui ai enflammé chaque étincelle de vie. Rien de mortel en moi ne fuse. De toute réalité je décide. Mes ailes supérieures englobent le cercle terrestre, dans la sagesse je suis l’ordonnatrice universelle[13] ». C’est splendide, certes un peu fumeux, mais pas si loin finalement des prophéties de William Blake[14].
Incroyable Hildegarde de Bingen, qui alla jusqu’à prêcher en public contre le fanatisme cathare, puritain, misogyne et antiaristocratique. En un monde dominé par les hommes, elle publia au XII° siècle ses somptueuses affabulations mystiques, qui reçurent l’assentiment des pouvoirs religieux et politiques, séduits par ce qui devient un levier de la gloire de l’Eglise germaine. De plus, porter Hildegarde au pinacle, ce fut un moyen de « lutter contre le rationalisme naissant ».
Malgré ses encyclopédiques connaissances médicales et botaniques dans les pages de son Liber subtilatum diversarum naturarum creaturarum, elle n’est pas un esprit scientifique rationnel, mais une compilatrice inspirée. Ce Livre des subtilités des créatures divines ne permet guère d’identifier toutes leurs plantes ; en revanche son apport dans le cadre de ce que nous appelons la médecine psychosomatique n’est pas sans intérêt. Enfin Les Causes et les remèdes peut aujourd’hui étonner par une certaine « crudité sexuelle », cependant conforme à la théologie du mariage de l’époque.
Pour elle, « l’âme est musique par essence » et « félicité ». Ce pourquoi elle compose de la musique instrumentale et vocale : plus de soixante-dix chants liturgiques et autres hymnes, formant la Symphonie de l'harmonie des révélations célestes, ensemble fascinant.
À la fois théologienne, scientifique à sa manière, musicienne, elle est presque un esprit universel, que Pascale Fautrier s’attache à insérer dans la réalité profuse de son temps, ce au moyen d’une impressionnante érudition. Reste qu’elle est conforme à son époque, lorsqu’elle œuvre en une théologie politique, considérant la nécessité des classes sociales : pour Pascale Fautrier, elle est une « théocrate », ce qui n’est pas forcément un compliment. Surtout, l’essayiste montre qu’elle est un témoin de ce « pouvoir féminin » qui n’a rien de négligeable au XII° siècle. Elle insiste sur « cette quasi-égalité de genre dans la haute aristocratie féodale et cléricale ». Dommage seulement que son opus n’intègre pas de reproductions des enluminures de son modèle, ce que fit celui de Régine Pernoud.
Nous passerons sur les excès de ceux qui phagocytent Hildegarde de Bingen au panthéon de leur pseudo philosophie new age, ou la révèrent comme la sainte patronne des médecines douces. Contentons-nous d’apprécier celle qui fut canonisée, puis déclarée Docteur de l’Eglise en 2012, comme une théologienne, une mystique rare, une scientifique à la mesure de son temps et une merveilleuse compositrice, dans le cadre du chant grégorien.
S’il en était besoin, nos auteurs, non sans le secours de l’étonnante Hildegarde de Bingen, nous ont convaincu de la richesse du Moyen Âge. Ira-t-on jusqu’à ne plus pouvoir trouver l’adjectif « moyenâgeux » comme une insulte, comme une opprobre jetée à la face de l’Histoire d’une humanité précieuse, même si inféodée au christianisme, même si la plus grande moniale associait à ses chants un messianisme politique qui nous laisserait aujourd’hui pour le moins sceptiques. Allons sans tarder écouter ses virtuoses antiennes mariales qui résonnaient dans les cloîtres du monachisme, ses vertigineux répons adressés à l’Esprit suprême ; nul n’est besoin d’être croyant pour plonger en cette extase[15].
Eléa Baucheron et Diane Routex : Le Musée des scandales. L’art qui fâche,
Gründ, 176 p, 24,97 €.
Malheur au média par qui aucun scandale n’arrive. Ne court il pas le risque de se voir négligé, boudé par son lectorat, promis au marais de l’indifférence ? Il s’agit bien là d’un renversement des valeurs, alors que Jésus clamait : « Malheur à celui par qui le scandale arrive » ! Car, « s’il est nécessaire qu’arrivent des scandales[1] », mieux valait que le vice ou le péché restât privé, offert au secret de la confession, plutôt qu’étalé sur la place publique où il risquait de semer le désordre, comme si se décrochait la cloche de l’église pour sonner le malheureux… D’où la nécessité d’une réflexion sur l’évolution de la notion de scandale. Or l’historien se découvre soudain un sujet digne de son clavier, en la personne de Jean-Claude Bologne, qui étale avec une saine impudeur sa roborative Histoire du scandale ; tandis qu’Eléa Baucheron et Diane Routex s’acoquinent avec « l’art qui fâche » en faisant défiler un piquant Musée des scandales. Autrefois huile enflammée des mœurs, le scandale n’est-il pas devenu l’huile sainte des médias, le miel de l’art contemporain, à moins qu’il ne soit déjà rance et avarié ?
Un ministre socialiste du budget qui pratique la fraude et l’exil fiscal (quoique cela dissimule un plus grand scandale, celui de l’enfer fiscal[2]), un favori du prince qui s’adjuge indument des pouvoirs de police et de tabassage, des prières de rue (où se trouve le scandale, dans les faits, ou dans le silence qui voile le scandale ?), un chômage qui ne baisse pas alors que des pays voisins jouissent du plein emploi, on userait salive et clavier à énumérer les motifs de scandale. Cependant, comme en une déclaration d’intention, Jean-Claude Bologne montre que l’indignation à l’occasion d’une révélation scandaleuse « permet d’innover, de dépasser des valeurs désuètes ou, au contraire, de consolider des normes dont la transgression soulève un tollé général ». Ainsi les deux facettes, positives et négatives, du phénomène participent des évolutions et des soubassements moraux de nos sociétés.
Aujourd’hui, comme le souligne notre prolifique historien[3], « chaque journal télévisé déballe quotidiennement son lot de scandales sanitaires, alimentaires, écologiques, financiers, politiques, judiciaires ». Les médias s’en nourrissent, appâtent et captivent ainsi lecteurs et spectateurs. D’autant que l’universel média, internet pour ne pas le nommer, permet de contourner les normes et les interdictions locales et nationales en affichant, si le curieux le veut, un festival de croix gammées, une exposition de cadavres humains dans une galerie, les exécutions de l’Etat islamique, sans compter les informations et images manipulées pour le bien de la cause et le mal de la pensée. Aussi, aux législations, doit s’ajouter, voire se substituer le jugement individuel, en toute connaissance de cause ; au service duquel la réflexion et les comparaisons de l’historien sont ardemment nécessaires.
L’essai de Jean-Claude Bologne a l’insigne mérite de ne pas se limiter, comme attendu pour un ouvrage d’historien, à une liste chronologique et commentée. Classées par types et familles idéologiques, les scandales sont bientôt problématisés, analysés dans leur fonction de signal des mentalités et des interdits, autant que de dépassement. En ce sens, ils sont nécessaires aux évolutions et au bien-être de nos sociétés. Plus de scandales ? Alors ils seraient enfouis sous le non-dit, le mensonge, caractéristiques des régimes totalitaires ; ou arasés par le relativisme, l’indifférence morale…
Après celui, originel, d’Eve et du serpent, Jésus n’est-il pas un scandale ? Chassant les marchands du temple, accueillant une prostituée, se prétendant fils de Dieu… Ce pourquoi son malheur fut d’être crucifié. Peine scandaleuse, réservée aux esclaves, impossible pour un dieu ! Superstition, hérésie, libertinage, la liste est longue des péchés qui éclatent au grand jour de la chrétienté menacée. « C’est le créateur ou le tentateur qui place sur le chemin de l’homme la pierre sur laquelle il trébuche ».
Les Grecs honnissent les actions et paroles impies qui peuvent faire choir le châtiment sur la cité ; il en est de même pour l’hubris, qui est à la fois orgueil et démesure. Combien de tragédies ont pour cause des scandales! Alors que Socrate et Diogène[4] délivrent leur enseignement philosophique à coups de paroles scandaleuses. Comme Caïn tua son frère Abel, Romulus tua Rémus. Ce sont scandales originels, préludes à de longues listes, parmi lesquelles Catilina figure en bonne place dans les écrits de Cicéron. Rome, tout au long de sa République et de son Empire, est pétrie de scandales, qu’ils s’appellent Antoine et Cléopâtre, Néron ou Caligula.
Dans l’Occident chrétien apparaissent de nouvelles catégories : scandale actif ou passif, il faut alors tenir compte de l’intention pour statuer sur l’éventuel châtiment. Ainsi « l’Eglise s’est longtemps enfermée dans cette logique, considérant que le scandale actif de prêtres pédophiles ne devait pas être dénoncé publiquement, car cela aurait entraîné un scandale passif : la défiance de la communauté vis-à-vis de ses pasteurs ». Une oreille moderne ne l’entend pas ainsi et préfère appliquer le code pénal. Le Pape François, en 2015, a d’ailleurs mis fin à cette « argutie canonique ».
Cependant des fils conducteurs traversent les siècles. Avec Christine de Pisan, Jeanne d’Arc fait partie des « femmes scandaleuses », choquant surtout par ses habits masculins. Fut-elle l’ancêtre des femen ? Qu’elles furent suffragettes anglaises ou résistantes au voile aujourd’hui, elles sont encore scandaleuses. Mais lorsqu’elles agissent au nom de la liberté et des valeurs occidentales, elles sont conspuées, emprisonnées et exécutées au nom d’une théocratie barbare et totalitaire. Ce pourquoi il est nécessaire de savoir au nom de quelles valeurs le scandale bruit sur la terre.
Voltaire est un jalon d’importance. De l’affaire Calas à celle du chevalier de La Barre, ce n’est plus le scandale du catholicisme bafoué qui a droit de cité, mais celui d’une injustice effroyable : il s’agit du « retournement du scandale contre celui qui l’a dénoncé ». Bientôt « la Révolution française et l’expansion de la presse entreront pour beaucoup dans le passage du scandale à l’affaire ».
D’abord religieux et sacré, le scandale devient politique, judiciaire, plus tardivement écologique, au gré de la pente des mentalités. Ce qui « heurte la raison, la morale ou la foi » est tour à tour scandale diabolique, divin, et surtout humain. Désormais ce dernier choque comme choquaient l’idole et le blasphème, quoiqu’il s’agisse de « laïcisation du scandale ». Sacralisation du peuple, de l’art, de l’argent, de la nature, de l’enfant, voilà que l’évolution des mœurs permet l’éclosion d’inédites pépites scandaleuses. Aux nouvelles valeurs répondent de nouvelles transgressions dignes de l’étonnement et de la vindicte publique. Quoique vouloir dénoncer le scandale de l’esclavage puisse amener à vouloir déboulonner des statues de Confédérés aux Etats-Unis, ou celle de Colbert qui participa à l’écriture du Code noir. En ce sens brûler d’éradiquer des pans de l’Histoire apparait bien comme une scandaleuse pulsion totalitaire.
En conséquence, nous direz-vous, où est le scandale? Dans les Plantes Génétiquement Modifiées, où dans l’obscurantisme des faucheurs ? Dans les emplois familiaux et plus ou moins fictifs facturés par un Député (parmi bien d’autres et alors qu’il s’agissait d’un problème moral et non d’une illégalité) ou dans l’injuste éviction d’un candidat aux élections présidentielles ? Pour rappel, il est rapidement question des affaires qui furent des pierres d’achoppement pour le pouvoir, de l’affaire Urba sous Mitterrand à celles affectant, avec plus ou moins d’efficacité, Dominique Strauss-Khann, ou Hillary Clinton. Faut-il compter parmi les scandales la loi Pleven qui permet à des associations de se porter partie civile en justice pour défendre des intérêts plus ou moins idéologiques ? Ce ne sont que quelques-unes des allusions placées çà et là par notre historien, mais d’autant plus éclairantes, parmi un essai toujours documenté et toujours passionnant. Il a le mérite insigne, malgré quelques négligeables approximations (sur le Contre les Chrétiens de Celse prétendument perdu et sur une relation de cause à effet entre le politiquement correct et le terrorisme à expliciter) de nous interroger sur l’évolution de nos valeurs et de nos émotions, pas toujours alliées à la raison et à la connaissance. Car les « stratégies de scandalisation », des journaux à scandales aux leviers politiques, risquent fort à la fois de rater leur but tant ils se succèdent et de naufrager l’intelligence de ceux qui les suivent de la manière la plus grégaire.
Reste que « le paradoxe entre l’universalisme et le communautarisme est un défi du monde de demain ». En effet leurs sens du scandale peuvent-être radicalement opposés. Les caricatures de Mahomet et l’attentat contre Charlie Hebdo en sont un exemple frappant. Il nous faut sans nul doute apprendre à supporter avec paix, voire humour, que qui que ce soit scandalise notre sacré, laïc ou religieux. Les mots ne sont que des scandales mineurs où l’on doit pouvoir rire de tout[5], quand l’incitation au meurtre, qu’il s’agisse de rap ou de sourate, est un scandale majeur, seul punissable au regard de la loi.
Ainsi, plus largement, la littérature, à laquelle Jean-Claude Bologne fait trop peu allusion, dit l’indicible, raconte l’irracontable, soulève les loups de l’humanité. Du Tartuffe de Molière aux Verset sataniques de Rushdie, l’hypocrisie et le dogmatisme aveugle des religions se voient exhibées. Ouvrons alors Ces Livres qui ont fait scandale[6] pour croiser comment le Parti Communiste accueillit avec horreur le J’ai choisi la liberté de Kravchenko, comment le puritanisme anglo-saxon apprécia Lolita de Nabokov. Il est est à craindre qu’aujourd’hui, malgré sa langue somptueuse et ses stratégies narratives retorses, ce dernier roman croulerait encore plus sous la vindicte du spectre de la pédophilie.
Jean-Claude Bologne a beau jeu de consacrer l’un de ses derniers chapitres à l’art. Le scandale, entre les yeux ouverts sur ce que l’on ne veut pas voir en peinture et la sortie du formalisme et de l’académisme, tant en musique qu’en peinture, emprunte une « fonction de créativité ». Au-delà de la bataille d’Hernani en 1830 et du Sacre du printemps de Stravinsky en 1913, l’urinoir de Duchamp casse l’art en deux : sa sacralité n’est plus que dans le regard fortuit d’un spectateur qui l’élève à une dimension muséale incongrue. La représentation du Christ cependant reste au long des siècles un indicateur précieux. Les nus musculeux de Michel-Ange dans la Chapelle Sixtine durent voir leurs parties génitales recouvertes par des linges, ce qui valut au peintre de la pudeur le surnom de « Braghettone ». Trop de sang, de chairs tuméfiés heurtèrent les fidèles de la crucifixion. Aujourd’hui encore, quoiqu’intelligemment défendue par des ecclésiastiques qui y virent la réactivation de la conscience du scandale de la croix, l’œuvre photographique « Piss Christ[7] » de Serrano fit bouillir ceux qui crurent se sentir arrosés.
L’art ne fut-il pas toujours scandaleux ? Menacé par son éventuel statut d’idole, par la querelle byzantine des iconoclastes, pire, par l’interdit absolu de la représentation humaine et divine qu’exige l’Islam, il réclame toujours son statut légitime d’éveil des consciences, de nouveauté piquante et de prurit des scléroses. À ce compte, la censure ne désarme pas, comme témoigne le providentiel volume concocté par Emmanuel Pierrat : 100 œuvres d'art censurées[8].
Aujourd’hui l’art contemporain, à force de scandales, voit son pouvoir de scandale s’émousser. Lui qui se scandalise encore de voir s’exhiber la ringarde peinture, semble devenir un dinosaure affaissé, dont les viandes sèches s’évaporent sur la route de l’Histoire de l’art. À tel point que l’on puisse se demander si l’art contemporain est encore de l’art, s’il n’est plus qu’un ersatz, une pincée obligée de provocation sénescente dans l’espace vide des lieux d’exposition parsemés de tas, d’objets ruinés, de bidules empruntés à l’électroménager et à la voirie, le tout enveloppé d’un concert pompeux de concepts questionnant tautologiquement la légitimité de l’art et arborant un engagement politique et anticapitaliste suiviste et creux…
Un complément judicieux à l’ouvrage informé de Jean-Claude Bologne se présente sous la forme d’un livre d’art, qui aurait pu choisir d’être un catalogue chronologique, mais a préféré jouer la carte du thématisme : « Sacrilège, Politiquement correct, Scandales sexuels et Transgression artistiques », se succèdent avec plus ou moins d’adresse, dans l’album conçu à quatre mains par Eléa Baucheron et Diane Routex, intitulé Le Musée des scandales.
