Julien Bogousslavsky : De Delacroix aux surréalistes. Un siècle de livres,
Ides et Calendes, 2020, 364 p, 45 €.
Vous est-il arrivé de perdre, aux tréfonds de votre bibliothèque, un livre ? Surtout s’il est minuscule, nain négligeable aux contraire d’immenses volumes que l’on ne risque pas d’égarer tant ils s’imposent. Or les « minuscules », voire microscopiques, craignent d’être écrasés parmi les lourds in folio, les immenses in plano. C’est ainsi que la Fondation Martin Bodmer puise parmi son inépuisable fonds une généreuse poignée de volumes, dont le caractère curieux passe d’abord par la taille. Certes la classification de Dewey se rit d’un tel critère certes peu scientifique, mais dont les contraintes bousculent la cohérence des rayonnages. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit là d’une occasion de découvertes étonnantes en une exposition époustouflante, et un catalogue charmant. Si les choix de ce Géants et nains s’orientent plus volontiers vers le livre ancien, voire médiéval et incunable, rien n’empêche de les compléter au moyen de plus modernes, voire presque contemporains, volumes qui marquèrent l’histoire de la littérature et des arts, avec le secours d’un livre d’art : De Delacroix aux surréalistes. Un siècle de livres.
Ni géant ni nain, cet élégant livre cartonné « de l’extrême » tient parfaitement dans la main. Son illustration de couverture stupéfie : le livre infime posé sur un somptueux volume est moins haut que l’épaisseur de la reliure de maroquin rouge à la dentelle qui le supporte avec une infinie patience - et autant de précaution - comme un lilliputien enfançon sur l’épaule d’un Titan. En son bouquet de pages coexistent les époques et les démesures : « micro-livre versus format gigantesque », comme le note le préfacier (et Directeur de la Fondation Martin Bodmer) Jacques Berchtold qui appuie son argumentaire bibliophilique sur la phrase inaugurale attribué au clerc du XII° siècle Bernard de Chartres : « Lorsque nous risquons de nous enorgueillir de notre intelligence, rappelons-nous que nous ne sommes que des nains juchés sur des épaules de géants ».
Si l’on ne présente pas ici le plus grand livre du monde conservé à la British Library londonienne, l’Atlas Klencke de 1660 (1,75 m X 1,90 m), l’in-plano « atlantico » frôle le mètre de haut : il s’agit des Pitture a fresco del Campo Santo da Pisa, par Carlo Lasinio, publié à Florence en 1812. Son manteau de maroquin rouge rehaussé d’or révèle une fois ouvert de suaves eaux fortes coloriées. À l’autre extrémité du spectre, il faut veiller avec une attention plus que redoublée à l’infinitésimal « microbe » : The Lord’s Prayer, publié à Munich en 1952, mesurant à peine cinq millimètres. Pour lire ce « Notre père » en sept langues, mieux vaut s’emparer d’un microscope. La prouesse technique et le record établi sont un peu vains, même si Dieu gît dans les détails. Cette tendance cependant n’a rien de récent puisque Pline l’Ancien rapporte un bref passage d’une œuvre aujourd’hui perdue de Cicéron, selon lequel l’Iliade d’Homère, prodige « de l’acuité visuelle », « fut écrite sur parchemin et enfermée dans une noix[1] ».
Il n’en reste pas moins que la petitesse favorisa dès l’époque médiévale - et surtout protestante ensuite - la lecture individuelle, la commodité de dissimuler sa pratique, y compris lorsqu’à l’époque moderne des éditions clandestines, des erotica publiés sous le manteau, des libelles politiques devaient pouvoir échapper à la vigilance de la douane et de la police…
Quant à la grande taille, elle a quelque chose d’ostentatoire, de royal, cependant fort adaptée aux cartes géographiques, comme l’Atlas Blaeau de 1662, en onze in-folio pesant chacun 6,5 kilos.
Les choix étaient forcément cornéliens. Or Nicolas Ducimetière (par ailleurs auteur d’un magnifique opus sur la poésie du XVI° siècle[2]), commissaire d’exposition et auteur des notices, a su ranger ses joyaux en dix rubriques, à chaque fois partagées entre géants et nains, quoique ces derniers soient souvent raisonnables, des in-12 ou in-16 que la main cacherait presque. Ce sont de prime abord les « Scriptoria » médiévaux et antiques via l’humanisme, ouvrages souvent massifs, « indéplaçables ». Les « Spiritualités » essaiment avec une Bible, un Coran, une Bhagavadgita. Quittons ces hauteurs pour aller « De la Cour à la ville », avec Le Sacre de Louis XV et La Fontaine, même si l’on se demande si une Divine comédie de Dante[3] (sur lequel la Fondation prépare une exposition) n’eût pas mieux été à sa place dans le précédent poste. L’on voyage aux profondeurs des pyramides en 1801, avec Alexandre le Grand raconté dans une édition Elzevier de 1633 par Quinte-Curce ; malgré la petitesse de ce dernier volume, une carte dépliante en détaille les expéditions, de la Grèce à l’Indus, en passant par l’Egypte. Et, puisque la Fondation Bodmer est sise à Genève, l’on aimerait feuilleter ces Souvenirs de la Suisse en cent vues délicatement colorées, dans un format à l’italienne. La « Musique » requiert de grands ouvrages, si chantée à plusieurs voix, ou plus discrets s’il s’agit de psaumes. À lui seul, Giambattista Bodoni (1740-1813) est un « géant ». Imprimeur italien et typographe de génie, il travaillait avec une longue circonspection, anoblissant sur le papier Homère ou Boileau. L’on devine que les « Combats », guerriers et politiques ne sont pas en reste, livres d’artistes immenses (William Blake) et célébrations officielles s’opposent aux résistances têtues de Victor Hugo à l’encontre de celui qu’il nommait Napoléon le petit. Quant aux « Sciences et techniques », elles aiment les in-folio pour illustrer les révolutions célestes dans l’Astronomicim Caesarum d’Apianus en 1540, ou encore les oiseaux d’Amérique mis en couleurs par John Gould en 1835. Mis à part les autographes qui ferment notre volume, ce sont enfin les « Modernités » qui s’invitent, entre les grandes folies de Salvador Dali, les inventions de Michel Butor où le livre devient sculpture, poème calligraphié entre des branches…
Hors l’esprit de curiosité, ces cinquante et un volumes forment un panorama des civilisations, depuis la piété de l’enluminure médiévale jusqu’à cet Hamlet que Salvador Dali rend définitivement fou, en passant par les borgésiennes architectures des Prisons de Piranèse. Des livres qui ont marqué l’Histoire, parfois pour le pire, brillent par le poids de leur sang : Le Petit livre rouge de l’infâme tyran totalitaire Mao Tse-Toung, en sa première édition en français de 1966, évidemment édité à Pékin, à fins de propagande par millions d’exemplaires, nanti de sa couverture de plastique rouge étoilée ; mais avec l’épigraphe du Ministre de la défense Lin Biao qui disparut lors des éditions suivantes, le bonhomme ayant été limogé, effacé, atomisé dans un commode accident d’avion. Quoiqu’il entraînât le suicide de quelques imitateurs de son héros, bien moins dangereux est le roman épistolaire, Les Souffrances du jeune Werther, que Goethe[4] lança en 1786.
Etrangement, l’on apprend que la bibliographie concernant les petits formats est abondante, tant sont nombreux les « minusculistes » anglo-saxons et russes, alors que les géants sont privés d’un tel honneur. Il y a là sans doute un opprobre à rédimer.
Ainsi ce Géants et nains est aussi divertissant, coloré, stupéfiant, que judicieusement didactique, abordant des questions de typographie, de reliure et d’illustration, parmi leurs évolutions et leurs créativités, sans oublier les imprimeurs légendaires, Aldo Manuzio[5], Cazin, Furmin-Didot... Sous le masque (pour faire allusion à une autre production de la Fondation[6]) du sensationnel et du m’as-tu vu, se cache une profonde initiation à l’histoire culturelle et esthétique.
Massimo Listri : Les Plus belles bibliothèques du monde, Taschen, 2018.
Concilii Tridentini, Parissi, Nic Pepingua, 1644.
La Fontaine : Contes, Imprimerie de Balzac, 1826.
Photo : T. Guinhut.
C’est le dialogue entre l’esthétique picturale et celle éditoriale qui permet au cœur du XIX° siècle l’apparition de livres singulier. Un peintre, un écrivain, et les voilà conjuguant leurs imaginaires, irriguant les mots avec le dessin, les phrases avec le graphisme, le poème avec la couleur. En ce sens Julien Bogousslavsky ordonne un beau livre qui est une somme, en un format in-quarto, ce qui est un classique pour les livres d’art : De Delacroix aux surréalistes. Un siècle de livres.
Là sont les géants de la peinture, du dessin et de la littérature, romantiques, impressionnistes, puis surréalistes, de 1830 à 1930. Si la poésie est à l’honneur, le roman et la critique d’art répondent présent. Transposer les livres en images, c’est entrechoquer, sensuellement entrelacer deux langages, au point que « l’illustrateur devient l’auteur », selon le mot du préfacier, Jean-Yves Tadié. Eugène Delacroix, déclencheur de cet ouvrage, devient en 1828 un magicien du fantastique lorsqu’il crée un Méphistophélès tel que Goethe n’osait l’imaginer face à l’urgence de son Faust. Ce « faux livre illustré », selon Julien Bogousslavsky, ne trouva que partiellement son inspiration dans le chef-d’œuvre de Goethe. Ses lithographies lui vinrent également d’une représentation théâtrale de la tradition anglaise du mythe qu’inaugura le dramaturge élisabéthain Marlowe.
Ce ne sont plus des graveurs professionnels qui reproduisent les œuvres de peintres, mais ces derniers qui œuvrent directement au service du texte intimement perçu et exprimé par le trait, comme le fit Gustave Doré en magnifiant les Contes de Perrault, voire par la couleur. Car l’introduction en France des estampes vivement colorées d’Utagawa Hiroshige fit beaucoup pour stimuler l’art du livre illustré.
Avec le soin d’une impressionnante érudition, Julien Bogousslavsky prend en écharpe un siècle de mutations artistiques, de Charles Baudelaire nanti d’un frontispice de Félicien Rops jusqu’à Paul Klee et Vassili Kandinsky s’illustrant évidemment eux-mêmes. Mais il s’agit également de volumes traitant de critique d’art, comme celui d’Emile Zola faisant l’éloge d’Edouard Manet, publié en 1867, ou L’Art moderne de Joris Karl Huysmans en 1883, ou encore Les Impressionnistes de Félix Fénéon en 1886. L’on devine qu’en notre volume sourcilleux sont toujours montrées et détaillées les éditions originales. Quoique nanti de graphismes modestes au moyen de bois gravés d’Edouard Manet, les vers du Prélude à l’après-midi d’un faune reçoivent le don d’une subtile correspondance, au sens baudelairien sans nul doute.
Mais à partir de 1900, ce sont les fastueux débuts des « grands illustrés ». Paul Verlaine est sublimé avec le Parallèlement caressé par le crayonnage en rose et en noir de Pierre Bonnard, d’autant que les lithographies sont intégrées dans le texte. Paul Gauguin dessine son carnet breton sous forme de bande dessinée, intitulé Avant et après, qui devient un « livre d’artiste » en 1903. Mais l’un des sommets de la bibliophile est ici, sans guère de contestation possible, La Prose du Transsibérien, lorsque Blaise Cendrars associe en 1913 la vitesse métaphorique de son poème en prose avec la danse des couleurs de Sonia Delaunay,dans un rarissime rouleau. Poésie cubiste et dadaïsme jouent les iconoclastes, avec Max Jacob et Pablo Picasso, la reliure (reproduite sur la couverture de notre volume) vient exploser les codes en vêtant de somptueux symboles colorés des textes aussi surréalistes que Clair de terre d’André Breton. Alors que la « fulgurance surréaliste » associe André Breton, Paul Eluard et Salvador Dali, là où palpitent amour et érotisme. Particulièrement remarquable est le quintette de ces romans sans texte que réunit Max Ernst dans ses collages, sous le titre d’Une Semaine de bonté.
L’ouvrage de Julien Bogousslavsky est une ruche : des chapitres comme « Médecine et art », « Paradis et enfers artificiels », « Les avant-gardes », « Dans le rire sardonique de la guerre », « En passant par la Suisse », projettent le lecteur vers des univers bourdonnants, dont il pourra faire son miel avec délectation. Ainsi une période de créativité intense se déroule pour notre plus grand bonheur visuel, intellectuel et bibliophilique.
Dans une mise en abyme que nous espérons stimulante, nous aimons ici les livres, les livres sur les livres, mais aussi les photographier, en une invitation, non seulement à la lecture, mais à la bibliophilie. Consolons-nous si nous pensons que ces ouvrages anciens et rares ne sont disponibles que le temps d’une exposition, et inaccessibles à nos modestes bibliothèques personnelles, ne serait-ce que par leur coût parfois astronomique ; ils sont en ces catalogues pertinemment documentés et somptueusement illustrés. Affaire de culture, de goût, de quêtes et de trouvailles, des livres curieux, étonnants sont cependant à la portée de nos minces budgets. Qui sait si, en furetant, une reliure romantique habille un texte de Lamartine ou de Byron, si un Voltaire a gardé pour un amateur sa cape en veau blond des Lumières…
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michel Lederer,
Monsieur Toussaint Louverture, « Les grands animaux », 2021, 480 p, 12 €.
S’il existait des Victoires de l’édition, comme il en existe pour la musique, en particulier classique - cela va de soit -, nous prendrions résolument le risque de les décerner à Monsieur Toussaint Louverture. Tirant son étendard du libérateur d’une île caraïbe, qui la débarrassa de l’esclavage, une maison d’édition frappe par sa fantaisie, son ambition, son soin attaché aux maquettes et aux reliures, soin trop souvent absent d’officines patentées. Il a beau publier un titre programmatique, Tu ne désireras pas, nous désirons ardemment les livres de Monsieur Toussaint Louverture, dont Et quelquefois j’ai comme une grande idée, de Ken Kesey pourrait être une autre formule de la sérendipité de son entreprise. Qu’il publie des romans monstres, scandinave ou letton, américains et déjantés, ou encore des romans graphiques, nos pupilles et papilles glissent sur les couvertures illustrées et mordorées, voire merveilleusement luxueuses, à tout le moins purement graphiques en sa collection de poches, même si certains titres peuvent paraitre plus négligeables, avec la furieuse envie de les dévorer lentement.
Non, il ne s’agit ni d’un manuel bouddhiste ni d’une leçon d’ataraxie antique. Quoique… Car le romancier américain Jonathan Miles (né en 1971) commande : Tu ne désireras pas. Ainsi serait assurée la tranquillité de l’âme, tant le désir entraîne son insatisfaction et son éternel retour lancinant. Il s’agit plutôt de savoir combien ce même désir chevillé au corps entraîne de consommation et surtout de déchets. D’où des personnages triant le gaspillage contemporain, faisant profession de récupération, et d’autres, leurs contre-miroirs, qui ne cessent d’en vouloir toujours plus, et sont donc des fauteurs de restes et d’ordures, là où sociologie du présent et archéologie future se croisent.
Investissant un appartement vide en plein New York, Micah et Talmage sont des squatteurs qui vivent d’un peu d’amour et de « déchétarisme », mode de vie entre recyclage et écologisme, le second avalant « de pleines fourchetées d’idéologie » auprès de la première, « végan stricte », qui eut une enfance autarcique à la Robinson et « un rêve d’Eden » - ce qui est l’un des plus beaux récits d’aventure et d’éducation du roman.
Autour d’eux, Elwin, linguiste et « médecin légiste des langues mortes », dépouille une biche tuée par sa voiture et en récupère la chair dont il nourrit son obésité. Il est censé contribuer à prévenir du danger d’un dépotoir nucléaire, délivrer un message destiné à résister à l’entropie jusqu’à la fin des temps ; alors que son père est délabré par la maladie d’Alzheimer. Un « garde-meuble » encombré devient le « mausolée » d’une victime du 11 septembre, sous les yeux de Sara, sa veuve, flanquée d’Alexis, une adolescente dévorée d’angoisses et obsédée par les punaises, dont le bébé risque de finir à la poubelle, à moins qu’il soit une espérance…
Par chapitres alternés, l’on passe du « squat d’apocalypse » aux vieilles créances impayées et rachetées par Dave en vue d’un bénéfice fabuleux : « des Lazare financiers que l’on faisait lever de leur tombe ». Face au site de déchets nucléaires, Elwin épilogue sur la disparition des bibliothèques de l’Antiquité : « On a juste des tombes et des tas d’ordures », tant en récitant les derniers vers d’ « Ozymandias » de Shelley : « Autour de la ruine / De ce colossal débris, sans bornes et nus / Les sables solitaires et unis s’étendent au loin[1] ».
La fresque sociale est certes une satire de la société de consommation, néanmoins peu manichéenne ; mais les psychologies individuelles y sont passées au scalpel, le pathétique omniprésent suscite la pitié, mais aussi le rire lors de scènes épiques et picaresques, et l’on craint de finir son existaence dans un broyeur à ordures puant. Là où chaque forme de déchet est la métaphore d’une personnalité, d’une vie, une amère philosophie morale exsude de cette somme qui va croissant en beautés : que reste-t-il de nous sinon nos épaves ?
En dépit d’un vocabulaire courant, voire vulgaire, le roman s’honore de bien des métaphores qui jaillissent dès l’incipit. Ce qui ne s’épuise guère en cours de lecture, tellement l’on croise de belles bricoles : « un lustre pendouillant du plafond en ruines tel le corps desséché d’un alpiniste étranglé par sa corde de rappel ». Que faire de ce « capharnaüm du connu et de l’inconnu », sinon un roman ?
Tu ne désireras pas fait partie de ces romans ambitieux comme savent parfois en produire les Etats Unis d’Amérique. Il a su agréger son polyèdre de récits autour d’un concept générateur, soit la relation entre le désir et le déchet, comme le firent les plus grands : William Gaddis[2] autour des « reconnaissances », et, à une plus modeste hauteur, les « corrections » d’un autre Jonathan, Franzen[3] cette fois. En un volume somptueusement vêtu par son éditeur esthète, il faut fouiller les débris dérisoires et splendides d’une civilisation, où sans nul doute, l’on trouvera, en sa plus noble expression, la littérature.
Selon l’argumentaire facétieux de l’éditeur, « Les grands animaux » est une collection de poches « qui rassure Monsieur Toussaint Louverture, dans laquelle sont publiés des livres cultes, des grands romans et des chefs-d’œuvre de façon suffisamment belle pour que vous ayez envie de les voler, mais suffisamment accessible pour que vous n’ayez pas à le faire ». Au sein de ces poches en forme de discrets bijoux, les ouvrages s’abritent sous une jaquette qui est « du Pop’Set riviera Blue de 170 grammes sur laquelle a coulé la plus limpide des dorures ». La chose est aussi joliment dite pour les papiers et la police, à chaque fois soumises à variation ; ce qui autorise de lire tous les colophons comme de véritables poèmes.
La fantaisie de Monsieur Toussaint Louverture ne lui a pas permis d’ignorer un classique de la littérature britannique, soit un roman de fantasy animalière : Watership down de Richard Adams[4]. Les lapins aussi ont droit aussi à leur Iliade et à leur Enéide. Car ces gracieux mammifères, menacés par les activités humaines, doivent fuir leur garenne natale, à la recherche d’une nouvelle Rome pour installer une colonie. C’est, à travers la campagne anglaise, le déploiement d'une aventure épique jalonnée de nombreux obstacles et péripéties, sans oublier plusieurs rencontres qui vont changer la manière de voir le monde de ces agiles quadrupèdes. Ces actives peluches - et néanmoins sauvages -, aux oreilles sensitives, ont leur langage, leur mythologie, organisent leur société et leurs mœurs, en une étonnante métaphore de l’humanité, à la fois poétique et satirique : « Je me sers d’animaux pour instruire les hommes », disait Jean de La Fontaine. Ce que Richard Adams n’a point oublié en son apologue passablement humoristique, et plus sérieux qu’il n’y parait.
Semblant dès son titre promettre de répondre à bien des questions existentielles, voici La Rivière pourquoi, signée David James Duncan. La chose pourrait paraître aussi anodine qu’une histoire de pêcheurs à la mouche du côté des monts de l’Oregon, quoique solidement trempée par l’humour. Or l’on n’échappera pas, et c’est heureux, aux allusions plus ou moins philosophiques qui tissent le récit : « Pêcher ? Pêcher quoi ? – Le bonheur, la consolation, la façon de comprendre la mort de quelqu’un comme Abe, le pourquoi de la Tamanawis, la beauté d’une Eddy […] la tradition éternelle qui, avec le soufi Attar[5], proclame que « Du dos du poisson à la lune, / chaque atome est témoin de son existence ».
Né d’un paternel, pêcheur à la mouche impénitent et écrivain volontiers ampoulé, surnommé « H20 », et d’une mère « cow girl » de la pêche au ver, simplement appelée « Ma », Gus Orviston, héritant des qualités et travers de ses deux parents, nous raconte sa vie qui, à peu de choses près, se résume à son irréfragable passion pour la pêche. Parmi des torrents bouillonnants, des gorges sauvages, des rapides et des cascades, le gugusse est à la recherche d’un graal, la rivière parfaite qui répondrait à ses désirs et rédimerait ses alternances de désespoir et d’euphorie.
Que Gus Orviston, prodige de la pêche s’il en est, rencontre « adorable pêcheuse », perchée dans un arbre au-dessus de l’eau, un cadavre ou un chien philosophe nommé « Descartes », il mêle registre épique et burlesque. Oscillant entre désespoir et euphorie, enchainant prise de truite de mer ou de torrent, saumon aux couleurs rosées, il satisfait autant les inconditionnels de l’ichtyologie que les amateurs de récit enlevé, poudré de satire et d’enthousiasme, non sans autodérision. Car le saumon est ici un Moby Dick au petit pied. Au-delà des aventures aquatiques, La Rivière pourquoi se veut un hymne lyrique à la beauté de l’existence et à la liberté dans le cadre d’une nature sauvage. Le roman d’apprentissage associe le souci de l’écologie et un mysticisme un tant soit peu allumé : « Alors, j’ai su que la ligne de lumière ne menait pas à un royaume mais à un être, que la lumière et l’hameçon étaient à lui et qu’ils n’étaient faits que d’amour ».
