Iglesia San Agustin, Almagro, Ciudad Real, Castilla la Mancha.
Photographie : T. Guinhut.
La Juriste, le claveciniste et les barbares.
Roman
IV & V le clavecin vandalisé.
IV
Un Steinway et une chambre de princesse
Chaque jour de la semaine, chaque heure, y compris pendant mes cours d’interprétation, les déchiffrages et répétitions, y compris pendant le petit concert de chambre que nous avions donné dans la Chapelle Sainte-Cécile, où je tenais la partie de clavecin dans un concerto de Karl Philip Emmanuel Bach, je pensais à Clara Meyerberg, à sa personnalité stupéfiante, à son charisme envoutant.
Bien entendu, j’avais remisé le pull escargot dans une armoire ancienne et fait l’acquisition d’un trio de chemises, azuré, rose et vanille, suivant le conseil d’une vendeuse dont l’âge respectable et les lunettes aiguisées m’avaient parus aussi perspicaces que rassurants.
Précédemment échaudée, ma modestie ne pouvait se laisser aller à imaginer une quelconque romance en présence – et y compris en absence – d’une telle intimidante Dame. L’immature musicastre dont je chaussais les baskets éculées ne pouvait se mesurer à la suprême élégance, au raffinement du goût, à l’aisance financière de la « Diva des juristes », au dire d’unanimes voix sur Internet. D’autant que la radiographie de ma personne qu’elle avait cru devoir commettre avait probablement fait cesser sine die son éphémère curiosité.
Aussi me sentis-je fort déçu, et déjà résigné, en entrant dans le claustral salon de musique du Palais des Saisons. Seule la copie du Ruckers m’attendait fidèlement. Les parties les plus mélancoliques de L’Art de la fugue répondirent à mes doigts, là où était le vrai repos, le vrai refuge, atteignable félicité, où je l’immergeais totalement, sentant monter ma déréliction vers les hauteurs intranscendantes du bâtiment. Lors de la résonnance résiduelle de l’ultime partie, inachevée comme l’on sait, alors que je renaissais au monde comme il va ou ne va pas, une lueur rouge étonnante aimanta mon attention.
Etait-ce l’effet du fantasme ou la réalité ? Elle était assise, comme à l’accoutumée, devant sa table à thé. Mais sans chapeau, gainée d’une robe interminable et intensément pourpre. Heureusement je n’avais pas levé les yeux en déployant mon interprétation, sinon j’aurais plaqué un accord dissonant, catastrophique.
- Cette chemise reflète à ravir vos yeux bleus, Aymeric.
Etais-je son jouet ? Allait-elle, comme une chatte, de ses griffes, m’abandonner, une fois mon suc vital dépecé ?
- Offrez-moi, Aymeric, je vous prie, la dernière partie de votre œuvre, celle si personnelle, celle qui monte peu à peu en crescendo de joie…
- Avec plaisir, Madame.
- Appelez-moi Clara.
Le son enveloppait l’espace soudain changé, métamorphosé, illuminé, comme une galaxie spirale. Elle se déployait comme se développe l’imagination ; elle répondait au soudain enthousiasme qui s’était emparé de moi lors de la demande que m’avait adressé Clara ; comme si, lorsque je l’avais composée, certes il y a peu, j’avais pressenti son apparition. Tout ce méli-mélo de sensations et impressions était bien irrationnel. Il n’en restait pas moins qu’il me semblait découvrir de nouvelles dimensions dans mon œuvre.
- Merci Aymeric. Voilà qui est tellement une déferlante de beauté.
- Vous êtes bien trop indulgente.
- Voulez-vous un thé, un cocktail ?
- Un thé noir, merci. Je ne bois pas d’alcool.
- J’ai commandé, reçu, écouté plusieurs fois, aimé votre disque argenté dans sa pochette fleurie. C’est à la fois un peu archaïque et souverainement léger, respirant. Il faudra me le dédicacer.
- Ce serait à la compositrice de le faire. Hélas Ariana Belleci est morte à Ferrare en 1612. C’est à peu près tout ce que l’on sait d’elle. Son Livre de 24 sonates est la seule œuvre que l’on ait pu retrouver, dans la bibliothèque du couvent Santa Barbara où elle était peut-être nonne. Ce premier enregistrement jamais conçu vient d’être édité par une petite maison. Et les ventes sont plus lilliputiennes encore… L’éditrice tente de surfer sur la mode heureuse de la redécouverte des compositrices.
- Il faudra enregistrer et publier vos Préludes pour la Voie lactée.
