traduit de l’espagnol (Argentine) par Antonio Werli,
Quidam, 220 p, 20 €.
Fantasmes proliférants, postulations de l’imaginaire, intrications du cosmos, des corps et des psychés aux fascinants et dangereux développements, voici les ressorts de la littérature fantastique, sans oublier l’effroi d’une transgression des forces de la nature qui ne reste pas impunie, a fortiori au moyen du châtiment eschatologique. Les puissances inconnues que recèle la matière, mais aussi l’esprit humain, voire animal, sinon celle du Dieu de l’Ancien testament, permettent aux Forces étranges de l’inoubliable Leopoldo Lugones de réaliser le grand écart entre les mythes anciens et les frontières les plus inatteignables de la science. Ainsi des mystères d’un passé antédiluvien aux hypothèses scientifiques les plus hardies, le scalpel verbal de Lugones découpe un portrait de l’humanité trouble et stupéfiant. Jorge Luis Borges ne put que s’incliner devant ces Forces étranges, recueil de contes paru en 1906 en Argentine, dont nous accueillons - non sans frémir - et avec bonheur la première traduction intégrale française.
Est-ce la seule chronologie de l’écriture, ou une savante alternance thématique, qui ont guidé Lugones dans l’ordre de ses récits ? Qui sait. En tout état de cause pas le critère générique, puisque la première nouvelle, qui pourrait décourager un impatient lecteur par son initial exposé didactique sur les propriétés des ondes sonores, imagine la création d’un appareil, précisément, voire infiniment, destructeur, au moyen d’un son inouï. Ce ne serait qu’une anticipation scientifique si la désintégration du cerveau du génie méconnu ne pouvait être attribuée qu’à un accident. Ou à la malignité de sa créature, à moins qu’il s’agisse d’un suicide ingénieux, sinon d’un châtiment auto-infligé digne de la « Force Oméga » mise en œuvre. Laconique in fine, le narrateur laisse le lecteur en proie à des spéculations sans nombre… Autre récit sur les propriétés du son, « La métamusique », dans lequel un ingénieux savant conçoit un piano qui permet de voir les couleurs de la musique, jusqu’à ce que « l’octave du soleil » détruise ses yeux. Indubitablement, quoiqu’il soit le sixième du recueil, il faut le lire comme un écho du premier, laissant libre cours à une réflexion sur les connivences de la science avec le mal…
Spécialiste de « la conductibilité des neurones », le Docteur Paulin invente quant à lui « le psychon », autrement dit un nouveau corps : soit « la pensée volatilisée ». Une fois cette dernière liquéfiée, il est possible « de réaliser son inclusion dans un métal », plus exactement des « médailles psychiques. Médailles de génie, de poésie, d’audace de tristesse ». Devinons que l’expérience n’est pas sans risques, d’extravagances, de folie… Qui sait s’il s’agit d’autre chose que du grand n’importe quoi. Nous n’aurons pas la naïveté de croire à de telles affabulations venues du spiritisme, qui restent pour le moins divertissantes, au mieux dignes d’illustrer les circonvolutions des projections de l’intellect. Cependant la science d’aujourd’hui n’approche-t-elle pas la pensée numérisée, l’intelligence artificielle et autonome[1]?
Autre science, la botanique, avec « Viola acherontia ». Un jardinier cherche « à suggestionner les violettes », de façon à ce qu’elles émettent un toxique mortel et parfait. Ces « violettes noires », en respirant les « poisons cadavériques » de plantes voisines, en observant des « scènes cruelles », en viennent à pleurer et « produire une pullulation de petits aïe très semblables à ceux d’un enfant ». Un tel maudit personnage deviendrait-il un criminel, serait-il digne d’entre au panthéon de L’Assassinat considéré comme un des beaux-arts de Thomas de Quincey ?
La dimension scientifique perd peu à peu du terrain devant les forces du surnaturel. « Un phénomène inexplicable » commence comme en pays d’anticipation avec une conversation sur l’homéopathie, puis sur le choléra qui sévit dans les plaines argentines. Mais il bifurque bientôt sur les « sujets sensitifs » et l’hallucination. Le protagoniste, qui vécut aux Inde et voulut connaître le Tibet, se met à expérimenter les pouvoirs des yogis, au point de se dissocier « au cours d’un rêve extatique » : un singe ne le quittant plus, il a « perdu le concept d’unité », au point que le narrateur n’ait plus qu’à constater avec horreur que l’ombre de l’homme qu’il a dessinée est bien celle du singe. La dissociation de la personnalité, inscrite sur le mur et le papier est bien de l’ordre du fantastique. Autre singe, nommé « Yzur, dont l’espèce aurait perdu le langage. Toute une éducation, une « gymnastique des lèvres », viendront, qui sait, à bout du problème, à l’orée de la mort. Plus modeste, et plus brève, cependant également animalière, est « L’escuerzo », du nom d’un crapaud qui saura assurer sa vengeance contre son tueur.
Pour rester dans l’animalité étrange, rejoignons une Antiquité fantasmatique. « Les chevaux d’Abdère », en Thrace, deviennent par la vertu de l’élevage et de l’éducation, des parangons de « l’humanisation de la race équine ». Mais bientôt leur révolte devient une guerre sanguinaire contre l’humanité ; seul un providentiel sauveur dont nous tairons le nom viendra clore le carnage. Il est assez évident que nous pensons à une réécriture réussie de l’épisode du pays des chevaux, dans Les Voyages de Gulliver de Swift.
Loin de Buenos Aires et des pampas argentines, un temps reculé, voire mythique, s’éloigne dans un Proche-Orient rêvé avec une précision suffocante. En ces récits, l’écriture est riche et sensuelle, luxueusement descriptive, comme en écho à celle de Flaubert dans Salammbô. Envoûtant est le second conte, peut-être le plus fascinant du recueil : « La pluie de feu. Evocation d’un désincarné de Gomorrhe ». En une cité à l’antiquité imprécisée, un homme vit parmi le luxe, les plaisirs, les esclaves et la luxure, et surtout « deux occupations majeures : lire et manger ». La cité libertine « savait jouir et vivre ». Pourtant, le soupçon de la superficialité hérisse le dos du lecteur, la tragédie ne saurait tarder : « une pluie de cuivre incandescent » s’abat violemment, se calme, reprend ; parmi les ruines embrasées il n’y a plus à se réfugier… Bien qu’aucun dieu ne paraisse responsable du phénomène - seuls les fauves pleurent « à je ne sais quelle divinité obscure » - aucune explication scientifique n’étant envisagée, la plaie eschatologique parait indubitable, la fin du monde sacramentelle… Le titre lui-même faisant allusion à Gomorrhe, donc à l’homosexualité féminine, l’on n’en voit guère trace dans le récit conduit avec une maestria, une beauté qui restera longtemps entêtante.
Mais, non loin de « pommiers de Sodome », en un désert où « crépuscule et aurore se confondent dans une tristesse égale », un pèlerin raconte l’histoire du moine Sosistrate, cénobite qui « était devenu presque transparent » et « avait atteint la sainteté ». Hélas, quoiqu’il l’ignore, c’est Satan qui lui suggère d’aller libérer « la statue de sel », cette femme de Loth qui fut châtiée par la colère de Yahvé. Il saura ainsi ce que coûte une sacrilège curiosité… Près de Jérusalem, en l’an 1099, la main du chevalier Wilfrid, restée clouée sur la croix, saisit le chef arabe au cou et l’étrangle, avant de devenir une relique…
Plus avant encore, « L’origine du déluge » emprunte le vocabulaire de la chimie, de la géologie et de la zoologie pour décrire un phénomène mythique. L’intrusion cosmique de l’élément aqueux, entraîne l’apparition de créatures improbables. L’une d’entre elle jaillit littéralement de l’évocation d’une medium qui dépeint cette diluvienne révélation : « Au fond de l’évier, gisait, pas plus grande qu’un rat, mais parfaitement formée et magnifique, irradiant mortellement sa blancheur, une petite sirène, morte ».
Peu à peu, l’on voit se tisser des thèmes récurrents, des répons au sens musical du terme, explorant les propriétés du son, les analogies entre l’homme, le singe et le cheval, les expériences paranormales, alors que notre écrivain goûtait le spiritisme, et les explorations fantasmatiques d’un passé légendaire. Mais aussi le fil rouge qui relie les allusions bibliques et chrétiennes, voire mythologiques, qui relèvent du châtiment divin, même en l’absence du dieu.
Rien n’interdit de lire le dernier texte, titré Essai de cosmogonie en dix leçons, comme un récapitulatif des précédents contes, sur le mode du théoricien et conférencier, depuis l’origine de l’univers, en passant par les atomes, jusqu’à « l’intelligence de l’univers » et la « réincarnation humaine ». Bien que l’on se doute que notre conteur ait considéré ces dix exposés fait par un mystérieux discoureur nocturne comme le couronnement de l’édifice, n’est-on pas en droit de penser qu’il s’agit de la partie la plus faible du recueil, en tant qu’il n’a plus la « force étrange » des contes qui le précèdent ?
Ces douze nouvelles, et une novella, car l’Essai de cosmogonie en dix leçons est un peu plus ample, avec une cinquantaine pages à la lisière de l’essai, sont au croisement de l’univers scientifique d’un Jules Verne ou d’un George Herbert Wells et de celui fantastique du Docteur Jekyll et Mister Hyde de Robert Louis Stevenson. La splendeur de la langue (il faut là remercier le traducteur), la puissance de suggestion, le scrupule scientifique et les hardiesses de la spéculation font du nouvelliste un virtuose.
L’Argentin Leopoldo Lugones, aux moustaches piquantes et aux lunettes incisives, fut un drôle de bonhomme. Né en 1874, mort en 1938, il devint très vite une figure-phare de la poésie moderniste, dans le sillage de Ruben Dario, avec son recueil Las Montanas de oro, qui bouillonne de l’exaltation de la passion amoureuse. Il amplifia bientôt ses perspectives en commentant le vaste et célèbre poème épique El Gaucho Martin Fierro, de José Hernandez, pour reprendre ce même registre épique avec La Guerre gaucha, un recueil de récits, qui usa de la langue gauchesque. Cependant l’homme oscilla de l’anarchisme au fascisme, du ni dieu ni maître à la foi en un homme politique providentiel, en un nationalisme étatique, militariste et belliciste. Ses discours à la gloire du fascisme, ses textes antiféministes sont tristement remarquables, d’autant que, comme nous le confie le traducteur et préfacier, Antonio Werli, son fils Polo devint chef de la police et tortionnaire du régime d’Uriburu. En 1938, profondément déçu de ses engagements politiques, il se supprima, selon le mot de Borges, en mêlant le cyanure au whisky.
De son père spirituel Ruben Dario (1867-1916), il tenait cette propension à parler, « comme une chose usuelle, d’apparitions diaboliques, de fantasmes et de duende[2] », y compris en vivant au cœur de temps scientifiques. Et malgré l’incontestable talent de Leopoldo Lugones, il faudra attendre la génération suivante, celle de Bioy Casares et de Borges, pour que cette littérature, jugée alors à peu près indigne, soit dans le monde hispanique, réhabilitée. Il est probable que son roman, El Angel de la sombra, puisse mériter d’être chez nous traduit. Roman ésotérique et théosophique, il narre une histoire d’amour entre un poète pauvre à la cinquantaine appuyée et une jeune fille de bonne famille (ce qui a une dimension autobiographique). Le sentimentalisme voisine avec un érotisme passablement décadent, encore une fois des éléments scientifiques voisinent avec ceux fantastiques…
Il n’est pas étonnant que son art du récit fantastique soit l’objet de l’admiration de son compatriote et en quelque sorte descendant, Jorge Luis Borges[3], au point que ce dernier lui dédia son essai intitulé L’Auteur. Et qu’il le qualifie de « maître de tous les mots », capable d’« illustres édifices verbaux[4] ». Il est pour lui le plus prestigieux homme de lettres de son temps et il n’est pas douteux qu’il puisse admirer son art impeccable de la narration, sa capacité de conduire le récit à l’aboutissement de son imparable logique, du réalisme le plus solide au fantastique le plus vacillant sur la pente du surnaturel, en l’inéluctable direction de sa chute surprenante autant qu’effrayante. Sans compter que la lisière s’effaçant entre les genres du récit dramatique et de l’essai didactique et spéculatif, il puisse avoir contribué à la genèse des fictions borgésiennes.
Tout semble banal, en un espace et une vie de voyageur de commerce parfaitement réalistes, lorsqu’une métamorphose animale saisit Grégoire Samsa : le pitoyable anti-héros de Franz Kafka est irrémédiablement changé en vermine. En la préface de son Anthologie du fantastique, Roger Caillois prétend à juste titre que le fantastique « manifeste un scandale, une déchirure, une irruption insolite, presque insupportable dans le monde réel[5] » On ne le confondra pas avec le merveilleux, dont sa petite sœur la fantasy, où règne sans ambages le surnaturel, avec le concours de génies, dragons, sorciers, enchanteurs et autres animaux parlants. « Est-ce possible ? » se demandent tous les auteurs et lecteurs de ces récits et romans inquiétants. C'est ainsi qu’à son tour Todorov définit le genre : « Le fantastique, c'est l'hésitation éprouvée par une être qui ne connaît que les lois naturelles, face à un événement en apparence surnaturel[6] ». Entre rationnel et irrationnel, il s'agit plus de donner une forme à nos interrogations scientifiques irrésolues, à nos questionnements métaphysiques, plus de figurer nos peurs, que de représenter le seul réel. Sans compter le plaisir de s'adonner aux spéculations de l'imaginaire, aux fantasmes de la psyché. Voilà qui convient tout à fait pour qualifier les nouvelles de Leopoldo Lugones, quoiqu’une poignée d’entre elles ressortissent plus exactement de l’anticipation, qu’en 1905 l’on n’appelait pas encore science-fiction. Si l’on n’a guère d’idée de ce qui a pu être à l’origine de la kafkaïenne métamorphose, hors peut-être une psyché désastreuse, les désastres individuels et de l’humanité entière, sont chez Leopoldo Lugones causés par des Forces étranges, en d’autres termes les mystères de la nature humaine et par-dessus tout d’un univers qui la dépasse.
[4] Jorge Luis Borges : Essai sur Lugones, 1955, cité par Jean-Pierre Bernes, dans Borges, Œuvres complètes II, La Pléiade, Gallimard, 2016, note page 4, p. 1136)
[5] Roger Caillois : Anthologie du fantastique, Le Club Français du Livre, 1958, p 3.