Né en 1952 à Portland, dans l’Oregon, David James Duncan s’est fait un nom avec ses deux romans à succès The River Why (1983), d’abord traduit sous le titre La vie selon Gus Orviston en 1999, et The Brothers K[6] en 1992, qui ne sont pourtant guère kafkaïens. Les bottes de pêche aux pieds, la canne à la main, il n’en pas moins l’esprit affuté par la lecture d’écrivains et philosophes spiritualistes, d’Hermann Hesse à Gandhi. L’on se doute qu’il a bien des affinités avec le « nature writing » américain, de Thoreau[7] à Gary Snyder et Jim Harrisson, quoiqu’il ne dédaigne pas Ken Kensey.
Visiblement « la grande idée » de son roman pansu a rencontré ces lecteurs, au point qu’il bénéficie chez notre Monsieur Toussaint Louverture d’un triptyque éditorial : sa première édition, courante et bleutée, soignée à l’habitude, son poche et son luxueux écrin orné d’un cœur arbustif et doré (soit l’ « édition Wakonda », déjà épuisée). Les huit cents pages buissonnantes du deuxième roman de L'Américain Ken Kesey (1935-2001) se parent d’un titre à la fois modeste et hyperbolique, qui pourrait être chez notre éditeur une devise : Et quelquefois j'ai comme une grande idée.
C’est un drôle de loustic psychédélique que ce Ken Kesey, pratiquant l’écriture excitée par diverses substances hallucinogènes. Son premier roman, Vol au-dessus d'un nid de coucou[8], avait été remarqué pour son traitement psychiatrique halluciné, avant de se payer un trouble succès, dopé qu’il fut par le film de Milos Forman qui s’ensuivit et dans lequel l’acteur Jack Nicholson est joliment horrifique.
Nous sommes encore une fois dans l'Oregon, sur la côte pacifique des Etats-Unis, mais à « Wakonda », où pullulent et jaillissent des sapins géants, nous dédaignant du haut de leur cent mètres. Il faut bien en abattre pour vivre, mais les bûcherons se mettent en grève, avec le secours de leur syndicat dirigé par Jonathan Bailey Draeger. Sauf que dans le clan des Stamper, une famille un peu tête de cochon, l’on préfère braver le syndicat, suspendre un bras arraché devant sa maison en guise de déclaration de guerre, augmenter l’abattage et la production de grumes qui descendent la rivière en direction des scieries. Pérennisant le mythe du colon américain, le trentenaire et « illettré » Hank Stamper use de sa force physique à l’envie lorsqu’il lui vient l’idée d’appeler à la rescousse son demi-frère, Leland ou Lee, qui à vingt-quatre ans, revient de New York où il vivait avec sa mère. Ce dernier est à l’antithèse de Hank, car étudiant chétif, de surcroit nourri de rancune : n’aurait-il pas en tête quelque plan vengeur ? La confrontation aura lieu sous les yeux du patriarche octogénaire déclinant, Henry, focalisant le conflit des bûcherons sur ces deux acteurs bien opposés. Le duel entre la brute et le subtil jeunot ne sera pas aussi manichéen qu’on pourrait l’imaginer. Le premier est un franc gros bras, le second plus pervers qu’il n’y parait. Le suspense se double du trouble comportement de Viv, l’épouse de Hank, jolie à souhait. L’on n’oubliera pas maints personnages secondaires gravés avec autant d’acuité, alors que les retours au passé familial construisent le soubassement de la fresque, que s’échangent les voix au moyen de dialogues entrecroisés et animés, sans compter les italiques du monologue intérieur, en une polyphonie qui double la narration, comme si nous étions sur la scène d’un théâtre antique, alors que les rugissements des eaux et des vents jouent le rôle du chœur. Le combat final est un morceau d’anthologie : « mon frère et moi sommes finalement, totalement, éperdument tombés dans les bras l’un de l’autre pour notre première, dernière et si longuement attendue danse de la Haine, de la Peine et de l’Amour ». Le conflit familial et social est devenu un chant épique, parmi une nature plus puissante que l’humanité : « Tout est vanité et poursuite du vent »…
Photo : T. Guinhut.
Sans vouloir ni pouvoir être exhaustifs, rendons justice à quelque titres phares de Monsieur Toussaint Louverture, que nous avons d’ailleurs déjà chroniqués dans les pages du Matricule des anges et sur celles de ce blog. Par exemple, Mariam Petrosyan avec La Maison dans laquelle, Jan Kjaerstad avec Le Séducteur, ou encore Vilnius poker, de Ricardas Gavelis, quoique nous omettions ici, Personne ne gagne, de Jack Black[9], ou Kairo de Steve Tesich[10]. Et tous ceux que notre appétit de lecture n’a pas eu la force de dévorer…
Où se trouve cette « Maison », dont Mariam Petrosyan ne précise pas « laquelle » ? Mystère. L’on sait bientôt qu’à dix-huit ans il faut la quitter, toujours à son plus grand regret. Mais au lecteur il faudra une patiente persévérance, au long cours de quelques centaines de pages, pour comprendre qu’il s’agit d’un « internat pour enfants handicapés », ou bien inadaptés, rejetés, parmi lesquels on distingue les « Roulants » et les autres. Elle est parfois surnommée la « Maison Grise » des « enfants-chiendents ». L’on pourrait croire que cette prison délicieusement consentie n’est que masculine, ignorante du sexe opposé, alors que les filles ne sont que des ombres de la bibliothèque, habitant un autre étage, plus lointain que la stratosphère ; quand, au milieu du livre, « la Nouvelle Loi » permet soudain de visiter les uns, les unes et les autres, de découvrir « Rousse », « Sirène », « Chimère », « Aiguille »...
L’on vit par dortoirs, par confréries, d’où l’on exclut l’un, où l’on accueille les autres. Là règnent des conventions, des rituels, des interdits, des conflits et des complicités. Les clans se surveillent, s’affrontent, chapeautés par des mâles dominants. Même si l’on n’y est jamais seul, en un chaud collectivisme, en une lourde et menaçante promiscuité, chacun peut se ménager des moments d’intériorité, sous ses couvertures, dans un coin de la cour, voire dans la punition de la « Cage ». Pour ses habitants, la « Maison » est l’espace d’une « enfance sauvage et libre », où ils peignent les murs, font de la musique, écrivent des poèmes, participent, en l’apothéose de la dernière nuit, à une « Nuit des Contes »[11]…
Le Norvégien Jan Kjaerstad saute allègrement par-dessus la convention de la chronologie, écrivant en son Séducteur. À la manière d’une constellation, l’histoire de Jonas tourne autour de son point nodal : la mort de son épouse. Que l’on se rassure, il ne s’agit pas d’un énième policier, gonflant dangereusement les rayons d’un genre avide de clichés ; de plus la fin nous laissera au même plan cinématographique, non résolu. Outre le cadavre sanglant de l’épouse, c’est leur rencontre, lorsqu’enfants, leurs bicyclettes se heurtent, qui fait le « moyeu du récit », le lien entre école et maturité, et de la roue de l’existence. Le tableau familial est le biais par lequel passe une satire de la Norvège toute entière, aux nouveaux riches incultes et péremptoires, clinquants et affreusement conventionnels. Heureusement, l’enfance et l’adolescence du héros, racontées par facettes au moyen d’un narrateur omniscient, parfois critique, toujours mystérieux, sont entourées par divers initiateurs. Sa sœur dont l’exposé didactique exhibe son sexe à sa vue, son ami Gabriel aux bavardages infinis à bord d’un bateau qui faillit heurter un ferry, sa complice Néfertiti grâce à laquelle Jonas joue Duke Ellington à l’harmonica et « se transforma psychologiquement en homme du grenier». De plus, autour de Jonas, de multiples figures de l’artiste éclairent sa mémoire et son espace : Ole Bull, le musicien virtuose du XIX° siècle, voyageant jusqu’au sommet des pyramides, le sculpteur Gustav Vigeland dont l’imagination gothique est « débridée », ou la peintre Dagny M., étrange et fascinante[12]...
Venu des tréfonds de l’Europe, voici un opus sombre, inquiétant, monstrueux. En un mot : fascinant : Vilnius poker, de Ricardas Gavelis. Il émane d’ « au-delà des barbelés » du goulag, ravivant le passé de la Lituanie, entre chape de plomb soviétique et indépendance rêvée. En autant de parties, quatre voix effectuent cette descente aux Enfers littéraire, se débattent à la recherche d’une liberté impossible : Vytautas, l’ex-prisonnier, au sexe de « bête couvert de cicatrices », Martynas, auteur d’un « Extrait des marmoires », la blonde Stefania, enfin la « Vox canina » d’un étrange chien philosophe.
Vytautas Vargalys, qui est peut-être le double de son auteur, n’est-il qu’un narrateur paranoïaque ? Dans un immense et labyrinthique monologue intérieur, seulement parfois coupé de dialogues, il exhibe sa personnalité trouble, ses errances dans Vilnius, la capitale lituanienne, sa brève passion pour une « Circé des carrefours ». Epié, pense-t-il, par une « organisation fantomatique », il se fait embaucher par la bibliothèque, parmi les « informaticiens sans ordinateurs », chargés d’un catalogue absurde et inaccessible, mais pour « mener [son] enquête clandestine ». Qui sont-ils ? Tous ceux qui, au cours de l’Histoire, ont incendié des livres. Ils ont pour « but de kanuk’er les gens, de les priver de leur cerveau et de leur résolution ». À moins qu’ils soient l’allégorie du communisme qui vampirise la Lituanie, « des suppôts de Satan -tous ces Staline, Hitler, Pol Pot »… Au cours de cette quête des entités malfaisantes menacent la raison de Vytautas, seule la jeune, séduisante - et presque nabokovienne - Lolita parait lumineuse (il aime « le jazz de ses paroles »), si elle n’est pas un leurre dangereux. Elle participe à la tension érotique, parfois obscène, en aimant ceux qui sont marqués « par les glyphes du malheur ». En effet, l’anti-héros ne poursuivra son errance que jusqu’à son arrestation, sa disparition, probablement dans les « caves du KGB [13]».
Emil Ferris : Moi ce que j'aime c'est les monstres.
Si soucieux de qualité graphique, un tel éditeur ne pouvait omettre le roman graphique. En effet, « Moi ce que j’aime, c’est les monstres »[14], en plus, cela va sans dire, des livres de Monsieur Toussaint Louverture. Roman familial et maelström de hachures et de couleurs, les monstres d’Emil Ferris envahissent la psyché d’une petite fille tourmentée. L’abondance du noir et blanc griffé, des bleuâtres, des rouges sanglants et du violacé, intrigue, inquiète. Les prestiges dangereux, dépressifs, du fantastique et de la peur saisissent l’imagination du lecteur, vigoureusement sollicitée. Car le cocktail détonnant Chicago, vampires, Allemagne nazie, déferle sur l’existence de la petite Karen Reyes, qui n’a que dix ans. La vulnérable héroïne, affublée d’un imperméable de détective, se rêve en loup garou pour transcender la violence familiale et urbaine. Sa belle voisine, Anka Silverberg, prétendument suicidée d’une balle dans le cœur, se révèle une revenante des camps nazis, ce qui donne lieu aux plages d’un récit emboité. Un monstruit pandémonium s'abat alors sur Chicago, prête à courir à feu et à sang, à l’occasion du meurtre de Martin Luther King, autant que dans le psychisme torturé du miroir déformant de la jeune narratrice. Elle lit des magazines d’horreur, dessine sans cesse, entre dans les tableaux de l’Art Institute, enquête au sujet d’Anka, côtoie le cancer de sa mère, rencontre des « filles-serrures »… Sous ses canines protubérantes imaginaires elle pense achever la « vie de non-morts » des vampires. En ce combat entre le bien et le mal qui l’assaille, sa quête lui permet-elle, au travers des peintres du musée, de trouver Victor, son frère monstrueux perdu ?
L’ouvrage, prétendant être en partie autobiographique, est sans nul doute fantastique, car menacé par le pire de notre monde et du surnaturel, magnifié par des crayons virtuoses. Les allusions à des œuvres d’art, à la littérature, fourmillent, sans compter la religion, le satanisme, Dracula et Frankenstein… Onirique et cauchemardesque, caricatural, parodique, souvent tendre, morbide et psychologique, voire psychanalytique, le baroque opus, que l’on se concentre sur les textes ou sur les images, inséparables, n’ennuie pas un instant, nous emportant dans un maelstrom visuel et intellectuel proliférant. Lors, nous pensons à l’expressionnisme allemand, à M le Maudit de Fritz Lang, par exemple. Art Spiegelman, l’auteur de Maus[15] (cette bande dessinée où des chats nazis persécutent des souris juives) ne tarit pas d’éloges sur les monstres trop humains qui sont les excroissances vénéneuses du cerveau d’Emil Ferris. La romancière et graphiste, née à Chicago en 1962, fut mère célibataire, longuement handicapée par un virus, consacra cinq années à son œuvre, sans se préoccuper des standards de la bande dessinée, bousculant l’espace des pages. Tel est l’univers unique de ce surgeon du romantisme noir et du gothique anglais surgi du stylo-bille de Dame Emil Ferris.
Nous n’aurons pas ici exploré tout le catalogue, encore en ébullition, de Monsieur Toussaint Louverture, seulement jeté des coups de sonde, aux hasards concertés de nos lectures. Ce qui gisait, oublié au tréfonds d’autres maisons d’éditions françaises, ignorés parmi les champs de pépites des éditeurs étrangers, méconnus et lointains, brille là d’un éclat noir et d’un pétillement d’arc-en-ciel vigoureusement esthétique. Certes l’esprit chagrin regretterait qu’un tel éditeur ne prenne guère le risque de découvrir des inédits, des auteurs imberbes ou chenus que l’édition traditionnelle ne sait que dédaigner, mais qui saurait lui tenir rigueur de ne pas y risquer sa chemise ?
Lire dans la gueule du loup. Essai sur une zone à défendre, la littérature,
Gallimard, 2016, 334 p, 23,50 €.
William Marx :
La Haine de la littérature, Minuit, 2015, 224 p, 19 €.
Baptiste Dericquebourg :
Le Deuil de la littérature, Allia, 2020, 112 p, 7 €.
Konrad Paul Liessmann :
La Haine de la culture. Pourquoi les démocraties ont besoin de citoyens cultivés,
traduit de l’allemand (Autriche) par Susanne Kruse et Hervé Soulaire,
Armand Colin, 2020, 224 p, 20,90 €.
Le loup caché dans les livres se révèle soudain vénéneux, effrayant, comme celui des Contes de Perrault[1]. Reste à l’apprivoiser. Où le haïr, le dévorer en sa qualité de loup politique… Les pouvoirs de la lecture sont inouïs. De l’apaisement à la thérapie par le rêve, ils sont aimables et bienheureux. Mais ils peuvent avoir un versant plus cruel, de par le désir ou l’effroi engendré, cet appétit ou cet avertissement face aux terribles facettes du mal. Pouvoirs dérangeants au point qu’individus, partis, Etats ou religions vomissent leur haine de la littérature, et se livrent enfin aux plaisirs brutaux de l’autodafé. Cet enchainement cumulatif de pouvoirs et de contre-pouvoirs est au nœud du maelström dont accouche le livre imprimé, et dont se font les défenseurs quatre essayistes fort pertinents : Hélène Merlin-Kajman et William Marx aiment pardessus tout la séduction et la puissance de la pensée jaillie des pages, au point de dresser chacun une édifiante plaidoirie pour les pouvoirs de la littérature, autant qu’un réquisitoire documenté contre le « deuil de la littérature » et ceux qui haïssent les Lumières de la culture. Ces fossoyeurs de l’être, en particulier dans le domaine de l’éducation et de la culture, sont l’objet des pamphlets à grande vapeur de Baptiste Dericquebourg et Konrad Paul Liessmann, appelant à un sursaut indispensable.
La littérature n’est-elle que machine textuelle pour spécialistes, ou bouleversement de passions, de positions morales et immorales, de combats politiques ? C’est ce dernier bastion que redécouvre avec une feinte naïveté Hélène Merlin-Kajman en son essai où elle se jette « dans la gueule du loup » lettré. C’est cette même conscience qui la pousse encore plus à l’amour des belles Lettres.
À partir du XIX° siècle, la littérature a perdu sa double autorité : « plaire et instruire », suivant la devise d’Horace et des Classiques. Bientôt, avec Mallarmé, elle « n’a plus d’autre fin qu’elle-même ». Quoique gardant sa liberté critique, elle devient un travail sur la langue, une poétique de la construction, tant les mots ne sont pas les choses, perdant son « illusion référentielle » et par là son contact avec le réel, du moins en monde universitaire clos. C’est ce que déplore Hélène Merlin-Kajman, en affirmant qu’elle peut et doit avoir un fort impact sur nos consciences et nos vies, qu’elle n’est pas sans dimension morale, qu’elle fournit des modèles et des repoussoirs…
C’est en effet autre chose de lire entre universitaires que de lire à un enfant qui prend de plein fouet les textes. Car à l’occasion du « Mauvais vitrier », un poème en prose de Baudelaire, où le poète brise les vitres, le fils de notre essayiste s’écrie : « mais ce n’est pas bien » ! De même, Le Grand cahier d’Agota Kristof propose des images violentes, insoutenables, qui ne sont pas que des effets textuels. Ainsi « gaités traumatiques », « part sexuelle », « morale et religion » se bousculent parmi nos livres, qu’il ne s’agit plus de lire en seuls narratologues et autres rhétoriciens.
Avec la pertinence de qui ne craint pas de se jeter « dans la gueule du loup », Hélène Merlin-Kajman propose une refondation salutaire des Lettres, cette « zone à défendre » (on passera sur le choix malheureux de cette expression lourdement connotée par l’actualité écologiste et politique). N’en déplaise aux formalistes, la littérature « produit un effet sur le monde interne de ses auditeurs et lecteurs » ; c’est celui du « partage transitionnel » des affects, effrois et bonheur, de la transmission de la beauté et du sens. Au-delà, il faut « privilégier sa fonction réparatrice ». Même les pires loups de la littérature doivent être accessibles à la catharsis d’Aristote : comprendre et purger les passions les plus terribles de l’humanité. Or, la conclusion d’Hélène Merlin-Kajman est à cet égard aussi belle que juste : « Si notre société se prive de ce langage exceptionnel, nous n’aurons aucune chance d’échapper au renouveau des fondamentalismes religieux qui offrent aussi aux blessures subjectives provoquées par les bouleversements sociaux propres à notre époque des formes d’élaboration, de réparation ou d’exutoire fondées non sur le lien entre-passible et le libre jeu des figures, mais sur le repli communautaire, le sens univoque de la lettre, voire la mystique de la mort ».
Nombreux sont les récalcitrants et autres tyrans chasseurs de loups, radiographiés et dénoncés par William Marx, qui ont contracté La Haine de la littérature. Souvenons-nous que, dès le VI° siècle avant notre ère, Socrate, qui aimait tant le Beau, fut sommé de boire la cigüe parce que ses idées portaient, selon ses détracteurs, préjudice à la cité. Pas tout à fait injuste retour des choses puisqu’il prétendait exclure les mensongers poètes de sa République. Pourtant, bien auparavant, ces derniers avaient, inspirés par les Muses, la voix de la vérité.
Au nom de l’autorité, de la vérité, de la moralité et de la société. C’est ainsi que notre brillant essayiste liste « les quatre procès principaux intentés à la littérature ». C’est ainsi que selon quatre parties sont balayées les histoires littéraires, d’Homère à Auschwitz, en passant par Madame Bovary et les « cultural studies ». Une « galerie de grotesques » préside à ces attentats contre l’imagination et la pensée : dominicain et pasteur, philologue et chimiste, procureur et moraliste, ministre et Président de la République.
Reste qu’heureusement les plus recommandables Homère et Platon se font les fils conducteurs de l’essai admirablement documenté ; la haine ou l’amour de la poésie originelle présidant à tout examen religieux politique ou populaire de la littérature. Il y a cependant une pensée théologique qui, non sans méfiance, lui rend justice. Saint Thomas d’Aquin, le philosophe médiéval souverain, prétendant que la poésie est « le plus bas de tous les savoirs », avance, compliment paradoxal, que « l’usage de métaphore est plus conforme à la connaissance que nous avons de Dieu en cette vie », puisqu’en permettant de « mesurer véritablement ce que nous disons ou pensons de Dieu », qui n’est en fait qu’une méconnaissance.
De manière surprenante, l’essayiste, passe soudain à l’année 1959, alors qu’un certain Snow propose une conférence à Cambridge qui impressionna jusqu’au président américain John Fitzgerald Kennedy : « Les deux cultures et la révolution scientifique ». Culture scientifique et littéraire s’ignorent scandaleusement. Jusque-là tout va bien. Mais le propos dérape lorsque la première est parée de toutes les vertus de rigueur et de simplicité, et que la seconde n’est que « mensonge, snobisme, passéisme »… Sans omettre que la première est « résolument hétérosexuelle », oubliant le cas d’Alan Turing, qui se donna la mort après avoir été condamné pour homosexualité, bien qu’il eût décrypté le code Enigma en pleine guerre mondiale et jeté les bases de l’ordinateur ! Pire encore, le conférencier demande avec aplomb si « l’influence de ce qu’ils représentent n’a pas contribué à rendre Auschwitz possible ? » Les poètes fusillés par l’argument ad hitlerum ! Sans compter bien sûr qu’ils sont passibles « d’un sentiment antisocial ». À ce compte-là, nous nous honorons d’être antisociaux. Mieux vaut en rire, et remercier William Marx de déterrer un épisode grotesque et oublié pour le délassement de nos cordes hilarantes, plutôt que de se faire peur : il y a bien une pulsion totalitaire et sociale (l’une n’est jamais loin de l’autre) parmi nos sociétés, fussent-elles civilisées, contre les fêlés de littérature.
