Cartonnage Vegnios & Zachos, 1920. Photo : T. Guinhut.
Gamal Ghitany, des Illuminations
aux Sémaphores égyptiens.
Gamal Ghitany : Le livre des illuminations,
traduit de l’arabe (Egypte) par Khaled Osman et Emmanuel Varlet,
Seuil, 885 p, 35 €.
Gamal Ghitany : Sémaphores,
traduit de l’arabe (Egypte) par Khaled Osman et Emmanuel Varlet,
240 p, 21 €.
Le versant spirituel et le versant séculier se partagent l’œuvre de l’Egyptien Gamal Ghitany.Le livre des illuminations,son vaste roman initiatique, nous emporte vers un empyrée qui, bien que relatif au versant soufi de l’Islam, a quelque chose de syncrétique, tant cette spiritualité peut toucher tout être humain, à l’instar de la Divine comédie de Dante ou du Cantique des oiseaux d’Attâr[1]. Quant à ses « Carnets », dont Sémaphores est le second volet, ils sont le reflet de ses voyages terrestres, et plus précisément ferroviaires.
Le lecteur que nous sommes sera-t-il illuminé ? Partagés entre notre qualité de mécréant et le souffle de ce roman, nous ne pouvons que rester dubitatifs devant le mysticisme, le lyrisme inspiré, non sans beauté certes, mais trop inféodé à la rhétorique religieuse, à la sujétion à la parole de ou d’un dieu... Reste que ce « voyage » surnaturel est impressionnant. S’il ne nous est pas donné de le lire comme un croyant, mais comme un amateur de récits fantastiques, nous avons le bonheur de pénétrer dans un univers aussi rigoureux que poétique.
Après avoir confié dans L’Epître des destinées (Seuil, 1993) ses déceptions liées à notre trop terrestre et trop bref passage, autant qu’à la pauvreté de l’Egypte, Gamal Ghitany, né en 1945, s’envole dans un au-delà aux multiples rebondissements. C’est au retour de voyage que le narrateur apprend la mort de son père. Sa douleur lui vaut d’être présenté devant le « Divan», étrange trio d’esprits supérieurs qui lui accorde de voyager d’illumination en illumination… Ainsi, le temps est vaincu, la liberté écarte les contingences jusqu’à la révélation et l’union avec Allah. Mais au cours de ce grandiose périple qui emprunte son éthique et son mouvement à la mystique soufie, d’autres pères, d’autres guides apparaissent. Dont Nasser, père politique de l’Egypte moderne, qui pourtant déçut le marxiste qu’est Gamal Ghitany, d’ailleurs envoyé en prison pour avoir douté du rêve nassérien. C’est ainsi qu’une destinée personnelle embrasse les destinées d’un pays…
C’est à la fois un récit venu des grands voyageurs arabes, sinon des Mille et une nuits, une épopée frémissante de poésie, mais aussi un guide spirituel et philosophique (s’il est permis de rendre poreuse la frontière entre philosophie et religion) non sans allusion à son maître aimé : le grand maître soufi du XIIème siècle, Ibn Arabi, auteur d’un récit intitulé Chimie de la joie. A moins que se glisse une allusion au Livre des morts égyptien. Ou encore un écho de la Divine comédie de Dante. Sans compter -tradition culturelle oblige- Le Coran, dont les notes nous restituent les références. On se fatiguerait à chercher les sources, comme si l’auteur n’était pas un authentique créateur, mais un compilateur. Peut-être enfin s’agit-il d’une fabuleuse entreprise autobiographique intérieure, d’une auto-thérapie…
On apprend comment se ramasser dans une goutte d’eau, on voit l’instant de la fécondation de l’ovule, comment des « flashes » conduisent dans le passé, auprès des grands penseurs, poètes et prophètes d’une prolifique civilisation arabe : « J’ai vu une foule d’êtres disparates entre lesquels étaient répartis les atomes de mon père ». Le délire maîtrisé coule à pleins bords, la langue du poète semble donner accès à chaque infiniment grand et infiniment petit. Après « Les Illuminations», ce sont « Les Voyages », puis « Les Stations », enfin « Les Etats ». Entre la mort du père et celle de la mère, toute une cosmogonie est visitée, habitée : « Par l’étoile quand elle décline, votre compagnon ne s’égare ni n’est fol, ni ne tient langage de passion. Ceci n’est que Révélation à lui révélée dont l’instruisit un pouvoir intense et pénétrant. » Ce verset du Coran prend en écharpe le livre entier.