- Il faudrait d’abord que l’on accepte que je la donne en concert, ailleurs qu’au Conservatoire. Et convaincre mon éditrice. Ce qui n'est pas gagné...
-Vous avez pourtant fait une apparition remarquée à la Schola Cantorum de Bâle…
- C’était le mois dernier. Et je me suis lié d’amitié avec un violoncelliste et gambiste local, nommé Edmond Vallée. Pour l’archet duquel je médite de composer une pièce qui réunirait nos deux instruments…
- Avez-vous commencé à écrire ?
- Quelques dizaines de mesures seulement cette semaine.
- Et d’où tirez-vous cette inspiration ?
- Je n’ose le dire. Ce serait présomptueux.
- Je vous écoute.
- Eh bien, vous ne serez pas étonnée d’apprendre que le clavecin porte ma voix. Quant à la viole de gambe…
- Dites-moi…
- Vous ne m’en voudrez pas… C’est… Vous, Clara…
- Joli flatteur ! Je suis néanmoins curieuse d’entendre cela.
- Avec votre permission, je le terminerai bientôt. Du moins ce duo là…
- Aimez-vous les sushis au poisson cru ? J’aimerais vous convier auprès du Steinway de mon grand-père. Pour lui rendre sa voix. Qu’en dites-vous, Aymeric ?
- Je ne sais si je dois abuser de votre hospitalité…
- N’ayez pas la moindre inquiétude ; vous êtes mon invité. Mais également mon concertiste privé. Vous serez rémunéré.
- Non, je ne veux pas d’argent.
Elle fermait ses paupières, masquant l’intériorité de ses yeux hétérochromes, pendant le trajet, alors que son chauffeur affichait une attention sévère derrière ses lunettes noires. Auprès de sa mince silhouette, je me sentais un intrus, un petit Poucet que la louve entraînerait dans sa tanière, toute volonté annihilée, n’osant pas glisser le moindre regard vers cette clarté que je contemplais intérieurement. Enfin, le chauffeur, dont je devinais le holster alourdi sous sa veste, nous ouvrit la portière devant un portail aux doubles digicodes noirs encastrés. Pendant que celui qui devenait une sorte de majordome à l’impressionnante carrure s’effaçait dans un vestibule de côté, une dame ronde en tablier, aux rides nombreuses et souriantes, m’offrit de chausser des pantoufles. Alors que Clara, après avoir célébré le même office, s’élançait dans l’immense escalier aux rampes de métal doré en intimant Madame Hortense de me montrer les commodités puis de me conduire dans le salon de musique de grand-père, cette dernière ne manqua pas de m’adresser tout discrètement sa considération maternelle :
- Monsieur Aymeric, vous êtes béni des dieux. Parmi toutes ces années, vous êtes le premier homme, le premier garçon qui vient fouler nos tapis…
- Merci Madame, vous m’en voyez tout confus. Je vous promets, je ne dérangerai rien ni personne…
Au premier étage, à la suite d’une vaste pièce aux murs couverts de tableaux romantiques, derrière un rideau de velours pourpre qui s’ouvrait comme un théâtre, le salon de musique exhibait le Steinway aux reflets d’ébène. L’on devinait les frondaisons des platanes par les fenêtres, entre lesquelles, en contrejour, mon auditrice m’attendait, paisiblement assise.
- Il est à vous, Aymeric. Accordé hier comme il se doit.
- Je ne sais pas si j’en serais digne…
- Qu’importe. Vos preuves sont déjà faites en ce qui concerne le clavecin, n’est-ce pas…
- Eh bien, essayons Jardins sous la pluie :
Une fois les trois minutes quarante imaginées par Debussy écloses, j’eus la certitude qu’il s’agissait d’un merveilleux instrument, au toucher moelleux.
- Depuis ses cendres, mon grand-père, dont vous voyez le portrait là-bas, vous écoute. Aymeric, soyez-en remercié.
- Voulez-vous la Sonate au clair de lune ?
- Volontiers.
Les trois mouvements beethovéniens filèrent, plus au moyen de la qualité d’un tel instrument que de mes doigts…
- Pourquoi n’êtes-vous pas plutôt pianiste, et concertiste en la matière ? Il me semble que vous en avez les moyens…
- Il y a tant de grands pianistes, je ne saurais me démarquer. De plus, les sonorités du clavecin sont si originales, si anciennes, d’une toute autre expressivité, où je trouve mon accomplissement.
- Et pour revenir au piano, me donneriez-vous la Sonate en si mineur de Liszt ?