Bien avant le procès intenté à Madame Bovary en 1857, les traités sur la « crémation des livres hérétiques » et la « futilité de la poésie » abondent. La littérature « corrompt les cœurs par des peintures dangereuses », dit-on de longtemps et pour longtemps. Rousseau lui-même, qui s’alarma de voir son Emile ou de l’éducation brûlé, regrettait « qu’on ne fît point de bûchers de livres », car selon lui, les sciences et les arts corrompent les mœurs. Ajoutons qu’à l’heure où Salman Rushdie est régulièrement condamné à mort par des fatwas imbéciles, Lolita de Nabokov n’aurait guère de chance d’être publié sans échapper à un procès pour pédophilie. N’imaginons cependant pas un instant que ces derniers arguments échapperaient à William Marx.
Il faut se moquer du malheureux qui dénia la légitimité de la lecture de La Princesse de Clèves lors de quelque obscur concours de la fonction publique, Nicolas Sarkozy, pour ne pas le nommer : « Le plus grave et le plus étrange était qu’un président préoccupé par la question de l’identité nationale n’eût pas compris qu’elle se définissait entre autres par une importance particulière attachée à la littérature ». Craignons que William Marx, par conformisme, n’accorde trop d’importance à une telle babiole, qui n’était pas même haine de la littérature, mais inculture manifeste et risible, néanmoins inquiétante lorsqu’il s’agit de la plus haute fonction politique. Rassurons-nous en effet, ce n’était que billevesée, quoique significative, de la part d’un pouvoir aux ongles heureusement rognés (du moins sur ce sujet) alors qu’ironie, Madame de La Fayette entrait dans la Bibliothèque de la Pléiade.
Aujourd’hui hélas, la littérature se voit menacée par une dérive des « cultural studies » qui se veut dénoncer le racisme et la ségrégation à l’œuvre chez les écrivains. Il ne faudrait plus lire un tel s’il n’a pas su donner une image politiquement correcte de la négritude, de la féminité, de l’homosexuel. Une fois de plus la vertu, l’éthique, deviennent des outils d’ostracisme, autre forme de bûcher, certes culturel mais bien antilittéraire. Après L’Adieu à la littérature[2]qui montrait combien elle pouvait s’attaquer à elle-même, entre auteurs, voire jusqu’aux auteurs qui doutaient d’elle au point de souhaiter l’invalider, William Marx brocarde et glisse sous le scalpel de son analyse ceux qui œuvrent au service des égouts où jeter les écarts d’une littérature et dont la profession eût du d’être le modèle de l’inventivité.
Vélins XVII°. Photo : T. Guinhut.
Qu’est devenue la littérature dans la machine universitaire ? L’on aurait pu imaginer qu’elle en soit le sanctuaire. Cependant, au fil du pamphlétaire Baptiste Dericquebourg, faut-il déplorer le Deuil de la littérature. Car selon lui l’institution universitaire s’est fossilisée en chapelles structuralistes, voire intersectionnelles et décoloniales, au mépris de la vérité des œuvres et des textes. Ainsi c’est « la couleur politique de l’enseignant » qui fait réagir, voire refuser un cours de philosophie sur Hegel. O encore l’on subit « les bêlements mal assurés » d’une « brebis disgracieuse courbée sur les Fabliaux érotiques » et autres figures moquées d’une institution cacochyme, dont le pamphlet se paie les têtes avec une noire jubilation.
Au mieux l’étudiant apprend à commenter, pas du tout à créer, esclave « d’un instrument de dressage particulièrement efficace : la thèse », apprenant ainsi « soumission intellectuelle […] un certain conformisme moral et politique ». À force de devenir spécialiste, l’on en devient moins lettré, moins humaniste. D’autant plus que « la parole impuissante trouve sa raison d’être dans le culte de sa propre impuissance », ce qui pourrait être un réquisitoire contre des Beckett et Blanchot.
Ce pourquoi Baptiste Dericquebourg préconise avec raison l’étude et l’usage de la rhétorique, de l’écriture au sens de la création, qu’elle soit narrative ou argumentative, hélas de moins en moins prisées. Il est nanti d’une haute ambition : « celle de transformer la vie par la lecture et d’atteindre une forme d’immortalité par l’écriture, celle enfin de conférer un pouvoir sur le reste de l’humanité et la guider ». Ce qui est une conception noble et romantique, conception qu’ont hélas partagé et diffusé les sectataires marxistes. D’ailleurs l’on voit rôder de ci-de-là de plus en plus de relents de phraséologie marxiste anti-Capital et contre « l’ordre bourgeois », réduisant de façon dommageable la portée d’un ouvrage qui s’embourbe dans un dogmatisme sénescent. Au point de prôner la « liberté » et de dénoncer le « libre-échange » !
Aussi, vitupérant contre le « texte marchandise », notre auteur vilipende à bon droit de trop commerciales productions, mais oublie les bienfaits d’une démocratisation qui a permis aux plus modestes de pouvoir accéder aux grands textes. Indexant l’Histoire de la littérature à celle de son propre suicide, l’auteur va dans le sens de ce qu’il dénonce, en un remugle vomitif de désabusement, voire de ressentiment. N’en réchappent que des piques bien senties contre la généralisation du medium vidéo qui « provoque addiction, déconcentration, passivité face au discours », contre le roman envahi par « l’autofiction », contre « la bouillie en vers libres », qui remplace la qualité des vers réguliers, alors que « nous sommes devenus incapables de produire ce qu’on nous demande d’admirer », ou encore le « ministère de la Culture comme un oxymore »...
Malgré son acuité virulente, qui se lit avec entrain, l’exercice est parfois à l’emporte-pièce. Le pamphlétaire tire à boulets rouge (trop rouges) sur une caste et un système qui l’a nourrit puisqu’il intégra l’Ecole Normale Supérieure. Certes la tendance à la bureaucratisation et au grégarisme de la doxa ne peut que contribuer à stériliser l’Education Nationale et ses servants, mais n’ignorons pas qu’il reste des professeurs, des étudiants férus de transmission, de lectures et de découvertes littéraires et philosophiques vivantes, qu’elles viennent de l’Antiquité ou de notre immédiat contemporain.
Plus vigoureux et plus sûrement judicieux est Konrad Paul Lissmann : c’est la culture toute entière qui est dangereusement menacée. Bille en tête contre la barbarie intellectuelle, ce philosophe autrichien déplore les charges fielleuses et répétées contre la culture, ce que selon son titre allemand il s’agit d’appeler la « bildung », soit à la fois l’éducation, la formation, la culture et l’expérience intérieure, car le mot culture fait florès quand l’être cultivé est en déshérence. Son pamphlet bien senti, La Haine de la culture, s’appuie sur trois griefs : la suprématie de l’économie et de la technologie (d’autant plus au moyen du numérique), le politiquement correct moralisateur et enfin la disparition de la formation classique. Ce qui n’est d’ailleurs pas loin de ce que dénonçait en son temps Hannah Arendt dans La Crise de la culture[3]. L’on arase l’instruction sous les compétences, l’on invite au ludique et aux travaux de groupe, au mépris de l’accès à la difficulté, du cours magistral qui transmet l’éloquence et la connaissance, l’on nous bombarde d’écrans et d’ordinateurs au risque de surévaluer l’outil et sa dextérité au lieu de la patiente lecture en profondeur['] ; car « la culture n’est pas un savoir-faire ». Or ne s’agit-il pas de favoriser « des citoyens émancipés capables de résister aux tentations totalitaires des multinationales du net », qui, ajoutons-le, ne reculent plus devant la censure et l’infantilisation ? Face à la massification du divertissement, le lecteur cultivé est une « provocation ». Car il est celui « qui possède un savoir solide, lui permettant de distinguer sans aucune censure les faits de la fiction, mais aussi des connaissances esthétiques et littéraires acquises par l’expérience, une perception nuancée dans les domaine historique et linguistique, la capacité à porter un regard critique y compris sur soi-même, un jugement équilibré fondé sur tout ce qui précède et une capacité accrue à faire la part des choses face aux mensonges, aux exagérations, aux phénomènes de mode, aux formules toutes faites, aux jugements moraux et aux platitudes de notre époque ». Ne doutons pas qu’il s’agisse là d’un idéal de l’éducation libérale[5].
Avec une corrosive ironie, Konrad Paul Liessmann brocarde l’éducation comme « le plus puissant ersatz de la religion », pointant une dizaine d’articles de foi, dont l’égalité des enfants capables d’apprendre par eux-mêmes grâce à un professeur devenu un « coach » (comme le suggère le nouveau CAPES 2020), la « bénédiction par le numérique », la « Sainte-Trinité d’acquisition des compétences, d’invidualisation et de standardisation », et la croyance en un « bac pour tous ». Ainsi le mal serait vaincu, ainsi un langage euphorisant masque la réalité, trahit la vérité.
De plus la transmissions de savoirs « ne prend plus appui sur la chose elle-même, mais sur l’objet d’étude […] mais sur les ressentis et les possibilités de chacun » ; dangereuse dérive. La charge, peut-être un peu excessive, n’en est pas moins judicieuse.
Le mantra de l’éducation est aujourd’hui la réduction des inégalités ; le concept étant aussi spécieux économiquement[6] que culturellement. Cultiver des individus, des élites, quels que soient les plus divers domaines d’élitismes, est un devoir non seulement moral, mais politique. Au-delà de justes impératifs économiques, au-delà du saucissonnage en compétences et en exercices, n’y at-il pas nécessité de « la curiosité libre de contrainte », du « goût pour la beauté » ? Réhabilitons la « schola » et « l’otium » antiques, cette « oisiveté studieuse », son temps de lecture en retrait du monde et d’argumentation en échange d’autrui pour mieux apprécier et penser le monde.
Ainsi faut-il repenser la culture générale non comme un catalogue, un « QCM », affreux acronyme pour questionnaire à choix multiples inféodé aux modes et clichés du temps, mais comme une formation de l’esprit scientifique et humaniste. De même faut-il à l’enseignant éloigner le scientisme pédagogiste pour retrouver l’essence de sa discipline. Et prendre conscience que l’« on encourage l’esprit critique tout en appelant au maintien du statu quo »…
N’oublions pas le pire peut-être : un pays comme la France entretient un lourd chômage récurrent alors que le baccalauréat est donné comme lors de la multiplication des pains et que les diplômés universitaires courent les rues : « Seuls les pays affichant un faible pourcentage de diplômés de l’enseignement supérieur - la Suisse, l’Autriche, l’Allemagne - affichent un faible taux de chômage ».
Non sans un nécessaire pied de nez à l’égard de la culpabilisation par l’islamophobie, c’est avec réalisme et alacrité que l’essayiste rappelle l’évidence : « Si les philosophes des Lumières […] avaient été comme nous le sommes aujourd’hui animés par le souci de ne surtout pas blesser les sentiments religieux, il n’y aurait pas eu de Lumières, pas de droits de l’homme, pas de théorie de l’évolution, pas de monde moderne ». À coups de rage marxiste contre la culture bourgeoise, l’élitisme et la compétition (« la lutte pour les talents appartient au passé »), de doxa climatique, de théorie du genre, d’antiracisme dévoyé, de détestation du patriarcat hétérosexuel blanc et autres billevesées propagandistes prétendument progressistes (comme les pratique avec entrain une grande école du nom de Sciences Po Paris) l’éducation perd la dimension éthique de l’esprit critique et libre. Est-il possible que ces maux soient pires en notre France hexagonale, bien plus centralisée et directoriale, pour ne pas dire dictatoriale, que nos meilleurs voisins que l’on affecte de ne pas voir pour ne pas s’inspirer de leurs résiduelles qualités.
Roboratif est cet essai nécessaire, même si parfois il papillonne vers la satire du narcissisme du « selfie », vers l’Europe en tant que phénomène civilisationnel. L’ouvrage, de plus en plus pluriel, se paie le luxe de quelques chapitres essentiellement cultivés, autour de la dialectique de l’esprit et des mille mains, sur l’unité des science et des arts, ou sur la liberté, la performance et la responsabilité ; sur des « intellectuels en ces temps de détresse », soit ces élites politiques qui se prétendent débordées par le populisme, alors qu’elle ont échoué…
Combien est salutaire cette réflexion de Konrad Paul Liessmann qui sait pertinemment que « penser est l’affaire de l’individu » et non de quelque collectif que ce soit. Même si son pamphlet généralise le désastre, au dépend des enseignants, des élèves et étudiants, qui, au nom du droit naturel au savoir, continuent à rechercher le meilleur de la culture, il a la sagesse d’en appeler à de « nouvelles Lumières ».
Avec une cendreuse jubilation, Hélène Merlin-Kajman et William Marx, Baptiste Dericquebourg et Konrad Paul Liessmann dénoncent l’inculte dégout qui infuse la perception des Lettres. Ils ont bien le même but, et le même idéal : défendre nos littératures contre les pouvoirs répressifs, qu’ils soient animés de haine ou des guenilles apparemment splendides de la vertu et de l’éthique. Pensons alors au roman d’Elias Canetti, publié en 1935, Auto-da-fé[7], sombre suicide d’un érudit, au travers de l’incendie de sa bibliothèque, qui capitule devant la médiocrité revancharde et autoritaire d’une femme, métaphore d’un nazisme en train d’éclore. Les loups bruns ont gagné une partie, avant d’être heureusement éradiqués, avant que d’autres meutes idéologiques, politiques et religieuses, se lancent à l’assaut.Mais au-delà de ces brûleurs de livres, il n’est pas indifférent de se demander si la surenchère de volumes, le rouleau compresseur du divertissement et du cliché, tant dans les librairies que sur les écrans, ne deviennent pas un éteignoir obligeamment fourni, en particulier aux plus jeunes générations. Aux meutes de loups d'une telle réalité, aurons-nous la sagesse de savoir leur opposer les libertés et les beautés de ces loups de fiction et d’argumentation nécessaires : ceux de la littérature de la philosophie, au service d’une éducation et d’une culture, au sens le plus noble des termes…
Masques & théâtre. Créations de Werner Strub & éditions rares,
Fondation Martin Bodmer / Editions Noir sur blanc,
2020, 254 p, 39 €.
C’est certainement sans ironie que les concepteurs de cette exposition ont imaginé ce qui ne fut d’abord qu’un projet, alors que le vernissage et toutes les visites obligent les masques théâtraux à se moquer de nos piètres faces où l’on doit scotcher une sanitaire bande de papier ou de tissu, niant la dignité du visage. Coutumière des monstrations de livres rares et précieux, la Fondation Martin Bodmer[1], sise à Cologny près Genève avec une vaste vue sur le lac Léman, y ajoute la féérie monstrueuse de masques carnavalesques et dramatiques fabriqués par l’artiste Werner Strub[2], interrogeant intensément notre identité et celle des personnages théâtraux.
Au contraire du voile qui s'impose pour annihiler les traits, au contraire de celui de l’hypocrite aux traits mielleux et chantournés, et en complicité avec celui vénitien du mystère, de la fascination et de l’éros, le masque peut décider d’affirmer et d’exposer certains traits choisis pour leur véracité psychologique, voire leur caricature. Emprunté à l’italien « maschera », signifiant faux visage, le mot associe la noirceur de la pâte dont on s’enduisait, la sorcellerie et le démoniaque. Même amical, tendre et rassurant, il garde quelque chose d’inquiétant du fait de la dissimulation, entre artifice et seconde peau plus vraie que celle de la nature. Mascaron baroque et bal masqué où libérer ses pulsions, voire empreinte mortuaire, il orne l’architecture de grotesques, et protège le vivant des agressions de l’escrime, des abeilles, des pollutions, des gaz et des virus, et conserve au-delà de la mort l’effroi du vivant qui n’est plus. Le voici tantôt ironique, tantôt diabolique ou féérique, festif ou glacial, voire anonyme s’il est lisse et imperonnel. Ainsi au théâtre, il est le signe du jeu, des caractères que l’on démasque, du rire fantasque, de la caricature et de la satire. Mais au masque rieur de la Comédie répond chez les Grecs de l’Antiquité le masque aux commissures tombantes de la Tragédie, pleurant les coups de la fatalité d’une voix caverneuse. Thalie et Melpomène, ces Muses respectives de la plaisanterie et des larmes, arborent à leurs pieds ces attributs respectifs qu’il suffira de nouer sur son visage pour user d’une allégorique voix.
Dès ses quinze ans Martin Bodmer (1899-1971), dont la Fondation est aujourd’hui l’une des plus stupéfiantes bibliothèques privées au monde, acheta son premier livre rare : La Tempête de Shakespeare, probablement celle magiquement illustrée par Edmund Dulac en 1912. Cette œuvre dernière, voire testamentaire, du maître de Stratford oppose le bien et le mal en les personnes d’Ariel et de Caliban, pour aboutir à la concorde politique aux bons soins de Prospero, qui consent alors à abandonner sa baguette enchantée, comme Shakespeare abandonne son art. Entre les mains du collectionneur avisé, l’amour du théâtre et du maître élisabéthain ne pouvait que s’animer en toute complicité avec l’œuvre de Goethe, en particulier ses deux Faust, et avec son concept de « Weltliteratur », soit littérature-monde. Or s’ouvre ici un choix représentatif, venu des papyrus, des manuscrits autographes et des imprimés, y compris incunables (avant 1500). C’est ainsi qu’apparaissent les témoignages les plus anciens du théâtre antique, comme ce Dyscolos en grec tracé sur un papyrus du III° siècle, découvert dans les sables égyptiens en 1950. Seule pièce de Ménandre conservée par le temps, ce Bourru inspira Plaute le Romain et Molière pour son Misanthrope. S’ensuivent les publications du génial et humaniste imprimeur Aldo Manuce[3], qui, en 1498 et 1502, réalisa les premières éditions d’Aristophane, avec La Paix, et de Sophocle, avec Antigone, dont nous trouvons ici un plus contemporain exemplaire illustré au trait en 1949 par Hans Herni.
Les livres rares anciens révélant Euripide (Alceste encore une fois chez Alde Manuce) et Térence, ces dramaturges tragiques et comiques d’Athènes et de Rome, côtoient ceux du classicisme de Corneille, illustrés par Gravelot, et de Molière par Boucher, au siècle des Lumières. Car « Molière incarna sous le masque le marquis de Mascarille - en réalité valet de son état - dans Les Précieuses ridicules en novembre 1659 ». Comme dans l’italienne commedia dell’arte, les acteurs portent les frimousses caricaturales d’Arlequin et de Pantalon, Polichinelle et Brighella, des « trognes de cuir ». L’on devine que son avatar moliéresque, Le Médecin malgré lui (ici en son édition originale de 1667), exigeait de porter un faux nez rempli d’herbes aromatiques ainsi que le prétendait la lutte contre les odeurs pestilentielles de la peste. Patrick Dandrey note avec pertinence à propos des Harpagon et autres Tartuffes de Molière : « L’idée fixe qui hante ces personnages dominés et mutilés par une unique marotte masque à leurs yeux aveuglés la réalité des êtres et des choses dans leur diversité généreuse et leur authenticité sans fard ».
De même comment jouer Le Songe d’une nuit d’été sans affubler Bottom de sa tête d’âne, métaphore de sa grossièreté, dont est amoureuse par magie et punition Titania ? Ne doutons pas que la Fondation Martin Bodmer possède un exemplaire du « first folio » de 1923, compilant trente-six pièces de Shakespeare, soit « la quintessence de la littérature mondiale », selon notre collectionneur. Qui ne dédaignait pas l’œuvre du Genevois grincheux, Jean-Jacques Rousseau, dont la Lettre à d’Alembert sur les spectacles, dénie au théâtre la capacité de corriger les mœurs (mais plutôt de les corrompre) et reproche au comédien de n’offrir au spectateur que son fantasme. Enflant la polémique, D’Alembert lui répondit l’an suivant, en 1759, arguant que le patrimoine théâtral est un outil de « pédagogie morale ».
Les uns valorisant les autres, et vice-versa, une vingtaine de livres théâtraux répond à dix-sept masques. Et à ce que pourraient avoir d’un peu austère les pages, leurs typographies et leurs gravures le plus souvent en noir et blanc, répondent les folles et farouches étrangetés, couturées et colorées, destinées à doter l’acteur d’un surplus d’imaginaire, lorsque la fausseté du masque révèle la vérité du caractère. En fait, au lieu de masquer, les masques théâtraux de Werner Strub révèlent l’intime et la psyché des personnages. Ils sont fantastiques et merveilleux, sorte de hibou prêt à parler pour L’Oiseau vert du dramaturge de la commedia dell’arte Carlo Gozzi (1765), qui met en scène un roi sanguinaire, deux jumeaux philosophes, des pommes qui chantent, et bien sûr un oiseau magique parmi les péripéties de son conte baroque… Si les masques d’Œdipe et d’Antigone semblent barbares, celui du Père Ubu, d’Alfred Jarry (1896), se montre non sans humour sous son chapeau rond et avec un appendice nasal passablement pénien. Si ce dernier a quelque chose d’un sac à patates verdâtre, bien d’autres usent de la dentelle et du voile, de plumes et de canines, de cuir et de tissus, ou de la ficelle soigneusement et tendrement tissée pour La Flute enchantée de Mozart, dont on expose ici quelques partitions autographes. Ces visages scéniques aux peaux nouvelles sont évidemment plus que signifiants ; ainsi Œdipe arme sa couronne de cruelles cornes d’ivoire, soit les griffes du sphinx qu’il a terrassé : lui serviront-elles à crever ses yeux une fois la révélation de l’inceste commis et du meurtre du père ? Peu à peu, et au cours de sa carrière, Werner Strub s’est éloigné de la brutalité du cuir, de la cuirasse aux coutures chirurgicales volontairement primitives, pour affiner son artisanat, son esthétique, et recourir aux tissus, bientôt presque des gazes, d’arachnéennes et lumineuses concrétions filaires…
Shakespeare : La Tempête, illustrée par Edmond Dulac, Piazza, 1912.