Mais guère de libre arbitre dans cet écheveau de récits, dans cet envol : tout appartient à la décision de Dieu. Si le soufisme est pour Gamal Ghitany du côté de la lumière, rejetant le wahhabisme intolérant dans l’obscurantisme, il nous est permis, nous occidentaux, quoique fortement charmés par ce roman, de préférer les Lumières du XVIIIème siècle, qui furent une des aubes de nos libertés. Remarquons cependant à ce propos que le narrateur dit « je ». Ce dont, on le comprend, les écrits arabes ne sont paraît-il guère friands. Autre trait de liberté cependant, lorsque le conteur ose montrer son père et sa mère faisant l’amour…
Ce sont parfois de furtifs actes amoureux que commet le narrateur avec une inconnue, dans un train égyptien. Parmi quarante petits récits, qui ont par instant de « doux effluves » de poèmes en proses, le diariste sans date nous propose ses impressions de voyages, géographiques et intérieurs. Sémaphores est le second volume -et probablement pas le dernier- des « Carnets » de Gamal Ghitany, après celui si bellement titré Muses et Egéries[2].
L’encyclopédie ferroviaire est aussi celle de la mémoire et du désir, du nord au sud de l’Egypte, entre Alexandrie et Assouan, mais aussi en suivant les rails suisses, hongrois, russes et chinois… Où fourmillent les anecdotes, d’intérêt inégal ou révélateur, telles celle, tragique, du jeune homme qui se précipite par la portière ouverte dans un fleuve… Bagages empilés, horaires nocturnes et retards (à cause du convoi du « Roi »), grossièretés et marchands ambulants, « déracinements » et retours, toute une sociologie se côtoie et s’entasse au rythme des locomotives poussives ou rapides. Car pour Gamal Ghytani, depuis son enfance et la main de sa mère sur le quai, le voyage n’a qu’une acception : « Le seul mot qui puisse s’appliquer et faire sens est pour moi celui-ci : train. » Il est vite évident qu’il s’agit en tous ces trajets d’une métaphore métaphysique : « L’idée de l’origine et de la fin est vitale pour un homme. » La dimension autobiographique brasse alors maints souvenirs et détails, comme ces paniers de nourritures odorantes qui voyagent pour relier les familles séparées.
Sa fonction de jeune contrôleur de « l’art du tapis oriental » l’amène à visiter Basse et Haute-Egypte, jusqu’aux oasis lointaines. Observer alors en une « furtive intimité » de belles inconnues est un moment rare du désir brûlant et de la découverte de l’autre. Le motif est récurrent de wagon en wagon : lorsque parmi la foule, une « lycéenne », frotte « son postérieur généreux » contre lui ; lorsque dans un wagon désert, ou à la faveur de la nuit, des femmes lui livrent leur volupté en silence. Ces éclairs d’intense érotisme témoignent de la sexualité rare et terriblement contrainte, d’autant plus explosive, du monde arabe. Y compris lorsqu’un ravissant « éphèbe » est « prisonnier d’un jeune homme très laid », suscitant colère, indignation, jalousie, et intervention d’un « bey » qui emmène l’enfant en première classe. De même, un autre bey use de son pouvoir pour qu’on lui ramène, enroulée nue dans un tapis, la jeune fille qui était venue offrir son corps à notre narrateur…
Parfois, les trains sont ceux de l’exil vers le sud, lorsque l’auteur crut pouvoir lutter contre la corruption en l’entreprise qui l’employait. Son sens de la justice et « des idéaux auxquels [il n’a] jamais renoncé » est alors bafoué. Dans cet « éloignement », il découvre « les vertus du monologue intérieur, de l’introspection », la richesse « de l’effort de mémoire ». Non sans fixer ses oreilles et ses yeux vers les voies ferrées du fantasme… Ainsi, « Il est facile d’abolir la distance qui nous sépare des lieux ; en revanche, celle qui nous sépare des temps passés ne peut être franchie que par le truchement des images et des souvenir ».
