Iglesia San Agustin, Almagro, Ciudad Real, Castilla la Mancha.
Photographie : T. Guinhut.
La Juriste, le claveciniste et les barbares.
Roman
IV & V le clavecin vandalisé.
IV
Un Steinway et une chambre de princesse
Chaque jour de la semaine, chaque heure, y compris pendant mes cours d’interprétation, les déchiffrages et répétitions, y compris pendant le petit concert de chambre que nous avions donné dans la Chapelle Sainte-Cécile, où je tenais la partie de clavecin dans un concerto de Karl Philip Emmanuel Bach, je pensais à Clara Meyerberg, à sa personnalité stupéfiante, à son charisme envoutant.
Bien entendu, j’avais remisé le pull escargot dans une armoire ancienne et fait l’acquisition d’un trio de chemises, azuré, rose et vanille, suivant le conseil d’une vendeuse dont l’âge respectable et les lunettes aiguisées m’avaient parus aussi perspicaces que rassurants.
Précédemment échaudée, ma modestie ne pouvait se laisser aller à imaginer une quelconque romance en présence – et y compris en absence – d’une telle intimidante Dame. L’immature musicastre dont je chaussais les baskets éculées ne pouvait se mesurer à la suprême élégance, au raffinement du goût, à l’aisance financière de la « Diva des juristes », au dire d’unanimes voix sur Internet. D’autant que la radiographie de ma personne qu’elle avait cru devoir commettre avait probablement fait cesser sine die son éphémère curiosité.
Aussi me sentis-je fort déçu, et déjà résigné, en entrant dans le claustral salon de musique du Palais des Saisons. Seule la copie du Ruckers m’attendait fidèlement. Les parties les plus mélancoliques de L’Art de la fugue répondirent à mes doigts, là où était le vrai repos, le vrai refuge, atteignable félicité, où je l’immergeais totalement, sentant monter ma déréliction vers les hauteurs intranscendantes du bâtiment. Lors de la résonnance résiduelle de l’ultime partie, inachevée comme l’on sait, alors que je renaissais au monde comme il va ou ne va pas, une lueur rouge étonnante aimanta mon attention.
Etait-ce l’effet du fantasme ou la réalité ? Elle était assise, comme à l’accoutumée, devant sa table à thé. Mais sans chapeau, gainée d’une robe interminable et intensément pourpre. Heureusement je n’avais pas levé les yeux en déployant mon interprétation, sinon j’aurais plaqué un accord dissonant, catastrophique.
- Cette chemise reflète à ravir vos yeux bleus, Aymeric.
Etais-je son jouet ? Allait-elle, comme une chatte, de ses griffes, m’abandonner, une fois mon suc vital dépecé ?
- Offrez-moi, Aymeric, je vous prie, la dernière partie de votre œuvre, celle si personnelle, celle qui monte peu à peu en crescendo de joie…
- Avec plaisir, Madame.
- Appelez-moi Clara.
Le son enveloppait l’espace soudain changé, métamorphosé, illuminé, comme une galaxie spirale. Elle se déployait comme se développe l’imagination ; elle répondait au soudain enthousiasme qui s’était emparé de moi lors de la demande que m’avait adressé Clara ; comme si, lorsque je l’avais composée, certes il y a peu, j’avais pressenti son apparition. Tout ce méli-mélo de sensations et impressions était bien irrationnel. Il n’en restait pas moins qu’il me semblait découvrir de nouvelles dimensions dans mon œuvre.
- Merci Aymeric. Voilà qui est tellement une déferlante de beauté.
- Vous êtes bien trop indulgente.
- Voulez-vous un thé, un cocktail ?
- Un thé noir, merci. Je ne bois pas d’alcool.
- J’ai commandé, reçu, écouté plusieurs fois, aimé votre disque argenté dans sa pochette fleurie. C’est à la fois un peu archaïque et souverainement léger, respirant. Il faudra me le dédicacer.
- Ce serait à la compositrice de le faire. Hélas Ariana Belleci est morte à Ferrare en 1612. C’est à peu près tout ce que l’on sait d’elle. Son Livre de 24 sonates est la seule œuvre que l’on ait pu retrouver, dans la bibliothèque du couvent Santa Barbara où elle était peut-être nonne. Ce premier enregistrement jamais conçu vient d’être édité par une petite maison. Et les ventes sont plus lilliputiennes encore… L’éditrice tente de surfer sur la mode heureuse de la redécouverte des compositrices.
- Il faudra enregistrer et publier vos Préludes pour la Voie lactée.
- Il faudrait d’abord que l’on accepte que je la donne en concert, ailleurs qu’au Conservatoire. Et convaincre mon éditrice. Ce qui n'est pas gagné...
-Vous avez pourtant fait une apparition remarquée à la Schola Cantorum de Bâle…
- C’était le mois dernier. Et je me suis lié d’amitié avec un violoncelliste et gambiste local, nommé Edmond Vallée. Pour l’archet duquel je médite de composer une pièce qui réunirait nos deux instruments…
- Avez-vous commencé à écrire ?
- Quelques dizaines de mesures seulement cette semaine.
- Et d’où tirez-vous cette inspiration ?
- Je n’ose le dire. Ce serait présomptueux.
- Je vous écoute.
