Robert Silverberg : Roma Aeterna, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Jean-Marc Chambon, Pavillon poche, Robert Laffont, 544 p, 11,50 €.
Robert Silverberg : Shadrak dans la fournaise, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Robert Louit, Pavillon poche, Robert Laffont, 496 p, 11 €.
Robert Silverberg : L’Homme stochastique, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par René Lathière, Pavillon poche, Robert Laffont, 370 p, 10 €.
En 473 le dernier empereur romain dépose son pouvoir aux pieds d’Odoacre, un roi barbare, signant la fin d’un empire millénaire que l’on croyait pérenne. La peste et le petit âge glaciaire du V° siècle achèveront le travail en laminant la population et la civilisation des Césars[1]. Il est permis cependant de rêver. Car sous le clavier de Robert Silverberg une uchronie postule que l’empire romain est toujours vivant. Et non seulement les empires, mais les hommes, singulièrement leurs tyrans, comme Shadrak dans la fournaise, visent l’éternité. Or en toute logique, le futur peut être définitivement établi par L’Homme stochastique. Si l’inventivité temporelle ahurissante de la science-fiction et ses perspectives philosophiques affolantes devaient être prouvées, Robert Silverberg y suffirait à lui seul.
Ce n’est qu’un jalon de Roma Aeterna : nous sommes en l’an 1203 de l’histoire romaine, soit 450 de notre ère chrétienne, et, si les Barbares menacent, ils sont bientôt repoussés et vaincus : « Les guerres nordiques de Maximilianus III se soldèrent par un franc succès. Rome n’aurait plus jamais à se soucier d’invasions barbares à l’avenir ». Il en est de même en 1365, alors que l’Histoire réelle a définitivement signé l’éradication du monde de Virgile et Cicéron. Le monde fonctionne toujours ainsi en 2723, quoiqu’il s’agisse d’une « Seconde république ».
Organisé en une dizaine de séquences par son démiurge, Rober Silverberg, Roma Aeterna égrène de siècle en siècle ses personnages, le plus souvent dans les cercles du pouvoir, dressant de saisissants tableaux. Alors que meurt le vieil empereur, que son successeur parait incompétent, un opportun accident de chasse élimine ce dernier, au bénéfice d’un autre Maximilianus, qui préfère pourtant visiter les bas-fonds de l’Urbs avec un ambassadeur grec : ce sont des commerces de pharmacopées animales étranges, des orgies dans le temple de Priape, un devin particulièrement sagace quant au destin de l’Empire. Ce successeur, d’ailleurs, réussira bientôt à conquérir le nouveau monde, « au-delà des colonnes d’Hercule », soit au loin du détroit de Gibraltar.
Prospérités et accidents de l’Histoire, comme « le règne de la Terreur », jalonnent le vaste récit, sans affecter réellement Rome. Néanmoins, en 2723, alors qu’affluent en Egypte les « touristes romains ou nippons », un érudit prétend achever un manuscrit relatant « la chute de l’empire romain » (selon le procédé d’interversion dans Le Maître du Haut Château par Philip K. Dick[2]). Cette réincarnation d’Edward Gibbon se voit contraint de rédiger un nouvel « Exode », car un certain « Moshe » a l’ambition de réussir là où les Juifs noyés en Mer rouge ont échoué des millénaires plus tôt. Il fomente la projection de son peuple vers « le nouvel éden qui nous attend sur une autre planète », au moyen de l’« Exodus », allusion transparente au navire qui emmena tant de Juifs vers la terre promise de Palestine, donc Israël, en 1947, tel que le conte le romancier Leon Uris[3]…
Le plus remarquable héros de cette Roma Aeterna est peut-être le frère de sang de l’empereur Julianus, Horatius, exilé pour expier ses « regrettables péchés » en « Arabia Deserta ». Il y découvre la fournaise de la laide « Macoraba », alias La Mecque. Un riche marchand, nommé « Mahmud », intrigue et fascine par son charisme, prétendant qu’existe un dieu unique, au contraire du polythéisme romain, prêchant l’union des « guerriers d’Allah à travers le monde, incendiant le cœur des hommes avec la nouvelle croyance ». Comment retrouver les grâces de l’empereur, sinon en supprimant un tel danger pour Rome ?
Pas de christianisme, comme dans Ponce Pilate, le roman de Roger Caillois[4], dans lequel le gouverneur romain gracie Jésus ; pas d’Islam, mais un polythéisme tolérant et divers. L’on se doute que les destinées du monde en eussent été diamétralement changées : moins de béatitudes, mais aussi moins de fanatiques tyrannies, malgré le joug romain. C’est avec un sens du récit dramatique et coloré que le romancier excite l’imagination, le vertige temporel, du lecteur qui se prend à douter de tout déterminisme historique, de toute théodicée leibnitzienne.
À l’instar de Philip K. Dick ou Philip Roth, qui s’attaquent aux hitlériennes révisions temporelles et géographiques[5], Robert Silverberg est un maître virtuose de l’uchronie. Son impressionnante fresque romaine, parue en 2003, qui témoigne d’un solide travail documentaire et d’une subtile capacité d’user de riches allusions culturelles, dans le cadre de ce que l’on pourrait appeler un roman post-historique, est un univers à soi seul, grâce auquel le romancier se fait le redoutable concurrent alternatif de l’Historien, comme en une anticipatrice archéologie.
Dès lors, l’on n’a qu’une envie : se plonger parmi les pages de Shadrak dans la fournaise. Après une éruption volcanique cataclysmique en 1991, suivie de pléthores de guerres, la planète entière plie sous le joug de « Gengis II Mao IV Khan », qui prétend conserver la jeunesse éternelle. Son nom triplice est évidemment une coagulation des plus fameux et horrifiques tyrans de l’Histoire de l’humanité. De Gengis Khan à Mao Tse Toung, la filiation des millions de morts asiatiques et évidente, sauf si l’on pointe l’ajout cosmétique d’une idéologie marxiste, tandis que le rejet du mot « Khan » à la fin de l’honorifique appellation glisse aux lisières des Mongols et des Islamistes.
En Oulan Bator, capitale du monde reconstruit, nous sommes en 2012, soit une bonne trentaine d’années dans l’avenir, puisque le roman fut originellement publié en 1976. Le vieux Khan, potentat mondial chapeautant les représentations locales du « Comité révolutionnaire permanent », doit subir une énième greffe du foie, sous la surveillance experte et cependant inquiète du Docteur Shadrak Mordecai, héros éponyme et Noir américain aux techniques savamment folles, tellement indispensable au Khan que ce dernier songer à le nommer Pape. Se résoudra-t-il à transférer la personnalité du vieillard de quatre-vingt-douze ans dans un jeune corps, comme le postule le projet « Avatar » ? Mieux, le jeune corps serait celui de Mangu, « héritier présomptif » et charmant « substitut du président en public ». L’on se doute cependant qu’un corps rajeuni ne suffirait pas à inverser le cours de la sénilité mentale, d’où le suspens, médical autant qu’impérial.
À l’intrigue scientifique et politique s’ajoute la liaison amoureuse de Shadrak avec Nikki Crowfoot, qui est à la tête d’« Avatar », et leur visite chez un « transtemporaliste ». À l’aide d’une « chronodrogue », il s’évade dans le passé, vers « la nuit du Cotopaxi », lors de laquelle un volcan géant a explosé, embrasant la terre de feux et de révolutions, sans oublier la fuite d’un virus depuis une usine bactériologique, entraînant « le pourrissement organique ». Nous étions à deux doigts de l’apocalypse et de l’extinction de l’humanité[6]…
Le problème moral n’est pas sans effleurer ce Shadrak qui a l’élégance de collectionner les livres et instruments médicaux anciens : servir un dictateur peut-il se soutenir ? Le serment d’Hippocrate excuse-t-il la servitude politique ? À moins que ce soit « lui ou le chaos ». L’on devine que la surveillance est plus qu’orwellienne, en une société totalitaire abominablement cohérente forgée avec sûreté par l’écrivain : les conspirateurs sont en conséquence envoyés aux « fermes d’organes ». Qu’importe si les arrestations torturent des innocents, tant que le pouvoir assied fermement son autorité, d’autant que Mangu est jeté du haut d’un immeuble. Attentat ou suicide ? Le sommet de l’empire vacillerait-il ? À moins qu’il ne s’agisse que d’un épiphénomène et que Shadrak soit à son tour destiné à être jeté « dans la fournaise » du projet « Avatar »…
Ne reste plus qu’à basculer de Nikki à Katya, qu’à jouer contre la montre en prenant le temps dans l’espace, en voyageant, de Jérusalem à San Francisco, en passant par Rome. Là où les vestiges du passé côtoient des populations frappées par la « tragédie du pourrissement organique », le voyage est une archéologie. Et d’accoucher du projet qui permettra à « Shadrak le guérisseur » de contrôler le cerveau du Khan, sa vie et sa mort…
Là encore, l’écriture de Robert Silverberg est aussi précise que vigoureusement colorée, sensuelle et cruelle, ouvrant les pores de la pensée à profusion : « il est aussi amoureux de la mort, cette fin qu’il recule sans cesse et qui l’obsède, comme l’orgasme obsède l’homme qui s’échine à le différer ». Aussi l’écrivain invente-t-il « le pavillon de l’onirimort », où s’affichent les ornements et les cérémonies de l’Egypte antique, où Shadrak « tangue au vent eschatologique ». De même, chez les « transtemporalistes », un personnage, évacué des hautes sphères du régime, est « témoin des miracles » du Christ. Une fois de plus, en ce beau roman, dont la chute est un habile retournement de situation et un message d’espoir sanitaire et politique, les strates des civilisations peuplent les univers du romancier.
De prime abord, plus contemporain et plus réaliste est L’Homme stochastique, paru en 1975 et qui se projette un quart de siècle en avant. Lew Nichols est un prévisionniste américain qui travaille pour nombre d’entreprises. Il préfère les quitter pour assister un obscur député, cependant charismatique et qu’il devine pouvoir être le prochain Président des Etats-Unis. Paul Quin devient d’abord maire de New-York, « une arène offerte à toutes les haines ethniques et raciales accumulées depuis trois mille ans », auprès de laquelle la statue de la Liberté est en ruines, accumulant cependant de beaux succès.
Si Lew Nichols est à son service c’est pour mieux le contrôler : « il était mon alter ego, mon bouclier, celui qui allait tirer les marrons du feu, mon pantin, mon homme de paille. Je voulais gouverner, je voulais le pouvoir ». Jusque-là rien de bouleversant. Mais il est un expert de la stochastique, soit l’analyse des faits au service de la connaissance des lendemains, de façon à « bâtir l’Histoire ». Mieux - ou pire - la rencontre du bizarre Carvajal, richissime petit bonhomme d’apparence médiocre, va le propulser vers une connaissance de l’avenir autrement plus efficace. Son mentor prétend n’obéir qu’au futur dont il a une vision imparable. Et qu’il s’agisse de la progression ou des anicroches à la carrière de Paul Quin qui, ce faisant, progresse avec sûreté, des gains de ses spéculations boursières, de son divorce avec la belle Sundara qui préfère rejoindre les « Transitistes » (des sortes de bouddhistes prônant l’absolu détachement), tout lui est dicté par Carvajal puisqu’il sait ce que commande l’avenir ! Le vieil homme au don surnaturel, qui de multiples fois a vu sa mort, s’efforce de transmettre son sens de l’anticipation absolue, quoique partielle, au d’abord plus réaliste Lew Nichols, interprète des tendances et non prophète ; ce pourquoi il s’agit plus de fantastique que de science-fiction.
Il n’en reste pas moins qu’un abîme philosophique s’ouvre sous nos pas. Si un avenir inexorable nie toute relation de cause à effet, que reste-t-il du libre arbitre ? N’y a-t-il pas une « terreur existentielle » à penser que le futur est un « registre déjà imprimé » ? Plus rien ne permettra alors de « bâtir son propre destin », sinon la passivité devant des faits qui doivent et vont s’accomplir, comme le craint tant Paul Quin… Autre inquiétude, qui rejoint la dimension de l’anti-utopie : si Paul Quin devenait « le prochain führer, le duce de demain » ? Peu à peu le don de « vision » est intégralement transmis à Lew, au point qu’il puisse répandre auprès de quelques élus « l’évangile post-stochastique », avant de permettre à l’homme de se hisser « au rang des dieux »…
Robert Silverberg, auteur de science-fiction américain fameux, né à New-York en 1935, fut à juste titre bardé de prix, dont le titre de « Grand maître de la science-fiction » en 2004. Dès 1978, il occupait une soixantaine de références dans l’index de l’Encyclopédie de la science-fiction préfacée par Isaac Asimov[7]. Sa trilogie, écrite à partir de 1980, Le Cycle de Majipoor, dont le premier volet parmi huit, Le Château de Lord Valentin, est son titre-phare pour ses lecteurs passionnés jusqu’à l’adulation. Plus charpenté de fantasy que de science-fiction (ce pourquoi l’on parle de science-fantasy), il transporte les terriens sur la vaste planète « Majipoor », dont la colonisation, rencontrant la résistance des « Piurivars » ou « Métamorphes », passe par une guerre victorieuse, quoique provisoirement, alors qu’une flopée d’extraterrestres intervient dans le destin du nouvel empire, auquel il faut imaginer un système politique implacable, sous la forme d’une royauté bicéphale. Le « Pontife », nanti du pouvoir législatif, siège dans un labyrinthe fortifié souterrain, quand le « Coronal », main du pouvoir exécutif, préfère le « Mont du Château », métaphore des pouvoirs visible et invisible, voire conscient et inconscient, et parcourt les trois continents. En effet, outre les capacités télépathiques de maints fonctionnaires, le « Roi des Rêves » est, lui, chargé d’une omnisciente surveillance de la rare criminalité et, in fine, des sanctions et châtiments cauchemardesques. C’est au cœur de cet écheveau que Valentin, jongleur aux rêves prémonitoires, devra assumer son destin en la personne de Lord Valentin, véritable « Coronal de Majipoor ». Lira-t-on ce cycle pour vibrer à la quête et aux aventures de Valentin, escorté de créatures tentaculaires et vibrionantes, ou pour en savourer l’invention politique, confortée par l’immense « Registre des Âmes », et concurrente de Machiavel, Hobbes ou George R. R. Martin, l’auteur du Trône de fer[8] ?
D’une certaine manière, l’on peut considérer qu’en dépit d’une production pléthorique, l’essentiel de l’œuvre de Robert Silverberg est bicéphale. Quand le cycle de Majipoor se déploie selon un dessein spatial, les trois romans attachés à Rome, au Khan et à la stochastique interrogent nos perspectives temporelles. Certes ce romancier n’est pas tout à fait à la hauteur des fondateurs en la matière d’anti-utopie que sont Aldous Huxley et George Orwell, mais il en est pour le moins un digne continuateur, capable de variations qui éclairent la psyché de notre temps. Comme l’a montré Jean Clet Martin, dans Logique de la science-fiction. De Hegel à Philippe K. Dick[9], il n’y a pas de bon science-fictionneur, sans qu’il soit un peu philosophe. Maîtriser le temps d’un mortel, allongé jusqu’à une désirable éternité, c’est aussi maîtriser l’Histoire universelle, voire en castrant sa liberté, si la stochastique devient la science exacte du futur. Il faut à cet égard noter combien la science-fiction aime jouer avec les dés de la religiosité et de la politique, fonder et détruire des empires et des dictateurs, des sectes, des religions et des papautés improbables. Elle sait alors se muer en roman philosophique. Il serait bon cependant que pour affronter son Histoire future, autant armée d'Historiens que d'écrivains de science-fiction, l’humanité sache assurer la pérennité des civilisations[10] douées d’une certaine justesse et efficacité.
