Ils n’ont pas d’autre nécessité que d’être remarquables – du moins aux yeux du modeste critique – tant rien ne les unit sinon la forme romanesque, mobile par définition, voire versatile, ou encore papillonnante. Tellement ils sont dissemblables, par la célébrité sans faille ou l’inexistence médiatique de leur auteur, par l’inflexion historique, politique ou psychologique. Pourtant ces romans, rangés au moyen de l’ordre alphabétique des patronymes de leurs auteurs, ne seront probablement pas condamnés à l’obsolescence, si nous préférons, parmi cette rentrée littéraire, l’espérer. Ainsi de Cécile Chabaud, dont l’art du roman historique réhabilite des figures féminines oubliées et qui auraient eu un destin plus brillant si elles n’avaient été captives. Ainsi d’Alexis Legayet, dont le titre, La République de Gaïa, dit assez la dimension écopolitique, sans néanmoins laisser entendre l’angle férocement satirique. Ou d’Amélie Nothomb qui, nonobstant sa popularité outrageuse, sait surprendre, laisser perplexe, sinon estomaqué, avec L’Obsolescence du perroquet, dans lequel, à l’encontre de son volatile, une fois de plus, après tant de mince volumes à succès, elle sait ne pas sombrer dans le psittacisme.
Heureuse coutumière du passé romancée, Cécile Chabaud sut rallumer l’attention pour une provocatrice romancière au tournant du XIX° et du XX° siècle : Rachilde[1], l’auteure sulfureuse de Monsieur Vénus.[2] Puis trouver une forte personnalité de plus, soit Nicole Mangin, l’unique femme médecin de la Première guerre mondiale, dans De Femme et d’acier[3]. Cette fois elle recule d’un siècle pour avancer deux personnalités qu’elle croise avec ardeur. En effet, Si nous n’étions captives ressuscite Claire de Duras (1777-1828) et Ourika, l’une aristocrate finalement écrivaine, l’autre jeune esclave noire déracinée.
De manière frappante, le roman s’ouvre sur une scène de guillotinage en série pendant la Terreur révolutionnaire. Les têtes tombent ; les bibliothèques brûlent. Là périssent des membres de la famille de Claire de Duras. Celle-ci est la narratrice de ce roman qui alterne parfois les points de vue, joue avec la chronologie, entre Ancien régime finissant et Restauration. Ses pérégrinations entre Paris, la Martinique, les Etats-Unis, lui font constater le martyre des esclaves noirs. Quoique l’injustice la révolte, elle n’en peut mais.
Quant à Ourika, elle se voit convoyée par les noirs africains, premiers esclavagistes, puis par les « courtiers maures », car notre auteure ne fait pas l’impasse sur la traite négrière instituée par les Arabes : « L’esclavage ne peut être associé à une couleur, une région ou une époque ». La petite Ourika voit mourir sa famille, est traumatisée sous le coup des horreurs subies par ses congénères. Heureusement, cette « négrillonne » est achetée par le chevalier de Boufflers qui la ramène en France pour l’offrir à Madame de Beauvau.
Cependant le récit se recentre sur l’aristocrate, qui, mariée par amour à Amédée de Duras, ne tarde guère à déchanter : « je ne pensais qu’à faire du roman avec le moins romantique de tous les hommes ». De plus ses deux filles tour à tour la comblent et la déçoivent. En particulier lorsque Félicie s’affirme royaliste et ne partage point l’empathie de sa mère pour les personnes de couleur. Ainsi l’horreur de l’Histoire ne cesse qu’à demi avec la Restauration, tant les préjugés sont tenaces. Tant Claire de Duras, malgré ses talents de salonnière spirituelle, qui distribue « de l’esprit, du verbe et de la répartie dans un écrin tout de luxe et de beauté », est « captive » de sa « belle laideur », selon Chateaubriand qu’elle aimait sans retour – « cet amour platonique à sens unique dont je me rassasiais frénétiquement » – sans parler de son mari Amédée, infidèle, méprisant et lointain. Tant Ourika, délivrée de sa condition d’esclave déportée, bien qu’elle fût adoptée par la Maréchale de Bauveau, fut captive de sa couleur, puis de la tuberculose qui l’emporta bien trop tôt. D’où le titre, si mélancolique et élégiaque : Si nous n’étions captives.
