traduit de l’espagnol par Lise Belperron, Globe, 368 p, 23 €.
Simona Lo Iacono : La Guérisseuse de Catane,
traduit de l’italien par Serge Quadruppani, Métailié, 176 p, 20 €.
Aïcha Limbada : La Nuit de noces. Une histoire de l’intimité conjugale,
La découverte, 2026, 416 p, 14,50 €.
Martine Reid : Le Sexe de la littérature, Gallimard, 2026, 192 p, 18,50 €.
Les femmes sont-elles réductibles à leur sexe biologique ? Bien évidemment pas plus que les hommes. Egalement « vertébrées » pour reprendre le titre de Mar García Puig, elles jouissent cependant de la possibilité de porter un enfant, quoiqu’elles puissent en lourdement souffrir. À l’instar de la nuit de noces, dont l’histoire nous enseigne, avec le secours d’Aïcha Lambada, qu’elles en soient les premières victimes. Il n’en reste pas moins qu’également guérisseuses, elles deviennent, à l’instar de l’étonnante Virdimura brossée par Simona Lo Iacono, des héroïnes de la médecine. Qui n’a pas, elle de sexe, tout comme la littérature, ainsi que le montre avec constance Martine Reid.
Qui sont les « vertébrés» de Mar García Puig ? En fait l’humanité entière et plus particulièrement les mères et les bébés. Car une fois que l’incipit a lancé le récit – « Le 20 décembre 2015, je suis devenue mère et j’ai perdu la raison » – une intense expérience physique et psychique acquiert une dimension universelle. En dépit de ses jumeaux, la voici aux prises avec un phénomène peu courant et méconnu : une sévère dépression post-partum. Sa vie devient un « cachot » obsessionnel. Une véritable épopée dépressive se change en descente aux enfers psychologiques.
Députée du parti de gauche Podemos en Catalogne, Mar García Puig, née en 1977, également journaliste et éditrice, a puisé dans sa propre expérience pour édifier ce puissant récit autobiographique, étonnement intitulé Histoire des vertébrés. Mais loin de se contenter de son seul moi, elle l’enrichit d’allusions mythologiques et de rares figures féminines historiques, comme les poétesses Sylvia Plath ou Anne Sexton. C’est là une nécessaire et plus large conscience de la maternité et de ses embuches, autant que leurs difficultés à se faire entendre par le discours médical et psychiatrique. Or, quant à Sexton, « Le cri qu’est sa poésie est plus politique que la plupart des discours que j’ai entendu dans l’hémicycle ». Rassurons-nous, et également avec son compagnon Tomas, dépassant la culpabilisation, elle est enfin « tombée sur un sol plus moelleux que celui qui a mis fin à la vie d’Anne ». Et les yeux aux couleurs différentes de ses enfants, Sara et David, verront avec elle le monde.
Ainsi, y compris avec des pages à la lisière de l’essai féministe, scientifique et sociologique, depuis l’utérus vu par Platon jusqu’aux échographies, ou encore des photographies historiques, Mar García Puig donne-t-elle une éternité à son parcours, narré avec une acuité, une efficacité rares.
Roman historique et autobiographie fictive, tels sont les axes délibérément choisis par la magistrate sicilienne Simona Lo Iocano (née en 1970). Nous voici transportés au XIV° siècle, au moyen de la voix d’une narratrice contrariée appelée Virdimura. Lorsque les scènes d’accouchement et de naissance se répondent de génération en génération, toute une fresque se déploie, tout un tableau de mœurs s’élargit.
Venue d’une famille juive et d’un père qui dissèque les cadavres, elle étudie « une collection de tomes du savoir antique ». C’est compter sans la barbarie alentours, les exactions contre les Juifs, le typhus attribué à celui qui avait prévu le mal, la maison détruite par une « horde de Catanais », la disparition du père aimé… Seule notre Virdimira prend soin des souffrances des corps et des âmes des femmes que la fermeture des églises contraint à ne plus pouvoir bénéficier du mariage. Mais, au plus fort du récit, l’héroïne subit « le harcèlement de questions ». Inflige-t-elle la stérilité, fait-elle « commerce de [son] corps » ? Fort heureusement, au sein d’un suspense bien mené, un homme providentiel vient se porter garant. Hélas il lui faut affronter l’épidémie de peste. Enfin, en 1376, les « augustes docteurs […] accordèrent à la doctoresse Virdimira la licence de soigner ».