Fort soignées, les reproductions indispensables, de tableaux, sculptures et autres installations, ne manquent pas à l’appel, depuis la Renaissance jusqu’au plus urgent contemporain. Certes l’on pourra regretter que la pliure du volume affecte hypocritement le point stratégique de La Maja desnuda de Goya. Et si l’album est fait pour aguicher la narine de l’acquéreur par l’effluve du scandale, tout en présentant des œuvres parfois méconnues (Auguste Préault ou Paul Chevanard au XIX° siècle), il répond bien à son objectif : cataloguer les occurrences, en montrant combien les pouvoirs du christianisme, du politique et des minorités sont fort chatouilleux, et bien souvent le plus ridiculement du monde.
Les analyses jointes à chacune des œuvres présentées sont un peu minimalistes. Suffisantes pour un ouvrage d’initiation et grand public, elles ne laissent pas d’être lacunaires si l’on désire se plonger dans des problématiques esthétiques, historiques, sociologiques et métaphysiques inévitablement afférentes aux plus réussies des productions ici exposées, forcément inégales, comme dans toute anthologie, forcément soumises à des choix parfois discutables. Il faudra également pardonner une désastreuse coquille, qui fait Staline accéder au Pouvoir en « 1934 », alors qu’il s’agit de 1924 (ce à propos de Malevitch).
Evidemment ce sont les corps et la sexualité qui posent d’abord problème. Trop réalistes ou trop esthétisés, ils exhibent la finitude, la dégradation de l’homme, fût-il pape, comme lors du portrait d’Innocent X par Velasquez, mais aussi le soupçon du pouvoir d’Eros, comme lorsque le Saint Sébastien de Fra Bartolomeo suggère de coupables désirs à une pénitente. Bien que mystique, le « long dard en or » brandi par un ange vers les entrailles de Sainte-Thérèse sculptée dans le marbre blanc par Le Bernin permet aux prudes de faire flèche de toute indignation.
L’indignation sociale et politique de l’artiste, qu’il s’agisse des satiriques Caprices de Goya ou de la poire figurant Louis Philippe sous le trait de Daumier, s’attire la colère et la censure des pouvoirs en place. L’on se doute qu’être aujourd’hui un plasticien chinois, comme Ai Weiwei, dont l’épouse exhibe sa culotte sous le portrait de Mao, n’est pas de tout repos…
Ne sapons pas le moral des troupes par un tableau de soldats morts dans la boue des tranchées, ne prenons pas le risque de figurer parmi les « Artistes dégénérés », exhibés par les suppôts d’Hitler dans l’Allemagne nazis, gardons-nous bien d’offenser les minorités, les enfants, les femmes, les noirs, les homosexuels, les transgenres, les animaux, ad nauseam… C’est ainsi que la liberté de l’art, la créativité se dessèchent comme peau de chagrin.
Faut-il classer la peinture d’Artemisia Gentileschi parmi les scandales sexuels, pénaux, féministes ? Se représentant d’une manière splendide et hyperréaliste, en 1620, sous les traits de l’héroïne biblique Judith décapitant un Holopherne qui exhibe le visage stupéfait de son violeur, elle crie justice avec d’implacables giclures de sang.
La désacralisation de l’art, dégradé par la banalité de ses sujets, de ses techniques et de ses matériaux, émeut également les puristes. Vidéos et photographies floues, Merde d’artiste par Manzoni, coulures brutales de Jackson Pollock, colonnes tronquées noires et blanches de Buren : à partir de quel moment l’art se suicide-t-il[9] ? L’on ne sait plus si c’est de l’art ou du cochon, selon le calembour consacré, lorsqu’en 2010 Wim Delvoye (l’auteur de la « machine à caca ») tatoue des porcs dont la peau tannée sera encadrée, ce qui fait couiner les défenseurs des animaux. On regrette qu’il n’ait pas songé à leur tatouer une sourate du Coran pour l’offrir à la vénération de La Mecque. Un homme également tatoué par ses soins dévouera sa peau post mortem à l’exposition. « Bizarrement les choqués du cochon ne se sont pas offusqués », ironisent notre duo de commentateurs…
Alors que nombres d’artistes ne prétendent ni ne savent devoir susciter l’ire des spectateurs, comme Véronèse posant un chien sur le devant de La Cène, ou un japonais qui se voit reprocher de prétendus faux billets, les plus contemporains en font profession. Le scandale est la condition sine qua non de leur protestation, de leur notoriété et de leur portefeuille.
Se targuer d’être celui par qui le scandale arrive ne suffit évidemment pas à la qualité d’une œuvre d’art. Aux côtés de Damien Hirst, dont les crânes constellés de diamants ou de mouches noires sont de fabuleux memento mori, Maurizio Cattelan, si décrié, restera pourtant l’un des plus profonds plasticiens du contemporain. En 2001, Him défraie la chronique, surtout lorsqu’il est exposé à Varsovie en 2012, où le souvenir des exactions nazies contre les Juifs reste prégnant : il s’agit en effet d’un Hitler de cire et en costume de ville, agenouillé, les mains jointes. Outre que la photographie en noir et blanc ne rend que peu justice à l’œuvre (il en existe en couleur dans une chapelle), le commentaire ne glose guère sur la question de la culpabilité, du pardon, de l’imprescriptible, sur l’époustouflante dimension historique et métaphysique de l’œuvre. Du même, en couverture, La Nona Ora : le pape Jean Paul II s’écroule sur fond rouge, abattu par une météorite. C’est encore en la catholique Varsovie que l’esclandre prit des proportions délirantes. Alors que, dans la tradition du « Christ au outrages », un pape n’est plus qu’un homme, usé, frappé, définitivement mortel. En son esthétique simplicité, l’œuvre questionne l’infaillibilité papale, la volonté divine, le hasard cosmique, et ce doute que tout vrai Chrétien doit avoir éprouvé, comme Jésus sur la croix…
A contrario du mensonge et de la manipulation, rien de plus beau qu’une vérité scandaleuse. Ne dénonce-t-elle pas le scandale fondamental : celui de l’ignorance, pire, de l’ignorance militante, de l’obscurantisme et du mensonge érigé en loi ? Quand l’opinion, la doxa, la morale, la bien-pensance s’émeuvent, le scandale n’est pas loin, nuisible ou utile. Il est la pierre d’achoppement, selon l’étymologie latine ecclésiastique et a fortiori grecque, sur laquelle butent et se blessent l’habitude et les conventions. L’humanité et la vertu se heurtent cependant au scandale fondamental : la gravité du péché, le mal. Du nazisme à l’islamisme en passant par le communisme, l’Histoire du mal se pourlèche de scandales. Ainsi, autant la vertu que le vice, le délit, le crime et la tyrannie, peuvent être de scandaleux monstres dont la cloche résonne sur la terre et sur l’air des médias, fendant les cranes mieux que tout verbe, toute peinture, si scandaleux soient-ils. Que la prudence de la raison nous préserve des émotions trop scandaleuses !
Jan Assmann : Le Monothéisme et le langage de la violence,
traduit de l’allemand par Jacques Tétaz, Bayard, 230 p, 21,50 €.
Nathalie Barrandon : Les Massacres dans la République romaine,
Fayard, 448 p, 23 €.
Timothy Tackett : Anatomie de la Terreur,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Serge Chassagne, Seuil, 480 p, 26 €.
Jean-Clément Martin : La Terreur. Vérités et légendes, Perrin, 240 p, 13 €.
François Cusset : Le Déchainement du monde, La Découverte, 240 p, 20 €.
La lumière christique du pardon peut-elle éclairer l'ombre violente de l'humanité ? Dans la nature, la lutte pour la vie est tissée de mille prédations. Et contrairement au mythe du bon sauvage, les populations primitives étaient capables de s’entretuer au point d’éliminer jusqu’à soixante pour cent de leurs populations aux cours de fières guerres tribales récurrentes. La religion monothéiste peut alors passer pour une fondation idéologique de la violence, telle que pointée par Jan Assmann, quoique, sans la béquille de la religion, la République romaine soit coutumière des massacres, comme le rapporte Nathalie Barrandon. L’Histoire s’est hélas chargée du modèle de la Terreur révolutionnaire pour ne pas nous abandonner à l’absence de leçons et d’avertissements. Ce pourquoi, outre son Anatomie, avec Timothy Tackett, il faudra interroger ses « vérités et légendes » selon Jean-Clément Martin, pour comprendre comment l’on devient terroriste en 1793. Il n’est évidemment pas certain que dans le monde policé de la civilisation d’aujourd’hui nous soyons indemnes de la violence. Qu’elle soit quotidienne, morale ou physique, symbolique ou létale, capitaliste ou terroriste, il importe cependant de distinguer ce qui est tolérable et ce qui ne l’est pas. Et d’interroger avec François Cusset une « logique nouvelle », prétend-il, celle du Déchaînement du monde. Est-ce déjà celle de la Terreur, qu’il s’agisse de terrorisme individuel, idéologique ou théocratique ?
Depuis les rituels d’anéantissement de l’ennemi en ancienne Egypte, et bien que les polythéismes ne les méconnaissent pas, le monothéisme est d’abord une « religion radicale » qui parle « le langage de la violence », nous explique Jan Assmann, dans Le Monothéisme et le langage de la violence. Ce « puritanisme radical » nait dans le Bible hébraïque, quoique bien entendu l’essayiste « n’affirme pas, comme on [lui a] attribué régulièrement, que le monothéisme a introduit la violence et la haine dans un monde jusqu’alors pacifique ». Et malgré le Dieu jaloux, vengeur, « la violence est une question de pouvoir, pas de croyance et de vérité ». Aussi faut-il considérer avec notre essayiste : « La dynamique sémantique que contiennent les textes sacrés des religions monothéistes sert d’explosif non dans les mains des croyants, mais dans celles des fondamentalistes qui sont à la recherche du pouvoir et se servent de la violence religieuse pour entraîner les masses ». Sauf qu’il a des textes religieux plus uniment violents que d’autres. Jan Assmann note d’ailleurs à cet égard, et avec justesse, que « la Bible hébraïque avec sa polyphonie » incarne un pluralisme…
S’appuyant avec précision sur le texte biblique, Jan Assmann offre un essai clair et documenté : il ne s’agit pas pour lui de dédouaner la volonté hégémonique du religieux, qui va jusqu’au massacre ordonné par Moïse, et qui tua trois mille hommes coupables d’avoir adoré le veau d’or, donc une idole. Comme dans le Deutéronome, il faut tuer son frère s’il veut « servir d’autres dieux », donc lorsqu’ils sont en état d’apostasie. Injonction que l’on retrouve d’ailleurs dans d’anciens textes politiques assyriens.
Reste à discuter le concept de « religion radicale » appliqué à la Bible. Si le monothéisme n’est par définition guère ouvert à la concurrence des autres religions, qu’elles soient polythéistes ou autrement monothéistes, celui de Moïse n’est radical que pour son propre peuple et contre ceux qui s’aventurent à se faire leurs ennemis. Et encore, à l’exception des anciens Zélotes, il a su évoluer : il n’est en rien prosélyte, de plus il s’ouvre au pardon. Et si le Christianisme se veut universellement prosélyte, sa radicalité ne s’étend absolument pas, si l’on suit le message du Christ, jusqu’à ordonner le meurtre d’autrui en religion, puisqu’il prône l’amour et le pardon. De plus Jan Assmann rapporte le propos de Benoit XVI : « Le christianisme, à la différence d’autres grandes religions n’avait jamais imposé à l’Etat un droit révélé ». À cet égard ne peut-on considérer que la seule religion radicale qui soit ait pour nom l’Islam, toujours innervée par le Jihad, sa guerre sainte[1] ? Or l’essayiste souhaitant voir la religion comme « seul moyen donné aux hommes pour endiguer la violence », il apparait clairement que des éthiques religieuses soient radicalement antagonistes.
Exclusivement politique, « l’atavisme de la violence romaine » remonte au meurtre fondateur de Rémus par Romulus, comme le fut celui de Caïn par Abel. Nathalie Barrandon dresse un tableau des Massacres de la République romaine terriblement édifiant. Entre la guerre des Gaules, la destruction de Carthage et les guerres civiles abonde le « meurtre en grand nombre de personnes sans défense ». Prendre une ville, se venger d’un adversaire, propager la terreur suffisent pour passer une population au fil de l’épée. Au point que l’historienne ose employer le terme « génocide », quoiqu’anachronique. Mais il s’agit bien de « nettoyage ethnique ».
Il n’est alors pas question de culpabilité, mais de fierté du vainqueur, du « primat de la victoire », entre le III° et le I° siècle avant Jésus Christ, période où Nathalie Barrandon répertorie « une cinquantaine de tueries ». Ainsi, dans la foulée du fameux « Delenda est Carthago » de Caton l’Ancien, se fonde la légitimité de la figure du tyran, bientôt cependant digne d’être éradiqué s’il s’attaque aux Romains eux-mêmes. « On glisse sur les dalles rougies par le carnage », dit Lucain, ce qui n’est qu’un prélude au pillage et à l’esclavage. Exhibé, le massacre, parfois cantonné à « l’exécution des élites », doit « être édifiant pour servir d’exemple ». De fait, au contraire de la nôtre, « les sociétés antiques n’étaient pas victimaires ». Et si les massacres ne cessèrent pas pour autant, la fin de la République et l’Empire virent apparaître, en particulier avec Sénèque, le concept de clémence.
L’ouvrage de Nathalie Barrandon, incroyablement documenté, s’appuie sur les historiens romains, Polybe, César, Tite-Live, les poètes, voire sur l’archéologie. Si l’on pense à la grotesque et vulgaire antiphrase « C’est une tuerie », qui se veut aujourd’hui élogieuse, il faut sans nul doute l’appliquer à son livre, qui parcourt l’Histoire ancienne selon une perspective inédite autant que bienvenue.
Laïque est la Terreur révolutionnaire, dont le modèle d’ailleurs inspira Lénine[2]. Deux livres tout à fait complémentaires paraissent, détaillant le processus, divulguant « l’anatomie » du monstre historique, pour Timothy Tackett, qui se livre à un récit chronologique fort précis, et en rétablissent ses « vérités et légendes », sous la plume de Jean-Clément Martin.
Incompréhensible parait la distorsion entre l’idéal de liberté de 1789, son parlementarisme, sa séparation des pouvoirs, et la Terreur. Comment a-t-on pu en arriver là ? se demande Timothy Tackett : « Pourquoi une partie significative des élites révolutionnaires, qui venaient de proclamer l’avènement de la tolérance, de l’égalité devant la justice et des droits de l’homme, avaient-elles adopté une culture politique marquée par la violence d’Etat ? » Les Montagnards et au premier chef Robespierre furent des forcenés de la guillotine et de la fusillade envers les aristocrates et les ecclésiastiques rebelles, envers les soulèvements paysans de l’ouest de et Vendée ; d’où « la barbarie de la guerre civile ».
Si l’on admet que « nombre d’exécutions sous la Républiques ont été liées à la guerre civile et aux insurrections contre l’Etat […] on ne pouvait justifier le grand nombre de têtes innocentes […] sans l’ombre d’un procès équitable », argue l’historien. L’enthousiasme révolutionnaire était tel que l’intolérance lui devint vite constitutif ; et même si « il n’y eut jamais de plan systématique », la Terreur était implicite. Les prisons regorgeant de « contre-révolutionnaires », un certain Sylvain Godet écrit : « Nous devons être barbares pour le bien de l’humanité, et couper un bras pour sauver le corps », argumentaire repris par les terreurs ultérieures de l’Histoire. Est-ce à dire que la volonté de terreur est explicite ? De plus, Timothy Tackett montre combien « la foule », « le peuple », n’a pas hésité à courir sus aux détenus, massacrer une pléthore de prisonniers, et raccourcir bourgeois et aristocrates, ou prétendus tels. La haine du riche et la tyrannie de l’égalité qui animent les « sans culottes » préfigurent alors Marx et Lénine. En ce marasme, les femmes ne sont pas moins enragées, il est vrai excédées par le coût excessif du pain et autres denrées nécessaires. Quand toutes les hiérarchies sont remises en cause, quand l’Etat se disloque et perd sa légitimité traditionnelle, démagogues et populaces s’affrontent et s’allient en frappant les boucs émissaires du désordre. Conspirations, trahisons, peurs, factions, tyrannie de la vertu révolutionnaire, tout conspire à la Terreur de 1793 et 1794, jusqu’à ses dernières métastases vengeresses en 1795. Dans le vide du pouvoir de la plupart des révolutions s’engouffrent des dérives imprévues et sanglantes. Rien là de cohérent avec les Lumières, dont la Terreur n’est en rien la conséquence.
« Vérités et légendes », date de naissance et ordre du jour controversés, tout ce qui fait de la Terreur un mythe, un objet de fantasmes, une bataille d’historiens, est mis à plat dans l’ouvrage de Jean-Clément Martin, qui procède de manière thématique, et avec prudence.