Lorsque la maréchale entreprend l’éducation d’Ourika, une enfant inculte et n’entendant rien de la langue française, elle use à son égard de douceur. Mais surtout des fables de La Fontaine, que son élève parvient soudain à réciter, puis des auteurs des Lumières. Nul doute qu’une telle éducation éclairée tienne à cœur Cécile Chadaud, qui, enseignante en collège, la pratique avec ardeur : « La langue française, c’était également cela : une drogue pour soigner, un antidote pour guérir ». Mais la maréchale mourant, Ourika sentit « les griffes du deuil l’enserrer pour la deuxième fois ».
Si Claire de Duras n’a jamais rencontré Ourika, sauf sur sa tombe, frappée par son destin, elle se sent à la fin de sa vie narratrice, écrivaine, publiant Ourika en guise de « catharsis » et en la faisant parler. En dépit de la muflerie de Châteaubriand qui prétendait qu’une femme ne devait publier, elle obtint un beau succès. Au point que le roman paru en 1824 chez Ladvocat suscita ce que l’on appelait une « ourikamania », émouvant par exemple Goethe aux larmes. Ce « plaidoyer pour la tolérance » avait rendu justice à la fine jeune fille d’ébène morte à seize ans, sans que la cause de la libre égalité des couleurs de peau soit encore assurée…
Solidement documentée (ce dont témoigne la bibliographie) Cécile Chabaud sait écrire élégamment, y compris jusqu’à l’usage judicieux du subjonctif passé : le récit est riche, efficacement construit, dynamique, expressif, émouvant, coloré. Après ses trois romans historiques si bien menés, l’on se prend à rêver de ce qu’elle pourrait entreprendre en termes de fiction romanesque assurée par sa seule imagination, voire son talent d’observatrice aiguisée de la société, alors qu’elle a su radiographier son métier d’enseignante dans deux volumes[4].
Hélas, le ministère de l’Instruction publique est devenu de l’Education, signant une dégradation intellectuelle. Bientôt il est devenu celui de la propagande idéologique. En cette occurrence, Alexis Legayet, coutumier des apologues drolatiques – que ce soit avec Tous obsolètes[5]sur l’intelligence artificielle, ou Délivrez-nous du mâle[6] sur le féminisme – récidive de manière éblouissante avec La République de Gaïa. Car son personnage est une jeune enseignante, prénommé Alice, de surcroit militante inébranlable, dont le parcours va s’échelonner depuis « La vieille école » jusqu’à « La Guérilla », en passant par « Le Centre Gaïa », selon les trois parties successives du roman. Au-delà des tribulations de l’enthousiaste, naïve et néanmoins virulente Alice, une mécanique politique ne cesse de s’enclencher, de se muer en catastrophe explosive.
L’impétrante se donne pour but, dans sa classe de CM1, d’éradiquer racisme et sexisme, homophobie, harcèlement, et d’inculquer le respect de la nature ; ce qui parait de prime abord sensé, si l’on n’en oubliait pas les savoirs. Mieux, elle pense « ecoféministement » et traque le « carnophallogocentrisme », sans oublier le « climatoscepcisme » ! Une haute-fonctionnaire, « Colombe Gallinasse », la félicite pour ses combats « pour la cause animale, contre les féminicides, dans les associations planète en feu et tous migrants »… La collection délirante ferait sourire si elle ne faisait vomir.