- Eh bien, vous ne serez pas étonnée d’apprendre que le clavecin porte ma voix. Quant à la viole de gambe…
- Dites-moi…
- Vous ne m’en voudrez pas… C’est… Vous, Clara…
- Joli flatteur ! Je suis néanmoins curieuse d’entendre cela.
- Avec votre permission, je le terminerai bientôt. Du moins ce duo là…
- Aimez-vous les sushis au poisson cru ? J’aimerais vous convier auprès du Steinway de mon grand-père. Pour lui rendre sa voix. Qu’en dites-vous, Aymeric ?
- Je ne sais si je dois abuser de votre hospitalité…
- N’ayez pas la moindre inquiétude ; vous êtes mon invité. Mais également mon concertiste privé. Vous serez rémunéré.
- Non, je ne veux pas d’argent.
Elle fermait ses paupières, masquant l’intériorité de ses yeux hétérochromes, pendant le trajet, alors que son chauffeur affichait une attention sévère derrière ses lunettes noires. Auprès de sa mince silhouette, je me sentais un intrus, un petit Poucet que la louve entraînerait dans sa tanière, toute volonté annihilée, n’osant pas glisser le moindre regard vers cette clarté que je contemplais intérieurement. Enfin, le chauffeur, dont je devinais le holster alourdi sous sa veste, nous ouvrit la portière devant un portail aux doubles digicodes noirs encastrés. Pendant que celui qui devenait une sorte de majordome à l’impressionnante carrure s’effaçait dans un vestibule de côté, une dame ronde en tablier, aux rides nombreuses et souriantes, m’offrit de chausser des pantoufles. Alors que Clara, après avoir célébré le même office, s’élançait dans l’immense escalier aux rampes de métal doré en intimant Madame Hortense de me montrer les commodités puis de me conduire dans le salon de musique de grand-père, cette dernière ne manqua pas de m’adresser tout discrètement sa considération maternelle :
- Monsieur Aymeric, vous êtes béni des dieux. Parmi toutes ces années, vous êtes le premier homme, le premier garçon qui vient fouler nos tapis…
- Merci Madame, vous m’en voyez tout confus. Je vous promets, je ne dérangerai rien ni personne…
Au premier étage, à la suite d’une vaste pièce aux murs couverts de tableaux romantiques, derrière un rideau de velours pourpre qui s’ouvrait comme un théâtre, le salon de musique exhibait le Steinway aux reflets d’ébène. L’on devinait les frondaisons des platanes par les fenêtres, entre lesquelles, en contrejour, mon auditrice m’attendait, paisiblement assise.
- Il est à vous, Aymeric. Accordé hier comme il se doit.
- Je ne sais pas si j’en serais digne…
- Qu’importe. Vos preuves sont déjà faites en ce qui concerne le clavecin, n’est-ce pas…
- Eh bien, essayons Jardins sous la pluie :
Une fois les trois minutes quarante imaginées par Debussy écloses, j’eus la certitude qu’il s’agissait d’un merveilleux instrument, au toucher moelleux.
- Depuis ses cendres, mon grand-père, dont vous voyez le portrait là-bas, vous écoute. Aymeric, soyez-en remercié.
- Voulez-vous la Sonate au clair de lune ?
- Volontiers.
Les trois mouvements beethovéniens filèrent, plus au moyen de la qualité d’un tel instrument que de mes doigts…
- Pourquoi n’êtes-vous pas plutôt pianiste, et concertiste en la matière ? Il me semble que vous en avez les moyens…
- Il y a tant de grands pianistes, je ne saurais me démarquer. De plus, les sonorités du clavecin sont si originales, si anciennes, d’une toute autre expressivité, où je trouve mon accomplissement.
- Et pour revenir au piano, me donneriez-vous la Sonate en si mineur de Liszt ?
- Je suis au regret d’être là incompétent. Il me faudrait étudier longtemps. C’est une œuvre titanesque où je devrais éduquer mes doigts avec autant circonspection que de fougue. Mais si vous y tenez, je me préparerai...
- Non, mieux vaut que vous traciez votre chemin propre.
- Il me semble en effet. Au point que, même si je pourrais toucher Bach au piano, je me refuse à le faire, laissant cette sensibilité à d’autres, de peur de le dénaturer. Même si le Kantor eût certainement apprécié de tenter un instrument que son vivant ne pouvait connaître.
- N’avez-vous pas faim ? Madame Hortense va nous servir les sushis, puis les fruits et sorbets. Est-ce cela vous suffira ?
En dégustant les cubes de riz blanc, de saumon rose et de verte pistache, puis les pastels des sorbets, elle ne cessait de m’observer, au point que j’en avais la gorge serrée, et presque le vertige. Sa robe rouge diffractait ses reflets au plus intime de ses mouvements ; de surcroit, ses pommettes semblaient en porter le reflet.
- Puisque vous êtes allé à Bâle, qu’avez-vous pensé de la Suisse ?
- Deux jours ne suffisent pas à se faire une idée sérieuse. Mais j’ai aimé la propreté de la ville, la grandeur du Rhin, la courtoisie de la population.
- Je pense m’y installer bientôt.
Tremblant déjà qu’elle parte, je lui demandai ses raisons.
- J’ai là-bas un nombre croissant de clients fortunés. De plus, mon grand-père maternel, récemment décédé, m’a laissé une villa près de Vevey, au-dessus du Lac de Genève, de même qu’il m’a également transmis la double nationalité française et helvétique. Sans compter que la France devient de plus en plus un pays dangereux, peut-être irrémédiablement, en dépit de nos gouvernements dont l’impéritie atteint des tréfonds. Aussi bien du point de vue de la sécurité urbaine et politique que des conditions économiques et fiscales.