[6] Tzvetan Todorov : Introduction à la littérature fantastique, Seuil, 1970, p 29.
Biblioteca de Corias, Cangas de Narcea, Asturias. Photo : T. Guinhut.
Gladiateur mourant, Museo Correr, Venezia, Italia. Photo : T. Guinhut.
Des cendres du XX° siècle aux cendres du père
par Jorge Volpi,
romancier, historien et autobiographe.
Jorge Volpi : Le Temps des cendres,
traduit de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli,
Seuil, 544 p, 22,80 € ; Points, 608 p, 8,80 €.
Jorge Volpi : Examen de mon père,
traduit de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli, Seuil, 272, p, 21,50 €.
Après la génération du Boum latino-américain, voici celle du Crack. La première était celle de Mario Vargas Llosa, Carlos Fuentes, Gabriel Garcia Marquez et autres incontournables qui firent de ce continent un nouveau pôle de la littérature mondiale. Depuis les années quatre-vingt-dix, de plus jeunes auteurs contestent les thèmes obligés des anciens : nationalisme, mythes et histoire locale, engagement politique, et se proposent de dépasser le cercle étroit des frontières… Ces sept plumes de la génération du Crack (parmi lesquels Ignacio Padilla et Eloy Urroz) comptent un chef de file : Jorge Volpi, né en 1968. Posant qu’il ne peut y avoir de grands écrivains sans grands sujets (certes un point de vue discutable) il récidive avec plus d’ambition que jamais et dans un esprit empreint d’un cosmopolitisme sans faille en prenant à bras le corps la guerre froide, l’Union soviétique et les Etats-Unis, puis la sortie du communisme. Après À la recherche de Klingsor[1], il en résulte une impressionnante fresque romanesque traquant Le Temps des cendres, celui de l’immense et terrible XX° siècle. Mais le nouveau colosse des lettres mexicaines sait aussi se découvrir une plume plus intimiste, mêlant dans Examen de mon père anatomie et autobiographie, en une construction réellement originale.
C’est avec une catastrophe symbolique qu’explose le cheminement romanesque du Temps des cendres : celle de Tchernobyl. La faillite de l’industrie nucléaire soviétique est celle de son régime à l’économie planifiée, aux cerveaux mis au pas, aux concurrences balayées, aux individualismes souffletés. Après ce prologue, on assiste à la présentation de personnages apparemment divers qui pour la plupart sont des femmes. Leur rôle mésestimé dans l’Histoire paraît ici magnifié. Une biologiste russe nommée Irina s’est marié avec un parfait « homo sovieticus » devenu dissident, Arkadi Granine. Au-delà de l’Atlantique, Jennifer Moore, Américaine, travaille au FMI, tandis qu’Eva Halasz, une Hongroise immigrée devient un génie de l’informatique. Sans compter Alison, militante antimondialisation, écologiste terroriste et sœur de Jennifer, et la fille d’Irina, Oksanna, adolescente dérangée, chanteuse suicidaire, qui s’évade parmi les poèmes d’Akhmatova[2] avant d’être assassinée. Tout ce petit monde anime et reflète les tensions et les évolutions de notre planète pendant la fin du XX° siècle. La surenchère militaire effrénée entre les deux grandes puissances, la mondialisation capitaliste, les soubresauts d’un tiers-monde corrompu (du Zaïre au Mexique), les découvertes scientifiques, de l’industrie pharmaceutique au génome humain, tout est brossé à la faveur de ces femmes allégoriques.
Selon une recette éprouvée, le narrateur alterne le récit des destinées individuelles pour faire le portrait d’une vaste époque de transition. Elles sont à New-York, Moscou, en Palestine ; partout, comme dans un show trépidant d’informations, où bouge le sang de l’Histoire, qu’il s’agisse de la vie, du progrès scientifique et économique, et de la mort. Volpi ne semble pas regretter la faillite des utopies communistes, mais peut-être son inquiétude, à la limite du catastrophisme, est-elle excessive lorsqu’il dépeint tant de démons : tyrannies diverses, course aux profits, manipulations génétiques et bactériologiques. Certes, le romancier peut être un avertisseur, mais à la condition de garder conscience du fait qu’il est plus facile de faire frémir ses lecteurs avec les spectres de la peur qu’avec la lucidité éclairée de la raison. L’avenir n’est pas que « cendres », n’oublions pas l’amélioration des conditions de vie et de démocratie d’une bonne partie du monde…
Même si, décantant une documentation impressionnante, Volpi est d’un didactisme un peu froid, on lui accordera une grande puissance d’évocation historique. A moins de regretter que lui et sa génération du Crack, en refusant le réalisme magique de leurs aînés, aient perdu un élan qui aurait pu donner à ce beau et sérieux roman à la construction un brin artificielle une autre dimension : celle de la liberté romanesque, de la fantaisie poétique.
Nombre de biographies et d’autobiographies, comme il se doit, commencent par la naissance. Lors de l’Examen de mon père, Jorge Volpi, lui, commence par la mort, quoique ce soit également la naissance d’un livre. Décès, cendres et « urne d’albâtre » précèdent le récit des derniers mois et jours de déchéance du père au cours du premier chapitre ou « Leçon 1 » : « Le corps ou Des obsèques ». Car ce sont, selon le sous-titre, « dix leçons d’anatomies comparées », en un livre dont la structure est à elle-seule une réussite. Elle nous conduit d’organe en organe, depuis « le cerveau », jusqu’au « foie » ; mais à chaque nouvelle anatomie, en un rappel de l’ancienne théorie des humeurs et de ses quatre tempéraments, le voyage est également temporel et psychologique, de « la vie intérieure » à « la mélancolie ». Cette dernière est non seulement celle terminale du père, mais enfin de la mère, heureusement passagère et due à une hépatite, qui est une infection du foie. Notons à cet égard que l’écrivain a commis un ouvrage intitulé El Temperamento melancolico[3].
Il y a quelque chose d’encyclopédique dans cet ouvrage : ce micro Décaméron est l’encyclopédie d’un homme, autant père que chirurgien, mais aussi des savoirs qui l’entourent, comme, à tout seigneur tout honneur, la chirurgie, dont les maîtres historiques furent au XVI° siècle Ambroise Paré (auquel il consacra une sourcilleuse et enthousiaste étude) et Vésale. Les cadavres sont disséqués, écorchés, dessinés à la Renaissance, puis, en passant par « La leçon d’anatomie » de Rembrandt, soumis en 1995, à la « plastinisation » et exposés, à la lisière de l’art contemporain et de l’éducation médicale. Ainsi l’art paternel s’inscrit dans l’histoire des sciences et des arts.
Il faut alors plonger dans ce cerveau, « cette gélatine de neurones », pour trouver « cette vie intérieure qui se dissipe après la mort ». Le moi est-il une « illusion » du cerveau ? L’intellectuel est un brillant chirurgien, quand son fils, « un cérébral », est d’abord, et pour cette raison même, chahuté, vilipendé par ses camarades : « l’intelligence est toujours seule ». En conséquence, l’introspection règne ici en maîtresse, mais toujours en s’appuyant sur les avancées de la science, concluant par exemple que la mémoire est sans cesse retravaillée, recomposée, ainsi que le fait l’écrivain pour projeter ses fictions. D’où la difficulté de la démarche autobiographique : « Comment écrire cet Examen de mon père alors que j’arrive tout juste à le saisir, que son image glisse comme du sable entre mes doigts, si je biaise mes souvenirs de lui pour les ajuster à mon actuel dessein ? »
La main est celle « Du pouvoir ». Elle est l’occasion de la dextérité chirurgicale paternelle, mais aussi de la direction éducative, et, nonobstant, de la désobéissance des fils : « je suis devenu un athée et un gauchiste », d’où son étude de « ces braises toujours incandescentes du pouvoir analysés par Foucault ». Et l’on n’est pas sûr qu’il s’agisse là de réel libre-arbitre. Il n’en reste pas moins que devenu secrétaire du Procureur général de la ville de Mexico lui permit « d’observer la tension qui régnait au cœur du parti au pouvoir ». On se doute qu’il y a peu de plus belles écoles pour un apprenti romancier. Qui reste persuadé de la nocivité de « l’idéologie néoconservatrice ou néolibérale », thèse que l’auteur de ces modestes lignes critiques ne partage guère, quoiqu’il partage cette profession de foi : « je crois que nous ne pouvons agir autrement qu’en nous opposant à l’idéologie qui nous jugule ».
D’une manière convenue, le cœur est associé aux passions. Notre auteur dresse une histoire de la représentation de cet organe sanglant, palpitant et aimant. Il se sait touché par la nécessaire empathie humaine, au point de devoir répéter une antienne politique qui a fait long feu, quoiqu’avec une légère prudence : « Pour aussi gnangnan que cela puisse paraître, je redirai que le cœur est à gauche. Mais il se pourrait que je me trompe ».
Et même si Jorge Volpi nous parle avec toujours autant de talent de « L’œil ou Des vigilants », des « jambes ou Des marcheurs », de « L’oreille ou De l’harmonie », ou de « La « peau ou des autres », c’est au pied du mur que l’on attend le maçon biographique et autobiographique : là se dressent « Les parties génitales ou Du secret ». Que le lecteur est donc voyeur ! Bien que d’une pudeur victorienne, le père cachait Justine de Sade et Histoire d’O. Pendant ce temps, une autorité religieuse bien intentionnée apprenait à l’enfant que se masturber était tuer « une vie en naissance » ; ce qui lui permit, plus tard, en un juste retournement des choses, de quitter toute religion. Voilà un chapitre qui donne l’occasion à son auteur de défendre le mariage pour tous, contre tous ceux qui font profession d’« exiger que l’on prive de droits d’autres citoyens ». Et de dénoncer les harcèlements et viols commis par des religieux mexicains dont l’influence voguait jusqu’au Vatican, dans un Mexique « sous une double dépendance : la drogue et l’abus sexuel de jeunes garçons et d’adolescents »… C’est avec ténacité qu’il se scandalise des interdits qui tendent à faire « croire que la contemplation de la nudité puisse être pernicieuse ». Loin d’enfoncer des portes ouvertes, l’écrivain moraliste reste d’une pertinente actualité, si l’on pense aux ridicules censures de Facebook et, sur un autre versant des religions, aux voiles jetés sur la féminité, auxquels il ne manque pas de faire, quoique brièvement, allusion.
Ainsi de nombreuses strates culturelles et sociales occupent la mémoire et l’action, du chirurgien, depuis les praticiens et les artistes de la dissection, comme de l’écrivain, dont le travail de dissection s’intéresse à ce qu’en d’autres temps l’on aurait appelé l’âme, cet immatériel conglomérat qui fait notre personnalité propre. De plus, cet essai autobiographique et d’histoire des sciences, voire d’histoire littéraire et philosophique tant les allusions aux lectures de l’écrivain sont nombreuses, d’un genre heureusement hybride, est judicieusement illustré de gravures anatomiques anciennes en noir et blanc.
L’autopsie physique et mentale de Jorge Volpi peut se lire en trois niveaux : le père, le fils et le Mexique en son entier, « inépuisable exhibition de cadavres », « corps et morceaux de corps exposés dans les rues ». Car le corps du pays est en voie d’agonie politique, dévoré par le socialisme, et criminelle, achevé par les conflits liés à la drogue, tel que le voient d’une manière plus dangereusement romanesque Carlos Fuentes dans La Volonté et la fortune[4] ou Roberto Bolano dans 2666[5]. En effet la vie d’adulte de son père « s’est déroulée entre le massacre de Tlatelolco - celui des étudiants abattus par les forces armées, en 1968, en plein Mexico, sur la Plaza de las Tres Culturas - et les désastres de la guerre contre les narcotraficants qui tourmentèrent sa vieillesse, en passant par la succession ininterrompue des crises politiques et économiques ». Prenant une indubitable ampleur, l’écriture devient une « autopsie de cette nation de menaces et de cadavres ».
Outre que ce triptyque, père, fils et Mexique, est une variante sécularisé de la Sainte Trinité, il montre combien nous sommes faits, autant que d’une machinerie organique et neuronale, d’un univers historique, scientifique et culturel. Reste à se désolidariser, comme il le réclame, d’une culture étroitement nationaliste, venin qui n’affecte pas que le Mexique.
« Ce livre est la continuation de mon combat contre mon père », confie Jorge Volpi, pointant « son intransigeance morale ; son catholicisme ; son conservatisme ». Le memento mori se double d’un règlement de compte, voire du meurtre symbolique du père, au service d’une accession à la liberté de son moi, même s’il est bien entendu déterminé par sa biochimie. Néanmoins, l’hommage filial, non sans tendresse, reste sans cesse palpable : « « je suppose que j’écris des livres parce que j’aspire à prolonger son engouement pour la narration »…
Le cosmopolite Jorge Volpi se fit remarquer par un vaste roman qui aurait pu être écrit par un américain ou un allemand érudit tant en histoire contemporaine qu’en physique : A la recherche de Klingsor[6]. Il y brassait l’épopée nazie à l’occasion d’une quête acharnée du responsable secret du projet atomique hitlérien par les alliés. On pense à d’autres fresques romanesques voisines comme celle de l’américain Vollmann dans Central Europe[7]. Fidèle à son tropisme géopolitique, Le Temps des cendres ne dément pas cette ambition romanesque grimpée sur l’escabeau de l’histoire et de la philosophie politique, où s’acharnent et tombent héros et anti-héros. Essayiste et romancier abondant, Jorge Volpi céda aux moutons de Panurge en écrivant un Contre Trump[8]. Sans nul doute, il y a quelque chose de plus authentique dans la démarche inaugurée par Examen de mon père. La littérature n’étant pas faite pour seulement briller comme un nouveau Tolstoï au sommet de la guerre et de la paix, il convient également de lire et de projeter vers son lecteur un cerveau réalisé, tant sous forme de corps que de livre. Ainsi faut-il souhaiter que soit bientôt traduit son essai Leer la mente[9], sous-titré « le cerveau et l’art de la fiction ».
Benjamin Péret : Les Arts primitifs et populaires du Brésil,
Editions du Sandre, 216 p, 35 €.