Combien sont les victimes de la Terreur ? Parmi la récurrente querelle des chiffres, Jean-Clément Martin les estime ainsi : « entre 500 000 et 600 000 pertes civiles et militaires ». Parler de « Terreur blanche » est en contrepartie un mythe, même si des royalistes en représailles ont joué les « égorgeurs ». Cependant, peu après, Napoléon, ce « Robespierre à cheval », selon Madame de Staël, mena « une Terreur qui ne dit pas son nom ». En outre, selon Jean-Clément Martin, il est excessif de faire de l’objet de son étude « la préfiguration des totalitarismes ». En effet les génocides nazis et communistes étaient programmés, alors que seuls les concours de circonstances, l’impéritie de l’armée républicaine et la rage des révolutionnaires réagissant aux événements sont à l’origine de massacres qui auraient dépassés leurs instigateurs, même si Robespierre et ses comparses furent particulièrement vindicatifs…
N'oublions pas le terme de génocide appliqué à la Vendée et ses 200 000 morts. « La répression, efficace ailleurs, échoue ici » ; ce pourquoi les insurgés ont d’abord l’avantage et sont cependant écrasés. « C’est moins de la Terreur comme institution inexistante que la Vendée a été victime que du vide d’autorité. Inutile de chercher une volonté génocidaire là où les crimes de guerre ont été permis par l’absence de pouvoir ». De là en effet à établir une volonté d’ethnocide il y a loin, même si les prisonniers sont exécutés par milliers, et malgré la déclaration de Barère, le 1er août 1793 : « Plus de Vendée, plus de royauté, plus de Vendée, plus d’aristocratie, plus de Vendée et les ennemis de la République ont disparu ». On entend là un écho du « Delenda est Carthago » de la République romaine.
En notre XXI° siècle menaçant, la rubrique faits divers et terrorisme ordinaire est nourrie de jour en jour d’une pléthore de violences : viols et assassinats d’enfants, violences policières et anti-policières, vandalismes de rue. Terrorismes enfin qui sont des échos du VII° siècle de la péninsule arabique d’une part, et de la révolution d’octobre 1917 d’autre part. En un cocktail de violences, dont le shaker remue dangereusement, des groupuscules, des communautés se jettent les uns contre les autres. Sans parler de la délinquance et de la criminalité courantes, d’anciennes et de nouvelles causes deviennent acharnées : syndicalistes contre patrons et gouvernants, vegans contre bouchers dont ils détruisent les vitrines, banques vandalisées par des anarchistes, locaux de partis politiques saccagés par des antifascistes, tous usant de méthodes miliciennes et fascistes. Sans omettre le sexe, le couteau, le bâillon, le voile et la bombe de la charia et du djihad, violence morale et terroriste…
François Cusset pourrait réunir tous les éléments nécessaires pour produire un bon livre sur ce contemporain. Hélas son Déchaînement du monde est vicié dès les premières lignes par une cécité idéologique de l’œil gauche. Ses exemples proviennent presque tous de la doxa polémique anti-nationaliste, anticapitaliste et tiersmondiste : « manifestation du parti nationaliste » et « coups de couteau », licenciement par les « ressources humaines ». « immigrée clandestine » assujettie au chantage sexuel… Non que ces occurrences soient impossibles bien sûr, mais quid des manifestations d’extrême-gauche qui sont plus nombreuses et plus vandales, des grèves syndicales qui empêchent d’accéder à une embauche ou une salle de concours, des agressions sexuelles par centaines commises par des migrants à Cologne, ce que l’essayiste nie catégoriquement, en un négationnisme outrageux.
Brûler des voitures est « vu dorénavant comme le parangon de l’acte violent ». Or « si on peut le voir ainsi, c'est que ne sont plus pensables comme tels (violents et nihilistes) ni la vitesse du véhicule, ni la puissance de sa mécanique, ni ses effets sur l'environnement, ni l'embouteillage matinal, ni leur impact, à tous, sur l'état psychique du conducteur. Ni la relégation sociale incitant à brûler ce symbole par excellence de la richesse de l’inégalité ». La rhétorique équivaut au pousse au crime !
Un autre exemple, parmi tant d’autres : « la violence systémique de la consommation passait par des objets, désirés et fétichisés ; la contre-violence des insurrections nouvelles fait aussi usage d’objets » : « marteau, pour détruire les claviers des distributeurs de billets de banque », « meuleuse d’angle pour saboter les chaines des engins de chantier » de lignes à haute tension et de TGV… Sauf que l’on est libre de s’abstraire de la plus grande part de la consommation qui n’a rien d’obligatoire, alors que l’on retire à autrui la possibilité de consommer et de construire. Ces lignes électriques et ferroviaires ne sont pas celles des goulags, que l’on sache, si discutables soient-elles…
On appréciera une fois de plus la confusion généralisée, en cette abjecte comparaison entre l’abattage d’animaux (certes discutable et amendable) et la shoah : « On ne voit plus grand monde frapper un chien public, ou pratiquer la chasse en toute saison ; on parque et on abat industriellement pour l'alimentation humaine 140 milliards d'animaux par an. En d'autres termes, de Hiroshima à Alep, et de la vague brune des années 1930 à la poussée populiste des années 2010, il importe moins de comparer, ni de quantifier, que de comprendre les nouvelles logiques de l'effraction : « la violence à moins reculé que changé de formes ».
La confusion règne entre les violences physiques et celles psychiques. Quant à ces dernières, l’on reconnait aujourd’hui le harcèlement moral par exemple. Est-ce à dire qu’il s’agit d’une « nouvelle logique de la violence », pour reprendre le sous-titre de François Cusset ? Il n’est pas douteux qu’elles existaient autrefois ; rien de nouveau sous le soleil (hors l’utilisation du cyberharcèlement, technologies exigent) mais elles n’étaient guère reconnues, voire pas du tout. Cette « nouvelle logique » est plutôt celle du brouillamini conceptuel de l’essayiste qui ne réussit à convaincre que les plaintifs à l’affut du bouc émissaire « néolibéral », ce qui montre bien qu’au-delà de cette haine de la liberté d’autrui, se profile une justification spécieuse du vandalisme, voire une soif de terrorisme, et, in fine, un désir d’irénique tyrannie.
Pourquoi, nous direz-vous, s’intéresser à un livre aussi peu solide, aussi marécageux, voire aussi dangereux ? Parce qu’il est symptomatique et représentatif d’une confusion victimaire et d’un manque de pouvoir chez de piètres intellectuels qui fantasment la carrure d’un Sartre, quoiqu’ils en aient la hargne. Désireux de lutter contre ce qu’il appelle « la violence-monde » (celle d’être né ?), il se dit cependant détaché du mythe du « grand soir », ce qui montre tout de même une mince lucidité, et pourtant il appelle, quoique avec un point d’interrogation, « une violence émancipatrice ». Il s’agirait de « micro-résistances quotidiennes », de « diagonale de l’action collective ». Pourquoi pas, si la chose n’avait pas un relent de collectivisme délétère. Mais ne serait-ce pas là un trop lointain avatar du libéralisme politique et économique, qui, mieux que les fantasmes de l’essayiste vicié, serait paisiblement appliqué jusqu’aux démarches individuelles et aux libres entreprises et associations ?
Faut-il se demander si la position de François Cusset est celle d’un post-adolescent, enfant gâté de la vie, qui se rend compte que le monde n’est pas conforme à son désir, qu’il n’a pas le pouvoir total dont il rêve pour le bien de l’humanité tel qu’il le conçoit. Aussi trépigne-t-il sur le plancher de son ressentiment, contre tout ce qui n’a pas l’heur de rayonner selon son idéologie brouillonne et finalement totalitaire. Qui sait si elle n’est pas l’ébauche d’un manuel d’une nouvelle Terreur.
Reste que le lisant il est légitime de se poser la question : à partir de quel moment faut-il recourir, et au-delà de l’argumentation libérale, à la violence pour débarrasser l’humanité de ce que l’on considère comme une tyrannie abjecte ? À condition de bien savoir considérer… Car les démagogues n’aiment rien tant que de proclamer la souveraineté de la rue, inaugurer le règne de l’émeute[3], en prétendant tirer les marrons du feu pour le peuple, en définitive à leur profit.
François Cusset n’est-il pas en train de légitimer ces Blacks blocs post-anarchistes qui considèrent la violence de rue, c’est-à-dire les émeutes, les pillages et le vandalisme de magasins et d’agences bancaires comme un acte symbolique et un devoir d’éradication du capitalisme. Notons qui sont quelques-uns de ces Blacks blocs, arrêtés lors des violences en marge de la manifestation parisienne du 1er mai : cinq hommes et une femme poursuivis pour « participation à un groupement formé en vue de commettre des violences ou dégradations ». Le visage cagoulé, dans leurs sacs, pierres, ciseaux, masses, masques de piscines. L’un est diplômé de l'École centrale, consultant, dont le salaire mensuel s'élève à 4 200 euros. L’un est fils de chercheur au CNRS, l’autre fille de directeur financier[4]. Une fois de plus des enfants gâtés, que la défaillance d’éducation, pas seulement parentale, mais intellectuelle, sociétale, économique et philosophique, conduit à retrouver l’atavisme violent de l’humain, en-deça de toute pulsion civilisationnelle, joueurs enragés embarqués par ce qui aurait pu être un fondamentalisme religieux et qui n’est au fond qu’un fondamentalisme anticapitaliste hormonal.
L’antifascisme à cet égard fonctionne comme une argutie : alors qu’il n’y a plus guère de régimes fascistes sur la planète (hors les fascismes rouges et verts) cet antifascisme est le masque de la terreur en gestation et prolifération aux mains des post-anarchistes et post-communistes révolutionnaires offensifs. Comme l’ancienne Carthage, le capitalisme qui fait notre prospérité et notre liberté, y compris concurrentiellement contre ses propres erreurs, doit-il être détruit par des révolutionnaires en manque de Terreur ?
La violence sacrée du monothéisme, supportée par Dieu, peut-elle se muer en violence sécularisée ? Evidemment oui, parce qu’elle a pour même origine, la pulsion humaine trop humaine : cet atavisme du mal[5], ce goût sucré de la violence. Aussi, au-delà de toutes les occurrences historiques, l’exemple emblématique est-il la Terreur révolutionnaire, la seule à être entaché d’une noble majuscule de sang au nom du Bien républicain, la seule à conjuguer la violence brouillonne et la conviction politique dont l’irréligion a quelque chose de religieux dans la démesure et la tyrannie. Il y aura toujours un masque de légitimité à apposer sur le rictus de la violence, qu’il s’agisse de celui d’un dieu, d’une patrie, d’une cause, communiste, théocratique, anticapitaliste, animale, ad libitum. Au point de se demander, ô provocation ! s’il ne faudrait pas la ritualiser, comme elle ne l’est qu’en partie dans les compétions sportives collectives, dans des jeux du cirque de gladiateurs modernes[6]. En fait les médias recherchant la visibilité spectaculaire de nos violents contemporains, Blacks blocs ou terroristes islamistes, c’est déjà fait. Qu’ils soient religieux, charriant la charia colonisatrice et le terrorisme, ou agitant le chiffon rouge ou vert de la violence politique et écologique, voire adolescent tribaux maniant l’incendie de voitures, ils sont nos gladiateurs, hélas pas le moins du monde cantonnés au cercle du cirque. Tous ils se prétendent délaissés, méprisés, opprimés, colonisés, racisés. Si l’on a relevé que les sociétés antiques n’étaient pas victimaires, peut-on avancer que notre société aurait tendance à l’être trop ? Quand seuls comptent le ressentiment et la repentance, quand la prétendue victime de sa ghettoïsation dans des banlieues qu’elle islamise devient le bourreau, la paix de la civilisation, qui a perdu foi en sa légitimité et ses lumières, est gravement compromise.
Nikolaï Tchernychevski : Que faire ? Les hommes nouveaux,
traduit du russe par Dimitri Sesemann, Syrtes, 408 p, 19 €.
Oleg Khlevniuk : Staline, traduit du russe par Evelyne Werth, Belin, 656 p, 25 €.
Thierry Wolton : Une Histoire mondiale du communisme. III Les complices,
Grasset, 1184 p, 35 €.
Si Marx est le théoricien du totalitarisme[1], quoique sans les perspectives génocidaires de ses séides, Lénine, lecteur de Tchernychevski, en est l’exécutant, Staline le continuateur impeccable. Plutôt que de pratiquer la déculpabilisation, Stéphane Courtois montre combien le second est l’impitoyable dictateur et mentor du plus efficace du trio maléfique. Lénine en effet ne jurait que par un monde rationnel, d’où l’on aurait arraché les croyances religieuses, les traditions, les créations artistiques, lavé de toute spiritualité et libre arbitre, y compris au prix de sang et du goulag, le monde du communisme. Il est bien, selon Stéphane Courtois, Lénine, l’inventeur du totalitarisme, quand Staline, selon Oleg Khlevniuk est son exact descendant et tyran titanesque aux dizaines de millions de morts ; assistés, outre les bourreaux et les victimes inventoriés par Thierry Wolton, d’une pléthore de « complices ».
Loin de se contenter d’affirmer cette implacable paternité totalitaire, le biographe Stéphane Courtois la prouve d’abondance. Certes nous n’étions pas niais en la matière, surtout depuis la publication en 1997 du Livre noir du communisme[2] dont il fut l’un des auteurs. Mais, grâce à l’ouverture des archives russes, l’abondance des pièces portées au procès fait de ce scrupuleux réquisitoire la rigoureuse prémisse d’une condamnation définitive au fronton de l’Histoire. Consultant autant les historiens que les Œuvres complètes de son sujet d’étude (« gangue idéologique et logorrhée polémique »), Stéphane Courtois, dans son Lénine, l’inventeur du totalitarisme, s’est ainsi attaché à définir les « nœuds » qui ont mené Lénine au sommet du pouvoir totalitaire.
Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, né en 1870, eut droit à une enfance privilégiée, puis une « adolescence fracassée » par la condamnation à mort de son frère terroriste. Studieux, il se montrait volontiers tyrannique : « Il était l’incarnation du hobereau sans cœur que son gouvernement devait un jour détruire ».
Il fut profondément influencé par le roman que Nikolaï Tchernychevski écrivit dans les bagnes tsaristes (les victimes du goulag n’eurent pas cette liberté), Que faire ? Les hommes nouveaux, dont les héros, Vera et Rakhmetov, justifient la violence politique rédemptrice, un en mot : la tuerie. C’est un ouvrage didactique, lourd à souhait, emphatique, un catéchisme manichéen du parfait révolutionnaire communiste, qui mérite d’être néanmoins parcouru, sinon lu, tellement il fut symptomatique et formateur. Le roman s’achève en une acmé utopique, un « songe » plus exalté que L’Utopie de Thomas More[3], décrivant un « royaume parfait », communautaire à souhait, qui fait cependant dresser les cheveux sur la tête de tout amant des libertés individuelles et de ce libéralisme qui permit les progrès qu’interdit le communisme. Son auteur, haineux de tout ce qui est bourgeoisie européenne, libéraux, capitalisme, propriété privée, appelait les paysans à la révolte violente et assassine pour édifier une utopie, rêvant de leaders idéologiques charismatiques.
Ne restait plus que l’action de l’un de ces derniers. Elle fut d’abord secrète. Mais, pour « activités révolutionnaires », Lénine fut en mai 1897 envoyé en exil forcé à Chouchenskoïe, en Sibérie. Là, il vécut dans un confort familial et une liberté de correspondre, de chasser et d’écrire que les millions de déportés ultérieurs du goulag auraient pu lui envier. Et quoiqu’il y reçût Nadejda qui deviendra sa femme, il parut toujours rester aussi chaste que Robespierre ! Pourtant il fonda plus tard un « ménage à trois »…
Il est le représentant de cette intelligentsia qui aspire au communisme et réclame « une révolution sanglante et impitoyable », inspirée par la Terreur de la Révolution française et de son « populicide vendéen ». Non sans glaciale conscience : « peut-être pour longtemps il n’en sortira qu’une oppression plus grande encore que celle que nous connaissons. Qu’importe ! » Outre le « credo marxiste », la foi religieuse en un avenir radieux est patente dans un autre titre qui inspira Lénine : le Catéchisme du révolutionnaire de Netchaïev, qui prônait la tabula rasa, l’union avec les « brigands » et enseignait une marche à suivre totalitaire sans pitié. Ce qui aura pour conséquence la publication de Que faire ? en 1902, sous le pseudonyme de Lénine (venu du fleuve Léna), « texte fondateur du style totalitaire », dans lequel le Parti est le seul moyeu de la révolution et de la société, et le ramassis d’une « violence maniaque », prévoyant la liquidation des « membres indignes », selon les propres diatribes du dictateur du prolétariat. La route est tracée : « la suppression de la propriété privée des moyens de production, le régentement de l’économie par une planification généralisée et centralisée, et la suppression de la libre circulation des marchandises, qui allaient provoquer une ruine très rapide », souligne Stéphane Courtois.
La révolution avortée de 1905 fut, après la Commune de Paris, une nouvelle répétition générale. Financé par des captations d’héritage et par le « grand banditisme » aux mains de Staline, Lénine étend son parti bolchevik. Tout en rédigeant des « pensum » prétendument philosophiques et bourrés d’injures, il crée en 1912 le quotidien La Pravda (la Vérité) qui devint fameux. Le portrait de l’idéologue, du fanatique religieux, de l’agitateur féroce et enferré dans « des querelles intestines » est sans concession. Retiré en Suisse pendant la Première guerre mondiale, il découvre et fait sien De la guerre de Clausewitz. Il proclame la guerre civile pour le socialisme et projette « d’exterminer » les troupes de la bourgeoisie.