- Alors, vous allez nous quitter…
- À moins que vous nous rejoigniez…
- Qui sait si la Schola Cantorum de Bâle me sera bienveillante…
- Il est fort tard, Aymeric. Notre chauffeur n’étant plus disponible – n’a-t-il pas droit au repos lui aussi ? – vous dormirez ici.
- Je n’aurais pas le front de vous déranger ; le métro est encore en service.
- N’y pensez pas un instant. Suivez-moi. Ouvrez à droite.
- Mais c’est une chambre de princesse ! Ne serait-ce que ce tableau. Malgré la robe blanche, elle vous ressemble.
- C’est en effet mon arrière-grand-mère, Virginie. Et c’est maintenant une chambre de prince. Car c’est ma chambre. Et la vôtre. La nôtre, si vous voulez bien.
- Êtes-vous certaine ? Que pourrais-je vous refuser…
- Cher Aymeric, prenez-moi dans vos bras…
- Vous êtes Clara, un bonheur incroyable !
- Déshabillez-moi. Lentement. Très lentement. Mon corps est votre clavier. Soyez doux ; c’est ma première fois. Je recevrai votre voie lactée.
- Pour moi aussi, vous le savez. Que j’aimerais ne pas vous décevoir…
- Ouvrez mes barricades mystérieuses avec vos baisers. Oui…
Au matin, j’éveillai mon regard et mes sens à l’inénarrable présence dans mes bras et dans nos draps de ma chère Clara. Quel vertige de contempler la finesse de ses traits, de l’arc de Cupidon de sa lèvre supérieure, de son nez droit, du chignon qu’elle avait noué… Toute sa personne était contre mon corps. Qui étais-je pour mériter un tel miracle ?
Ses paupières se soulevèrent lentement, révélant la miraculeuse hétérocrhomie de ses iris. Sa main vint caresser mon visage. Aussitôt, des larmes brillèrent puis se mirent à glisser sur joues.
- Vous pleurez, Clara ? Cette nuit, vous ai-je fait mal ?
- Non, c’est de joie. Je n’aurais pas cru cela possible, cher Aymeric…
- Alors, votre joie est la mienne. Que notre joie dmeure...
- Levons-nous. Cependant, douche-toi avec moi. Puis déjeunons. Je dois prendre un avion.
- Vous allez me manquer.
- Non, je suis là :
Ce disant, son index désigna et caressa mon front.
- C’est vrai.
- Je serai à Londres toute cette semaine. Retrouvons-nous samedi après-midi autour du clavecin qui nous a réunis.
Iglesia San Agustin, Almagro, Ciudad Real, Castilla la Mancha.
Photographie : T. Guinhut.
V
Le clavecin vandalisé
J’attendais Clara avec l’impatience de l’orage. J’étais en avance, aussi déchiffrais-je, partitions à l’appui, des pièces de Froberger sur le Ruckers. Je cessais soudain une telle entreprise, trop hésitante encore, pour reprendre les Variations Golberg, du moins les dernières. Une fois la reprise conclusive du thème achevée, qui me semblait avoir la vertu magique d’amener dans le champ de ma réalité ma chère Clara, j’ouvris instinctivement les yeux, lorsque je devinai une silhouette familière qui s’était assise à sa place accoutumée. Aussi, je ne sais comment je me lançais dans une vrille d’improvisations qui serait l’esquisse d’un volet supplémentaire de mes Préludes pour la Voie lactée. Sevré de musique, je me levai, en même temps que Clara, moulée au plus près de la pureté d’une robe blanche. Je la reçus dans mes bras ; dans un pli paradisiaque du temps ; qui aurait dû excéder les limites de l’existence humaine.
Avec son élégance accoutumée, Charles Heidsick vint nous inviter au bar, dont le mur du fond exposait une collection de rares bouteilles multicolores, qu’un éclairage subtil rendait semblables aux poissons exotiques des fonds marins. Il nous offrit des flutes de Champagne en nous regardant d’un air mutin.
Soudain, lorsque les flûtes fraîches pétillèrent entre nos doigts, avant même que leur saveur touche nos lèvres, l’éclaboussure bruyante d’une porte de verre sur la rue, des cris, des rugissements indistincts, des piétinements, résonnèrent au travers du couloir du restaurant. Une foule brutale, masquée de noir, dépenaillée, hurlant des « Allah Akhbar ! », des « Mort au capitalisme ! », nous repoussait vers notre cloître, tandis que d’instinct je lâchai ma flute qui s’éclata sur le sol de marbre pour protéger de mes bras et de tout mon corps ma chère Clara. Je sentis mon omoplate gauche lacérée d’un coup vif en fuyant avec elle. Du talon, je claquai la lourde porte de bois médiéval derrière nous.