Jean-Clet Martin : Logique de la science-fiction,de Hegel à Philip K. Dick,
Les Impressions nouvelles, 352 p, 22 €.
Jean-Clet Martin : Ridley Scott. Philosophie du monstrueux,
Les Impressions nouvelles, 272 p, 20 €.
Jean-Clet Martin : La Philosophie de Gilles Deleuze,
Payot, 368 p, 9,70 €.
Le monolithe noir de 2001 L’Odyssée de l’espace pourrait être fait de lumière. Il irradie depuis la création en direction de multiples possibles. La chose et son essence spéculative n’a pas échappé à Jean-Clet Martin. Aussi lit il pour nous son irradiation science-fictionnelle, depuis Hegel jusqu’à Philip K. Dick. Mais que vient faire Hegel en cette galère, ou plutôt en ce vaisseau spatial ? Aux philosophes confits dans une vision traditionnelle de leur discipline, de Platon à Heidegger, et sacrifiant aux vieux dieux de l’ontologie, Jean-Clet Martin, qui commença sa carrière en exégète de Gilles Deleuze, préfère un pied de nez, un coup de pied dans le lit défait de la sagesse, et s’aventure à plaisir dans les territoires exotiques et dangereusement modernes d’une Logique de la science-fiction et du cinéma de Ridley Scott, le réalisateur de Blade Runner, pour en déduire une Philosophie du monstrueux. Il faut admettre que nous sortons un tantinet époustouflés de ces lectures qui conduisent aux destinées du transhumanisme et de cette intelligence artificielle qui acquiert peut-être une âme.
Revenons à cette « logique » de Hegel ; ce que fait trop allusivement Jean-Clet Martin au début de son étude, quoique l’on parvienne bientôt à l’y deviner. L’impétrant lecteur peut bien s’interroger : que vient faire l’auteur de La Philosophie de l’Histoire, de l’Esthétique, le penseur de la dialectique au service du système des connaissances de son époque, auquel notre essayiste a déjà consacré un sérieux ouvrage[1], avec une science-fiction née un siècle après lui ? Ouvrons le premier volume de l’Encyclopédie des sciences philosophiques, publié en 1817, soit La Science de la logique : « La logique, dans la signification actuelle de philosophie spéculative, prend la place de ce qui était en d’autres temps nommé métaphysique[2]». Là où « l’être pur constitue le commencement [et] Dieu le concept inclusif de toutes les réalités[3] », il faut entendre l’origine de toute fiction spéculative.
La dimension cosmologique de ce commencement ne fait pas de doute, qu’il soit théologique ou scientifique. Originelle, La Logique prédispose donc à toutes les possibles : « Elle est la carte de ses transformations possibles, de ses régions encore inconnues, à explorer ». Ainsi l’essai de Jean-Clet Martin cartographie son avancée selon le plan de Hegel lui-même : ses trois parties s’appellent « L’être », « L’essence » et « Le concept ». Or, souligne notre essayiste, « la science-fiction exerce sur nous une attraction inévitable, nourrie de métaphysique et de théologie expérimentale », au point que l’on y trouvera « une réécriture possible de la Logique, un goût pour l’absolu qui en constituera comme un terrain d’expérimentation supérieure, une entrée en des aventures fort paradoxales. » En effet, de Wells à Philip K. Dick, en passant par Asimov ou Van Vogt, cette littérature regorge de fondations de civilisations, de planètes vierges ou étrangement habitées à coloniser, de galaxies à explorer, sans oublier des structures religieuses et politiques parfois inouïes.
Allégorique est pour Jean-Clet Martin, le parallélépipède originel de 2001 L’Odyssée de l’espace, aride et vierge, « sans aucune priorité chronologique », d’autant qu’il réapparait à la fin du film, et auprès duquel un singe lance un bâton, premier outil et première arme, qui devient en son envol un vaisseau spatial, vaisseau « encyclopédique des sciences », pour reprendre Hegel. Son « approche imaginative de Hegel » est faite de prospections, comme La Phénoménologie de l’esprit est une Histoire de l’humanité à partir d’un ex nihilo fondateur et en passant par la naissance de Dieu. En ce sens le devenir hégélien est le fil rouge de la science-fiction. Or les personnages du film de Stanley Kubrick, mais également ceux du livre de Clarke[4], oscillent sans cesse entre le néant et l’être, entre le vide spatial et l’éloignement de la terre, parfois invisible, entre la solidité de la planète originelle et celle du vaisseau dont l’ordinateur portant fait des siennes, menaçant de renvoyer au néant les astronautes.
Cependant, dans Ubik, de Philip K. Dick, les morts ne sont pas tout à fait morts, suspendus dans un entretemps, entre le fini et l’infini. Il n’est pas étonnant que Jean-Clet Martin pense à cet égard au personnage de Néo, dans Matrix, le film de Lana et Lilly Wachowski, au moment de quitter la « matrice » et son monde programmé pour faire le saut dans l’inconnu du chaos, quoique cette dernière contienne un algorithme viral à cet effet. Autre rapprochement : Le Cycle de Fondation d’Isaac Asimov peut être compris comme un succédané de l’hégélienne Philosophie de l’Histoire, dont la téléologie anime par ailleurs cette propension des auteurs de science-fiction à composer des cycles, comme Van Vogt avec son Cycle du non-A, Frank Herbert avec Dune et Dan Simmons celui d’Hypérion, tous opus aux milliers de pages. Car ce genre a pour espace-opera tout ce qui va des quanta et des atomes aux plus vastes galaxies cheminant dans l’univers en expansion, l’œuvre empruntant alors le mouvement immense de son objet ; sans compter l’expansion de ses empires politiques et leurs belligérances continues. Mieux - ou pire - l’hyperespace se conjugue avec un trou noir temporel : au-delà de La Machine à explorer le temps de Wells, voguent Les Vaisseaux du temps de Stephen Baxter où l’on circule « transversalement entre les versions potentielles de l’Histoire ». Hegel parlait à cet égard des choses qui peuvent être et simultanément ne pas être. Les uchronies de Robert Silverberg, comme Roma aeterna ou de Philip K. Dick, comme Le Maître du Haut-Château[5]ne sont pas loin. Un espace non euclidien apparait dans La Maison de la sorcière, un conte de Lovecraft, maison et paysage aux propriétés physiques et gravitationnelles défiant toute explication.
Alors que des écrivains de science-fiction n’hésitent pas à faire référence à Hegel, comme Van Vogt, dont Le Cycle du non-A forme une histoire « non-aristotélicienne », la Trilogie divine de Philip K. Dick n’est-elle pas une image d’un Dieu qui est à la fois Essence et Être de tous les possibles ? Ainsi répond Jean-Clet Martin : « La Logique de Hegel n’a d’intérêt que pour un lecteur qui saurait lire son déroulé dans la clarté d’un triptyque parfaitement intuitif en y réintroduisant le tour fictif d’une science qui pourrait rendre transparents les différents volets et les recouvrir l’un par l’autre sans les occulter ».
Lorsque l’Être s’extrait du néant, le film de Christopher Nollan, Interstellar, louvoie entre trou noir et lumière, comme dans une chambre photographique. Ainsi la naissance et le déploiement d’une cosmogonie parcourt de manière obsessionnelle l’univers de la science-fiction. Une apparition lumineuse, « le spectre de son fondateur », ponctue sans cesse Le Cycle de Fondation d’Asimov. Dans lequel le personnage de Seldon est à l’origine d’une encyclopédie, comme le fut Hegel avec son Encyclopédie des sciences philosophiques. Cependant, l’identité voit son essence mise à mal, une différence polymorphe démultipliant les personnages.
Reste que fondamentalement Philip K. Dick est le suprême maître hégélien, dont Le Maître du Haut Château ressortit d’une autre logique, opposée à la doxa, grâce à laquelle les Etats-Unis ont été envahis par l’Allemagne nazie et le Japon, là où un étrange auteur imagine en son livre circulant sous le manteau que l’Amérique aurait gagné la guerre. L’Histoire aurait plusieurs fleuves possibles, naviguant sur un Temps désarticulé, pour reprendre un autre titre de Philip K. Dick. « La limite virtuel / réel, sa frontière s’abîme, devient poreuse », la paranoïa est « une activation philosophique de systèmes possibles », comme dans La Vérité avant-dernière. La topographie subit le même sort dans Le Monde inverti de Christopher Priest, qui met en scène une cité nomade… Les Fictions de Borges[6], auquel notre essayiste a consacré un ouvrage[7], dont ses « Ruines circulaires », sont à l’affut.
Des romans où les idées deviennent matière, quoique la réciproque y soit vraie, où l’on rencontre des « chose-esprits », des romans où la mythologie fusionne avec l’univers science-fictionnel, des machines qui deviennent cerveau et accèdent à la capacité de former un jugement, des personnages qui rencontrent leurs descendants du futur, des voyages qui dépassent la vitesse de la lumière, la rupture du principe de causalité, des « tombeaux du temps » qui s’ouvrent dans Hypérion de Dan Simmons ; tout est possible en cette Logique de la science-fiction. Y compris chez Poul Anderson, dont le vaisseau de Tau zéro affronte la contraction de l’univers, en une « intrigue métaphysique » où il est possible de toucher l’absolu…
La démonstration de Jean-Clet Martin est probante, brillante, usant de nombreuses références issues d’un multivers romanesque hypertechnologique et hyperconceptualiste. Elle sait filer l’arachnéenne toile qui va de l’origine hégélienne aux vaisseaux de l’espace et du temps science-fictionnels. L’écriture de Jean-Clet Martin, virtuose, jonglant avec l’érudition, virevolte à l’intérieur et autour de son sujet. Métaphorique, informée, elle a peu ou prou les défauts de ses qualités : un rien verbeuse, un tout entraînante, elle ne ménage pas son lecteur, qui est censé déjà maîtriser bien des attendus philosophiques, de Platon à Gilles Deleuze, et s’y reconnaître dans la foule d’allusions et d’exemples venus d’auteurs, souvent américains, qui sont des références de la science-fiction, de Frank Herbert à Dan Simmons, le dieu presqu’omniscient inégalé du cycle d’Hypérion. Quoiqu’il ne prétende pas à « une histoire raisonnée » du genre, son balayage centrifuge n’en est pas moins fulgurant.
De manière complémentaire, l’on retrouve le maître des dystopies et autres uchronies, Philip K. Dick lui-même, dans le dernier livre de Jean-Clet Martin : Ridley Scott. Philosophie du monstrueux. L’écrivain n’est-il pas l’auteur, en 1968, du roman Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Roman réédité sous le titre de Blade Runner quoiqu’il n’apparaisse en rien dans le livre, à la suite du film de Ridley Scott, qui éclaboussa les écrans en 1982. L’histoire du « Blade runner » Rick, chasseur d’androïdes en situation illégale, d’ailleurs prétendument dépourvus d’empathie, se déroule sur une terre qui a été dévastée par une explosion nucléaire, où les animaux ont pratiquement disparus. Aussi le rêve de Rick est de remplacer son mouton électrique par une véritable chèvre. Hélas, cette dernière sera jetée du haut d’une maison par Rachael qui aimait son androïde éliminé au point de coucher avec lui…
Ridley Scott en offre une vision plus noire, apocalyptique, qualifiée de « cyberpunk », amplifiant l’inquiétude sur l’humanité des androïdes, « réplicants » qui font fonction d’esclaves en zones dangereuses, mais aussi du personnage principal. Le test « Voight-Kampf », destiné à mesurer le degré d’humanité est mis à mal et au bout du compte l’on arrive à se demander si tout un chacun n’est pas un androïde, ou une « Andréïde », ce dès le roman de Villiers de l’Isle-Adam, L’Eve future, en 1886[8]. Courses poursuites et meurtres agrémentent le film d’action, quoique aux questions d’humanité et de transhumanité technologique, entre eugénisme et clonage, s’ajoutent celle de la quête d’immortalité. Sans oublier la dimension d’anges déchus de ces réplicants aux pupilles rougeâtres dans la nuit, la puissance athlétique de ses femmes évoquant de sublimes machines, quoique plusieurs personnages s’identifient à des animaux. De nombreux films, et des jeux vidéo seront les descendants plus ou moins réplicants de Blade Runner, entre Terminator et Inception. Et maintenant un essai philosophique de Jean-Clet Martin.
Car si Blade Runner est l’opus iconique de Ridley Scott, ses autres films contribuent avantageusement à cette Philosophie du monstrueux selon Jean-Clet Martin. Ainsi Alien confronte l’humanité en désarroi à une mutation quasi mécanique, les napoléoniens Duellistes se combattent jusqu’à dépasser leurs capacités physiques, comme pour annoncer Gladiator, Thelma et Louise pousse l’agressivité féminine jusqu’à la métamorphose, Prometheus invente un ingénieur issu d’une autre planète et qui offre son corps, son patrimoine génétique, à notre monde pour enfanter un nouveau règne vivant…
Interrogeant les limites, les transgressions et les métamorphoses technologiques de l’humain, le philosophe se alors veut « chasseur d’androïde ». C’est avec pertinence qu’il le trouve chez Thomas Hobbes, dont le « Léviathan », monstre collectiviste et tyrannique fait de tous les corps de la nation, est également un « spectre fait de molécules ». L’on devine alors que la dimension corporelle poussée au-delà de ses possibilités est débordée par la dimension politique qui en découle. L’avenir de l’humain et de l’humanité horrifiés est en jeu.
Depuis Métropolis de Fritz Lang, en passant par les possibilités ludiques et constructivistes, voir apocalyptiques, de l’image de synthèse, le cinéma, en particulier celui de Ridley Scott, pourtant maltraité par la critique, traite le corps comme une pâte à modeler, autant physique que conceptuelle. D’autant que le vertige mythique n’effraie pas le cinéaste, du titanesque et homérique combat qui anime Gladiator et Les Duellistes, aux parages cosmiques et démiurgiques d’Alien et de Prometheus ; ce dernier se permettant d’animer dans un couloir chaque particule élémentaire portant la mémoire d’une scène. La violence métaphysique trouve son anima cyberpunk dans les exacerbations technologiques, jusqu’à ce que l’androïde puisse s’assurer d’une nature qui sera celle d’un « automate spirituel », en une prométhéenne transgression insupportable à la tradition humaniste.
La science-fiction transhumaniste[9], c’est déjà presque maintenant : homme augmenté par la technologie et les exosquelettes, chimères animhumaines… Un nouveau vitalisme déborde les cadres. Contrairement à bien des philosophes traditionnalistes, s’il préfère le posthumanisme au transhumanisme, Jean-Clet Martin ne porte de pas de jugement moral définitif. Il préfère s’intéresser au sublime de ce cinéaste « néoromantique », décrire et pousser à bout les phénomènes et les fantasmes mis en œuvre dans ses films, en particulier le rôle de la technique, destinée à permettre à la nature humaine de se dépasser, jusqu’à leurs implications métaphysiques, comme lorsque David, le héros d’Alien Covenant (cette « œuvre d’art totale », « wagnérienne ») croit en la mission qu’il s’est fixé, « hors de toute programmation, et qui consistera à tuer son créateur, son Dieu ». Ainsi le film « fait tomber la statue de l’Homme et des dieux, quand le cyborg s’enlise sous leur charme et en imite désir d’éternité ».
Une petite remarque s’impose, malgré l’immense qualité de l’essai, alors qu’il est question du film 1492 : Christophe Colomb de Ridley Scott : non, l’Eglise ne soutenait en 1492 pas « que la terre est plate » (p 18). Hors quelques farfelus incultes, l’Eglise connaissait avec Aristote, Bède le Vénérable et Saint-Thomas d’Aquin, la rotondité de la terre.
