Abbatiale Notre-Dame-la-Blanche de Selles-sur-Cher, Loir-et-Cher.
Photographie : T. Guinhut.
Quatre figures de la poésie
allemande, irlandaise, russe et persane :
Paul Celan, Seamus Heaney,
Sergueï Essenine & Forough Farrokhzad.
Paul Celan : Poèmes de Czernowitz 1938-1945,
traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre, Seuil, 2026, 276 p, 21,90 €.
Seamus Heaney : 100 poèmes, traduit de l’anglais (Irlande du nord)
par Patrick Hersant, La table ronde, 2026, 368 p, 22 €.
Sergueï Essenine : Journal d’un poète,
traduit du russe par Christiane Pighetti, Allia, 2026, 160 p, 12 €.
Forough Farrokhzad : J’irai jusqu’au rivage du soleil. Poésie complète,
Poésie Gallimard, 2026, 432 p, 10,40 €.
La poésie est-elle notre ombre ou notre lumière ? Elle surgit de surcroit des zones d’ombres les plus noires de nos civilisations, comme de la langue allemande entre 1938 et 1945, sous la plume de Paul Celan, depuis Czernowitz. Et si l’on suit un chemin centrifuge vers des marges de l’Europe, l’on peut lire l’anthologie en 100 poèmes de l’Irlandais du nord Seamus Heaney ; avant d’aborder ses confins avec le Journal d’un poète, soit celui du Russe Sergueï Essenine. Enfin, pour tenter de trouver une lumière dans les failles de la théocratie militaire de l’Iran totalitaire, irons-nous rejoindre une poétesse persane, Forough Farrokhzad, fameuse parmi les auteurs phares du XX° siècle. Même si les Muses ne leurs ont pas toujours été clémentes en des temps de détresse.
Une ville cosmopolite, ballotée par l’Histoire, telle fut Czernowitz, autrichienne, puis roumaine, ensuite soviétique, aujourd’hui ukrainienne et désormais nommée Tchernivtsi. Elle vit en 1920 naître Paul Celan, qui, à peine au sortir de l’adolescence, est jeté dans un camp de travail, où il trouve cependant l’énergie d’écrire.
Si des recueils éblouissants comme La Rose de personne (1963), des textes iconiques comme Fugue de mort, avec ses vers fulgurants et tragiques consacrés aux camps d’extermination, en particulier Auschwitz, ces Poèmes de Czernowitz (remarquons la rime intentionnelle) étaient inédits en français, pourtant d’autant plus précieux qu’une telle œuvre de jeunesse n’a rien d’immature ou de l’ordre du brouillon. Et pour ceux que rebuterait l’écriture parfois cryptique et absconse du poète d’âge mûr, un tel recueil d’une centaine de poèmes leur paraitra plus abordable, ne serait-ce que lorsque l’amour est le vecteur invité.
En effet parmi ce qui est le plus souvent composé de quatrains, le lyrisme s’épanche, quoique innervé d’une profonde inquiétude métaphysique. Au travers de poèmes titrés « Plainte » ou « Flocons noirs », la mélancolie est palpable. En ce sens « Pavot » est probant :
« Il craint seulement, quand s’effondreront ses flammes,
parce qu’étrangement l’haleine des jardins l’effraie,
de découvrir à l’œil de la plus tendre de toutes
son propre cœur noirci par la mélancolie. »
Aux dépends du monde des hommes et des villes, de l’actualité politique et guerrière, parmi toutes ses images de la nature sont récurrents ceux qui deviennent des vocables conceptuels : « nuage », « étoile », « roche ». De même une litanie florale court dans le flux versifié et rimé : « renoncule », « angélique », « ancolie », « colchique », souvent fleurs amères ; et bien entendu l’hypnotique « pavot »… Que l’on retrouve dans le titre ultérieur marqué par la figure de l’opposition : Pavot et mémoire.
Parmi tant d’étrangetés oraculaires, citons in extenso « Solitude », peut-être le plus beau de ces Poèmes de Czernowitz :
« Je vis sous mille pierres blanches
que toutes les nuits m’ont lancées.
Je les entasse sous mon noir linceul.
J’attends ici que tu passes.
Au cadran solaire j’ai volé les heures
Et n’ai laissé leur temps qu’aux fleurs.