Théologie (quoique ouverte à toutes les religions, y compris à l’athéisme d’après l’auteur lui-même) ou brillance et liberté du roman ? Aux côtés de Naguib Mahfouz, cet autre grand écrivain égyptien, voici un prosateur qui sait être poète lyrique inspiré, grandiose, autant que réaliste, attaché aux détails des humains cheminements. Même si la seconde quête n’a pas l’intensité de la première, Gamal Ghitany est sans cesse à la recherche de la lumière, que ce soit celle de l’au-delà divin ou celle des espaces terrestres ponctués des sémaphores des trains, métaphores des illuminations de la vie, de ses rencontres et de ses plaisirs. Comme ces lignes, parmi les Illuminations de Rimbaud, dans « Départ » : « Assez vu. La vision s’est rencontrée à tous les airs. / Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours. / Assez connu. Les arrêts de la vie – O rumeurs et visions ! »
Thierry Guinhut
La partie sur Le Livre des Illuminations a été publiée dans Le Matricule des anges, mai 2005
La huppe. Charles d'Orbigny : Dictionnaire universel d'Histoire naturelle,
Renard & Martinet, 1849. Photo : T. Guinhut.
Le Cantique des oiseaux,
une poétique soufie de l’interprétation,
par Farid od-dîn ‘Attar.
Farid od-dîn ‘Attar : Le Cantique des oiseaux,
traduit du persan par Leili Anvar,
illustré par la peinture d’Islam d’Orient
sous la direction iconographique de Michael Barry,
Diane de Selliers, 432 p, relié sous coffret, 195 €.
Olivier Messiaen offrit aux oiseaux d’être leur secrétaire, leur voix, leur toucher et leur orchestre. Dans le Catalogue d’oiseaux pour piano, ou son opéra Saint François d’Assise, il sut les chanter avec autant d’humilité, que d’enthousiasme. Probablement eût-il été enchanté par cet immense et délicieux poème, ici exhumé de l’oubli et magnifié : Le Cantique des oiseaux, composé au XII° siècle par Farid od-dîn 'Attar. L’original persan, Mantiq al-Tair, avait été traduit en prose en 1863 par « Le langage des oiseaux » ; il méritait pourtant une nouvelle traduction, inspirée par le souffle des anges de Rilke et digne de ses 4600 vers, chef-d’œuvre de la poésie et de la mystique soufie.
Imaginez que l’assemblée des oiseaux se réunisse en délibération, afin de partir à la recherche du mythique oiseau-roi, autrement dit le Simurgh, et se choisisse pour chef cette huppe, qui, selon le Coran, servit de messagère entre le roi Salomon et de la reine de Saba. Sans cesse, la huppe se doit de stimuler les ardeurs de ses congénères, qui désirent se soustraire au difficile voyage, en alléguant maintes « excuses », qu’il s’agisse de celles du bouvreuil ou du hibou. C’est avec le secours de maints contes, doués de dimension morale, qu’elle parvient à les amener à visiter sept vallées successives : la connaissance, l’indépendance, l’union, l’étonnement et l’anéantissement intérieur. Au bout de leur quête, ils parviennent à se joindre au Simurgh, allégorie transparente de leur propre essence, profondément celée en eux-mêmes… Il s’agit bien sûr d’une figuration du chemin semé d’obstacles en direction de Dieu, ou du souverain Bien, au sens platonicien. L’abondance des récits et des péripéties, les images colorées de la poésie préservent du moindre instant d’ennui cette vaste épopée de la mystique soufie, mais également néoplatonicienne.
Comme Dante sut illustrer la quête de sa Béatrice aimée, en même temps que de la pure contemplation de Dieu, parmi les embûches de l’Enfer et du Purgatoire, à l’aide de son guide Virgile, au moyen de la richesse narrative, du sens des images frappantes et suggestives, de la vie entraînante des allégories, ‘Attar fait ici montre d’un talent aussi séduisant qu’étourdissant. Qui eût cru que ce poème mystique unisse le charme des oiseaux qui ont la parole, grâce à la prosopopée, à la dimension réaliste où se déploie peu à peu toute une société, sans compter le procédé récurrent des histoires emboitées à la façon des Mille et une nuits. La formule magique « Il était une fois » jalonne alors les récits. Animaux, renards, chien, papillons, sans compter le phénix, ou acteurs des apologues, « Le roi et son esclave », « Le bourgeois et le fou », auraient pu inspirer La Fontaine…
L'oiseau mouche. Buffon : Histoire naturelle, Les Oiseaux,
Furne, 1853. Photo : T. Guinhut.