Judicieux plaidoyer, cette Guérisseuse de Catane est un roman plein de vie et de couleur locale, habilement mené par Simona Lo Iocano, mais aussi un révélateur de la condition des femmes savantes médiévales, que les préjugés associaient trop aisément à des sorcières. Entre ses connaissances anatomiques, botaniques et son empathie envers les âmes, celle que l’on appelait d’une manière irrationnelle « guérisseuse » est en fait l’une des fondatrices de la médecine moderne. Ainsi l’on réhabilite l’intelligence féminine, trop souvent dépréciée.
Museo de Albacete, Castilla la Mancha.
Photographie : T. Guinhut.
Moment présumé délicieux, la nuit de noces ne tient pas toujours ses promesses. Loin d’idéaliser ce passage initiatique, l’historienne Aïcha Limbada nous en livre une connaissance édifiante. Si elle confine son étude aux XIX° et XX° siècles, elle n’en exploite pas moins un riche matériau. Car un tel sujet, méconnu, osé, mérite tout l’attention d’une sociologie des mœurs et, bien entendu, une réhabilitation de la liberté et de la dignité féminines.
Banale, car d’usage presque universel, la nuit de noces est un rite obligé. Mais aussi une expérience intime, peu souvent satisfaisante, souvent traumatisante ; surtout pour les femmes. L’on est censé attendre la première nuit suivant la cérémonie pour consommer l’acte sexuel, mais sans retard, car les normes sociales, religieuses et familiales imposent cet indispensable prélude à la conception de la génération future. Ce rituel inaugural de l’existence conjugale doit de surcroit rester entre époux, donc secret.
Alors qu’une « sexualité éludée » préside à l’éducation des jeunes gens, et hors quelques messieurs délicats, ne faut-il pas convenir d’un « viol légal » ? « L’ignorance des filles bourgeoises élevée au rang de vertu » entraîne des conséquences désastreuses, d’autant que l’ignorance des hommes puisse être pire encore, à moins que faussement instruits par la prostitution. De plus toute cette méconnaissance perdure longtemps après le moment fatal. Probablement les milieux populaires sont à peine mieux informés. Et lorsque les jeunes filles en savent un peu plus, elles sont disqualifiées par la morale…
La Belle époque est friande de récits plus ou moins fantasmés, graveleux, empreints de légèreté et de lourdeur, avec une iconographie, dessins, photographies, publiés sous le manteau. Cependant, peu à peu, le médecin de famille, la vulgarisation des manuels conjugaux, la nécessité de prévenir les « affections physiques et morales les plus graves », peuvent venir au secours des malheureux jeunes époux. L’épreuve est rude, car ces demoiselles doivent attester de leur virginité et ces messieurs de leur virilité. Si la réussite de la joute sexuelle assure le bonheur du couple et la perpétuation de la société, la domination masculine est patente.
Le désir d’intimité associe la chambre nuptiale et le voyage de noces, tandis que le « devoir conjugal » perdure. Ce n’est d’ailleurs qu’aujourd’hui que ce concept n’a plus voie légale. Bien à l’écart de l’idéalisation poétique et érotique, le choc de la nudité, les « mauvaises surprises de la proximité corporelle », comme une hygiène désastreuse, ne laissent pas de gâcher le plaisir, conduire au dégoût, à la peur, à la frustration. Sans compter, pour certains, l’incapacité de consommer le mariage. « L’oie blanche » peut se heurter à l’homme déjà expérimenté en matières sexuelles, mais dans la perspective du soudard, même s’il ne faut pas tomber dans la généralisation abusive.
Fort heureusement, dans la seconde moitié du XX° siècle, la libéralisation des mœurs, la révolution sexuelle, pourront en partie permettre de relâcher le carcan des obligations mal conçues.
Des archives curieuses apparaissent en cet ouvrage. Surtout des procédures judiciaires engagées par des couples souhaitant se séparer, le récit des événements, le relevé des paroles échangées, des gestes effectués, des émotions. Mais aussi des cartes postales grivoises, des traités scientifiques, des manuels destinés à l'éducation des jeunes filles, des romans et pièces de boulevards, jusqu’à des archives du Vatican. Car, faute de la liberté du divorce, des couples écrivent aux tribunaux ecclésiastiques pour envisager la dissolution du mariage pour non-consommation, en d’autres termes sur les dysfonctionnements de leur nuit de tous les dangers et de toutes les déceptions.