Ce qui aurait pu rester un délire solitaire, groupusculaire, allait se concrétiser. La guerre russo-allemande, catastrophique, puis l’effondrement du régime tsariste retranché sur son despotisme, précipitent la révolution. Emmenés par les Allemands, qui avaient intérêt à voir la Russie se déliter, Lénine et ses comparses rejoignent Petrograd, en avril 1917. L’impéritie du gouvernement Kerenski, les violences paysannes et soldatesques, la déréliction économique, « la passion égalitaire », « le désir de vengeance sociale, la soif de pillage et bientôt le goût du sang », tout conspire au favorable désordre.
Dès le putsch d’octobre 1917 (le 6 novembre russe), avec le concours de Trotski et de la « populace », de 6000 gardes rouges, Lénine « inaugurait le premier régime totalitaire de l’Histoire » et « le communisme de guerre ». Le meurtre des opposants s’ajoute à celui de la liberté de la presse, le pillage des banques et de la propriété foncière privée à celui de la paysannerie. Suite à l’abandon de la guerre contre l’Allemagne, aux prix de lourdes pertes territoriales et économiques, il est le leader incontesté des Bolcheviks, de la Tcheka, chargée de la police politique, et de l’Armée rouge, chargée de la guerre civile, crées en décembre 1917. Le Parti pratique la captation de toutes les richesses économiques et le monopole sur la presse et les transports, conformément aux mesures du Manifeste communiste de Karl Marx[4]. En janvier 1918, l’Assemblée élue est définitivement balayée et passée par les armes. Lénine ordonne en 1918 l’assassinat de toute la famille des Romanov, ce qui déchaine la guerre civile entre rouges et blancs (8 millions de victimes) ; il enferme des opposants en asile psychiatrique. En 1919, c’est l’extermination des Cosaques du Don, entre autres « fleuves de sang ». En 1921, il interdit les fractions dans le Parti Bolchevique, balayant les dernières poussières de démocratie. En 1920 apparait le système concentrationnaire du goulag. En 1922, il arrête des milliers d’intellectuels, il mate les paysans au moyen d’une gigantesque famine (5 millions de morts), contraint les ouvriers au « travail forcé ». Lançant le fameux cri : « Mort aux koulaks ! », il mène un véritable « génocide de classe ». Grâce au rationnement et à « la légalisation de la terreur sanglante », la répression de masse ne connaîtra plus de trêve. « Un modèle bientôt transposé par Mussolini et surtout par Hitler, et porté à une quasi-perfection par Staline, Mao et Pol Pot », précise Stéphane Courtois.
La tyrannie léniniste dépasse infiniment l’autocratie tsariste. En témoigne la Tcheka, cette délicieuse police politique qui, à partir de décembre 1917, permit à 140 000 personnes de périr sous la Terreur rouge[5]. Se mettent en place un monopole politique, idéologique et économique, ruinant la Russie, à peine écorné par la N.E.P, cette « Nouvelle Politique Economique » légèrement moins étatisée, revanche de la réalité sur l’idéologie, et coup dur pour le fanatisme léniniste, de plus humilié par l’aide alimentaire américaine : un « retour honteux au capitalisme ». Bien plus qu’un communisme de guerre contre les Blancs nostalgiques du tsarisme, les Rouges de Lénine ont mis en place un communisme totalitaire, ce qui est un pléonasme, car qui dit mise en commun signifie agonie de la liberté individuelle. De 1918 date bien « l’invention du système concentrationnaire soviétique ».
En une belle formule, Stéphane Courtois fustige le communisme : « Par une ruse de l’histoire, le parfait communiste serait un prédateur : sauf que son matériel ne serait pas financier, mais humain » ; ce qui rejoint les analyse de Sloterdijk sur les « banques de la colère[6] ». Ainsi, notre biographe montre son intelligence politique.
Non seulement passionnante, la biographie de Stéphane Courtois, qui est également un tableau des mouvements révolutionnaires et de la Russie, n’a évidemment rien d’une hagiographie, mais est salubrement critique. Quand les faits démentent la théorie marxiste de Lénine, Lénine les efface d’un trait de plume, et, « comme d’habitude, Vladimir pérorait sur le capitalisme et le marché sans avoir la moindre idée de ce que cela signifiait dans la vie économique, mais l’essentiel était d’asseoir sa réputation ». Il ne tenait aucun compte des progrès scientifiques et agronomiques, était « obsédé par son idée de la crise finale du capitalisme ». Il s’agissait « de contraindre toute une société à vivre selon des règles socialistes, qui, précisément, détruisent les principes de fonctionnement de toute société ». Avec de telles analyses, outre son abondance factuelle et conceptuelle, Stéphane Courtois dépasse la biographie de Lénine par Hélène Carrère d’Encausse[7], classique et cependant honorable. Elle se termine par les attaques cérébrales subies par Lénine dès 1922, par sa mort en janvier 1924, par son embaument et son corps offert à l’idolâtrie des foules ; et par l’ascension de son dauphin
« Staline n’avait été qu’un élève appliqué de son maître », « un fidèle héritier de son mentor », indique en toute logique Stéphane Courtois, anticipant la lecture du Staline d’Oleg Khlevniuk.
L’engagement révolutionnaire et délinquant d’Iosif Djougachvili prépare, au gré des circonstances de l’Histoire, l’ascension de celui qui devient Staline, jusqu’à son auréole glorieuse grâce à la victoire soviétique contre l’Allemagne nazie. Mais, loin de lustrer la légende dorée stalinienne, la biographie d’Oleg Khlevniuk n’occulte rien de la tyrannie totalitaire et assassine du maître du Kremlin, auquel trop de générations ont attaché le rêve mortifère de la libération d’un capitalisme honni. Outre la narration strictement biographique, l’historien alterne ses chapitres avec des parties thématiques, attachées à l’explicitation des ressorts du gouvernement installés par un esprit aussi radical que systématique, par un bourreau de travail, par un maître de la terreur obsessionnelle, y compris auprès de ses collaborateurs, mais aussi offrant un regard sur les femmes qui l’entourèrent, ses funérailles, marquées par d’hystériques émeutes…
Né en 1878, Staline est un Georgien qui étudie la théologie, et devient séduit par « la nature globalisante, quasiment religieuse du marxisme ». Le jeune homme « exceptionnellement violent », mais aussi « extraordinairement prudent », enchaine les périodes de prison et d’exils sibériens. Le « révolutionnaire professionnel », attiré par Lénine, devient à ses côtés un leader bolchevik. Probablement participe-t-il au hold-up d’un convoi de fonds. En 1917, il dirige la Pravda et devient un des bras droit de Lénine au pouvoir, mettant scrupuleusement en œuvre la politique de terreur. Piètre militaire il contribue à l’échec de l’armée rouge en Pologne ; ce qui lui vaut l’inimitié de Trotski. Mais la rivalité de ce dernier avec Lénine le place au premier rang de la succession, malgré une trouble disgrâce aux derniers jours d’agonie du maître. À partir de 1927, il triomphe définitivement d’une direction collégiale avec Zinoviev et Trotski, exilé. S’en suivent une politique économique dépourvue de toute cohérence, hors celle de la « guerre contre la paysannerie », la fin de la NEP, un piteux développement industriel en dépit du bon sens, une répression tous azimuts. Jusqu’à l’apogée de la « Grande Terreur » de 1937-1938, contre les « éléments antisoviétiques », avec ses « quotas » d’internements et d’exécutions. Sans oublier les règlements de compte avec les vieux rivaux politiques, réels et fantasmés, y compris au moyen d’accusations pour des crimes qu’ils n’avaient en rien commis, comme lors de l’affaire Kirov.
Malgré les prétendus succès économiques soviétiques, le niveau de vie des citoyens, hors les privilégiés du régime, est resté infâme. De même, l’alimentation est souvent rationnée, parfois inaccessible, jalonnée de queues interminables. En effet, fidèle à son modèle, Staline entérine la collectivisation forcée à partir de 1930, au nom de ces « utopies agraires » que sont les kolkhozes, et emporte 4 millions de personnes à la mort par famine en Ukraine. Seul le retour au « lopin » de terre privé permet de rendre une très relative santé à l’agriculture. Entre les années vingt et cinquante, plus de 26 millions de Soviétiques se voient exécutés, connaissent les camps et la déportation, à la merci des ordres directs du dictateur, et non, comme l’on a tenté de l’en disculper, d’Iejov et des cadres locaux. Du coup les industriels compétents et la hiérarchie de l’Armée rouge sont férocement décimés.
Le pacte germano-soviétique de 1939 n’ouvrit cependant pas assez les yeux sur la collusion entre totalitarismes. La partition de la Pologne entre l’Allemagne et l’URSS en fut le résultat, ainsi que l’annexion des pays Baltes et de la Biélorussie. L’invasion de la Finlande en 1940 s’enlisa. Un tel échec convainquit Hitler d’envahir le continent stalinien. Et malgré la légende du chef de guerre glorieux, l’incompétence et les erreurs stratégiques de Staline à la veille et pendant la Seconde Guerre mondiales furent catastrophiques : « un armement de piètre qualité et des chiffres gonflés », des effectifs nombreux mais inexpérimentés, grevés par les épurations, les ripostes erratiques. Ce qui aboutit à l’anéantissement du plus gros de l’armée, à la prise de Kiev, de Sébastopol, à l’encerclement de Leningrad et de Stalingrad, à la menace sur Moscou. On se demande si, sans l’aide matérielle des alliés occidentaux, l’URSS s’en fût sortie, et si cette aide fut une bonne idée…
À partir de novembre 1942, la victoire de Stalingrad, le désencerclement de Leningrad marquèrent le tournant qui conduisit à l’éradication de l’Allemagne nazie, grâce à la supériorité démographique russe ; et bien sûr à l’ouverture du front ouest jusqu’au débarquement de juin 1944. Ce qui permit à Staline de reprendre la répression contre les minorités ethniques, outre les collaborateurs pro-allemands ou prétendus tels. S’en suivirent les exactions de l’Armée rouge sur les populations prétendument libérées et enrôlées sous le joug de régimes communistes satellites. 27 millions de Soviétiques périrent lors de cette guerre, sans compter les blessés et les famines qui s’en suivirent. Et l’on commençait à savoir que les « esclaves du capitalisme » bénéficiaient d’un niveau de vie incomparable !
Les dernières années du stalinisme ne furent pas en reste dans le flot des répressions, des purges, des campagnes contre les intellectuels, les écrivains, les médecins, les Juifs… Sept millions de Soviétiques allèrent, entre 1946 et 1952, peupler le « réseau tentaculaire » des goulags. Les autres, à rebours de la propagande exaltant le « petit père des peuples » et de la « stalinomania » officielle, hors les privilégiés urbains, faisaient la queue devant des magasins souvent vides, vivaient au cœur d’une crise du logement chronique, travaillaient sous la pire contrainte… Seule la mort du dictateur, en 1953, « ouvrait la porte aux changements que la société appelait depuis longtemps de ses vœux » ; la terreur allait pouvoir s’assagir, non disparaître. Il fallut en effet attendre la fin des années quatre-vingts pour voir s’effriter d’un coup le communisme. Aussi étonnant que cela puisse paraître, une « nostalgie de l’utopie sociale qu’a été le stalinisme » perdure encore en Russie, voire ailleurs. Si les frustrations d’aujourd’hui les rendre possibles, l’ignorance de l’Histoire, exploitée par des démagogues, a de beaux jours devant elle.
En cohérence avec Stéphane Courtois, même s’il ne pratique pas comme lui les rapprochements avec les autres totalitarismes, Oleg Khlevniuk fait de sa biographie un réquisitoire judicieusement argumenté et documenté contre Staline et le communisme. Biographie toujours allante, palpitante, malgré les citations des discours et notes de son sujet, fastidieuses, mais nécessaires. Sachons qu’il est l’un des maîtres d’œuvre d’une Histoire du goulag stalinien, en sept volumes. Aussi Oleg Khlevniuk, s’appuyant également sur les archives soviétiques, est-il bien placé pour dresser la vénéneuse statue du titanesque Staline aux pieds de laquelle gisent des dizaines de millions de vies humaines sacrifiés et errent bien d’autres, privés de liberté économique, intellectuelle et politique. Le mythe du « petit père des peuples » est définitivement caduc.
Tous deux fanatiques et paranoïaques, tous deux d’une cruauté sans faille, tous deux idéologues forcenés, tous deux morts des suites d’artériosclérose, Lénine et Staline sont bien les exécutants jumeaux du totalitarisme. Ils ont suivis jusqu’à leurs ultimes conséquences les « mesures » préconisées par Le Manifeste communiste. On n’ajoutera guère foi à l’argument selon lequel Lénine se méfiait de Staline dans son testament : ne se défiait-il pas de tous ? Sur le podium de la tyrannie rouge qui ne fit que s’adoucir après le rapport Khrouchtchev dénonçant le stalinisme, sont hélas statufiés trois monstres par leurs biographies scrupuleux et par les murs de sang de l’Histoire.
« La déception que nous a infligée l’évolution de Marx vers Lénine, de Lénine vers Staline et de Staline vers le goulag exige de nous à la fois la liquidation du marxisme comme système idéologique et la libération de Marx comme penseur », prétend fallacieusement Paul Ricœur[8]. Outre que Lénine fut le créateur du goulag, nous nous libérons volontiers de Marx, dont la doctrine était celle du communisme de guerre, rigoureusement appliqué dans le sang par Lénine puis Staline. Ancien maoïste, Stéphane Courtois est la preuve que par la raison et l’étude l’on peut briser ses œillères idéologiques, et se défaire de l’illusion communiste, ce crime contre la liberté et la vie individuelles. L’Historien doit à la fois être scrupuleux devant les faits et les concepts politiques, et à la fois un passionnant biographe, talent que Jonathan Sperber (pour Marx), Stéphane Courtois et Oleg Khlevniuk partagent également. Mais un autre totalitarisme n’a-t-il pas exécuté les commandements de Karl Marx ? Outre qu’Hitler, comme Mussolini, était et se proclamait socialiste, ses « armées de travail obligatoires » furent celles des Juifs et autres prisonniers politiques.
Autre triptyque en forme de réquisitoire, après les biographies consacrées à Marx, Lénine et Staline, voici le monumental et méticuleux travail de Thierry Wolton titré Une Histoire mondiale du communisme. Il se décline en trois entrées : I Les bourreaux, II Les Victimes, III Les Complices. Ce dernier volume, également assis sur une impressionnante et fascinante documentation est probablement le plus original. Il y dénonce avec justesse le soutien, souvent inconditionnel, des partis communistes qui essaimèrent sur le globe, la complaisance des gouvernements occidentaux, l’enthousiasme et l’indulgence coupables des intellectuels et écrivains, qu’ils s’appellent Sartre, Aragon ou Neruda, par exemple. Au choix, l’on est « aux ordres de Moscou », l’on pratique la « cécité volontaire ». Thierry Wolton ose, et avec raison, employer la formule du « négationnisme communisme », qui n’a rien à envier à sa consœur nazie ; il se gausse du mythe du « socialisme à visage humain », de la « maolâtrie » des années 68, du « pèlerinage à Cuba[9] », toujours d’actualité, du fieffé communiste Salvador Allende qui eut la chance paradoxale d’être évacué par un dictateur de droite de façon à devenir un mythe et « évite d’avoir à tirer les leçons sur les ratés de cette voie nouvelle vers le socialisme », pour laquelle François Mitterrand eut les yeux de Chimène. Il n’en oublie pas pour autant de dénoncer « l’égalitarisme », qui, soit dit en passant, empoisonne pour longtemps notre société antilibérale. Il est évident qu’il ramène à leur symétrie les totalitarismes nazi et communiste, qui justifient l’élimination, l’un du Juif, au nom de la pureté de la race, l’autre des « ennemis du peuple », au nom de l’avenir radieux. « Tout anticommuniste est un chien », disait en 1961 Sartre[10], ce complice en chef, qu’il qualifie de « compagnon de route du poststalinisme ». On ne doute pas que Thierry Wolton, qui se présente comme un « humble pêcheur de l’Histoire » et revendique, outre l’anticommunisme, l’antifascisme et l’anti-islamisme, ironiserait sur « la culture communiste[11]. S’il ne manque à ces encyclopédique et forts volumes qu’un index, les voici parmi les indispensables, outre de l’Histoire, mais de la philosophie politique. Saurons-nous ainsi assez bien comment nous pouvons être bourreaux, victimes et complices, parfois même les trois à la fois, comment « La Capital et Que faire ? jouant le rôle du Coran », il nous faut encore exercer notre perspicacité sans égards pour les stigmatisations qui ne manquent pas de vider leurs flèches putrides sur « les explorateurs de la vérité », que réclame Nietzsche[12]…
Jonathan Sperber : Karl Marx, homme du XIX° siècle,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par David Tuaillon,
Piranha, 2018, 576 p, 26,50 €.