Shakespeare :Œuvres, Lemerre, 1875.
Photo : T. Guinhut.
Le masque théâtral, et en particulier ceux de Werner Strub (1935-2012), est une appropriation culturelle au meilleur sens du terme. En ses masque-cagoules l’on devine un substrat plastique, voire chamanique, venu de l’art africain, des Papous, des Amérindiens et des momies égyptiennes. Ses créations, qui savent « penser avec la matière », entre l’éclat de rire du clown et l’inquiétude existentielle d’Hamlet, ont été au service des metteurs en scènes les plus contemporains, tels Bruno Besson sur les planches de Genève, Giorgio Strehler, Roger Planchon, mais aussi du chorégraphe Maurice Béjart. Ces derniers, comme le spectateur stupéfié que nous sommes, n’ont pu qu’être conquis par ces opérations esthétiques, ces transsubstantiations passablement vénéneuses, sinon morbides, qui contribuent à multiplier les potentialités du corps et de la voix, à hausser le spectacle théâtral à la hauteur de l’initiatique cérémonie, d’une dangereuse catharsis enfin.
C’est une exposition remarquablement intelligente et originale, à laquelle s’ajoute un catalogue d’une très élégante facture, si l’on excepte quelques marges trop courtes, et qu’il faudrait disposer au côté de La Voie des masques de Claude Lévi-Strauss[4]. Les commentaires et analyses, les notices efficaces et précises, tout est érudit et savoureux ; ils coulent de la plume de Jacques Berchtold, de Patrick Dandrey, de Nicolas Ducimetière... Il n’y manque pas les témoignages de ceux qui ont chaussé ces objets du délit, le comédien Alain Trétout, qui voyait alors son audace libérée, Gilles Privat, louant une « violente poésie ». Lisons avec délectation Laurette Burgholzer, qui, en historienne avisée de la chose, aime nous parler de « masque métaphore » et nous apprend qu’il a pu être considéré comme « une défiguration de l’image de Dieu, un blasphème », et que le spectacle médiéval le cantonnait aux êtres diaboliques… Ainsi masquée et révélée, la Fondation de l’ange de la bibliophilie, Martin Bodmer, rejoint le prestige de ses précédentes expositions et publications, bellement consacrées à Frankenstein[5], à Guerre et paix[6], aux Routes de la traduction[7]. En ce sens le plasticien Werner Strub est un traducteur, qui s’avance masqué : « Larvatus prodeo[8] ».
Diane de Selliers : Et ainsi le désir me mène, Diane de Selliers, 304 p, 24 €.
Murasaki-shikibu : Le Dit du Genji, illustré par la peinture japonaise traditionnelle,
traduit du japonais par René Sieffert, trois volumes sous coffret,
Diane de Selliers, La petite collection, 1312 p, 155 €.
Shakespeare : Le Marchand de Venise et Othello,
illustrés par la Renaissance vénitienne,
traduits de l’anglais par Michel Desprats,
Diane de Selliers, deux volumes sous coffrets, 720 p, 330 €.
Les grandes œuvres littéraires de l’humanité méritaient un éditeur à leur hauteur. C’est chose faite avec Diane de Selliers, qui livre avec Et ainsi le désir me mène les secrets de son parcours. Trente ans d’édition sont pris en écharpe dans une autobiographie professionnelle éclairée, « avec une passion joyeuse guidée par la seule ambition de partager mes enthousiasmes et mes découvertes, redonnant couleur et vie à des trésors cachés ». Depuis La Fontaine, l’entreprise éditoriale déroule une trentaine de volumes d’art comme l’on n’en fit jamais, non sans embuches. Il s’agissait de reproduire une rare édition des Fables, celle des Fermiers Généraux, illustrée par Oudry et coloriée à la main. Le défi technique aboutit à une élégance rare ; et un réel succès. Suivirent les Contes par Fragonard. Une dynamique était lancée, qui allait explorer les civilisations, du Japon à la Bible, de l’Inde à Shakespeare, animer la peinture et le verbe, au service d’une somptueuse collection d’histoire de l’art et des littératures universelles.
Outre les incontournables de la mythologie, ce sont les littératures méditerranéennes, la poésie de Baudelaire, l’humanisme d’Erasme à l’occasion de l’Eloge de la folie, le théâtre vénitien de Shakespeare, l’extrême Orient entre Japon et Inde. Où les entreprises sont monstrueuses : trois volumes au Dit du Genji, sept au Ramayana. Les « trois couronnes » de la langue italienne, avec Dante et Boccace, sont complètes avec Pétrarque, non les sonnets amoureux à Laure du Canzoniere, mais les Triomphes, grâce à une incroyable « sérendipité » : la découverte de vitraux dans le département de l’Aube[1].
Chaque œuvre doit recourir à des traductions scrupuleuses et belles (comme celle de Jacqueline Risset pour Dante), des introductions savantes, des commentaires et notes informés. Et à une iconographie judicieuse, souvent inédite, soignée, rutilante. Pour la première fois au monde les dessins infernaux et paradisiaques du dantesque Botticelli sont réunis, de même les rouleaux japonais magnifiant l’œuvre de Murasaki-shikubu. De l’antiquité, où fresques et mosaïques romaines racontent l’Enéide de Virgile, à l’époque baroque, dont les peinturent accompagnent Les Métamorphoses d’Ovide[2], jusqu’à l’art contemporain, la créativité ne se dément pas, y compris au moyen de la peinture abstraite pour La Genèse.[3] Au point de susciter des commandes près d’artistes bien vivants : Pat Andréa pour Alice au pays des merveilles, Mimmo Paladino, de la Transavangarde italienne, pour Homère[4], Gérard Garouste, aux folles figures brillamment gouachées offertes à la folie de Don Quichotte[5].
L’on rencontre un maquettiste pointilleux, des imprimeurs soucieux, une correctrice impeccable, aux prises avec des soucis de reproductions des nuances de blanc, d’or et d’argent, tout un cénacle patient et acharné. Les voyages au bout du monde, en quête d’images encore inconnues s’imposent. Des anecdotes insolites parsèment le récit : Kumiko, collaboratrice de l’édition du Dit du Genji, dut se convertir, quoiqu'elle fût déjà bouddhiste, au « bouddhisme Tenri » pour avoir accès à un « rouleau précieux du XIV° siècle » !
Les esprits chagrins argueront que ces somptueux livres, reliés sous coffrets, sont fort chers, autour de deux cents euros, jusqu’à huit cents pour Le Ramayana aux sept volumes toilés de pourpre ! Cependant vint au secours des ouvrages de luxe (au sens étymologique de « lumière »), et bientôt épuisés, la « Petite collection », aux alentours de soixante euros, brochée avec soin, aux maquettes idoines pour de nouveaux formats.
Parfois, l’échec frappe, lorsque Rimbaud, un volume moins brillant, parait : « Le 13 novembre, les attentats parisiens déstabilisèrent à nouveau le pays. Tout ce qui n’était pas essentiel semblait vain. L’ouvrage n’a pas rencontré ses lecteurs : peu de recensions, librairies désertées, public frileux. La poésie ne sauvera pas le monde cette année-là ». Peut-être eût-il fallu, en une typographie moins altière, y associer quelques autres poètes maudits, tels que Verlaine[6] les nomma en 1884, par exemple Tristan Corbière et ses Amours jaunes. De même le succès des Fleurs du mal de Baudelaire eût gagné à être couplé avec les petits poèmes en prose du Spleen de Paris, illustrés par toutes les œuvres picturales, voire sculpturales, auxquelles Baudelaire fait allusion et qui l’inspirèrent. Admettons cependant qu’il est plus aisé de tirer la leçon a posteriori…
Le récit de Diane de Selliers est profondément humain, sans orgueil, malgré l’intelligence et la beauté du chemin parcouru. À la dimension professionnelle, à la leçon de ténacité, s’ajoute un émouvant requiem à l’adresse du maquettiste, des anecdotes familiales, comme lorsque que le fils de l’éditrice, Jean, sept ans, « raconte à un ami l’Iliade et l’Odyssée en lui commentant les images. Un attroupement d’adultes amusés et attentifs se fait autour de lui. Il poursuit sa visite, imperturbable ». Cela dit sans forfanterie. L’aventure éditoriale est celle d’une équipe de passionnés et de lecteurs ravis, mais aussi une aventure spirituelle et esthétique fondamentale.
La plus belle folie de Diane de Selliers, sans compter son Eloge par Erasme, n’est-elle pas d’avoir envisagé de publier un monstrueux ouvrage, oublié au loin de l’Extrême-Orient et dans le fond du temps ? Bien avant la rigueur classique de La Princesse de Clèves, écrit par Madame de Lafayette en 1674, le premier roman psychologique du monde fut composé par Murasaki-shikibu. Née aux environs de 973, elle écrivit patiemment Le Dit du Genji entre 1005 et 1013, pendant qu’elle était préceptrice au service de l’impératrice Fujiwara Akiko, qui fut son éditrice. Qui était-elle vraiment, puisque le nom sous lequel on la désigne se révèle être un surnom, celui de la jeune Murasaki, l’amour absolu du Prince Genji ? Sans nul doute un génie d’une finesse et d’une opiniâtreté incomparables…
Quant au Genji, surnommé « Le Radieux », il est celui qui vit des tourments amoureux et politiques nombreux parmi la cour impériale de Heian, l’actuelle Kyôto. Fils secondaire de l’Empereur et cependant aimé, il ne peut être que « Prince sujet ». Ses amours lui permettent d’explorer les secrets de l’univers féminin, non par avare esprit de conquête, mais dans une perspective autant morale qu’esthétique. Aussi raffiné que cultivé, le Genji façonne sa femme idéale en élevant une toute jeune fille, avec qui former un modèle d’amour profond que seule la mort saura briser. De multiples intrigues annexes et parallèles s’insinuent, dont la quête sentimentale de Kaoru, le fils du Prince Genji, alors que la vie tumultueuse de ce dernier traverse souffrance, exil et solitude, pour atteindre la reconquête du pouvoir, quoique la tristesse attende au bout du chemin. Des épisodes sont restés célèbres, comme ce moment où un chat jaillit de derrière les stores, révélant un instant la beauté de la « Princesse troisième », épouse du Genji, aux yeux stupéfaits du « Capitaine des Gardes des Portes », à l’occasion du livre XXXIV.
En mille trois-cents pages, dans la traduction de René Sieffert, dont cinq cent-vingt œuvres picturales du XII° au XVII° siècle le plus souvent inédites en Occident, comme le radieux « Rouleau des Jardins d’or », voire au Japon, un microcosme corseté de convenances et d’étiquette, soucieux de raffinements exquis, effraie et enchante l’esprit et les yeux du lecteur. L’immense récit en prose et roman-fleuve est parsemé de huit cents waka, poèmes de trente et une syllabes, dont les minces anecdotes et les allusions à la nature sont les métaphores de sentiments inexprimables, billets doux et inquiets, délicatement codés. Ainsi « la dame à l’œillet » exprime-t-elle son inquiétude et sa confiance lorsqu’elle accepte de suivre le Prince impromptu :
« D’autres avant moi
en des temps lointains déjà
ont erré ainsi
par les routes de l’aurore
que je ne savais encore »
Sano Midori, professeur à l’université Gakushûin, à Tokyo, enrichit cette édition du Genji monogatari d’une précieuse préface qui fait le point sur l’émergence de ce texte fondateur dans la littérature japonaise et met en relief sa vigueur séminale, son prestige, tant littéraire qu’artistique depuis des siècles. De même, Estelle Leggeri-Bauer présente les « Genji-e », soit les images qui fleurirent sur les paravents, les éventails, pages d’album et rouleaux, pour aboutir à une entreprise « insensée » et pourtant parachevée : illustrer l’entier du roman. Vagues marines, nuages, feuillages, oiseaux envahissent l’espace des jardins, tandis que l’or saupoudre l’atmosphère ; cependant l’on domine les intérieurs de habitations disposées selon une perspective axonométrique, de façon à découvrir les personnages en leurs étoffessoyeuses. De plus, résumés, arbres généalogiques, cartes et chronologies concourent à guider le voyageur en ce délicieux labyrinthe, qui est une civilisation à lui seul. Aussi un tel triptyque en son coffret est-il une rare splendeur bibliophilique à déguster des yeux et des doigts, du cœur et de l’esprit.
Rêvons à Dame Murasaki-shikibu, accroupie devant son écritoire, son encre et ses pinceaux, vêtue d’un ample et somptueux vêtement fleuri, ses longs cheveux d’encre y glissant, aux prises avec le mono no aware, soit la « beauté poignante des choses fragiles », ou encore la « tristesse inhérente à la beauté du monde ». Et nous aussi, près d’elle, devenons membre lettrés de ce quotidien où l’on pratique calligraphie, musique, peinture et poésie…
Le Dit du Genji. Photo : T. Guinhut.
Parmi les plus caractéristiques productions de Diane De Selliers, il faut compter avec un incontournable, dont on se demandait comment elle allait pouvoir l’intégrer à sa collection : William Shakespeare, lui-même. Seraient-ce les icônes que sont Hamlet ou Roméo et Juliette ? Il fallait éviter l’écueil qui consistait en la publication d’une œuvre unique et passablement brève, comme le montra le trop mince succès de Rimbaud, trouver un fil conducteur entre un duo ou un trio de pièces. L’on eût pu choisir les drames consacrés à la Rome antique, entre Jules César et Coriolan ; ce furent les deux pièces vénitiennes qui s’imposèrent : Le Marchand de Venise (1597)et Othello (1604), dans les vigoureuses traductions de Jean-Michel Déprats, qui nous confie d’ailleurs ses affres et délices, ses « pertes, limites et difficultés », entre « concordance lexicale » et « poétique théâtrale ». Cette fois, l’adéquation est parfaite, tant les peintures de la Renaissance vénitienne, entre 1460 et 1620, donc antérieures et contemporaines du maître du Théâtre du Globe, les accompagnent en toute splendeur et subtilité. Certes le dramaturge ne connut pas l’Italie, ne lisait pas l’italien, mais il était probablement renseigné par Florio, à moins que ce dernier se cacha sous son nom, selon l’hypothèse ingénieuse d’un critique[7]. De surcroît avec une comédie et une tragédie, les facettes principales de Shakespeare sont représentées.
Rien d’anecdotique dans ce choix, d’autant que, selon l’avant-propos avisé de l’éditrice, Shylock est le premier Juif à pouvoir « s’exprimer librement devant les Juifs chrétiens », et Othello le « premier Noir reconnu pour ses valeurs morales et guerrières », du moins avant qu’il commette son crime jaloux. Voilà un humanisme qui est à Venise possible autour du XVI° siècle.
Un armateur vénitien, Antonio, emprunte trois mille ducats à l’usurier juif Shylock, ce au service de son ami Bassanio qui doit rejoindre Belmont pour conquérir la belle et riche Portia. Ainsi que d’autres prétendants, il se résout à l’épreuve fomentée par le père disparu de la jeune fille : choisir entre trois coffrets, d’or, d’argent, et de plomb. Heureux d’avoir vaincu ses rivaux, il apprend cependant qu’Antonio est livré à la prison pour n’avoir pu rembourser Shylock. Ce dernier exige qu’en vertu du contrat « une livre de chair » soit prélevée sur le corps d’Antonio, soit son cœur ! Que l’on se rassure, la double comédie de la justice et de l’amour qu’est Le Marchand de Venise ne finira pas tragiquement. Reste que Shakespeare place la figure du Juif entre deux potentialités humaines, celle de la cruauté vengeresse envers les Chrétiens, et celle de qui réclame pour lui-même un traitement humain. L’œuvre, si ambigüe, ne peut être réellement qualifiée d’antisémite.
La plaidoirie de Shylock, lors de la scène première de l’acte III, est justement célèbre : « Un Juif n'a-t-il pas des yeux ? Un Juif n'a-t-il pas des mains, des organes, un corps, des sens, de désirs, des émotions ? N’est-il pas nourri par la même nourriture, blessé par les mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, guéris par les mêmes moyens, refroidi et réchauffé par le même hiver et le même été qu’un Chrétien ? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourrons-nous pas ? Et si vous nous outragez, ne nous vengerons-nous pas ? » L’identité universelle de l’homme est alors si bien défendue…
C’est avec une réelle perspicacité documentaire, que cette édition ne prétend pas seulement à la dimension esthétique ; en effet, elle publie les trois textes qui furent à la source de l’inspiration shakespearienne pour Le Marchand de Venise, et en premier celui de Fiorentino qui réunit en 1378 ses nouvelles sous le titre d’Il Pecorone, soit Le Niais. L’on y trouve l’histoire d’un Juif qui menace de « prélever une livre de chair ». La réécriture d’Alexandre Le Sylvain, en 1581, précède ici l’histoire de « Trois ou quatre coffrets », venue du sanscrit en passant par le grec en 1028. Si ces récits sont lestes et enlevés, la dramaturgie shakespearienne, ses qualités rhétorique et argumentative, opèrent une transmutation telle que le plomb changé en or recherchée par les alchimistes.
Photo : T. Guinhut.
Quant à Othello, général de Venise, aux victoires navales avérées, c’est un homme comblé par la gloire et l’amour, car il a épousé la belle et vertueuse Desdémona. Hélas la perfidie du jaloux lago s’infiltre et se démène. Ce dernier tente de séduire Desdémona qui le repousse. Sa vengeance sera virulente, tant il sait persuader Othello qu'elle a pour amant l'honnête Cassio. Aveuglé à son tour par la jalousie, Othello étrangle son épouse innocente, avant de réaliser qu’il a été manipulé. La tragédie du pouvoir et de l’amour est un sommet de finesse psychologique, d’enchaînement et de tension dramatique, tant la jalousie est élevée au rang du grand art pétri par le Mal. C’est alors qu’il faut lire le suicide final du héros autant comme « héroïsme stoïcien ou damnation chrétienne », selon Michael Barry.
Là encore Shakespeare use d’une source méconnue : Les Cent contes, de Giovanni Battista Giraldi, dit « Cinthio », publié en 1565. Un « porte-enseigne » accuse d’adultère Disdemona, que son mari, capitaine More, tue par jalousie, lui « ayant depecé et brisé la tête ». Comme il ne se confesse point, il n’est que banni, et c’est le diffamateur et instigateur du crime qui se suicide. L’on conçoit alors, depuis ce canevas déjà violemment tragique qu’il malaxe de toute sa poigne et de toutes ses métamorphoses, avec quel génie Shakespeare érigea la stature d’un homme chaotique. Sans compter la richesse de la pièce aux multiples voix vivantes, perfides ou sagaces, comme lorsqu’Emilia prend à la scène troisième de l’acte IV la défense des femmes : « Que les maris des femmes le sachent, / Leurs femmes ont des sens comme eux. Elles voient et sentent, / Elles ont un palais à la fois pour le doux et pour l’aigre, […] Et n’avons-nous pas des passions ? Le goût du plaisir, / Et des faiblesses comme les hommes ? / Qu’ils nous traient bien : Sinon qu’ils apprennent que les fautes que nous commettons, / Ce sont leurs fautes qui nous les enseignent ».
Grâce à des « intermèdes », chacun des actes de nos pièces, précieusement bilingues, est judicieusement commenté, ce qui permet de les replacer dans leur contexte historique et culturel, de plonger autant que faire se peut dans la soufflerie mentale de Shakespeare ; les notes sont également profuses et précises. L’iconographie, sous la direction de Michael Barry, depuis les peintures de Carpaccio jusqu’à celles du Tintoret, permet un magnifique voyage, presque indiscret, parmi les palais, les canaux et la lagune de la Sérénissime, sans oublier ses habitants et ses spectacles. Non sans que l’Angleterre élisabéthaine ne vienne insinuer quelques portraits. Parfois, aux immenses perspectives de Saint Marc et des batailles navales, répondent de criants détails, comme celui de l’épée sanglante de David, après qu’il ait tranché la tête de Goliath, dans un tableau de Guido Reni, pour les ultimes répliques d’Othello. Et si l’illustration est plus urbaine, populeuse, pour Le Marchand de Venise, celle consacrée au More meurtrier est attentive aux portraits, aux beautés féminines, à l’acuité et aux tourments des expressions…
Ce n’est pas par hasard que Denis Podalydès préface ce coffret. Acteur, metteur en scène, écrivain, il est en outre le rédacteur de l’Album Pléiade Shakespeare, paru en 2016. Il s’attache avec gourmandise aux « coups de théâtre » fomentés par l’auteur de Macbeth et sait louer intelligemment un dramaturge qui n’impose pas un jugement moral : « Son œuvre est une population libre, un monde équivoque parcouru des forces les plus contradictoires ». Autrement dit un miroir prodigieux et sans concession de notre humanité.
Faute de savoir forcément appliquer les recettes toujours surprenantes, nous saurons ainsi comment, grâce à Diane de Selliers, redécouvrir et magnifier les chefs-d’œuvre. Aussi attendons-nous avec une impatience non dissimulée, la parution, outre en ce prochain automne, des Contes de Perrault étonnement illustrés par l’Art brut, de merveilles dont seule l'éditrice a le secret…
Collegiata dei Santi Gervasio e Protasio, Bormio, Brescia.
Photo : T. Guinhut.
Les livres dans l’Histoire ou dans la peau.
Martin Puchner,
Erin Morgenstern & Gunnar Kaiser.
Martin Puchner : Ecrire le monde. La formidable épopée des livres qui ont fait l’Histoire,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Odile Demange, Fayard, 2019, 432 p, 25 €.
Erin Morgenstern : La Mer sans étoiles,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Julie Sibony, Sonatine, 2020, 656 p, 23 €.
Gunnar Kaiser : Dans la peau,
traduit de l’allemand par Yasmin Hoffmann, Fayard, 2020, 512 p, 24 €.