La Poésie du Brésil, Anthologie du XVI° au XX° siècle,
par Max de Carvalho, Chandeigne, 1512 p, 42 €
À la fois européen et profondément exotique, amazonien, le Brésil fascine. Ses multiples strates culturelles vont des plus secrètes tribus de l’enfer vert intérieur au raffinement de la langue portugaise, en passant par les contrées les plus étonnantes, des fleuves colossaux au Sertao semi-aride, sans compter un développement économique insolent, parfois fort inégal. Trois identités, indienne, africaine et européenne, forcément multiples, s’y croisent. Entre les arts primitifs et ceux populaires collectionnés dans l’ouvrage de Benjamin Péret, une inventivité polymorphe témoigne des personnalités diverses des populations, quand l’écriture poétique, du XVI° au XX° siècle, au service de laquelle Max de Carvalho nous offre une anthologie généreuse, emprunte des voies profondes et pétillantes.
Une fois de plus, après son magnifique Petrus Borel[1], c’est un livre rare que nous offrent les éditions du Sandre. Hélas, son auteur n’eut pas le bonheur de le voir publié. La carrière de Benjamin Péret (1899-1959) fut celle d’un poète surréaliste, fidèle à l’auteur du Poisson soluble, André Breton. Amateur goulu d’écriture automatique, d’érotisme et de rêves échevelés, humoriste fieffé ne dédaignant pas de s’attaquer aux plus sacrés fétiches, virtuose des images baroques, Benjamin Péret fomenta un titre en forme de contrepèterie, Les Rouilles encagées, qui eut bien du mal à être publié parmi les foudres de la censure. Volontiers pamphlétaire avec Le Déshonneur des poètes, il crut longtemps s’honorer d’être trotskiste et communisme, et partit se battre en Espagne contre le Franquisme. Plus loin, en épousant une cantatrice brésilienne, il découvrit -outre plus tard le Mexique- le Brésil d’où naquit un projet pourtant achevé qui faillit à jamais disparaitre.
Car à la poésie et ses nombreux recueils s’ajoute chez Benjamin Péret une passion toute exotique, dans le meilleur sens du terme : l’ethnographie, soutenue par la photographie, non loin de la démarche de Michel Leiris, dans L’Afrique fantôme. Il aimait s’aventurer par-delà la beauté classique, explorer les merveilleux et l’étrange, le caractère primitif et naïf des artistes villageois et oubliés. Ce pourquoi il fomentait ce livre, Les Arts primitifs et populaires du Brésil, qui était resté dans des cartons et partiellement publié dans quelques revues. Dommage qu’en son temps, car réalisé en 1955 et 1956, il n’ait pu paraître, car il eût pu se faire une modeste place auprès des Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss[2], paru, rappelons-le, en 1955, et qui s’attache principalement aux naturels brésiliens.
Aujourd’hui le politiquement correct nous imposerait de dire « Arts premiers », comme au magnifique musée parisien du Quai Branly ; or l’éditeur a eu la décence de conserver le titre originel du poète, qui n’entendait évidemment pas mépriser les indigènes des forêts et des plateaux brésiliens. Au contraire, puisqu’il s’agit ici d’un impressionnant corpus photographique engrangé par Benjamin Péret, de façon à collectionner, comprendre et goûter des productions précolombiennes, indiennes et populaires, aussi bien urbaines que rurales. Sous la houlette de Jérôme Duwa et Leonor Lourenço de Abreu, ce soigneux et généreux cahier photographique est précédé de trois articles illustrés paru dans les revues d’art Marco Polo et L’œil, ici intelligemment reproduites en fac-simile.
« Des êtres d’une autre planète, en général d’une gaieté tout à fait enfantine » ; ce sont pour Péret ces premiers Brésiliens sans le savoir, dont il observe les productions dans une démarche plus poétique que scientifique. Ce sont évidemment des photographies noir et blanc, sauf lorsqu’il s’agit « d’art plumaire ». À cet égard la couverture de ce beau livre ne rend peut-être pas justice à la revigorante beauté des œuvres présentées. Voici d’abord, d’étranges figurines et vases aux décors animaliers, simiesques et schématiques, venus du Haut-Amazone, aux pieds des Andes, qui ressortissent de l’art précolombien. Puis des vestiges des « arts de fête et de cérémonie », c’est-à-dire des masques, bijoux et pendentifs, ornés de plumes aux intenses couleurs miroitantes, venus des Indiens des plaines et des forêts, qui sont à la fois festifs et sacrés.
Bien différents sont les objets de l’art populaire, métissés d’Indiens, de Blancs et de Noirs. La superstition anime les ex-voto et autres amulettes, l’humour colore les figurines humaines naïves, les jouets et les poupées, comme lorsque l’on voit un homme en blanc et casque colonial manier un appareil photo sur pieds devant un paysan ou un policier arrêter un ivrogne, en une amusante satire des mœurs et du quotidien. Et, bien sûr, maintes scènes agraires, avec du bétail et des chevaux montés, ou encore des animaux sauvages, des forêts et des eaux, jusqu’à une désopilante sirène. Et si l’on peut penser que certaines productions sont plus négligeables que d’autres, qu’importe, tout un monde lointain, dans le temps et l’espace, s’éveille, sans prétention au grand art académique, comme une métaphore poétique inattendue et cependant riche du sens des cultures.
Il n’est pas interdit de se demander si Benjamin Péret voyait tous ces objets comme des talismans surréalistes, tels que ceux que collectionnait compulsivement André Breton. Pensée mythique et magique, poésie ludique, tribale et anonyme, sont au rendez-vous des cultures. Ils restent également des témoignages des trois voyages de l’ethnologue qui enlacent presque le Brésil entier. Et en connaissance de cause un hommage à ces créateurs qui n’avaient pas conscience de faire œuvre d’art, à la lisière de ce que l’on appelle sur un autre continent l’Art brut[3], mais dont Benjamin Péret reconnait l’intention esthétique indéniable.
S’il faut signifier l’origine de la poésie, qui est universelle, elle vient, comme l’Eros platonicien, de Poros et Penia, l’abondance et le manque, qui sont constitutifs de notre humanité et de notre faculté créatrice. Or au Brésil elle ne parait commencer qu'au XVI° siècle, alors que les éditions Chandeigne en propose une anthologie profuse, jusqu'à nos jours. Ainsi, à l’égal des beautés immenses de la nature et des luxuriants jardins brésiliens, le Dialogue des splendeurs du Brésil, une prose poétique de la fin du XVI°, fait-il l’éloge d’ « un je-ne-sais-quoi de vert et de rafraîchissant qui font les grands paysages ». Le traditionnel éloge poétique de la nature répond à un autre suave cliché quand José Bonifacio chante au XVIII° le manque amoureux : « Et t’oubliant, je cherche à t’aimer davantage », cultivant le paradoxe… Les constantes, les réalismes et les folies et de la poésie s’épanouissent à mesure que le continent brésilien se peuple et se développe : voyage des sens, exubérance de l’intellect, interrogation métaphysique devant l’inconnu et indispensable déclaration d’indépendance esthétique. Comme sous la plume de Ronald de Carvalho (1893-1935), s’adressant à « L’Amérique toute entière » : « Tes poètes ne sont pas de cette race de serfs qui dansent aux cadences des Grecs et des Latins, / Tes poètes doivent avoir les mains sales de terre, de sève et de limon, les mains de la création ! »
C’est en quelque sorte à ces derniers versets que répond l’un des plus grands poètes brésiliens, Carlos Drummond de Andrade (1902-1987) :
« Je ne suis qu’un homme.
Un petit homme au bord d’un fleuve.
Je vois les eaux qui coulent et je ne les comprends pas.
Je vois seulement qu’il fait nuit parce qu’on m’appelle de la maison.
J’ai vu que le jour se lève puisque les coqs ont chanté.
Comment pourrais-je te comprendre, Amérique ? »
Une grande béance se révèle à nous, feuilletant cet élégant volume : comment-avions-nous pu jusque-là ignorer une telle poésie d’outre-Atlantique ? Qui respecte d’abord les modèles portugais (avec une belle « Glose à un sonnet de Camoens », l’auteur des Lusiades, en quatorze strophes), tout en s’en émancipant jusqu’aux plus folles libertés de la modernité, jusqu’aux abîmes de l’identité. Ainsi Orides Fontela interroge son reflet : « le miroir dévore / la face » ; ou, cassant les dés du vers, l’inquiétante étrangeté de l’univers : « Voir / l’envers du soleil les / entrailles / du chaos les / os. / Voir. Se voir. / Ne rien dire. » Et pendant que Mario de Andrade propose dans son « Nocturne de Belo Horizonte » une ode au Brésil entier, Luis Aranha compose un délire autobiographique en vers libres intitulé « Poème giratoire »…
Une telle somme, sans compter préface et notices biographiques, heureusement bilingue, est continentale, à l’échelle de l’immensité du Brésil : cent-trente auteurs, mille cinq cents pages, cinq siècles et plus de mythes, de métaphores et de rimes, embrassant le récit des origines par les chamans indiens autant que l’importation du sonnet ou du poème en prose. L’arcadisme cultive les beautés naturelles, le romantisme s’exalte en son lyrisme, où « La poitrine aspire goulûment l’air de la vie » (Gonçalves Dias) parmi les grands espaces… Parnassiens et symbolistes précèdent les modernistes, parmi lesquels Ribeiro Couto est « ce révélateur tropical des tendances nouvelles ». L’amplitude des registres est en effet confondante : depuis le volontiers satiriste et sonnettiste baroque Gregorio de Matos qui se moque de Bahia en constatant que « La misère est le lot de quiconque ne vole pas », jusqu’à l’amateur de « bananes tachées de mort », l’auteur du vaste « Poème sale », Ferreira Gullar.
Si l’on peut conseiller des découvertes étonnantes, on ira à la recherche de « La psychanalyse du sucre » et de « La parole à hauteur d’homme du Sertao » confiées par Joao Cabral de Melo Neto. Ou à la rencontre de « L’Océan viril et ses testicules d’or », par Haroldo de Campos, et de « la douceamère plainte des sereines ». De même, on succombera à la beauté énigmatique d’Agbar Renault : « Vous, poètes, vous ne connaissez pas l’amertume d’être ou de n’être pas poète / lorsque le monde scintille en douleur et se concentre en eau pour scintiller ». Mais aussi au testament de Mario Quintana :
« Qu’on me laisse avec quelques poèmes tordus
que j’aurais cherché en vain à redresser…
Quelle belle chose que l’Eternité, mes chers morts,
pour les lentes tortures de l’Expression !... »
Plus loin, parmi les « deux millions d’habitants » de Rio, Carlos Drummond de Andrade conte sa solitude qui est la nôtre, et si aucune femme ne « reçoit cette tendresse », seul le poème « sauve de l’anéantissement / l’instant et la tendresse folle / que je brûle d’offrir ».
Offerts au détour de ces pages savantes et affectueuses, les poètes sont les « bucoliques arcadiens de la Pléiade ultramarine », en passant par les gongoristes, « l’Académie des Oubliés », les odes whitmaniennes, le métissage ethnique et l’école bahianaise, jusqu’au modernisme d’Haroldo de Campos, parfois hermétique et mallarméen, déroulant ses images et ses créations linguistiques inédites. Ainsi, la richesse de ces écritures poétiques est proprement stupéfiante, comme lorsqu’Adelia Prado qui est « un ténia dans l’épigastre de Dieu », annonce : « Je n’aurai pas cette sérénité des portraits ». Voilà de quoi inviter le lecteur à l’humilité : qui sait si, entre des pages encore infeuilletées au parfum d’exotisme tenace, ne réside pas le Génie du poème…
Peut-être est-il parmi les vers de Nauro Machado (né en 1935), en son lyrisme oraculaire et sombre :
« Après le coït de l’aurore et de la nuit,
après l’inceste de l’ange avec les ténèbres
pourquoi, mère, avoir engendré un visage humain,
lui donnant cette conscience d’être un loup
qui dévore les pâturages du silence ? »
C’est à un véritable sauvetage que ce sont livré nos deux éditeurs. D’œuvres menacées de disparition, qu’il s’agisse du travail de Benjamin Péret ou des productions de dizaines d’artistes anonymes, qui ne prétendaient pas faire art. Ces figurines, ces plumages sont des portes ouvertes sur tout l’univers des ethnies qui ont précédé la poésie venue d’Occident. Cependant n’avaient-elles pas leur poésie orale ? En effet l’anthologie, également ethnologue, et menée de main de maître par Max de Carvalho, commence par « Trois mythes des Indien du Xingu », par des « Chants et charmes d’amour indiens », avant que le XVI° siècle ne connaisse au Brésil la poésie écrite et imprimée en portugais. Même si Cecilia Meireles se demande « quels clairvoyants avertissements pourraient / donc bien lancer des voix mortelles », la clairvoyance de l’anthologiste, toujours susceptible d’oublier et de méconnaître, parait ici suffisamment généreuse. Au point que l’on imagine d’accoquiner ce volume, soudain devenu indispensable, avec les anthologies bilingues de poésie de la Pléiade…
Arcades, traduit de l’anglais par André Zavriew, Arcades, Gallimard, 140 p, 13 €.
Blanca Riestra : Le Songe de Borges,
traduit de l’espagnol par Aline Janquart-Thibault, Orbis tertius, 300 p, 19,90 €.
Pour qui serait perplexe devant la torrentielle immensité des deux tomes de la Pléiade consacrés à Borges, Borges lui-même a pensé à faciliter la tâche. Cette Anthologie personnelle illustre à merveille l’adage selon lequel on n’est jamais mieux servi que par soi-même. N’en déplaise à qui regretterait tel texte manquant, où que concoctée en 1961 elle fasse forcément l’impasse sur une intense création postérieure, dont La Rose de sable ou Atlas, il peut s’agir là d’un Borges idéal. Reste alors à se demander quel miroir l’auteur des Fictions envisage de donner à son lecteur ; car c’est en ce miroir, en cet « art de poésie », que nous trouvons l’impossible pourquoi de la nécessité de Borges, sphinx allégorique et fascinant de la littérature. Au point que l'inimitable donne lieu au pastiche, comme Le Songe de Borges, sous la plume de Blanca Riestra.
L’imaginaire du bibliothécaire de Buenos Aires est le nôtre, du moins si nous consentons à percevoir pourquoi il nous fascine, nous importe et nous change. Il s’agit en effet d’un imaginaire proliférant, dont la démarche est à la fois celle du rêve nocturne, de la rêverie consciente et de la spéculation intellectuelle, que l’on dirait animé de perspectives jamais pensées à ce point avant lui : jusqu’à risquer un équivalent de l’univers. À cet égard, il peut paraître stupéfiant de constater que le maître des labyrinthes n’ait pas inclus en cette anthologie « La bibliothèque de Babel ». Choix trop évident peut-être. À moins que cette dernière soit ici implicite.