Oublions cette bévue. Le philosophe se doit, au-delà de débats circonstanciels, qu’ils soient platement politiques ou religieux, de penser une mutation anthropologique sans précédent, brusque, lorsque l’homme-machine, et plus encore la machine-homme, cassent le contrat aristotélicien et adamique. Dans quels univers allons-nous entrer ? Dans quelle liberté, quel rapport au mal ? Dans une apocalypse inédite ? C’est ce que tente de penser Jean-Clet Martin, en un « cogito cybernétique », là où un hologramme, dans Prometheus, est plus qu’un fantôme : « cette image de synthèse, qu’en penser ? Comporte-t-elle une âme ? » Si le lecteur peut parfois se perdre dans les exhalaisons d’une pensée sinueuse, explosive, l’enthousiasme de l’analyse, le sens des correspondances inédites, la capacité à l’ekphasis, c’est-à-dire la description des images filmiques, sans oublier, last but not least, la virtuosité interprétative, sont communicatifs. Même si comparer Ridley Scott à Mary Shelley, Michel-Ange et Wagner est peut-être hyperbolique ; qui sait...
Il y a une cohérence - certes fractale - dans le parcours de notre essayiste esthète. Né en 1958, Jean-Clet Martin, agrégé et docteur en philosophie, avec sa thèse sur Gilles Deleuze (1925-1995), d’abord parue en 1993, est à la tête d’un parcours intellectuel impressionnant. Il fait partie de cette génération pour laquelle la triade Foucault, Deleuze, Derrida est incontournable. Son premier travail, sous l’égide du maître, fut consacré à Gilles Deleuze, tandis que Derrida fut associé à un démantèlement de l’Occident[10]. N’est-il pas ici fidèle à l’orientation de Deleuze qui étendit la main de la philosophie vers le cinéma, au moyen de son Image-temps et son Image-mouvement ? À cet éloignement des philosophies de système totalisant au bénéfice des marges, des différences ?
La réédition de La Philosophie de Gilles Deleuze, permet un regard rétrospectif sur celui qui trouva son image séminale chez un maître, de façon à pouvoir ensuite parcourir sa propre trajectoire orbitale. Procédant par incandescence de mots clefs - « éthique et esthétique », « empirisme transcendantal » « nomadologie », « multiplicités » - l’essai n’ignore pas le goût de ces marges de la philosophie prisées par Deleuze que sont, outre le cinéma, les grands textes littéraires, de Marcel Proust à Malcom Lowry, qu’il déplie en son dernier chapitre. Cependant, comme il le rappelle dans son élogieuse et reconnaissante « lettre-préface », Deleuze se veut un philosophe à système, au sens classique, et de l’univocité de l’être, ce qu’il ne s’agit pas condamner, comme le fit Alain Badiou[11], mais d’accompagner par une lecture amicale et didactique : c’est ce à quoi se tient scrupuleusement Jean-Clet Martin, sans omettre la difficulté qui consiste à affronter une écriture souvent à quatre mains, avec Felix Guattari à l’occasion des Mille plateaux, par exemple. Le vitalisme du maître est une affirmation de l’être, de l’immanence et du devenir. Qui trouve son acmé dans l’œuvre d’art, telle que la proposent les dernières pages de Qu’est-ce que la philosophie ? : « L’art n’est pas le chaos, mais une combinaison du chaos qui donne la vision ou sensation, si bien qu’il constitue un chaosmos, comme dit Joyce ». Ou encore : « L’art prend un morceau de chaos dans un cadre, pour former un chaos composé qui devient sensible, ou dont il tire une sensation chaoïde en tant que variété[12] ».
L’historien de la philosophie, écrivant sur Hume, Spinoza, Nietzsche, puis Foucault et Leibniz, se mue en critique du capitalisme et de la psychanalyse, et surtout en faiseur de concepts, qui sont des systèmes de singularité, comme ceux de « rhizome » et de « déterritorialisation ». Fort peu hégélien, passablement poststructuraliste, essentiellement métaphysicien et immanentiste, Gilles Deleuze est un pluri-esthète, tant à l’égard du peintre Francis Bacon que du romancier Marcel Proust, sans compter les cinéastes, un interprète des signes ; et par-dessus tout, ce sur quoi insiste Jean-Clet Martin, un penseur de la vie et du concret. Il extravague « vers des architectures de pensée extra-philosophiques », au moyen de « constructions en variations ». En effet, « chaque livre de Gilles Deleuze constitue un dispositif où s’entrecroisent différentes composantes sémiotiques, des régimes de signes, d’affects, de percepts très différents selon les concepts qui en tracent la carte et en entrecroisent les variables diagrammatiques, transformationnelles et génératives ». Invitation à la lecture, boite de chemins selon le graveur Escher, l’essai de Jean-Clet Martin est autant un hommage qu’un bouillon de culture spirituel…
Être un docte passionné de philosophie n’empêche en rien de se passionner pour les romans de science-fiction, pour le cinéma d’action combattif et futuriste. Au contraire, surtout s’il est armé des plis deleuziens. Là se joue une enquête sur les possibilités du futur et de l’humain dépassé par ses propres projections mentales et techniques. Le guère passéiste Jean-Clet Martin, qui traversa l'enfer de la philosophie[13] et anime un blog roboratif intitulé avec brillance et humour Strass de la philosophie[14] ne compte pas en rester là. Ce dont témoigne sa page Facebook : « Une année passée entre de nombreux films poursuivant un parcours dans la science-fiction qui s'est concentré non plus seulement autour d'un voyage vers l'Espace, comme dans les débuts du genre, mais entreprend une aventure dans la profondeur de l'image. Une immersion numérique notamment à partir des années quatre-vingts à travers la naissance des jeux vidéo. Je pense qu'il faudrait encore compléter le tableau par un dernier volume centré sur la BD pour déborder « L'image-mouvement » et « L'image-temps » vers « L'image-virtuelle » qui relancera le cycle spectral de l'Esprit. C'est en route pour l'année qui vient ». Voilà bien une sorte d’alien intellectuel dont il faut encourager le travail et qui tend à l’humanité un miroir aussi exaltant qu’inquiétant…
Saint-Michel terrassant le Démon. Abbatiale de Saint-Maixent, Deux Sèvres.
Photo : T. Guinhut.
Révolution anthropologique, féministe
et politique du Pouvoir par Naomi Alderman.
Naomi Alderman : Le Pouvoir,
traduit de l’anglais (Grande Bretagne) par Christine Barbastre,
Calmann Lévy, 396 p, 21,50 €.
Une femme meurt en France tous les trois ou quatre jours sous les coups de son partenaire masculin, quand la réciproque n’est que d’un tous les quinze jours, sous les coups le plus souvent de femmes battues. La force virile et la condition gestante de la femme ont longtemps permis d’assurer à l’homme un pouvoir presque universel. Nul doute qu’il ait fallu corriger l’injustice grâce aux efforts conjugués de la médecine, de la technologie, des mœurs et du droit. À moins de renverser des millénaires d’Histoire et pratiquer une interversion aux violentes et radicales conséquences, comme le conte la romancière anglaise Naomi Alderman dans Le Pouvoir. Mais à vouloir renverser les abus d’un pouvoir, risque-t-on de tomber de Charybde en Scylla, donc d’en établir de bien pires ? Et faut-il, aux prises avec une lecture rapide et superficielle (la critique ne lisant trop souvent que le début d’un livre), ne déduire qu’il s’agit d’un roman féministe ?
Comme Will Self intervertissant Les grands singes[1] et les hommes, sa compatriote Naomi Alderman (née 1974 en Angleterre) pratique en son roman l’inversion des rôles. Soudain, les filles, les femmes ont « Le Pouvoir » sur les hommes, qu’elles changent en sexe faible, se vengeant avec délectation d’une atavique domination. Il leur suffit de puiser une inédite énergie dans le « fuseau » musculaire sous leur clavicule, une « pelote de lumière », d’être ainsi des « filles électriques », de provoquer des « convulsions et suffocation, occasionnant des cicatrices qui se déploient comme des feuillages le long des bras » et du corps de ces Messieurs qui les agressent. C’est la rançon du harcèlement sexuel et des viols, qui ainsi ne sont plus que des tentatives avortées, châtiées, dissuadées. L’on apprend par la suite que ce « pouvoir » viendrait de la diffusion dans l’organisme d’une substance destinée à lutter contre les « gaz neurotoxiques » lors de la Seconde Guerre mondiale : « l’Ange Gardien », première occurrence d’une pulsion religieuse en cet univers.
Il faut des personnages pour animer cette révolution planétairee qui fait tomber les gouvernements : c’est un trio féminin. Roxy, fille d’un mafieux et qui assista au meurtre de sa mère, devient une femme d’affaire terrifiante ; Allie, qui fut une enfant abusée, puis une paumée, acquiert soudain le pouvoir de guérison miraculeuse et devient sous le nom emblématique de « Mère Eve » une gourou dont l’influence est bientôt mondiale ; Margot, maire d’une ville américaine, accède à l’influence politique qui lui permet de séparer filles et de garçons dans des camps où les premières s’entrainent spécialement au contrôle de l’énergie salvatrice. C’est au moyen de la force du « fuseau électrique » que ces dames sont capables d’annihiler toute résistance. Ainsi Allie exécute son père adoptif, violeur de surcroit, avant de trouver refuge dans une communauté religieuse. Là, « Mère Eve » use et abuse de paroles christiques : « Je vous dis, moi, que la femme règne sur l’homme comme Marie a guidé les pas de son enfant, avec bonté et amour ». Les succursales du couvent originel couvrent bientôt tous les pays, la révolte devenant planétaire. Les « chiffres des violences domestiques faites aux hommes, des hommes morts sous les coups de leurs compagnes » explosent. En Moldavie, celles qui étaient des esclaves sexuelles usent de ce fameux pouvoir au point de régenter toute une province : « la république des femmes » ; ce qui conduit à une inévitable « guerre des sexes ». La suite est désastreuse : les hommes, outre leur sujétion dans des » camps de travail » et leur relégation au rôle de reproducteurs, deviennent de véritables objets et esclaves, y compris sexuels, au cours de rituels religieux, mais aussi lorsque les femmes les obligent « à se battre pour leur divertissement ».
Parmi les récits alternés, on n’oubliera pas Tunde, un journaliste nigérian, chroniqueur enthousiaste de ce nouveau monde en gestation, cependant dangereusement exposé. Tout en filmant nombre d’événement périlleux, il prétend écrire « un pendant à De la démocratie en Amérique de Tocqueville. À l’Histoire de la décadence et de la chute de l’empire romain de Gibbon. Ou encore de Shoah de Lanzmann » ! Son grand-œuvre brossant le tableau du « Grand Changement » s’achèvera-t-il sous la signature usurpée d’une femme ?
À ce dédale narratif s’ajoutent divers documents, dont des dessins rendant compte de fouilles archéologiques attestant de « Reines prêtresses » et de « travailleurs sexuels », comme autant de récupération, instrumentalisation de l’Histoire, exhibition de la mauvaise foi idéologique, ce qui n’est pas sans intelligence de la part de notre auteure. Mais aussi une correspondance d’une certaine Naomi avec Neil qui fait partie d’une « Association des hommes écrivains », ce après des millénaires de nonnes copistes, et finit par lui soumettre son manuscrit avec un succès mitigé…
Car Le Pouvoir est un livre dans un livre, « une novélisation de ce que les archéologues s’accordent à reconnaître comme étant l’hypothèse la plus plausible », proposé cinq mille ans plus tard par Neil Adam Armon à un avatar de son auteur du XXI° siècle : une nouvelle Naomi. Non sans ironie de la part de celle de notre temps qui maitrise en cette occurrence un fin clavier, elle demande à Neil si ses « hommes soldats » sont crédibles au regard des guerriers masculins excavés qui, pense-t-elle, ne sont que de rares exceptions. Voici un facétieux renversement des interrogations qui remuent la question de l’existence des Amazones[2]. En outre l’on apprend que l’on procédait « à la naissance, à l’extermination sélective de neuf garçons sur dix ». Et qu’en certains endroits du monde l’on « bride les pénis des enfants de sexe masculin ». Le diptyque épistolaire qui encadre le roman est probablement la partie la plus efficace, la plus intelligente, y compris lorsque l’on a remarqué que le nom de Neil Adam Armon est un anagramme de celui de notre romancière.
Si cet apologue science-fictionnel plein d’allant, de suspense et d’action, non dépourvu de psychologie, peut paraître d’abord alourdi par la thèse féministe, il opère cependant un renversement plein d’ironie envers une idéologie matriarcale. Il s’agit d’une anti-utopie, à poser aux côtés de La Servante écarlate de Margaret Atwood[3], qui l’a d’ailleurs grandement influencée, et dont elle publie ici l’antidote empoisonné. L’on devine d’ailleurs que Margaret Atwood a été fort impressionnée par ce roman. Car Naomi Alderman ne joue pas dans la cour des naïves prophétesses : son roman se change en une vigoureuse satire de la religiosité féministe, en particulier lorsque « notre Saint Mère Eve » réalise le miracle de faire marcher les paralytiques. Au point que le « Livre d’Eve » devienne une nouvelle Bible matriarcale, de laquelle on exclut au moins un « texte apocryphe » !
De toute évidence il n’est pas sûr que le pouvoir des femmes soit un gage de paix. En cette révolution anthropologique, le matriarcat devient, selon les mots de « Mère Eve », le moteur de la « guerre de tous contre tous[4] », à la façon décrite par le philosophe Thomas Hobbes en 1642, entraînant non seulement la désillusion des naïfs et autres naïves, mais la débandade de la civilisation.
Plein de bruit et de fureur, prolixe en péripéties, dramatique et volontiers tragique, voire apocalyptique, le récit est d’abord entraînant. Mais à la lisière du manga d’action, parfois écrit à la truelle, il peut fatiguer à sa façon de jouer avec les ressorts vulgaires des combats, de la catastrophe, des atrocités les plus gores. La scène du viol meurtrier d’un jeune homme pâle et blond par une femme électrique est évidemment marquante autant que symbolique. De plus les arcanes du pouvoir politique qui se construit sans reculer devant la reproduction du schéma masculin alourdissent des pages parfois laborieuses. L’on prendra ce roman comme une sorte d’apologue un peu caricatural, sinon grandguignolesque, qui a le mérite de déjouer les tyrannies machistes subies par la condition féminine tout en dénonçant les dérives d’un féminisme politique que n’épargnerait pas la tentation de la religiosité et du totalitarisme.
Il à craindre en effet que ces Messieurs, même si jusque-là leurs bataillons remplissent les prisons à hauteur de 96%, n’aient pas le monopole des coups et de la tuerie, et que leurs consœurs puissent les égaler en termes de violence, qu’elle soit psychologique, physique ou guerrière. Est-ce là une thèse un brin tirée par les cheveux ? Un concours de circonstances offrant le pouvoir aux filles d’Eve, qui sait si Naomi Alderman verrait son hypothèse de travail validée, ou invalidée, de par son goût de l’hyperbole. Auquel cas elle aurait singé peu honorablement les pires pulsions romanesques masculines. Gageons cependant que notre auteur, déjà connue pour La Désobéissance[5] et Mauvais genre[6], qui sont plutôt des romans d’éducation et de mœurs, ait mené une entreprise moins militante que ludique. D’ailleurs sa Naomi du futur n’émet-elle pas une hypothèse saugrenue : « Je sens instinctivement qu’un monde gouverné par les hommes serait plus agréable, plus doux, plus aimant et plus propice à l’épanouissement ». En d’autres termes, la violence du pouvoir est-elle sexué par nature ou par culture ? Naomi Alderman est bien une ironiste de talent, qui fait prétendre à son alter ego du futur que le livre de Neil relève de la « littérature masculine ». Ô ironie bienvenue : notre Naomi Alderman est plus matoise qu’il n’y parait, balayant d’un revers ceux - et surtout celles - qui se focaliseraient sur l’argument premier du roman.