C’est ainsi qu’en ce poème apparaissent tant de personnages, derviches et princes, mendiants et souverains, amoureux et religieux… Parmi lesquels l’archange Gabriel lui-même, « le Très-Haut », mais aussi un « marchand de miel » qui s’insurge : « Donne-t-on rien pour rien ? » ; alors que le « Soufi » entend une « voix céleste » qui lui donne tout : « La Grâce est un soleil brillant de toutes parts / et qui bénéficie au moindre des atomes ». La sagesse, mais aussi la folie des désirs et des innombrables fous, les délires d’amour, le passage par les sept « vallées », jusqu’à celle « du dénuement et de l’anéantissement », s’unissent en construisant une pensée philosophique (au point de convoquer « Le tombeau de Socrate »), au sein d’une haute vision cosmique où jouir de l’éblouissement de la connaissance.
Dans une perspective également mystique, c’est au XII° siècle que le Persan Attar composa son Livre divin[1]. Dans lequel un défilé de contes et apologues est relié par la volonté d’un souverain : il demande à ses six fils quels seraient leurs désirs. La fille des Péri, une coupe où se reflète le monde, l’anneau de Salomon ou les secrets de la magie deviennent alors l’image de la vanité des désirs. Mieux, cette fille des Péri signifie l’âme, quand la coupe figure l’intellect. Outre la dimension allégorique, la variété des trois-cents récits emporte l’adhésion ravie…
Le poète « parfumeur » du Cantique des oiseaux ayant « chanté dans la gamme des amants », conclue : « Ô lecteur, si tu es un homme de la Voie / Ne vois pas dans mon œuvre des rimes et des sophismes » (…) « Fécondant le papier de la plume des mots / De l’océan du vrai, je fais jaillir les perles » (…)
« Et pour toutes les roses prises au jardin de l’âme
Que j’ai semées pour vous dans mes récits en vers
Souvenez-vous de moi en bien, ô mes amis ! »
Photo : T. Guinhut
C’est en bien que nous nous souviendrons d’Attar et de Diane de Selliers… En effet, parmi des centaines de manuscrits persans, turcs et indo-musulmans, Diane de Selliers et son équipe ont, avec un goût sûr, choisi des enluminures époustouflantes. Les unes venues d’un manuscrit royal de 1487 à Hérat, les autres choisies parmi les grands textes de la culture persane, le tout éclairé par des commentaires, des exégèses iconologiques et religieuses, aussi précis et informés que sans jargon. Le flamboiement des couleurs, le détail infini des motifs, la danse de la calligraphie, le charme encyclopédique des oiseaux, les étrangetés de la perspective, la richesse des paysages, les monstres caricaturaux, la minutie psychologique des visages… Tout concourt à l’étonnement, à l’effacement de soi devant la prodigalité de la création divine et des artistes. En se mêlant à la tradition figurative de l’islam persan, l’influence plastique chinoise est plus ou moins explicite, alors que la dynastie mongole adopta la foi coranique de ses sujets. La richesse picturale s’explique par la multiplicité des traditions, des croyances, par une tolérance inattendue, lors de la « renaissance timouride » à Hérat, en Afghanistan, au XV° siècle.
Les portes de l’interprétation restent ainsi ouvertes : outre le commentaire libre du livre saint qu’est aussi ce Cantique des oiseaux, la liberté de l’imagination des peintres et du poète est patente. Au point que, quelque soit la couleur de la religion ou de la civilisation du lecteur, il puisse s’identifier dans cette interrogation et cette quête de la dimension mystique, qu’il s’agisse de religion ou d’amour : pensons par exemple à l’irremplaçable figure de « Dame de beauté ».
