traduit du polonais par Erik Veaux, Denoël Graphic, 2025, 240 p, 28,50 €.
Fatigue des lourdes et savantes biographies ou plaisir du dessin et des couleurs ? Les massives, abondantes et scrupuleuses biographies d’écrivains, telles celles de Richard Ellmann pour Joyce, de Brian Boyd pour Nabokov ou de Jean-Yves Tadié pour Proust, deviendraient-elles obsolètes au regard de notre paresse… Sans les renier un instant, il faut cependant convenir que la bande dessinée – ou le « roman graphic » si l’on s’en tient à la fiction – proposent de sympathiques expériences au service des curieux de vies consacrées à l’aventure de l’écriture. Lou Andreas-Salomé se veut dessinée et pastellisée plus sensuelle que nature. George Orwell, maître entre tous, se voit honoré d’un récit non seulement attrayant mais édifiant ; quand Witold Gombrowicz fait parler de lui au gré d’explosions colorées.
Excusez du peu : Nietzsche, Rilke Freud figurèrent à son tableau de chasse. Et l’on ne se contentera pas de la dépeindre en fière Amazone, et encore moins en courtisane. Certes sa beauté, fascinante, n’y est pas pour peu, mais l’on ne peut déconsidérer ses talents littéraires, voire psychanalytiques.
Entre Saint-Pétersbourg en 1851 et Göttingen en 1937, une existence exceptionnelle se déployait. Troisième beau bébé d’une grande famille russe, Lou développe très tôt son imagination. Son père lui permet une éduction libre. À dix-sept ans, elle s’enthousiasme pour un pasteur qui « concilie religion et modernité » et lui fait découvrir Spinoza et Kant. Elle entre à l’Université de Zurich où ses talents et ses poèmes sont remarqués. À Rome c’est Mathilda von Meysenbug, férue de l’émancipation des femmes, qui l’accueille, l’introduisant auprès du philosophe Paul Rée. « Scandale en mouvement », elle refuse d’abord le mariage avec ce dernier, qu’elle préfère en « frère intellectuel ». Nous devinons alors que Nietzsche aux imposantes moustaches entre en scène, afin de compléter « le rêve de trinité ». À Bayreuth, entre Wagner et l’ombrageuse sœur de l’auteur du Gai savoir, le scandale de ce « ménage à trois » rôde. Voilà qui précipite la fuite de Lou et le désespoir de Nietzsche, tandis que « l’éternel retour » et le « surhomme » germent dans sa pensée exaltée. Enfin elle consent au mariage avec Andreas qui pratique « onze langues et demie ». Mais en toute chasteté.
Au-delà de ses poèmes, de ses romans, nait une monographie sur Nietzsche, centrée sur le concept de la mort de Dieu, une autre sur le dramaturge Ibsen, qui sait si bien mettre en scène le « carcan du mariage ». En parcourant l’Europe, lui parvient l’hommage du poète Rainer Maria Rilke, à qui elle offre l’union charnelle, mais aussi une riche correspondance. En conséquence de sa liberté d’esprit, ses essais inventent la « femme moderne ». Et pourtant elle s’engage auprès de Freud dans l’aventure psychanalytique, cette « expérience intérieure ». Alors que la Première Guerre mondiale éclate, que le bolchevisme ravage la Russie, que le nazisme entreprend sa montée, elle poursuit son indépendante vie, jusqu’à la sérénité de la mort.
Bien entendu, non sans citations nombreuses de notre chère Lou, cet album intensément lyrique et résolument féministe met l’accent sur « la difficulté pour cette moitié de l’humanité, contrainte par l’autre, de s’épanouir dans tous les domaines ».
Au service de cette égérie, Séverine Vidal et la coloriste Olivia Sautreuil usent de couleurs vives, où reviennent les ocres, d’un dessin sensuel aux courbes affectueuses. Certes la maladresse volontaire des contours a quelque chose d’un peu enfantin, de parfois grimaçant, et notre héroïne ne ressemble que de très loin à ces portraits photographiques où longtemps sa beauté résonne, mais l’album n’en est pas moins un hommage attachant à l’égard de celle qui, en son siècle encore trop peu féminin, proclamait, selon le sous-titre : « Si tu veux une vie, vole-la ! »
Les écrits psychanalytiques – sur le narcissisme et les relations de la vie sexuelle avec l’activité créatrice – la correspondance et l’autobiographie[1] de Lou Andreas-Salomé sont plus accessibles que ses œuvres plus littéraires. Cependant la traduction d’un ensemble unique de six romans[2] parus entre 1885 et 1902, depuis sa toute première œuvre (Combat pour Dieu, signé du pseudonyme masculin Henri Lou) jusqu’à une suite de récits aussi méconnus que surprenants, dont le beau Rêves de neige. La Russie du XIXe siècle où grandit la jeune femme est le théâtre de ces récits, entre épopée et merveilleux : ses villes et ses peuples, ses paysages et ses saisons, ses personnages fort vivants proposant maints débats philosophiques et religieux, À la fois narratrice et actrice, l’auteure est présente à travers de mystérieux personnages féminins (Marie, Vera, Christa, etc.) voire un mystérieux Hans qui est peut-être un alter ego masculin… Elle est donc, plus que la Muse de Nietzsche ou de Rilke, une écrivaine à part en entière qui a su vivre pour soi et ses lecteurs.