- Je suis au regret d’être là incompétent. Il me faudrait étudier longtemps. C’est une œuvre titanesque où je devrais éduquer mes doigts avec autant circonspection que de fougue. Mais si vous y tenez, je me préparerai...
- Non, mieux vaut que vous traciez votre chemin propre.
- Il me semble en effet. Au point que, même si je pourrais toucher Bach au piano, je me refuse à le faire, laissant cette sensibilité à d’autres, de peur de le dénaturer. Même si le Kantor eût certainement apprécié de tenter un instrument que son vivant ne pouvait connaître.
- N’avez-vous pas faim ? Madame Hortense va nous servir les sushis, puis les fruits et sorbets. Est-ce cela vous suffira ?
En dégustant les cubes de riz blanc, de saumon rose et de verte pistache, puis les pastels des sorbets, elle ne cessait de m’observer, au point que j’en avais la gorge serrée, et presque le vertige. Sa robe rouge diffractait ses reflets au plus intime de ses mouvements ; de surcroit, ses pommettes semblaient en porter le reflet.
- Puisque vous êtes allé à Bâle, qu’avez-vous pensé de la Suisse ?
- Deux jours ne suffisent pas à se faire une idée sérieuse. Mais j’ai aimé la propreté de la ville, la grandeur du Rhin, la courtoisie de la population.
- Je pense m’y installer bientôt.
Tremblant déjà qu’elle parte, je lui demandai ses raisons.
- J’ai là-bas un nombre croissant de clients fortunés. De plus, mon grand-père maternel, récemment décédé, m’a laissé une villa près de Vevey, au-dessus du Lac de Genève, de même qu’il m’a également transmis la double nationalité française et helvétique. Sans compter que la France devient de plus en plus un pays dangereux, peut-être irrémédiablement, en dépit de nos gouvernements dont l’impéritie atteint des tréfonds. Aussi bien du point de vue de la sécurité urbaine et politique que des conditions économiques et fiscales.
- Alors, vous allez nous quitter…
- À moins que vous nous rejoigniez…
- Qui sait si la Schola Cantorum de Bâle me sera bienveillante…
- Il est fort tard, Aymeric. Notre chauffeur n’étant plus disponible – n’a-t-il pas droit au repos lui aussi ? – vous dormirez ici.
- Je n’aurais pas le front de vous déranger ; le métro est encore en service.
- N’y pensez pas un instant. Suivez-moi. Ouvrez à droite.
- Mais c’est une chambre de princesse ! Ne serait-ce que ce tableau. Malgré la robe blanche, elle vous ressemble.
- C’est en effet mon arrière-grand-mère, Virginie. Et c’est maintenant une chambre de prince. Car c’est ma chambre. Et la vôtre. La nôtre, si vous voulez bien.
- Êtes-vous certaine ? Que pourrais-je vous refuser…
- Cher Aymeric, prenez-moi dans vos bras…
- Vous êtes Clara, un bonheur incroyable !
- Déshabillez-moi. Lentement. Très lentement. Mon corps est votre clavier. Soyez doux ; c’est ma première fois. Je recevrai votre voie lactée.
- Pour moi aussi, vous le savez. Que j’aimerais ne pas vous décevoir…
- Ouvrez mes barricades mystérieuses avec vos baisers. Oui…
Au matin, j’éveillai mon regard et mes sens à l’inénarrable présence dans mes bras et dans nos draps de ma chère Clara. Quel vertige de contempler la finesse de ses traits, de l’arc de Cupidon de sa lèvre supérieure, de son nez droit, du chignon qu’elle avait noué… Toute sa personne était contre mon corps. Qui étais-je pour mériter un tel miracle ?
Ses paupières se soulevèrent lentement, révélant la miraculeuse hétérocrhomie de ses iris. Sa main vint caresser mon visage. Aussitôt, des larmes brillèrent puis se mirent à glisser sur joues.
- Vous pleurez, Clara ? Cette nuit, vous ai-je fait mal ?
- Non, c’est de joie. Je n’aurais pas cru cela possible, cher Aymeric…
- Alors, votre joie est la mienne. Que notre joie dmeure...
- Levons-nous. Cependant, douche-toi avec moi. Puis déjeunons. Je dois prendre un avion.
- Vous allez me manquer.
- Non, je suis là :
Ce disant, son index désigna et caressa mon front.
- C’est vrai.
- Je serai à Londres toute cette semaine. Retrouvons-nous samedi après-midi autour du clavecin qui nous a réunis.
Iglesia San Agustin, Almagro, Ciudad Real, Castilla la Mancha.
Photographie : T. Guinhut.