Scrutant « la secrète morphologie de la sombre série » des crimes, l’écrivain n’agite les reflets de ses personnages que pour somptueusement illustrer une thèse : ils se répètent et répètent une histoire emblématique, un mythe, qu’ils soient chrétiens ou juifs, qu’ils soient de pauvres gauchos rejouant sans le savoir l’assassinat de Jules César, ou d’obscurs rebelles meurtriers éprouvant l’interchangeabilité des identités. Mieux encore, ils sont à la recherche des lettres du nom de Dieu, qui donnerait accès à « l’éternité -c’est-à-dire la connaissance immédiate de toutes les choses qui sont, qui seront et qui ont été dans l’univers. » C’est l’objet de « la Mort et la boussole », conte métaphysique et policier qui ouvre le recueil. Quoique, en une construction presque circulaire, labyrinthe où git le minotaure de son propre destin, la fin de ce recueil réanime les vengeances, les morts brutales, de gauchos, ou de victimes de la gestapo.
En cet anthologie dont l’ordre n’est pas celui des recueils, mais à peu près thématique, histoires de crimes, de détectives, et déroulements fantastiques se succèdent. D’abord la fascination pour les ambitions et les combats de gauchos, cette « mythologie de poignards », de tango et de milonga, comme une conséquence d’une enfantine fascination pour des westerns argentins élevés au rang de l’Iliade. Ainsi, les limites au réalisme latino-américain, craquent sous la pression de l’épopée et du songe…
Ensuite la mémoire et le temps, réfuté par une sorte de néoplatonisme issu de Berkeley ; ce que confirme Carlos Fuentes : « Borges, dans toutes ses histoires, observe un temps et un espace totaux qui, à première vue, peuvent seulement être approchés au moyen d’une connaissance totale. Borges, cependant, n’est pas un platoniste, sinon une sorte de néoplatoniste pervers. Il postule d’abord une totalité. Ensuite, il en démontre l’impossibilité[1]». La preuve, l’hypermnésique Funes, surchargé de détails, « était presque incapable d’idées générales, platoniques ». Cependant un empereur chinois, dans « La muraille et les livres », brûle ces derniers pour « que l’histoire commençât avec lui », pour relancer les dés et « recréer le commencement du temps »… Plus loin et pendant le temps du « miracle secret », un Juif praguois se voit accorder une année pour achever son drame dans l’instant où il est fusillé par la soldatesque allemande…
Bientôt les vertigineuses plaines argentines cèdent la place à d’autres vertiges : déserts et fleuves, mythiques et érémitiques, dans « Les ruines circulaires », où il s’agit pour un voyageur de venir « rêver un homme » et « l’imposer à la réalité », enfin « participer à l’univers ». Hélas, il faut se résoudre à n’être que « la projection du rêve d’un autre homme ». Une fois de plus le rêve est supérieur à la réalité faillible et manquante de l’individu.
Qui contrôle les pièces d’échecs que nous sommes, les noms que nous sommes ? Les poèmes avivent cette inquiétude. À moins que nous servions à la naissance de quelques vers, comme le « léopard d’ « Inferno », qui « aura donné un mot au poème » ; comme « L’autre tigre », celui qui est « le tigre vocatif de mes vers » et « fiction de l’art ». D’un seul mot, le poète vole la totalité du « palais » de « l’Empereur Jaune », donc l’univers, ce pourquoi il mérite la mort…
De l’emboitement des rêves on passe à la transmigration des âmes, comme celle du poète Omar al-Khayyami en celle de son traducteur Fitzgerald. Ce qui permet de corroborer la fascination borgésienne pour les savants et philosophes de Perse et de l’Orient, comme Averroès, « qui, prisonnier de la culture de l’Islam, ne put jamais savoir la signification des mots tragédie et comédie », alors qu’il tentait de lire Aristote. Cette quête, toujours incomplète, est une variante de celles qui s’adressent à Dieu et à ses noms, aux « Formes d’une légende » -celles des quatre formes de la vanité révélée à Bouddha- et par-dessus tout à la totalité éternelle et idéelle. C’est celle-là que tentent d’approcher les écrivains tutélaires, l’Arioste, Cervantès ou Shakespeare, ce dernier double de Borges, qu’il soit « l’Auteur », effrayé de devenir aveugle ou de n’être « comme moi, personne ».
Au-delà du « zahir », cet objet qui obsède vainement la mémoire, « l’Aleph », du nom de la nouvelle centrale du recueil, offre à l’anti-héros Borges, sur la dix-neuvième marche de la cave (bientôt démolie), la révélation de la totalité de l’univers, occasion d’une affolante et somptueuse énumération, parmi laquelle la Béatriz disparue aimée par le narrateur révèle les lettres « obscènes, incroyables, précises » écrites à son cousin. Là, ce dernier, poète hautement ridicule, puise l’inspiration nécessaire à son projet de « versifier toute la planète ». Ce poème, évidemment fragmentaire, « qui semblait reculer à l’infini les possibilités de la cacophonie et du chaos », obtient pourtant le « Second Prix National de Littérature ». Celui que le narrateur nomme Borges en conçoit une humiliation qui vaut son pesant d’ironie. Cette nouvelle est bien l’une des plus subtiles, l’une des plus palpitantes, émouvantes et métaphysique du tigre des bibliothèques argentines.
Partout, en toute son œuvre, Borges a eu l’ambition de nous confronter à l’équivalent de l’univers. Ce pourquoi, ce ne sont que contes, nouvelles, poèmes ; jamais de vastes romans, de système philosophique aux yeux plus gros que le ventre. « L’Aleph » est bien le grain de sable littéraire, l’agate fossile et lumineuse que son maître nous a évité d’avoir à longuement chercher parmi les milliards de livres improbables de « La bibliothèque de Babel ».
Outre la vertigineuse richesse thématique et intellectuelle -même si le lyrisme amoureux[2]est ici, par pudeur, absent, sauf avec cette Béatriz peu dantesque- qui ne sacrifie ni le suspense ni la couleur locale, l’art de Borges est un art de l’écriture. Son style, caressant, parfois abrupt, prenant, enveloppant et d’une rare précision, même dans les arcanes et incertitudes du fantastique, s’orne de personnifications bien aptes à signifier que tout est parlant en son monde : « un ruisseau aveugle aux eaux fangeuses, outragé de tanneries et d’ordures », par exemple. Nous avons déjà noté les énumérations, comme dans « L’Aleph » : « Je vis la mer populeuse, je vis l’aube et le soir, je vis les foules d’Amérique, une toile d’araignée argentée au centre d’une noire pyramide, je vis un labyrinthe brisé (c’était Londres)… ». Mais à cet équivalent délicieusement artificiel, littéraire, de l’univers, il manque « La lune », constatent les quatrains du même nom…
À feuilleter d’une main distraite ce volume, l’on ne peut pourtant manquer d’apprécier que les contes ou nouvelles en prose alternent avec les poèmes, d’ailleurs souvent bellement traduits en alexandrins, parfois même rimés : n’en doutons pas, chacun des deux ont autant d’importance, autant d’ « art de poésie », ont partie liée pour le maître de Buenos Aires.
Quand le poète (1899-1986) voit que « l’art est cette Ithaque / De verte éternité », l’essayiste et réunit six conférences prononcées à Harvard en 1967, dans la langue de Shakespeare, du moins de manière posthume, car retrouvées et publiées en 2000 (donc absentes en Pléiade) sous le titre L’Art de poésie, dont on ne sait s’il est apocryphe.
« La poésie est l’expression de la beauté par l’intermédiaire de mots combinés avec art ». Cette juste définition parait sèche à notre conférencier. De même qu’une explication par le moi subliminal et l’inconscient de « L’énigme de la poésie » ; ce qu’il taxe de « termes plutôt frustes si on les compare au Saint Esprit et à la Muse ».
Elle est aussi le siège de la métaphore, à condition qu’elle ne soit pas qu’une morte répétition, mais que vivante elle charme et emporte son lecteur. On la trouve à l’envi dans les trois plus grands poèmes narratifs de l’humanité, ces épopées élues par Borges : « celle de Troie, celle d’Ulysse et celle de Jésus ». Elle permet de recourir « à des mots de la langue de tous les jours et à faire en sorte qu’ils cessent de l’être, à en tirer des effets magiques », à moins de travailler avec des figures plus recherchées.
Il est alors évident, parlant en anglais, que Borges devait aborder l’épineux problème de la traduction poétique. Le traducteur oscille entre une transposition littérale (qui ne l’est jamais tout à fait) et « la musique des mots ». En ce sens, il faut comprendre le poème « non avec la seule raison, mais avec une faculté plus profonde, l’imagination ». On devine que de nombreux exemples sont empruntés à Homère et Stevenson, aux Sonnets de Shakespeare[3], à Coleridge, Rossetti ou Chesterton, sans omettre Les Mille et une nuits.
Certainement la dernière conférence, non sans auto-ironie un brin cabotine, est la plus savoureuse : « Le credo d’un poète ». Ce credo, « plutôt chancelant » n’est autre que celui de Borges lui-même, pas un instant pontifiant et parlant plus de ses erreurs (en particulier son manque de simplicité dans le conte « L’immortel ») que de ses réussites. Sa modestie lui permet de bien plus insister sur ses lectures, depuis l’enfance, que sur son œuvre : « Je pense que vous avez tort d’admirer mes écrits […] mais je trouve votre erreur généreuse ». Comptons néanmoins la grâce qu’il fait à ses auditeurs, quoique en espagnol d’autant plus musical, lorsqu’il conclue en lisant un stupéfiant sonnet sur Spinoza, qu’il dût polir comme les miroirs du philosophe : « Labra un arduo o cristal : el infinito / Mapa de Aquél que es todas Sus estrellas », ou « Il polit le cristal : carte infinie / De Celui qui est toutes Ses étoiles ».
À propos d’erreur, on restera cependant fâché, non pas contre Borges, mais contre une note qui traduit de manière erronée le fameux hypallage de Virgile : « Ibant obscuri sola sub nocte per umbram[4]». Ce n’est pas, vous l’aurez reconnu, « Ils allaient solitaires dans la nuit obscure », mais « Ils marchaient obscurs sous la nuit solitaire » !
Il faut un culot monstre pour emprunter la voix de l’immense Jorge Luis Borges. Et pourtant l’Espagnole Blanca Riestra, par ailleurs auteure d’une demie douzaine de volumes et née en 1970, l’a fait. Et non sans brio. On connait la cécité du maître, les jeunes lecteurs qu’il convia près de son oreille (dont Alberto Manguel). Il faut supposer ici que ce secrétaire de fiction est un de leurs avatars, attentif à l’imaginaire testamentaire de l’auteur de La Bibliothèque de Babel…
C’est à la veille de sa mort que ce dernier convie un jeune homme pauvre, pour « la transcription d’un rêve », « une indigestion de chimères ». Mais c’est d’un conte, ou d’un « roman » qu’il s’agit, avec un vieux fossoyeur d’un cimetière juif de Prague, qui raconte sa jeunesse, autour de l’an 1609. Il y connut le roi Rodolphe, intrigua pour le tuer, tandis que des péripéties farouches, « des choses terrifiantes, indicibles », mais aussi un zeste d’amour en « Venusberg », se tramaient autour d’un manuscrit censé totaliser l’univers, mais peut-être faux…
Les emprunts à la culture du début du XVIIème résonnent : on y découvre, une belle crucifiée, John Dee et un « manuscrit alpha » les astronomes Kepler et Galilée, un « astrologue » nommé Tycho Brahé, le jésuite Athanasius Kircher, un Marlowe qui est peut être Shakespeare. Les vertiges de l’identité tournoient parmi « le sacré et l’infâme ». Evidemment il s’agit de thèmes chers à Borges tel qu’en lui-même : crime et mélancolie, le retour du Golem, l’aleph, une structure labyrinthique… Mais loin de l’imitation servile, Blanca Riestra réussit un tour de force : laisser imaginer au lecteur que Borges se serait converti au genre inusité pour lui du roman. Cette mise en abyme, ce récit historique, fantastique et métaphysique serait-il un écrit posthume, un roman volé, une sorte de réincarnation… Salmigondis de motifs borgésiens ? Plutôt un pastiche réussi.
Borges « tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change[5] », celui à qui Dieu, « avec sa magnifique ironie / [Lui] fit don à la fois des livres et de la nuit », imaginait « le Paradis / Sous l’espèce d’une bibliothèque ». Il nous suffit de constater qu’un paradis est enclos, prêt à être sans cesse déplié, entre les pages de cette Anthologie personnelle. Loin d’être un exercice narcissique de son auteur, elle devient « personnelle » et idéale à chaque lecteur de bonne volonté, invitation à se plonger enfin dans les promesses populeuses des deux tomes de La Pléiade. En cette anthologie, en cet art de poésie, et pour paraphraser une citation caressée par l’aveugle miroir des bibliothèques, là où tant de choses de beauté sont une joie éternelle : « A thing of beauty is a joy forever[6] »…
Alberto Manguel : De la curiosité,traduits de l’anglais par Christine Le Bœuf,
Actes Sud, 528 p, 25 € ;
Alberto Manguel : L’Apocalypse selon Dürer,
traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf.
Invenit, Ekphrasis, 104 p, 13 €,
Qu’est-ce ? Pourquoi ? La curiosité enfantine ne cesse de nous harceler de questions, qu’il faut encore et sans cesse poser, nécessité humaine et humaniste dont Alberto Manguel fait le moteur et l’objet de son nouvel essai. Faudra-t-il un guide au curieux, ce sera Dante, qui, sans cesse interroge lui-même ses guides, Virgile, puis Béatrice, au cours de son voyage au travers de l’Enfer, du Purgatoire et du Paradis. Même si Alberto Manguel, né Argentin à Tel Aviv en 1948, avant de séjourner à Buenos Aires, au Canada et en Poitou, ne va pas si loin, quoique, sa curiosité se montre aussi insatiable que savamment organisée, jusqu’aux gravures illustrant Dante, ou celles de Dürer pour L’Apocalypse.