Elles le partagent avec mes chiens noirs
Et disent à mes carabes ce qu’il en est.
À l’archer, j’ai tendu les flèches.
Aux corbeaux, j’ai enluronné les cœurs.
Pour ce qui est de la vie, rien ne presse plus.
Je regarde vers toi loin par-delà la mer.
Je sais retarder de sept ans la lune.
Mais pour qu’un jour je puisse t’effleurer d’étoiles,
je fais voler les pierres en guise de comètes,
et je suspends mes âmes en guise de panache. »
Ainsi le poète se veut une sorte de magicien, voire comme un second Christ, pour tenter de conjurer le tragique destin du monde. Non sans que la judéité reste prégnante :
« Le vacarme est très fort et je devrais encore me battre avec l’ange de Jacob ?
Seul avec les tombes juives, je sais. Tu pleures, ô mon aimée ».
Et l’on peut légitimement supposer que ce « tu » récurrent s’adresse à Ruth Kraft, qu’il a aimé pendant quatre ans, et à laquelle il envoya bien des lettres, y compris chargées de poèmes. Par exemple, dans « Berceuse » :
« Oh mon aimée, ferme les yeux qui brillent.
Qu’il ne soit plus de monde que ta bouche luisante. »
En ce monde tout intérieur, conjuguant Eros et Thanatos, en cette profusion d’éléments naturels propres au symbolisme, le lyrisme, y compris douloureux, est omniprésent. Pourtant, alors que l’écriture parait éviter toute référence, toute instrumentalisation par le temps de l’Histoire, par celui du nazisme et de l’antisémitisme forcené dont sont victimes les parents du poète, les allusions à l’époque pour le moins troublée se font probablement jour. Surtout si l’on pointe :
« Que serait-ce, mère : croissance ou bien blessure –
Si je sombrais aussi dans les neiges d’Ukraine ? »
Comment faut-il lire la conclusion du premier poème : « Mieux vaudrait / du sang » ? Plus loin : « Au vent vient de nouveau une idée de bêtise / met en fouillis les astres et fait peur aux carabes ». L’abri de la poésie tente difficilement de ne pas être écroulé. À cet égard, le dernier poème de ce recueil s’intitulant symboliquement « À la dernière porte », ne cherche-t-il pas quelque secours :
« Dans le cœur de Dieu j’ai tourné un fil d’automne,
J’ai pleuré une larme au côté de son œil… »
Rassemblement de six parties poétiques, entre « Le marchand de sable » et « La fenêtre de la tour sud », ce recueil est fondamental. Il éclaire la genèse d’un vaste conglomérat d’œuvres à venir, dont Renverse du souffle et Partie de neige. C’est ainsi ce septième volume publié par les éditions du Seuil, non seulement traduit, mais éclairé par d’abondantes notes, grâce au soin scrupuleux de Jean-Pierre Lefebvre, est au service de ce qui reste « le doux vers allemand, la rime douloureuse ».
Poursuivons notre voyage chronologique et géographique en se dirigeant vers l’Irlande du nord, avec Seamus Heaney (1939-2013). Etonnant traducteur, il se fit l’interprète de l’épique Beowulf aussi bien que du livre VI de l’Enéide de Virgile. Ses recueils sont une grande poignée de réussites, en particulier son premier, Mort d’un naturaliste, et son dernier Human Chain, entre temps couronnés par le Prix Nobel de littérature en 1995. Ce pour son « œuvre singulière, caractérisée par sa beauté lyrique et sa profondeur éthique qui fait ressortir les miracles du quotidien et le passé vivant ».
Il méditait une anthologie qu’il ne put mener à bien ; la voici en 100 poèmes, grâce à la vigilance de ses enfants, et en particulier de Catherine Heaney, en 2018, qui entendit privilégier, outre les textes à résonnance familiale et d’amour, ceux qu’il aimait lire à haute voix. Ceux pour lesquels il prétendait, en la pointe du poème « À la bêche » : « Entre mon pouce et mon index / repose le stylo trapu. / Il sera ma lame ».