Un gamin, Jérémy Mastruc, ne cesse de lui donner du fil à retordre. Un tel viandard sexiste, doit être rééduqué par l’Etat dans un institut adéquat : le « Centre Gaïa ». Le père du drôle, courroucé, devenu « Cap’tain Mastruc » incarne tout ce qu’elle hait : « féminicidaire en puissance… comme d’autres parents sont écocidaires, ethnocidaires ou lgbtqiacidaires ». Arrêté, morigéné, espérant récupérer son fils incarcéré par la nouvelle éducation de l’Etat progressiste, il anime bientôt un mouvement de résistance, face à « la misère dans laquelle vous avez décidé de nous plonger, avec vos nouvelles normes, l’explosion des impôts et du prix de l’énergie ». Cette misère étant déjà la nôtre, n’est-ce pas… D’autant, qu’en sus de rééduquer le gamin, il s’agit, à l’aide d’un vaccin ARN Messager, de le modifier génétiquement, dans le cadre du « projet X-men », griffes et ailes à l’appui, soit dans le sens du Bien le plus moral. En effet les « Gardiens de la terre » ont pour mission de contrecarrer les rebelles passéistes et bien entendus « fascistes ». En fait, Alice, chevalière blanche du progressisme, risque bien à son grand dam d’être rattrapée par ses hormones, devant le mâle irrésistible…
Les allusions à notre temps politique et électoral sont en effet transparentes, au travers de personnalités comme « Jordan Partella » ou « Martine Ratelier », qui remporte les suffrages, signant « la victoire historique du Parti Vert sur l’ensemble du mouvement fasciste ». Les rassemblements populaires contestataires des « Nez rouges » renvoient aux « Gilets jaunes », bloquant les ronds-points. La satire de l’Education emporte la palme lorsque Charles Martel « chef franc islamophobe avait été rayé des programmes ». En toute logique totalitaire, le livre de Christian Garaudeau (où l’on reconnaît l’auteur Christian Gérondeau[7]) Le Climat oh ça va ! vient d’être interdit par la loi, pour négationnisme. L’écologisme est bien devenu une religion tyrannique, en un sévère avertissement : « la police, reconvertie officiellement en tant que gardienne de la terre » !
Avec le concours de maintes péripéties drolatiques, Alexis Legayet déploie un festival de néologismes, de caricatures, de délires autant burlesques que tragiques, au sens où la civilisation est dévastée. L’on a peine à mesurer à cet égard la quantité de documentation nécessaire, sans compter la culture philosophique.
Au-delà du grotesque, la « République » du titre acquiert une dimension supérieure, par allusion à celle de Platon, qui innerve l’entier du roman. Alice biberonnée à la philosophie utopiste et verte y puise son tropisme totalitaire : « Ah, je comprends, maintenant, pourquoi, malgré mes leçons et mes remontrances, mes élèves opposent tant de résistance au Beau, au Bien et à la Vérité ! Mais, je représente l’Etat, moi, madame ! Non la perversion des familles ! Et l’Education nationale n’a pas à se plier à la loi immonde du privé ! » Car cette République platonicienne n’a rien d’une utopie libérale, comme l’atteste la vaste première partie, « L’ascendant de Platon », de La Société ouverte et ses ennemis, maître ouvrage de Karl Popper[8]. Le philosophe qu’est notre auteur s’assure également le concours de miettes du positivisme d’Auguste Comte et du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau, qui n’en est d’ailleurs plus un en cette République de Gaïa.
Cette dystopie legayenne est menée de main de maître, judicieusement balancée entre l’action carnavalesque, les saillies burlesques et la profondeur philosophique. Même si la fin ouverte peut sembler abrupte. Faudrait-il répondre à la question conclusive : « Cap’tain Mastruc, le soir, pénétra dans la chambre le princesse. Allait-il être à la hauteur de tout ce que l’on exigeait de lui ? » Faudrait-il imaginer la scène phallique ? Un apaisement politique ? Une catastrophe totale ?
Sans transition, puisqu’il en est ainsi, ouvrons le dernier Amélie Nothomb. De manière métronomique, chaque rentrée littéraire voit fleurir son nouvel opuscule. Une trentaine depuis L’Hygiène de l’assassin en passant par Stupeur et tremblements[9]. Ne dit-elle pas qu’elle produit bien d’autres manuscrits, choisissant avec soin celui qui mérite de naître par le soin de l’édition. Alors qu’elle prétend vouloir enfouir les délaissés dans quelques blocs de résine qui les rendraient illisibles et ainsi les confier à la Bibliothèque du Vatican.
