Pascal Richet : Des Savants et des dieux, Les Belles Lettres, 2026, 696 p, 49 €.
Véronique Boudon-Millot : L’Invention de la médecine de la Grèce à la Chine,
Les Belles Lettres, 2026, 358 p, 29 €.
Laurent Ferri : Athanasius Kircher. Un savant-Machine à l’ère baroque,
traduit du latin par Laurent Ferri,
Les Belles Lettres, 2026, 400 p, 26,90 €.
L’on croit compter la genèse biblique comme la référence absolue en terme de création du monde. Pourtant il faut se résoudre à dépasser l’illusion et aborder bien d’autres origines du monde ; ce au pluriel, à l’instar du titre de l’astrophysicien Jean-Pierre Luminet. Ainsi compris, les mythes sont les ancêtres des sciences, dont les prémices sont dans l’Antiquité, depuis la Mésopotamie jusqu’à Rome, en passant par la Grèce, tel que Pascal Richet les déploie dans ses sommes documentées. Mais aussi jusqu’en Chine ancienne, en particulier dans le domaine de la médecine. Notre curiosité, si elle s’aventure jusqu’à l’ensemble de l’univers, ses galaxies et ses trous noirs, jusqu’aux investigations les plus récentes, ne peut manquer de réhabiliter un bizarroïde savant de l’ère baroque : Athanasius Kircher.
D’où vient le monde qui nous entoure ? Par quels prodiges et mystères a-t-il assuré sa conception ? L’unité de la quête poursuivie en la matière par l’humanité ne doit pas cacher « la pluralité des commencements ». Or, de la cosmologie mésopotamienne à la cosmologie « quantique à boucles », l’opus de Jean-Pierre Luminet doit être considéré comme une véritable encyclopédie de l’imaginaire et du réel savoir scientifique. Le mythe, la religion et la poésie rejoignent ainsi les plus actuelles connaissances et spéculations scientifiques, sans faire l’impasse quant aux successives doctrines scientifiques.
L’ouvrage anthologique, modestement intitulé Les Origines du monde, et intelligemment commenté, se décline en quatre grandes parties : les mythes fondateurs, les « discours rationnels d’inspiration philosophique ou théologique », les visions scientifiques modernes, et, enfin, les visions poétiques et littéraires.
Un vaste panorama se déploie, entre l’Egypte aux eaux primordiales, la Perse, la Grèce et sa Théogonie d’Hésiode, la Palestine et son verbe biblique. Plus loin, Chine, Japon, Scandinavie, Amériques, Afrique et Australie aborigène. Soit les dieux précèdent la création de l’univers, soit ils sont conçus lors d’un « accouchement céleste », ou depuis le vide, un œuf – comme chez les Dogons du Mali –, le chaos babylonien, la boue, voire un arbre, comme dans le Rig Veda… Cependant des archétypes de la pensée cosmogonique permettent d’associer nombre de « violences primordiales » à l’actuelle théorie du Big Bang. Or le mythe se veut autant explicatif que fondateur d’une culture, d’une société. Par exemple, chez les Baga de Guinée, d’un monde aquatique primordial surgit un palmier, asseyant l’importance de cet arbre nourricier de la communauté.
La jonction entre le mythe et la raison se fait avec le Timée de Platon. Car le démiurge ordonne le chaos selon un principe de proportion. La cosmogonie devient cosmologie, entre Aristote qui pensait le monde comme une entité inengendrée, puis Lucrèce, Leibniz et Kant. Il n’en reste pas moins que le modèle biblique façonne longtemps la pensée occidentale : Dieu est l’horloger suprême de Newton, la rationalité gardant son origine divine. Peut-être la « constante cosmologique » d’Einstein en est-elle la trace… À cet égard l’on passe presqu’abruptement de La Sepmaine, par Du Bartas, en 1529, où l’on devine les sept jours de la Création, aux Considérations cosmologiques sur la relativité générale.
Lorsque les modèles scientifiques récents se découvrent et s’inventent, l’on s’oriente vers une origine sans créateur. Les mathématiques explicitent le cosmos, la relativité et la physique quantique irriguent l’astrophysique, grâce à des instruments de plus en plus sophistiqués, entre télescope et Hubble. Disparu le démiurge, au profit de la singularité initiale, de fluctuation du vide, d’expansion, de champs quantiques… Un surgissement d’énergie sans cause suffirait.