- Allons nous cacher dans l’un des placards, haletai-je…
Il y avait en effet, tout le long d’un mur, des boiseries, une rangée de placards, les uns étroits où j’avais rangé des partitions, les autres vastes, munis de bancs malcommodes pour des moines en prière. Nous y blottissant, je refermai derrière nous, profitant d’un loquet intérieur pour nous claquemurer l’un contre l’autre, sentant les bras de Clara trembler, ses pleurs la secouer, alors que je ne me sentais guère plus courageux, l’étreignant avec la douceur et la force dernière de l’angoisse…
Les bruits de pas frénétiques, de cavalcades, d’expectorations et de jurons gutturaux, les bris de verre, tournoyaient au-delà de notre cloison, faisant de notre piètre asile une caisse de résonnance. Des coups de feu claquèrent en déchirant l’acoustique ancestrale, puis un sauvage craquement avalancheux, des discordances de cordes et de bois, des ricanements extatiques de hyènes surexcitées. Enfin, l’éloignement des piétinements, de la course, coïncidait avec des sirènes de police hurlant non loin… Le silence, d’un coup assourdissant, était sépulcral.
Encore essoufflée, Clara tenta d’appeler Gérald sur son EPhone. Pas de réseau. Le mien se révéla tout aussi inefficace. Qu’étaient devenus notre chauffeur et sa stature puissante de garde du corps ? Alors que du coin de l’œil, il nous avait surveillé depuis l’autre extrémité du bar, avait-il été aussi surpris que nous, piégé, blessé…
J’avais oublié combien mon dos était douloureux, combien il me cuisait. J’hésitais longtemps avant d’entrouvrir un filet de lumière entre les panneaux de bois de notre providentiel placard. Quand j’entendis la voix de Gérald, inquiète :
- Clara, Aymeric, où êtes-vous ?
Je repoussai les deux battants et vis apparaître notre majordome et garde du corps, rangeant un lourd pistolet d’acier sous sa veste, les traits crispés, soulagés enfin.
- Vous pouvez sortir. Les assaillants ont abandonné la zone.
- Êtes-vous blessée, Clara ?
- Non, pas le moins du monde. Mais c’est vous qui êtes blessé, Aymeric ! En me protégeant… Le dos de votre chemise est fendu, le sang est sur ma main !
- Montrez-moi cela jeune homme. Hum, cette estafilade, même si vous la sentez cuire, reste assez superficielle. Le chevalier sauve la damoiselle en détresse, félicitations ! Nous vous prodiguerons des soins à la maison. En attendant, puisque la voie semble libre, descendons d’urgence au garage.
Horreur ! le grand clavecin Ruckers était éventré, dégorgeant ses planches, ses becs et ses cordes, gisant éclaté, gigantesque frelon écartelé au milieu de ses débris éparpillés dans l’espace, comme une naine jaune explosée au centre d’une galaxie démontée…
Parmi les bris de verre sur le sol du bar, plusieurs corps recroquevillés, dispersés comme des quilles de bowling.
- Pas de pitié en la demeure. Celui-là levait sa kalachnikov en ma direction, un pruneau dans le front ; cet autre précipitait son couteau, une perlouse dans les intestins et basta !
Encore reconnaissable, Charles Heidsick – du moins son corps – gisait allongé, une écharpe de sang autour du cou, ses pupilles ouvertes sur la certitude du néant.
- Ne regardez pas, Clara, dis-je en masquant ses yeux de ma main…
- Par l’escalier, dépêchons. Ce n’est pas le moment de s’attendrir. Descendons au garage. Et puisque l’électricité est coupée, aidez-moi si vous le pouvez à tourner la manivelle de droite, pendant que je m’occupe de l’autre. De façon à écarter manuellement le portail. Mais avant de l’ouvrir, prenez dans le coffre de la voiture chacun un gilet pare-balles. Et ces pistolets.
- Mais je n’ai jamais usé d’un tel engin ! Je n’oserais pas…
- Si, dehors, se profile la moindre menace, tirez dans le tas…
Une fois jetés dans la voiture, nous roulions sans encombre dans les avenues, seulement environnés de gyrophares et de sirènes de police, de véhicules stationnés aux pare-brises explosés, de rangées de poubelles aux contenus dilapidés sur les trottoirs… Fort heureusement le domicile de Clara, toujours silencieuse dans mes bras, n’était guère loin, dans une rue épargnée.
- Aymeric, vous êtes joliment fou ! Vous avez risqué votre vie pour moi. Avez-vous mal ?
- Je n’ai pas réfléchi. Cela me cuit seulement un peu.
- Hortense, je vous prie, Désinfectez cela…
- N’ayez crainte Madame Meyerberg, Je sais user de mes talents d’infirmière. D’ici quelques jours il n’y paraîtra plus. À peine une éphémère cicatrice…
- Les soins de Madame Hortense que je remercie sont là pour me remettre d’aplomb, n’est-ce pas. Et surtout la certitude que ma chère Clara est parfaitement indemne.
Les communications avaient été rétablies. Internet pétillait, bombardé d’informations plus qu’alarmantes. Un musée, celui d’Arts et Histoire du Judaïsme, d’autres grands hôtels, des magasins de luxe, avaient été également assaillis, pillés, des églises saccagées, brûlées, aussi bien dans la capitale que dans diverses métropoles et bourgs de province. Hors quelques-uns pris dans la nasse policière, les assaillants s’étaient dispersés, volatilisés, retrouvant leurs nids de frelons banlieusards – voire leurs demeures bourgeoises – où la police n’osait pénétrer, abandonnant parmi les trottoirs, des masques ensalivés, des capuches noires, des battes de base-ball, des gants de moto, jusqu'à des kalachnikovs aux chargeurs vides…
- Mais pourquoi un tel déferlement de violence ? Pourquoi Charles Heidsick ?