Imaginez Alban, en guise de narrateur, qui perd ses parents assez jeune et dont le Musée du Louvre est la seule ouverture au monde. Cette première partie est une élévation heureuse vers l’art, assez belle faut-il l’avouer. Car sa mère l’ayant contraint à parcourir les musées, sa « stimulation initiale devint admiration authentique ». Mais rien de productif n’en découle. Vivant de chroniques anecdotiques pour quelque radio, chroniques dont on ignore tout d’ailleurs, n’est-il pas félicité par son chef pour n’avoir « aucun talent particulier » ?
Il faut donc attendre deux dizaines de pages pour voir se profiler le volatile du titre. Notre jeune narrateur dépourvu de réelles passions, y compris amoureuses, va se trouver une bizarre responsabilité. Le récit bascule en effet lorsque, via une annonce punaisée, il adopte « Jo », un perroquet du Gabon nouveau-né. La sollicitude zoologique et affective ne va plus lâcher notre obsédé. Le reste du récit égrène la quête intellectuelle, quoique étriquée et saugrenue, du maître qui devient bientôt l’esclave de sa bestiole aux cris insupportables, quand elle détruit l’appartement, doit être périodiquement enfermée, taillade à coups de becs les seins d’une amie occasionnelle. L’intérêt de l’opuscule se focalise sur la progression du langage du volatile, imitatif, moqueur, absurde, parfois inventif, surprenant, ubuesque et cruel. L’on lira ce récit en appréciant le coté outrageusement comique, à moins d’en pointer le pathétique abyssal.
Est-ce fixation morbide sur la « cellule idéale formée naguère par [ses] parents » ? Punition morbide s’il imagine être coupable de leur perte ? Masochisme virtuose et sadisme occasionnel ? Comblement du vide laissé par le confinement lors de l’épisode de la Covid ? Le livre a-t-il valeur de cas psychiatrique, dénonçant, plus que « l’obsolescence du perroquet », « l’obsolescence de l’homme », pour reprendre de manière parodique le titre de Gustav Anders[10] ? L’on n’en saura rien. Nous voilà plongés dans un abîme de perplexités, que rédiment cependant de nouvelles visites au Louvre parmi les dernières pages, lorsqu’un « peintre flamand du XVII° siècle a admirablement saisi l’expression de jubilation farouche de ce gris du Gabon ». Moralité : lorsqu’un enfant aimé devient un adolescent insupportable, mieux vaut l’avoir en peinture qu’en réalité…
En ce sens, au lecteur d’affuter son sens de l’interprétation. Surtout considérant la fin ouverte et la phrase conclusive : « Plus le temps passe et moins je crois à une issue autre qu’infernale à cette curieuse histoire ». Phrase qu’il faut peut-être lire comme une métaphore de l’issue d’une humanité qui sait si bien être le perroquet de ses errements infernaux.
Un tel roman, insolite pour le moins, reste intensément gravé dans la mémoire. Mais en concurrence avec ceux d’Alexis Legayet et de Cécile Chabaud. Gageons qu’il y aura trop peu de lecteurs sagaces pour les considérer dans leur explosive pluralité et leur accorder l’attention qu’ils méritent, hors des attendus de la consécration convenue.
Les couvertures sont judicieusement choisies ; ce qui est loin d’être le cas dans l’édition, où, trop souvent, l’on infantilise le client avec de puérils bonshommes colorés. Si nous n’étions captives présente le portrait d’une jeune fille noire au sourire mutin, dont le turban blanc, les perles et la dentelle disent la pureté. La République de Gaïa ouvre un horizon noir et menaçant au-dessus de désastreuses éoliennes marines. Beaucoup moins symbolique, L’Obsolescence du perroquet exhibe le portrait de son autrice, iconique, un rien narcissique, sûre d’elle de toute évidence. Que l’on sache découvrir sous les couvertures la substantifique moelle littéraire inédite et curieuse…
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.