Témoignage d’une époque et d’une contrée où la brillance culturelle et spirituelle put rayonner, ce Cantique des oiseaux bénéficia de l’écoute et du mécénat des rois. Dans le cadre d’une curiosité prolixe envers les autres cultures, même si les souverains ne s’empêchaient pas d’être de fameux tyrans et des professionnels de la guerre de conquête, voire d’extermination, n’y a-t-il pas, en ce poème, en cette iconographie merveilleuse, la précieuse vertu et liberté de la création, qu’elle soit poétique ou picturale, lorsque l’interdit de la représentation de la figure humaine par l’islam n’a pas ici cours… Nous sommes alors iconophiles et non iconoclastes, ouverts aux sentiers de l’art et de l’interprétation, grâce auxquels l’univers visible et ses images de main d’homme sont le miroir de la divinité. Hélas, ce qui n’était tout de même pas un islam des Lumières (on ne respectait ni la séparation des pouvoirs, ni celle du temporel et du spirituel), fut fauché par une invasion chiite, qui rétablit l’obscurantisme. Il faut chercher alors de nouvelles enluminures dans les parages de l’Iran, de la Turquie, du Pakistan, dispersées dans les musées du monde, réunis sous nos yeux en ce volume à la complétude unique.
Un tel livre a l’immense vertu de nous faire un temps sortir de notre ethnocentrisme, tout en étant le gage des valeurs de la poésie et de la mystique ; à condition que ce soit sans déchoir de celles des libertés venues des Lumières. En effet, on se surprend à adhérer au pouvoir de persuasion de cette fable volubile, de ce mysticisme soufi. Adhérer poétiquement, mais pas jusqu’à la conversion à l’islam. S’il est de bonne guerre d’y lire des récits où un maître spirituel tombe amoureux d’une chrétienne au point de devenir apostat, la conclusion morale ne se fera pas attendre : tous les deux rejoindront la vraie religion. On peut trouver de semblables victoires dans la littérature occidentale et chrétienne, par exemple dans La Jérusalem Délivrée du Tasse. La vraie religion est évidemment une vue de l’esprit ethnocentrée. Si une noble et humble tolérance doit être à l’ordre du jour, il n’en reste pas moins qu’au soufisme, parfois plus que molesté par l’islamisme, un respect serein et prudent doit être adressé. Avec la nécessaire conviction, acquise à la lecture des textes du Coran, de la Sunna et de la biographie d’un Mahomet tyrannique et sanguinaire par Maxime Rodinson[2], qu’il y a des religions plus intolérantes que d’autres, plus meurtrières que d’autres, et dont il faut se garder. Avec la liberté inaliénable de jouir de la beauté du Cantique des oiseaux.
Les éditions Diane de Selliers se sont donné pour mission de propager et d’honorer les chefs-d’œuvre de l’humanité. En leurs volumes et coffrets soignés, luxueux, ont paru quelques-uns parmi les textes fondateurs et emblématiques de nos civilisations. A cette haute ambition répondent La Divine comédie de Dante, illustrée par Botticelli, Les Métamorphoses d’Ovide ornées par la peinture baroque, La Fontaine par Oudry et Fragonard, Le Décaméron de Boccace, Les Fleurs du mal de Baudelaire, Don Quichotte éclairé par les gouaches de Gérard Garouste, Le Ramayana indien, le Dit du Genji japonais… Qu’après Mille ans de poésie d’Orient, paraisse ce Cantique des oiseaux, offre une fenêtre supplémentaire sur les beautés du monde et de l’esprit. Oserions-nous suggérer, pour rester dans une volonté d’ouverture aux libres beautés du récit et de l’humanité, de publier une vaste édition splendidement illustrée des Mille et une nuits ?
Centro Internacional das Artes José de Guimarães, Portugal.
Photo : T. Guinhut.
V. S. Naipaul essayiste, voyageur et romancier :
Le Masque de l'Afrique
et autres Semences magiques.
V. S. Naipaul : Le Masque de l’Afrique,
traduit de l’anglais par Philippe Delamare, Grasset, 336 p, 19 €.
V. S. Naipaul : Semences magiques,
traduit de l’anglais par Suzanne V. Mayoux, Plon, 300 p, 21 €.
Né à Trinidad en 1932, cette ancienne colonie britannique peuplée d’esclaves, V. S. Naipaul a plus d’une corde à son arc pour peindre les terres de ses ancêtres divers et les aspirations des peuples. Romancier et écrivain voyageur, il sait tremper sa plume autant dans l’empathie que dans l’acide, qu’il parcoure l’Afrique, l’Inde ou l’Angleterre.