Un tel recul historique, au crédit d’Aïcha Limbada, apporte du grain à moudre à la pensée féministe, non sans se priver de plaider la cause des hommes également malheureux en la demeure. Il reste nécessaire au regard de contrées où la condition féminines est proche de l’esclave sexuel, et au regard nos actuelles et indispensables réflexions sur le consentement mutuel.
Martine Reid, que nous connaissions pour avoir écrit une biographie de George Sand[1] et dirigé l’immense étude Femmes et littérature. Une histoire culturelle[2]frappe fort en son titre polémique : Le Sexe de la littérature. Certes nous savons que seuls les êtres humains sont sexués, ce dont témoignent les chromosomes et l’ADN. Mais on a trop longtemps prétendu que le seul masculin serait le véritable plumitif. C’est ce qu’ironise la célèbre citation, reprise ici : « Et pourquoi n’écris-tu pas ? demande Hélène Cixous, s’adressant à elle-même, en 1975. Parce que l’écriture c’est à la fois le trop haut, le trop grand pour toi, c’est réservé aux grands, c’est-à-dire aux “grands hommes” ».
Un préjugé, surtout actif au XIX° siècle, croyait pouvoir affirmer que l’écrivain était un monsieur avec un grand M, sévère académicien ou poète maudit. Ainsi Martine Reid met l’accent sur un « imaginaire entravé », sur un « champ de bataille » idéologique et machiste. Alors qu’en France les femmes écrivent depuis le Moyen Âge de Christine de Pizan, il fut parfois de bon ton de dévaluer, de moquer, et surtout d’effacer et d’oublier les œuvres jaillies d’une plume féminine. C’est cette histoire de la pensée biaisée que l’essayiste Martine Reid prose ici, en faveur d’une nécessaire et bienvenue réhabilitation.
En effet, rien qu’en France, depuis Marie de France et Louise Labé jusqu’à Rachilde et Simone de Beauvoir, en passant par Mesdames de Sévigné et de Staël, George Sand et Colette, pour ne citer que les plus connues, il y a pléthore. Et nos contemporaines ne tardent en rien ; Marie Darieussecq, par exemple. Ce serait donc un génocide que de les exclure de notre bibliothèque idéale. Ce contre quoi s’élèverait Martine Reid, tant elle contribue à rétablir leur honneur, ne serait-ce qu’en dégageant certaines presqu’inconnues de l’oubli, comme Madame du Bocage, qui écrivit au XVIII° siècle une étonnante épopée en vers sur Christophe Colomb. Alors que l’épopée était réputé un genre littéraire viril !
La problématique est ainsi formulée : « Qu’est-ce qui différencie les romans des écrivaines de ceux de leurs contemporains ? Est-ce le style (il sera « naturel » et rempli de détails insignifiant chez les écrivaines, il serait caractérisé par une vision, un réseau de métaphores ingénieuses pour les écrivains), l’inventivité narrative, la justesse de la description et de l’analyse psychologique des personnages, l’attention portée au contexte socio-historique et, à partir du XIX° siècle, aux questions politiques, la nature des sujets traités ? » Certes, jusqu’au XIX° siècle, « l’amour est la grande affaire », de l’aveu de Germaine de Staël et de bien d’autres dames de Lettres. Quand bien même ! Si cela n’était pas confirmé, un tel champ d’émotion et de réflexion ne manquerait-il pas aux hommes ?
Non content de faire l’éloge des écrivaines, il faut avec Martine Reid montrer combien les personnages romanesques masculins tiennent un peu trop le haut du panier. Ne faut-il pas également se garder de réduire la narration de main féminine à des « histoires de femmes » ? Et s’il y a altérité, hétéromorphie, ne faut-il pas y voir un gage d’enrichissement…
Et pour revenir à l’Histoire des vertébrés de Mar García Puig, qui raconte sa dépression postpartum, ne s’agit-il là qu’une histoire de femme ou celle de nos mères, de nos femmes et amies, de nos filles, en sens concernant l’humanité au-delà de sa sexuation ? D’autant qu’elle se fait, nous l’avons dit, historienne des mythes, des sciences et des mœurs, engeant ainsi une réelle universalité.
Les parties sur Mar García Puig et Simona Lo Iacono
ont été publiées dans Le Matricule des anges, mars 2026.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.