Un ange aux mains de sang hante l'Europe, c'est l'ange du communisme... Surgie des décombres de la Première guerre mondiale et de l’autocratie des tsars, la Révolution bolchevique d’octobre 1917 a un père spirituel : Karl Marx, tel qu’en lui-même. Aurore de l’humanité heureuse selon les uns, venin terrible selon les autres, est-il possible de présenter l’homme et l’œuvre de manière objective ? Ce que tente de faire son biographe attentif, Jonathan Sperber. La même question bute sur les cent-vingt millions de morts dus aux régimes communistes qui en sont la conséquence, dévoiement ou suite inéluctable… En fait Marx est le théoricien du totalitarisme, Lénine l’exécutant, Staline le continuateur impeccable.
Moins une icône intemporelle qu’un homme de son temps, voilà ce que se propose intelligemment de rétablir Jonathan Sperber, au sujet de Karl Marx (1818-1883). L’entreprise est évidemment louable, de surcroit documentée, digne de faire de l’ombre à une biographie canonique, celle de Boris Nicolaïevski par exemple, qui, en tant que socialiste russe ne pouvait que préférer en son icône l’homme politique et militant, même s’il commençait ainsi : « Démon ténébreux, ennemi mortel de la civilisation humaine, prince du chaos pour les uns, pour les autres chef aimé et clairvoyant qui mène le genre humain vers un avenir plus lumineux[1]». Aussi faut-il, selon Schumpeter, « apprendre à distinguer faits et raisonnement logique solide du mirage idéologique[2] ». Ce que ce dernier applique à la pensée de Marx, il faut également l’appliquer à l’homme et à sa vie. Ce à quoi s’attelle avec, semble-t-il, autant de sérieux que de succès Jonathan Sperber.
Ce dernier brosse d’abord un roboratif tableau historique de la ville de Trèves au début du XIX° siècle, du petit milieu juif où nait la future icône de la lutte des classes. Son père, adepte des Lumières, se convertit au protestantisme, de façon à exercer sa carrière d’avocat, florissante. Une éducation classique permit au jeune Karl de lire le latin et le grec, le français, puis l’anglais. Son teint basané lui valut à l’Université de Bonn, puis de Berlin, un surnom : « Le Maure ». Ce qui, avec son origine juive et son impécuniosité, ne favorisa guère ses fiançailles, puis son mariage avec Jenny.
Adorateur de Hegel et de « l’Esprit de l’histoire universelle », il fait partie des « jeunes hégéliens », critiques de la religion, jusqu’à l’athéisme, ce dans une Prusse conservatrice. Egalement influencé par Feuerbach, il écrira à son propos ses Thèses, dont la dernière restera célèbre : « Les philosophes ont jusqu’à présent seulement interprété le monde ; il convient à présent de le changer ». Après sa thèse sur Démocrite et Epicure, il se consacre au journalisme politique et polémique. Il défend la liberté de la presse, dans le cadre d’un « libéralisme allemand », ce que Le Manifeste communiste contredira, d’autant qu’il abattra les libertés économiques. C’est en 1842 qu’il découvrit le communisme, venu de Saint-Simon et Fourier, auquel il est d’abord opposé, dont il allait pourtant faire son cheval de bataille : « le prolétariat succède à l’Esprit absolu de Hegel » ; en une sorte de religiosité. Religiosité qui s’est totalement éloigné du judaïsme de ses ancêtres, puisqu’en 1842, dans À propos de la Question juive, il écrivit : « Quel est le fond profane du judaïsme ? Le besoin pratique, l’utilité personnelle. Quel est le culte profane du Juif ? Le trafic. Quel est son Dieu profane ? L’argent. Eh bien, en s’émancipant du trafic et de l’argent, par conséquent du judaïsme réel et pratique, l’époque actuelle s’émanciperait elle-même ». Phrase visiblement antisémite, quoique les interprètes soient fort divisés sur la question, en particulier quelques marxolâtres préférant y voir un projet d’émancipation universelle du capitalisme, ce qui peut paraître passablement spécieux.
Après un séjour à Paris, où Marx rencontra Engels, 1848 vit ses positions révolutionnaires l’obliger à se réfugier en famille à Londres : c’est là qu’en 1848 il publie Le Manifeste communiste. Résolument opposé au capitalisme et la propriété privée des moyens de production, favorable au collectivisme, il associe « le capitalisme aux Juifs de manière désobligeante », au point que l’on doive se demander si son antisémitisme n’est qu’un effet d’esprit du temps, ou s’il participe des péchés capitaux de l’Envie et de la Colère. Il deviendra un forcené du travail en bibliothèque, au service de son œuvre-maîtresse, Le Capital, qui, bien heureusement, n’a pas réussi à abolir les péchés capitaux du capitalisme[3]…
Scrupuleux au point de retraduire ses citations de l’Adam du communisme, notre biographe n’évite pas, au-delà de la vie familiale et des années de formation, « la présentation des idées de Marx dans leur contexte ». Ambitieux, ses modèles sont une somme sur Martin Luther par Heiko Huberman et celle d’Ian Kershaw sur Adolf Hitler. Il en résulte une biographie factuelle et intellectuelle, perspicace et passionnante. Disons-le tout net avec Jonathan Sperber, qui parle en historien : « Marx était partisan d’une révolution violente, peut-être même terroriste, mais qui aurait plus à voir avec les actions de Robespierre, qu’avec celles de Staline ». Il est permis cependant de douter de son rapprochement entre Robespierre et Marx. Le révolutionnaire de la Terreur de 1793, certes abject, n’était pas l’auteur de l’idéologie totalitaire qui fit le succès de l’auteur du Capital.
L’objectivité nécessaire du biographe doit cependant passer la main au jugement de valeur, à l’argumentation, au-delà d’un procès ad hominem, en vue d’établir la part de culpabilité du théoricien révolutionnaire, non seulement dans les désastres économiques du communisme, mais dans ses génocides, de Lénine à Mao…
Si Marx mettait sur le même plan les travailleurs exploités des campagnes et ceux de l’industrie, il oubliait que les premiers devenant les seconds échappaient à un sort pire, celui de souvent crever de faim au sens littéral, avant de pouvoir, ou du moins leurs descendants, accéder peu à peu à la classe moyenne, grâce au développement économique et non grâce au socialisme qui ne permit pas, au cours du XX° siècle, d’égaler les succès, mêmes imparfaits, du capitalisme libéral. Car l’on est passé de l’accumulation du capital et de la propriété par la violence à la fructification de ses derniers par le travail.
On reste sceptique devant la récurrence du terme « scientifique », appliqué par Marx et ses suiveurs au socialisme, prélude du communisme. Le comparer à cet autre bouleversement intellectuel du XIX° siècle, le darwinisme, n’est-il pas un abus de langage et d’autorité ? Si les analyses du capital et de la plus-value, fourbies par l’auteur du Capital valent leur pesant d’analyse et de perspicacité économique, du moins pour son temps, ce que confirme avec révérence un libéral autorisé comme Raymond Aron[4], affubler d’une dimension scientifique l’échelle idéologique messianique qui doit passer du stade du capitalisme à celui du communisme au profit du prolétariat et de la disparition des classes sociales est une pure galéjade, de surcroit tragique. C’est bien le libéralisme économique et politique, même entravé, qui a tenu et dépassé les promesses de la richesse des nations et des individus, grâce à la « main invisible[5] » du marché selon Adam Smith en 1776, et non la lourde patte griffue, sanglante, du communisme tout droit hérité de son Manifeste de 1848.
Quant à ce dernier, il ne faut pas se gargariser de son célèbre incipit, dont la rhétorique doit tant à Rousseau : « Un spectre hante l’Europe, c’est le spectre du communisme », immédiatement suivi par la formule réductrice et guerrière : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes ». Mais se reporter à sa conclusion terriblement logique et à ses « mesures » nécessaires : « Expropriation de la propriété foncière », « Impôt sur le revenu fortement progressif », « Abolition du droit d’héritage », « Confiscation des biens de tous les émigrés et rebelles », « Centralisation du crédit entre les mains de l’Etat […], de tous les moyens de transport et de communication », « plan décidé en commun », « Travail obligatoire pour tous, constitution d’armées industrielles[6] ».
Aussi devant ce projet éminemment totalitaire, quoique pas explicitement génocidaire, antiéconomique, et scrupuleusement réalisé par les régimes communistes du XX° siècle, sans compter la Commune de 1871, l’on se demande bien par quel miracle « l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses conflits de classes, fait place à une association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre accomplissement de tous[6] » ! Il est évident que les « rebelles » au communisme se verront non seulement confisqués de leurs biens et de leurs libertés, mais, comme l’Histoire l’a montré[7], acculés à la balle dans la nuque, au goulag et au logaï[8]. À cet égard, si Jonathan Sperber note que les prédictions de Marx au sujet du capitalisme, « comme l’appauvrissement des masses laborieuses, ne sont pas vraiment réalisées comme prévues », alors que le communisme les a acculées au pire, il oublie de penser que la violence du programme, en effet inspirée par « le modèle de la Révolution française », est irréductiblement d’essence totalitaire.
Soyons iconoclastes en déboulonnant le mythe fondateur du marxisme : le patron oppresseur des prolétaires. Mais s’il n’y avait pas eu des entrepreneurs pour inventer, créer, qu’auraient ces maudits ouvriers sous un ciel sans Dieu ? Rien. Certes ils apportent leur force de travail indispensable, mais sans l’invention, la direction, l’innovation de ceux qui les dirigent peut-on imaginer qu’ils fussent parvenus au degré de confort, y compris dévolu aux plus modestes d’entre eux, que notre développement économique a permis ? La lutte des classes laisse alors place à leur collaboration, avant l’aspiration vers le haut des plus modestes d’entre elles…
La Commune de 1871 étant pour Marx une « répétition générale », on peut imaginer que le bolchevisme de Lénine et le soviétisme de Staline[9] auraient répondu à ses vœux… Certes l’on n’est pas forcément responsable de ce que l’on a commis en son nom, mais songeons, avec Jonathan Sperber, combien furent nombreux ceux qui s’en réclamèrent : « les dirigeants des mouvements ouvriers de masse de l’Europe du début du XX° siècle, les partisans d’un renversement violent de l’autorité du tsar, les cadres de la révolution communiste mondiale, les militants anti-impérialistes en Asie, en Afrique et en Amérique latine au milieu du XX° siècle, ou encore les jeunes intellectuels hostiles à la société de consommation des années 1960 en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord, tous étaient marxistes ». Pourtant, Loin d’être une généreuse espérance, le diktat de Marx conduit tout droit à la tyrannie totalitaire de Lénine, de Staline et de Mao...
Paris capitale des chiffonniers et du XIX° siècle :
Antoine Compagnon, Walter Benjamin.
Antoine Compagnon : Les Chiffonniers de Paris,
Gallimard, Bibliothèque illustrée des Histoires, 512 p, 32 €.
Walter Benjamin : Paris, capitale du XIX° siècle,
traduit de l’allemand par Jean Lacoste, Cerf, 976 p, 68 €.
« Peaux de lapins ! » criait-on sur le boulevard en haut du jardin du modeste auteur de ces lignes, dans les années soixante… C’était un descendant de ces chiffonniers et récupérateurs de bric et de broc qu’Antoine Compagnon rassemble en son étonnant, amusant, terrible parfois, Les Chiffonniers de Paris. Il y reproduit une gravure de 1820, par Carle Vernet, montrant « le marchand de peaux de lapin », l’un de ces gueux payés au poids, du papier sale à la toile de fil, qu’ils soient voleurs, « philosophes du ruisseau » ou indicateurs de police. Ils sont tout un infra-peuple, méconnu, soudain ramené à la lumière, de ce Paris qui fut, selon Walter Benjamin, la « capitale du XIX° siècle ».
L’essai brillant, amusant, cependant pathétique, d’Antoine Compagnon est d’un historien scrupuleux, d’un sociologue attentif. Il est le portrait d’une ville, et d’une profession nombreuse, miséreuse, méprisée, mais souverainement utile à l’économie, préfigurant le recyclage, car du chiffon l’on faisait ce papier qui permet l’esprit des bibliothèques. Notre essayiste balise son champ historique des Tableaux de Paris de Mercier, en 1781, au décret du préfet Poubelle, en 1883, qui mit un coup d’arrêt à la dispersion des ordures. Déjà, la fin du Second Empire vit l’industrie du papier évoluer grâce à la fabrication à partir de fibre de bois, ce qui contribua peu à peu à rendre passablement obsolète la profession. Ne nous étonnons pas, le conservatisme spolié refusa la science : nos chiffonniers protestèrent vigoureusement contre les mesures hygiéniques du préfet, s’estimant lésés !
Dès son introduction, Antoine Compagnon présente son personnage emblématique : « l’homme à tout faire, le maître-Jacques du XIX° siècle, à la fois rôdeur inquiétant des faubourgs, agent essentiel des progrès de l’industrie, et figurant coloré des arts et des lettres ». Et du même coup en quelque sorte le plan de son essai informé, généreux.
Qui sont ces chiffonniers ? Essentiellement un bas peuple, un monde occulte, une « cour des miracles du Paris moderne », côtoyant -sinon fusionnant- avec celui des délinquants et des prostituées, qui, faisant lui aussi le trottoir (quoique ce dernier existe encore à peine), se nourrit des déchets d’une civilisation que l’expansion de l’artisanat et du capitalisme enrichit de linges, tissus et autres papiers. Ils en sont les collecteurs, lorsqu’abandonnés, ils peuvent permettre leur subsistance quotidienne, leur fortune modeste ; sans délaisser ferraille, cuir, verre, y compris les chevaux et chats crevés (comme dans L’Âne mort de Jules Janin), dûment recyclés… On estime que « trente à quarante mille individus des deux sexes, y compris les enfants, se livraient au chiffonnage dans la capitale ». Leur activité, essentiellement nocturne, et malgré leur ivrognerie, leur donne parfois une allure de philosophe péripatéticien ; ce qui n’empêcha pas ces précurseurs des agents de la voirie, « fouillant du croc l’ordure où dort plus d’un secret » selon Hugo, aguerris en glanant un pauvre trésor, de monter sur les barricades des Révolutions.
En l’absence du moderne tout-à-l’égout (que l’on commença de construire après l’épidémie de choléra de 1832), l’on croise, remplis par les « gadouilleurs », les charrois de fange, d’excréments humains et chevalins qui ne se privent pas, avant de remplir « la vidange de Montfaucon » puis d’aller engraisser les champs, de souiller les passants ; ce qui entraîne un autre petit métier : celui du « décrotteur », voisin du chiffonnier, lui aussi forcément malodorant. Ainsi l’effrayant « tombereau de boue » côtoie le « diable chiffonnier », que l'on trouve au frontispice du Diable à Paris. Ouvrage justement célèbre dont Antoine Compagnon reproduit la gravure de Gavarni (visible au bas de cet article), noir marcheur dégingandé, enjambant un plan de la capitale, muni de son fanal, de son crochet et de son panier à chiffons. Ce volume et Les Français par eux-mêmes furent de ces feuilletons qui ramassent les cancans et se servent « de leur plumes comme d’un crochet avec lequel ils happent telle ou telle industrie ». Ils inondent le siècle de leurs papiers tombés de la hotte du personnage de Flammèche, recensant les collaborateurs et leurs « guenilles littéraires ». Dans la tradition du romantisme noir, Victor Hugo assimile le chiffonnier à Satan qui ramasse les âmes « dans les tas d’ordures ». Ce « terrible porte-hotte » a quelque chose du Juif errant, du croquemitaine.
Outre les tableaux d’une richissime iconographie, les gravures de Gavarni, les caricatures hilarantes de Daumier et les photographies d’époque, les littérateurs offrent leurs témoignages : auteurs de mélodrames, chansonniers, poètes, journalistes ; comme lorsqu’en 1856, Le Figaro lança une charge contre « le chiffonnier réalisme ». Sans omettre l’Eugène Sue des Mystères de Paris, ni encore les Misérables d’Hugo, ce « roman du recyclage ». De toute évidence, Baudelaire tient en cet essai une place récurrente et tutélaire avec sa « charogne », ses « petites vieilles », ou sa « voirie » dans « Le Cygne », poème paru dans la partie appelée « Tableaux parisiens », et surtout « le vin des chiffonniers », qui, parmi le « vomissement confus de l’énorme Paris » se cognent « aux murs comme un poète ». Au service des Fleurs du mal et du Spleen de Paris, Baudelaire est en « écumeur des lettres » un chiffonnier qui ramasse tout ce qui traîne, toute cette boue dont il fait de l’or. Pour reprendre cette baudelairienne métaphore[1], Antoine Compagnon, prestidigitateur d’une savoureuse et sordide érudition, ramène de ces recherches un sale et bigarré matériau, riche d’anecdotes, dont il fait l’or de son attachant essai.
Cartonnages XIX°. Photo : T. Guinhut.