A mi-chemin du journal de voyage et de l’essai anthropologique, Naipaul n’est évidemment pas à la hauteur du styliste et penseur qu’est Claude Lévi-Strauss dans cet illustre modèle : Tristes tropiques. Mais ce serait injuste de ne pas accorder toute son attention à ce curieux qui sait entendre « la voix des masques » pour reprendre le titre de notre illustre disparu. Car Naipaul peut difficilement être qualifié d’ethnocentriste. Né Caribéen, son origine métissée (il est d’ascendance indienne) paraît donner une aura supplémentaire à sa qualité de prix Nobel de littérature 2001. Ce qui lui permit de parcourir les terres du Crépuscule sur l’Islam[1] en offrant une image peu tendre de la montée de l’intégrisme musulman, l’autorise aujourd’hui à donner dans Le Masque de l’Afrique quelques « aperçus de la croyance africaine ».
Parcourant le continent, entre Ouganda, Nigéria, Ghana, Côte d’Ivoire et Gabon, il observe, écoute, interroge. Il lui faut admettre que ce n’est pas toujours reluisant. Il voit « la religion étrangère comme une maladie contagieuse, même si le christianisme et l’islam proposent tous les deux un au-delà ». Le réquisitoire est sans appel. En effet l’Islam est « parmi les impérialismes essayant de contrôler l’esprit africain » : au nord, « le système coranique les conduisait (…) à faire des tâches inférieures qui leur permettaient tout juste de subsister. » La polygamie et le harem, même expliqués par « l’idée d’une unité familiale plus large », sont des exercices d’esclavage, ce dont témoigne l’histoire de Laïla…
Photo : T. Guinhut.
Quant à l’animisme traditionnel, il est pétri d’irrationalité : « plus insouciante, la religion africaine n’offre que le monde des esprits et les ancêtres », quoique Susan, interrogée, la trouve « traumatisante ». Ainsi, notre enquêteur poursuit sorciers, devins, féticheurs et guérisseurs, plus ou moins grotesques, affamés de crédulité et d’argent. Autour de leurs cabinets improbables, des immondices, les violences pullulent : « dans la religion païenne, il n’y a pas de pardon », confie un Nigérian. Heureusement de beaux mythes perdurent, comme le « bâton de la Source de la Vie ». Au Gabon, la fascinante forêt des Fangs et Pygmées n’est qu’esprits, rites d’initiation et sacrifices humains. Au Ghana, où les dieux ordonnent de tout interpréter, imposent des tabous, « la religion traditionnelle meurt lentement » face à la modernité et au christianisme, grâce auxquels l’éducation permet de dépasser « l’impasse de la vie instinctive ».
Loin d’idéaliser le passé politique précolonial, il exhibe ses sauvageries lors des visites de tombes royales en Ouganda, fournies en images de crimes collectifs perpétrés par les rois locaux, tyrans guerriers depuis le XIX°, mais aussi des souvenirs de récents massacres : « La période coloniale britannique, avec ses lois et sans guerres locales, doit être considéré comme un interlude ». Certes, mais d’autres terrains, comme le Congo belge, furent ceux d’un moins tendre colonialisme… L’avenir ne parait pas toujours meilleur : parmi corruption, richesses insolentes, des quartiers de Lagos « débordaient d’énergie », côtoyant une pauvreté endémique : « avec l’explosion de la population (…) vient l’apathie sociale ». Quant à l’Afrique du Sud, elle tente de digérer ses métissages…
L’indépendance de vision de Naipaul, son franc-parler sont proverbiaux. Son politiquement incorrect lui a valu bien des jugements sévères. Reste que, sans mépris, malgré la tendance anecdotique d’une promenade parfois risquée, il a le don de soulever le « masque de l’Afrique » et d’alimenter un débat crucial : « la comédie de la vieille culture de la brousse (…) qui résiste à la rationalité », est-elle forcément en tout respectable ? Si le choc des cultures ne fait guère le bonheur de l’Africain, sa capacité à les faire coexister est remarquable.