- Un homme si bon, je le pleure… Si innocent soit-il, ne commettait-il pas le péché capital d’être d’origine juive, et fortuné de surcroit…
- Alors, l’innocence ne serait pas un gage de pardon ?
- Nous sommes le sept octobre, ajouta Gérald. C’est un jour d’anniversaire. Celui de l’attentat génocidaire perpétré par le Hamas en Israël.
- N’aviez-vous pas conscience du caractère prévisible de tels événements, Aymeric ?
- Je ne vis que pour l’art. J’écarte de ma pensée tout ce qui pourrait lui nuire. Cela doit être mon côté autistique. Pardon…
- Hélas, l’art et l’argent ne protègent pas de la violence fanatique.
- Une tour d’ivoire est-elle possible ?
- La situation est définitivement hors de contrôle, absolument insupportable. Hortense, préparez nos bagages. Gérald, organisez l’expédition du Steinway et des tableaux. Aymeric, pensez à ce que vous voulez emporter, instruments partitions et caetera. Nous partons impérativement demain matin pour Vevey.
- Pourrons-nous là-bas conjurer le Mal ?
Thierry Guinhut
Parador- Palacio de Lerma, Burgos, Castilla y Léon.
L’espace était démesuré. Comme l’intérieur d’un clocher de cathédrale, ou le patio d’un palais princier, ou encore le large cloître au souffle ascensionnel ; probablement Renaissance. Avec six étages d’arcades où fusaient des colonnes de pierre blonde. Bien plus haut, une géométrie complexe de poutres de bois clair laissait entrevoir une verrière solaire. Dans ce carré aux six larges arcades, je me sentais comme au centre – et cependant au plus bas – d’une Babel intérieure. Autour de mon instrument, seules les galeries claustrales étaient occupées par de discrètes conversations feutrées grâce à l’acoustique particulière, donc inaudibles, auprès de petites tables et de goûters que la pénombre masquait. Dans la vaste piscine sonore où j’œuvrais, une pléiade de fauteuils et de canapés aux couleurs pourpres étaient réservés aux seuls auditeurs de ma performance, quoiqu’ils fussent singulièrement parcimonieux, à vrai dire aux abonnés absents. Ainsi, au sein d’une acoustique onirique, seul mon clavecin pouvait résonner. Seule la musique de l’art, hors de tous les bruits du monde, de toutes les guerres, de tous les crimes et délinquances, seule la musique de l’art…
En cet insolite salon de concert, je bénéficiais sous mes doigts de la parfaite copie d’un Ruckers de 1624. Je préludai prudemment avec L’Art de toucher le clavecin de mon ami François Couperin.
La fantaisie d’un esthète, qui possédait une chaîne d’hôtels de luxe, et au moyen de l’accointance de l’un de mes professeurs du Conservatoire, me permettait d’être généreusement rémunéré pour quelques heures d’interprétation lors de chaque week-end. Ce qui portait providentiellement secours à mes finances périlleuses.
À quoi servais-je, sinon agiter vainement les ondes du vide, alors qu’aucun amateur de mes modeste talents ne venait montrer son intérêt ? Seul, de loin en loin, Monsieur Charles Heidsik glissait ses mocassins sur le tapis bleuté, semblant délecter son oreille, se contentant de me jeter un regard d’approbation. Voilà un homme dont le laconisme proverbial, voire glacial était racheté par son humble écoute. Qu’importe, je me plongeai dans les prodiges tour à tour scintillants et grave du fabuleux instrument qui m’était confié.
Dès lors que mes doigts étaient chauds et déliés, je tentai le premier livre du Clavier bien tempéré. Les cordes grondaient et scintillaient sous l’emprise des becs échevelés. La sonorité chaleureuse résonnait, se déroulait et s’élevait à l’exact équivalent de mon désir, en cet espace grandiose et cependant indulgent, comme s’il faisait chanter le temps de la pierre et de l’architecture. Qui, hors les photons de la voûte céleste au-delà de la verrière d’altitude, aurait le privilège d’entendre monter une telle gerbe de notes, dont mon doigté aimait à sculpter et caresser la transcendance ?
Mon extase et mon autarcie étaient telles que je n’avais ni vu ni entendu ma discrète auditrice. Monsieur Charles Heidsik apportait lui-même un plateau, une théière couleur jade, une tasse d’égale nuance, quelques douceurs indiscernables. Insigne distinction sans doute à l’égard de la dame. N’ayant pas le moins du monde besoin de consulter mes partitions, je pouvais à la dérobée, sachant que je siégeais dans une ombre relative, l’observer, néanmoins avec la prudence requise. Entièrement vêtue de noir, des escarpins au chapeau démesuré, en passant par la robe longue, ainsi qu’il serait de mise d’arborer en soirée. Curieusement, le chapeau palpitait à peine, comme l’aile d’un papillon de nuit au repos qui la dissimulait presqu’entièrement. Je ne distinguai le prune violacé de ses lèvres qu’à l’occasion d’une gorgée de thé, ce à la faveur de la tasse délicatement manipulée par une main effilée. Elle avait visiblement entre seize et quatre-vingts quatre ans me dis-je, riant intérieurement de mon incompétente perspicacité. Telle qu’elle restait immobile, sculpturale comme un Tanagra, je ne pouvais déduire si elle appréciait ou dépréciait mon interprétation. Peut-être n’était-elle qu’à l’écart du monde, ou se laissait-t-elle sombrer dans le nirvana de la disparition intérieure…
Mes maîtres spirituels étaient Johann-Sébastian Bach et Philip Glass. Etant bien entendu que j’aspirais à devenir mon seul et unique maître, si présomptueux que cela puisse paraître. Et puisqu’ici j’avais toute liberté programmatique, je résolus de jouer enfin mes propres Préludes pour la Voie lactée. Planants, cosmiques, mystérieux, à peine une fluctuation tonale, qui avaient suscité l’étonnement, l’agacement, la réprobation de mes collègues et maîtres ; hors la complicité surprise du peu disert David Androven qui m’avait permis d’ici officier. La dame en noir allait-elle fuir ?