Ainsi, la Divine comédie est « un livre qui mieux que tout autre favorise l’exploration de soi-même et du monde », une œuvre qui est « générosité majestueuse ». Un tel inépuisable chef d’œuvre exige alors « un palimpseste de lectures ». D’une main amicale, Alberto Manguel nous guide avec une limpide érudition, pas pesante pour un sou, parmi les pas de Dante, sa vie, le contexte historique et politique du XIIIème siècle, la vingtaine d’année d’écriture errante et exilée, avec pour seule bibliothèque sa mémoire, donc ses sources. Et bien sûr le labyrinthe doublement spiralé de l’Enfer et du Purgatoire, puis le vertige ascensionnel du Paradis, visités par un génial curieux qui s’appuie autant sur le dogme chrétien et Saint Thomas d’Aquin que sur les récits de voyages dans l’au-delà, venus de l’antiquité, mais aussi sur la fantaisie eschatologique de Dante, voire sa propre fantasmatique.
Parmi « les quatre perversions possibles de la curiosité humaine », il faut compter avec l’orgueil, mais aussi la quête des satisfactions vulgaires, l’absence du Créateur et les limites incomprises de l’intelligence. Car la curiosité est d’abord recherche du bien. Quoique Pandore, en ouvrant sa boite aux malheurs, et Eve, croquant la pomme du bien et du mal, puissent avoir permis l’autorité du trop fameux : « la curiosité est un vilain défaut ». Préférons alors que cette dernière soit « l’art de poser des questions ». Dante ne cesse d’ailleurs d’en poser à Virgile, à Béatrice, aux malheureux qu’il rencontre parmi les bolges de l’Enfer : qui sont-ils, pourquoi sont-ils là, quelle est leur histoire ? Dressant ainsi, autant que les figures de l’eschatologie, le portrait des passions et des destinées humaines, en-deçà de la volonté divine.
Ses dix-sept questions, Alberto Manguel les adresse à tout ce qui bouge, à tout ce qui est, dans l’espace et le temps, et dans l’interaction avec la psyché humaine. De « Qu’est-ce que la curiosité ? » à « Qu’est-ce qui est vrai ? » en passant par « Qu’est-ce que le langage ? », ou « Qu’est-ce qu’un animal ? », chaque faisceau de réponses, qui sont autant de fils interrogatifs déployés, est précédé par une brève prose autobiographique, comme un prélude musical avant le développement. On pense alors au fameux tableau de Gauguin : « D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? », quand ici formes et couleurs sont les mots de l’essayiste, eux-mêmes faits de tous ceux qui l’ont précédé.
L’enquêteur se tourne alors vers sa bibliothèque aux 30 000 volumes, « chaos bienveillant, semblable à l’un de ces marchés aux puces enchantés où l’on trouve des trésors », et bien moins vers internet, aux « réponses soit trop littérales, soit trop banales ». Pêle-mêle, quoique dans un désordre savamment organisé selon les cercles progressifs parcourus par son mentor Dante, il convoque le « quipu », cette écriture des Incas, faites de nœud de couleurs, révélée par l’Inca Garcilaso de la Vega, dans ses Comentarios reales[1] de 1606, s’interroge sur l’origine des langues qui formalisent et véhiculent le questionnement et la connaissance, l’hébreu adamite ou le florentin de Dante, tout en convoquant de bien savant Juifs : Maïmonide, Aboulafia et Abravanel, qui, à la poursuite des secrets du divin, interprètent sans cesse la Torah et le Talmud. La confusion des langues, au pied de la Tour de Babel écroulée, voisine avec le langage des 256 « lexigrammes » maîtrisés par le bonobo Kanzi, puis avec le singe parlant dans le Rapport pour une académie de Kafka[2]. Vertigineux... Plus loin, au « Pays des merveilles », la jeune héroïne se révolte contre les diktats de ce monde illogique et fou, à la justice kafkaïenne : à cause « de cet acte suprême de désobéissance civile, Alice est autorisée à s’éveiller de son rêve. Nous, malheureusement nous ne le sommes-pas ».
Mais avant le ravissement paradisiaque qu’Alberto Manguel semble ne jamais atteindre, le cheminement de Dante croise si souvent l’effroi, devant les péchés de la terre et les châtiments du ciel. Pragmatique, l’essayiste s’interroge alors sur « les conséquences de nos actes », y compris jusqu’aux physiciens à l’origine des bombes atomiques.
Son essai devient une encyclopédie en étoile, en constellations, un bouillonnant collage culturel, quoique dans le domaine de la pensée politique, il ne brille pas par sa liberté face aux clichés anticapitalistes, ni par sa connaissance du libéralisme. Dans « Que pouvons-nous posséder », lors de sa critique de l’usure, traditionnelle d’Aristote à l’Eglise primitive, il oublie le rôle dynamique du prêt bancaire qui est investissement et levier du développement économique.
Reste qu’il n’est pas sans conscience que sa curiosité se heurte aux limites de l’inconnaissable. Pour reprendre Dante : « Insensé qui espère que notre raison / pourra parcourir la voie infinie / que suit une substance en trois personnes.[3] » Mais aussi aux limites du corps et de la vie humaine. En un aveu autobiographique, dont sont coutumiers ses essais, il relate son accident vasculaire cérébral, fin 2013, qui a fait, temporairement, de son langage un bégaiement : « l’impression d’avoir tâtonné dans un potage-alphabet ». Moment émouvant, quoique sans pathos, qui lui permet de s’interroger : « Que sont cos pensées qui n’ont pas encore atteint leur état verbal de maturité ? » C’est alors que le scanner permet « la cartographie de notre propre pensée », comme une sorte de miroir renvoyé à celle des trois espaces dantesques.
En toute logique, et dans une dimension testamentaire (ne demande-t-il pas qu’à sa mort l’on prévienne ses livres qu’il ne reviendra pas ?) les dernières pages s’intéressent à notre dernier soupir et à l’au-delà, dont Dante offre une fiction qui se veut vérité. Non sans convoquer Auschwitz, qui, au contraire de l’univers dantesque et divin, « est le lieu d’un châtiment sans faute ». Ainsi, sur un abîme, bute la « poursuite du savoir »…
Fidèle à son habituelle propension à baliser ses livres au moyen d’illustrations choisies, cet essai propose en frontispice de chaque chapitre une gravure de l’édition de 1487 de la Divine comédie commentée par Cristoforo Landino, sans compter quelques autres stations picturales, toujours en noir et blanc. Son Livre d’images,[4] lui parfois en couleurs, ranimait ces dernières avec une approche toute de savoir et de plaisir, quoique sans jamais se départir de l’humilité nécessaire. Il eût fallu d’ailleurs ne pas éborgner le titre original anglais, on ne peut plus signifiant : Reading Pictures. A History of Love and Hate. Reste que la relation entre le lecteur et Alberto Manguel ne peut être qu’une histoire d’amour : amour intellectuel, et moral a fortiori.
Insatiable curieux des icônes de l’universelle culture, Alberto Manguel, que l’on connait pour s’être également tourné vers le récit[5], s’est engagé vers un autre sommet de la littérature, du mythe et de l’art : L’Apocalypse selon Dürer. Si, au cours de sa « curiosité », il reprend bien des pages de cette « ekphrasis » (la description d’une œuvre d’art en rhétorique), pour reprendre le titre de la collection, il se consacre ici à une toute personnelle iconologie, moins scientifique qu’évocatrice de l’œuvre de l’artiste du XVIème siècle et de ses retentissements contemporains dans l’œil du spectateur. Seize gravures, réalisées en 1498, seize analyse et rêveries, depuis « Le martyr de Saint-Jean l’Evangéliste » jusqu’à l’Ange lui montrant « la nouvelle Jérusalem ». La richesse graphique et symbolique inouïe de ces images suscite une réflexion comminatoire : « Dürer sait que chaque vision nous rappelle que nous devons la lire comme un livre, et que chaque livre avertit son lecteur : rappelle-toi que toute histoire doit avoir une fin. » Alberto Manguel y voit également affleurer d’autres mythes, comme au travers des cavaliers de l’apocalypse se profilent les guerriers dévastateurs de L’Iliade. Mais aussi la figuration des guerres, des dévastations qui affectèrent et affectent encore nos barbaries historiques et nos barbares civilisations : meurtres de masses, où git la Milena de Kafka, « couvertures infestées de variole » données aux Indiens d’Amérique, « en ce qu’il faut considérer comme la première guerre biologique du monde ». En ce sens l’apocalypse est une abomination humaine et une récurrence historique, voire écologique, avant d’être un « carnage angélique », « les armées divines mettant fin à la folie humaine ». Pire, par-dessus tout, « l’état ultime de toute œuvre d’art est l’état de ruine », ce qui vaut pour La Divine comédie de Dante, pour les gravures de Dürer, pour les livres de notre ami Alberto, et, cela va sans dire, pour les pages de pixels de cette négligeable lecture critique…
Photo : T. Guinhut.
Prétexte à une méditation sur les fictions de l’au-delà, cette ekphrasis qui en est à peine une, permet à son auteur d’imaginer, à la suite de Dante, et en une prose haute en couleurs, des catégories infernales pour nos fauteurs de maux contemporains : « les industriels resteront plongés jusqu’aux yeux dans la fange, au fond d’un cloaque toxique de leur fabrication ; les extrémistes religieux seront forcés d’errer sans fin et seuls dans leurs propres cauchemars hideux ; les financiers, vêtus de costumes trop serrés, souffriront faim et soif cependant que des gaveurs d’oie leur enfonceront dans l’œsophage des pièces et des billets ». Oubliant cependant, en un naïf rousseauisme, les industriels et financiers dignes du paradis, puisqu’ils ont contribués à nos richesses, à notre espérance de vie, voire à notre culture, via le papier et l’encre des livres, via nos claviers et nos écrans….
Embrasser une religion fondamentaliste et tyrannique, telle que l’Islam du Coran et des hadiths, c’est voir disparaître les « pourquoi ? », donc le ressort de la curiosité, voir disparaître les figurations de Dürer. C’est également ne plus savoir lire, sinon dans la répétition du même. Il semble alors qu’il soit assez élogieux de qualifier Alberto Manguel comme un grand lecteur, mieux : une allégorie de la Curiosité. C’est d’ailleurs avec une discrète modestie qu’il a omis, au sein de son Livre des éloges[6]qui en compte quatorze, de rédiger un éloge du lecteur, qui eût été le sien propre, quoiqu’ici en réside un brouillon par une plus modeste main encore. Si Virgile était le guide de Dante, Alberto Manguel est notre Virgile parmi la forêt obscure des questionnements, les lumières de la connaissance et le vaste jardin des livres. Où ce De la Curiosité figure une stèle écrite parmi ses meilleurs livres, sinon le plus brillant. C’est avec une flûte de Champagne doré aux fines bulles parfumées qu’il faut saluer le talent de celui qui écrivit : « Le lecteur idéal est quelqu’un avec qui l’écrivain passerait volontiers une soirée, autour d’un verre de vin». Mieux qu’une soirée d’ailleurs, car « lorsqu’il lit un livre datant de plusieurs siècles, le lecteur idéal se sent immortel[7] ».
Mario Vargas Llosa : La civilisation du spectacle,
traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan, Gallimard, 240 p, 20 € ;
Le Héros discret ; Conversation à la Cathédrale,
traduits par Anne-Marie Casès et Albert Bensoussan,
Gallimard, 482 p, 23,90 €, 640 p, 26 €.
Entre le miroir aux alouettes télévisées du divertissement, sa façade ouverte sur le vide, et le roman balzacien d'autre part, Mario Vargas Llosa a définitivement fait son choix. S’il adresse au premier un pamphlet bien senti, il offre au second un avatar bien contemporain. Du prix Nobel 2010, un essai rassemble, sous le titre La Civilisation du spectacle, une douzaine d’articles parus dans la presse hispanophone (El Pais essentiellement), alors qu’un roman est « un beau livre [qui] nous rapproche de l’abîme de l’expérience humaine et de ses mystères effervescents » : comme, justement, Le Héros discret.
Notre essayiste spectaculaire ne fait pas mine d’ignorer ces prédécesseurs en la matière. Ne serait-ce que le titre presque homonyme de Guy Debord, qui, en 1971, dénonçait « l’hégémonie du spectacle », « la négation et la consommation dans la culture[1] » et le fétichisme des marchandises, sans penser que l’on restait libre de les choisir ou non. Mais à cet essai, daté de la pensée 68, forcément anticapitaliste et antilibéral, dogmatique et verbeux, finalement assez creux, Mario Vargas Llosa répond aujourd’hui par une argumentation plus élégante et plus nourrie. La vidéosphère et le divertissement ont selon ce dernier bousculé la culture au sens noble, littéraire, philosophique et scientifique du terme. Seule la vie culturelle, au sens des modes de vie et des comportements, ne cesse de se remplacer elle-même, par le biais de la mode, du buzz et du spectacle, de ses images bruyantes et superficielles.
La permanence de la culture étant menacée par l’éphéméride permanente du spectacle, Mario Vargas Llosa plaide la cause de la première, de « ses valeurs esthétiques et éthiques ». Hélas les livres où l’on pense le monde voient s’amenuiser leur visibilité, au contraire de la consommation de masse de scènes sportives, rock and pop, de jeux vidéo, de films, de productions télévisuelles et de performances et autres billevesées de youtubeurs. Ce qui a paru devenir la démocratisation de la culture est de fait éclipsée par la montée en puissance d’une population de consommateurs événementiels, car ell a le nombre pour elle, et à laquelle les élites offrent le crédit de la démagogie, préférant ainsi la médiocrité du sensationnel à la profondeur de la réflexion, aux dépens du travail intellectuel : le coupable n’est autre que « la banalisation ludique de la culture dominante, où la valeur suprême est maintenant de se divertir et de divertir, par-dessus tout autre forme de connaissance et d’idéal ».
Quand « une société libérale et démocratique avait l’obligation morale de mettre la culture à la portée de tous », on a au contraire vulgarisé la vie culturelle : alors que tout se vaut, « qui lit ces paladins solitaires essayant d’établir un ordre hiérarchique dans l’offre culturelle de nos jours » ? Leur autorité morale se voit balayée par la suspicion envers toute autorité instituée, forcément « fasciste », comme la langue selon Roland Barthes[2]. Ce contre quoi, sans oublier la déconstruction des humanités par Jacques Derrida[3], s’insurge notre essayiste péruvien. Et de la même manière, il conspue « ce mépris actuel de la loi » qui est celui « de la piraterie de livres, disques, vidéos »…
Entre la faiblesse conventionnelle de la plupart des « best-sellers » de l’édition et les « illusionnistes » de l’art contemporain » qui, obsédés par la provocation, « dissimulent leur indigence et leur vide derrière la fumisterie et la prétendue insolence », le cœur de la société branchée balance. À l’encontre de l’esbroufe et la vulgarité de la sexualité exhibée, il fait l’éloge de l’érotisme qui « représente un moment élevé de la civilisation », comme lorsqu’il le mit en scène dans son beau roman aux récits emboités : Les Cahiers de Don Rigoberto.