Ancrée dans le paysage rural, la poésie de Seamus Heaney aime les descriptions, et use de la nostalgie familiale autant que la douceur de la nature ancestrale. Les mythes celtiques et les morts enfouis dans les tourbières témoignent du passé, comme cet « homme de Graubale :
« On le dirait moulé
dans le goudron, gisant,
sur un coussin de tourbe,
comme en train de pleurer. »
Par ailleurs les conflits sanglants et « la haine immémoriale » opposant catholiques et protestants d’Ulster rendent une sonorité tragique indéfectible :
« L’Ulster, quoique britannique, n’avait pas de droits
Sur la lyrique anglaise : partout autour de nous,
Encore innommé, le ministère de la peur. »
Empêchant que le poète accède à la paix désirée, la mémoire des victimes et la mort de la mère sont de lourdes blessures :
« L’espoir est vain dit l’histoire,
De ce côté de la tombe ;
Mais exceptionnellement
Une lame de justice
Enfin déferle, faisant
Rimer espoir et histoire. »
Ecrivain humaniste, car « tout art vise la paix », il n’emprunte pas la haute figure de l’intellectuel. En renvoyant à son origine paysanne, il se comparait volontiers à un agriculteur, creusant la langue pour extraire tant d’émotions vécues. Il est à la fois « maître de l’élégie, / soudeur de l’anglais ».
Seamus Heaney reste prodigue d’images puissantes et suggestives. Par exemple, sa « Loutre » est une métaphore érotique :
« Mes mains sont une eau que l’on sonde.
Tu es ma palpable, mon agile
Loutre de la mémoire
Au bassin de l’instant, »
Le travail de la poésie est moins un exercice de style qu’une volonté éthique et esthétique, néanmoins en toute modestie :
« Il apprend cette autre écriture. Il est le scribe
Menant sur le champ blanc une troupe de plumes. »
Parmi le beau recueil de ses Glanmore sonnets, il fonde un art poétique :
« Afflux de sensations surgies de leur tanière,
Mots presque devenus des choses que l’on touche,
Tels des furets échappés de leur noir clapier […]
Voyelles labourant un terrain autre, ouvert,
Vers succédant aux vers comme autant de sillons. »
Pas seulement poète, Seamus Heaney publia également une poignée d’essais critiques : Préoccupations : proses choisies et surtout Le Gouvernement de la langue, au titre à lui seul parlant.
Bilingue, cette anthologie, qu’il est permis d’apprécier comme un in memoriam, voit le texte original anglais imprimé sur un papier vert comme les prairies irlandaises, et comme celui de son élégante couverture à rabats. Ainsi, y compris par-dessus les tombes, toujours renait l’herbe de la poésie.
Grand amateur de langue russe, Paul Celan traduisit non seulement Mandelstam, mais aussi Sergueï Essenine. Ce dernier ne vécut que trente ans, ce qui ne l’empêcha pas d’apparaître comme un météore poétique.
Né en 1895, arrivé à Saint-Petersbourg en 1915, il fonde avec quelques compères le mouvement de l’imaginiste. À moitié voyou, amateur d’excès divers, entre alcool et liaisons orageuses, il épouse néanmoins une première jeune femme, puis la grande danseuse Isadora Duncan avec laquelle il se rend à New-York. La romance tourne court. De retour à Moscou en 1923, il voit faiblir son originel enthousiasme révolutionnaire, en constatant l’état de déréliction de la Russie. Traqué par les yeux rouges du Parti communiste, il se suicide en 1925. Or Sergueï Essenine prétendait : « Pour une information plus complète sur ma biographie, tout est dans mes vers ». Ce pourquoi ce Journal d’un poète est essentiel. Au point que le tout dernier poème fut écrit avec son propre sang la nuit même de son suicide, quoique trois mois après avoir épousé Sophie Tolstoï, petite fille de l’auteur de Guerre et paix :
« Adieu, mon ami, sans geste, sans mot,
ne sois ni triste ni chagrin ;
en cette vie mourir n’est pas nouveau,
mais vivre, certes, n’est guère plus nouveau. »
Au début de la carrière d’Essenine, son univers lyrique célèbre une enfance villageoise, la campagne et les isbas. Non sans dimension élégiaque :
« Qu’il sanglote avec le glas le tétras du petit bois.
Dans le pourpre de l’aube il est une mélancolie joyeuse ».
Entre temps, le poète n’échappe pas à l’amertume qui le conduits de cabarets en hôpitaux, le tout veiné de sombres pressentiments :
« Ma fin, est-ce pour bientôt, plus tard ? Je l’ignore.