On devine qu’Antoine Compagnon ne peut faire l’impasse sur un autre chiffonnier, lui penché depuis les années vingt et trente du XX° siècle sur le temps de Baudelaire, parmi les papiers de la Bibliothèque Nationale : Walter Benjamin, dont le magistral, et cependant inachevé, en l’état de tas de manuscrits, Paris capitale du XIX° siècle, glane les mémorables feuilles des « Passages parisiens », du Paris haussmannien, des expositions universelles, du « collectionneur », des vitrines de la mode et de la prostitution... Là où « la rue conduit celui qui flâne vers un temps révolu[2]», l’attitude du flâneur est un « condensé de l’attitude politique des classes moyennes sous le Second Empire[3] ». On pourrait en dire tout autant du chiffonnier, ce flâneur intéressé par les objets de sa dure subsistance qui jonchent le pavé parisien. Il est également un peu ce « vrai collectionneur » pour qui « chaque chose particulière […] devient une encyclopédie rassemblant tout ce qu’on sait de l’époque, du paysage, de l’industrie, du propriétaire dont elle provient[4] ».
Là encore le personnage inquiétant et cependant digne de pitié du chiffonnier est un témoin des révolutions politiques, industrielles et sociales du siècle de Baudelaire, auquel Benjamin consacra un opus[5], lui aussi inaccompli, dont les analyses se croisent et se dédoublent parmi les pages de Paris capitale du XIX° siècle. Ce ramasseur des feuillets du ruisseau est un de ses témoins favoris du philosophe allemand. Cependant Antoine Compagnon voit moins le chiffonnier comme un allié de la classe ouvrière (ce qui allait dans le sens du marxisme de Benjamin), que comme « une ressource poétique irriguant toute l’œuvre du poète des Fleurs du mal, et, au-delà de celle-ci, tout le XIX° siècle ». Il est pour lui certes « un acteur économique », mais surtout un « double allégorique » de l’écrivain. Faut-il -au-delà du raffinement du tri sélectif sur le territoire helvétique- voir dans le phénomène des vide-greniers un équivalent plus moderne de ce recyclage, où l’écrivain pourrait glaner et le passé et le présent pour en nourrir un nouvel or de la littérature ?
À partir d'un article publié dans Le Matricule des anges, nov-décembre 2017.
[1] Charles Baudelaire : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or », « Projet d’un épilogue aux Fleurs du mal », Œuvres complètes, La Pléiade, Galimard, 2001, I, p 192,
[2] Walter Benjamin : Paris capitale du XIX° siècle, Cerf, 1989, p 434.
Didier Nourrisson : Une Histoire du vin, Perrin, 384 p, 22,50 €.
Matthieu Lecoutre : Le Goût de l’ivresse. Boire en France depuis le Moyen-Âge, Belin, 462 p, 23 €.
Massimo Montanari : La Chère et l’esprit. Histoire de la culture alimentaire chrétienne,
traduit de l’italien par Martine et Jacques Pagan-Dalarun, Alma, 296 p, 25 €.
Kilien Stengel : Poètes de la bonne chère. Anthologie,
La Table ronde, 208 p, 8,70 €.
« Buvez et mangez en tous, ceci est mon corps, ceci est mon sang ». Sous cette phrase chrétienne et mémorielle, outre la dimension religieuse et spirituelle, s’affirme notre nécessité quotidienne du boire et du manger. Pratiques alimentaires, breuvages blancs ou rouges, calories et goûts sont également au service d’une histoire culturelle. Ce dont témoignent nos historiens des mœurs, animés par un appétit de la langue et de l’estomac autant que par celui de la connaissance, ainsi roboratifs et savants. Les uns nous font boire par franches goulées leurs Histoire du vin et leur Goût de l’ivresse, les autres nous asseyent à la table chrétienne avec la Chère et l’esprit, et nous ouvrent un franc gueuleton poétique au travers d’une anthologie.
Le vin est une « invention proche-orientale » : de l’Egypte ancienne à la Mésopotamie, le jus fermenté de la vigne est l’objet de libation, de commerce et de sacralisation. L’épopée de Gilgamesh mentionne une « vigne enchantée », et l’on sait que l’Ancien Testament fait de Noé un amateur du jus de la treille ; de plus, enivré par ses filles, Loth se vit forcé de copuler avec ses filles après la destruction de Sodome et Gomorrhe pour engendrer des descendants. Les Grecs honorent la « triade » blé, olivier et vigne. Presqu’autant que Dionysos, Alexandre le Grand était un grand buveur. Les Romains ne connaissaient pas moins de six sortes de vin, souvent mêlés de miel. Mais « bientôt le calice chrétien remplace le cratère païen », ce qui est une des belles formules de Didier Nourrisson en son Histoire du vin.
Au Moyen-Âge, « les vins nobles côtoient les vins ignobles » au service du « peuple du vin », en particulier les moines, qui l’honoraient lors de la messe. Hélas, selon Turpin, « la défaite de l’armée de Charlemagne commandée par Roland, devant les Sarazins, s’expliquerait par l’amour du vin ». Comme quoi ce dernier tourne non seulement les esprits, mais aussi l’Histoire. Or la règle de Saint-Benoit réprouve l’ivresse, car « le vin fait apostasier même les sages ».
À la Renaissance, « le vin quitte la cave ecclésiastique et alimente l’élite intellectuelle ». Il est chanté par les musiciens, peint par Velasquez, adoré en la « Dive bouteille » de Rabelais, pour qui le rire et le boire sont le propre de l’homme. Longtemps, les écrivains ont chanté ou déchanté devant le vin, qu’il soit celui des amants ou de l’assassin chez Baudelaire, ou encore celui de l’ivrognerie, jusqu’au fatal delirium tremens de Coupeau dans L’Assommoir de Zola…
Mais Chez Didier Nourrisson les routes du vin, les « maisons de Champagne », les ventes et les consommations sont objets du délit autant que du commerce et de la réussite financière. Les maladies du vin et ces levures qui le font devenir vinaigre sont étudiées par Pasteur, aussi le voilà devenu sujet des sciences. On saura tout sur la « soif pendant la guerre », « l’effondrement du gros rouge » et « la gastronomie du boire », sur la production aux Etats-Unis et la consommation Chine, jusqu’à la française « loi Evin » (au nom prédestiné) quant à la publicité pour les boissons alcoolisées, sur l’alcoolisme et la prévention…
Sait-on si Didier Nourrisson est un fin œnologue, mais il mérite de recevoir le tastevin d’or du savant œnophile. Littérature, religions, art, droit, économie, tout est bon pour remplir le verre de son sujet, jusqu’à déborder de gouleyantes informations, car l’essai se lit comme un roman, celui de l’humanité assoiffée d’un plaisir réprouvé par les malheureux adeptes d’une religion que nous ne nommerons pas, sauf en son imaginaire paradis.
Sur un sujet parfaitement jumeau, l’Histoire du vin, Matthieu Lecoutre choisit un angle différent : comment boit-on ? se demande-t-il dans Le Goût de l’ivresse. Car « boire est un geste bio-culturel ».
Depuis les vins gallo-romains offerts à flots aux adeptes de Bacchus, surtout blancs, jusqu’au contemporain « binge drinking », ou « biture express », la soif, puis la fête se sont changées en arme d’auto-destruction massive. Il est cependant heureux que toute une évolution des mœurs et des normes sanitaires balaie la virilité de l’alcoolisation au profit de la tempérance et de la sobriété. Le péché de gourmandise, l’un des sept péchés capitaux du christianisme, devint, sous François Ier, le crime d’ivrognerie, alors qu’aujourd’hui l’alcool au volant est frappé d’un interdit et passible d’amende, voire de prison. Il est bien sûr ici question, comme chez Didier Nourrisson, d’alcoolisme, y compris ouvrier et féminin, sans que l’on omette la lutte anti alcoolique. Sachons, hélas, qu’en 2006, « les jeunes Bretons de 17 ans sont les champions français de l’ivresse régulière », quoique les jeunes filles de la même province ne soient guère mieux loties ! Seuls sept pour cent des Français sont réellement abstinents.
Là encore, la lecture de cette fontaine aux liquides pour gosiers altérés, de cette corne d’abondance qu’est Le Goût de l’ivresse, offre une mine de connaissances et de plaisirs, intellectuels s’entend. Sous-titré « Boire en France depuis le Moyen-Âge », l’essai historique ne se limite pas aux boissons alcoolisées. Il y est heureusement question d’eau (et pas seulement d’« eaux de vie »), de soupe et de lait, de café et de chocolat à l’époque de Louis XIV, de bière et de sodas, de cidre et de thé, montrant comment d’une boisson à l’autre les valeurs et l’économie évoluent, entre quotidienneté, bassesse et distinction, entre éducation et industrie agroalimentaire. Peu à peu les régions viticoles affirment leur savoir-faire et leur réputation, de la Bourgogne au Bordelais, en passant par la Champagne. Risquons donc de succomber avec Mathieu Lecoutre à l’ivresse intellectuelle, en découvrant combien le « banquet sacré » s’est de siècle en siècle sécularisé. Le « goinfre romain » peut relever d’une « culture bachique » alors que le gastronome, de Brillat-Savarin à nos jours, se fera un devoir de partager sa culture œnologique. Selon les classes sociales, l’on boit la piquette et l’excellence, jusqu’aux merveilleux premiers grands crus classés et autres Sauternes que sont les Châteaux Suduiraut et d’Yquem. Le thé, « boisson proustienne par excellence », opposé à l’ancien « vin rural », devient alors, outre un marqueur social, un gage de santé, voire de spiritualité, de sérénité. Mais aujourd’hui « la boisson apparaît comme un enjeu identitaire ». À l’appui de cette pudique remarque, il faut noter les apéritifs « saucisson pinard » qui entendent desserrer le carcan d’un Islam oppressif. Evidemment notre auteur préfère rester politiquement correct en omettant ce phénomène, et en concluant avec les conséquences du réchauffement climatique auquel apprennent à s’adapter les viticulteurs.
Si boire est un besoin vital premier, manger est rapidement le second. Mais il faut bientôt savoir unir La Chère et l’esprit, selon Massimo Montanari, qui nous propose, d’après son sous-titre, une étonnante « Histoire de la culture alimentaire chrétienne ». Contrairement au Judaïsme et à l’Islam, il n’existe pas un régime alimentaire chrétien. C’est dans les Actes des apôtres, qu’un songe de Saint-Pierre délivre les Chrétiens des interdits alimentaires juifs[1], songe dans lequel une nappe remplie de tous les animaux descend du ciel, comme le figure la couverture de cet essai. Il n’existe plus « de souillé ni d’impur ». Une révolution culturelle dans le verre et l’assiette en fait, si tant est que l’on en utilisât. N’oublions pas que Jésus, loin de mépriser et corseter les plaisirs des papilles et de l’estomac, multiplie les poissons et le vin, ritualise le pain et le vin, qu’il spiritualise un souvenir du cannibalisme afin d’absorber symboliquement le Dieu unique. Reste que vont néanmoins s’installer des règles, autour du gras et du maigre par exemple, de l’abondance et du jeûne.
Si l’on est au jardin d’Eden végétarien, Noé institutionnalise le vin et la viande, sauf le sang, interdit qui est le prélude des nombreuses contraintes alimentaire du Judaïsme. Le Christianisme, lui, permet de tout manger, en rendant grâce à Dieu ; on réfrénera seulement les aliments réputés aphrodisiaques, et bien sûr la gourmandise, associée à la luxure. En ce sens la chrétienté réprouve l’ivresse et le souvenir de Dionysos. Car la nourriture est une « corporéité » qui ne doit pas nuire à la spiritualité monastique. Honorés, le pain et le vin, christiques et quotidiens, sont cependant depuis l’Antiquité « un marqueur de l’habileté et de l’intelligence de l’homme ». Le vin fait la vie, disait-on, d’autant que l’eau était rarement potable, quoiqu’il fût souvent coupé d’eau ; ce dernier représentant l’Ancien testament quand le premier représentait le Nouveau.
À l’encontre de la tradition chrétienne volontiers carnivore, des Catholiques et des Protestants invoquent la charité envers les animaux, en pratiquant le végétarisme, à l’instar de Plutarque et de Porphyre, vertement critiqués par Saint-Augustin. Le poisson convient aux moines, puis à tous les Chrétiens, lors du vendredi et du carême, qui sont des « jours maigres », ne serait-ce que parce qu’il fut un signe de reconnaissance, et parce que, outre « le tabou du sang », il ne saurait, comme la viande, attiser l’appétit de luxure. Pourtant ce tabou s’est peu à peu effacé, ce dont témoignent le sanguinaccio (un plat italien) et le boudin, dont on trouve ici la recette, venue du XIII° siècle, l’abattage du pourceau devenant une fête. Le Christianisme étant la seule religion du livre à « se reconnaître dans la consommation de sang et de porc », et à goûter « le porcelet pascal », quoique le cochon soit aussi une tradition « romano-barbare », ainsi réinvestie.
La réforme de Luther affirma : « mangez, buvez et habillez-vous comme bon vous semble », jetant par-dessus les orties jeûne et carême, et allumant un nouveau feu de controverses. Elle prépare cependant le retour à un « idéal de frugalité ». En même temps, toute la chrétienté oppose « vice de gourmandise et vertu du jeûne ». Car Adam et Eve furent des gourmands en mangeant le fruit de l’arbre de la connaissance, quoiqu’il s’agisse plutôt d’orgueil. Le « péché de gueule » est « folie du ventre », qui empêche l’homme gros et lourd de devenir ange ; alors que le jeûne est de l’ordre de l’angélisme. Ce péché est aussi, selon Saint Thomas d’Aquin, « une offense au principe de charité ». Ainsi, affirme avec raison Massimo Montanari, « le message chrétien s’adapte à des critères propres à la culture d’aujourd’hui ».
L’ascète chrétien cependant préféra le cru au cuit, rejetant le passage du cru au cuit qui signa, selon Lévi-Strauss, la transition de la barbarie à la civilisation, attitude ascétique qui ne fut pas toujours du goût des autorités ecclésiastiques. Si la cuisine médiévale s’attache à bien et beaucoup cuire, quand les monastères sont « des lieux d’élection de la culture gastronomique », aujourd’hui un retour du cru est lié à des valeurs rousseauistes de nature sauvage et d’écologie, mais aussi aux vertus du réfrigérateur et des vitamines.
Loin de se contenter d’énumérer les pratiques alimentaires chrétiennes, Massimo Montanari s’attache au symbolisme de ce que l’on absorbe. La dimension civilisationnelle du pain et de tout ce qui l’accompagne relie l’homme à Dieu. Songeons que les pratiques alimentaires et culinaires ont également conduit le goût à devenir le bon goût, qui est faculté d’apprécier, et qui conduit à la délectation, y compris à la lecture de cet essai. Car, comme le disait notre saint-patron Guillaume de Saint-Thierry, « goûter c’est comprendre ».
L’éditeur de Massimo Montanari parait en sa quatrième de couverture ne pas éviter de montrer combien aujourd’hui les modèles et contre-modèles alimentaires marquent nos sociétés de leur empreinte. En fait, à notre grande déception, il en est trop peu question en son ouvrage, sauf s’il s’agit de la « galette mal cuite » des Musulmans au dire des Chrétiens médiévaux et bien sûr du « saint du cochon », c’est-à-dire Saint-Antoine. Malgré la promesse polémique racoleuse de l’éditeur, l’essai historique et théologique reste au demeurant gourmant d’une érudition bienvenue. Qu’il s’agisse des amateurs de viande opposés à la mode ou -l’éthique si l’on préfère- du véganisme, ou des gourmets de cochonnailles porcines opposant leurs libertés au contraintes superstitieuses, antihygiéniques et religieusement totalitaires du hallal, se nourrir, entre diététique, éthique, écologie et religions n’a rien d’innocent. Derrière nos choix alimentaires se cachent un projet de société autant qu’un individualisme, un communautarisme ou un théocratisme.
Sous sa couverture arcimboldesque, l’anthologie cuisinée par Kilien Stengel nous ouvre un poétique menu aux entrées venues du XIV° siècle et aux desserts les plus contemporains. Ces Poètes de la bonne chère sont parfois fort connus, comme Boileau, Apollinaire ou Boris Vian, ou méconnus, au point que l’on ne puisse pas même consacrer une miette biographique à Louise L’Hermitte ou Léon de Fos. Du poème gastronomique le plus savant et nourri d’alexandrins, aux facéties gourmandes en octosyllabes, en passant par une publicité versifiée pour le chocolat, il ne faut pas manquer de s’allécher et de s’amuser grâce à ce recueil d’autant plus réjouissant qu’il semble être le premier de son espèce.