Reste à considérer et affirmer ce sur quoi repose la culture de nos sociétés, ce que Mario Vargas Llosa affirme à l’occasion du voile et de l’islamisation : « Toutes les cultures, croyances et coutumes doivent trouver leur place dans une société ouverte, à la condition expresse de ne pas entrer en collision frontale avec ces droits de l’homme et ces principes de tolérance et de liberté qui constituent l’essence de la démocratie ». Que voici un essai salutaire lorsque « la culture devrait remplir ce vide qu’occupait jadis la religion » ! Car mieux que « l’opium du peuple », la laïcité, le respect de la liberté féminine et le libéralisme économique doivent coexister avec une vie spirituelle « intense » ; quoique les religions, malgré leur tendance « potentiellement intolérante, monopolistique de vocation », doivent permettre leur vie spirituelle et leur morale à qui en a besoin…
Pêle-mêle, il approuve la suppression des crucifix dans les écoles publiques par le tribunal de Karlsruhe, il plaide pour la « défense des sectes », mais « avec pour seule exigence qu’elles agissent dans le respect de la loi ». Il faudra trouver la cohérence de cette pensée dans la protection des libertés.
En écho à la banalisation de la culture déjà constatée par Hannah Arendt[4], l’écrivain péruvien fustige la culture de notre temps, « sans valeurs esthétique », où les humanités « sont devenus des formes secondaires du divertissement ». La pente savonneuse est-elle inéluctable ? La « civilisation du spectacle » va-t-elle s’effondrer sous le poids de son « insignifiance », le livre papier, et son « érotisme du corps caressé », disparaîtront-ils au profit du numérique ? « Quelque chose de l’immatérialité du livre électronique passera dans le contenu », s’inquiète Mario Vargas Llosa. Au point qu’il adhère avec la thèse de Nicholas Carr, qui, dans Internet rend-il bête ?[5], révèle qu’à force d’exercer son expertise parmi les écrans de la communication et de picorer parmi le web il avait cessé d’être un bon lecteur, voire un lecteur tout court. Aussi prit-il la décision de se réfugier dans une cabane du Colorado, afin de lire, et d’écrire son essai alarmant… Non, y compris au surfeur expérimenté, les livres ne sont pas superflus, pense Mario Vargas Llosa avec sagesse.
Ainsi, au-delà de la mode d’une « littérature light », l’écrivain garde une responsabilité : aider à « comprendre le labyrinthe de la psychologie humaine », « promouvoir la culture démocratique » et contribuer, comme Karl Popper avec la Société ouverte et ses ennemis[6], à la « lutte contre le totalitarisme ». Notre auteur garde la « conviction que les grandes œuvres littéraires enrichissent la vie, améliorent les hommes et nourrissent la civilisation » ; ce pourquoi, il est un « héros discret » de cette dernière…
Divertir et instruire restent les piliers de l’éthique du romancier dans son dernier ouvrage, Le Héros discret. Deux histoires parallèles s’enchaînent et se répondent, celles de Felicito Yanaqué et d’Ismael Carrera, le premier étant un modeste entrepreneur de transports de Piura, le second un prospère patron d’assurances de Lima. L’un est sommé de verser des fonds régulier pour être protégé par une mafia qui ne néglige pas la menace, le second est lui menacé par ses deux jumeaux de fils indignes, fripouilles délinquantes surnommées « les hyènes », qui font plus que rêver de sa mort afin de s’approprier la fortune paternelle. Car -quelle mouche l’a piqué ?- le vieillard épouse sa servante, une « cholita », qui a quarante ans de moins. Ainsi deux Péruviens parmi bien d’autres, mais emblématiques, prennent en main leur propre destin.
Les chapitres aux intrigues alternées, animés par le suspense et des rebondissements dignes du roman-feuilleton, se succèdent avec une rare efficacité. Il faut suivre la piste d’un petit dessin d’araignée en guise de signature. Puis celle des méchants fils qui trahissent, à moins que bien meilleurs ils inquiètent ou épaulent leurs pères attentifs. Sans omettre les femmes, épouses et maîtresses aux destinées contrastées. Nous laisserons alors le lecteur découvrir comment les deux intrigues se rejoignent, pour assurer l’harmonieuse cohérence romanesque.
Tout un tableau de société se déploie sous nos yeux, grâce à des personnages taillés dans le vif : marchands, délinquants, la voyante Adelaida, qui a des « inspirations » salutaires pour Felicito, mais surtout acteurs économiques dans un Pérou en expansion… Celui qui résiste au chantage de la mafia, malgré ses bureaux incendiés, et publie dans le journal sa détermination, celui qui a fait de son entreprise d’assurances une florissante société au service du pays sont, au creux d’un réel éloge du travail, deux modestes héros. De quelle cause ? Mais de la justice, de la liberté d’entreprendre, du libéralisme économique. Ce en quoi le roman est cohérent avec la pensée politique de l’auteur, qui se présenta aux élections présidentielles de son pays en 1990 et qui failli être élu, et dont les perspectives et les arguments sont au cœur de son essai Les Enjeux de la liberté[7].
Non sans ironie, le romancier prend ses distances avec son récit : « Mon Dieu, quelles histoires organisaient la vie quotidienne ; ce n’étaient pas des chefs-d’œuvre, elles étaient plus proches des feuilletons vénézuéliens, colombiens et mexicains que de Cervantès et Tolstoï, sans doute. Mais pas si loin d’Alexandre Dumas, Emile Zola, Dickens ou Pérez Galdos ». Si le ton et la succession des péripéties paraissent légers, non sans humour, c’est néanmoins, entre roman policier et roman de mœurs, dans une perspective réaliste balzacienne qu’écrit Mario Vargas Llosa. Ce dont témoigne la citation de Balzac en exergue du roman Conversation à la Catedral, ce splendide roman de société originellement publié en 1969, qui vient de ressusciter en une nouvelle traduction : « Il faut avoir fouillé toute la vie sociale pour être un vrai romancier, vu que le roman est l’histoire privée des nations ». Et, comme Balzac, qui, à l’occasion de son Père Goriot, inventa le principe des personnages récurrents parmi ce qui devenait La Comédie humaine, Mario Vargas Llosa, voit réapparaitre, parmi les pages de son Héros discret, des personnages venus de ses précédents romans : le sergent Lituma, revenu de Lituma dans les Andes, mais aussi Don Rigoberto, dona Lucrecia et Fonchito, qui ont fait le déplacement depuis Les Cahiers de Don Rigoberto, et nous font de nouveau le bonheur de nous offrir leurs émois érotiques. Tout en y insérant l’histoire de « Fonfon », victime d’un étrange séducteur qui est peut-être le diable, ou d’une hallucination. Quant au bureau de Don Rigoberto, nourri de livres et d’œuvres d’art, il est son « espace de civilisation ». Peut-il croire « qu’il le défendrait contre l’inculture, la frivolité, la bêtise et le vide » ?
Un essai polémique et nourrissant, un roman plein de vie, d’intrigues et de substantifique moelle humaniste et libérale… Pourquoi bouder notre plaisir ? Si à la « civilisation du spectacle », nous préférons celle de la vision du monde et de la pensée, Mario Vargas Llosa, une fois de plus, est notre homme. Depuis un demi-siècle, de La Guerre de la fin du monde en passant par l’étonnant portrait de dictateur que fut La Fête au bouc, l’écrivain péruvien parcourt l’universel[8].Quoique fêté pour son prix Nobel de littérature, on est loin de toujours rendre justice à ce héros discret de la littérature, car son éthique libérale, tant politique qu’économique, ne lui vaut hélas pas que des amitiés. Sinon la nôtre !
Museo de la Catedral de Santo Domingo de la Calzada, La Rioja.
Photo : T. Guinhut.
Alejandra Pizarnik,
la comtesse aux poèmes de sang et de silence.
Alejandra Pizarnik : Journaux 1959, 1971,
traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Picard, José Corti, 370 p, 24 €.
Les Travaux et les nuits, La Comtesse sanglante,
traduits par Jacques Ancet, Ypsilon, 80 p et 76 p, 17 € chaque.
César Aira : Alejandra Pizarnik, un pur métier de poète,
traduit par Susana Penalva, Revue Nunc / Editions de Corlevour, 112 p, 19 €.
Dépressive jusqu’au suicide, poète jusqu’à l’exigence de concision et de perfection, telle fut Alejandra Pizarnik. Elle tint son nom étrange d’une famille juive polonaise qui eut la chance d’émigrer en Argentine avant l’arrivée au pouvoir du nazisme, et son prénom d’une involontaire éviction administrative, alors qu’elle était née Flora en 1936. Jusqu’à sa mort volontaire en 1972, elle n’eût de cesse de vivre en poète, uniquement en poète, et seules les morsures d’une dépressive mélancolie l’empêchaient de réaliser pleinement cette assomption. Comme sa Comtesse sanglante, « elle vivait devant son grand miroir sombre, le fameux miroir dont elle avait elle-même dessiné le modèle ». Infailliblement, ses amples récits, ses brefs poèmes, ses Journaux d’études et d’angoisses, renvoient pour nous, en leur miroir sombre, le destin et l’acuité métaphorique de son écriture.
« Je réunissais des mots très purs
Pour créer de nouveaux silences »
Si seulement les mots de ses vers et de ses phrases avaient pu avoir la fonction thérapeutique définitive, hélas si provisoire, qu’elle avait rêvée. Trente-six années seulement pour tenter de dresser devant la mort, sa mort désirée, sa « comtesse sanglante » fascinatrice, un mur de poésie suffisamment pur… Plaintes, hantise de l’amour refusé, souffrances remâchées, accelerando tragique courent avec une lente vélocité parmi les pages des Journaux, vers un dénouement annoncé : « Ne pas oublier de se suicider », note-t-elle en 1962. Mais c’est dans la « forêt d’images » de la poésie que ces plaintes trouvent leur antidote, leur quintessence, que le réel et le vide qui la cernaient ne trouvèrent pourtant pas assez persuasive.
En ces Journaux qui ne sont qu’un choix parmi une vingtaine de cahiers, sa « solitude est faite de chimères amoureuses, d’hallucinations ». La folie la guette ; à moins qu’il s’agisse d’un souhait : « Ne plus jamais sortir des rêves ». Elle se voit « laide », elle est « une incarnation de tous les péchés capitaux ». Maniaco-dépressive, elle se nourrit de sa douleur et cultive sa morbidité : « Je sais que je naitrai morte ». Son irrépressible besoin d’amour est celui d’une petite fille autant que celui d’une sexualité vorace et vaine, parfois bisexuelle. Une fin psychiatrique l’attendait, avant de s’administrer un psychotrope massif et définitif. Un an avant sa disparition, elle écrivit : « Mon besoin de tendresse est une longue caravane ».
La pose littéraire colle à la peau de l’auto-clinique psychologique. Quand le contrepoison, ou le supplément d’addiction, sera l’écriture : « Je pressens un langage à moi, un style qui n’a jamais existé. » Pourtant, elle déchire tant de ses textes, déchirée entre son peu de prise et sa maîtrise : « Je le possède, oui, mais je ne suis pas ce langage ». Ces poèmes en prose sont sans cesse amendés, sa tentative d’écrire un roman sera un échec : « Ma méthode de correction débouche sur la poésie pure, sèche et aride. » Elle se sent séparée de ses œuvres les meilleures : « Je ne peux pas croire que c’est moi qui ai écrit la prose sur la comtesse ».
Etrange comme ces pages de Journaux sont prenantes, intenses, émouvantes, de par et malgré les tourments d’un esprit qui se débat dans un corps et parmi les autres, dans sa solitude, quoiqu’elle n’eût pas manqué d’amis. Une intensité adamantine et violacée explose de jour en jour ; jusqu’à la combustion prévisible de la locutrice. Son art est « terriblement bref et intense comme la mort ». Curieusement, elle fut intensément éditée, admirée en Argentine, alors que la France, où elle passa quatre années, devenant amie avec Breton, Paz, Cortazar, Mandiargues et Michaux, lui reste passablement imperméable, ce malgré bien des éditeurs courageux. Quant à ses lectures abondantes, elles oscillent entre rejet (Don Quichotte) et identification (Pavese). Artaud, surtout Le Pèse nerfs, Les Frères Karamazov la fascinent. La psychanalyse la dévore avant qu’elle l’abandonne. Si philosophie, journalisme et peinture firent le lit de ses études et de ses modestes emplois, seule la tension vers le sang de la métaphore la porte vers une autre dimension intérieure.
Elle n’est évidemment pas qu’un épigone du surréalisme. Au point qu’elle disciplina l’écriture automatique, pour en contrôler le résultat, et le tailler en ses vers. Au travers du drame du langage, il s’agit de se trouver autant que de trouver sa plus pure expression. En ce sens chaque poème des Travaux et les jours est un éclat d’autoportrait :
« Du combat avec les mots cache-moi,
éteins la fureur de mon corps élémentaire. »
À moins qu’il s’agisse d’un vertige autobiographique :
« Tu as fait de ma vie un conte pour enfants
dans lequel naufrages et morts
sont prétextes à des cérémonies adorables »
Le flamboiement des images, vigoureuses dans leur concision, s’associe à des antithèses surprenantes, à des paradoxes. L’amour, l’autre, fantasmé ou vécu, imprime son sceau incisif ; car il est « Embusqué dans [son] écriture ». Cependant, elle ne cesse de se risquer sur la falaise extrême du poème, auprès de son vide :
« je réunissais des mots très purs
pour créer de nouveaux silences »
Cette exigence de pureté se heurte à son contraire, à son impossibilité :
« une tribu de mots mutilés
cherche asile dans ma gorge »
La confrontation tragique atteint alors la fulgurance :
« ne me livre pas
très triste minuit
au midi impur et blanc »
À la lisière de la poésie philosophique et du haïkaï, l’ « Horloge » devient une allégorie :
« Dame toute petite
logée dans le cœur d’un oiseau
elle sort à l’aube et prononce une syllabe
NON »
Faute de lire une édition bilingue de ces miniatures, on aura du mal à juger de l’exactitude de la traduction. Pourtant la restitution de Jacques Ancet possède une évidence et une fulgurance remarquables qui augurent merveilleusement de la beauté de l’écriture originelle de notre Alejandra. Qui serait une petite sœur poétique d’Octavio Paz, mais beaucoup plus resserrée sur elle-même, sur l’os de son intériorité torturée qui tente de trouver son cristal lyrique, à la limite de l’aphonie.