La découverte du rayonnement de fond cosmologique, en 1965, infirma la théorie de la création continue. Le Big Bang est « une cosmogenèse issue d’une fluctuation du vide quantique ». Voilà qui reste aussi vertigineux que les plus anciennes dynamiques des mythes, sans que le mystère soit évacué. Reste que la question, « Pourquoi y-a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », ne perd jamais de son actualité. De même l’attente impatiente à l’égard de cette Théorie du Tout qui réconcilierait la relativité générale et la mécanique quantique. Peut-être faut-il y conjoindre la théorie des boucles de Rovelli…
Si nombre de poètes anciens, tel Lucrèce ou Ovide, ou encore Agrippa d’Aubigné dans sa Création au XVII° siècle, ont chanté la genèse du monde, des contemporains n’abandonnent pas un tel défi, comme Jacques Réda qui consacre un sonnet au « big bang », « Ce gros boum qui nous sert à présent de balise »… Mais surtout, Raymond Queneau en fit en 1950 une épopée toute moderne et bouillonnante, intitulée Petite cosmogonie portative qui commence ainsi :
Sachons qu’un astéroïde porte son nom. En effet, Jean-Pierre Luminet (né en 1951) est directeur de recherche au CNRS pour le Laboratoire d’astrophysique de Marseille. Ses ouvrages sont justement renommés, tel son diptyque consacré au Destin de l’univers[2] et sous-titré « Trous noirs et énergies sombres », comme s’il s’agissait de l’alliance de la science la plus prospective et de la mélancolie…
« L’invention du cosmos » est grecque. C’est la formule employée par Pascal Richet dont il faut saluer l’extraordinaire diptyque intitulé Des Savants et des dieux. Le premier volet[3] voyageait depuis la divination babylonienne et l’Egypte, le second depuis les philosophes présocratiques jusqu’aux penseurs chrétiens. Soit un large panorama scientifique de l’Antiquité. Sauf que la science nait dans un substrat de croyances philosophiques, religieuses ou métaphysiques propres à chaque civilisation : Mésopotamie, Grèce, Rome, Islam, Byzance et Occident latin. Parmi 4 000 ans d’histoire, l’influence des idées et des croyances est considérable à l’égard des savoirs scientifiques en formation. Les transmissions entre générations et civilisations sont nombreuses, rejetant parfois, oubliant parfois, conservant souvent.
De la divination babylonienne au miracle grec, l’émergence de la science se produit d’abord en Mésopotamie sous la forme d’une étonnante astronomie mathématique. Mais aussi dans les temples, dans les villes où émergea la notion d’État, où naquit l’écriture, donc les archives. L’on chercha d’abord à déchiffrer les messages divins descendus des cieux, ce qui conduisit l’astronomie mésopotamienne à des sommets. Cependant la véritable science de la nature dut attendre les Grecs. Si l’on oublia la civilisation et l’astronomie mésopotamienne, quoique retrouvées plus tard grâce aux soins des philologues et archéologues à partir du début XIXe siècle, la Grèce fut à cet égard fondatrice.
Avec le secours des investigations menées sur les textes anciens couvrant une période de onze siècles, l’on découvre combien « l’enquête sur la nature »est la fondation sur laquelle s’appuiela science. D’abord, au VI° siècle avant notre ère par d’audacieux penseurs en Ionie, sur la côte ouest de l’Anatolie. Hors de tout cadre étatique ou religieux rigide, ces philosophes de la nature interrogent assidument le pourquoi et le comment des choses. Cependant le divin reste au pivot de leurs réflexions lorsque les écoles philosophiques, dont celles de Platon et Aristote, se mettent à briller. À l’occasion du christianisme, cette empreinte est telle que la philosophie se confond avec un culte rendu à Dieu. En ce sens, cette enquête sur la nature fait intimement partie de la doctrine chrétienne. Au point que nombre de membres du clergé à travers les âges se font à la fois théologiens et scientifiques.
Parmi les premières investigations, notons celles d’Anaximène qui pensait l’air illimité, de Pythagore qui unifiait le nombre et l’harmonie, l’étonnant Philolaos qui croyait à la terre et à « l’anti-Terre ». Ensuite, l’atomisme est imaginé par Démocrite, Epicure, puis le Romain Lucrèce. Quant à Aristote n’est-il pas encyclopédiste ? Serait-il également le père de la future bibliothèque d’Alexandrie ? Il est question de la rotation de la terre sur elle-même, de « l’imposante machinerie ptoléméenne » quant à l’organisation de l’univers, même si l’héliocentrisme est encore loin. Quant aux Latins, qui aiment tant l’astrologie et la divination, ils ont avec Sénèque leur « philosophe stoïcien de la nature ». César impose, lui, le calendrier julien. Le christianisme, plus préoccupé de son dieu, de ses anges, n’empêche cependant pas la philosophie naturelle de Proclus, pour qui le monde est éternel. En phase avec le néoplatonisme, l’on prétend la véracité du géocentrisme. Mais un certain Marcianus Capella, certes plus vulgarisateur que scientifique, n’est-il pas le seul auteur ancien mentionné dans les Révolutions des orbes célestes de Copernic…
Nourrie par une documentation et une bibliographie époustouflante, cette série Dessavants et des dieuxforce l’admiration. Loin de rester toujours d’apparence austère, elle est parfois ornée d’illustrations, dont une reconstitution du fameux calculateur d’Anticythère (p 174), qui déterminait le mouvement du soleil, des planètes supérieures et du cosmos. Probablement avait-il été construit à Rhodes pendant le deuxième siècle avant Jésus Christ.