Il n’en reste pas moins qu’à l’heure de l’affaire Weinstein, qui vit éclater fin 2017 les révélations d’abus sexuels perpétrés sur des actrices postulantes aux Etats-Unis, l’ouvrage engagé de Naomi Alderman prend non seulement un relief accusatoire, mais un parfum de revanche à la fois bienvenu et résolument inquiétant. Que la peur change de camp, soit, s’il ne s’agit que de réprimer la violence masculine, mais qu’elle devienne une férule nouvelle aux mains d’une infernale moitié de l’humanité, n’en fait pas un juste retour des choses. Pensons à cet égard au pamphlet Scum manifesto ou Manifeste pour la castration des mâles publié en 1967 par la virago fanatique Valérie Solanas[7]. La morale de l’affaire réside dans un paradoxe que les utopies politiques connaissent trop bien : une vertueuse révolte contre un pouvoir abject n’assure pas le moins du monde l’assomption d’un pouvoir enfin vertueux, mais peut ouvrir la porte au pire.
Récompensé par le Bailey’s Women’s Prize en 2017, Le Pouvoir, qui est certainement l’ouvrage le plus marquant de Naomi Alderman, amuse, fait grincer des dents, agace et ennuie parfois. Qu’importe son talent, son bric-à-brac et ses lourdeurs, songeons à sa finesse argumentative, puisqu’elle est le moteur d’une réflexion anthropologique et civilisationnelle. Ce n’est là qu’un roman, tout ce qu’il y a de plus fictionnel, pas un constat sociétal d’actualité, du moins pas encore. Il n’a pas pour vocation d’être brutalement à thèse : « l’objet d’un ouvrage d’histoire ou de fiction n’est pas de faire progresser une cause », théorise sous forme d’hypothèse la Naomi du futur. L’imaginaire et l’anticipation n’ont-elles pas pour mission de siéger en tant qu’avertisseurs ? Ainsi nous le savons : venger l’injustice séculaire de la domination masculine ne suffirait hélas pas à assurer le règne d’une paisible justice. La Vengeance en effet n’est rien moins que la terrible Némésis de la mythologie grecque, assistée des Furies, allégories d’ailleurs féminines. Si ces dernières deviennent les Bienveillantes, c’est pour signifier qu’elles doivent veiller à l’apaisement d’une guerre des sexes. Sinon l’on déboucherait sur une terrible anti-utopie, faisant fi de tout libéralisme politique. Le pouvoir moral, si moral soit-il, risque bien d’aboutir à un règne despotique et totalitaire, y compris féminin. Ainsi va, bien plus que les catégories sexuées, et au-delà d’une politique genrée, la nature humaine. Pourtant, au-delà de la vision trop noire de Naomi Alderman, n’en doutons pas, d’autres pouvoirs que guerriers et violemment politiques, peuvent être investis par le féminin pour les meilleures causes, culturelles et scientifiques.
traduit par Pierre-Paul Durastanti, Pygmalion, 144 p, 15 €.
George R.R. Martin : La Fleur de verre,
traduit par Eric Holstein, Actu SF Hélios, 296 p, 8,90 €.
George R.R. Martin : R.R.Etrospective, divers traducteurs,
Pygmalion, 1526 p, 32 €.
Pourquoi rêver de mondes qui n’existent pas, qui n’existerons jamais ? Il est évident que se projeter en toute sécurité dans les affres et les délices d’univers extrêmes est plus apaisant qu’un réel décevant, plus cathartique que le non-sens qui peut nous environner. Plutôt que de nous avachir devant l’humiliante vulgarité d’un écran, où les acteurs de Game of thrones sont des quidams endimanchés de vêtures clinquantes et alourdis de fourrures sales, de plus affligés d’assourdissants orchestres poussiéreux, préférons le silence de la lecture, qui permet le développement de l’imaginaire et de la pensée. Ornous ne nous assiérons jamais sur les pointes acérées d’un trône, ni ne changerons de corps, ni ne chasserons les « grouns » ; sauf en lisant un maestro de la fantasy : George R.R. Martin, tel qu’en lui-même son imaginaire le métamorphose. Car au-delà de l’énorme massif du Trône de fer, se cachent des romans, comme Dans la maison du ver, et des nouvelles, comme La Fleur de verre, où l’heroic fantasy le dispute à l’horreur et à la science-fiction. Et loin de laisser apparaître un stérile espace littéraire, il s’agit là d’un miroir, d’une grille de lecture de nos désarrois moraux et politiques, de notre cosmos, en un mot de notre psyché.
Recommandons d'abord une édition française du Trône de fer. Chez Pygmalion nous disposons peu à peu des tomes successifs cartonnés aux cahiers cousus, ce qui nous assure un confort de lecture indispensable pour de tels monstres rendus encore plus attirants grâce aux illustrations en noir et blancs. Certes on arguera avec justesse que la puissance imaginative du texte ne sera pas dépassé, que notre cerveau sait ainsi à merveille concevoir depuis les mots des images fort riches et de surcroit animées, mais les illustrateurs, en particulier dans le tome second, savent jouer de traits et d'ombres pour accompagner au plus près notre lecture.
Faut-il encore gloser sur A Game of Trhones, improprement traduit par Le Trône de fer ? Il parait suffisamment connu, mais il s’agit là d’affirmer non seulement sa dimension, qui en fait une rare somme romanesque, mais aussi sa qualité littéraire, y compris dans le détail de l’écriture. Certes l’impétrant qui s’engagerait dans le premier tome de la saga, qui en compte cinq à ce jour, parmi sept prévus, pourrait d’abord avoir le tournis et déplorer de ne pas accrocher les wagons des séquences qui s’attachent à une poignée de personnages, puis les abandonnent, pour en installer d’autres, sans que les connexions apparaissent immédiatement. Il faut quelques centaines de pages à notre incompétent lecteur pour rassembler les tesselles apparemment dispersées en une mosaïque au vaste dessein, dont un narrateur omniscient anime tour à tour les affres et les désirs, les exploits et les tragédies d’un narrateur interne, bientôt remplacé par d’abondantes péripéties de concurrents dans une autre contrée de Westeros, parfois jusqu’à leur mort. Il y a évidemment ici quelque chose de la technique du roman-feuilleton, lorsqu’interrompu avec plus ou moins de brusquerie, un chapitre laisse baver la langue du suspense.
Dans un royaume partagé par de multiples factions et familles, une hantise domine toutes les autres : le mur du nord, au-delà duquel le froid, le noir, l’irrationnel et la plus mortelle barbarie de menaçantes créatures rôdent, au point de pouvoir déferler vers le sud. La « Garde de nuit » a pour redoutable mission de veiller aux intrusions et aux assassinats perpétrés par les « Autres », armés d’une « épée spectrale ». Aux terreurs glacées s’oppose plus tard le feu des dragons, ce qui explique que le titre du work in progress fut d’abord A Song of Ice and Fire.
Le royaume des Sept couronnes ne cesse d’être disputé entre diverses nobles familles, tandis que la dynastie des Targaryen, sur le continent oriental, intrigue pour retrouver le trône perdu, en la personne d’une héritière. Traité avec un apparent réalisme, et un zeste de fantastique, ce monde est richement médiéval, brutalement féodal. Mais outre qu’il ne correspond à aucune réalité historique connue, il apparaît peu à peu que le merveilleux, qui semblait appartenir à un passé révolu, resurgit. Des œufs de dragons, censés rester pétrifiés, éclos dans le brasier, tels des phénix, donnent de nouveau rejetons recueillis par Daenerys : « le dragon crème-et-or lui tétait le sein gauche, le vert-et-bronze le sein droit (I, p 785) ».
L’œuvre maîtresse de George R. R. Martin est évidemment redevable du Seigneur des anneaux de Tolkien, pour la fantasy, mais avec plus de puissance ; du roman historique de Maurice Druon, LesRois maudits, avec plus d’imagination; voire de l’Histoire de la chute et de la décadence de l’Empire romain de Gibbon, si l’on pense au mur d’Hadrien au nord de l’empire romain ; sinon des sanglants excès du théâtre élisabéthain, en particulier le Richard III de Shakespeare ; sans oublier l’Angleterre médiévale, en particulier la Guerre des deux Roses. Tout ce chaudron d’influences confluant dans le philtre épique et politique du Trône de fer.
Pour reprendre le titre du troisième volume, Le Trône de fer est une « tempête d’épées », mais aussi une tempête politique. Avec George R.R. Martin, la fantasy a définitivement quitté la niaiserie douceâtre de l’enfance et de l’adolescence, sa fade quincaillerie médiévale, ses elfes et sa magie. La violence guerrière, la perfidie confinant au sadisme, la sexualité aux multiples dards, où le viol et l’inceste sont monnaie courante, tout ceci nous interdit une lecture simplement pittoresque : il faut bientôt admettre que bien des « fleurs du mal » (pour reprendre le titre de Baudelaire), s’épanouissent bien saignantes, autant sur les champs de batailles que dans les geôles suspendues au-dessus du vide, que dans les tréfonds de la psyché de personnages que leur surmoi, miroir de nos bas instincts, n’encombre guère : « Comment veux-tu mourir, Tyrion, fils de Twin ? – Dans mon lit, le ventre plein de vin, ma queue dans la bouche d’une pucelle, et à quatre-vingts ans ». Le nain Tyrion Lannister, animé par une intelligence ductile, une fieffée rhétorique qui est sa meilleure arme, un sens avisé de l’humour et de la ruse politique, devient d’ailleurs celui qui manipule peu ou prou le destin des nations, non sans péripéties stupéfiantes : il use deux fois du duel judiciaire pour se disculper, est blessé jusqu’au coma, le nez arraché, lors d’une guerre qu’il remporte bien qu’on le fruste de sa victoire, tue son père qui couche avec sa maîtresse, voit une naine se faire à sa place décapiter, est réduit en esclavage… Laissons le romancier le mener encore où son sens de l’intrigue et des manipulations politiques l’entraîne.
Bien moins confortable que le fantasme de Tyrion, et pourtant infiniment convoité, est le trône de fer : « Immense, hérissé de pointes et de lames acérées, tordues, déchiquetés comme à plaisir, enchevêtrées de façon grotesque, il était aussi, conformément aux dires de Robert, d’une démoniaque incommodité. […] Entre chacun de ses doigts posés sur les bras du trône, émergeaient, crochues comme des serres, des pointes d’épées tordues, […] Cette énorme bête noire agrémentée de lames de rasoir, de barbelures et de faveurs de métal mortel, ce hideux fauteuil capable de tuer et qui, à en croire les chroniqueurs, ne s’en était pas privé ( I, p 457 et 460) » Comme pour signifier toute l’abjection cruelle du pouvoir absolu, y compris contre soi, donc mâtinée de sadisme et de masochisme, ce qui est l’intrinsèque récompense et châtiment de l’orgueil.
Qui sait alors, si ce jeu des trônes, en sus des fureurs shakespeariennes de Richard III, ne cache pas les ténèbres aveuglantes où gît le ballet de la succession entre Lénine, Trotsky et Staline, le second assassiné à coup de pic à glace. Au lecteur d’y lire d’autres jeux d’échecs aux pièces acérées de l’Histoire…
Autre grande saga aux multiples volets de la fantasy, Harry Potter déploie également un vaste univers, de surcroît aussi cohérent que détaillé. Cependant, malgré ses mille qualités, ce dernier pêche par la platitude du style et le peu d’imagination du vocabulaire, même si de volume en volume, la psyché devient plus sombre, les « détraqueurs » plus béants, le mystère du mal plus angoissant. Ce qui n’est assurément pas le cas du Trône de fer, au vocabulaire soigné, parfois rare, aux métaphores coruscantes, aux personnages complexes et fouillés, aux facettes parfois contradictoires, aux zones de noirceurs, d’innocence et de grisaille plus qu’intrigantes. La narration s’anime au moyen du sens de l’ironie, du sarcasme, rarement du lyrisme, souvent du pire pathétique, d’un tragique rapidement jeté aux orties, et, par-dessus tout d’une dynamique épique tonitruante. Au point que jeux de rôles et jeux vidéo de stratégie fleurissent aux pieds du trône de fer…
Harry Potter a une dimension morale positive : le Bien finit par triompher du Mal, à force de vertus, de combattivité. Le Trône de fer induit une morale bien différente : pour paraphraser La Fontaine, la raison du plus fort et du plus rusé triomphe, quoique provisoirement, sans respect pour la hauteur morale dont faisaient preuve les chevaliers de la Table ronde, opposés sans partage aux chevaliers félons. En ce sens Martin est plus fidèle à notre réalité, et en particulier à celle des empires : « Les dieux veulent ceci cela, par ici par là se situe la frontière entre le bien et le mal (I, p 755) ».
Les héros sont mâtinés d’anti-héros, les bons tout autant méchants, les méchants passagèrement séduisants, sans l’ombre d’un artificiel manichéisme. S’il en est un qui puisse passer pour l’incarnation du bien, il sera bientôt corrompu, ou renvoyé à ses ancêtres. Ainsi Ned Stark, l’un de ceux qui fut « La Main du Roi », et auquel nous pourrions nous attacher, étant donné son charisme, son intégrité morale kantienne, est-il sans pitié abattu, décapité avec sa propre épée, nommée « Glace » ; s’en suivra d’ailleurs la guerre des cinq royaumes. Car « Ce que le Roi chie, la Main essuie ». Lecteur, songe donc qu’il est imprudent de s’identifier à un personnage, tant il est sur la corde raide ; qui sait si le prochain chapitre le maintiendra en vie, le rendra gravement handicapé ou le maintiendra sur le trône de fer. L’enfant qui s’y juche un temps est par ailleurs un sale gosse, gâté pourri par sa mère, capable d’une tyrannie infecte, et que l’on rêve de voir bientôt empalé sur son propre trône. Car, selon la moralité au moins reprise deux fois (I, 483 et 503), « Lorsqu’on s’amuse au jeu des trônes, il faut vaincre ou périr, il n’y pas de moyen terme ». En ce sens l’archétype du combat du Bien contre le Mal en prend un sale coup.
Une lecture marxiste serait également inopérante : point de salut non plus pour les classes sociales les plus basses, dans une société stratifiée, qui associe un luxe exquis, outrageant, à de sordides cloaques, ce jusque dans l’âme (s’ils en ont une) des personnages. Un fil psychiatrique serait plus opérant, tant la folie du pouvoir, du sexe, de la violence, de l’humiliation danse parmi les loups humains ; seule Daenerys Targryen semble y échapper, paraissant incarner une reine conquérante et pacifique, digne des Lumières. Quant aux religions, elles sont plutôt officiellement polythéistes -ce qui est une forme de sagesse[1]-, même si viennent du Nord un animisme et de l’Est un monothéiste nanti d’un Dieu rouge moralement intraitable et coléreux. Faut-il y lire un reflet de notre Histoire et de notre contemporain ? Mais le phénomène religieux ne semble pas le principal levier parmi le jeu des trônes, d’autant que Tyrion se moque des superstitions, il ne semble avoir qu’une valeur allusive ; pensons par exemple au magnifique passage où l’on défile entre les statues et témoignages venus des dieux disparus et pris aux peuples vaincus. En tout état de cause, elle n’embarrasse pas Khaleesi lorsqu’elle choisit d’étouffer son époux, le beau barbare Khal Drogo, quand une opération menée par une vengeresse ensorceleuse prétendit le guérir pour faire de lui un légume ; ce qui est par ailleurs un choix éthique en terme d’euthanasie.