Maladivement et extatiquement fascinée par les tentations et les figures de la mort, Alejandra Pizarnik se réincarne-t-elle littérairement dans sa Comtesse sanglante ? S’il est risqué d’engager une lecture biographique à la Sainte-Beuve, il est loisible de tenter une lecture fantasmatique : repoussoir fascinant ou désir inassumé ; à moins qu’il ne s’agisse de la part de la poète que d’une posture esthétique assumée. Elle fut stupéfiée par le livre, aussi érudit que poétique, de Valentine Penrose[1] sur la fameuse Hongroise Erzsébet Bathory (1560-1614), qui, selon la légende, assassina 650 jeunes filles. De suite, elle va pratiquer l’art de la réécriture, dégageant la substance fantasmatique pour aboutir à un poème en prose, par tableaux successifs, dangereux et sensuels, comme en une épure baroque : « la comtesse la mord frénétiquement et la transperce d’aiguilles […] on verse l’eau sur son corps et l’eau se change en glace ». Les tortures se succèdent en une anthologie digne de Sade[2], qui donnerait envie de lâcher un livre si inutile, si complaisant, s’il n’avait été écrit que par ce dernier, s’il n’était relevé par l’esthétisme glacé de l’écriture d’Alejandra, impassible et colorée : la comtesse ne se baignait-elle pas, encore une fois selon la légende, dans le sang de ses pauvres victimes, dont personne ne parait avoir pitié, pas même notre poète. Ce en quoi l’héroïne abjecte de cette œuvre d’art paradoxale -au sens où toute éthique l’a abandonnée à jamais- apparait comme un précurseur de Dracula[3]. Elle ne fut que condamnée « à la prison perpétuelle en son château »…
Alejandra Pizarnik pratique-t-elle le masochisme en écrivant de telles pages ? Essaie-t-elle de recueillir la jouissance rouge de la tortionnaire « en transes » ? Garder en sa distanciation plastique l’apparente indifférence du rapport factuel et judiciaire n’empêche pas d’imaginer une fantasmatique identification, grâce à laquelle la littérature devient peinture et pertinence psychologique : « la pamoison sexuelle nous pousse à des gestes, des pamoisons de mort ». Cette comtesse était « mélancolique » et probablement « épileptique », à cause d’une généalogie consanguine ; elle traitait ses migraines avec « une colombe blessée mais vivante sur le front ». On devine que ces images aussi fastueuses que terribles faisaient palpiter Alejandra, comme en son miroir, ou son contre-miroir. Que cette créature maléfique lui offrait une aura de magie noire et rouge : « pour un instant -soit du fait d’une musique sauvage, d’une drogue ou de l’acte sexuel à son maximum de violence-, le rythme très lent du mélancolique non seulement parvient à s’accorder au monde extérieur, mais à l’excéder en une démesure, un bonheur indicible ; et le moi vibre, traversé d’énergies délirantes. » En ces poèmes en proses stylisés, ne parlait-elle pas d’expérience, non au sens criminel, mais au regard de la mélancolie ? Reste qu’Alejandra sait conclure en jugeant son personnage : « Elle est une preuve de plus que la liberté absolue de la créature humaine est horrible ». À moins que l’on puisse y lire, comme Jacques Ancet en sa postface, une préfiguration de la dictature sanglante argentine à partir de 1976…
Une synthèse essentielle sur l’œuvre d’Alejandra Pizarnik nous est obligeamment fournie par César Aira qui éclaire son « pur métier de poète » au moyen de quatre conférences. On se souvient de César Aira, narrateur de voyages de peintre et peintre de montagnes[4]. Sa plume d’essayiste est tout aussi précise, évocatrice et analytique. Même si Alejandra « a toujours manqué de l’élan narratif », il observe que « le moi critique [est] aux commandes de l’écriture automatique », ce qui lui permet de dépasser les facilités du surréalisme. Il n’y a chez elle « aucun déguisement utopique ou idéologique, mais un objectif unique et explicite : écrire de bons poèmes ».
Pour qui veut caresser de près l’esthétique scripturale d’Alejandra Pizarnick, le propos de César Aira est essentiel, observant combien « sa poésie s’est exclusivement nourrie de termes soutenus ou nobles », combien un lexique aussi peu nombreux que prestigieux irrigue sa pensée et ses images. Son « minimalisme » n’en est pas moins chatoyant, car « c’est la configuration des éléments qui fait l’art, et non pas les éléments en soi. » Avec une rare efficacité, il ausculte son art de la brièveté, « son sens » audible « dans la confession et le pathétique », sa « volonté de pureté », la « dislocation du sujet », « la négativité et le nocturne », comme dans Les Travaux et les nuits ; sans compter le rappel de la folie de ses écrivains favoris : Hölderlin, Nerval, Artaud…
On sera cependant moins enthousiaste envers César Aira lorsqu’il clame qu’ « avec elle la poésie est morte » : l’on sait combien les grandes annonces de clôtures apocalyptiques en art sont aussi péremptoire que rapidement démenties, même s’il faut avec lui prendre en compte l’ironie postmoderne qui affecte la noblesse de la poésie du passé...
Fatale Princesse de sa propre vie, Alejandra Pizarnik, a quitté les désordres et les tortures mentales pour ne nous en laisser que la substantifique essence, ces proses colorées, ces poèmes épurés ; et cependant d’une intensité qui nous touchera encore longtemps. La comtesse de la poésie, dernier « poète maudit », entre noire mélancolie et blancheur du silence, entre sang de ses poèmes en prose et spiritualité sans dieu de sa pensée, reste néanmoins un universel mystère : comment peut-on vivre une telle vie d’angoisses et la clarifier avec tant de netteté dans l’insolent diamant noir de la poésie ?
Roberto Ampuero : Quand nous étions révolutionnaires,
traduit de l’espagnol (Chili) par Anne Plantagenet, JC Lattès, 496 p, 22,90 €.
Reinaldo Arenas : La Couleur de l’été,
traduit de l’espagnol (Cuba) par Liliane Hasson, Mille et une nuits, 576 p, 25 €.
Trop souvent, on a présenté le castrisme comme une espérance opprimée par le blocus des Etats-Unis. Voici, par le Chilien Roberto Ampuero, né en 1953 et par ailleurs auteur de romans policiers, une charge irréfutable et bienvenue contre le communisme cubain, un rare document, efficace, édifiant, moins élégiaque que satirique : Quand nous étions révolutionnaires. En un double « désenchantement », amoureux et politique, le second domine et rend irremplaçables ces pages autobiographiques. Quand à Reinaldo Arenas, lui Cubain, le voici préférant la satire grandguignolesque de La Couleur de l'été.
Jeune Chilien communiste balayé par la dictature infecte de Pinochet - qui d’ailleurs n’a fait que remplacer celle déjà bien mûre d’Allende - l'alter ego de Roberto Ampuero parvient à fuir son pays. Pour l’Allemagne de l’est d’abord, où quelques doutes au-devant de l’autre côté du mur de Berlin commencent à effleurer sa foi idéologique. Soudain amoureux de Margarita, belle Cubaine aux yeux verts, il la suit dans son île caraïbe pour l’épouser. Sous les yeux protecteurs de son beau-père, Cienfuegos, grand officier de Castro et assassin sans remords d’opposants et de traitres, il est sommé de participer à la construction du socialisme. Ce en quoi Margarita n’a aucun doute : « A ses yeux de fonctionnaire, la Révolution était parfaite, sans tache, et elle était persuadée qu’elle habitait le meilleur des mondes possibles, attribuant les limites du processus à l’embargo américain. » Mais au contraire de sa femme qui devient un pilier du régime, il découvre censure et médiocrité intellectuelle, mensonge, pauvreté, terreur, sans compter les privilèges éhontés des dignitaires castristes.
Cuba, grâce à Fidel et ses sbires, est en effet devenue terre de rationnement, de geôles immondes et d’absence de toute liberté politique. « La pauvreté dans laquelle se débattaient les gens depuis le triomphe de la Révolution était inexplicable et parfois effrayante », dit-il, avant d’en avoir découvert l’explication, qui tient en un seul concept : une économie dirigée par les idéologues incultes du parti communiste, en un mot, par Castro lui-même. Ce qui n’est pas sans contribuer au déboulonnage du mythe Che Guevara, meurtrier sanguinaire de surcroit.
Rejeté, divorcé de force et privé de son fils, le narrateur, remué par sa vocation d’écrivain, devient l’ami d’un poète dissident menacé d’être condamné pour l’ « avoir détourné du chemin révolutionnaire ». Les travaux alimentaires de traduction, mais aussi agricoles et collectifs harassants, les péripéties idéologiques et picaresques s’enchaînent avec le soin d’un réel conteur, aux notations aussi précises que colorées, qui n’omet pas les aventures érotiques : « Un spasme profond nous unit dans la pénombre parfumée de la forêt de La Havane ». Ainsi, l’écriture est sensuelle, contrastée, à l’image des touffeurs de la politique et de la nature, de ses habitants, tyranniques ou tyrannisés. Désabusé, lisant cependant « les romans interdits », il travaille à fuir cette île-prison qu’il est obligé de comparer sans ambigüité avec la dictature de Pinochet : rêvant des Etats-Unis, y parviendra-t-il grâce à une barque cachée, ou en retrouvant officiellement, quoiqu’en rusant, l’Allemagne de l’Est ?
Autobiographie, ou « roman autobiographique » (où « tout souvenir est fiction »), ce « genre le plus subversif qui soit, et le plus détesté par les dictatures », tel que le qualifie son auteur ? S’il lui a été nécessaire de changer les noms des personnages pour raison de sécurité, dissuadant ainsi de « brutales représailles », le parcours de ce narrateur nostalgique de la démocratie chilienne est bien le sien, précieux témoignage personnel et tableau exemplaire de la tyrannie castriste, d’ailleurs salué à sa juste valeur par Mario Vargas Llosa qui se fait son préfacier. En ce récit aux riches péripéties, à l’exacte observation et analyse, presque sans faute, Roberto Ampuero, « interdit de séjour à Cuba », ne va cependant pas au bout de son raisonnement : alors qu’il n’a pas pensé à remettre en question le communisme d’Allende, lui faut-il ou non préférer le capitalisme libéral ?
Romancier carnavalesque et d’avant garde, esprit critique impénitent et homosexuel, voilà en quelques mots le portrait du Cubain Reinaldo Arenas (1943- 1990). Ainsi fiché, on ne s’étonnera pas que le régime castriste le conspue comme un dangereux contre-révolutionnaire, le traque, puis l’emprisonne. Exilé aux Etats-Unis, jusqu’à ce qu’il meure du sida, il dirigeait sans cesse les armes de l’écriture contre cette dictature infâme. Parmi la quinzaine de livres publiés en français, La Couleur de l’été reste le plus énorme, le plus ambitieux et le plus abouti. Apparemment désarticulé, protéiforme, voilà un opus monstrueux, démentiel et magnifique. Sous couvert d’acte théâtral, de poèmes, de nouvelles et de « conférences » prononcées par d’autres écrivains cubains (Lezama Lima ou Virgilio Pinera) il s’agit d’un immense tableau satirique de la dictature de Fidel Castro, figuré sous les traits burlesques du « superenculeur » Fifo, « recevant l’œuvre de mâle de Che Guevara ». Quarante ans de tyrannie et « les Sept merveilles du socialisme cubain » ont réduit le peuple à la famine alors qu’il doit louer liberté et abondance… L’évasion est impossible, y compris sur un rafiot. Et si l’on rongeait la base de l’île entière pour qu’elle vogue à la rencontre du monde libre ? L’entreprise est, faute de pouvoir s’entendre, vouée à l’échec : l’île sombre sous les revendications nationalistes, les « trépignements ». Démesurément obscène, scatologique, c’est aussi un roman prodigieusement cultivé, un sommet du baroque contemporain. On ne ratera pas « L’éloge de Fidel Castro » en appendice, éloge paradoxal et ironique bien sûr. Esprits sérieux et adorateurs de la révolution cubaine sont priés de s’abstenir d’ouvrir un tel ouvrage blasphématoire…
Thierry Guinhut
La partie sur Ampuro est parue dans Le Matricule des anges, septembre 2013,
Hotel Tierra de Biescas, Alto Aragon. Photo : T. Guinhut.
Carlos Fuentes : La Volonté et la fortune,
réalisme magique et roman philosophique.
Carlos Fuentes : La Volonté et la fortune,
traduit de l’espagnol (Mexique) par Vanessa Capieu,
Gallimard, 528 p, 24,90 €.
Choisir son narrateur parait aller de soi. Il ou je s’impose, venu d’une évidence inconsciente ou fermement déterminée. Narrateur interne au récit ou vague déité plus ou moins en retrait, il n’est guère courant qu’il soit posthume, pourtant ainsi parfaitement apte à dérouler une vie. Mieux, Carlos Fuentes (1928-2012) a élu, en son roman La Volonté et la fortune, une tête coupée flottant sur les eaux du Pacifique pour narratrice. Elle appartint à Josué qui, au moyen de cette bouche irréparablement séparée de son corps, raconte toute son existence, brève, et néanmoins d’autant plus riche qu’elle est le miroir des destins et du Mexique.
C’est à vingt-sept ans, à la suite de coups de machette, que Josué Nadal est devenu une tête d’Orphée parlant sur les eaux. Comme le bon millier de décapités par an que compte un Mexique violent et criminel, il est le chantre et le témoin de son pays autant que de sa propre biographie, à la lisière du réalisme le plus cru et d’un fantastique halluciné. Ce en quoi nous retrouvons ce réalisme magique qui fit les grandes heures de deux des romans les plus vastes, les plus ébouriffants de Carlos Fuentes : Terra Nostra et Christophe et son œuf.