Outre cet ouvrage éblouissant, Pascal Richet, physicien émérite à l’Institut de Physique du Globe de Paris, est l’auteur de travaux en géochimie, géophysique, thermodynamique, science des matériaux et histoire des sciences distingués par l’Académie des sciences, l’European Geophysical Union, l’European Assocation of Geochemistry, l’American Ceramic Society et la fondation von Humboldt. Il n’aura pas œuvré en vain…
Il est permis de s’intéresser à l’invention d’une autre science que nous avons omis de mentionner jusque-là, mais à dessein : celle de la médecine, de la Grèce à la Chine, en ouvrant l’ouvrage produit sous la direction de Véronique Boudon-Millot. Ce sont, en vertu du sous-titre, des « regard croisés entre l’Orient et l’Occident ».
Naitre, mourir ; et entre temps les maladies. À cette destinée l’humanité a tenté d’apporter soulagement, remèdes, traitements. Les successives et diverses civilisations, babylonienne, égyptienne, grecque, romaine, syriaque, arabe, hébraïque, arménienne, indienne et chinoise, ont toutes à leurs manières contribué au savoir des praticiens, en posant les fondations de ce qui devient, bien plus tard, la médecine moderne.
Magie et thérapie se confondent à Babylone, pendant le II° millénaire avant Jésus-Christ, exorcismes et incantations n’étant jamais loin du diagnostic. Chez les Grecs, ce sont Hippocrate – fort influant en Egypte alexandrine – et Gallien médecin des gladiateurs qui dominent, ce dernier avec un corpus de 20 000 pages. La médecine hippocratique reste importante dans le cadre médiéval, lorsqu’il s’agit d’« être utile ou ne pas nuire ». Mais aussi celle galénique, pendant quinze siècles. Quoique l’on puise longtemps dans les recettes populaires transmises par Pline l’Ancien. Cependant l’enseignement de Gallien, enfermé dans la théorie « des quatre éléments, des quatre humeurs et des huit tempéraments », perdit définitivement son prestige à l’occasion de l’anatomie de Vésale qui pratiqua la dissection au XV° siècle et de la découverte de la circulation du sang par Harvey au siècle suivant.
Héritée des Grecs, la médecine syriaque transmet ses savoirs vers le monde musulman, qui bénéficie également de l’apport indien. Vers le IX° siècle, les Arabes s’enrichissent de traductions faites par des Syriaques chrétiens. Quant à la tradition juive, elle sait étudier le corps humain, penser l’alimentation, les remèdes. De surcroit, l’on connait en Arménie un traité intitulé Consolation des fièvres qui est un manuel épidémiologique, dans une culture où la pharmacopée sait être abondante, faute d’être toujours efficace.
Plus loin, l’Inde cultive le concept de « la continuité de la matière de l’univers et celle du corps humain ». Lors de « l’ère des manuscrits », la médecine chinoise s’appuie sur des « dossiers médicaux familiaux », mais d’abord, dès l’époque des Han (pendant deux siècles avant Jésus Christ), sur des textes classiques de la tradition médicale de Bian Que, et « un modèle anatomique représentant un corps humain doté de méridiens et de points d’acupuncture ».
Cependant l’on se doute que, sans anesthésie, radiographie, chirurgie aseptique, ni antibiotique, tout cela reste une préhistoire du soin moderne.
Avec le secours de onze spécialistes, cet ouvrage bourré de pathologies et de traitements – certes plus ou moins fantaisistes – permet d’éclairer les conditions qui ont présidé à l’émergence d’un savoir peu à peu détaché des mythes et des superstitions. Fruit d’une collaboration inédite entre les universités de Paris, Shanghai et Pékin et d’abord publié en chinois, ce livre érudit dévoile les jalons les plus notables de la pensée médicale originaire et en expansion.