L’éloge est comme attendu roi ; on y loue le fromage et le melon, et par Charles Monselet, l’andouillette : « Certes ta peau douillette / Court un grave péril. / Pour toi, ronde fillette / Je défonce un baril ». Mais au XVII° siècle, Mathurin Régnier et Nicolas Boileau font la satire d’un « repas ridicule » : l’un y rencontre « damoiselle Famine », quand l’autre se gausse : « Et sur les bords du plat six pigeons étalés / Présentaient pour renfort leurs squelettes brûlés ». Que l’on se rassure, de nouveau l’on entre en « odeur de goinfrerie » avec Gabriel Vicaire, l’on se goberge de l’escargot avec Jean-Gabriel Rouyer qui l’aime « Cuit, avec jus, lard ; puis mis en coquille, / D’épices, de beurre et d’herbes farci ». Rien n’empêche nos maître-queux d’écrire leurs recettes et menus en vers, comme Blaise Cendrars qui raffole du « Foie de tortue verte truffé », ou comme Louise L’Hermitte et ses « Pommes de terre à la lyonnaise », ou encore lorsque le poème devient, avec Albert Samain, une picturale et festive nature morte : « C’est un étal vibrant de fruits verts, de légumes, / De nacre d’argent clair, d’écailles et de plumes ».
On se doute que de la bouche gourmande au baiser il n’y a qu’un pas, ce que dit avec grâce galante et spirituelle Léon Guillot de Saix dans son ode allégorique adressée à « Gourmandise » :
Tes lèvres sont de fraise et tes yeux de réglisse,
De pétales de roses adorables on fit
Tes ongles délicats que du sucre confit ;
Une ambroisie exquise en ton verbe se glisse…
Toi seule satisfais mes sens inapaisés,
Ta langue est un fondant, tes dents sont des amandes.
Viens, je détaillerai tes voluptés gourmandes.
Apparais-moi, je vais te manger de baisers ! »
La poésie gastronomique et culinaire, proche des chansons à boire, n’est certes pas un art fort noble, comme l’épopée ou la tragédie, mais force est de constater qu’ici le talent rhétorique est de mise, l’humour sans gêne, au point que se serait gageure de sortir de cette lecture pour gourmets lettrés sans une envie furieuse de goûter quelque mets en salade, de croquer quelque cuissot et de se pourlécher de vanille et de chocolat…
« Un mauvais goût gâte tout, ainsi qu’un mauvais estomac tourne en corruption les meilleures viandes[2] », disait Balthasar Gracian au XVII°, prônant ainsi l’éducation du goût, culinaire, comme esthétique, voire moral, à laquelle nos trois historiens contribuent intelligemment. À moins, nonobstant notre condition omnivore et l’entredévoration des animaux, qu’il faille s’abstenir de viande, comme le pensent avec verdeur et verdure les végans. Leur position morale ascétique les pousse, comme Gary Francione dans son Petit traité de véganisme[3], dont nous avions déjà défendu les thèses sur les animaux sentients[4], à penser, voire imposer, ce qui serait attentatoire aux libertés et à notre humanité-animalité, que nous n’avons pas d’autre choix que de devenir végétaliens. Ce serait priver notre santé et notre goût de bien des libertés et richesses, et priver nos livres de trop de terrains de connaissances et de jeux poétiques.
Jean Claude Bologne : Histoire du coup de foudre, Albin Michel, 2017, 320 p, 21,50 €.
Histoire de la conquête amoureuse, Seuil, 2007, 402 p, 23 €.
Histoire du couple, Perrin, 2016, 320 p, 21 €.
Amant parfait ? On se gardera bien de poser une question si indiscrète. Or Jean Claude Bologne est sans nul doute un connaisseur de l’amour à nul autre pareil, dont on ne divorcera pas facilement, une fois entamée la lecture de sa trilogie. Quoiqu’il n’ait pas procédé dans l’ordre chronologique, son Histoire du coup de foudre est son premier coup de maître. S’ensuit en toute logique l’Histoire de la conquête amoureuse. Rien ne prouve cependant que ces événements déclencheurs et autres péripéties conduisent forcément à la naissance d’un couple, quoique faire l’histoire de ce dernier n’est pas faire celle du mariage. Toutes distinctions dont use avec rigueur et finesse Jean Claude Bologne, jusque dans son Histoire du couple, le dernier, du moins en leur logique sinon en date, de deux essais publiés coup sur coup…
L’amour à la première vue, c’est ainsi que de nombreuses langues voisines appellent le coup de foudre, métaphore unique dans notre langue, apparue en 1741. Pourtant depuis Ramsès II, jusqu’à nos modernes adolescents, il régit la naissance instantanée de l’amour, quand l’énamourement[1] est plus progressif. Le vieux pharaon, certes polygame, fut au premier regard ébloui par la jeune princesse hittite que la raison politique lui commanda d’épouser. C’est la première occurrence connue du coup de foudre, expression apparue en 1741, puis confirmée en 1779, à l’aube du préromantisme.
Comment expliquer le coup de foudre ? On a d’abord eu « recours au surnaturel. Avant de passer à la « rationalisation », puis d’interroger la science et la biochimie.
Platon, par la bouche d’Aristophane, donna naissance au mythe de l’androgyne, qui, séparé en deux, et découvrant sa moitié, ressentit cette immédiateté amoureuse. De même, Eros, ou Cupidon, armé de sa flèche, allait déclencher l’effusion de l’amour. Comme il peut s’agir d’une intervention divine, qui guide l’amant vers le spirituel.
La rationalisation commence au XVII° avec la « Carte du Tendre[2] » qui cartographie la progression des sentiments. Elle passe par Descartes et ses Passions de l’âme, qui insiste sur l’admiration, pour trouver en 1822 une acmé avec la « cristallisation » stendhalienne[3]. Freud penche pour le narcissisme qui reconnaît un autre soi, pour la réminiscence et pour l’Œdipe, quand d’autres pensent à l’épilepsie et la folie. Il peut suffire de la réactivation d’un souvenir d’enfance, comme dans Lolita de Nabokov.
Ainsi, contrairement au préjugé commun qui voudrait que le coup de foudre soit aussi innocent qu’inexplicable, celui qui le ressent est préparé à subir et goûter cette émotion considérable : « En fin de compte, la cristallisation inconsciente de Stendhal, les réminiscences freudiennes, l’encadrement esquissé par Barthes, ou les analyses de Marcelli sur la surprise vont dans le même sens, celui d’une mise en condition de l’amour permettant de brûler les étapes ». Le sociologue peut aller jusqu’à s’interroger sur les liens « entre l’amour romantique et l’industrialisation de l’Europe », étant donné la nouvelle mobilité familiale et des individus, sans compter l’influence de l’exaltation napoléonienne et des romans sentimentaux.
La lecture scientifique du phénomène existe depuis au moins Dante, au XIII° siècle, qui s’appuie sur les trois âmes analysées par le Grec Galien, du cerveau, du cœur et du foie : toutes trois convergent dans l’amour. La théorie des « pierres d’aimant[4] » dans L’Astrée, en 1607, précède le magnétisme. L’abbé Conti, au XVIII°, y associe l’attraction universelle de Newton. La médecine du XIX° préférera parler d’ « érotomanie », voire de la « bile noire », cette mélancolie[5] venue de la rate. L’électricité y va de sa foudre. L’identité entre les amants est remplacée par la complémentarité. Enfin, en 1959, naissent les phéromones, ces hormones stimulantes véhiculées par l’odorat. Adrénaline, dopamine et ocytocyne n’ont plus qu’à entrer en jeu dans le « processus neurochimique » des compatibilités entre les êtres, en fonction de leurs « cartes affectives ». Sans en avoir conscience, on cherche un partenaire au plus loin du patrimoine génétique paternel…
Reste que le vers de Racine ne prend pas une ride :
Fallait-il le souligner ? Autant « récit collectif » que passion individuelle, le coup de foudre frappe également dans le champ de l’homosexualité, quelque soit l’interdit. Dans l’Hindoustan du XVI° siècle, Zahir-ed-Din-Mohammed est près de « s’en aller en fusion » devant un jeune garçon ; la rencontre de Charlus et Jupien, dans les pages de Sodome et Gomorrhe, de Marcel Proust, est comparée à la parade nuptiale du bourdon et de l’orchidée : Charlus croise l’un de ceux qui aspire à sa « part de volupté sur la terre : l’homme qui n’aime que les vieux messieurs[7] ». C’est à l’art proustien de rendre ce qui aurait pu paraître répugnant aux délicats (ou aux homophobes), émouvant et universel.
Hélas, rien d’assuré pour que le coup de foudre, qui a ses lieux rituels (église, salle de spectacle…) soit réciproque. Certes, l’on sait que le désir puisse être séducteur, mais il peut condamner à l’amertume et à la solitude… Si le coup de foudre est plus nombreux à l’adolescence, il touche de bien plus murs, comme Horace Walpole et Madame du Deffand à 48 et 68 ans. Mais aujourd’hui l’essayiste peut aller jusqu’à se demander : « notre époque serait-elle réfractaire au coup de foudre » ? L’amour romantique n’est plus sacralisé, il est rationalisé : les agences matrimoniales et les sites de rencontre permettent un choix plus prudent, car le coup de foudre est une dangereuse perte de contrôle, trop rarement payée de retour.
Après les unions arrangées par la famille, « le mariage d’amour est une conquête du XX° siècle », qui rencontre « la standardisation des critères de beauté ». La libéralisation sexuelle permet coups de sang et tocades, le divorce et son consentement mutuel permettent de sortir la tête haute de situations auparavant statufiées pour l’éternité. Y compris bien sûr à l'occasion des grossesses non désirées : « force est de constater que les inconvénients de l’amour immédiat sont bien atténués par la société moderne ».
Avec élégance, sans lourdeurs érudites, Jean-Claude Bologne écrit en pédagogue aimable. Plutôt qu’un coup de foudre pour cet historien, nous aurons une amitié de longue fréquentation. L’Histoire proprement dite emprunte avec lui souvent à l’histoire littéraire, philosophique et scientifique, voire aux témoignages contemporains, les sites internet (eDarling), les émissions de radio (Ménie Grégoire), les magazines (Marie Claire), la publicité, là où le coup de foudre et son parfum gardent un prestige indétrônable…
Concluant, Jean Claude Bologne souligne un paradoxe : nous nous voulons indépendants, sauf dans l’amour. Autre contradiction : l’éblouissement amoureux glisse trop souvent dans la routine, voire l’exécration, conjugale…
Coup de foudre ou pas, il faut bien arriver à ses fins, qu’elles soient conjugales ou celle d’un coup d’un soir. Voici place pour l’Histoire de la conquête amoureuse. Depuis l’Art d’aimer d’Ovide au premier siècle, qui donne de précieux conseils de séduction, les préceptes accusent une remarquable constance. Cependant le flirt naît avec le développement des transports et des loisirs au XIX° quand la drague accompagne la libération sexuelle. Regrettons alors amèrement que Jean Claude Bologne, préoccupé de « terminologie », ne s’indispose pas du mot « drague », né en 1953, cette vulgarité qui racle la boue du fond des ports, et dont il use, abuse et surabuse. L’éditeur hélas n’était pas en reste avec son bandeau exagérément racoleur : « L’invention de la drague » !
Du premier regard au mariage, que d’étapes pour persuader, de la première conversation au premier baiser, à la première nuit… Mais il apparaît très tôt que l’art -ou la maladresse- de la séduction est un privilège trop souvent masculin ; seul le XX° siècle a vu apparaître, selon le titre de Marcel Prévost, les « Don Juanes[8] », de « redoutables dragueuses, plus audacieuses que les hommes ». Sans oublier que la condition sociale de l’élue (dame du monde, paysanne, prostituée) et le but poursuivi (badinage, acte sexuel, amour platonique, ou justes noces) changent les manières, le langage, l’habit, le carrosse ou la moto du charmeur, de l’entreprenant ou du timide.
Sociologie et psychologie ne sont pas sans secours pour l’historien. Il étudie, outre la littérature (il prend soin de ne pas oublier pas Les Liaisons dangereuses De Choderlos de Laclos), les manuels de séduction, les correspondances et les journaux intimes, voire les archives judiciaires (que peuplent les séducteurs malchanceux, car homosexuels, ou violents). Tout en prévenant : « la plupart des textes qui évoquent la conquête amoureuse l’ont condamnée ou enfermée dans un cadre moral strict ».
Peut-être la préhistoire n’était-elle, à cet égard, que brutale. L’Antiquité grecque ne s’embarrasse pas du libre arbitre féminin ; l’amour des jeunes gens est ici plus chanceux. Le viol, chez les Romains, peut-être une affaire d’Etat. Heureusement, « la civilisation commence avec la conquête amoureuse », lorsque l’autre a quelque chose d’un individu libre. Ovide, avec L’Art d’aimer et Les Amours, quoique « la loi sur la pudeur qu’il entend respecter est celle qui punit l’adultère des femmes libres », sera contraint d’attendre l’amour courtois médiéval, où la femme devient une « Dame » supérieure, pour trouver un successeur à son raffinement. Bientôt, la promesse de mariage devient un argument du séducteur, préparant la naissance du mythe de Don Juan au XVII° siècle.
Signe de l’évolution des mœurs, la Renaissance et le Grand Siècle verront le développement de la galanterie, même si les gens du peuple en sont exclus. Ce qui n’empêche pas Brantôme, en une époque gaillarde, de préférer le « tordion de remuement ». L’amour précieux n’est que pour quelques-unes alors que la danse devient de plus en plus un rite social propice à la séduction. Plutôt bourrues, les classes populaires connaissent bien mieux « la facilité des relations sexuelles ». Peu à peu plus permissif, le siècle des Lumières permet d’afficher un amant ou une maîtresse. Casanova écrit alors, au soir de sa vie, ce qui le justifie aux yeux de lui-même et du monde, ses mémoires de séducteur : entre amour vrai et libertinage, il n’est pas un vil Don Juan, veillant à établir si possible celles qu’il délaisse.
Audace d’un côté, candeur et timidité de l’autre, toutes les stratégies sont bonnes, y compris, « l’effémination du séducteur » en dandy… Car le romantisme amène un « raz-de-marée sentimental ». Cependant la Révolution et les guerres napoléoniennes amènent les femmes à préférer l’uniforme, cet argument de séduction inimitable. Reste que faire sa déclaration devient un feu risquée, une diplomatie délicate. Le langage des lettres, des poèmes et des fleurs y est pour beaucoup, sans compter celui des éventails. Naissent alors, dans les journaux, les annonces matrimoniales, puis les agences spécialisées à cet effet. Les petites annonces de Libération, à partir de 1974, ont « révolutionné le genre », par leur humour et leur crudité sans gêne.
Femmes délurées, « garçonne », flirt sans engagement : la liberté de la séduction façonne peu à peu notre contemporain. La « cible masculine » vaut bien la féminine, en un reflet de la société de consommation. Lorsqu’en 1946 les « maisons closes » ferment, « l’éclipse du macho » préalablement initié précède l’égalité (relative) des désirs et des signaux sexuels, sans oublier le rôle libérateur de la contraception, des sex-shops et du féminisme (qui envoie au diable les recettes éculées de la séduction bien lourde), même si, depuis, le sida est passé par là. L’ère de la publicité et des stratégies marketing peut permettre de se déclarer en accrochant une banderole à un avion, en louant un espace publicitaire : mieux vaut étudier « la communication non-verbale » que de recourir à l’offrande d’un bouquet de violettes…
Notre essayiste faisant preuve d’une fabuleuse, gouleyante et réjouissante érudition, ne devrait-on pas placer cette Histoire de la conquête amoureuse, qui est peut-être le plus beau de ses livres, aux côtés des trois volumes de l’Histoire de la sexualité de Michel Foucault[9] ? L’essai est en effet riche d’anecdotes diverses et fouillées, qui visent, plus qu’à divertir, à caractériser les comportements et les sociétés.
Les lendemains de la conquête, on le sait, ne font pas toujours le couple. Qui n’est pas non plus toujours amoureux. Avec son Histoire du couple, Jean Claude Bologne ne s’intéresse pas seulement à ce qui nous bouche les yeux : le mariage. Certes, il est historiquement l’archétype du couple, forcément hétérosexuel, mais quid des deux amis, du ménage homosexuel autrefois secret, de nos jours exhibé, du pacs, de la fratrie, de l’amant et de la maîtresse…
Il n’y a d’ailleurs plus aujourd’hui que 37 % des Français qui soient mariés. Un simple fait qui doit rendre la démarche de l’essayiste moins iconoclaste qu’il ne le parait. Une fois évacuées les questions de reproduction, soudée par la reconnaissance des enfants, et d’héritage, qui incombaient au seul mariage, une disponibilité des statuts se fait jour.
Quand la polygamie ne fait pas couple, la cohabitation des époux ne suffit plus à épouser les termes : paire ou couple d’amis sont Achille et Patrocle, Montaigne et La Boétie. Comme quoi le couple ne signifie pas forcément copulation, même si les mots ont la même racine latine.
Historiquement, en ce qui concerne le mariage, « l’Antiquité songe d’abord à la transmission du patrimoine ; le christianisme au sacrement […] ; l’époque contemporaine à l’amour », voire à l’empilement d’habitudes communes et domestiques. Mais au vu de l’allongement considérable de la vie, chacun peut vivre plusieurs couples. Mais le couple n’est plus aussi soudé, il peut préserver les espaces et individualités de chacun, à la lisière d’un célibat à deux. C’est tout ce mouvant qui suscite l’intérêt de l’essayiste et intrigue avec lui le lecteur.