À quoi mesure-t-on la valeur d’un livre ? À son contenu, son récit et son argumentaire, ou à sa parure, la peau de sa reliure ? Hors de toute appréciation subjective, certainement à son importance dans l’Histoire de l’humanité et des civilisations, comme ceux que présente Martin Puchner dans Ecrire le monde. Il y a des livres fondateurs, mythologiques, angéliques et saints, d’autres qui nous emportent sur la mer des rêves, d’autres encore sur les voies de la liberté ou du crime politique. Ou plus simplement ils sont redevables de valeurs subjectives, là où ils collent à la peau du lecteur, comme un miroir, d’où la quête d’Erin Morgenstern, dans La Mer sans étoiles. Nombreux sont ceux qui vont jusqu’à faire basculer leurs lecteurs dans le labyrinthe de la personnalité et des mondes parallèles en les glissant dans la peau d’un personnage troublé. Pire, comme le postule Gunnar Kaiser, avec son roman Dans la peau, ceux dont la peau est à prendre au sens cutané, pour vêtir les meilleurs, ou les pires livres de l’humanité…
Il en va de l’Histoire des livres comme de l’Histoire du monde, telle qu’analysée par John M. Roberts et Odd A. Westad[1] : « J’ai cherché d’emblée à repérer, là où c’était possible, les éléments qui par l’influence générale qu’ils exercèrent, eurent l’impact le plus large et le plus profond […] et mettre en valeur les processus historiques majeurs, ceux qui ont affecté une quantité considérable d’êtres humains et laissé un héritage substantiel aux générations futures[2] ». C’est ce qu’a tenté avec brio Martin Puchner dans Ecrire le monde, narrant « la formidable épopée des livres qui ont fait l’Histoire » ; même si une certaine pusillanimité ne permet pas au lecteur d’être tout à fait convaincu.
L’ingénieux prologue de Martin Puchner est situé dans l’espace, là où l’on se livre une « guerre froide littéraire ». Car Borman à bord d’Apollo 8 lisait la Genèse[3], partie inaugurale de la Bible, pour célébrer la vision de la terre depuis son hublot, alors que Gagarine n’y voyait aucun dieu, se référant à l’auteur du Manifeste communiste. Ce sont bien là deux livres d’inspiration presque universelle, quoiqu’antagonistes.
Auparavant, Alexandre le Grand emportait toujours avec lui, lors de ses conquêtes, de l’Egypte jusqu’à l’Inde, un manuscrit de l’Iliade d’Homère, qui plus est annoté par son maître Aristote, et qu’il glissait sous son oreiller. Ainsi l’épopée était son modèle. Celui qui fut à l’origine de la bibliothèque d’Alexandrie contribua également à diffuser l’alphabet grec, qui à la différence de son ancêtre phénicien, ajouta les voyelles aux consonnes, d’où l’influence considérable d’une littérature couplée à une écriture.
Mais à cet amateur et inspirateur de récits épiques, qui n’eut pas la chance d’avoir à son service un poète à la hauteur d’Homère, échappait un texte déjà disparu, et qui ne réapparut qu’au XIX° siècle, lors de fouilles anglaises à Ninive : l’Epopée de Gilgamesh, venue des années 1200 avant notre ère, quoique ses origines fussent plus anciennes. Grâce aux signes cunéiformes, « pour la première fois, la narration, domaine oral des chantres, croisa l’écriture, sphère des diplomates et comptables ». Le roi Gilgamesh avait pu dompter le sauvage Enkidu, en faire son ami, dont il dut pleurer la mort... Mais le plus étonnant et que, répondant à la Bible, un déluge voisinait avec un navire salvateur échoué sur une montagne ! L’universalité des mythes rencontrait l’Histoire. Le souverain de Ninive, et maître d’une bibliothèque d’argile, Assurbanipal, « n’ignorait rien de l’importance stratégique d’un texte fondateur », confie Martin Puchner, même s’il devinait que le déluge du temps aurait raison de son empire.
Plus vivantes sont encore les saintes écritures, établies au sixième siècle avant Jésus Christ et sous les doigts d’Ezra et de ses scribes araméens : « pour la première fois, le peuple adora son dieu sous forme de texte ». C’est en hébreu que la Torah fut écrite pour devenir un texte sacré fondateur, soit ce que nous appelons l’Ancien testament. Mais gare à ce que l’essayiste appelle justement « l’intégrisme textuel » ! La suite, historique sinon logique, est l’éclosion du Christianisme.
Pour Martin Puchner, les sutras bouddhistes, les entretiens de Confucius, les dialogues de Socrate et les Evangiles ont un point commun : « un maître et ses disciples ». Ce qui était un enseignement oral devint une « littérature de maîtres », fondant une philosophie, une morale, une religion, donc une civilisation du livre. Affranchi des attachements terrestres, Bouddha est le guide suprême vers le nirvana. Confucius, plus exactement Maître Kong, est à l’origine du « canon de la littérature chinoise », qui fut longtemps à la base du recrutement des fonctionnaires. Socrate fit de sa mort une mise en scène, qui lui permit de devenir le philosophe de la remise en cause et du questionnement ; et paradoxalement son refus de l’écriture lui valut d’être immortalisé par la graphie de Platon. Jésus également fut rédimé par ceux qui écrivirent le récit de sa vie et de sa mort, recueillant son enseignement : les évangélistes. À des degrés divers, des millions d’individus sont encore aujourd’hui redevables de leurs enseignements, et portent à la main leurs livres, de manière talismanique. Cependant cela ne se passa pas sans « guerres de traduction », sans que l’évolution des supports, du papyrus au parchemin, du rouleau au codex, ne contribue à la diffusion des textes. Alors que les adeptes de Bouddha et de Confucius accédaient les premiers à l’invention du papier et de l’imprimerie, quoique par un système de blocs de bois gravés et non de caractères.
Plus surprenant, quoique fort justifiée, est la présence ici d’un roman, mais de Dame Murasaki Shikibu, Le Dit du Genji[4], écrit vers l’an 1000 à la cour du Japon, racontant une immense histoire de pouvoir et d’amour contrariée, émaillée de près de huit cents poèmes. Ce premier roman psychologique de l’histoire littéraire, texte raffiné, abondamment lu et illustré au cours des siècles, dans lequel le « Prince radieux, ou Genji, enlève sa jeune aimée pour faire son éducation littéraire et calligraphique, est à la fois un manuel de cour et le canon d’une esthétique japonaise fondée sur le dialogue poétique. Mieux encore il permit de renforcer « l’identité culturelle « du Japon face à la Chine.
Une autre femme lui répond au Proche-Orient, c’est Shéhérazade, la conteuse des Mille et une nuits, celle qui a l’art d’inventer et de compiler des centaines de récits venus de Perse, de Chine et d’Inde, voire d’Egypte et de Grèce, mais si peu d’Arabie, quoique le livre qui nous reste, écrit en arabe, soit probablement originaire de Perse. L’arabisation du texte coïnciderait avec la Bagdad d’Haroun al-Rachid, qui vit également l’expansion du papier et la création d’une bibliothèque au VIII° siècle. Martin Puchner omet cependant de préciser que les Arabes ont depuis le IX° siècle négligé ce livre, au point qu’il aurait disparu, si le Français Antoine Galland ne l’eût recueilli et traduit en français au début du XVIII° siècle…
Un souffle nouveau emporta la Bible lorsqu’en 1454 Gutenberg en fit le second livre imprimé avec des caractères mobiles (après sa plus modeste grammaire latine de Donatus) ; alors que Luther la traduisant en allemand invitait chaque Protestant à lire son volume propre. Et surtout Luther, imprimant ses Quatre-vingt-quinze thèses s’opposant à la vente des indulgences, « avait inauguré l’ère de la polémique publique, une ère où un auteur isolé pouvait publier sous son propre nom ».
Mais avec la découverte des Amériques un texte maya allait pouvoir révéler ses glyphes. Ce qui, imprimé sur papier et en caractères romains, donna le Popol Vuh[5], dans lequel on peut lire un mythe de la création par la main du « Souverain Serpent à plumes », mais aussi un déluge ; encore une fois ! Ce récit aujourd’hui largement ignoré avait pourtant fait l’Histoire de la Mésoamérique. L’Espagne ayant détruit la civilisation Maya, l’on se console avec le Don Quichotte de Cervantès[6], de 1605. Non seulement, il inventa largement le roman moderne, qui « mobilisa la réalité contre le roman de chevalerie » bien trop idéalisé, mais il connut une aventure de « piraterie littéraire », qui le conduisit à écrire une seconde partie, dans laquelle le plagiat et l’imprimerie jouent un rôle non négligeable.
Plutôt que l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert - qu’il n’oublie pas - Martin Puchner a choisi les activités et les écrits de Benjamin Franklin, qui prospéra en se faisant « imprimeur de la République des Lettres ». Ses journaux propagèrent la déclaration d’indépendance américaine, qui fut une conséquence des Lumières et un prélude à la constitution de 1787. De l’autre côté de l’Atlantique, entre Weimar et l’Italie, Goethe promeut le concept de Weltliteratur, soit littérature mondiale. Outre ses romans et son théâtre considérables, il écrivit, inspiré par le poète persan Hafez, tout un cycle de poèmes, le Divan occidental oriental. C’est en lisant de rares traductions de romans chinois qu’il forgea cette expression, qui offrait à la littérature une dimension aussi novatrice que planétaire.
L’on ne pouvait rater (faut-il dire hélas ?) le Manifeste communiste qui eut l’honneur trouble de multiplier ses fidèles et ses propagandistes, de voir son programme adopté de la Russie à la Chine et au-delà. Marx et Engels eurent avec ce brûlot prolétarien un succès d’abord timide puis considérable, prétendant libérer les peuples alors que le texte contient les préceptes du totalitarisme qui allait s’ensuivre[7], avec Lénine, Mao, qui fit de son Petit livre rouge un autre bréviaire, et Castro, ce que ne dit pas notre essayiste ; quoiqu’il note avec pertinence que le genre du manifeste allait faire école jusqu’au sein des mouvements littéraires et artistiques. Peut-on conclure ce chapitre sur une telle formule obscène : « Peu d’écrits ont su, au cours des quatre premiers millénaires de la littérature, façonner aussi efficacement l’Histoire ? » S’agit-il de l’efficacité du goulag et du logaï…
Heureusement, ensuite, il est question d’« écrire contre l’Etat soviétique », avec Akhmatova et Soljenitsyne. Car écrire des poèmes en dehors du réalisme socialisme est forcément subversif ; Anna Akhmatova[8] pouvant à cet égard être associée à Marina Tsvetaïeva et Ossip Mandelstam, tous pourchassés par le stalinisme. Face à l’omniprésence de la censure, elle dut recourir à l’oralité du poème, que des amies apprenaient par cœur, comme si l’on revenait à la culture orale préhistorique. Après la mort de Staline, son œuvre circula sous forme de samizdats ; et c’est à Soljenitsyne qu’elle lut son Requiem. De la machine à écrire de ce dissident tombait alors Une Journée d’Ivan Denissovitch, découvrant l’horreur et l’immensité du goulag, qui devint par la suite un « archipel ». Comme Primo Levi, il est un de ces écrivains qui « témoignent contre les horreurs du fascisme et du totalitarisme ».
Il faut s’attendre à quelques surprises à la fin de cet essai décidément bouillonnant. Le modeste critique auteur de ces lignes dut avouer son ignorance abyssale en y découvrant l’Epopée de Soundiata. Elle raconte la fondation de l’empire mandingue (englobant Mali et Guinée) à la fin de notre moyen Âge. Longtemps transmise oralement, elle attendit 1994 pour être transcrite par un scribe. À ce récit précolonial (quoique colonisé précédemment par l’Islam), répond une littérature postcoloniale, celle du poète de Sainte-Lucie, Derek Walcott, un « Homère caribéen ». Son épopée des Amériques s’appelle Omeros ; et si elle n’a pas encore été traduite en français, car écrite en un anglais teinté de créole, d’autres pans, magnifiques, de son œuvre sont ici connus[9]. Le poète a su « exprimer pour la première fois un lieu, une culture et un langage sous une forme littéraire ». La dernière étape (mais n’est-elle pas provisoire au regard des évolutions de la littérature et de l’Histoire) ?) va « De Poudlard à l’Inde ». Sans préjugés, après avoir arpenté de prestigieux millénaires de littérature, notre professeur de Harvard, se plonge dans le monde d’Harry Potter. Certes il trouve l’œuvre répétitive et la traite de « fatras », de « méli-mélo médiéval et de roman d’internat » ; mais il ne peut que reconnaître, sans le dire explicitement, combien une génération a pu être formée par ce roman de fantasy et d’initiation à la sorcellerie, à cet archétypal combat du bien contre le mal. Notre essayiste à la curiosité sans limite va jusqu’à se demander si des « archéologues de l’avenir » sauront parmi Internet « dénicher des chefs-d’œuvre oubliés comme l’Epopée de Gilgamesh »…
Qu’avant les grands textes politiques les grands textes religieux soit ici présents, rien d’étonnant, entre la Bible juive, les Evangiles et les enseignements du Bouddha ; mais quid du Coran ? N’a-t-il pas « fait l’Histoire » ? Notre essayiste n’y fait allusion qu’à l’occasion de « son intégrisme textuel », alors qu’un milliard de croyants le révèrent. Que des livres fassent l’Histoire, soit, mais d’une manière positive ou délétère ? Il faut bien, au-delà de Martin Puchner, élaborer des jugements de valeurs. Si l’influence de la Bible et des Evangiles n’a pas généré que des conséquences heureuses, malgré le message intrinsèquement pacifique du Christ, celle du Coran tient en quatorze siècles de soumission, de guerre de conquête et de tyrannie[10]. De même, les textes profanes ont des influences diverses : on ne mettra pas dans le même plateau de la balance l’Encyclopédie et le Manifeste communiste.
Malgré de tels manques criants, l’essai de martin Puchner mérite plus que le détour. C’est un parcours historique non sans largeur de vue, associé avec un art du récit et de la vulgarisation agréable et entraînant, quoiqu’il présente et résume abondamment tel ouvrage en négligeant un peu tel autre - n’est-il pas permis d’avoir des préférences enthousiastes ? Il va jusqu’à voyager à Jérusalem ou Alexandrie pour accréditer son enquête dont il nous rend complice. Cependant, et en dépit de ses indéniables qualités, ne fait-il pas preuve d’un certain degré de politiquement correct ? Si la traînée sanglante du Manifeste du parti communiste et du Petit livre rouge est ici pointée, pourquoi ne pas avoir livré à un tel examen le Coran et Mein Kampf[11] ? Qu’un texte ait marqué l’Histoire ne signifie pas expressément qu’il s’agisse d’un excellent livre, tant au regard des critères esthétiques que moraux. Reste que chacun aurait beau jeu d’ajouter des grands textes à l’exposé de l’essayiste, comme les récits des mythes fondateurs que sont les Métamorphoses d’Ovide[12] pour le monde gréco-romain ou le Ramayana pour le sous-continent indien, sans compter Shakespeare et 1984 d’Orwell.
Voici un roman d’un intérêt somme toute modeste, qui de toute évidence n’a rien de la puissance des œuvres fondatrices présentées par Martin Puchner, sans compter qu’il confond à plusieurs reprises « tranche » et « dos ». Cependant, au lieu d’un regard qui revendiquerait une pertinente objectivité dans le choix des livres qui ont fait l’Histoire, toute subjective est la valeur accordée au livre par le personnage d’Erin Morgenstern, dans La Mer sans étoiles. C’est en effet lui-même qu’il quête en partant à la recherche d’un volume de la bibliothèque de sa ville. Car quelle ne fut pas la surprise du jeune Zachary Ezra Rawlins de découvrir en un roman sans auteur, intitulé Doux chagrins, « dans un livre qui a l’air beaucoup plus vieux que lui », parmi des séquences abracadabrantesques, le récit exact d’une scène de son enfance ! Une quête doit s’ensuivre, où une épée et une abeille forment un indice récurrent, alors que le livre est perdu, volé, retrouvé, dissimulé, de façon à découvrir le mystère de l’identité du jeune homme. Les péripéties abondent, entre un bal où devoir rencontrer une mystérieuse inconnue et un « Club des collectionneurs ». Cependant elles alternent avec des épisodes recueillis dans le volume mis en abyme, de l’ordre du merveilleux et de la fantasy, par un étonnant labyrinthe, avec « des disciples sans langue dans une bibliothèque souterraine », jusqu’à « la mer sans étoiles » du titre : « Il y a toutes sortes de portes dans toutes sortes d’endroits. Dans des villes grouillantes et des forêts lointaines. Sur des îles, au sommet des montagnes et au milieu des plaines ». Il faudra également passer par le « Journal secret de Katrina Hawkins » pour accéder à ce qui n’est « pas la fin de l’histoire ».
Au critère historique et planétaire qui préside au choix d’un livre - ceux que se doit de présenter toute bibliothèque digne de ce nom, publique ou privée - s’oppose, sans que cela soit en rien indigne, la subjectivité du lecteur et sa capacité d’imaginaire ouverte sur « un monde fantastique biblio-centré ». N’importe quel livre est grand s’il est élu par son lecteur, s’il est notre miroir personnel et intime, sans que cela puisse cependant tendre à un relativisme niveleur. Il faut alors souhaiter que ce lecteur, sans abandonner son fétiche, puisse un jour accéder à quelques-unes des grandes œuvres, non de son petit moi, mais de l’humanité, telles que celles d’Homère ou de Cervantès, et connaître les grands textes religieux et politiques. Non pour se placer face à eux en position de sujet et d’assujetti, mais de façon à mesurer leur implication dans l’Histoire et leur dimension morale.
Faire coïncider bibliophilie et roman policier parait une gageure ; à moins de penser à des vols de livres précieux. Egalement philosophe, le romancier allemand Gunnar Kaiser, né en 1976, va bien plus loin dans l’élaboration de son imaginaire, alternant en son Dans la peau deux romans d’initiation, dont il entrelace les fils de son intrigue, sensuelle, intellectuelle, haletante et terrible. Ce sont, dans un cruel premier roman venu d’Allemagne, les noces de la reliure et du crime.
Voici un romancier qui a le diable dans la peau selon l’expression familière consacrée : Gunnar Kaiser, avec son roman dont le titre laisse longtemps planer une avide interrogation. C’est en 1969 que l’étudiant Jonathan rencontre à New York un étrange homme mûr, Josef Eisenstein. Très vite ce dernier devient son initiateur, d’une part dans la séduction des jeunes filles dont il observe les copulations avec un Jonathan ravi, d’autre part devant sa bibliothèque aux rares volumes soigneusement reliés. Peu à peu les aventures érotiques, et parfois amoureuses, de l’étudiant qui cherche « la fille définitive », ses lectures et ses velléités enthousiastes d’apprenti écrivain, cèdent le pas à une inquiétude récurrente : qui est véritablement son mentor ?
En un habile contrepoint, Josef devient le narrateur de sa propre adolescence, qui se déroule dans un tout autre contexte : l’Allemagne des années trente et la montée du nazisme. Malgré son ascendance juive, Josef, recueilli à Berlin chez une famille allemande et ainsi appelé Schwarzkopf, traverse l’époque sans autre souci que l’hallucinante beauté des livres anciens, comme une Germania de Tacite qu’il vole aux dépens de la délicieuse fille d’un bouquiniste, désespérée au point de se jeter dans la rivière. Bénéficiant lui aussi d’initiateurs, le libraire Abramsky et le relieur Cornelius, sans oublier un tanneur, il n’aura de cesse de faire coïncider ces deux beautés en réalisant des reliures parfaites ; car « ces livres étaient sirènes et Lotophages à la fois », voire « le livre que tu ouvres et [qui] enlève le péché du monde ». Aussi, en une montée soigneusement disposée, en un enchaînement épicé jusqu’à l’horreur, devine-t-on qu’il est « L’Ecorcheur », qui sème les cadavres jeunes et féminins au service de son art exigeant et cruel. La piste passant par l’Allemagne de l’Est, Israël, enfin l’Argentine en 1990, l’enquête policière devra mettre sous le nez de Jonathan l’évidence pourtant niée.
Dès son premier roman, Gunnar Kaiser excelle dans le thriller intelligent, dépeignant des caractères opposés et divers, une amitié contrecarrée par un abîme éthique, fouillant des passions délétères, non sans érudition bibliophilique, réalisant « les noces du papier et de la peau», surtout avec le concours des classiques de l’Antiquité. Ainsi l’épiderme d’une danseuse acquiert plus de valeur : « Elle aurait pu danser pendant quelques années et enchanter le public par son art. Mais quel art éphémère cela aurait été comparé à celui qu’elle rendait possible à présent ! ». Comme le suggère son titre ambivalent, Dans la peau, il s’agit d’entrer dans celle du personnage, dont le livre-confession du même titre est une habile mise en abyme. Et si le récit de Jonathan parait plus faible, manquant parfois de tension et de concision, l’on comprend que, frappé « d’impuissance narrative » face à son fantasme de « Grand Roman Américain », cela soit intentionnel, face à la puissance et à l’autorité de celui du criminel, d’ailleurs calligraphié en « Centaur » dans un exemplaire unique.
L’on ne peut s’empêcher de penser à un autre romancier allemand, certes fort différent, Patrick Suskind, dont Le Parfum a marqué à bon droit les esprits. Un tueur poursuivait les jeunes filles pour extraire leur essence enivrante. Ici la perversion ne recule pas devant la réalisation d’un bel exemplaire de Mein Kampf relié « dans la peau » de la fille d’un officier, qui, bien sûr ignore la nature et la provenance d’une si suave reliure à lui vendue. Cependant, si le roman de Gunnar Kaiser est digne d’être relié, lui faudra-t-il une moins inhumaine peau ?