Pas le moins du monde. Peut-être n’était-ce pour elle qu’un bruit de fond solipsiste. Probablement ses pensées, ou le vidage en complétion de son esprit, était loin de porter attention à mes peccadilles. Etait-elle veuve ? Avait-elle perdu un enfant, une sœur, une amie ? Autrement dit, était-elle une allégorie de la Mort ? Il est vrai que s’habiller en noir n’avait plus guère le sens funeste et cérémoniel qui lui était attribué jadis. Cette couleur était de longtemps un gage d’élégance. Et mon auditrice – si son tympan ouvrait sa sensibilité à mon audacieux opus aux bavardes vingt-quatre minutes – ne paraissait en rien devoir modifier son impavide attitude.
Dans le silence des résonances, je contemplais l’ivoire et l’ébène du double clavier, les caressant sans imprimer le moindre mouvement aux touches, comme si j’attendais intensément l’inspiration de mon opus deux. Soudain, une agile main aux ongles prune glissa, entre les miennes encore alanguies sur le clavier, une carte, alors que dans un frôlement de tissu noir la dame s’évanouissait en direction de l’esplanade intérieure de l’hôtel, dont les suites, que je ne rêvais même pas de visiter, étaient, dit-on d’un luxe inouï.
« Carla Meyerberg. Juriste ». Le laconisme de la formulation laissait paradoxalement entendre le rare prestige de cette intelligence ; à moins que j’aime à fantasmer. Rien d’autre qu’une adresse courriel à laquelle je n’oserais recourir. Et sur l’envers, un seul mot qu’une plume or avait sans doute calligraphié : « Merci ».
Je quittai mon salon de concert, un rien abasourdi, pour rejoindre chez mes parents encore, où mon vieux était veuf, mon grenier encombré d’instruments d’occasion, piano droit, basson, violoncelle, xylophone et clavecin aux peintures écaillées, quoique les sonorités aient pu bénéficier d’une soigneuse restauration.
Parador de Lleida, Catalunya.
Photographie : T. Guinhut.
II
L’Invitation
Le samedi après-midi suivant, sous la hauteur de souffle de l’espace, je retrouvai mon clavecin préféré, dont les claviers attendaient avec impatience la pulpe de mes émotions digitales. Mon auditrice était déjà là. Même robe noire, à moins que de distinguer un rien de plus souple ; même chapeau, quoiqu’un mince ruban rouge l’ornait, que je n’avais pas remarqué la semaine précédente ; à moins qu’il soit avec intention nouveau… Toujours cependant, l’aile souple de ce satané chapeau planait en dissimulant la plus grande partie du visage indéchiffrable, hors ses lèvres, cerise cette fois.
Intentionnellement, Les Barricades mystérieuses de François Couperin furent mon introduction. Après un silence étudié, ce furent un florilège des pièces plus austères et méditatives de Jan Pieterszoon Sweelinck. Je perdais, en interprétant scrupuleusement ces pensées contrapuntiques, la notion du temps, qu’il soit des horloges ou bien des planètes, et même celle de la présence de mon obscure auditrice. Néanmoins, pouvait-on imaginer de concevoir une musique sans auditeur ? De façon à poursuivre avec une œuvre plus chaleureuse, plus brillante, mes préférées parmi les Variations Godlberg furent offertes. Je ne résistai pas enfin à réitérer mes propres Préludes pour la Voie lactée… Comme ivre, les mains suspendues, je laissais de minces échos scintiller en s’évaporant parmi les arcades.
Une silhouette était suspendue au côté de mon instrument. C’était Monsieur Charles Heidsik :
- Si vous voulez bien vous rendre à la table de Madame votre admiratrice. Vous y êtes attendu.
- Asseyez-vous, jeune homme. Vous vous appelez Aymeric Châteaurenaud, vous avez vingt-quatre ans, diplômé du Conservatoire, professeur assistant et concertiste méconnu. Vous vivez chez votre père, êtes célibataire, sans autre liaison connue qu’une éphémère donzelle qui vous a lâché pour épouser un boursicoteur un brin fameux. Vous êtes une personnalité en devenir.
Interloqué, je ne sus d’abord que répondre.
- Vous avez mené tant d’investigations, Madame. Pourquoi ?
- J’aime savoir à qui j’ai affaire.
- En échange, si je puis me permettre, je ne sais rien de vous, sauf, grâce à votre carte, vos nom et prénom. Et votre mystère.
Lentement, elle déplia le rebord de son chapeau, puis le jeta sur le canapé adjacent :
- Madame a dix ans de plus que vous. Consultante en finances internationales, optimisation fiscale et fonds d’investissement. Veuve et heureuse de l’être. Ni enfants ni amant. La musique – donc la vôtre – en tiennent lieu.