V
Le clavecin vandalisé
J’attendais Clara avec l’impatience de l’orage. J’étais en avance, aussi déchiffrais-je, partitions à l’appui, des pièces de Froberger sur le Ruckers. Je cessais soudain une telle entreprise, trop hésitante encore, pour reprendre les Variations Golberg, du moins les dernières. Une fois la reprise conclusive du thème achevée, qui me semblait avoir la vertu magique d’amener dans le champ de ma réalité ma chère Clara, j’ouvris instinctivement les yeux, lorsque je devinai une silhouette familière qui s’était assise à sa place accoutumée. Aussi, je ne sais comment je me lançais dans une vrille d’improvisations qui serait l’esquisse d’un volet supplémentaire de mes Préludes pour la Voie lactée. Sevré de musique, je me levai, en même temps que Clara, moulée au plus près de la pureté d’une robe blanche. Je la reçus dans mes bras ; dans un pli paradisiaque du temps ; qui aurait dû excéder les limites de l’existence humaine.
Avec son élégance accoutumée, Charles Heidsick vint nous inviter au bar, dont le mur du fond exposait une collection de rares bouteilles multicolores, qu’un éclairage subtil rendait semblables aux poissons exotiques des fonds marins. Il nous offrit des flutes de Champagne en nous regardant d’un air mutin.
Soudain, lorsque les flûtes fraîches pétillèrent entre nos doigts, avant même que leur saveur touche nos lèvres, l’éclaboussure bruyante d’une porte de verre sur la rue, des cris, des rugissements indistincts, des piétinements, résonnèrent au travers du couloir du restaurant. Une foule brutale, masquée de noir, dépenaillée, hurlant des « Allah Akhbar ! », des « Mort au capitalisme ! », nous repoussait vers notre cloître, tandis que d’instinct je lâchai ma flute qui s’éclata sur le sol de marbre pour protéger de mes bras et de tout mon corps ma chère Clara. Je sentis mon omoplate gauche lacérée d’un coup vif en fuyant avec elle. Du talon, je claquai la lourde porte de bois médiéval derrière nous.
- Allons nous cacher dans l’un des placards, haletai-je…
Il y avait en effet, tout le long d’un mur, des boiseries, une rangée de placards, les uns étroits où j’avais rangé des partitions, les autres vastes, munis de bancs malcommodes pour des moines en prière. Nous y blottissant, je refermai derrière nous, profitant d’un loquet intérieur pour nous claquemurer l’un contre l’autre, sentant les bras de Clara trembler, ses pleurs la secouer, alors que je ne me sentais guère plus courageux, l’étreignant avec la douceur et la force dernière de l’angoisse…
Les bruits de pas frénétiques, de cavalcades, d’expectorations et de jurons gutturaux, les bris de verre, tournoyaient au-delà de notre cloison, faisant de notre piètre asile une caisse de résonnance. Des coups de feu claquèrent en déchirant l’acoustique ancestrale, puis un sauvage craquement avalancheux, des discordances de cordes et de bois, des ricanements extatiques de hyènes surexcitées. Enfin, l’éloignement des piétinements, de la course, coïncidait avec des sirènes de police hurlant non loin… Le silence, d’un coup assourdissant, était sépulcral.
Encore essoufflée, Clara tenta d’appeler Gérald sur son EPhone. Pas de réseau. Le mien se révéla tout aussi inefficace. Qu’étaient devenus notre chauffeur et sa stature puissante de garde du corps ? Alors que du coin de l’œil, il nous avait surveillé depuis l’autre extrémité du bar, avait-il été aussi surpris que nous, piégé, blessé…
J’avais oublié combien mon dos était douloureux, combien il me cuisait. J’hésitais longtemps avant d’entrouvrir un filet de lumière entre les panneaux de bois de notre providentiel placard. Quand j’entendis la voix de Gérald, inquiète :
- Clara, Aymeric, où êtes-vous ?
Je repoussai les deux battants et vis apparaître notre majordome et garde du corps, rangeant un lourd pistolet d’acier sous sa veste, les traits crispés, soulagés enfin.
- Vous pouvez sortir. Les assaillants ont abandonné la zone.
- Êtes-vous blessée, Clara ?
- Non, pas le moins du monde. Mais c’est vous qui êtes blessé, Aymeric ! En me protégeant… Le dos de votre chemise est fendu, le sang est sur ma main !
- Montrez-moi cela jeune homme. Hum, cette estafilade, même si vous la sentez cuire, reste assez superficielle. Le chevalier sauve la damoiselle en détresse, félicitations ! Nous vous prodiguerons des soins à la maison. En attendant, puisque la voie semble libre, descendons d’urgence au garage.