Figure bien plus connue, George Orwell méritait un album dessiné à sa hauteur. Ce qui est sans nul doute une gageure. Mais peut-être Christin Verdier a-t-il frôlé la réussite la plus enviable. Il faut en effet bien du culot, de l’ambition, mais aussi de l’humilité pour s’attaquer à l’auteur indépassable de La Ferme des animaux et de 1984.
Le dessin, les portraits, les paysages, sont décidément plus fidèles à la réalité historique et biographique qu’à l’occasion du précédent album. En noir et blanc le plus souvent, un éclair coloré, au gré d’une case, voire d’une page entière, le récit progresse d’une manière strictement chronologique.
Le décor est d’abord fort exotique puisqu’Eric Blair, qui trouvera plus tard son pseudonyme devenu par antonomase universel, nait en 1903 au Bengale, le père travaillant au service du gouvernement colonial anglais. En revanche, son enfance en Angleterre se nourrit de romans de science-fiction, comme La Machine à explorer le temps de Wells, Le Meilleur des modes d’Huxley.L’école n’est pour lui guère épanouissante, jusqu’à ce qu’Eton lui soit plus harmonieuse. Plutôt qu’Oxford, il choisit d’entrer dans la police birmane. Il y découvre l’impérialisme et le fossé entre les classes sociales. Cette expérience lui permettra de concevoir son premier livre, Une Histoire birmane, dans lequel Flory, « au pauvre visage balafré par une tache de naissance », puis achevé par son suicide, est une métaphore de son mal-être.
De retour en Angleterre, pauvre surtout, est-il « anarchiste tory », conservateur ou socialiste ? D’un séjour en France il tire son ouvrage Dans la dèche à Paris et à Londres, qu’il ne put publier qu’en 1933, autant autobiographique que sociologique. Nouveau retour en Angleterre pour une carrière de journaliste. Les romans Une Fille de pasteur et Vive l’aspidistra présentent des personnages malheureux écrasés par les conditions sociales. Avant de leur trouver le moindre éditeur, il se décide pour son pseudonyme, Orwell étant le nom d’une rivière où il allait pêcher enfant. Désormais résolument socialiste, il se fait, au secours de la classe ouvrière, écrivain politique, pratiquant le reportage en immersion.
La rencontre d’Eileen lui permet de trouver un esprit complice, détestant tous deux autant Hitler que Staline. En se mariant, ils emménagent à la campagne. Ce qui ne l’empêche pas de partir pour l’Espagne, où il trouve la Catalogne investie par les marxistes. Face aux fascistes, les communistes, trotskystes et anarchistes se chamaillent, voire s’entretuent. Quoique blessé, lorsqu’Eileen vient le chercher, ils peuvent rejoindre leur île britannique. De ce gâchis sortira Hommage à la Catalogne, livre désabusé. Les nouvelles des procès de Moscou achèvent de le convaincre de la duplicité et de l’abjecte inanité des communistes et de leurs compagnons de routes européens.
Enfin, notre Orwell a son éditeur, en la personne de Frederic Warburg. Cependant, dans Londres bombardée par le nazisme, il fatigue sa machine à écrire, mais aussi ses poumons sous la menace de son tabac noir et de la tuberculose. Une fois la guerre terminée, il rejoint la campagne, avec l’enfant que le couple adopta. Après la mort d’Eileen, c’est une île écossaise qui le retient. L’auteur de La Ferme des animaux – cette satire animale du totalitarisme soviétique qui est aussitôt un succès – reste socialiste, idéaliste certainement, quoiqu’il ne faille pas oublier que règne en 1984, « l’Angsoc », soit le parti socialiste anglais ; ce qui suffirait à l’invalider. Son horreur de la politique va croissant, pour aboutir à 1984, publié en 1948, peu avant sa mort, en 1950.
Comme il sied à son grave personnage, ce livre rigoureux est un brin austère. Et si les couleurs s’imposent en pleine page à l’occasion de La Ferme des animaux et de 1984, c’est pour mieux en accuser l’importance ; d’autant que notre dessinateur fait à ces deux occasions aux talents de Juanjo Guarnido et d’Enki Bilal. Bien que nous aurions apprécié de plus larges développements à cet égard. Il est vrai qu’il existe au moins une version imagée du monde de ce redoutable « Big Brother » et de son « novlangue »[3]. Orwellien n’est-il pas un adjectif aussi pertinent que kafkaïen ?