Ces yeux bleus de naguère, ont perdu leur éclat.
Joie, où es-tu ? Ce n’est que ténèbres et angoisse, à pleurer. »
En septembre 1919, les chevaux crevés dans les rues sont des métaphores des exactions communistes, conduites dans les vers d’ « Octobre mauvais » :
« Ah ! Qui chanter, qui chanter
Dans ces folles lueurs de macchabées ?
Du nombril des femmes, regardez :
Il sort un troisième œil. »
Le poète ne peut que ressentir la contradiction entre sa Russie originelle et ces temps pour le moins déchirés. Ainsi en 1920 :
« J’adore mon pays !
Quelques en soient les rouillures de saule triste. »
Dans un « pays orphelin », il ressasse sa désertion de l’armée du tsar en 1917, pour constater l’échec de sa posture de prophète, devant « un éclopé de l’Armée rouge » en 1924. Son amertume est sans pareille :
« Le voici donc mon pays !
Quelle grande gueule je faisais
à brailler, dans mes vers, du peuple être l’ami !
Ma poésie ici n’est plus bonne à personne.
Au reste moi non plus. »
Une telle biographie versifiée, livrée par fragments successif, dans une époque convulsive saccagée par la révolution bolchevique et le totalitarisme soviétique, est aussi émouvante que capitale. L’évolution d’une personnalité exaltée reste le miroir des déceptions politiques. Car de la révolution il avait attendu la mise en œuvre d'un messianisme romantique et la résurrection paysanne. Ses illusions furent plus que largement déçues par l'évolution industrielle et tyrannique du régime. En devenant l'animateur de la bohème décadente de Moscou il écrivit sa Confession d’un voyou[1], qui contribua à sa popularité, peut-être au-delà de Maïakovski. Nul doute que si Sergueï Essenine eût vécu plus longtemps, et en dépit de sa popularité en Russie, son œuvre eût été bien plus étendue, rejoignant ainsi la grande constellation des poètes russes du XX° siècle : Marina Tsvetaeva, Anna Akhmatova, Ossip Mandelstam…
Poétesse persane, Forough Farrokhzad (1935-1967), est tout le digne opposé de l’infâme régime théocratique et militaire des Mollahs, des gardiens de la révolution, qui fait l’Iran d’aujourd’hui. Perle du Moyen-Orient, sa culture poétique est fondamentalement persane, à la suite de Rûmî par exemple. Elle représente ce que nous attendons de la liberté des femmes et des arts, libérés de la tutelle abjecte de l’islam chiite.
Mariée à seize ans, mère à dix-huit ans, divorcée à vingt ans, puis socialement et économiquement indépendante, Forough Farrokhzad est tout simplement l’une des figures emblématiques du soulèvement contre une société fermée, un symbole indispensable de toute lutte féministe. En 1955, l’année de son divorce, elle publie son premier recueil qui fait sensation : La Prisonnière. Où le premier poème est intense :
« Je suis submergée par cette nuit immaculée
Submergée par des instants d’oubli
Submergée par ce salut débordant de caresses
Dans les baisers, les regards, l’étreinte des corps unis
Je le veux au cœur de cette nuit solitaire
Avec les yeux perdus dans la rencontre
Avec cette douleur silencieuse inséparable de la beauté
Débordante, débordant de tout mon être »
À suite d’une liaison extraconjugale avec l’éditeur de la revue où elle publie ses pages, elle se voit vilipendée, au point de subir un internement psychiatrique. Sa vie prend néanmoins son envol, avec le recueil Mur, où surgit son poème « Péché », fort sulfureux :
« J’ai péché oui j’ai péché – jouissance inouïe
Dans des bras de feu, enflammés […]
Dans ses yeux le désir s’est enflammé
Et dans la coupe le vin rouge a dansé
Dans la douceur du lit de mon corps
Sur son corps, ivre de volupté, a tremblé »
Notre ardente poétesse, rêvant du « prince charmant », se heurte au « Chant du chagrin » :
« Lasse de tout mon être, je demande au miroir :
Qui suis-je, dis-le moi, mais que suis-je à tes yeux ?
Dans le miroir je vois qu’hélas je ne suis plus
Même l’ombre de moi ou de ce que je fus ».