Toujours parfaitement curieux, mais pas toujours sérieux ces scientifiques ! Qu’importe si au moins l’un d’entre s’est parfois lourdement trompé, mais il ne doit manquer à notre mémoire. Athanasius Kircher (1602-1680) est un savant baroque dans tous les sens du terme : surabondant, excessif, brillant, obscur. Quoiqu’ayant réussi à traduire le copte, il pensait avoir découvert le secret des hiéroglyphes, pour lui « une rhétorique divine inventée par les Hébreux ». Peine perdue ; il fallut attendre deux siècles pour assurer le succès de Champollion en la matière. Il n’en reste pas moins que sa production encyclopédique est fascinante, que sa trentaine d’ouvrages bourrés d’érudition et de gravures figurent parmi les sommets de la bibliophilie.
S’il existe un beau livre[4] présentant avec lui nombre de gravures illustrant ses opus, voici une incontournable anthologie des textes de ce Père jésuite, couvrant les sujets les plus divers. Avec les visières de la foi religieuse, il se voulait être l’exact observateur de l’Arche de Noé, ou encore l’archéologue de la tour de Babel dont son musée conservait une pierre, et au service de laquelle « il y a avait assez de bras pour la construire ». L’on se moquait de lui lorsqu’il pensait que la musique pouvait guérir des morsures de la tarentule (d’où la tarentelle). Ou qu’il défendait la génération spontanée des crocodiles dans la boue du Nil. « Plus charlatan que savant », disait-on de lui. L’on se souvient de sa déclamation dans le cratère du Vésuve, qui louait la « profondeur de la sagesse et de la science de Dieu ». Après avoir été enthousiaste en sa jeunesse, Leibniz ne manqua pas de se moquer du vieil Athanasius Kircher.
Eclectique, ce dernier publia un De Arte magnetica, s’intéressa à la lumière, au bois fluorescent, aux couleurs de l’urine, voire à une machine fonctionnant à l’énergie solaire. L’étude de la musique le conduit à affirmer que « Dieu est me grand organiste de l’univers ». Dans Œdipus Aegyptiacus, il postula l’« origine égyptienne des diableries des Aztèques. Mieux, parmi son Itinerarium Exstaticum, il imagine d’autres plantes, animaux et humains sur d’autres planètes. Le Mundus Subterraneus n’a pas de secret pour lui, y compris ses dragons ; et c’est à soixante-dix ans qu’il se fait spéléologue ! Plus exotique, le Dalaï-Lama est un « faux roi et faux dieu. Curieusement, il s’inquiète de la condition des femmes en Chine, tout en appréciant le thé « boisson idéale pour l’érudit ». De toute évidence, il ne peut ignorer la « physionomie de l’homme d’Etat », dont le front « bien ouvert » et « l’œil bien brillant » permettent qu’il soit « éclairé du bien et du mal, du vrai et du faux ». Son idéalisme politique étant aussi touchant que sans limite.
Mathématicien, maîtrisant tant l’hébreu que le grec, collectionneur et concepteur de machines, mais aussi de la Fontaine des quatre fleuves, sculptée par Le Bernin à Rome, il fut plus tard l’objet d’une admiration gourmande de la part d’Umberto Eco, l’auteur du Nom de la rose. Chercheur livresque, il n’en fut pas moins un pionner de l’égyptologie et de la sinologie. Visionnaire, il établit la première carte des courants marins, observa au travers du microscope des cellules sanguines infestées par le virus de la peste. Décrivant le « stylus fantasticus » en musique, transcrivant le chant des oiseaux, il imagina le mégaphone, sans omettre de perfectionner la lanterne magique… Un prodige, vous dis-je ! N’eut il pas en son temps l’intuition de l’intelligence artificielle…
Traduisant avec soin depuis un latin « souvent pédant, voire amphigourique » un bouquet de ses écrits parmi seize volumes, Laurent Ferri ouvre pour nous une précieuse porte vers un encyclopédiste méconnu, charnière entre humanisme et Lumières, entre mythe et raison. Bourré de notes, d’une abondante bibliographie et d’un cahier d’illustrations – où l’on devine la Maison de Kircher « théâtre de la nature et des arts », où s’étalent squelettes, globes, obélisques et coupole étoilée –voici un prodigieux cabinet de curiosité autant qu’un exceptionnel jalon de l’histoire des sciences.
La quête de science ne s’éteindra qu’avec l’homme. À moins que la pullulation de l’intelligence artificielle et des robots – humanoïdes ou non – ne la conduise à se passer de l’homme, cette espèce surnuméraire…
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.