Aux qualités du roman populaire addictif et pas le moins du monde anorexique, s’ajoute une dimension que le philosophe de la nature humaine saura enchaîner avec les classiques de la philosophie politique ; au point qu’un Michel Weber y lut les reflets des enjeux cruciaux de notre époque[2]. Une éthique machiavelienne y retrouverait-elle ses petits, lorsque, surpris dans le lit incestueux de sa sœur, la reine Cersei, Jaime Lannister choisit de défenestrer Bran, dont le témoignage aurait pu générer une guerre civile ? Ce qu’analyse Marianne Chaillan[3] en parlant à son propos de « morale conséquentialiste à la Bentham. N’entend-on pas au Trône de fer ce « l’homme est un loup pour l’homme » qui fit de l’auteur du Léviathan, Hobbes, un contradicteur de l’homme naturellement bon de Rousseau ? Ne devine-t-on pas en Tywin Lannister un prince qui a failli incarner les qualités du Prince de Machiavel[4] ?
Nous ne prétendrons pas balayer l’œuvre entière et colossale de George R.R. Martin. Tentons cependant quelques coups de sonde vers un de ces romans courts, de plus joliment mis en page et en couverture noire, blanche et pailletée d’or. La Maison du ver, par exemple. Une première lecture pourrait tomber dans le piège du seul prisme de la fantasy simplette pour préadolescents, nantie de créatures passablement monstrueuses. « Ver blanc », « Viandard » et « grouns », voilà qui parait un conte puéril. Le jeune et bel Annelyn, passablement imbu de lui-même, se targue de descendre dans le terrier du Ver pour tuer le Viandard. Le nouveau Thésée descend dans une fosse, un « Sous-boyau », des tunnels, rencontrant le cadavre d’un ver géant, se heurtant à des pièges, des agressions, des « vers mangeurs », des « yaga-la-hai », un « groun » affreusement colossal, luttant contre la rouille, l’obscurité et l’humidité. Parviendra-t-il à honorer son défi ? Reste qu’il revient maigre et souillé…
Cependant, si l’on consent à une psychanalyse des contes[5], vers quels gouffres de l’inconscient descend le jeune Annelyn ? En ce sens, le récit exerce une fonction thérapeutique, figurant les peurs ataviques et animant un héros adolescent qui les défie. Quête, épreuves, combat du bien contre le mal, l’on reconnaît la fonction d’initiation. En cet apologue, et dans une prose intensément poétique (il faut remercier le traducteur), il s’agit de se demander comment et si l’on peut lutter contre l’entropie, et plus encore de l’accepter. Car le Ver blanc est « corruption », « mort » et « entropie » ; « Et ne pleurons pas quand bien même le cercle du vivant s’étrécit et toute chose périt », pourrait être la morale.
Le nouvelliste est également prolixe, sans galvauder son art. Choisissons quelques nouvelles, qui ne sont d’ailleurs pas indignes de celles de Ballard[6], parmi le recueil La Fleur de verre. Celle-ci a été offerte à une jeune fille qui se remémore « les mondes d’acier et de plastique où j’ai passé mes vies ». Il y a là « tant de mondes, tant de cultures différentes, tant de systèmes de valeurs et de niveaux de technologies », ce que l’on pourrait appliquer à l’œuvre entière du Maestro Martin. Un cyborg se propose de « tenter de gagner une nouvelle vie en jouant au jeu des esprits », alors que la maîtresse de ce dernier a plusieurs fois changé de corps, des plus immondes aux plus suaves. L’imaginaire dépasse alors nos perspectives de transhumanisme, de robotique et d’Intelligence Artificielle[7] : l’on connait « la maîtrise de la génétique aux sources de la beauté », il est possible de « retranscrire l’empreinte complète d’un esprit humain sur un cristal matrice »… Le lecteur avisé ne peut que s’interroger sur la caution éthique de telles avancées.
En cette « Fleur de verre » aux richissimes pétales d’idées, l’écriture est à la fois ciselée et métaphysique, convoquant le sens de la vie, s’il en est un. Interviennent « douze Judas Iscariote », une chambre dont le dôme « forme une gigantesque mosaïque de vie et de mort », car c’est là que se déroule le jeu ; un jeu cruel de gladiateurs science-fictionnels où le mal et la douleur atteignent des hauteurs surnaturelles, un jeu dont le sens moral est plus que suspect, quoiqu’il s’agisse d’illusions. Le duel psychique de la narratrice avec Kleronomas, riche de savoirs et de « souvenirs cristallisés », bouillonne d’invention expressive et poétique : « Au jeu des esprits, plus encore que dans la vraie vie, images et métaphores sont tout ». Il n’est pas risqué d’y voir un manuel de manipulation psychique, voire médiatique et politique…
Avec son Kenny Dorchester, dans « Le régime du singe », notre nouvelliste associe l’acuité psychologique qui travaille au scalpel un obèse et le fantastique le plus simiesque et horrifiant, avec une chute (dans les deux sens du terme) providentielle et désopilante. Et traversant ce recueil, sans le déflorer entièrement tant les surprises y sont sucrées comme une luxure effrayante, invitons le lecteur à découvrir les « déodandes » mort-vivants, un nécromant assassiné, une « Mémé Gombo » qui connait « les hommes aux aiguilles », une fin du monde où la « chair se mit à fondre sur ses os »…
On se fera une petite idée de l’envergure colossale de notre Balzac de la fantasy, en feuilletant R.R.étrospective, soit 1526 pages, rassemblant trente-deux nouvelles (où l’on retrouve quelques-unes venues de La Fleur de verre), deux scénarios inédits, un commentaire souvent éclairant de l’auteur lui-même sur chaque étape créatrice, une bibliographie, tout cela rangé de façon chronologique et thématique ; et encore ce n’est qu’un choix ! Même si peut-être doit-on déplorer que l’éditeur n’ait pas conservé (ou traduit) le titre original commençant par Dreamsongs, qu’il n’ait pas fait de ce malcommode pavé un ou deux tomes reliés et cartonnés, que l’on se rassure, les fans, les aficionados, n’en feront pas une indigestion, au contraire…
La marée des titres brasse notre appétence à l’imaginaire : « Le Volcryn », « Les héritiers du château des tortues », « Hybrides et horreurs » ou « Wild cards »… Aussi l’œuvre apparait bientôt dans toute sa polymorphie, du space opera science-fictionnel à l’horreur criarde des invasifs « Rois des sables » , en passant, last but not least, par la fantasy. Voici, outre nouvelliste et romancier, notre bonhomme Martin avec bésicles, casquette et barbe fournie, devenu scénariste, producteur, soit un véritable Protée de l’écriture. Qu’il s’agisse de vampires en un milieu historique, de SF horrifique, de magie, ou de fresques politiques galactiques, le minimalisme étique n’est pas son fétiche, pour notre plus grand plaisir. Passions et péchés capitaux, exotisme et sens de l’aventure, jeux de pouvoir, capacité à créer des personnages hauts en couleurs, en émotions et ambitions, mais aussi des cultures, à l’instar de Dan Simmons[8], rien ne nous est épargné.
Picorons en cette somme. Avec « Le Volcryn », qui a presque la dimension d’un roman, une novella en fait, une science-fiction largement cosmologique, dont les temps dépassent ceux de Jésus et des planètes, fait coexister en un étrange vaisseau spatial un hologramme et quelques voyageurs. Là il sera possible de tenir en ses mains « l’âme de cristal de l’Armageddon ». Mais gare à celui dont le crâne va bientôt exploser !
Peut-être faut-il être un fan forcené pour affronter les scénarios in extenso, même si Hollywood et le chant des sirènes est un titre affriolant. C’est avec le plaisir de goûter le parfum putréfié de l’horreur que nous lirons les « Extraits du journal de Xavier Desmond ». Affligé d’une trompe éléphantesque à la suite d’un « xénovirus », ce dernier est un « joker ». Ses congénères, atteints de difformités, d’excroissances et hybridations diverses, meurent de manière atroce. Est-il vrai, demande-t-il, que « nos corps reflèteraient plus ou moins notre âme », selon ce que maintes religions préconisent ?
Quelles que soient les nouvelles, les romans, George R.R. Martin a le sens de l’incipit tonnant in media res : « Au début, j’étais le seul public de mes histoires » (« Un fan de quadrichromie »), « Le Prophète s’en vint par le Sud, un drapeau dans la main droite, et un manche de pioche dans la gauche, afin de prêcher le credo de l’Américanisme » (« Et la mort est son héritage »). On croirait une allusion à La Guerre de la fin du monde de Mario Vargas Llosa[9]. Une autre nouvelle est un bijou épique où l’on sacrifie « le héros ». Le virtuose du clavier a également le sens affuté des allusions mythologiques, nombreuses ; ainsi lorsqu’un astronef nommé « Charon » vogue vers « Cerbère ». Et comme il n’y a pas de science-fiction de haut-vol si l’on n’invente pas les religions de ses planètes (comme chez Dan Simmons), on découvrira celle des Ch’kéens », qui se laissent dévorer vivants dans « Une chanson pour Lya ». Mieux, on prendra rendez-vous dans « La Cité de pierre », où « les Bâtisseurs ont noué les fils de l’espace-temps ». Georges R.R. Martin est bien l’un de ces bâtisseurs, qui, en outre, a su nouer les fils de l’heroic fantasy et de la science-fiction, à tel point que le lecteur n’aime rien tant qu’en découdre avec ses pages…
Comme La Fontaine[10] ou Perrault[11], qui fabulaient et contaient pour les enfants, George R.R. Martin n’écrit-il que pour les adolescents ? Ses apologues, qu’ils soient au format du conte, de la nouvelle ou de la monstrueuse fresque romanesque (que Dieu, s’il existe, lui prête vie pour achever son septième trône) divertissent en un magnifique tohu-bohu aux couleurs outrageantes et délicates, et donnent à penser, autant en termes de morale politique que d’éthique scientifique. Plaire et instruire était la devise des classiques, venue du « placere et docere » d’Horace ; ce peut être celle de notre écrivain, qui alimente également les canaux de la peur fascinante et ceux de l’intellect, en particulier de la philosophie politique, grâce à son Histoire fictive parallèle à celle de l’humanité, grâce à ses jeux des trônes et des esprits.
Hotel Santa Cristina, Canfranc, Alto Aragon. Photo : T. Guinhut.
Les anti-utopies de Margaret Atwood :
de la beauté hiératique de La Servante écarlate
au burlesque de Consilience,
jusqu'aux Testaments.
Margaret Atwood : La Servante écarlate, traduit de l’anglais (Canada)
par Sylviane Rué, Robert Laffont, 1987, 544 p, 11,50 €.
Margaret Atwood : C’est le cœur qui lâche en dernier, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Michèle Albaret-Maatsch, Robert Laffont, 2017, 450 p, 22 €.
Margaret Atwood : Les Testaments, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Michèle Albaret-Maatsch, Robert Laffont, 2019, 556 p, 25 €.
Un lit bien accueillant, aux draps frais, dans une lumière écarlate, pour le repos, pour la lecture, puis un sommeil paisible ; qui sait pour accoucher, à condition d’être libre… Hélas les lits de La Servante écarlate ne sont que des prisons. Quand ceux de « Consilience », dans C’est le cœur qui lâche en dernier, offrent une délicieuse sécurité, cependant bien vite dangereusement trompeuse. Ce sont là les rêves et cauchemars auxquels nous convie la canadienne Margaret Atwood. Bien que paru il y a trente ans, son roman intitulé La servante écarlate ne voit éclater véritablement son succès qu’aujourd’hui. Grâce à une série télévisée, mais aussi la récupération - passablement éhontée ou vigoureusement nécessaire ? - des anti-Trump[1], qui redoutent des velléités anti-avortement peut-être fantasmées, peut-être sournoisement prêtes à déferler sur nombre d'Etats américains. Il n’est pas certain que le roman de « Consilience », plus burlesque, et néanmoins également une anti-utopie, parvienne à la même réputation. Mieux vaut revenir à La Servante écarlate, voire à sa suite, Les Testaments, quoique risquée…
Dans des dortoirs collectifs, « Tante Sarah et Tante Elisabeth patrouillaient ; un aiguillon électrique était suspendu à leur ceinture par une lanière de cuir ». Une chambre individuelle peut-être allouée si l’on est en passe de procréer, car en cet avenir indéterminé, la fertilité est dangereusement en déficit. Il faut contrôler la reproduction, gérer le troupeau de femelles, décider qui est digne de féconder, qui prendra et élèvera les enfants… La science-fiction n'affleure guère, car aucune technologie anachronique ou imaginaire n’encombre le roman, qui est d’abord une anti-utopie dirigée contre les femmes, parquées, diminuées, sélectionnées. Parmi lesquelles, Defred, la narratrice, dont le nom signifie la Servante de Fred, le Commandant qui la possède, perdant ainsi le prénom, June, de son ancienne identité. Ainsi, « la pensée doit être rationnée ».
La société de La Servante écarlate, ainsi nommée à cause de son vêtement monacal, allusion à « la couleur du sang qui nous définit », de sa cornette blanche à œillères, obéit à une structure pyramidale : si les hommes ont toujours la prééminence, on trouve des femmes à tous les degrés, « Epouses » de ces messieurs du pouvoir, et « Marthas » femmes de ménages. Les Servantes sont une caste à part. Elles sont des parias, précieuses car fertiles, mais intouchables, sinon par le fertilisateur. Plus de soin sophistiqué, plus d’anesthésie, elles accouchent dans la douleur de la nature, quoique trop rarement, et trop souvent d’enfants « inaptes ». Tout cela au service du « Royaume de Dieu ». Des sortes de saturnales leur permettent périodiquement d’évacuer leur rancœur : « démembrer un homme de leurs mains nues ».
Evidemment une telle tyrannie, surveillée par des « Anges en mission spéciale, avec leurs casques anti-émeutes », entraîne une secrète résistance, une « route clandestine » pour conduire les rares et périlleuses évasions. Qui sait si, avec l’aide de sa complice Deglen, si au moyen du « fourgon noir » des « Anges », vrais ou faux, et du réseau « Mayday », notre Servante saura s’évader, aller vers l’obscurité ou la lumière et passer la frontière du Canada ?
La beauté hiératique de cette tyrannie qui confine les femmes au strict rôle de la procréation est un huis-clos sans cesse tendu, sans guère d’espoir, même si l’ultime chapitre postule la fin du « régime gileadien », puisqu’il consiste en « Notes historiques » assemblées par un professeur Piexoto, « membre de l’Association de Recherches Gileadiennes ». Il y relate la trouvaille d’une malle remplie de cassettes audio qui délivrent « le Conte de la Servante écarlate » ; on y apprend qu’il s’agissait de « chute importante des naissances caucasiennes », sans cependant lever tous les mystères.
Curieusement, la lecture de La Servante écarlate procure à la fois une impression paisible, tant l’action est étirée, les phrases précises, tant la jeune narratrice qui est cette « Servante » est calme et posée ; mais également une permanente suffocation : elle n’a pas une once de liberté, à peine l’ombre d’une joie de vivre grâce à ses souvenirs, en particulier celui de Luke, qu’elle avait aimé dans un temps révolu, et grâce à sa relation sexuelle cachée avec « le Commandant ». Tout en s’adaptant avec soin, elle garde une sorte de liberté intérieure, faite de sens de l’observation et de recul, tout au moins en tant que le régime et son information contrôlée, obérée, falsifiée, lui en laissent le loisir.