Horreur ! le grand clavecin Ruckers était éventré, dégorgeant ses planches, ses becs et ses cordes, gisant éclaté, gigantesque frelon écartelé au milieu de ses débris éparpillés dans l’espace, comme une naine jaune explosée au centre d’une galaxie démontée…
Parmi les bris de verre sur le sol du bar, plusieurs corps recroquevillés, dispersés comme des quilles de bowling.
- Pas de pitié en la demeure. Celui-là levait sa kalachnikov en ma direction, un pruneau dans le front ; cet autre précipitait son couteau, une perlouse dans les intestins et basta !
Encore reconnaissable, Charles Heidsick – du moins son corps – gisait allongé, une écharpe de sang autour du cou, ses pupilles ouvertes sur la certitude du néant.
- Ne regardez pas, Clara, dis-je en masquant ses yeux de ma main…
- Par l’escalier, dépêchons. Ce n’est pas le moment de s’attendrir. Descendons au garage. Et puisque l’électricité est coupée, aidez-moi si vous le pouvez à tourner la manivelle de droite, pendant que je m’occupe de l’autre. De façon à écarter manuellement le portail. Mais avant de l’ouvrir, prenez dans le coffre de la voiture chacun un gilet pare-balles. Et ces pistolets.
- Mais je n’ai jamais usé d’un tel engin ! Je n’oserais pas…
- Si, dehors, se profile la moindre menace, tirez dans le tas…
Une fois jetés dans la voiture, nous roulions sans encombre dans les avenues, seulement environnés de gyrophares et de sirènes de police, de véhicules stationnés aux pare-brises explosés, de rangées de poubelles aux contenus dilapidés sur les trottoirs… Fort heureusement le domicile de Clara, toujours silencieuse dans mes bras, n’était guère loin, dans une rue épargnée.
- Aymeric, vous êtes joliment fou ! Vous avez risqué votre vie pour moi. Avez-vous mal ?
- Je n’ai pas réfléchi. Cela me cuit seulement un peu.
- Hortense, je vous prie, Désinfectez cela…
- N’ayez crainte Madame Meyerberg, Je sais user de mes talents d’infirmière. D’ici quelques jours il n’y paraîtra plus. À peine une éphémère cicatrice…
- Les soins de Madame Hortense que je remercie sont là pour me remettre d’aplomb, n’est-ce pas. Et surtout la certitude que ma chère Clara est parfaitement indemne.
Les communications avaient été rétablies. Internet pétillait, bombardé d’informations plus qu’alarmantes. Un musée, celui d’Arts et Histoire du Judaïsme, d’autres grands hôtels, des magasins de luxe, avaient été également assaillis, pillés, des églises saccagées, brûlées, aussi bien dans la capitale que dans diverses métropoles et bourgs de province. Hors quelques-uns pris dans la nasse policière, les assaillants s’étaient dispersés, volatilisés, retrouvant leurs nids de frelons banlieusards – voire leurs demeures bourgeoises – où la police n’osait pénétrer, abandonnant parmi les trottoirs, des masques ensalivés, des capuches noires, des battes de base-ball, des gants de moto, jusqu'à des kalachnikovs aux chargeurs vides…
- Mais pourquoi un tel déferlement de violence ? Pourquoi Charles Heidsick ?
- Un homme si bon, je le pleure… Si innocent soit-il, ne commettait-il pas le péché capital d’être d’origine juive, et fortuné de surcroit…
- Alors, l’innocence ne serait pas un gage de pardon ?
- Nous sommes le sept octobre, ajouta Gérald. C’est un jour d’anniversaire. Celui de l’attentat génocidaire perpétré par le Hamas en Israël.
- N’aviez-vous pas conscience du caractère prévisible de tels événements, Aymeric ?
- Je ne vis que pour l’art. J’écarte de ma pensée tout ce qui pourrait lui nuire. Cela doit être mon côté autistique. Pardon…
- Hélas, l’art et l’argent ne protègent pas de la violence fanatique.
- Une tour d’ivoire est-elle possible ?
- La situation est définitivement hors de contrôle, absolument insupportable. Hortense, préparez nos bagages. Gérald, organisez l’expédition du Steinway et des tableaux. Aymeric, pensez à ce que vous voulez emporter, instruments partitions et caetera. Nous partons impérativement demain matin pour Vevey.
- Pourrons-nous là-bas conjurer le Mal ?
Thierry Guinhut
Parador- Palacio de Lerma, Burgos, Castilla y Léon.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.