Faut-il alors penser à la reliure comme à une peau animale, que les défenseurs de la cause des quatre pattes et autres végans verraient avec horreur ? Pourtant elles habillent si bien les chefs-d’œuvre…
Louis-Sébastien Mercier publiait en 1801, dans l’Almanach des prosateurs, une charge acide contre les relieurs, « profession inutile », et la reliure, qui est la « plus cruelle ennemie » de la lecture. Ce sont « carton doré et surdoré […] peaux de bêtes bien polies, dont on couvre les productions du génie, et que l’on vend à l’ostentation et à l’ignorance […] C’en est fait, on ne l’ouvre plus[13] ». Avouons que nous ne sommes pas le moins du monde en accord avec l’auteur de L’An 2440[14], d’ailleurs étonnante œuvre d’utopie et de science-fiction avant l’heure. Certes une précieuse et fragile reliure doit se traiter avec rare respect qui ne supporte pas le continu feuilletage, mais une reliure esthétique et bien en main encourage au contraire à l’amour du livre, elle est ainsi un tentatrice du lecteur. Unir les dimensions esthétique et morale, tant dans la reliure que dans le contenu du roman ou de l’essai religieux ou politique, reste le gage de l’excellence du livre. Et s’il est indispensable de conserver en sa bibliothèque les grands livres évoqués par Martin Puchner, nous ne nous résoudrons pas à les relier tous de la même manière. Car la « peau » d’un livre doit révéler son âme.
de Pierre Hazan, Jacques Berchtold, Nicolas Ducimetière & Christophe Imperiali.
Fondation Martin Bodmer / Gallimard, 2019, 336 p, 39 €.
Jeu d’échec stratégique ou boucherie sans pitié ni lois, depuis au moins l'Iliade d'Homère, la guerre est selon Clausewitz, en 1832, « un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté[1] […] pas seulement un acte politique, mais un véritable instrument politique, une continuation des relations politiques, un accomplissement de celles-ci par d’autres moyens[2]». Donc une barbarie au service de la civilisation, ou le contraire. À moins qu’elle soit l’ultime surexcitation de la testostérone, l’empire érotique de la pulsion de mort indéracinablement sise en l’être humain. Ce qui ne veut pas dire que Clausewitz fût un belliciste à tous crins, mais un réaliste. Cependant Erasme l’humaniste, en 1516, préférait un Plaidoyer pour la paix ; car « la grande majorité des peuples déteste la guerre et appelle la paix à grands cris[3] ». L’opposition, ou l’équation, trouve son acmé dans un immense roman, celui de Tolstoï, Guerre et paix. Ce qui est également le titre d’une mémorable exposition de la Fondation Martin Bodmer, sise à Genève, mêlant documents, affiches, manuscrits et livres prestigieux. Mais si l’on sait à peu près lire les conflits du passé, à moins que la relecture idéologique s’en mêle, sait-on, munis de ce précieux savoir, être en mesure d’éviter ceux du futur ?
Connaitre et ligoter la guerre, construire la paix, tel est le leitmotiv, le mot-clef, le vœu pieux peut-être, la dimension éthique de cette exposition et de son catalogue, établis sous la direction de Pierre Hazan, Jacques Berchtold, Nicolas Ducimetière et Christophe Imperiali. Si de nombreux volumes de théoriciens, d’agitateurs bellicistes et, mieux, d’historiens s’intéressent à la mise en œuvre de la pulsion guerrière, et s’ils sont un peu moins à valoriser la paix, qui a quelque chose de moins épique, moins haute en couleurs, peu assument le choc des deux notions : d’où l’originalité de ce Guerre et paix, dans lequel les documents claquent comme le son des trompettes et des bombes, et, heureusement, s’apaisent en faveur de la vie et de la prospérité. C’est, en d’autres mots, ceux de Jacques Berchtold, « la plume et le glaive », qui associe en de belles oppositions « bibliothèques et arsenaux, salles de lecture et casernes ». Il y eût été amusant à cet égard de penser à l’oxymore de Swift : La Bataille des livres, dans laquelle « la Guerre est fille de l’Orgueil[4]». Mais elle est aussi mère de nombreux chefs-d’œuvre, comme l’archétypale Iliade d’Homère. La Guerre des Grecs contre les Troyens, où « tous brûlèrent de s’égorger dans la mêlée[5] », est de toute évidence présente ici grâce à un manuscrit grec du XIII° siècle.
Forcément l’Antiquité est grande pourvoyeuse d’épopées, de célébrations héroïques, qu’il s’agisse de l’Enéide de Virgile ou de La Pharsale de Lucain : la poésie s’enivre du cliquetis des glaives et du fumet des charniers. Le pire étant peut-être un vaste poème qui eût mérité de figurer en cette exposition, Le Livre des sabres de l’Arabe du X° siècle Mutanabbî : « Mon sabre scintillant occultera l’éclair céleste / Et le sang répandu lui tiendra lieu d’averse[6] ». Mais le théâtre antique sait soudain rire avec Aristophane, dont la présence ici est indispensable : Lysistrata, en édition princeps de 1532, est celle qui convainc les Athéniennes de faire la grève du sexe pour que ces messieurs cessent de guerroyer contre Sparte. Il n’est pas sûr pour autant que les femmes soient toujours pourvoyeuses de paix. Humour encore avec la Batrachomyomachie, du Pseudo Homère, c’est-à-dire « Le Combat des grenouilles et des rats ».
L’Ancien testament postule que « l’Eternel est un guerrier[7] ». Pourtant la guerre, qui ponctue sans cesse l’Histoire du peuple d’Israël, s’y doit d’être juste. Ce qui apparait autant dans la Somme théologique de Saint Thomas d’Aquin au XIII° siècle que dans les gravures de Gustave Doré illustrant au XIX° siècle la Bible. Revient à Hugo Grotius, en 1625, de réunir les opposés avec Le Droit de la guerre et de la paix, basé sur le respect de la souveraineté des Etats. L’on devine que tous ses ouvrages, en des éditions rares, voire originales, tapissent les vitrines, comme le dissuasif Léviathan de Hobbes, avec son célèbre frontispice arborant un roi dont le corps est fait de la multitude de ses sujets. Il y faut bien, en une telle matière, des livres abominables, comme Mein Kampf, d’Adolf Hitler[8], qui plus est dédicacé par son auteur de sinistre mémoire ! Auquel répond un illustré, un magnifique, incontournable livre pour enfants d’Edmond-François Calvo : La Bête est morte ! La guerre mondiale chez les animaux, publié en 1944-45.
Or, en ce panier de crabes des questions de paix et de guerre, l’on songe à se demander si les jeux vidéo banalisent la tuerie, combien l’éthique des samouraïs contribua au jusqu’auboutisme japonais lors de la Seconde Guerre mondiale. Y compris, sous la plume avisée de Nicolas Ducimetière cette surprenante lecture de la suspecte poésie du XVI° siècle, qui put être autant politique que propagandiste, depuis les bastions catholiques et protestants de la guerre de religion. L’on « taquine la muse » autant pour engager au combat, que pour déplorer et ridiculiser.
La satire est une ennemie redoutable des exploits guerriers, en outre délicieusement vexatoire pour les tyrans. Voyez Rabelais et ses guerres « picrocholines », Voltaire et son Candide, et en 1912, Louis Pergaud jouant à LaGuerre des boutons. Ceux qui pleurent et ne peuvent en rire préféreront la déploration du farouche Agrippa d’Aubigné, au XVII° siècle, fustigeant les guerres de religion dans les âpres pages de ses Tragiques.
L’indispensable, le nec plus ultra, est un chapitre manuscrit du roman de Tolstoï où le Prince André dénonce avec véhémence un « immense et repoussant mensonge » guerrier. Qui peut faire écho à la prolifération des mensonges d’Etat, de Troie aux régimes totalitaires du XX° siècle, sans compter ceux des médias, des réseaux sociaux, aujourd’hui affreusement sommés d’être des « fake news » par la vulgarité de l’anglicisme, auquel Jean-Paul Marthoz préfère visiblement « infox », mot-valise plus judicieux, sauf qu’il ne peut éviter de parler à cet égard de Donald Trump, alors que le recul de l’Histoire n’a pas fait son œuvre… Lire George Orwell[9] et Hannah Arendt reste le meilleur antidote aux totalitarismes qui s’attaquent autant au langage, aux livres qu’aux individus.
À la guerre entre le vrai et le faux, répond celle de l’affiche, rapidement propagandiste : « Engagez-vous ! » disent-elles haut et fort. Mais attention à celles qui prétendent vouloir la paix, comme la colombe de Picasso pour le « Congrès mondial des partisans de la paix », en 1949, alors qu’elle fait le nid du communisme. Heureusement, moins manipulatrices sont celles de la Croix rouge.
Si l’on peut regretter de ne pas trouver un index qui aurait été utile au catalogue, ne manquent pas les fondamentaux. L’Art de la guerre de Machiavel, qui prétend en 1521 à un humanisme militaire et un retour aux doctrines antiques venues d’Alexandre et de Jules César au service de la civilisation : « tous les arts qu’on a introduits dans la société pour le bien public […] seraient des choses entièrement inutiles, si la république était sans défense : & quand les armes sont en bon état, elles peuvent même tenir en sûreté un peuple, dont les autres lois ne seraient pas d’ailleurs fort bonnes[10]». Non loin, L’Art de la guerre de Sun Zi, en ses feuillets chinois, et l’édition originale de l’opus de Carl von Clausewitz, De la guerre, publié de manière posthume à Berlin en 1832. Les incontournables en fait. On attend encore un Art de la paix qui fasse référence, même si le titre est déjà pris par Bernie Glassman[11], amateur de bouddhisme zen, ou Morihei Ueshiba[12], le fondateur de l’Aïkido, un sport de combat japonais…
Histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament, Blaise et Belin-Leprieur, 1825.
Photo : T. Guinhut.
Des guerres antiques, entre celle du Péloponnèse narrée par Thucydide (par un papyrus du III° siècle) et la Gaule de Jules César, aux bombes atomiques jetées sur Hiroshima et Nagasaki, bienheureux qui est encore vivant dans un monde de paix et de culture. Infiniment malheureuses furent les dix millions de victimes de Tamerlan le Mongol, dont rend compte un superbe manuscrit persan illuminé de 1522 : le Chant de Timour. De Vauban à Napoléon Bonaparte, en passant par Stendhal et Bloy, le vertige de l’énumération nous saisit devant tant de pertinence et d’émotions, entre effroi et ravissement ! Mais un volume en maroquin rouge mutilé par les balles serait peut-être l’allégorie de cette exposition…
Etonnante est l’illustration de couverture du catalogue, due à Yang Yongliang, qui nous offre l’esthétique cauchemar d’un champignon atomique s’élevant d’une ville qui a tout l’air d’une tour de Babel. Il n’est d’ailleurs pas impossible qu’il s’agisse d’un clin d’œil à une précédente exposition et à son catalogue babélien, intitulé Les Routes de la traduction[13].
Babélien est également ce Guerre et paix, car les livres et documents sont en toutes langues, du grec au latin, du français à l’allemand, de l’anglais au chinois… Mais aussi de toutes natures, lettres, cartes géographiques indispensables aux stratèges, photographies, et même un « masque à gaz de la Wehrmacht, modèle 1938 », qui fait froid dans le dos. Les conséquences des conflits mondiaux et génocidaires deviennent palpables avec de modestes livres qui ne payent pas de mine ; mais il s’agit de l’originale du Journal d’Anne Franck, en 1947, alors que cette petite avait rejoint les anges par un conduit de cheminée, ou de celle de Si c’est un homme, de Primo Levi, à la même date, et qui ne fut accueilli que par un silence gêné, tellement l’horreur des camps d’extermination était encore imprononçable.
Bien plus de livres de guerre que de paix. Barbusse et Céline aux prises avec 14-18, Hemingway, Gracq… Et pourtant ! Les Evangiles et Confucius, Erasme et sa Querela pacis (soit le Plaidoyer pour la paix), Rousseau et Kant face à un Projet de paix perpétuelle, que l’on peut concevoir comme l’ancêtre de l’Organisation des Nations Unies, Gandhi et Camus, le premier certificat du Prix Nobel de la Paix, attribué en 1901 à Jean-Henri Dunant initiateur de la Croix-Rouge et de la première Convention de Genève, mais aussi les traites de paix, bardés de sceaux de cire rouges, comme s’il n’y fallait pas oublier le sang versé à seaux. Le rouge étant la couleur récurrente des affiches diabolisant à raison le bolchevisme, ou croyant honorer le communisme, ou appelant au désarmement. Alors qu’à Tolstoï répond un siècle plus tard, Soljenitsyne, dont La Roue rouge et L’Archipel du goulag sont des contre-épopées et pour ce dernier la signature indélébile de l’échec du communisme.
L’on ne sait encore où ranger, dans le camp de la guerre ou de la paix, les cyberguerres, les drones, les frappes intelligentes, l’Intelligence Artificielle de robots, soldats ou infirmiers, voire négociateurs…
Punir les crimes de guerre, par un procès de Nuremberg ou d’Heichmann à Jérusalem, sous la plume impressionnante d’Hannah Arendt[14] dénonçant « la banalité du mal », ou pardonner l’impardonnable[15] ? Les unes de journaux hurlent les déclarations de guerre ou, toujours trop tard, pavoisent pour l’annonce de la paix. À laquelle doivent contribuer les cours de justice internationales et les commissions vérités contre les auteurs de violences de masse. À moins de désespérer de la réparation et de la dissuasion. Or l’on note avec la cinéaste Leila Kilani que « les salles d’audience de la Cour pénale internationale […] n’ont accueilli jusqu’ici aucun procès de « dictateurs arabes » ; l’on peut ajouter : guère de dictateurs communistes.
Ainsi, les auteurs du catalogue savent problématiser cette fatalité ou cet accident de l’Histoire qu’est la déflagration armée sur toutes les faces et les temps du monde. « La guerre est-elle l’état naturel de l’homme ? » interroge Gilad Ben-Nun. « La guerre est-elle l’avenir de l’homme ? », demande non sans amertume Pierre Hazan, commissaire de l’exposition. Entre glorification et condamnation, cette sanglante combattivité est hélas à l’ordre du jour et de l’avenir. Ce dernier dénonce avec pertinence « la montée des régimes illibéraux et autoritaires », mais avec plus de pusillanimité envers la doxa bien-pensante, les « inégalités », les « fake-news », le « dérèglement climatique » et « une Europe vieillissante tentée de s’ériger en forteresse » face à la « crise migratoire ». Craignons cependant que la jeunesse islamique soit déjà la source d’un prochain conflit d’envergure… Quoique Pierre Hazan ne soit pas si naïf, ne relève-t-il pas avec justesse, qu’un groupe africain d’une violence inouïe se soit appelé « Boko Haram, « soit littéralement interdire les livres », plus exactement « livres impurs » au sens islamique du terme. Il s’inquiète, quand monte « une sourde colère », car « l’Histoire nous a appris vers quel destin funeste elle pouvait nous emmener ».
Et surtout, le but de ces auteurs est de montrer que quelques soient les qualités et utilités de l’art militaire, en tant que dissuasion et défense, il y a bien des arts qui lui soient supérieurs, et principalement l’art du livre, qui réunit la pensée, le travail et l’esthétique. Cela dit, Nietzsche relevait, dans La Naissance de la tragédie, que la guerre chez les Grecs est un aiguillon de la créativité, tandis que la paix risque d’amollir un peuple, y compris dans le domaine artistique : « C’est le peuple des Mystères tragiques qui se bat contre les Perses. Mais, inversement, le peuple qui a fait ces guerres a besoin de la tragédie comme d’un philtre nécessaire à sa guérison[16] ».
Cette exposition édifiante et brillante - ainsi que l’élégant catalogue - est conçue par la Fondation Martin Bodmer en partenariat avec le Comité International de la Croix Rouge, dont ce bibliophile fut le vice-président, gage apparent d’irréprochable d’éthique. Quant au partenariat avec l’Organisation des Nations Unies, alors qu’un pays comme le Koweït (qui finance le terrorisme islamique), fait partie de son Conseil de Sécurité, que des pays comme le Qatar (idem), l’Afghanistan, l’Arabie Saoudite, le Pakistan et la Chine sont des Etats membres de sa Commission des Droits de l’Homme, il y a de quoi rester pour le moins dubitatif… D’autant que lorsqu’il s’agit du monde arabe, à trois reprises (p 36-37, 62 et 279), la lecture du Coran est pour le moins biaisée et au pire relève du mensonge par omission, de la taqîya (dissimulation). On y dénonce « le mythe du bellicisme arabe » ! La conquête du pourtour méditerranéen et jusqu’en Indonésie se serait donc faite avec la persuasion de plumes de soie ? La traite esclavagiste arabo-musulmane ne serait qu’un mythe ? Quatorze siècles de violence, de tyrannie et de génocides ne compteraient pour rien ? En dénonçant l’Espagne qui chassa « indigènes juifs et musulmans d’Al-Andalus », s’agit-il de céder à un irénisme déplacé imaginant que cette région vécut sans massacres perpétrés par l’occupant musulman (et non indigène) ? L’on s’étrangle de rire en voyant cité un verset du Coran qui préconise « le respect du pacte conclu avec eux [les polythéistes] » en glissant le voile sur tant et tant qui commandent le djihad guerrier et le meurtre. Entre autres le « verset de l’épée » qui abroge tous ceux qui lui seraient contraires : « Les mois sacrés écoulés, mettez à mort les idolâtres, partout où vous les rencontrez » (Sourate 9, Verset 5), ou les « associateurs » (Juifs et Chrétiens) ou les « polythéistes » selon les traductions…
Une telle entreprise bibliophilique, qui doit être l’occasion d’un abîme de méditations que l’on espère fructueuses, est à lire aux côtés de l'Histoire de la guerre de John Keegan[17], mais surtout comme une éducation à la paix. C’est non seulement une riche exposition de livres et documents rares, mais une réelle réflexion sur l'Histoire et une somme de philosophie politique. Elle peut cependant difficilement échapper aux idéologies. L’Histoire, et donc les grands livres de l’humanité que détient et défend la Fondation Martin Bodmer, dans le cadre d’une goethéenne weltliteratur (littérature-monde), devraient nous permettre de penser un tant soit peu le présent, voire l’avenir. Ainsi la lecture de l’Histoire de la décadence et de la chute de l’empire romain de Gibbon doit nous convaincre que les civilisations, romaine, chrétienne, voire occidentale, sont faillibles, au travers de l’effondrement de Rome[18] face aux barbares et de Byzance face à l’hydre islamique[19]. Les forces de la raison et du droit universel, pour reprendre les concepts de Kant, protègeront-elles la paix ?
Parmi de nombreuses mythologies qui attribuent la création du monde à un ressort guerrier, comme dans la Théogonie d’Hésiode, où le sang versé d’Ouranos blessé donne naissance aux déesses de la vengeance, les trois Furies, seule la Chine assoie sa cosmogonie sur la paix, de par une mythologie confucéenne impériale et bienveillante. Non que le continent chinois fût épargné par les invasions et les campagnes militaires, ce dont témoigne le fameux Art de la guerre de Sun Zi. Mais ce dernier n’est pas le seul en l’espèce.
Civilii Caesaris, Adriani Wyngaerden, 1651.
Photo : T. Guinhut.
Un éditeur curieux a eu l’excellente idée de réunir Les Sept traités de l’art militaire de la Chine ancienne[20]. Certes la limite de l’ouvrage est que l’on a recouru à des traductions anglaises, pour passer au français, et que, donc, du point de vue philologique cette édition ne vaut que par le soin apporté au volume relié sous un élégant coffret. Peut-être vaut-il mieux se confier à une édition de poche, sous l’égide du traducteur et commentateur sinologue Jean Lévi[21]. Entre 475 et 221 avant Jésus Christ, la Chine vit une période pour le moins troublée, celle des « Royaumes combattants ». C’est autour de cette ère sans cesse conflictuelle et brutale (quoique l’Empire du milieu en ait vu par la suite d’autres, ne serait-ce qu’avec le maoïsme, responsable de quatre-vingts millions de morts) qu’advient L’Art de la guerre de Sun Zi (554-496 av. J.C.). Mais aussi, dans l’ordre chronologique, Les Six arcanes stratégiques de Taigong, Les Principes du Sema, Le Traité militaire de Wu, L’Art du commandement de Liao, Les Trois stratégies de Huang Shigong et enfin les Questions de l’empereur Taieong des Tang au général Li Jing. Organisation des troupes, tactiques militaires, soutien populaire sont à l’ordre de ces pages millénaires ; mais aussi techniques de reconnaissance, topographie, logistique et espionnage. Plutôt que la force brutale, les stratèges savent privilégier la discipline et la furtivité des combattants, donc la cavalerie. Tout ceci n’empêche pas qu’apparaissent de nombreuses questions de métaphysique et de philosophie, la sagesse étant de bonne guerre. Selon Les Principes du sema : « En général les plus sages en appellent aux racines [les vertus essentielles] alors que leurs aides recourent aux branches [les autres vertus]. La guerre est la mise en œuvre de stratégies visant à préserver la subtilité. Les racines et les branches ne sont qu’un moyen d’exploiter l’équilibre des puissances ». Si ces textes, qui constituaient la matière des examens des officiers sous les Song du nord, devinrent des classiques obligés des écoles militaires chinoises à partir du XI° siècle, ne doutons pas qu’ils restent encore d’actualité, non seulement par respect des traditions mais aussi pour leur sagesse, si tant en est que l’on puisse appliquer le concept de sagesse à autre chose qu’à une guerre défensive et pacificatrice. L’on doute à cet égard que le régime chinois actuel ait ce dernier objectif en tête, face à Hong Kong et Taïwan.