Tout un vocabulaire balise cette anti-utopie : « les Yeux », au service des « Fils de Jacob » veillent à tout, « les Rédemptions sont toujours ségrégées » (ce sont des exécutions publiques), la « Bibliothèque » n’est plus habitée que par une « fresque en l’honneur d’une guerre », les « Parchemins de l’Âme » sont couverts de prières, et les commander est « réputé un signe de piété et de fidélité au régime ». Les « Tantes », femmes stériles ou trop âgées, forment une redoutable milice destinée à contrôler les femmes. On rafle et pend les « J », Juifs, Jésuites et témoins de Jéhovah, y compris si « on fait semblant de se convertir » ; l’on peut choisir d’aller aux « Colonies […] avec les Antifemmes, et crever de faim » alors qu’elles manipulent à mains nues des déchets toxiques et nucléaires, témoins de cette vaste pollution qui causa bien des stérilités. Les « Murs » exhibent des médecins avorteurs pendus, des « traîtres au genre », c’est-à-dire des homosexuels. Les Servantes, prétendument protégées par la Loi, se saluent en psalmodiant : « Béni soit le fruit ». L’insémination par le mâle, sous le regard de son épouse, qui tient la tête de la Servante entre ses cuisses, comme dans l’épigraphe empruntée à la Bible[2], est baptisée « Cérémonie ». Chaque tyrannie en effet travestit et produit un langage spécifique[3]…
La série qui en découla sous l’autorité de la plateforme américaine Hulu, en 2017, a su respecter la beauté hiératique du roman, en y adaptant une architecture mi-mussolinienne, mi-stalinienne, en y ajoutant de plausibles châtiments comme l’excision de lesbiennes surprises dans leurs ébats impies. La romanesque indécision finale n’est alors que le prétexte de suites, pour lesquelles l’auteure serait la conseillère. Cependant, le texte de Margaret Atwood répond bien d’une beauté plastique intensément calculée, d’une écriture hautement suggestive : le fourgon noir du dénouement qui n’en est pas un « émerge de son propre bruit comme une solidification, un caillot de la nuit ». Mais aussi d’une beauté intellectuelle due à une construction et à une rhétorique mesurée et impeccable ; d’une beauté morale enfin, de par la dénonciation induite par la dimension vigoureusement politique et engagée.
En peu de décennies, ce roman est devenu un classique, une allégorie des systèmes politico-religieux « visant à prendre le contrôle des femmes, particulièrement de leur corps et de leurs fonctions reproductrices », comme le souligne elle-même Margaret Atwood dans une récente postface. Cette dimension féministe pourrait d'ailleurs être associée au roman de la Finlandaise Johanna Sinisalo : Avec joie et docilité [4]. Notre romancière y rappelle qu’elle écrivait cette « sombre prophétie politique » à Berlin-Ouest alors encerclé par le mur. Que les Etats-Unis, avant d’être nantis d’une constitution inspirée par les Lumières, étaient cette « brutale théocratie de la Nouvelle-Angleterre puritaine du XVII° siècle, avec ses préjugés contre les femmes » ; quoiqu’elle ait bien conscience que ceci n’a pas grand-chose de chrétien, c’est-à-dire de fidèle à la parole des Evangiles. Il faut se rappeler que divers régimes politiques, fascisants, comme celui de Vichy, ou communiste, comme celui de Ceausescu en Roumanie, ont eu à cœur de criminaliser l’avortement, qu’une idéologie théocratique trop répandue enserre les femmes sous des bâches, physiques et mentales…
De là à imaginer que les récurrents puritains violemment anti-avortement qui exhibent leur vénéneuse rhétorique tout en devenant sénateurs ou conseiller du Président Trump, comme l’éphémère Steve Bannon qui compare l’avortement à l’holocauste, fomentent une sorte de pré-Gilead confinant les femmes à la clôture de la procréation, il n’y a qu’un pas. Pas peut-être trop allégrement franchi au moyen d’une hyperbole auto-satisfaite ; ou indispensable avertissement ?
D’autant que Margaret Atwood fait dire aux souvenirs de son héroïne : « C'était après la catastrophe, quand ils ont abattu le Président, mitraillé le Congrès et que les militaires ont déclaré l'état d'urgence. Ils ont rejeté la faute sur les fanatiques islamiques, à l'époque. Restez calmes, disait la télévision. La situation est entièrement maîtrisée ». Patriot Act, Etat d’urgence, autant de moyens de lutter contre une tyrannie, ou prémisses d’une autre ? Les gains engrangés par la liberté sont fragiles : la mère de June n’a-t-elle pas été une féministe engagée, déplorant le désintérêt en la matière de sa fille, ce qui a probablement contribué les femmes à baisser la garde…
Le régime de « Gilead » a « de l’idéalisme utopien qui coule dans ses veines, confie volontiers notre auteure. Après Huxley, Orwell et Bradbury, c’est ainsi que Margaret Atwood se sait écrire. Sa tyrannie prétend améliorer également les conditions de vie, physiques et morales, de ses habitats. Ce qui n’empêche en rien les puissants de jouir de plaisirs sexuels interdits à d’autres. La morale de cet apologue git peut-être ci dans la confidence du Commandant : « Mieux ne veut jamais dire mieux pour tout le monde, dit-il. Cela veut toujours dire pire, pour certains ». Ainsi vont les régimes constructivistes qui prétendent tout organiser, qu’il s’agisse des mœurs ou de l’économie ; tant aux dépends de la liberté que de la prospérité…
À moins qu’à cause de la baisse avérée de la qualité du sperme de nombreux individus, la fertilité de l’humanité en devienne compromise ; ce pourquoi l’avenir de La Servante écarlate serait une option terrifiante. Sauf que, plutôt que céder aux peurs séduisantes, c’est imprudemment sans compter sur les progrès scientifiques à venir, qu’il s’agisse de la gestion de la pollution ou des solutions apportées à l’infertilité…
« Un rêve devenu réalité », voilà qui ravit d’abord les héros de C’est le cœur qui lâche en dernier… Car le cauchemar d’une crise économique monstrueuse a balayé le pays, une « débâcle financière et commerciale », entraînée par de « gigantesques pyramides de Ponzi », que l’on devine copiée de la crise de 2008 et inspirée par les dettes exponentielles des Etats. Pour Stan et Charmaine, contraints de vivre confinés dans leur voiture, dans une hygiène douteuse, dans un monde qui est « une décharge en décomposition », harcelés par la délinquance et la criminalité, les jeux sont faits : la ville de « Consilience » à la beauté utopique et la sécurité promises sur sa publicité télévisée. Doit-on se douter qu’il y a anguille sous roche ?
Evidemment, il faut sélectionner les plus présentables, les plus capables, et cette épreuve est une broutille pour nos deux impétrants. Or, « les villes jumelles de Consilience/Positron » ont pour ambition de régler conjointement les problèmes du chômage et de la criminalité. La trouvaille est de créer des établissements pénitentiaires inédits : « prisonnier un mois, gardien ou employé de la ville le mois suivant » pour « condamnés + résilience. Un séjour en prison aujourd’hui, c’est notre avenir garanti ». Le maximum de bonheur possible est en jeu. Que ne ferait-on pas pour la sécurité, un travail assuré, la propreté, une vie de couple heureuse, bien que dans la partie et le temps Positron, les hommes et les femmes soient séparés. Et puisque l’on alterne liberté (ou presque) et incarcération laborieuse et paisible en tenue orange, un autre couple, les « Alternants », occupe votre appartement, ou votre cellule. D’où le mystère : qui sont-ils ? Surtout si un message abandonné, « Je suis affamée de toi », d’une certaine Jasmine à un certain Max, affole Stan. Quant à Charmaine, qui sait si elle ne court pas une aventure, en dépit de « Surveillance » et d’un grotesque quiproquo, au point de se retrouver coincée un mois de plus…
Jusque-là on ne comprend guère en quoi ce système peut résoudre la criminalité. Mais qui aurait envie d’être un mois criminel pour se retrouver ensuite sous le coup d’une vengeance immonde ? À moins que ce soit « pour le fun », auquel cas les « gros bras » se volatilisent ; en fait sont gaillardement soumis à la « Procédure », cela va sans dire euthanasiés… par Charmaine. Citoyens et détenus sont alors gentiment interchangeables.
Pas si folle est l’hypothèse de l’écrivaine qui oscille entre science-fiction et théorie politique. Entre ses deux protagonistes, elle alterne les points de vue. Qui eux-mêmes se retrouvent piégés dans leurs jeux par la douce et néanmoins impitoyable tyrannie. Où la liberté de la presse est une menace, la « bluette simili-gothique » vient frôler la terreur, où la construction de grotesques robots sexuels côtoie en sous-main le trafic d’organes et de « sang de bébé ». Quand Charmaine verra qu’elle doit soumettre Stan à la « Procédure », que décidera-t-elle ? Une intrigue se nouera-t-elle avec Ed, le « gros fromage » de Consilience, qui fomente de programmer l’amour comme ses robots sexuels ? Stan s’échappera-t-il…
Plus dynamique du point de vue narratif que l’écriture hiératique de La Servante écarlate, C’est le cœur qui lâche en dernier préfère l’action et le suspense, jusqu’au grand-guignolesque le plus fou (ce qu’il est permis de regretter), montrant que le cœur, ce moyeu de l’amour, voire du sexe et des fantasmes, induit les individus à mille transgressions, malgré le cadre bien huilé du bonheur obligatoire de « Consilience ». On eût alors aimé que le titre choisi par Margaret Atwood, scrupuleusement respecté par la traduction, mais empreint d’un niais sentimentalisme, soit, plus laconiquement, plus mystérieusement et plus efficacement : « Consilience ».
La Canadienne Margaret Atwood, née en 1939 à Otawa, est coutumière des catastrophes qui ravagent l’humanité. Dans sa trilogie MaddAddam, elle partait d’une peste crée par l’homme pour mettre en place une société où des animaux transgéniques côtoient une nouvelle espèce humaine, les « Crackers ». Les rares survivants oscillent entre des sectes religieuses et écologiques ; bientôt « Snowman » n’est plus que le « Dernier homme », quand les animaux transgéniques ont pris le pouvoir. D’une manière plus modérée cette fois, elle reste néanmoins fidèle aux scénarios apocalyptiques, aux science-fictions bio-technologiques, aux anti-utopies enfin, celle de « Consilience » restant à la fois doucereuse et bigrement inquiétante. Tout en perdant une grande part de son efficacité dans sa seconde moitié, encombrée de toute une quincaillerie de puériles péripéties.
Fallait-il écrire une suite à notre chère et effrayante Servante écarlate ? De par le succès de la série filmique qui en fut tirée, Margaret Atwood crut devoir céder à la demande de ses lecteurs plus peut-être qu’à la nécessité de l’écriture. Etait-ce possible d’égaler, voire de surpasser, car c’était s’imposer un défi, le roman qui certes se terminait de façon ouverte, sur une non-fin, disaient les impatients ?
Si l’on considère la consistance dramatique de la narration, si l’on apprécie la reprise des idées fortes, totalitarisme et résistance, endoctrinement et liberté, l’on reste convaincu et entraîné par Les Testaments, même si l’enchaînement des péripéties peut paraître un tant soit peu mécanique. Pourtant l'intensité du premier volume en est un peu émoussée. D’autant que de nouvelles narratrices (dont Tante Lydia) et personnages animent la saga, sans que la perspective en soit bouleversée. Reste que l’on est toujours étonné de la servitude volontaire des acteurs, y compris de celle des femmes, ces fameuses « Tantes », qui contribuent diligemment à la masculine volonté de tyranniser, humilier d'autres femmes.
Cela dit, le lecteur est curieux de se diriger vers le Canada, où l'organisation résistante, « Mayday », conduit clandestinement les femmes opprimées et libérées. Ce sont là les opposants au régime de Galaad (Gilead rebaptisée) qui sont aux commandes pour élaborer diverses stratégies pour faire évader des jeunes filles, en vue de contrer, voire de détruire le cauchemar totalitaire et théocratique voisin, où elles sont « pendues pour hérésie et apostasie ». En outre, l’on aura la surprise de dévoiler bien des secrets familiaux, sociaux et politiques. Par exemple, l’homme qui la puissance suprême, le Commandant Judd, jads maître des Fils de Jacob, la secte de fanatiques à l'origine de chute des États-Unis et de la création de l'actuelle république, n’est plus qu’un vieux machin sénile et corrompu, qui ne goûte à peu près plus que les jeunes filles à peine nubiles. La chute de la république serait-elle imminente ?
Trente-cinq ans après l’opus séminal, notre romancière prolixe[5] a su relever le gant, sans qu’il s’agisse d’un bouleversant gant d’or.
L’une des problématiques les plus étonnantes à soulever dans toutes ses anti-utopies est qu’il n’y soit guère question d’art, de littérature, d’Histoire, de philosophie, de livres enfin. Soit que dans La servante écarlate, l’on devine qu’ils sont soigneusement prohibés et indicibles, soit que, dans C’est le cœur qui lâche en dernier, qui n’a ni la beauté ni la hauteur intellectuelle de sa grande sœur, ils paraissent inutiles à la gestion du bonheur. Pourtant, dans ce dernier, Jocelyn a fait des études de littérature qui lui permirent de travailler pour Surveillance, car « c’est là qu’on déniche toutes les intrigues ». Dans 1984 d’Orwell ou dans Le Meilleur des mondes d’Huxley, c’est explicitement qu’ils sont pourchassés. Quant à la musique, dans le glacis doré de « Consilience », « ils censurent tout ce qui est trop excitant ou perturbateur ». Souvenons-nous que Boko haram, ce groupe islamiste meurtrier, tire son nom de books impurs (sauf un seul, le plus génocidaire et totalitaire de l’humanité depuis quatorze siècles). S’il y a bien une utopie positive et atteignable, du moins tant que d’affreuses tyrannies ne nous tombent sur les épaules et ne nous prennent à la gorge de manière écarlate, c’est celle de nos bibliothèques.
Jorge Carrion : Ceux du futur, traduit de l’espagnol
par Pierre Ducrozet, Seuil, 240 p, 20 €.
Les destinées post-apocalyptiques, que notre temps ne permet pas de rendre totalement improbables, nous hantent. On ne sait quelle catastrophe a rendu cendreux le monde de La Route de l’Américain Cormac McCarthy[1] : un père et son enfant subissent une errance tragique dans un espace dévasté. Avec l’Espagnol Jorge Carrion, une certitude : cette catastrophe fut nucléaire et embrasa en 2035 une planète que nul ne peut plus fouler. Il faut une bonne dose de présomption pour s’attaquer à ce thème rebattu. Mais à cet après de la disparition de l’humanité, parmi cette science-fiction brillante aux perspectives politiques considérables, l’écrivain espagnol ajoute la difficulté d’animer avec intelligence un huis clos perpétuel.
Nous sommes à Pékin, du moins ce qu’il en reste, dans un de ces bunkers issus de la tyrannie de Mao, et conçus pour résister et rester indemne de longues années. Cela fait treize ans et demi qu’une « communauté » d’une dizaine d’êtres humains se discipline en cette prison obligatoirement consentie : « Le drame et l’absurde : notre vie ici ». Jusqu’à ce que, dans un avenir prévisible, les réserves d’énergie et de nourriture s’épuisent avant une mort que l’on sait inévitable. Cette microsociété est nantie d’une « Loi », un « Pacte », qui est une constitution miniature, administrée par Chang.