Les allusions mythologiques et bibliques parcourent et structurent le récit. Non par artifice gratuit, mais parce ces dernières sont parmi les invariants signifiants de nos destins. Ainsi, Josué forme avec son ami Jéricho un duo surnommé « Castor et Pollux », avant de devenir des « Caïn et Abel ». Pourquoi ? Ils sont lycéens, unis dans leur passion pour la culture, ils lisent tous les deux Saint-Augustin et Nietzsche, sous la bienveillante tutelle du Père Philopater, substitut paternel et professeur de philosophie, mais aussi tous deux orphelins venus de familles absentes, quoique tutélaires. Josué, par exemple, vit sous la garde d’une autoritaire servante, qui laisse sa place à une infirmière venue soigner par le repos les premières éjaculations de son « caleçon », avant de lui offrir l’éducation de son beau corps et de disparaitre. Le roman-feuilleton, à la marge du thriller, laisse dans une ombre mystérieuse son ascendance alors qu’elle commet un laconique homme de loi pour lui verser de suffisants émoluments…
Deux frères spirituels, autant en lectures qu’en bordel, peuvent-ils devenir des frères ennemis ? Josué étudie le droit, sous l’autorité initiatique d’un autre père spirituel, le professeur de droit international Sanginés. Son stage pratique a lieu parmi la sordide et effrayante prison de San Juan de Aragon, occasion de dénoncer les effarantes conditions de détention, dont des enfants. Plus tard, Jéricho, nommé assistant présidentiel, ira découvrir les ors du palais de l’état, quand Josué deviendra un proche collaborateur de Max Monroy, magnat des télécommunications. En deux miroirs opposés, si pour Jéricho « la politique est l’ultime recours de l’intelligence », Josué choisit avec Max Monroy l’économie, le développement des télécommunications au service du peuple des pauvres ; ou, plus exactement, Sanginés choisit pour eux.
Des personnages fascinants et effrayants balisent le récit : Miguel Aparecido, un assassin qui se refuse à sortir du cachot, de peur de se laisser aller au parricide ; Lucha Zapata est une « polytoxicomane », dont le nom programmatique montre bien que la lutte révolutionnaire est une drogue addictive, hallucinatoire et meurtrière. Ainsi, frayant parmi les sphères du pouvoir, Jéricho fomente bientôt la cause clandestine et risquée de la révolution. Illusion que ne partage pas Josué. Le couple désassemblé est alors le reflet des fractures internes et politiques de la population et de l’Amérique latine.
Sans cesse, les structures et motifs binaires structurent, innervent et opposent le puzzle du roman et le Mexique. La « volonté » est celle du personnage volontaire et libre, croit-il, de son destin, quand la « fortune » est à entendre en ses deux sens : hasard et chance, mais aussi abondance d’argent, comme ces chèques anonymes que reçoivent les deux protagonistes, dont l’origine est, qui sait, bénéfique ou maléfique. Comme le père d’Errol, un camarade des deux compères, qui tira sa fortune, certes des meubles qu’il fabriqua, mais surtout des bordels qu’il exploita. Plus loin, c’est une splendide et dangereuse femme de pouvoir -et pivot de l’intrigue- Asunta Jordan, qui, aiguisant les convoitises amoureuses et sexuelles des deux jeunes gens, contribue à leur bifurcation inéluctable et délétère. « Volonté » politique et « fortune » économique sont les deux faces jumelles des sociétés, quand l’autoritaire Saint-Augustin et Nietzsche, chantre de la liberté intellectuelle et morale, figurent les deux extrêmes de la pensée. De même, la prison est un enfer « dantesque » opposée à l’utopie d’un pouvoir politique et économique juste.
Faute de suffisante liberté économique et de réelle autorité de l’état régalien, le Mexique, cette « Narconation », navigue entre tyrannie étatique (on connait son Parti Révolutionnaire Institutionnel, longtemps au pouvoir), clientélisme et pléthore de corruption et de criminalité. Faussement généreux, « l’Etat est un monstre philanthropique ». En conséquence, « l’état est une œuvre d’art jalouse, ennemie de l’individu libre et du pouvoir économique ». Ce pourquoi les deux héros d’abord presque jumeaux du roman bifurquent l’un vers la traitrise et le délire révolutionnaire avorté, pour Jéricho, l’autre vers la confiance dans un libéralisme économique prometteur, pour Josué. On ne peut alors qu’être surpris par la perspicacité de l’analyse d’un auteur au crépuscule de sa vie, qui, à quatre-vingts ans, balayant l’impéritie du pouvoir présidentiel, brosse des perspectives de consommation, d’éducation et d’entreprenariat, grâce, entre autres, au portable destiné aux pauvres, créé et diffusé par Max Monroy.
Nous laisserons au lecteur découvrir comment et pourquoi Josué fut décapité, quelle toile d’araignée bienveillante fut tressée par Sanginés, quel rôle vilainement machiavélique joue enfin la belle héritière Asunta, « Médée jalouse » et « Gorgone du pouvoir ». Pourtant, quand le Mexique va sans tête pensante, sans éthique, seul le romancier a toute sa tête…
La dimension fantastique transparait puis s’expose avec pétulence. Lorsque Philopater parle de Spinoza observant une toile d’araignée, ses combats et ses proies, ne s’agit-il pas d’une mise en abyme du roman et du Mexique ? Lorsque le prophète Ezéchiel s’adresse à Josué, lorsqu’ « Ancienne Conception », la mère de Max Monroy, s’adresse au même en toute franchise depuis l’outre-tombe, lorsque Machiavel (sur lequel Josué écrit sa thèse) et Piranèse prennent la parole, le réalisme magique n’est en rien futile ornementation : il est au service à la fois d’une argumentation de philosophie politique serrée et d’une esthétique baroque immensément efficace. Là où Carlos Fuentes à l’acmé de sa vie, pensait avoir écrit son meilleur roman, il faut non seulement en convenir mais l’en remercier. Il rejoint ici la force de construction, la beauté, l’acuité stylistique et d’idées, la séduction narrative et intellectuelle de ces retables romanesques que sont Terra Nostra et Christophe et son œuf. Une fois de plus, l’immense romancier mexicain, rival et complice du péruvien Mario Vargas Llosa, offre un de ces rares livres qui rendent leur lecteur plus intelligent.
À mille et une lieux de l’anorexie romanesque et intellectuelle de la plupart des auteurs français, ce roman de Carlos Fuentes, malgré un pardonnable manque de concision sur la fin, dégage une puissance narrative, analytique et métaphorique stupéfiante. Une langue vive, « d’un dramatisme confinant à l’opéra lyrique », tranchante, évocatrice et jamais à court d’éclairante pensée innerve l’espace narratif et le parcours exemplaire, quoique souvent déceptif des personnages. Le chatoiement des métaphores est sans cesse signifiant : comme « Estrellita, qui avait un cadenas psychique entre les jambes », ou, pour rester dans le champ érotique, les sous-vêtements d’Asunta « bien rangés, telle une petite armée de la libido, dans leurs casiers respectifs ». Poétique romanesque, dialogue philosophique, tout concourt à une excitante réussite. De la volonté et de la fortune de deux amis devenus ennemis, notre auteur tutélaire tire un vaste chant épique au service d’une nation acéphale, au service de la juste volonté et de la bonne fortune de la littérature.
Museo de Ciudad Rodrigo, Salamanca, Castilla yLeón.
Photo : T. Guinhut.
Osman Lins : Avalovara,
carré magique et assomption amoureuse.
Osman Lins : Avalovara,
traduit du brésilien par Maryvonne Lapouge,
Les Lettres Nouvelles, Denoël, 360 p, 7,90 €.
Lecteur convenu qui entre ici et cherche les clichés, laisse toute espérance ! Je vais tenter de lutter contre le crâne de la mort, de ressusciter un roman qui eut peu de lecteurs, un volume peut-être encore disponible, mais cimenté dans l’oubli, en un article qui aura moins de lecteurs encore. Ce Brésilien portait un prénom impossible, un nom plus vif que le reflet d’un bijou sur le poignet d’une femme disparue. Il cisela un titre plus impossible encore, Avalovara, entre 1969 et 1972, un de ces rares romans de quête et d’amour, spiralé dans un carré magique, œuvre d’art totale et tombée du babil de la bibliothèque de Borges.
Une structure étonnante et librement contraignante, une dynamique narrative pourtant aisée, une empathie profonde du lecteur avec les personnages… Imaginez alors le carré magique, lisible dans tous les sens, aux termes palindromes suivants :
S A T O R
A R E P O
T E N E T
O P E R A
R O T A S
Trouvé en 200 avant J. C. par Loreius, un esclave de Pompéi, au péril de sa liberté et de sa vie, il est le couronnement de sa quête intellectuelle et mystique : « la sentence est absolument limpide et son seul mystère consiste en un redoublement de sens. Il y est dit : Le laboureur maintient soigneusement la charrue dans le sillon. Qui s’entend également : Le laboureur maintient soigneusement le monde sur son orbite. » C’est ainsi qu’Osman Lins maintient soigneusement son roman sur son orbite spiralée. Car le carré est le « champ de cet ouvrage », quand « A chacune des huit lettres différentes correspond un thème, les huit thèmes réapparaissent périodiquement chaque fois que sur le carré la spirale, entraînée par son mouvement giratoire, fait retour sur celui des huit carrés auquel correspond le thème ». Le récit, apparemment aléatoire et en archipel obéit donc à une rigoureuse organisation, tissant les vies du narrateur, Abel, et de la femme, représentée par un runique symbole qui, comme le nom de Dieu, ne peut se prononcer ; non pas de manière chronologique, mais en une avancée spiralée depuis leurs vies passées et diverses, jusqu’au moment présent et éternel dans le N central qui est celui de leur amour.
En cette architecture allégorique, la lecture du lecteur acteur construit alors le puzzle jusqu’à sa complétude, celle de la vie et du cosmos. C’est au travers de leurs chemins de vies contrariés que ce nouvel Adam rejoint sa nouvelle Eve, sur un édénique tapis où le mari violent, violeur et trompé vient jouer Caïn en les tuant. Mais sans corrompre l’épiphanie de leur extase érotique et lyrique en ce vaste poème en prose en forme de marelle spirale.
Entre temps, Abel a vécu (lettre A) « Ross et les villes », une aventure géographique, poursuivant de ville en ville européennes l’inaccessible et sophistiquée Anneliese Ross. Une autre (lettre T) « Cécilia et les lions » est une jeune hermaphrodite de Recife : « Deux voix m’appellent dans sa bouche : simultanées ? Deux voix, l’une grave, l’autre aigue, gémissent : Viens ! » La mort l’appellera sur une plage, avec des chevaux. Quand l’amour adultère, et charnel amour courtois, d’Abel et de son aimée se déroule à Sao Paulo, non sans que cette dernière prenne la parole pour devenir, avec la lettre O, narratrice de son destin et de son amour.
Quand « L’horloge de Julius Heckethorn » (lettre P) aussi complexe que le roman, est à la fois cosmos et logos : elle joue le temps et Scarlatti, sa sonate K 462, mais exécutée de manière aléatoire, comme une pièce de Stockhausen. Dans son ordre immuable, son créateur introduit « un principe de désordre ». Elle « atteint, grâce à cette imperfection, à la perfection ». Même si Julius est contraint de fuir le temps du nazisme… Cet épisode, apparemment détaché du reste du roman, est en fait la métaphore de son déroulement.
Ainsi, science ancienne et moderne, mythes et Histoire, autobiographie fictive et introspection intellectuelle et sensuelle sont intégrés par le romancier en un melting-pot érudit et cependant aussi fluide que les contes des Mille et une nuits. Dans un roman somme, une œuvre d’art totale.
L’érotisme, vibrant tout au long du parcours narratif, touche à l’apothéose lors de la conclusion mortelle, charnelle et spirituelle ouverte : « Et le paradis ». Non sans les ressources libres, émerveillées, l’envol d’une langue enthousiaste et presque non ponctuée : « et nous resserrons notre étreinte, un nouvel éclair dans la pièce et l’aboiement furieux plein de dents furieuses nous emplit les oreilles et nous franchissons un seuil et nous intégrons le tapis sommes tissés dans le tapis berges moi et moi d’une claire rivière murmurante peuplée de poissons et de voix nous et les papillons nous et les tournesols, nous et l’oiseau bienveillant les aboiements des chiens de plus en plus distants s’instaure un nouveau et lumineux silence la paix s’instaure et plus rien ne nous atteint, plus rien, nous nous promenons, comblés, enlacés, en compagnie des animaux et des plantes du Jardin. »
L’ascétisme clinique du Nouveau Roman, voire l’ambition joycienne, a trouvé ici une branche baroque bienvenue, dans laquelle les jeux formels de l’Oulipo ne sont pas loin. Comme les recherches ludiques de Julio Cortazar, dans 62, maquette à monter[1]. Mais avec une vaste dispersion de réalisme magique. De même, l’alliance de la structure quadrillée, comme par l’espace de vie et de société qui nous est imparti, et du mouvement ascensionnel narratif et mystique de la spirale permettent au lecteur d’initier son propre cheminement, de lecture et d’initiation personnelle. Au sens du concept d’ « œuvre ouverte[2] », tel que théorisé par Umberto Eco. Chez Osman Lins, la structure précise et symbolique n’a rien de vain, elle est au service du sens romanesque ; mais aussi de l’explosion concerté du lyrisme et du tragique : où l’Avalovara est l’oiseau de paradis.
Osman Lins (1924-1978) a réalisé là son chef d’œuvre, entre hardiesse formelle rare, distribution géographique, temporelle, et intensité érotique. Malgré les neuf nouvelles baroques et réalistes du Retable de sainte Joana Carolina[3], malgré le roman populiste, western brésilien et nouvelle Enéide, consacré au combat du bien contre le mal, Le Fléau et la pierre[4], et son roman-journal La reine des prisons de Grèce[5] dans lequel un écrivain tente de ressusciter la vie de Julia et son manuscrit. C’est dans ce dernier opus qu’il livra une sorte de credo esthétique : « Je veux voir dans les fous du roman (…) la face noire et crue de l’écriture ». La cruauté du Brésil qui lui était contemporain -hélas il ne vit pas le développement économique considérable qui suivit- lui permit tout de même d’en décrire les noirceurs, mais également, en son sein, les ors de l’écriture, les roseurs les plus fabuleuses de l’éros.
Les livres que nous lisons sont autant le miroir de ce que nous sommes que les livres que nous écrivons ; parce qu’auparavant ils manquaient à la bibliothèque universelle. Qu’Avalovara, ce roman d’une richesse et d’un charme inouïs, jamais, ne lui manque…
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.