Revenons au Plaidoyer pour la paix d’Erasme : « Pendant qu’on veillera au bien commun, chacun verra par là même son sort s’améliorer ; le règne des princes verra sa noblesse augmenter en dignité parce qu’ils gouverneront des hommes pieux et heureux, et assureront la suprématie des lois sur les armes ; les grands jouiront d’une dignité plus assurée et plus authentique, les clercs d’une retraite plus paisible et plus profonde, le peuple d’une tranquillité plus prospère et d’une prospérité plus sûre[22] ». C’est ainsi que le grand humaniste européen de la Renaissance conclue son traité, modeste par la taille et grand par la sagesse, alors que dans un de ses adages il commente Végèce : « La guerre paraît douce à ceux qui n’en ont pas l’expérience », en dénonçant « cette passion de rois et de peuples fous[23] ». Cependant, en faisant l’éloge d’Aldo Manuzio[24], célèbre imprimeur vénitien au tournant des XV° et XVI° siècles, son ambition était avec lui, à l’instar de Martin Bodmer, « de construire une bibliothèque qui n’a pas de murs, sauf ceux du monde lui-même[25] ».
par Roger Caillois, Nestor Ibarra et Paul Verdevoye,
Folio, Gallimard, 208 p, 6,80 €.
Mohammad Rabie : La Bibliothèque enchantée,
traduit de l’arabe (Egypte) par Stéphanie Dujols, 176 p, 19 €.
Il ne suffit pas d’être un bâtiment, hébergeant des salles, des étagères, des rayonnages, encore faut-il avoir la dignité et le mystère de l’assemblée des livres. L’acmé du paradoxe, à savoir l’inventive pléthore de l’illisible, ayant été atteint par Borges dans son conte « La bibliothèque de Babel », et gravement parodié par Umberto Eco, il reste à ensemencer d’enchantement les bibliothèques réelles et imaginaires. Bien que Mohammad Rabie, écrivant non loin des sables de celle d’Alexandrie, ait la modestie de ne faire allusion au nom de Borges qu’incidemment, il ne peut cacher qu’il écrive dans son ombre, quoique sans démériter. Au point, qui sait, de pouvoir être son fils spirituel. Ainsi nous irons de l'omniscience borgésienne au fantasme de traductibilté universelle de Rabie…
Sans vergogne, Jorge Luis Borges[1] fait profession d’omniscience : tout est dans ce tout qu’est la « bibliothèque de Babel ». La quête de sens trouve son réalisation dans la totalité, puisque tous les livres mathématiquement imaginables de par la succession, la combinaison et la dispersion des lettres de l’alphabet s’y trouvent, quoiqu’elle bute sur le relatif infini de la chose et la quasi-impossibilité pour l’homme-bibliothécaire d’y découvrir un seul livre entièrement lisible, pire un seul qui soit digne d’entrer dans une bibliothèque digne de ce nom, a fortiori d’un grand livre, qu’il soit de Dante ou de Kant. À l’omniscience idiote, car indifférenciée et relativiste du dieu borgésien non-dit et insituable, répond l’aporie d’une bibliothèque illisible.
Un « bibliothécaire de génie […] déduisit que la Bibliothèque est totale, et que ses étagères consignent toutes les combinaisons possibles des vingt et quelques symboles orthographiques (nombre, quoique très vaste, non infini), c’est-à-dire tout ce qu’il est possible d’exprimer, dans toutes les langues. Tout : l’histoire minutieuse de l’avenir, les autobiographies des archanges, le catalogue fidèle de la Bibliothèque, des milliers et des milliers de catalogues mensongers, la démonstration de la fausseté de ces catalogues, la démonstration de la fausseté du catalogue véritable, l’évangile gnostique de Basilide, le commentaire de cet évangile, le commentaire du commentaire de cet évangile, le fait véridique de ta mort, la traduction de chaque livre en toutes les langues, les interpolations de chaque livre dans tous les livres ; le traité que Bède put écrire (et n’écrivit pas) sur la mythologie des Saxons, ainsi que les livres perdus de Tacite[2] ». On devine qu’à ce vertige de la liste, pour reprendre le titre d’Umberto Eco[3], s’ajoute le gloubi-boulga de tous les ouvrages fautifs, qu’il s’agisse d’une seule faute d’orthographe ou coquille ou d’un fatras omnipotent d’erreurs, d’hérésies et de contre-vérités, scientifiques ou morales : tout et son contraire, tyrannie de la fausseté. La totalité associant une introuvable perfection philosophique et esthétique avec les marasmes de la vulgarité, de l’insulte et de la provocation au génocide, soit un Evangile de Luc fallacieux acoquiné avec un exact Mein Kampf… Plutôt qu’enchantée, cette bibliothèque ne manque pas d’exhaustivité maligne, comme dans le cas de l’hypermnésique qui retient tout, mais ne sait rien.
Sophiste stérile, essayiste des possibles, mathématicien des probabilités, ironiste distingué, érudit parodique, grand prêtre d’un culte babélique ? Tout cela à la fois. D’autant que Borges à l’habileté de disposer sa bibliothèque kilométrique comme un rubik’s cube exponentiel dans l’espace commode et mesuré d’un conte, lui-même dans un mince recueil de Fictions, dans une perpétuelle et vertigineuse mise en abyme, comme dans les boites d’oreilles de la Vache-qui-rit qui démultiplient à l’infini vers l’infiniment petit, au lieu que la démarche borgesienne se déploie en direction de l’infiniment grand. « Ce livre est fait de livres[4] », avouait le bibliothécaire de Buenos-Aires dans sa préface à l’édition de la Pléiade qui lui est consacrée.
Nul doute qu’en cette Bibliothèque de Babel l’on lise l’article consacré à « Uqbar », dans cet unicum : « le tome XLVI de l’Anglo-American Cyclopedia », nanti d’une poignée de pages surnuméraires dévoilant une pure fantaisie géographique et historique. Ainsi que le livre de « Silas Haslam : History of the land called Uqbar[5] », aussi fictif que son auteur. Un monde est donc possible dans les brèches inédites du réel, ourdi par la facétie d’un auteur et d’un imprimeur, révélant parmi les territoires balisés de la connaissance encyclopédique une brèche où s’engouffrent le possible et l’impossible, nés des entrailles du vraisemblable, des conjectures et de l’imagination.
L’on sait combien l’auteur bientôt aveugle de Ficciones fut parodié - en toute amitié bien entendu - par Umberto Eco, dans Le Nom de la rose : il devient un irascible Jorge de Burgos, également aveugle, au sens littéral et au sens figuré (sinon défiguré), qui veille jalousement sur la partie de la Poétique d’Aristote consacrée à la comédie, hélas disparue, et interdit, au besoin par la mort, à tout lecteur de feuilleter des pages qui laisseraient entendre que l’on peut rire de tout, donc de Dieu[6]. Au point d’être convaincu de crime par un avatar médiéval de Sherlock Holmes et de laisser lire le blasphématoire ouvrage, il préfère un gigantesque autodafé de la bibliothèque, où périra également sa chair. Ainsi cette bibliothèque monastique est-elle un autre avatar, celui de celle de borgésienne de Babel.
Egalement menacée de destruction, La Bibliothèque enchantée de Mohammad Rabie parait être plus réaliste. Cette fois, ce n’est pas un autodafé religieux qui menace l’habitat des livres, mais quelque chose entre le despotisme politique et l’ignorance populacière[7] : l’urbanisme. Il s’agit de construire une ligne de métro dans la ville du Caire et donc de détruire l’encombrante construction. Aussi un fonctionnaire est-il chargé de rédiger un rapport. Le jeune Chaher découvre alors un vieil immeuble oublié, dans lequel, sur plusieurs niveaux, sont entreposés mille livres par pièce. Le rangement est incongru : il ne respecte que « l’ordre chronologique des publications », puis des arrivées. En l’absence de tout catalogue, l’on ne peut que piocher au hasard des yeux et de la main et en fonction de la date d’impression : les années trente au rez-de-chaussée, les années soixante au premier, et ainsi de suite en montant. En l’occurence aucun chercheur sérieux n’y peut travailleur, hors le « chercheur autodidacte ».
Le récit laisse tour à tour la parole à deux narrateurs, Chaheb et le Dr Sayyib, un habitué, passablement au fait des mystères de la bibliothèque, qui joue en fait le rôle de l’initiateur un brin tortueux et manipulateur. Heureusement, un article de journal, extrait du dossier fourni à Chaheb, nous délivre l’origine de cette institution en passant par une sorte de conte enchâssé, non loin des Mille et une nuits. Voici une histoire d’amour entre un riche jeune homme et une modeste jeune fille, au talent poétique certain, ce qui convainc le père d’accepter un tel mariage : elle sera la créatrice de la bibliothèque, dans le but de « voir les mœurs des gens s’ennoblir grâce au savoir et aux belles lettres et leur vie s’enrichir par le dialogue et la critique constructive ».
De loufoques et pathétiques personnages traversent le lieu éclairé par un « puits de lumière » : « Jean le copiste », travailleur compulsif qui est passé à l’appareil photo pour améliorer son rendement, Ali, persuadé qu’un document caché lui permettra de devenir propriétaire de la bâtisse, de ses livres et de ses précieux manuscrits…
Outre la séduction de cette bibliothèque désuète aux rangements erratiques, Chaher est lui aussi enchanté en découvrant une traduction arabe du Codex seraphinianus[8], cette encyclopédie imaginaire, dont les illustrations fantasmagoriques, protéiformes, et l’écriture indéchiffrable le ravissent. Il y a évidemment une incongruité à traduire l’intraduisible en arabe, d’où l’infiltration du fantastique dans le récit de Mohammed Rabie. Jusqu’à ce que son personnage fomente de commettre un « larcin qui ait une portée cosmique et métaphysique », imagine une conjuration de traducteurs, des imprimeries souterraines et autres hypothèses fantasques…
Le spectre de l’autodafé plane également parmi les volumes. Comme lorsque Chaher tombe sur une traduction en arabe de l’humaniste Etienne Dolet : ce dernier, pour avoir répondu « Rien du tout » à « la question rhétorique de Platon Qu’y-at-il après la mort ? » fut brûlé sur le bûcher ; mais aussi pour avoir été un traducteur fort infidèle. À cet égard la satire s’en donne à cœur joie, fustigeant les traducteurs bousilleurs, comme un certain Tharwat Okacha. Ce qui donne lieu d’ailleurs à des réflexions bien senties sur l’éthique de la traduction[9]. Mais aussi à une espérance folle de traductibilité universelle.
On n’oubliera pas la satire de l’administration et de « l’opium du fonctionnariat » : sinécure et fainéantise, petitesse d’esprit et noircissage de paperasse inutile. Chaher ne se fait guère d’illusion sur sa mission : « préconiser la démolition ». S’il est un jeune employé du ministère des « Biens de Mainmorte », en conformité au réel ministère de ce nom qui gère les biens religieux et inaliénables, il faut probablement y voir une métaphore d’un Etat sous la férule duquel les biens et les livres sont des objets destinés à la mort.
L’apologue a quelque chose de discrètement kafkaïen, de nettement borgesien, car cette « bibliothèque enchantée » au moyen de ses traductions en de multiples langues, dont les incroyables traducteurs resteront inconnus, est sous le couperet de ce réel sordide fait d’aménagement du territoire et de glaciales décisions administratives. Sous des dehors d’emblée anodins, se profilent de graves thématiques : l’avenir menacé des bibliothèques, la montée de l’ignorance, l’imbécillité de qui passe son temps « à glorifier son dieu - ou son gouvernement », les postulations de l’imaginaire babélique…
Selon toute apparence, il s’agit là du premier livre traduit chez nous de l’Egyptien Mohammad Rabie. Roman surprenant, déroutant, attachant, apparemment neutre puis pétillant de malice. À ce titre, même si la dynamique narrative n’est pas immédiate, plus l’on avance dans la lecture, plus l’ouvrage prend de l’ampleur, devient un festival de spéculations, de peur, de bouillonnement intellectuel, de spéculations enchantées et enchanteresses. À cet égard, nous laisserons au lecteur le plaisir de découvrir la fabuleuse révélation finale. Or notre curiosité s’allumant, l’on apprend que cet ingénieur, né au Caire en 1978, a publié deux autres romans : L’œil du dragon en 2012 et Otared, en 2014, qui est une infernale dystopie. Il n’est pas impossible qu’outre cette bibliothèque de fiction, ils doivent également dresser leur acte de naissance dans la langue de Molière. Faut-il, à la liste déjà généreuses des écrivains égyptiens d’importance, Naguib Mahfouz, Alaa El Aswany, ajouter le nom de Mohammad Rabie, disciple facétieux et inquiet de Borges ?
Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences des arts et des métiers.
Par une société de gens de Lettres. Mis en ordre & et publié par M. Diderot ;
& quant à la partie mathématique par M. D’Alembert, Pellet, Genève, 1778.
Photo : T. Guinhut.
Les Lumières encyclopédiques
de Robert Darnton :
Un tour de France littéraire.
Le monde du livre à la veille de la Révolution.
Robert Darnton :
Un Tour de France littéraire. Le monde du livre à la veille de la Révolution,
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-François Sené),
Gallimard, 400 p, 25 €.
Incontestable succès de librairie, néanmoins controversée, l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert est l’arbre qui cache la forêt de l’édition au XVIII° siècle. Avec une aimable et précise érudition, Robert Darnton sonde les reins de la France à la veille de la Révolution, quand livres permis et livres interdits se partageaient les ballots des colporteurs, se cachaient ou s’exhibaient, depuis les imprimeries jusqu’aux librairies. Au voyage dans le temps, s’ajoute un périple géographique, au cours duquel Robert Darnton suit la trace de ces livres qui nourrissent l’édification, le divertissement, et par-dessus tout l’éducation aux libertés morales et politiques des lecteurs français au siècle des Lumières.
Une sorte de marché noir occulte est à la fois l’envers et l’allié des Lumières. C’est justement à ces acteurs du livre, ces entrepreneurs et « intermédiaires loqueteux à la petite semaine » que rend hommage Robert Darnton. Un certain Noël Gille passa deux mois en prison pour « commerce de livres interdits », fourguant brochures de « piratage » et autres pages licencieuses. En effet, outre une pointilleuse censure, l’Etat versaillais ne cessait d’émettre des décrets, de créer de nouvelles corporations, « étendant l’autorité de la Police de la librairie […] augmentant ou réduisant les taxes sur le papiers » ; comme quoi l’Etat taxateur ne date pas d’aujourd’hui…
Aussi curieux que cela puisse paraître, une immense partie des livres afférents aux Lumières étaient pour ces raisons mêmes publiée hors des frontières françaises, en ce que Robert Darnton appelle joliment « un croissant fertile » : aux Pays-Bas, souvent La Haye, parfois à Londres, ou encore en Suisse, à Genève et Neufchâtel, jusqu’en Avignon, alors territoire papal. La domination parisienne de l’édition qui est la nôtre, n’était pas, loin s’en faut, la règle, au siècle de Voltaire. Car si la capitale concentrait la production légale, soumise au regard des censeurs et au « Privilège du Roi », la province accueillait volontiers les productions étrangères, les contrefaçons et les livres sous le manteau, en particulier au voisinage des frontières, où sévissaient les douaniers, plus ou moins sévères, plus ou moins coulants, ou achetés. Ce pourquoi l’historien choisit de se consacrer à « la dimension provinciale du commerce du livre ».
Un étonnant parcours est reconstitué par la patiente enquête et la sagacité de Robert Darnton : celui de Jean-François Faverger qui, entre l’été et l’automne 1778, entreprend un périple de plus de 1900 kilomètres, depuis la Suisse, par une ville du Jura, Lons-le-Saunier, en passant par Lyon, Toulon, Carcassonne, Bordeaux, puis Orléans, le tout au service de la Société Typographique de Neufchâtel. C’est un représentant en livres auprès des libraires, dont les archives sont intactes, parmi des milliers de lettres.
Collant à ses talons, grâce à son « carnet de voyage », Robert Darnton nous conte les aventures et mésaventures de Faverger, ses rencontres, les chemins boueux entre La Rochelle et Poitiers, son cheval fourbu et blessé. Voilà un voyageur consciencieux, parfois picaresque : « En sueur pendant l’été dans le Languedoc et grelottant dans la bourbe automnale du Poitou, Favarger ne devait pas faire bonne figure sur la route ; il puait certainement quand il arrivait dans les auberges de campagne ».
Les bouquinistes sont parfois des roués, les libraires achalandés font fructifier les marchandises ou commettent des impayés monstrueux, ont pignon sur rue ou établissent leur domicile « en l’air », profitent ou périclitent, à moins qu’ils se livrent au farniente, et meurent, laissant une veuve prompte à reprendre l’affaire. Une Comédie humaine à la Balzac en somme… S’en suit tout un peuple, plus ou moins fiable, de commissionnaires, colporteurs, voituriers et contrebandiers, qui portaient clandestinement les ballots de livres en feuilles ; à charge aux libraires de plier et coudre, avant de passer chez le relieur.
Protestant et « agent des Lumières », Favarger vendit aussi bien la Bible que l’Encyclopédie, dont la société Typographique imprimait l’édition in quarto en 36 volumes, ce qui fit l’objet d’un « succès de vente spectaculaire ». L’entreprise commerciale vise d’abord à faire fructifier un capital, à gagner de l’argent, mais le livre n’étant pas une marchandise comme une autre, elle induit, vis-à-vis de la demande, de l’horizon d’attente des lecteurs, un réel opportunisme, aussi bien qu’une certaine dose de mission civilisatrice.
Quels sont les livres les plus demandés par les lecteurs ? Robert Darnton nous fournit des listes et tableaux d’une précision inattaquable. Avec 1145 titres commandés à Favarger entre 1769 et 1789, l’on peut découvrir les ouvrages les plus prisées. Ce sont, outre les Psaumes de David (protestantisme oblige) premiers sur le tableau d’honneur, des recueils de sermons et de prières, des Mémoires sur l’administration du royaume, des dictionnaires, des comédies et « chansons gaillardes ». Beaucoup plus révélateur du vent d’esprit nouveau qui souffle sur la France et sur l’Europe occidentale, l’on trouve la Collection complète des Œuvres de Jean-Jacques Rousseau, probablement autant pour la dimension politique du Contrat social que pour le sentimentalisme préromantique des lettres de La Nouvelle Héloïse.
Les ouvrages plus proprement philosophiques et historiques caressaient la curiosité et emportaient visiblement l’adhésion. Par exemple la considérable Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, de Guillaume-Thomas-François Raynal, (œuvre à laquelle Diderot mit la main) et dans laquelle l’esclavage est conspué, la colonisation mise en doute, ouvrage qui fut brûlé « par le bourreau public le 29 mai 1781 », et qui n’est hélas aujourd’hui réédité que par bribes[1]. Ce que l’on peut rapprocher de l’intérêt des lecteurs pour Les Incas, ou la destruction de l’empire du Pérou de Marmontel. L’on lisait le sérieux Helvétius, qui, parmi les pages intitulées De l’Homme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation, était fort critique envers « les fausses religions », dont le « papisme[2] ». Il est d’ailleurs un peu dommage que Robert Darnton ne dise le plus souvent pas grand-chose sur le contenu des ouvrages cités ; mais il est vrai que ce n’est pas son propos. Et surtout il faut considérer que ce travail a déjà été fait dans son précédent essai Edition et sédition[3]auquel il ne faut pas manquer de retourner.
Guillaume-Thomas-François Raynal :
Histoire philosophique et politique
des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes,
Gosse, La Haye, 1774.
Plus surprenant, l’ouvrage-phare, mi-essai, mi-récit, de Louis-Sébastien Mercier, publié en 1771, fut un énorme succès de librairie. Trop oublié, aujourd’hui injustement dédaigné, L’An 2440, est une anticipation utopique. En effet, à peu près tous les maux ont disparu : luxe (Voltaire est loin d’être d’accord sur ce point dans son poème Le Mondain qui en est une apologie), privilèges de la noblesse, esclavage, exploitation des pauvres… Quoique l’on se demande si l’on ne glisse pas vers l’anti-utopie en découvrant, lors de la visite de « la bibliothèque du roi », le récit d’un gigantesque autodafé[4] : « D’un consentement unanime, nous avons rassemblé dans une vaste plaine tous les livres que nous avons jugés ou frivoles ou inutiles ou dangereux ; nous en avons formé une pyramide qui ressemblait en hauteur et en grosseur à une tour énorme : c’était assurément une nouvelle tour de Babel. Les journaux couronnaient ce bizarre édifice […] Il était composé de cinq ou six cent mille dictionnaires, de cent mille volumes de jurisprudence, de cent mille poèmes, de seize cent mille voyages et d’un milliard de romans. Nous avons mis le feu à cette masse épouvantable, comme un sacrifie expiatoire offert à la vérité, au bon sens, au vrai goût[5] ». De fait, le Tableau de Paris de Mercier, ainsi que son Bonnet de nuit bénéficièrent également de tirages confortables.
Parmi les romans un peu libres, l’on était friand du Compère Mathieu ou les bigarrures de l’esprit humain, volontiers picaresque, humoristique et anticlérical. Et du Paysan perverti ou les dangers de la ville, du sieur Restif de la Bretonne, imprimeur et écrivain compulsif, qui donnait dans les ouvrages prolixes destinés à n’être lus que d’une seule main et publiés sous le manteau, comme L’Anti-Justine…
L’on aimait la poésie un peu leste et anticléricale, comme La Pucelle d’Orléans, qui s’amusait de Jeanne d’Arc, anonyme bien sûr, mais l’on sut bientôt qu’elle était de Voltaire. Ses Lettres philosophiques étaient toujours demandées. Ses thèses afférentes au déisme, au rationalisme, à la tolérance, à l’exigence de justice faisaient leur chemin. Quant à Candide, quoique d’abord paru sous le nom d’emprunt du « Docteur Ralph » et prétendument traduit de l’allemand, en 1759, il fut de nombreuses fois réimprimé au point de devenir un beau succès de librairie ; même si la Société Typographique de Neufchâtel n’en vendit guère, quoiqu’elle eût à son catalogue 1145 titres. Notons que l’on est dépourvu de sources équivalentes concernant d’autres marchands, éditeurs et libraires concurrents qui permettraient d’en savoir plus. Reste que « les hommes qui dirigeaient la Société Typographique de Neufchâtel avaient des opinions qui correspondaient en général aux idées des Lumières ».