S’il est malaisé de pontifier sur le couple préhistorique, le modèle d’Adam et Eve irrigue la pensée occidentale. Notons que née d’une côte d’Adam, Eve est donc son égale, puisqu’elle ne vient ni de sa tête, ni de ses pieds. Ailleurs, d’autres traditions mythiques parlent de « matriarcat originel », sous forme de « polyandrie », ou de polygamie au profit des hommes. Cependant, bien des primates préfèrent la fidélité en sein du couple. Pour ce qui concerne la famille humaine, une « base patriarcale » permet la « légitimation de l’héritier »…
Depuis Périclès et Aspasie, en Grèce antique, où, malgré concubines et hétaïres, « le mariage légitime seul confère la citoyenneté », ce dernier devient une affaire d’Etat. La République romaine puis l’Empire vont jusqu’à prévoir de manière complexe « trois formes de mariage », concédant à la « matrone » un pouvoir non négligeable. Pourtant l’association économique et reproductrice ne s’embarrasse guère de l’amour. Dans le sillage du stoïcisme, le droit chrétien aura à cœur de simplifier la chose. Ainsi Athènes, Rome et Jérusalem fixent peu à peu pour nous les invariants du couple, lors que le Christianisme, après le Judaïsme, confirme, en l’Eglise, la sacralité du mariage. Non sans humour, Jean Claude Bologne note que les problèmes des mariés restent paradoxalement réglés par un clergé fait d’hommes faisant profession de vivre dans le célibat et la chasteté. Peu à peu néanmoins l’Eglise joue « un rôle civilisateur incontestable », non seulement en supprimant l’esclavage, mais en imposant une morale égale pour la femme et le mari. Le concubinage peut devenir, de fait, mariage, comme notre auteur le signale entre France, Espagne et pays scandinaves. Longtemps, du moins jusqu’au XX° siècle, le modèle est invariablement conjugal et hétérosexuel.
Il n’en reste pas moins que « la vie en couple peut sembler plus horrible que la mort ». En 1651, Jeanne-Marie Varin « saupoudre de poison l’œuf de son déjeuner » pour échapper à un mari contrefait. Les jeunes épousées ont parfois espoir en la mort de leur trop vieux galant, et pour échapper aux nombreuses violences conjugales. Parfois, quoique marié, l’on ne cohabite pas, comme en son élégance Madame de Lafayette.
Or « le couple amoureux » n’est peut-être qu’une « invention du XIX° siècle », grâce à l’influence du roman-feuilleton. On croise ici les amours de Tocqueville, qui aime sa femme et le lui prouve « physiquement », tout en ne sachant pas résister aux aventures parisiennes. L’âme-sœur n’en est pas moins fantasmée, jusqu’à l’acmé du « couple fusionnel » de la fin du XX° siècle, qui veut se retrouver dans le cocon du foyer…
Célibataire à deux, pacsé avec son frère ou sa sœur, colocataires, amis de fesse ou d’élection, les possibilités explosent. Le concubinage et le mariage voient leurs statuts se rapprocher, devant la loi, devant le fisc. Enfin, en notre XXI° siècle, le mariage pour tous semble proclamer le couple pour tous. Mais l’irruption du monde musulman ramène sur le derrière de la scène les spectres de la virginité obligée, du mariage forcé, de la répudiation, de la polygamie. Et, Jean Claude Bologne oublie de le préciser, de l’endogamie jusqu’à la consanguinité, du fait de la trop courante reproduction des unions entre cousins…
Pourrait-on instiller que de livre en livre notre historien se répète ? En fait, rarement. Hors d’inévitables effet de tuilage à cause des sujets adjacents, voire intriqués (par exemple le mythe de l’androgyne évoqués à deux reprises), il est évident qu’il a pris garde d’éviter cet écueil. C’est sans crainte que l’on peut aborder un volume après l’autre, la perspective et les informations de toutes sortes se renouvelant sans cesse. Toujours, le travail est fouillé, richement documenté, ouvrant sans cesse de nouvelles fenêtres sur les origines et les développements de nos comportements amoureux et sociaux. Les anecdotes historiques sont légion, piquantes, curieuses, révélatrices.
Oserait-on confier une nouvelle charge à notre historien ? Celle d’écrire une histoire du divorce, qui commencerait avec les plus anciennes répudiations, quoiqu’elles ne soient après peu que du fait des hommes… Rien d’impossible en effet à ce collectionneurs des mœurs occidentales, à celui qui commit également une Histoire du mariage en Occident en 1995, puis une Histoire du célibat en 2004. Gageons que Jean Claude Bologne, né en 1956, également spécialiste d’iconologie médiévale, ne divorcera jamais d’avec l’Histoire. Sa passion, venue d’un coup de foudre, ou d’un énamourement sait-on, est à la fois celle d’un archiviste est d’un homme de sensibilité. Mais elle reste toujours une conquête à reconquérir par l’étude, l’écriture et la pédagogie, ce dont il ne se prive pas, pour le plus grand bonheur de la séduction par la curiosité et la connaissance. Jean Claude Bologne peut sereinement penser, comme Ovide, en conclusion de ses Amours : « Vous délicates élégies, et toi, Muse légère : Adieu ! Mon Œuvre vivra, après moi…[10] »
Geai des chênes, La Couarde, Île de Ré. Photo : T. Guinhut.
Le silence des odeurs.
Alain Corbin : Histoire du silence ;
Le Miasme et la jonquille.
Alain Corbin : Histoire du silence. De la Renaissance à nos jours,
Albin Michel, 216 p, 16,50 €.
Alain Corbin : Le Miasme et la jonquille.
L’odorat et l’imaginaire social XVIII-XIXème siècles.
Champs Flammarion, 432 p, 9 €.
Comment faire l’histoire de ce silence qui n’a pas la parole, qui est disparition et vide ? Pourtant, là où se réfugient la paix et le secret, il hante nos livres, nos tableaux, nos religions. « De la Renaissance à nos jours », pour reprendre le sous-titre de cet essai au thème pour le moins original, Alain Corbin revisite les vertus trop oubliées de son objet d’étude et en dresse un éloge aussi documenté que patiemment lyrique. Hélas, s’il faut trop souvent se boucher les oreilles pour trouver la paix des sens et de l’esprit, il a également fallu se boucher les narines et trouver « le silence des odeurs », quand, au détour du XVIIIème et du XIXème siècle, on décida de faire un choix entre Le Miasme et la jonquille.
Il n’est « pas seulement l’absence de bruit », mais lieu de méditation, de création : cherchons le silence chez les écrivains, Julien Gracq et son Rivage des Syrtes confiné dans l’attente, Georges Rodenbach et sa Bruges la morte, la chambre tapissée de liège de Proust. D’abord, en un subtil paradoxe, « le vertige de la page blanche est imprégné de silence, un trait d’union entre le néant et la création ». Cependant là nait cette parole qui a sa musique, et suscite la puissante rencontre de l’imaginaire de l’auteur et du lecteur, prêt à relayer de manière discrète ou tonitruante le message, qu’il soit religieux ou politique. Pour l’art cinématographique, après les films muets barricadés par une musique d’accompagnement, « le silence pose un défi aux cinéastes ». L’historien Alain Corbin se fait alors lecteur des arts.
Le religieux et le romantique sont chacun à leur façon en quête de silence, soit en anachorète, dans l’oraison monastique, l’exercice spirituel et « l’ars meditandi », soit dans « les profondeurs de l’espace » et des montagnes. Il est partout, dans la vaste nature, dans l’intimité, tous lieux que fuit notre contemporain bruyant, bruitiste et hyperconnecté. Mais c’est depuis le XIXème siècle que bruits urbains et décibels devinrent, jusqu’au raffut des cloches, objets de vindicte, rappelle notre essayiste, qui se fait également psychologue et philosophe.
« L’anéantissement du sujet ou l’incommunicabilité entre les êtres » peuvent se produire dans un vide insonore et loud. La discipline et la contrainte du silence, qu’il s’agisse de celui de l’autorité ou de celui de la haine, peuvent aller jusqu’à la cruelle punition pénitentiaire, à l’angoissant isolement, et ainsi confiner à l’insupportable, à la mort. Sans oublier le tragique absolu de la disparition du globe terrestre, qui évacue tout phénomène sonore.
Quand il se fait culture, il peut devenir « tactique », comme pour les militaires ou les paysans « taiseux » ; ou, mieux, politesse, respect d’autrui, voire distinction suprême. Face à la guerre, à l’industrie, à l’omniprésence du pop-rock and rap, au courroux médiatique, s’entendre se taire devient, outre une liberté, une joie savamment recherchée. Il est solitaire, ou dans la complicité de deux amants. En effet les yeux et le cœur savent sans besoin de parler, surtout si l’on s’abîme dans le sans-mot de la jouissance et de sa petite mort…
Les plus beaux silences sont chez les peintres (un cahier central nous les présente), avec les chandelles de Georges de la Tour, les Vierges de Raphaël, de Piero della Francesca, surtout Fernand Khnopff et sa dame en blanc le doigt sur les lèvres, car les symbolistes savent se taire avec l’intensité du mystère ; jusqu’aux toiles colorées, inquiètes et solitaires d’Edward Hopper… Car la peinture est « muta eloquentia ». Le voyageur de Caspar David Friedrich contemple non seulement le sublime de l’immensité, mais aussi le calme de sa vie intérieure.
Romanciers, peintres et philosophes, tous savent dire les dimensions essentielles du silence. Surtout grâce à l’éminente discrétion de l’essayiste Henri Corbin, dont l’érudition, jamais pédante, découvre un monde insoupçonné. Seul bémol (chuchoté) : regrettons l’absence d’une vaste période passée sous silence qui serait un premier volet, de l’Antiquité à la Renaissance. Cette énumération fouillée, murmurée à la quiète oreille du lecteur, tout empreinte d’humilité et de calme enthousiasme, se fait délicieuse invitation à de plus vastes lectures, écoutes et visions, silencieuses, cela va sans dire. Un silence de Mozart est, dit-on, encore du Mozart.
Nous n’irons pas jusqu’à dire que les odeurs et autres puanteurs peuvent être mesurées en qualité, et en infection, comme les bruits, par des décibels. Mais le Moyen-Âge, la Renaissance, l’Ancien Régime puaient. On jetait les vases d’urines et les fèces par les fenêtres, on conchiait les coins de rue, les ordures gisaient en désordre jusqu’à ce qu’un charretier consentisse à les ramasser, les chevaux égrenaient leur crottin fumant. Bateaux, prisons et hôpitaux sont alors les tréfonds de la putridité. Cimetières, poissonneries, ateliers de tanneurs, tout mêle ses effluves peu ragoutants, immondes. La promiscuité des santés et des propretés suspectes gagne jusqu’à l’opéra. À la longue, cette enrichissante Histoire des odeurs à ranger au côté du roman de Patrick Süskind, Le Parfum[1], menacerait le cœur le plus accroché, au point que l’on se demande si Alain Corbin a établi ses recherches et son manuscrit une pince à linge sur le nez et une pochette d’eau de Cologne au revers de sa veste…
Il fallut à la fin du XVIIIème et au XIXème siècle imposer un peu de tenue aux immondices malodorants et autres accumulations nauséabondes. Ainsi Alain Corbin découvrit comment on parvint au « silence des odeurs » ; ce en écrivant Le Miasme et la jonquille, plus exactement « l’histoire des perceptions olfactives ». L’odorat est en effet un « construit social », car le peuple est puant, alors que les classes sociales élevées, la bourgeoisie et l’aristocratie tente de s’en distinguer en se dégageant de la contrainte des odeurs sui generis, et en s’aspergeant de musc et de jonquille.
Sous l’Ancien Régime les miasmes pestilentiels sont réputés porter l’épidémie et la mort. Au tréfonds de l’insupportable, le XVIIIème siècle vise à abaisser les « seuils de tolérance ». Car « la capitale n’est plus qu’un vaste cloaque ». Louis-Sébastien Mercier, l’auteur du Tableau de Paris[2](1781-1788) est un incessant contempteur de l’infamie parisienne et de ses effluves orduriers, maladifs et morbides. Il imaginait d’ailleurs un futur plus sain dans son récit d’anticipation L’An 2440[3], quoique nous n’ayons pas eu à atteindre jusque-là…
En effet, autour de 1800, « l’hygiéniste est promu au rang de héros qui brave les plus tenaces des répugnances ». On pensa d’abord qu’aromates et parfums avaient des vertus thérapeutiques, puis qu’ils pouvaient être fatals. Mais bientôt la chimie, la science toute entière vinrent au secours des narines et des corps affectés par les miasmes urbains et campagnards. L’hygiène intime imposa le « silence olfactif », qui n’est pas sans rapport avec le goût du plein air des élites sociales, avec le voyage romantique vers les horizons marins et montagnards. Le musc animal est remplacé par l’eau de rose ; mouchoirs et sachets parfumés sont le nid de l’élégance. Dès avant le préromantisme, l’odorat devient « le sens générateur des grands mouvements de l’âme ».
Des égouts aux poubelles (auxquelles le préfet du Second Empire donna son nom), de l’aération à la désinfection, l’espace urbain vérifie peu à peu l’impact de ces mots d’ordre : « Paver. Drainer. Ventiler ». Mais aussi « Désinfecter ». On assèche les marais pestilentiels, on évacue les ordures ménagères, les vidangeurs sont soumis à de stricts règlements. Le tout-à-l’égout (voté en 1889) peine à s’installer au XIXème siècle pour s’évacuer dans la Seine et les rivières. On attendra le XXème siècle pour songer aux stations d’épuration… Bientôt les salles de bain, la parfumerie, les jardins fleuris participent du luxe avant de gagner les classes moyennes. Le « compositeur de parfums » suscite le flacon et l’ivresse, y compris érotique, par le biais du « libertinage du nez » ; au contraire de « la fiente verbale » et de « la scatologie du Carnaval » populaires. Enfin, « l’industrie s’est substituée à l’excrément dans la hiérarchie nauséeuse. Une nouvelle sensibilité écologique se profile ».
Outre son titre du plus charmant effet, Le Miasme et la jonquille, initialement paru en 1982, est un essai infiniment et précisément documenté. Où l’on saura tout sur les débats des philosophes et des hygiénistes, sur l’équarrissage et la désinfection à « l’eau chlorurée », sur les fumées du charbon de terre, sur la nécessité de « décrotter le misérable », sur « l’apprentissage de la défécation en milieu scolaire » ! Moins élégamment, mais sans le moindre euphémisme, Dominique Laporte publiait en 1978 une édifiante Histoire de la merde[4], quoiqu’il ait « fait preuve du plus total dédain pour la chronologie ». Alain Corbin rend ses lettres de bassesse et de noblesse à l’odorat, perçu comme le « sens de l’animalité selon Buffon, exclu par Kant du champ de l’esthétique […] affecté par Freud à l’analité ». Il s’agit bien d’une Histoire des goûts et des dégoûts…
L’Histoire fut d’abord celle de l’épopée et des mythes avec Homère, puis celle des actions guerrières royales et humaines à partir de Xénophon, jusqu’à ce que des siècles plus récents s’intéressent à l’histoire sociale, y compris du plus petit peuple. Alain Corbin, né en 1936, innove encore dans le champ de l’Histoire. Evolution des matières, des mentalités, des sentiments et des concepts permettent également d’examiner notre généalogie. Ce pourquoi il s’intéressa à l’Histoire du corps. De la Révolution à la Grande Guerre[5]. Cette pente historienne est du même ordre chez un Jean Claude Bologne, dont on lit avec plaisir l’Histoire du couple[6] ou encore l’Histoire de la conquête amoureuse. [7].
Mais aussi, pour revenir à Alain Corbin -en marge de Michel Foucault[8]- aux évolutions de nos sexualités, de Les Filles de noces. Misère sexuelle et prostitution au XIXème siècle[9], à L’Harmonie des plaisirs : les manières de jouir du siècle des Lumières à l’avènement de la sexologie[10]. Le temps qu’il fait, la perception du paysage, la mer, l’arbre sont parmi les inépuisables curiosités de l’historien qui permettent, en mage de la succession événementielle des hauts et bas faits d’armes, d’Ibn Khaldûn à Michelet, de faire connaissance avec la relation que l’humanité entretient avec ses sens et son environnement. On ne doute pas que pour ce faire, le silence de la concentration et la paix des odeurs soient hautement nécessaires…
Thierry Guinhut
La partie sur Histoire du silence a été publiée dans Le Matricule des anges, mai 2016.
[9] Alain Corbin : Les Filles de noces. Misère sexuelle et prostitution au XIXème siècle Champs, Flammarion, 1982.
[10] Alain Corbin : L’Harmonie des plaisirs : les manières de jouir du siècle des Lumières à l’avènement de la sexologie, Champs, Flammarion, Perrin, 2007.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.