La Fortuna. Castillo de la Calahorra, Grenada, Andalucia.
Photographie : T. Guinhut.
Siri Hustvedt ou la fidélité à la vie :
Vivre, penser, regarder, et sans Paul Auster.
Un Eté sans les hommes, Ghost Stories.
Siri Hustvedt : Vivre, penser, regarder, Actes sud, 2013,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Le Bœuf, 512 p, 24,80 €.
Siri Hustvedt : Un été sans les hommes, Actes Sud, 2011,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Le Bœuf, 224 p, 18 €.
Siri Hustvedt : Ghost Stories, Gallimard, 2026,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Frédéric Joly, 432 p, 24 €.
Comment tisser ensemble les fils de l’essai et la dimension autobiographique ? L’écrivaine américaine Siri Hustvedt, né en 1955 dans le Minnesota et d’origine suédoise, a trouvé le sésame qui lui permet de réunir ses genres pourtant peu conciliables : c’est « l’essai subjectif ». De même, partant de textes écrits et publiés au hasard de journaux et de colloques, elle a su les agréger en un ensemble cohérent, qui plus est sous l’égide des sacro-saintes trois parties universitaires, quoiqu’elle revendique sa liberté par rapport à ce milieu et à ses codes. Vivre, penser, regarder est le triptyque de l’entière réalisation personnelle, humaine et intellectuelle de Sri Hustvedt, que l’on doit connaître moins que pour l’épouse de Paul Auster, que pour elle-même. De la neurobiologie à l’œuvre d’art, Vivre, penser, regarder est un parcours autobiographique et intellectuel, quand le roman Un été sans les hommes installe au centre d’une pléiade de personnages féminins, une poétesse perspicace et inspirée. Hélas l’autobiographie doit mettre en scène des fantômes, dont celui de l’homme aimé, l’écrivain Paul Auster, ce qui est l’objet de Ghost Stories. Reste cependant une fidélité remarquable à l'égard de la vie…
Le lien entre nos vies mentales quotidiennes et les sciences neurologiques est un fil rouge qui parcourt avec constance ce recueil intitulé Vivre, penser, regarder. Ainsi les pages sur les migraines récurrentes de Siri (qu’elle n’aborde pas sur le versant de la plainte) sur l’insomnie, sur le rapport à son père, forment un tissu de « biographèmes » (pour reprendre le terme de Roland Barthes) et de notations scientifiques, philosophiques et littéraires érudites, sans lourdeur. Se dire et se connaître ne peut s’exonérer de la connaissance des travaux et des œuvres d’autrui : Chaucer, Nabokov ou Borges, par exemple sur cette « étrange zone intermédiaire entre veille et sommeil », mais aussi l’examen du cortex ou du thalamus…
Le cas de Phinéas Gage est emblématique : cet homme reçut une barre de fer au travers du crâne et survécut. Mais en ayant perdu son empathie, ses affect, son équilibre, ses vertus : « Cette histoire m’a hantée par ce qu’elle suggérait d’affreux : la vie morale peut être réduite à un bout de chair cérébrale ». La personne est-elle alors plus biologique que culturelle ? De même, entre déterminisme et liberté, elle se demande : « A quel point sommes-nous prisonniers de notre sexe ? » Répondant alors : « Nous ne sommes pas les auteurs de nous-mêmes, ce qui ne veut pas dire que nous n’avons ni capacité d’action possible ni responsabilité, mais plutôt que le devenir ne peut s’émanciper du lien. »
A la recherche de son « moi idéal », mais aussi de ses facettes et réalités, Sri Hustvedt reste consciente de ce que « nous devenons aussi les créatures de notre culture ». Non sans s’interroger sur l’apport de la psychanalyse, elle note avec justesse « la rapidité à laquelle le lecteur de n’importe quel texte littéraire se met à ressembler à l’analyste, et le nombre de choses dont nous sommes souvent inconscients, nous autres auteurs de fiction, lorsque nous écrivons ».