L’infatigable curiosité du voyageur essayiste se penche autant au chevet de l’Afrique que sur l’Inde et la Grande Bretagne. C’est en romancier que Naipaul propose ce qui est peut-être l’autre « moitié d’une vie ». Ainsi nous retrouvons, après La Moitié d’une vie[2], le personnage de Willie Chandran, alter ego ou repoussoir de l’écrivain. Ce sang mêlé venu d’Inde luttait à Londres pour construire son identité, une sexualité, une carrière d’écrivain. Lorsque l’amour lui fit suivre une femme en Afrique, jusqu’à ce qu’il la quitte, révulsé par sa phobie des mouvements de libération anti-coloniaux…
DansSemences magiques,nous le découvrons à la quarantaine, dans Berlin-ouest. Peut-être se lasserait-il des luttes politiques si sa sœur Sarojini ne le houspillait pour qu’il s’engage dans une nouvelle révolution. Plutôt que de se sentir « pareils aux gens des publicités », elle le convainc de s’associer à la guérilla paysanne de « Kandapalli ». On pense bien sûr à Kondappalli, ce leader des rebelles maoïstes qui tentèrent d’imposer la domination des castes inférieures dans les campagnes indiennes. Mais Willie, bien que s’élevant dans la hiérarchie combattante, garde une distance intérieure envers ces « semences magiques » de la libération des peuples opprimés. Il comprend combien les coups de semonce peu magiques de sa donneuse de leçons de sœur et de ses frères révolutionnaires fondent une tyrannie assénée aux pauvres : « Nous parlions de l’oppression qu’ils subissaient, mais nous ne faisions que les exploiter. Nos idées et nos discours comptaient plus que leurs vies et les ambitions qu’ils avaient pour eux-mêmes. » C’est avec un frère retors surnommé « Einstein » qu’il négocie une reddition, qui lui vaut dix ans d’emprisonnement pour une histoire de meurtre de policiers, malgré la sensation que sa « vie de révolutionnaire avait été innocente ».
De guerre lasse, et libéré grâce au militantisme de sa sœur d’une prison où les prisonniers politiques étudient « Mao et Lénine tous les soirs » (ce pourquoi il demande à être relégué parmi les délinquants), il revient en Angleterre, trouve un emploi dans un magazine d’architecture. Là, il prend conscience d’autres « semences magiques », d’une révolution sociale en cours. Depuis les chaînes des époux, des amants et des maîtresses jusqu’au fondamentalisme musulman, chacun y va de sa revendication de liberté qui est en fait un nouveau moyen d’asservir le prochain.Ainsi, « tels de jeunes taureaux élevés en vue du massacre dans l’arène, ces enfants sont mis au monde en grand nombre en vue des allocations socialistes qu’ils rapportent dans un foyer de cité ». Un peuple de délinquant « pompe l’argent des impôts ». On pourra être choqué de ce discours si l’on est bien-pensant, ou révolté, comme les personnages amers de Naipaul, par ces « semences » empoisonnées qui lèvent dans nos démocraties… On voit que l’on fait ici peu confiance à la nature humaine. Les vraies « semences magiques » sont-elles les fruits menaçants de ce mariage interracial : les enfants ? Naipaul ose cette maxime finale : « On a tort d’avoir une vision idéale du monde. C’est là que le mal commence »…
Un même désabusement semble s’être emparé de l’écrivain, qui annonça, lors de la sortie anglaise de ce roman, qu’il n’écrirait plus. Ce grand auteur du déracinement, des identités mélangées et introuvables, aurait-il perdu la foi romanesque pour finalement reprendre le collier avec le documentaire ? Ce qui est également sensible dans le discours révolutionnaire des personnages, qui n’est plus qu’un catéchisme dogmatique creux. Volontaire dénonciation par le cliché, ou perte de substance ? Le risque est de déconnecter le lecteur d’une narration et d’une problématique qui aurait mérité plus de vigueur, voire la parodie, pour mieux faire le procès des illusions de ces révolutions qui sèment l’oppression… La partie londonienne met en scène des personnages plus convaincants, qui tentent de changer leur vie, même maladroitement, et non celle des peuples : des êtres vivants, non des dogmes.
Depuis le 11 septembre 2001, après avoir dénoncé l’impérialisme et l’asservissement colonial, Naipaul hausse le ton contre le « colonialisme musulman », pour lui plus dangereux que le prosélytisme chrétien, non sans s’attirer les regards courroucés des Anglais autant que de la communauté islamique. Il reste, alternant le désabusement et l’enthousiasme au service de l’humanisme et de l’universalité des droits de l’homme, un critique avisé de ces révolutionnaires et autres porteurs de bannières religieuses qui sont moins au service des opprimés que de pseudo-libérations, enferrées dans de pires tyrannies peut-être à venir...
Thierry Guinhut
La partie sur Semences magiques est parue dans Le Matricule des Anges, octobre 2005
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.