Tout autre destin que celui du Polonais Witold Gombrowicz, quoique lui aussi affecté par le nazisme. Le voici portraituré dans un récit graphique un peu fou, correspondant bien à son humeur provocatrice et fantasque, parfois jusqu’à l’absurde.
Rejeton de deux failles aristocratiques, il nait en 1904, dans un manoir, au sein d’une Pologne alors partagée par la Russie, la Prusse et l’Autriche. Il bénéficie d’une éducation cosmopolite. Heureusement il est trop jeune pour que la guerre mondiale qui déchire son pays l’affecte dangereusement. Lors de la guerre polono-bolchevique, toute armée est pour lui un cauchemar. Ses expériences, confortées par une « rupture avec la foule », par des « forces érotiques », nourrissent son individualisme, puis, plus tard, ses Mémoires du temps de l’immaturité, publiées en 1933. Echappant au mariage, il reste « sauvage, fantasque, agressif, ironique, déséquilibré ». Après des études de droit, fuyant en France, il déambule dans Paris, dont le snobisme l’irrite. À Varsovie, il alterne les activités de stagiaire auprès du tribunal et l’écriture. Et malgré la menace des temps, parait en 1937 Ferdydurke, qui est un succès. Un roman gothique sous pseudonyme, Les Envoutés, est-il, en 1939, une métaphore de l’angoisse de l’époque ?
Le point de bascule de sa carrière et de son existence est en septembre 1939, lorsque l’écrivain est convié en Argentine, dont il ne pourra revenir avant longtemps. Soit vingt-trois ans d’exil. Il y mène une existence d’abord misérable, puis en travaillant dans une banque, enfin au bénéfice de son prestige littéraire grandissant. Face à Borges, qu’il rencontre une ou deux fois, il se dit « antilittéraire ». Pourtant, il traduit lui-même en espagnol son Ferdydurke, à paraître en 1947. La banque est assez laxiste pour le laisser écrire son Transatlantique pendant les heures de bureau ; aussi pense-t-il n’être qu’un « zéro, un inférieur ». Une fois publié, ce titre est considéré par les Polonais comme une insulte au patriotisme. Heureusement une bourse versée par Free Europe lui permet de quitter la banque, et de se consacrer, outre les échecs, à l’écriture. Car, à partir de 1956, la Pologne se remet à le publier, la France le traduit l’année suivante. Prix et publications se succèdent, y compris de son roman La Pornographie, au titre trompeur.
Une invitation à séjourner à Berlin-Ouest le ramène en Europe. La rencontre de Rita, qui est fascinée par sa personnalité, métamorphose sa vie jusque-là solitaire, qui trouve son acmé à Vence. Il reçoit le prix international de littérature Formentor, alors qu’il prétend avoir « été existentialiste avant tout le monde ». Les crises d’asthme auront hélas en 1969 raison de lui…
Puisant dans les souvenirs et les journaux de l’auteur, cet album regorge de citations. Mais il omet de dire quelques mots sur le contenu de ses œuvres. Ferdydurke, où l’individu se livre à une guerre intellectuelle contre le sale monde en la personne d’un trentenaire qui se métamorphose en adolescent : humour noir et parodie s’en donnent à cœur joie, alors qu’il se livre au procès de la culture et du progrès technique. Transatlantique, satire des émigrés polonais au style passablement baroque. La Pornographie, machination destinée à deux adolescents mêlant jalousie et frisson érotique, meurtre et projet d’assassinat. L’on pense à cet égard à une variation lointaine des Liaisons dangereuses…
Et tout autre dessin puisque anguleux, fouillis, ludique et satirique, ne s’embarrassant pas des cases de la bande dessinée traditionnelle ; comme un jeu de guignols perpétuel, explosant de mosaïques de couleurs surmultipliées. Ce qui a plus exactement trait au livre orné de graphismes presque enfantins, parmi des rouges éclatants, des bleus d’arc-en-ciel où pullulent les personnages aguleux. Les deux polonais, Andrzej Wolski pour le texte et Jacek Wozniak pour l’illustration, conjuguent leurs efforts au service d’une indéniable et réjouissante réussite. Voilà qui rend justice au vœu de Rita Gombrowicz, veuve de l’éminent romancier et dramaturge, qui préface ce travail en soulignant sa dimension « tragicomique », et également son goût de la dérision et son humanité. N’avait-il pas, pour reprendre l’un de ses titres, « le saint esprit de la contradiction[4]» ?
Certes, quoique toujours intéressants, ces albums ont quelque chose d’un peu trop simplificateur, mais au gré du plaisir du dessin et de la couleur, ne permettent-ils pas une approche pédagogique bienvenue ? Le féminisme élégant de Lou Andreas-Salomé, l’ironie de Witold Gombrowicz et, par-dessus tout, la pertinence politique de George Orwell ne seront jamais assez célébrés par la pensée et par l’art.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.