Son regard butine dans un large spectre : de Duccio à Louise Bourgeois, elle n’est pas qu’historienne d’art. Avec finesse, et modestie, elle confronte aux chefs-d’œuvre son expérience familiale de la photographie et de l’image, observant ces « neurones miroirs » qui interagissent avec la puissance du regardé. L’effroi de Goya rebondit parmi les artistes contemporains qui le relisent, le singent, choquent et fascinent leur public, cependant moins que le sens de la fureur et du sublime chez le peintre espagnol. C’est alors qu’elle tente de pactiser avec les émotions ressenties, en conscience « que les artistes sachent qu’ils ne maîtrisent pas leur œuvre. »
La curiosité de Siri Hustvedt semble insatiable. On se souvient qu’essayiste, dans La Femme qui tremble, elle étudia les troubles neurologiques et le « gouffres qui hantent et configurent, dit-elle « l’histoire de mes nerfs », qu’également elle dressa un Plaidoyer pour Eros. Romancière, avec Un Eté sans les hommes, elle narre l’abandon et la reconstruction d’une femme. Sans cesse à la recherche des mystères de la personnalité, elle sait une fois de plus « vivre, penser, regarder ». En sa langue accessible et élégante, elle nous entraîne avec bonheur dans cette mosaïque de micro-récits et de pensée réflexive qui dresse mieux que son autoportrait : le nôtre. La vocation d’écrivain de Sri Hustvedt ne se satisfait pas de raconter des histoires, si elles ne sont accompagnées d’une pensée sur leur nécessité…
Il y a quelque chose de Desperate Housewives dans ce roman. Il est en effet question d’une femme qui, la quarantaine venue, voit partir son mari qui a besoin de faire une pause : « La Pause était française, elle avait des cheveux châtains plats mais brillants, des seins éloquents qui étaient authentiques »… Certes, si la narration s’arrêtait à une situation hélas si banale, sans les finesses d’une écriture là déjà sensibles, il ne mériterait guère d’en parler.
La narratrice oscille d’abord entre l’examen de son moi et des rumeurs de folies qui la frôlent, lorsqu’une dépression, une hospitalisation, la séparent du monde, lorsqu’il ne lui reste plus que des « tessons de cerveau ». Ainsi, sans son Boris bientôt repentant, comme au cours d’une thérapie, elle va aborder « un été » exclusivement consacré à des présences féminines. La voilà alors au croisement de deux âges de la vie, entre l’amitié de vieilles veuves qu’elle appelle les « Cinq cygnes » et celle de sa mère. Décidé à faire un bilan de sa vie, dont un large pan vient de tomber, elle prend la décision de faire l’inventaire écrit de ses « Mémoires sexuels », depuis la première émotion, si ténue, jusqu’à celles plus matures, puis matrimoniales, et d’aller à la recherche de son « moi secret ».
C’est lorsque Mia, poète au plus profond d’elle-même, émergée de sa dépression, va se mettre à donner des cours de poésie à sept adolescentes, que le roman prend de son ampleur. Entre Abigail, l’une des « Cygnes », qui sait cacher sa « broderie érotique », entre sa correspondance avec « Mr personne », puis les premiers émois et petites rivalités « gothiques » de ses disciples, enfin son amitié avec Lola, jeune mère un peu dépassée par son couple et sa progéniture, elle enrichit sans cesse sa personnalité et sa vision du monde.
Un tel roman en forme de mise au point au carrefour d’une vie, grâce à l’introspection et au retour sur un passé personnel, a bien des atouts. Mais il devient fascinant lorsqu’il se penche sur l’écriture en acte, sur les mystères de la création poétique, citant Shakespeare ou Emily Dickinson, ou encore proposant les propres poèmes du personnage, fort beaux, limpides et imagés : « Multiplie-toi par les mots, Alice / Ton armée aérienne crache des sagaies, / Craque des syllabes, brise le verre, / Vomit la fureur vers le ciel. » Créer un personnage de poète n’est rien si l’on ne sait engendrer ses poèmes en toute originalité.
Ainsi l’on ne trouvera ici aucune niaiserie, mais une éducation à la sensibilité, à la connaissance de la condition et de la création féminines, ainsi qu’une éthique d’écriture aussi prenante que solide, tout juste une légère satire des mœurs. Où le « critique américain » est comparé à un Dieu « totalement dénué d’humour et amateur de la médiocrité ». Où l’éloge de la création est si lyrique : « embrasser les plaisirs secrets de nos sublimations, l’arc d’une phrase, le baiser d’une rime ». Voilà un livre finalement polymorphe, entre roman et journal d’une crise, d’une reconquête, voire essai sur la différence et l’identité du féminin et du masculin. Malgré quelques minces pages d’intérêt inégal, presque inévitables dans un tel projet pluriel, le plaisir de lecture résonne…
L’on a connu cet auteure, qui publia un beau Plaidoyer pour Eros, plus pâteux dans son style romanesque. Tout ce que j’aimais, par exemple, nous a laissé un souvenir de sûreté dans le détail psychologique, de qualités d’analyse infinies, mais dans la gangue d’un roman trop compact, trop touffu peut-être. A moins que nous l’ayons mal lu. Les esprits chagrins diraient à propos d’Un été sans les hommes qu’il s’agit d’un livre de femme, pour des lectrices. Que l’on balaie cette opinion sexiste ! La richesse sensible et conceptuelle de l’univers de son personnage et le simple raffinement de son écriture méritent que Siri Hustvedt soit considérée comme un écrivain, là où les douanes des genres sont balayées. Car entre Vivre, penser, regarder et Un été sans les hommes, de l’essai eu roman, de la neurobiologie à l’œuvre d’art, un parcours autobiographique, intellectuel et romanesque se dessine, celui d’une complète femme-artiste[1], comme celle qui anime un avatar de Louise Bourgeois dans Un Monde flamboyant.