Il faut alors animer un récit statique, pourtant destiné à ne rien voir se passer qui bouleverserait la donne ; et Jorge Carrion sait peu à peu y réussir, menaçant d’bord de nous ennuyer, puis galvanisant notre intérêt. Anthony, devenu fou furieux, est enfermé dans le sous-sol, s’échappe, étouffe Kaury, puis est abattu. Et tandis que le narrateur, Marcelo, un Argentin, se sent peu à peu vieillir, il conçoit à l’égard de la fille de Chang, Thei, née aux premiers jours de leur réclusion, un émoi esthétique et érotique, impossible et virulent, qui contribue à donner une intensité palpable au récit. La jalousie envers « Carl le panoptique », un initiateur plus chanceux de la fraîche jeune fille, s’exacerbe. Intrusives, les caméras révèlent les sexualités du groupe, en écho à une télé-réalité sans spectateur, ou presque. Les prémisses d’une tyrannie communautaire s’exacerbent, lorsqu’un personnage répète : « C’est notre chance de donner une forme à l’utopie »…
Plus intéressant encore, le passé ressurgit peu à peu, en guise d’explication à la catastrophe, surgie d’une guerre nucléaire d’abord impulsée par la Chine. À la pratique des « jeux vidéo de guerre en réseau », s’ajoute la mode du « facing » (ou rajeunissement facial), mode aussi séduisante que ravageuse, car on ressuscitait et multipliait les visages de César, Napoléon ou Hitler, « entourés de centaines de milliers de partisans » prêts à en découdre. Un peu à la manière de Ballard[2], la « réanimation historique » devint un phénomène culturel et belliqueux allant en s’amplifiant, ce dont témoignèrent les politiques des « Ministères de la Fiction ». Ainsi « l’art doit passer de la contemplation à l’action ». En conséquence les reconstitutions d’événements marquants du passé entrainèrent des attentats « terroristes », des « assassinats d’hommes d’Etat », prétendant rendre la justice au-delà des frontières du temps et de l’Histoire. Ainsi cette dernière devenait renaissance et révision, celles des causes et des tyrans les plus délirants, y compris d’ « éco-terroristes », adeptes de la « bionostalgie », jusqu’à une « guérilla armée d’envergure internationale ».
En sus de cette audacieuse anticipation, le visionnaire Jorge Carrion imagine des « lecteurs génétiques » et des « réseaux vivants d’intelligence artificielle : des millions de bactéries connectées, capables de jouer aux échecs ». Quant à la série filmique Labyrinthes, il s’agit d’une invention fascinante, dans laquelle « un groupe de naufragés, prisonniers ou survivants, […] devaient s’adapter à leur nouvelle vie à l’intérieur d’une structure formée de tunnels métalliques ». Mieux encore, « chacun des labyrinthes des dix saisons faisait en réalité partie d’une maquette, une sorte de fourmilière artificielle dans laquelle cohabitaient sans jamais se croiser des dizaines, des centaines, des milliers de communautés humaines microscopiques ». Il devient évident qu’une mise en abyme du roman en son entier, porté par une écriture vibrionnante, est à l’œuvre.
Que reste-t-il de nos sites Internet ? Au mieux, ils sont « figés dans une réalité qui n’existe plus », lisibles, mais plus immobiles que les pages des livres, en fait menacés d’extinction définitive. Au bunker, des rites et savoirs sont gardés vivants : la pratique du jeu d’échecs et la mémoire de parties légendaires. À notre narrateur Marcelo, qui fut rapporteur pour l’ONU sur les « Stratégies de Récupération de la Mémoire Historique », là où il faut peut-être lire une satire de l’omniprésence du devoir de mémoire et de son instrumentalisation, il ne reste qu’un dictionnaire, lu par le narrateur avec la plus grande application, à la recherche d’ « utopie » : trouver et retrouver les mots, n’est-ce pas recréer le monde ? Relatant passés et présent, il devient alors « un écrivain sans lecteurs ». Il lui faut cependant raconter à Thei cette « guerre sans historiens » qui précéda leur réclusion. Cette esquisse d’une nouvelle génération « parviendra-t-elle à s’échapper un jour de cette fête de la mort ? »
Nous avions découvert Jorge Carrion, né à Tarragone en 1976, avec la traduction de son essai, Librairies. Itinéraires d’une passion[3]. Un talent étrangement différent et judicieusement science-fictionnel l’habite ici. Au point que l’on comprenne combien la science-fiction puisse être non seulement un outil de lecture des potentialités de notre temps et de nos mœurs, mais encore une expérimentale analyse politique considérable. Si l’on songe que Ceux du futur, traduisant improprement Los Huérfanos (« Les Orphelins ») du titre original, n’est que le volet central d’une tétralogie romanesque, Las Huellas, ou « Les Empreintes », plus exactement selon son auteur « la tétralogie d’un nouveau siècle », qui comprend également Los Muertos, Los Turistas et Los Difuntos[4](une nouvelle illustrée), un appétit de lecture nous chatouille vivement entre les oreilles. On lira également avec une curiosité virale son essai Teleshakespeare, qui s’intéresse aux séries télévisuelles, qui font souvent preuve de plus d’imagination et de pénétration que nos romans, en tant qu’elles véhiculent une intention tant neuropsychologique que géopolitique (pensons à cet égard à Real Humans). D’autant qu’une secrète connivence relie essai et roman de celui qui est peut-être un auteur majeur, celle d’une magnétique culture des mots, des livres, des séries et des sites internet, douloureusement fragile. Une dose d’action, bien des doses éblouissantes d’intelligence pour Ceux du futur : le film qui pourrait en être tiré aurait-il, ô gageure, ces dernières qualités ?
Thierry Guinhut
À partir d’un article -ici augmenté- publié dans Le Matricule des anges, mars 2017.
La Couarde-sur-mer, Île de Ré. Photo : T. Guinhut.
Jo Walton, du roman de fantasy
au choix existentiel :
Morwenna et Mes Vrais enfants.
Jo Walton : Morwenna, traduit de l’anglais (Pays de Galles),
par Luc Carissimo, Denoël, 2014, 350 pages, 21,50 €.
Jo Walton : Mes Vrais enfants, traduits de l’anglais (Pays de Galles)
par Florence Dolisi, Denoël, 300 p, 22 €.
Les genres romanesques de la Galloise Jo Walton ont plusieurs vies. Avec une déconcertante facilité, elle oscille de la fantasy pour jeunes filles au réalisme pour femmes à la croisée de la maturité, sans que rien n’empêche d’ailleurs un lecteur masculin de s’y faufiler avec bonheur. Mieux, si possible, elle aborde, avec les baguettes magiques de son imaginaire, le genre plus spéculatif de l’uchronie. De Morwenna à Mes Vrais enfants, jusqu’à la trilogie du Subtil changement, elle fait feu de toute prose, à la lisière de la poésie autant qu’à celle de l’interrogation existentielle et politique.
Chez Tolkien et ses suiveurs, la fantasy est un genre bien balisé. Elfes, mages et chevaliers, royaumes en guerre parcourus par la quête d’un héros… A part pour les mordus infatigables du genre, qui lui pardonnent tout, nombre de constructions d’univers et de péripéties sont un peu répétitives, le surnaturel et la magie sont les démiurges obligés, les sociétés peu ou prou médiévales sont fortement régressives, sans compter les topos du merveilleux et de l’épique et leurs ficelles narratives un peu lourdes. L’écrivaine Jo Walton (né en 1964 au Pays de Galles) est plus subtile.
L’héroïne de Morwena est une jeune fille tout ce qu’il y a de plus réaliste ; enfin presque. Car Morwenna Phelps, qui a perdu sa jumelle, dans un accident qui l’a laissée handicapée d’une jambe, est envoyée par son père dans le pensionnat privé très chic d’Arlinghurst. Amitiés et inimitiés pour une adolescente méprisée, solitaire et brillante, font et défont les intrigues du roman d’initiation, au service de l’identification des jeunes lectrices. Mieux, entre l’école et son milieu familial souvent sclérosé, quoique son père soit plus ouvert, il lui reste la dévoration passionnée des livres de science-fiction et de fantasy, et la bibliothèque locale. Là elle intègre un club de lecture, où la fascine Wim, bel adolescent un peu sulfureux, qui aurait mis, selon la rumeur, une jeune fille enceinte. Cependant l’insolite s’installe peu à peu : la certitude des fées et des gnomes qui habitent discrètement les campagnes, la croyance effrénée dans les pouvoirs de magie noire de sa mère, le soupçon que les trois sœurs de son père soient également sorcières, des lettres étranges, une photo brulée, la « magie de Karass ». Tout cela conflue en une acmé surnaturelle et un choix existentiel final… Voilà qui entraîne le récit vers les hésitations du fantastique, plutôt que vers les certitudes du merveilleux.
A la lisère du folklore gallois et de l’analyse psychologique de la différence, ce roman de Jo Walton, bien que publié dans la collection « Lunes d’encre » (traditionnellement science-fictionnelle), se joue de tous les genres, de toutes les cloisons romanesques, usant non sans subtilité du journal intime pour inventorier les convulsions de l’adolescence. Mais aussi de la satire de la société scolaire, jusqu’à la plus folle féérie. Seule l’énumération des lectures de Morwenna, (Delany, Le Guin ou Silverberg…) faite de réserves et d’enthousiasmes, manque d’épaisseur, même si, après tout, il s’agit bien, modestement, du palmarès critique d’une toute jeune fille boulimique de livres.
Couverte de prix littéraires anglo-saxons et spécialisés (dont le Hugo et le Nebula), cette plongée dans l’univers d’une adolescente brimée, curieuse et imaginative est d’un charme fou, en dépit de la modestie de ses prétentions. Il n’y a en effet pas forcément besoin de grandes sagas, de grands univers science-fictionnels pour que le lecteur prenne en amitié cette attachante et magique personnalité en formation…
Qui sait si nous avons plusieurs vies… Ce serait alors au croisement d’une autre Histoire, parmi celles qui font Mes vrais enfants, bien plus conventionnel roman parmi ses premières pages, quoique en apparence. Car en 1949, dans une Angleterre cernée de privations, la jeune Patty choisit et ne choisit pas d’épouser Mark. Deux biographies et sexualités alternatives alternent à partir du septième chapitre. L’une commence par des grossesses douloureuses, des enfants, parfois mort-nés, un mari abject, quoique philosophe, et plus tard se révélant homosexuel ; ce qui découragerait toute femme de se marier. L’autre, alors qu’elle enseigne à Cambridge, s’emballe grâce à un voyage à Rome, un autre à Florence où « elle tombe follement amoureuse de l’art de la Renaissance». Elle publie un guide sur la ville, puis sur Venise et Rome, tout en devenant amoureuse d’une femme, Bee, amour heureusement réciproque. Cette bifurcation aux deux branches narratives est-elle l’effet de la « confusion » de la vieille Patty, dont la mémoire déraille dès les premières pages, en 2015 ? Ce qui permet de lire l’entreprise romanesque comme un rembobinage des souvenirs reconstitués et reconstruits selon une double logique, une vaste et bifide analepse temporelle…
La comparaison avec Le Choix de Sophie de William Styron[1], faite par bien des critiques, est assez artificielle. Certes le romancier américain y superposait deux romans d’éducation, mais d’un jeune homme nommé Stingo et d’une femme, Sophie, rescapée des camps de la mort nazis, à la porte desquels elle avait dû choisir de sacrifier l’un de ses enfants… L’immense parabole sur le mal et la culpabilité s’oppose alors à la décision, sinon au coup de dés, prise par Patty au seuil d’une médiocre ou d’une vie meilleure…
Les deux hypothèses romanesques postulées dans Mes vrais enfants restent dans le cadre du réalisme. Ces vies sont alors judicieusement représentatives de l’évolution des mœurs, en particulier de la liberté féminine ; ce qui n’est pas sans inscrire ce roman dans une perspective féministe, alors que le couple formé par Patty et Bee conçoit des enfants, grâce à l’amical concours d’un camarade.
Outre le féminisme, car l’une des Patty, que séparent deux univers parallèles, donne des « cours de littérature féministe », se dessine toute une dimension engagée : d’une part contre la prolifération nucléaire, et ses bombardements qui entraînent morts lointaines et maints cancers de la thyroïde, et d’autre part en faveur de la nécessité de persister à propager l’humanité : « un monde sans ses enfants n’était même pas concevable », ce qui donne tout son sens au titre, même si les deux autobiographies fictives et alternatives ne nous disent guère lesquels sont les « vrais », ceux des guerres nucléaires ou ceux d’un humaniste progrès ; à moins qu’il s’agisse des lecteurs de Jo Walton mis en demeure d’opter en faveur des progrès de la civilisation.
Jo Walton a un talent indubitablement divers. De la fantasy pour adolescente rêveuse et passionnée dans Morwenna, aux tranches de vies servies en guise d’avertissement face aux décisions matrimoniales et existentielles. Parfaitement construit, voire virtuose au point que les deux vies se croisent par des allusions ténues, même si l’écriture n’est pas toujours inventive, même si le dernier quart du volume pêche un peu au moyen d’une rapide et factuelle succession de péripéties sans âme, la double fresque qu’est Mes vrais enfants ouvre à chaque porte du retable laïc un impressionnant tableau de société. Ici, choisir sa vie implique bien des conséquences, pas seulement individuelles, mais aussi historiques. En effetce roman devient également uchronie lorsque, dans l’une de ses vies, la France se dote en 1968 d’un gouvernement communiste, lorsque ce sont les Soviétiques qui conquièrent la lune, lorsque Bobby Kennedy devient Président des Etats-Unis et qu’éclate la guerre nucléaire est-ouest. Ce qui n’est pas sans rappeler une autre réalisation de Jo Walton : la trilogie du Subtil changement dont une hitlérienne uchronie est le moteur[2]…
Thierry Guinhut
Article publiés -ici augmentés- dans Le Matricule des anges, mai 2014 et mars 2017
[1] William Styron : Le Choix de Sophie, Galimard, 1981.
David Cronenberg : Consumés, traduit de l’anglais (Canada)
par Clélia Laventure, Gallimard, 2016, 382 p, 21 €.
David Cronenberg : Entretiens avec Serge Grünberg, traduit de l’anglais (Canada)
Les Cahiers du cinéma, 2002, 192 p, 45 €.
Jean-Pierre Ohl : Redrum,
L’Arbre vengeur, 2012, 256 p, 15 €.
Il est souvent à craindre qu’un cinéaste, une fois la plume, ou le clavier, sous les doigts, ne livre qu’un pseudo-roman, un ersatz de scénario, plus étiré qu’un chewing-gum et nanti d’une pauvrette, exaspérante écriture. Rassurons-nous, ce n’est pas le cas avec le Canadien David Cronenberg, qui aime fouiller le rose de la chair humaine. Le réalisateur coruscant de cette inhumaine métamorphose, La Mouche, livre avec Consumés non seulement un thriller implacable, mais aussi une osmose impressionnante entre science-fiction, biotechnologies et pathologie. Quoiqu’aux voyeurismes sexuels et morbides du journalisme à sensation ne soient pas épargnés les dangers de la complaisance, loin au-dessous de la qualité de son film le plus stupéfiant : EXistenZ. Science-fiction romanesque et cinéma se marient également à l’occasion du récit de Jean-Pierre Ohl : Redrum, en passant par le prisme de Stanley Kubrick.
Deux intrigues parallèles se déroulent et se consument, alternant leurs séductions et leurs pièges. Deux amants, et néanmoins concurrents dans le domaine du photojournalisme, mènent dans deux villes étrangères leur reportages à la limite et au-delà de l’étrange et du crime. Naomi Seberg est à Paris, puis à Tokyo, pour enquêter sur le meurtre de Célestine Arostéguy, dont le mari, également philosophe à la Sorbonne, a disparu. Est-ce lui qui l’a tuée, mutilée, qui aurait dévoré quelques fragments de son corps ? Naomi rencontre ses étudiants, étudiants non seulement en philosophie mais en coucheries diverses avec les deux stars de l’intellect. À Budapest, Nathan Math interviewe à la fois Molnar, un chirurgien aux pratiques controversées, illégales, et son cobaye Dunja aux seins « officiellement radioactifs », avec laquelle il couche, contractant l’épouvantable « maladie de Roiphe ».