- Vous me voyez aussi abasourdi que désemparé. Néanmoins enchanté.
Son visage était surprenant. Aux traits réguliers s’ajoutait une hauteur plastique dont la noblesse me laissait stupéfait ; sans compter l’aura des chefs-d’œuvre de l’humaine nature. Plus encore, si possible, je fus frappé par l’hétérochromie de son regard : un œil azur, l’autre jade.
- Jouez-vous d’un instrument ? Et lequel ?
- Pas le moins du monde. Hors le Steinway de mon grand-père que je ne sais que tapoter, je suis plus exactement une mélomane, et fort habituée des concerts et des opéras.
- Comment en êtes-vous venue à m’écouter ?
-Il est vrai que jusque-là j’ignorais tout du clavecin. Que je rangeais au rayon des désuétudes. Rien qui vaille pour moi la beauté du piano romantique et du bel canto. C’est Charles Heidsick, par ailleurs l’un de mes clients, qui m’a auprès de vous convié. Et, en effet, à ma grande surprise, me voilà impressionnée par l’instrument, votre jeu, les émotions que je ne pensais pas voir déployer un clavecin. J’ai reconnu Bach à plusieurs reprises ; mais les autres ?
- Couperin et Sweelinck.
- Et le plus étrange, que chaque fois vous avez joué à la fin ?
- Euh… J’avoue que je me suis laissé emporter. C’est un peu présomptueux. Il s’agit de ma propre composition, que j’ai intitulée Préludes pour la Voie lactée.
- Je n’imaginais qu’une telle musique soit possible. Vous m’avez emmenée loin du monde. Je ne crois en aucune métaphysique, mais en cet art métaphysique, il y a une évidence.
- Vous être trop indulgente.
- Jouez-vous et composez-vous pour d’autres instruments ? Avez-vous des projets, insolites, ambitieux ?
- Je ne sais pas si cela sera convaincant, mais il peut m’arriver d’interpréter au piano la Wandererfantasie de Schubert, la Sonate au clair de lune de Beethoven ou le Jardin sous la pluie de Debussy. Quant au violoncelle, je peux, maladroitement, lui asséner quelques Suites de Bach ou de Britten. C’est tout. J’aimerai composer un dialogue violoncelle et piano, mais cela reste pour l’instant velléitaire. J’ai encore des mondes à explorer pour le clavecin ; cela au moins est certain. Et si j’étais fou, ce serait un opéra, sur un sujet emprunté à la tragédie grecque…
- C’est une belle folie. Mais n’êtes-vous pas totalement hors monde ? Je veux dire : le monde contemporain qui nous entoure… Par exemple, je suppose que, comme moi vous être entré ici par les avenues nobles des Grands Magasins, encore préservés. En revanche ne vous avisez de vous faufiler par le sud, plus exactement le quartier juif, qui n’a plus rien de juif d’ailleurs, infesté de junkies, de narcotrafiquants, de populations exogènes, coraniques et consanguines, pour rester dans l’euphémisme.
- Je ne veux pas avoir conscience de tout cela. Seul mon art doit compter. Et ceux pour qui la beauté compte effrontément.
- Sans doute avez-vous raison. Mais le crime n’est pas un des beaux-arts.
À cet instant, le digne et grisonnant Charles Heidsik, toujours élégant en son costume trois pièces, sa cravate bouffante, sa pochette de soie et ses Weston, tout l’ensemble aussi mordoré que les montures d’écaille de ses lunettes, apparut :
- Votre table vous attend. Suivez-moi, je vous prie.
- Aymeric, vous êtes mon invité. Vous n’avez pas même un instant pour protester
- Cet ancien monastère, abandonné, désacralisé, restauré, a conservé pour nous son église, qui est aujourd’hui notre restaurant.
En effet, au-dessus des tables espacées comme des îles, des archipels, le transept élevait ses colonnes, le chœur sa coupole, le tout enduit de blanc pur. Les vitraux ne figuraient que des variations géométriques, lumineuses. D’autorité, notre hôte nous installa droit sous la couple, sous son oculus à la clarté également dépourvue de la moindre divinité providentielle.
- Cher Aymeric, vous habillez-vous toujours avec ces chandails mous, informes et gris escargot ? Votre charme mérite mieux que cela. Nous veillerons à y remédier.
- Et cette chère Clara serait toujours en noir ?
- Rassurez-vous, je vous réserve bientôt d’autres nuances… En attendant, que diriez-vous d’une suite de fruits de mer ? Vous n’y êtes pas allergique, au moins ?
- Non au contraire, j’en suis friand.
- Nous n’avons pas que le goût musical en commun. Huitres en gelée, pain de langoustines, feuilleté de homard et sa crème à l’aneth…
- Avec plaisir. Cependant, lorsque je vous rendrai votre invitation, je serai contraint de vous proposer de plus modestes menus.
- Je saurai les accepter. Peut-être, en dégustant la chair de nos crustacés, consentirez-vous à me raconter votre aventure malheureuse avec votre ex et fausse petite amie…
- Si vous pensez que cela n’est pas dépourvu d’intérêt…
Parador de Lleida, Catalunya.
Photographie : T. Guinhut.