Ainsi la poésie torrentielle de Forough Farrokhzad est une « Déesse buveuse de sang ».
Elle voyage en Italie, revient en son pays pour publier son impressionnant recueil vigoureusement intitulé Rébellion en 1958, date à laquelle un nouveau coup de foudre la lie avec un autre homme marié, son ainé, écrivain et cinéaste, Ebrâhim Golestân. Est-ce à cette occasion qu’elle s’identifie à Satan :
« Mais qu’est-il ce Satan chassé de tous les seuils ?
Lui qui s’est invité dans nos demeures éteintes
Dont le corps éthérique et de nature ignée
A reçu le parfum des plaisirs de ce monde ?
Pour intensifier sa rébellion, elle tente de s’arroger des « Pouvoirs divins » :
« Je ne jetterai plus l’ombre de la peur dans les cœurs
Et je ne vouerai plus les rebelles aux enfers
Je couperai la route au paradis
Ou je créerai ici un paradis terrestre.
L’on devine que de tels vers ne sont pas en odeur de sainteté parmi la clique des mollahs et autre enturbannés du bulbe, alors que « blasphématrice », elle préfère, au travers de Moïse par exemple, des allusions bibliques plutôt qu’islamiques. Et plus encore à l’occasion de son poème sommital : « La rébellion de Dieu »… S’en suit en 1963, Une autre naissance, au succès foudroyant. Hélas, en février 1967, un accident de voiture met un terme à sa trop brève carrière…
Ses premiers recueils, constitués de quatrains rimés, sont empreints d’une lyrique amoureuse sensuelle, exigeante, gourmande, qui fit son succès, quoique les esprits rassis y puissent voir l’impudicité suprême. Ce sont en ce fort volume, J’irai jusqu’au rivage du soleil. Poésie complète, ses cinq recueils, de 1952 à 1962, car le dernier, Au seuil d’une saison froide, posthume, ne parait qu’en 1974. Des classiques quatrains au vers libre, la modernisation de la forme va de pair avec une croissante liberté expressive et politique :
« Au pays des nains
Les critères du jugement
Tournent toujours autour du zéro
Pourquoi je m’arrêterais ?
Moi, j’obéis au quatre éléments
Et les règles qui régissent mon cœur
Ne sauraient être édictées par des petits tyrans aveugles »
Non seulement poète, mais prosatrice, Forough Farrokhzâd accumula diverses nouvelles, récit de voyage, lettres, entretiens donnés à la presse. Nous les trouvons parmi ses Œuvres en prose[2], qui permettent de s’étonner de sa précocité, de l’irruption de la poésie moderne en son pays autant que sur les préoccupations esthétiques et politiques des artistes iraniens des années 1950-1960 : « Quand une personne a vraiment atteint la capacité de créer, son unique devoir est de manifester cette puissance à l’écart des attentes et des jugements. » La modernisation et l’occidentalisation soudaine du pays depuis les années trente entraînait une libéralisation des mœurs et, en 1936, l’interdiction du port du voile en public – celui qu’hélas réimposa le régime des mollahs en 1979. En cette occurrence, la vie émotionnelle de notre autrice est aussi bouillonnante que sa révolte contre les forces répressives qui sourdaient d’une société iranienne affreusement conservatrice, prête à reprendre le fouet du pouvoir. Artiste ambitieuse, elle répond à ses détracteurs, ne cache pas ses influences européennes. Elle affirme son indépendance, solidifie conviction en faveur de la liberté des femmes et de l’égalité des droits entre les sexes.
L’on connait de surcroit sa remarquable carrière cinématographique. Ainsi des entretiens nous renseignent sur cet aspect complémentaire de sa détermination éthique et littéraire. En particulier la transcription de la voix off de son film, La Maison est noire, qui dépeint en 1962 une résidence de lépreux, est bouleversante. D’autant que l’on tient ce chef-d'œuvre pour un pilier du cinéma moderne iranien.
De Paul Celan à Forough Farrokhzâd, en passant par Seamus Heaney et Serguei Essénine, la poésie se débat entre la nécessité de l’intime, de l’amour, du cosmos, et la tyrannie corruptrice des haines religieuses et des guerres politiques. Elle est notre lumière à ne jamais éteindre.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.