Les romans sentimentaux ravissaient leurs lecteurs et lectrices, ainsi Le Voyage sentimental de Sterne, ou Les Malheurs de l’inconstance de Dorat, dépassés en modernité par Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. Si la poésie était de loin dominée par La Fontaine, l’on ne dédaignait pas le théâtre, lu même en dehors de toute représentation : toujours et encore Molière, mais aussi, plus novateur, Le Barbier de Séville de Beaumarchais…
Plus épicées, il fallait compter sur de revigorantes productions pornographiques, à l’instar de Thérèse philosophe, dans lequel le « cordon de Saint-François[6] », joue un rôle priapique et orgasmique qui ravit spirituellement et physiquement Mademoiselle Eradice. Un tel titre pouvait passer pour ce qu’il n’était pas, car le terme « livres philosophiques » était souvent un euphémisme pour désigner des écrits pour le moins lestes, scabreux et obscènes, irréligieux, séditieux, voire diffamatoires.
Hobbes : Œuvres philosophiques et politiques,
Société Typographique de Neufchâtel, 1787.
M*** : La Vie de Voltaire, Genève, 1786.
Photo : T. Guinhut.
Lire c’est voyager. Aussi les livres des grands voyageurs contemporains, comme Cook, Lapérouse ou Bougainville, emportaient les lecteurs vers des destinations lointaines et exotiques, vers d’autres mœurs, permettant à Diderot de rebondir dans son Supplément au voyage de Bougainville (très bien vendu par la Société Typographique de Neufchâtel) passablement utopique et irénique, en particulier en ce qui concerne la vie sexuelle. Ce qui ne fut pas sans contribuer au mythe du bon sauvage et à la critique des mœurs occidentales. La géographie, l’histoire, les sciences, la médecine, le droit, les manuels pratiques, la littérature pour enfants, voire la Franc-maçonnerie et la magie, il n’y avait guère de domaine qui échappât à la librairie, peignant un portrait intellectuel d’un siècle en bourgeonnement.
C’est ainsi que l’on découvre l’esprit des Lumières, à travers des libelles à scandale et des textes à charge contre la monarchie (comme les Annales politiques de Simon Nicolas Henri Linguet), des « ouvrages qui attaquaient Louis XV, ses maîtresses et ses ministres », dénonçant la corruption et les abus de pouvoir. Mais aussi des ouvrages plus ambitieux, prônant la séparation des pouvoirs dans la lignée de Montesquieu, prônant le déisme de Voltaire, l’athéisme d’Helvétius, donc les ferments actifs de l’anticléricalisme et de la Révolution. À cet égard l’essai du baron d’Holbach, Système de la nature, était un propagateur d’athéisme fort demandé par les esprits forts et les curieux.
Grâce à ce Tour de France littéraire, plaisant et didactique à souhait, de plus illustré de cartes, pages de titres et frontispices, ainsi que de vues de villes, l’on fouille les arcanes non seulement du commerce des livres, mais surtout de l’évolution des mentalités qui bouillonnent du désir de renverser la monarchie absolue et la censure, préparant ainsi le terrain d’une Révolution à venir, dont la disparition des privilèges aristocratiques et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen furent les meilleurs symptômes ; hélas endeuillés par la Terreur républicaine. En ce sens, il est permis de placer cet essai profus aux côtés de celui de Jean Starobinski, L’Invention de la liberté, 1700-1789[7]. La seule et discrète réserve que l’on pourrait adresser au travail remarquable de Robert Darnton tient à sa louable méticulosité, qui, concourant à l’accumulation de scrupuleux détails, le contraint parfois à des redites qui ralentissent le propos.
Voici complété un beau triptyque précédemment composé de L’Aventure de l’Encyclopédie[8] et d’Edition et sédition, soit sur la conception, la fabrication, les succès et les mésaventures du maître ouvrage de Diderot et d’Alembert, soit sur la littérature clandestine, pamphlets ou ouvrages érotiques.L’on connaissait l’historien et essayiste Robert Darnton (né en 1939 à New-York, il est le Directeur de la Bibliothèque d’Harvard) pour son Apologie du livre[9], pour son De la censure[10] qui s’aventurait jusqu’à notre contemporain. Mais cet éclairage sur le marché du livre au XVIII° siècle ne permet-il pas mieux de comprendre la fabrique de notre contemporain ? La contrefaçon est aujourd’hui à peu près inexistante, il n’existe plus, ou presque, de livres interdits, du moins dans nos démocraties libérales, mais une certaine conception de la liberté de publier et de lire est bien née parmi les Lumières, qui doivent être encore les nôtres.
Toute bibliothèque est unique. Y compris si elle n’abrite qu’une poignée de livres, dès que son propriétaire et jardinier des Lettres y imprime sa quête, sa personnalité et son goût de collectionner un équivalent de l’univers ; voire de voler, surtout s’il s’agit d’un opus dont il n’existe qu’un exemplaire au monde. Et s’il est un bonheur renouvelé c’est celui de déballer sa bibliothèque, comme Walter Benjamin. Mais s’il s’agit de la remballer, voilà qui est moins drôle et qui mérite pour le moins une élégie, sous les doigts affligés d’Alberto Manguel. Autrement affligés sont les libraires à qui l’on a volé des livres rares, lorsqu’Allison Hoover Bartlett mène son enquête. Fort heureusement les précieux trésors de la Fondation Martin Bodmer de Genève sont bien gardés, y compris lors d’une rare exposition d’Uniques. Cahiers écrits, dessinés, inimprimés. Egalement sous la houlette de Thierry Davila, ils rejoignent ceux de l’Institut de la Mémoire Contemporaine tant ils sont Singuliers. L’amour des livres a cependant plus de prix que le montant affiché à l’occasion des cartes de crédit qui crépitent à la rencontre de volumes introuvables.
Tout amateur de lecture, tout bibliophile, ne peut qu’éprouver un pur plaisir parmi les pages de l’auteur d’une Histoire de la lecture[1]. Ce qui ne se dément pas avec Je remballe ma bibliothèque, même si ce plaisir est teinté de mélancolie. Ce que suggère le sous-titre, « Une élégie & quelques digressions », plus exactement, pour respecter l’original anglais : « dix digressions ».
« Rituel mnémonique », le déballage s’oppose au remballage, qui doit « s’exercer à l’oubli ». De même, « si déballer une bibliothèque est une action débridée de renaissance, en remballer une est une mise au tombeau bien ordonnée ». En ce sens l’émotion de l’auteur, à la fois autobiographe et essayiste, est patente, communicative, poignante, voire tragique : « si toute bibliothèque est autobiographique, son remballage semble avoir quelque chose d’un auto-éloge funèbre ».
Pourquoi quitter ce presbytère et cette grange de la Vienne ? Pourquoi cet « enterrement prématuré » d’un ensemble de 35 000 volumes ? C’est avec « colère » et néanmoins pudeur, qu’Alberto Manguel évoque « des raisons qui appartiennent au domaine de la bureaucratie sordide dont je ne veux pas me souvenir ». Est-ce à dire que la chose ne serait pas à l’honneur de la France ? Des allusions à « des fonctionnaires de l’immigration », aux « inspecteurs des impôts » laissent craindre le pire, venant d’un Etat kafkaïen prétendument attaché aux libertés…
Les « digressions » s’interrogent sur le « processus créatif » qui permet de mettre au monde les grands livres de l’humanité. Il semblerait que le malheur et la mélancolie soient favorables à l’art. Mais n’est-ce pas un mythe, lorsqu’au contraire bonheur et sérénité favorisent la réussite de la création ? Elles rêvent également de la mythique Bibliothèque d’Alexandre, cependant avérée par Callimaque, et dont le demi-million de rouleaux a disparu on ne sait trop comment, entraînant dans leur chute une épopée comique d’Homère, le Margitès, des dizaines de tragédies d’Eschyle et de Sophocle, et tant de chefs-d’œuvre dont nous ignorons le contenu, voire jusqu’aux titres… Certes ces dix bribes mangueliennes, comme arrachées au souvenir qui gît dans les cartons refermés, et qui se souviennent du Golem, de Borges dont il fut un temps le jeune secrétaire, ne sont peut-être pas toujours à la hauteur des vastes essais que sont Une Histoire de la lecture ou De la curiosité. Cependant là n’est pas l’essentiel en cette stèle de mots : elle sait porter et transmettre les effluves d’une vie changée en bibliothèque et d’une bibliothèque changée en souvenir.
Si toute bibliothèque est unique, « le nombre des combinaisons de livres, bien qu’inconcevablement élevé, n’est pas infini ». Cependant, se souvenant de l’humanité et des livres qui l’ont précédée, « chaque histoire est un palimpseste ». Comme chaque chapitre écrit par-dessus les rêves des personnages livresques, ou par-dessus les dictionnaires. On l’a par ailleurs compris : cette élégie est une réécriture en miroir de l’opuscule de Walter Benjamin, Je déballe ma bibliothèque. Une pratique de la collection[2] ; mais avec la patte toute personnelle d’Alberto Manguel. Outre l’émotion que dégage ce livre, sans oublier ses fenêtres éclairantes sur les littératures, l’on goûte des formules savoureuses, ainsi « ces volumes en un tout comparable aux pays colorés de mon globe terrestre ». Heureusement les livres sont « des objets consolants », que l’on espère aujourd’hui habiter une nouvelle bibliothèque de l’« animal lecteur », Alberto Manguel lui-même, lui procurant, non seulement vie, mais éthique.
Or, en un romanesque rebondissement, offert en miroir à la mémoire de Borges, notre bibliothécaire remballé se voit offrir le poste de Directeur de la Bibliothèque nationale de Buenos Aires ! Hésite-t-il un moment, le voilà emballé… Un demi-siècle plus tard, il retrouve ses rayonnages, non plus dans un « palazzo du XIX° siècle », mais dans une tour contemporaine, « dans le style brutaliste des années soixante ». Avec enthousiasme, celui qui se compare au « Juif errant » commande l’établissement du catalogue, de la numérisation, de la programmation culturelle, le voilà voyageant à travers l’Argentine pour y rencontrer les bibliothécaires de province, découvrir « un livre rare enfoui », ou « la collection de récits de voyages détenue dans la bibliothèque du Bout du Monde en Terre de Feu ». Cela vaut bien un rêve, un projet de séjour prometteur pour les modestes lecteurs que nous sommes, n’est-ce pas ?
Reste qu’au-delà, il s’agit de savoir « si la littérature joue un rôle dans la formation d’un citoyen ». Elle est à cet égard mémoire « de nos épiphanies et de nos atrocités ». Or toute bibliothèque peut « se définir comme l’entrepôt de toutes les manifestations de justice, comme un catalogue d’actions justes (ainsi qu’injustes bien entendu) afin d’instruire et de guider les lecteurs et de leur rappeler leur rôle civique ». Il y a bien un sens moral à la collection de livres. Et un sens politique à la gestion, au financement et à la garantie des libertés des bibliothèques, nationales ou privées.
En conséquence, et opérant une gradation ascendante depuis l’élégie personnelle jusqu’à la dimension philosophique et politique, ce petit livre est une action juste, un vade-mecum, une cristallisation, non seulement de la bibliothèque en caisses de son propriétaire, mais de toutes les bibliothèques du monde, et, quoique forcément lacunaire, un véritable bijou.
« Je suis convaincu que le vol est répréhensible et pourtant, à d’innombrables reprises, il m’a fallu rassembler toute la force morale que je pouvais trouver pour ne pas empocher un volume convoité ». Cet aveu et ce scrupule d’Alberto Manguel n’embarrasseraient pas un instant l’anti-héros de L’Homme qui aimait trop les livres, découvert par Allison Hoover Bartlett. Si du bibliophile au bibliomane, il n’a y a qu’un pas, ils sont deux pas entre l’acheteur compulsif, voire forcené, et le vol. Surtout si les livres ont les prestiges désirables de la rareté et de l’ancienneté.
Journaliste de son état, Allison Hoover Bartlett mène son enquête dans le milieu des librairies et salons du livre ancien, parmi les Etats-Unis, entre New-York et Los Angeles, en passant par Salt Lake City, où Ken Sanders tient son entrepôt. Depuis son royaume de papier, il traque un ingénieux arnaqueur à la carte bancaire qui s’approprie indument des flopées d’éditions originales des plus grands écrivains anglo-saxons, de Lovecraft à Stephen King, en passant par Mark Twain et Jack Kerouac, parfois dédicacées.
Quoique John Gilkey fasse de fréquents séjours en prison, rien ne calme ses achats compulsifs ou méthodiquement planifiés, et surtout frauduleux, au service de son rêve de posséder les « cent titres de la Modern Library » : « J’aime avoir entre les mains un livre dont je sais qu’il vaut 5000 ou même 10000 dollars. Et aussi recevoir l’admiration des autres ». Il s’agit alors de « faire coïncider possession matérielle et personnalité ».
L'on aurait tort de se laisser décourager par les premiers chapitres, dont l’écriture est assez plate. Bientôt la chose prend de l’épaisseur, s’attachant au mystère et au puzzle de la personnalité de son objet d’étude. Mieux, l’addiction aux collections est éclairée par des allusions, des citations de Freud ou Walter Benjamin. Ainsi la narratrice s’initie-t-elle avec nous aux arcanes de la bibliophilie autant qu’aux complexités du désir, de la dissimulation du sujet ; qu’elle étudie sans manichéisme, et dont la personnalité évolue vers les qualités de l’érudition. À l’issue de cette lecture, on s’étonne que cette enquête didactique et à suspense soit si proche de la haute tenue d’un roman aussi bien construit qu’attachant, voire d’un essai attaché à notre « héritage culturel ».
Le bibliophile Martin Bodmer s’est donné pour mission de rassembler l’héritage culturel de l’humanité. Dans ce qui est devenu, après son décès, une Fondation sise à Cologny, près de Genève, et suite à de multiples expositions consacrées à Sade[3], à Frankenstein[4], aux jardins en livres[5], ou aux Routes de traduction[6], voici une bibliothèque stupéfiante, qui n’est faite que d’unica : Uniques[7]. Ce sont d’uniques exemplaires d’une édition unique. Et, pour reprendre le sous-titre : des « Cahiers, Ecrits, Dessinés, Inimprimés ».
Certes l’exposition, surtout composée de manuscrits, paraît à première vue moins spectaculaire que celle consacrée à la bibliophilie afférente aux Jardins ou à Frankenstein. Mais elle rassemble une centaine de documents peut-être plus émouvants. Parce qu’intimes et secrets, fleurant au plus près la main et l’esprit des créateurs.
Les cahiers de cours du philosophe Philippe Lacoue-Labarthe, si finement et exactement calligraphiés paraissent pouvoir se passer de l’imprimerie tant ils sont soignés, et ne peuvent passer en aucune manière pour des brouillons. Autour d’eux a germé l’idée d’une exposition vouée à ces cahiers manuscrits qui portent l’empreinte fascinante, voire sacrée, de la main qui les conduisit, de la pensée qui les innerva. Journal intime ou « livre d’heures contemporain », ou encore notes de peintres, ils sont surtout venus des deux derniers siècles, balises nécessaires du faire créatif face à l’inexistence programmée des pixels du numérique. À l’heure déjà plus que centenaire de « la reproduction mécanisée de l’œuvre d’art[8] » pointée par Walter Benjamin, cette production, voire reproduction (comme Gérard Collin-Thiébaud recopiant le Journal d’Amiel comme le Ménard de Borges, qui est ici présent avec Deux portraits de Coleridge), est une revanche, une solitude assumée, une pérennité de la main. Ne faut-il pas lire et regarder ces pièces, où l’acte d’écrire et de dessiner s’acoquinent, autant comme des pages à lire que comme des objets de plasticiens ?
Chez Mallarmé, le vide dévore la page du « coup de dé », tandis que d’autres paraissent inspirés par l’horror vacui : ainsi le journal de Julige Knifer et le carnet de recettes de Dorothy Ianonne bouillonnants jusqu’à dévorer les marges. On joue avec le livre-objet, qui peut se déplier, on l’anime de pictogrammes. Reste que la sérénité peut les avoir inspirés, quand l’horreur nazie peut avoir contribué à leur élaboration, dans le cas de Rozsa Deak qui fut détenue dans le camp de concentration de Bergen-Belsen.
Pour compléter ces « inimprimés », ce sont également des livres sortis des presses, sous forme d’épreuves, comme celles, fascinantes, constellées de ratures et d’ajouts, de Du côté de chez Swann griffonnées par Marcel Proust,ou des exemplaires enrichis à la main, ainsi devenus uniques. Parfois, des imprimés sont tirés à si peu d’exemplaires qu’ils deviennent quasiment solitaires, quasiment des hapax, dans le cas de Goethe avec son Traité des couleurs, dont l’édition de 1810 n’imprima qu’en trois exemplaires un cahier de planches coloriées, forcément légèrement différents. De même, quoique tirées à deux cents exemplaires, le Campi Phlegroei de William Hamilton, en 1776, exhibent des gravures explosives, aquarellées, de volcans en éruption.
Ne manquons pas de faire honneur à aux manuscrits enluminés médiévaux, tel celui de la chute de Troie racontée par Guido delle Colonne, orné de cent soixante-seize vignettes peintes vers 1370. Et lorsque l’on rehausse à l’aquarelle un atlas de Ptolémée de la fin du XV° siècle, le résultat est proprement somptueux !
Les auteurs de ces œuvres uniques sont parfois à peu-près inconnus, alors que se côtoient les noms prestigieux de Stefan Zweig, Walter Benjamin, Marcel Proust, Henri Michaux, Jorge Luis Borges. Ils sont philosophes avec Isaac Newton, Jean-Jacques Rousseau et Schopenhauer. Diaristes avec Amiel et Jacques Chessex, dont le calepin est également bourré de collages et de dessins obscènes, qui nous amènent au champ des curiosa. Ils sont archivistes du quotidien par calligraphie et détournement picturaux interposés, mythologues de leur propre crû, comme Patrick Van Caeckenbergh, ou jouant sur le clavier du leporello (un cahier en accordéon) la gamme des couleurs permettant le déploiement du Discours sur la création de Thomas Huber…
Des pièces exceptionnelles, dont la valeur historique, civilisationnelle et patrimoniale est incroyable reposent ici : l’anonyme Codex Mendoza, un catéchisme destiné aux indigènes mexicains, écrit en logogrammes et phonogrammes colorés, dont ce précieux catalogue aux généreuses notices reproduit une quinzaine de double-pages, un Pustaha batak, livre sanscrit en écorce, venu de Sumatra, qui recueille les sciences magiques d’un monde précolonial. Ainsi, lacunaire ou bouillonnant, sage ou maniaque, l’unicum est l’empreinte de l’esprit d’un individu ou d’une civilisation créateurs en même temps qu’un « cosmogramme »…
Croisant les collections du Musée d’Art Moderne et Contemporain de Genève et de la Fondation Martin Bodmer, ce catalogue profus expose tant une tablette cunéiforme qu’un carnet des tranchées de la Première Guerre mondiale, qui n’hésitent pas à côtoyer les délicieuses élucubrations de nos artistes contemporains. Et par la grâce du hasard s’y rencontre un cahier d’écolier détourné par Alberto Manguel, pour y inscrire son autoportrait au travers de l’histoire de la littérature et y dessiner le plan de sa bibliothèque en son presbytère…
Nettement plus austère, Singuliers, qui accompagne l'exposition présentée à l'abbaye d'Ardenne lors de l'été 2022, dans les locaux de l’Imec, ou Institut de la mémoire contemporaine. Une fois de plus conçue par Thierry Davila et réalisée en partenariat avec la Fondation Martin Bodmer mais aussi le musée d'Art moderne et contemporain de Genève, elle se double d’un volume valorisant les carnets, cahiers et manuscrits d'écrivains, d'artistes, de philosophes, toujours inédits. Ils sont une fois de plus uniques, leur graphie, leur facture, leur beauté hiératique leur conférant une exception plastique. Un traité polémique d'Isaac Newton sur l'Église voisine avec un premier essai de Jean-Jacques Rousseau sur l'éducation, les ajouts manuscrits d'Artur Schopenhauer sillonnent les pages de son œuvre inachevable, les pages noires ou colorées de Laurence Sterne étonnent l'édition originale de Tristram Shandy... Cependant le XX° siècle a la part belle, avec des pièces d'archives d'auteurs et artistes avant-gardistes, parmi lesquels William S. Burroughs, Robert Filliou, Gisèle Freund, Philippe Lacoue-Labarthe, Henri Michaux, Wajdi Mouawad, Jean-Luc Nancy ou encore Antoine Vitez. Entre manuscrits et livres faits mains, imprimés retouchés, de rares illustrations, dessins ou photographies ponctuent les graphies évidemment personnelles des concepteurs. Il faut alors remarquer un rare exemplaire du Traité des couleurs de Goethe, dans lequel « l’éventail colorimétrique » fut colorié manuellement. Près de deux siècles tard, Fred Kupferman charge son journal intime d’encres hallucinatoires, les bonshommes d’Henri Michaux dansent entre signes, pictogrammes et hiéroglyphes. Malgré les supports papier souvent modestes, la main singulière de l’auteur est émouvante autant que cérébrale, impressionnante sans aucun doute.
Mené sous l’égide de Thierry Davilla et avec la collaboration de Jacques Berchtold, Nicolas Ducimetière et Christophe Impériali, Uniques permet un voyage inédit parmi les mains des écrivains, des artistes, au point de donner à rêver : qui sait si nous saurions mener à bien de telles intensités de l’intellect et de l’esthétique ? Le défi est lancé, à vos plumes, à vos pinceaux ! Ainsi vous serez maître d’une bibliothèque unique, qu’elle ne soit faite que de votre unicum ou qu’elle soit chargée de cosmopolites rayonnages, ornés de volumes curieux et savants. Voire de premières éditions dédicacées recelées par l’antre d’un voleur, comme le maniaque débusqué par Allison Hoover Bartlett, que nous ne conseillerons pas d’imiter. Mieux vaut alors une honnête collection de poche, mêlée de quelques livres anciens, découverts dans les vide-greniers ou chez les bouquinistes, comme celle d’Alberto Manguel, ou, qui sait, si l’on sait fouiner et thésauriser, de rares incunables.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.