III
Confessions réciproques
- Elle s’est assise à côté de moi dans le Parc des Hirondelles. « Vous êtes joli garçon », me dit-elle. Le compliment me laissa muet, alors que la finesse aquiline de son nez, l’arc de ses lèvres, sa chevelure rousse bondissante et sa chute de rein joliment pulpeuse éveillaient en moi une pulsion hormonale inconnue. Arguant de la fermeture imminente du Parc, elle m’entraîna par la main au travers de rues que je ne compris pas tant je me sentais grisé par le pépiement de sa voix et la fragrance de sa gorge qu’un chemisier entr’ouvert laissait deviner. Nous étions d’un coup propulsés dans un étrange bar de nuit, meublé de métal et de cuir, éclairé de néons multicolores papillotant où une faune interlope s’agitait de manière stroboscopique. En cet antre, l’Amandine qui me tourneboulait la tête, me fit boire un cocktail qui m’étourdit à la fois le cerveau et le porte-monnaie. Elle ne manquait pas de se frotter lascivement contre mon flanc, mais sans se laisser embrasser. Chaque jour, nous avions rendez-vous dans notre parc pour retourner à la nuit tombée exécuter notre show bien réglé dans le bar aux néons abrutissants. Je n’appris pas grand-chose sur elle, qui, prétendait-elle, travaillait dans le design, la mode, les fanfreluches, sans vouloir préciser si elle les créait, ou si elle ne faisait que les vendre dans une quelconque boutique. Si je ne voyais rien d’autre qu’elle, accroché comme un pendu par le grain de beauté qui ornait une aile de son nez, étouffé par le vent de sa chevelure sans cesse agitée, et mesmérisé par ses pupilles vertes comme des grenouilles, j’étais vu, observé, jaugé, à mon corps défendant. Car au bout de quelques soirées, lorsque le parc parut soudain désert, je rejoignis seul, inquiet, dévasté, le « Bar des Paillettes », selon son nom. Elle y était ; au bras d’un bellâtre encostumé qui me dédaignait d’un œil aussi froid que les glaçons de ses cocktails. Lorsque je voulus, idiot, grand idiot, triple idiot, plaider ma causer, la donzelle Amandine, si décorative, si pleine de pépiements aguicheurs, me tira par la manche dans un coin : « Regarde, petit Aymeric impécunieux, à mon doigt ce diamant. Je te remercie pour ton rôle de composition, tu as su rendre jaloux celui qui ne prétendait pas s’engager. Le gros poisson est pris. Face au Senior financier de Brelin & Consorts, qui m’offre une vie de luxe, le petit tapoteur de clavier ne fit pas le poids : aucune chance. Ainsi le menu fretin s’incline. Adieu ». Que pouvais-je rétorquer ? Je ne revins ni au Parc des Hirondelles, ni au Bar des Paillettes. J’avais été floué comme un bleu. Je n’avais pas connu le partage sentimental ; et je restai puceau comme un étourneau tombé du nid. Oh pardon, c’est sans intérêt, je vous ennuie…
- Jeune homme, si cette Amandine s’est joué de vous, elle n’a pas commis le moindre délit. Aucun recours légal ; même si quelques cocktails hors de prix ont rincé vos économies. Pas le moindre recours légal n’est envisageable. Mais n’y avez-vous pas gagné quelque expérience ?
- En effet. Et cela se replie dans le portefeuille des souvenirs, comme un assignat démodé. Cependant, Clara, si je peux me permettre d’user de votre prénom, vous me devez bien votre histoire-miroir, n’est-ce pas ?
- J’ai été mariée à l’âge qui est le vôtre. N’ayant pas la force de résister à la pression ambiante. Un mariage arrangé par nos ancêtres, de façon à consolider et associer comme tenon et mortaise deux patrimoines financiers et immobiliers. De plus j’étais moi aussi fort décorative au bras de Monsieur, disait-on lors de quelques soirées mondaines obligées. Hors cela, aucun point commun. Monsieur, dont le menton lourd était sans répit noir d’une barbe de trois jours, ne considérait que la gestion des portefeuilles d’actions d’autrui – moyennant un solide pourcentage – et surtout le sien. Sinon, il passait ses soirées dans les bars à cocktails – lui aussi – ne rentrait que pour dormir. Nous avons toujours fait chambre à part. Il me trouvait « froide » et préférait quelques chaudes maîtresses d’occasion. Voilà qui me laissait en effet froide, tant qu’il restait lointain, ne risquant en rien d’interférer dans mes affaires, mes loisirs, risquant encore moins, de fait, de m’offrir quelque saloperie vénérienne. Il est mort brusquement, il y a un an, dans un de ces bars à liqueurs et autre substances, d’une surdose de cocaïne et de fentanyl. Je n’eus que le désagrément de devoir reconnaître son cadavre à l’Institut médico-légal. La comédie cérémonielle de la messe funèbre, de l’enterrement et des condoléances que l’on croyait devoir m’adresser, eut le mérite d’être brièvement expédiée en à peine trois jours. Et me voilà libre !
- Encore une fois il n’y a pas d’histoires d’amour, que des histoires d’argent.
- Qui sait ? Eh bien, Aymeric, nous nous revoyons samedi prochain, n’est-ce pas ?
J’eus la surprise de voir son index s’imprimer du baiser de ses lèvres pour se poser un instant sur ma joue gauche, alors qu’elle s’éclipsait… Sa chevelure brune et lisse, coulant jusqu’au niveau de ses genoux, s’était imprimée durablement sous mes paupières.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.