Catedral de Lleida, Catalunia.
Photographie : T. Guinhut.
Si l’on excepte la saugrenue, ridicule, habitude de ne pas traduire les titres anglais, pour faire genre, branché, anglophone accompli, Ghost Stories, ou plus exactement « Histoires de fantômes », est un livre accompli. Car une fois mort, Paul Auster souhaite faire son retour en la personne d’un « revenant ». Il revient en effet parmi les pages de Siri Hustvedt. Elles forment un hybride objet : « Ce livre est une sorte de journal, et comme de nombreux journaux, probablement tous, il est plein de trous – une géographie du dire et ne pas dire ». Journal relatant les épisodes médicaux et hospitaliers, les soins palloatifs, les douleurs, apaisements et rechutes, jusqu’à la mort ; recueil de courriels destinés aux proches et aux amis. Cet apparent désordre n’est en rien dommageable, tant le bouquet réuni de vies partagées et de mort subie sait être riche. L’alternance des paragraphes narratifs et pensifs permet de reprendre à notre compte cette formule de Siri : « Nous savourions nos phrases respectives ».
Les connaissances médicales les plus pointues sont abordées, en particulier quant aux traitements qui, soignant un aspect entraînent « en cascade » des effets délétères, dont la perte des cheveux est la moindre. Le calvaire est double : celui de l’homme souffrant, dont on ne dit pas assez que son cancer du poumon est dû aux forts nombreux cigares qu’il consommait, et celui de l’épouse, aimante et dévouée, après quarante-trois ans d’harmonieuse vie commune.
Le couple d’écrivains reçoit la visite de confrères, dont le plus éminent et juste est Salman Rushdie, dont Le Couteau, relatant son attentat et son rétablissement vient de paraître. Leur amitié les honore, en tant que le couple formé par Siri et Paul reste fidèle à la liberté d’écrire et d’expression.
L’on y trouve de surcroit quelques-unes des Lettres à Miles, qui sont celles du dernier manuscrit de Paul Auster, hélas inachevé. Une fois de plus un ensemble autobiographique et familial dédié à son petit-fils Miles, dans lequel il narre la naissance de sa fille, donc la future mère de Miles, son enfance époustouflante et attendrissante. En rendant un affectueux hommage à cette Sophie, la boucle avec le présent livre de Siri son épouse est bouclée, tant il s’agit du renouvellement et de la transmission des générations, du cycle de la naissance, de la vie et de la mort : « sa tête est froide maintenant », constate-t-elle ; alors que « les mots que Paul a écrits sont désincarnés et fixés à jamais »…
Résignation, espoir, colère, tout se succède. À quoi servirait de « secouer les poings à l’intention de Dieu ? » Néanmoins, il sut « mourir aimable », en « modèle du bien mourir ».
En politique, le couple s’accordait : « Je connais de nombreux couples qui restent ensemble en dépits de désaccords fondamentaux au sujet de la politique. Ni Paul ni moi n’aurions supporté une union de ce genre ». Aussi leur aversion pour Donald Trump, bien sentie, argumentée fait souvent mouche. Quoiqu’ils versent allègrement dans la reductio ad hitlerum, sans tenir compte des résultats économiques probants à l’égard de la plupart de la population américaine…
Nombre de détails sont bouleversants, pertinents, aussi bien du point de vue psychologique que littéraire. Elle songe au cliquètement de la machine à écrire de Paul, aujourd’hui silencieuse, ce dernier se refusant à passer à l’ordinateur, au traitement de texte pourtant si efficace. Paul Auster, dont on connait les romans iconiques comme Moon Palace ou L’Invention de la solitude, s’est d’ailleurs consacré à un joli éloge de cet instrument pourtant « obsolète », dans L’histoire de ma machine à écrire[2], également illustré par Sam Messer.
Sur un sujet somme toute banal, notre écrivaine sait n’être jamais vaine ni ennuyeuse. L’expérience devient universelle. Juste, émouvante, renouvelant sans cesse son art d’écrire, elle livre un ouvrage qui, lui, n’a rien de fantomatique, une vivante stèle, une sensible élégie, une épopée dressant le tableau de la guerre en « Cancerland ». Cette thérapie mémorielle a-t-elle suffit à consoler cette femme amoureuse ?
L’œuvre polymorphe de Sri Hustvedt n’est, Dieu merci, pas achevée. Son premier roman, Les Yeux bandés, paru en 1992, et son troisième roman Tout ce que j'aimais connurent un succès international, au point d’être traduite en une quinzaine langues. Outre sa carrière de romancière et d’essayiste, depuis 2015, Siri Hustvedt est chargée de cours en psychiatrie à la faculté de médecine Weill de l’Université de Cornell. Brillante, aimante, quel écrivain ne rêverait pas de l’épouser ?
Thierry Guinhut
À partir d'articles publiés dans Le Matricule des Anges, février 2013
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.