On devine que cette paire d’intrigues vénéneuses sur des « affaires juteuses » vont se rejoindre, se polluer l’une l’autre, dans une progression sensationnaliste, inéluctable et perturbante. Imaginez : « J’ai inventé une infestation parasitoïde de mon cru, pour elle, pour Célestine. Je me suis dit qu’elle méritait d’avoir une espèce qui lui serait propre, qui pondrait avec amour ses œufs en elle ». Ou encore « Le sein ? Elle était vivante… quand vous l’avez mangée ? » À moins qu’il ne s’agisse que de « répliques bioplastiques »… Ce sont en effet les possibilités, les sexualités, les errances, les travers et les métamorphoses cliniques et technologiques des corps qui sont le sujet privilégié de David Cronenberg. On lira cela -jusqu’au bout si l’on a le cœur bien accroché-, comme un tableau des perversions les plus salaces, loufoques et infâmes ; ou comme un examen clinique de la nature humaine, au tréfonds de ses ténèbres charnelles et de ses pulsions, là où git « la malignité sordide ».
Roman sadien ou roman philosophique ? Faut-il voir dans le duo Arostéguy un écho du couple Sartre Beauvoir, où du meurtre que perpétra Althusser sur sa femme ? Voire une empreinte du fameux Hannibal Lecter gourmand de chair humaine… En ce cas, il serait tout entier une parodie baroque et hyperréaliste. Ce « rapport esthétique au sexe », cette théâtralité sur écran mental, est un avatar branché de plus au roman d’horreur gothique venu du Frankenstein de Mary Shelley[1]. Le thriller peut-être également lu comme une satire de l’hyperconsommation, du trafic d’organes et de l’omniprésence des réseaux connectés, non sans facilités convenues, parmi lesquels évoluent nos deux journalistes de l’extrême humanité. La rencontre de la fascination de l’image avec les extrémités du cannibalisme et du fétichisme peut passer pour une dénonciation, à moins d’un hyper-appétit, de nos voyeurismes, et plus particulièrement de ceux sexuels et morbides du journalisme à sensation.
À moins que cela soit trop d’éloges. Les tics bien en cours de la science-fiction, le catalogue des attitudes et des appétits pervers plus ou moins chics ont tendance à plomber de leur complaisance le fil narratif. Le bel exercice de style loué par Stephen King a parfois quelque chose de vain, là où manquerait une analyse plus incisive, non pas des blessures et des accessoires, mais de l’origine neurologique, fantasmatique du mal, de ses plaisirs et de ses tréfonds. Ce que, mieux que Consumés, semblent suggérer de manière plus incisive quelques-unes des productions cinématographiques de notre auteur.
L'on retrouve dans ce premier roman du cinéaste né en 1943 à Toronto le goût exacerbé du dernier cri des technologies, le voisinage de la chirurgie et de la maladie avec l’appétit sexuel. Ce que le film Crash, défilé d’accidentologie routière d’après le livre de Ballard[2], rendait iconique. On revoit également s’enclencher l’engrenage morbide peu à peu intensifié, que des films comme Chromosome III ont porté à l’acmé de la peur.
Il faut alors se tourner vers une somme bien documentée, celle que Serge Grünberg réunit, avec une dizaine d’entretiens, une filmographie, une généreuse préface, en présentant le « cinéma cerveau » de David Cronenberg. Même si, ce livre datant de l’année 2000, il ne peut que faire l’impasse sur des œuvres plus récentes, comme l’obsédant Spider, venu d’un roman de Patrick McGrath[3], dont la verdâtre claustrophobie mentale est assurée avec une opiniâtre intelligence. De film en film, son esthétique gore, facile au premier abord, s’en trouve haussée à une dimension presque philosophique, lorsque les révolutions de la peur et de l’éros coïncident avec nos révolutions technologiques et biologiques. Ce dont témoigne une pellicule comme Faux semblants, dans laquelle deux jumeaux gynécologues, homosexuels et incestueux (qui, frères siamois, se sont eux-mêmes séparés à coup de bistouri) sont retrouvés morts dans leur luxueux cabinet.
C’est d’ailleurs dans ses entretiens que David Cronenberg, sensible aux réactions outrées suscitées par quelques-uns de ses films, assure : « n’importe quelle doctrine politique est mortelle pour l’art[4]». Cette judicieuse méfiance devant les programmes sociétaux et moraux antétotalitaires, restant à nuancer si l’on pense au libéralisme classique. Il n’en demeure pas moins que les hypothèses scientifiques, biologiques et psychiques explorées par le cinéaste permettent de tester notre anticipation de l’avenir autant que nos présupposés mentaux et éthiques, sans compter l’ingénieuse multiplication de nos fantasmes.
L'on ne sera finalement pas étonné que ce familier de Burroughs, de DeLillo et de Ballard se soit senti pousser des ailes d’écrivain, alors que son film EXistenZ (1999) reste probablement son chef d’œuvre. Branchant une console de jeu organique et animale de synthèse, en forme d’intestinal cerveau, sur les corps au moyen d’un « bioport » et grâce à un cordon ombilical, Allegra Geller est bien une artiste, sinon une prêtresse sacrée, un brin autoérotique et fétichiste, qui couve sur ses genoux sa créature aux possibilités ludiques stupéfiantes. Pour échapper à la menace de meurtre d’une secte « réaliste » aux relents fanatiques inspirée par l’affaire Rushdie[5], la créatrice de cet univers mental nanti de divers « mondes » se voit avec ses partenaires de jeu (qui sont douze, comme dans la Cène) voyager parmi les labyrinthes de l’imaginaire et de l’inconscient. Cependant, alors que l’existence a été remplacé par l’EXistenZ, les frontières entre le jeu et la réalité, s’effacent, se dispersent, comme en un indémêlable ruban de Möbius, affectant la perception, le psychisme entier des joueurs, sinon celui du spectateur : « Sommes-nous encore dans le jeu ? », demande à la toute fin un joueur qui, aux prises avec son addiction sacrée, n’a peut-être jamais quitté ce dernier, appelé, avec une étrange clairvoyance, « transCendanZ », ce qui aurait remplacé la transcendance. Une dimension philosophique vertigineuse s’empare, soudain, avec David Cronenberg, d’un cinéma aux métamorphoses plus proliférantes que celle de Kafka.
Romancier ou cinéaste ? Si l’on a l’habitude de constater que la plupart des adaptations d’un livre sont des appauvrissements de l’œuvre initiale (hors de notables exceptions comme celles d’Hitchcock, de Visconti ou de Kubrick), le contraire se produit ici. Celui qui a su avec maîtrise adapter Le Festin nu de Burroughs ou Crash de Ballard, a créé avec Consumés un avatar romanesque de son univers cinématographique, auquel il offre ainsi une astucieuse initiation. Mais le manque de concision et de vitesse narrative, dont ne souffre pas un instant EXistenZ (au scénario totalement original) ne permet pas tout à fait qu’avec autant d’émotion et de conviction il séduise son lecteur, qui préférera s’enfouir à ses risques et périls, mentaux et conceptuels, dans les dédales de l’effroi et de la fascination des biotechnologies en ébullition, en un mot, pour reprendre le titre d’un de ses films : en ce Videodrome où, partiellement, nous vivons…
Entre cinéma et littérature romanesque, Redrum est un lointain voisin d'ExistenZ. Si l’on excepte quelques grises descriptions paysagères redondantes, le roman de Jean-Pierre Ohl est remarquablement construit. Dans une lointaine île d’Ecosse, un bâtiment en forme d’œuf abrite Némos et son laboratoire plus qu’insolite. C’est en ce lieu, hors d’un monde menacé par une guerre mondiale, que l'on invite quelques spécialistes du cinéma pour un colloque ; ce qui nous vaut des portraits hauts en couleurs, des joutes intellectuelles homériques (sur le « formalisme » par exemple) et empreintes de satire.
Stephen, le narrateur, a publié un essai remarqué sur Stanley Kubrick. Bientôt, les expériences informatiques et neuronales du savant reclus lui font vivre avec une intensité inconcevable les scènes marquantes de ses films préférés, quand des jeunes femmes, parfaites sosies d’actrices mythiques, dont une « Lolita », veillent sur les participants. Ainsi la nostalgie cinématographique s’incarne entre technologie et fantasme.
À la lisière de l’impossible science-fiction ou de la probable anticipation, Némos est parvenu à fixer la personnalité des défunts dans la « Sauvegarde », au point de faire vivre aux sujets consentants de nouvelles vies avec les disparus. Retrouver les « âmes sauvegardées », est-ce traumatisme, consolation parfaite, où « le réveil est le cauchemar », addiction ?
Ce pouvoir inouï d’un cinéma, qui envahit l’espace et les sens, était suggéré dans le remarquable et fondateur roman fantastique de Bioy Casares, L’Invention de Morel. Il est ici amplifié jusqu’aux conséquences les plus vertigineuses : « Car vous n’êtes pas Stephen Gray, mon petit. Vous êtes sa Sauvegarde. » Comme dans la narration circulaire des films de David Lynch, où réalité et fiction s’emboitent et s’effacent, Jean-Pierre Ohl, use du menaçant « Redrum », inscrit en rouge sanglant dans Shining de Kubrick, pour nous faire perdre pied parmi les terrains du réel et les circonvolutions de la perception ; nous introduisant ainsi dans les arcanes de l’œuvre d’art. La fantaisie devient alors un fastueux et talentueux conte philosophique. Ne reste plus, parmi le colloque de Redrum, qu’à inviter Cronenberg…
traduit de l’anglais par Jules Castier Plon, Feux croisés, 288 p, 19 €.
Aldous Huxley : Temps futurs,
traduit par Jules Castier et Hélène Cohen, Plon, Feux croisés, 168 p, 16,90 €.
La Ferme des animaux d’Orwell nous a enseigné que la bonne parole marxiste entraînait une tyrannie pire que les inégalités sociales précédemment combattues. Ce pour dénoncer, dans le cadre d’un apologue animalier, une subversion de la promesse du communisme par une nouvelle classe de dictateurs. A moins que ce fut, comme l’indique une lecture attentive du Manifeste du communisme, dans la nature même du projet que le ver de la tyrannie résidât. Fallait-il plutôt, en nos utopies, planifier scientifiquement le bonheur ? C’est ainsi que Le Meilleur des mondes d’Huxley prétendait résoudre pour le mieux commun le problème des classes sociales. Une réédition bienvenue, couplée avec le moins connu Temps futurs, pourtant remarquable, à l’occasion du cinquantenaire de la mort de l’écrivain, vient à point nommé nous rappeler, en deux anti-utopies, les dangers des sciences exactes couplées avec des pensées politiques inexactes.
Comment fabriquer le bonheur ? Thomas More, au début du XVIème, imaginait, en son Utopie, un gouvernement idéal, par le moyen réglé d’une économie et d’une vie sociale communautaire, du travail aux loisirs. La tradition de l’utopie, de La Cité du soleil de Campanella, du communisme de Platon à celui de Marx, ne manqua pas d’illuminer notre futur. Mais aussi de l’empoisonner, virus qui fournit l’occasion aux gênes de la tyrannie de se développer à l’envi avec le nazisme, le soviétisme, le maoïsme, le castrisme… Ainsi, très vite, l’enthousiasme des écrivains avertis -car ils ne le sont pas tous, hélas- déchanta. Ce fut d’abord le Russe Zamiatine qui, écrivant en 1920 Nous autres[1], fit de l’anticipation scientifique héritée de Wells, une corrosive critique politique. La Métropolis de l’Etat unique célèbre la vie mathématiquement parfaite alors qu’un de ses citoyens, dont le nom n’est qu’un chiffre, rencontre l’amour, la déraison, la liberté, ces insurrections et trahisons individualistes contre le règne unanime de la raison. Cette dernière lui imposera l’opération chirurgicale qui guérit de l’imagination… Huxley, ainsi qu’Orwell avec son 1984, surent reconnaître quelle dette ils avaient envers Zamiatine.
Car, paru en 1932, Le Meilleurs des mondes est évidemment scientifique : qui ne connait le célèbre incipit où l’on fabrique de manière artificielle les bébés, où le conditionnement permet une parfaite distribution des êtres humains dans les limites rigoureuses et appréciées de leurs classes sociales ? On nait Alpha pour l’élite, jusqu’à Epsilon pour les semi-avortons du prolétariat. Le récit, parfaitement mené, nous enseigne tout le bien apporté par la mécanisation sociale, le conditionnement, le travail planifié, les loisirs incessants, le « soma », cette euphorisante drogue sans effets secondaires. Ainsi, se conjuguent leurs effets pour assurer, en « l’an 632 après Ford » : « Communauté, Identité, Stabilité. » Sans compter, une fois le mariage et les tiraillements de l’amour abolis, la disponibilité volatile des partenaires sexuels, « où chacun appartient à tous les autres ». Tout cela « pour faire aimer aux gens leur servitude ». Le progrès scientifique aboutit bien au meilleur des bonheurs, à la vie longuement mécanisée jusqu’à l’euthanasie nécessaire ; moins la liberté, moins l’inquiétude métaphysique : disparus l’amour et la littérature, « anéantis Le Roi Lear et les Pensées de Pascal ».
Seuls Bernard Marx et John sont d’une autre trempe. L’un parce que de l’alcool se serait glissé dans son « pseudo-sang », mêlant sa qualité d’Alpha avec celle inférieure d’un « Gamma », l’autre parce né dans une « réserve de sauvages » vivipares. C’est tout ce qui fait la qualité d’humanité que ressentent Bernard, car il éprouve le besoin d’être seul, et le « sauvage » John : lui seul sait être amoureux, lui seul sait puiser sa culture dans un volume des œuvres complètes de Shakespeare. Le directeur-dictateur Mustapha Menier exilera Bernard et l’écrivain Helmholtz, quand John aura choisi une mort mystique, lassé d’être un clown gladiateur de la société du spectacle. L’utopie s’est alors changée en anti-utopie. Science sans conscience de la liberté n’est que ruine de l’humanité.
Est-ce par ironie qu’Huxley choisit d’appeler ses dissidents du Meilleur des mondes des noms de Bernard Marx et Lenina, quoique cette dernière rentre assez vite dans le rang ? Signifie-t-il qu’ils sont des ferments de liberté ? Auquel cas l’écrivain se serait lourdement trompé dans sa lecture de Marx. L’Histoire a pourtant révélé que les descendants de Ford, ce capitaliste, conduisent la démocratie libérale, quand ceux de Marx ont confirmés les commandements liberticides de son Manifeste[2].
« Un manuscrit évidemment », commençait Umberto Eco dans Le Nom de la rose, ironisant contre le topos du manuscrit retrouvé qui court du Don Quichotte de Cervantès au Manuscrit trouvé à Saragosse de Potocki… C’est en tombant d’un camion qui se dirige vers l’incinérateur qu’un scénario refusé, parmi des milliers d’autres, est sauvé : celui de Temps futurs, écrit par un certain William Tallis. Tentant de le retrouver, dans sa demeure au désert, on apprend sa mort. Ainsi Huxley, qui fut scénariste à Hollywood, introduit-il, en 1948, seize ans après Le Meilleur des mondes, une nouvelle anti-utopie : après la grande liberté sexuelle sous conditions, la tyrannie sexuelle sous conditions.
Cette fois ci la science a accouché d’un monstre plus expéditif : un conflit atomique a ravagé le globe, hors la lointaine Nouvelle Zélande. La Californie, en 2108, semée de squelettes et de ruines, a régressé, comme les hommes, frappés par une mutation génétique, ont régressé en direction du singe. Mamelles nombreuses, déformations criantes, jusqu’à perdre l’essence d’humanité dans la superstition et la barbarie, d’où le titre anglais : Ape and Essence, piètrement rendu par « Temps futurs »… Titre d’ailleurs emprunté à un vers de Shakespeare dans Mesure pour mesure : « Son essence éternelle -pareil à un singe irascible ».
Au sortir d’une sorte de prologue sous forme de comédie musicale, menée par un récitant aux accents baroques (qui permettrait de pardonner aux lecteurs d’Hollywood d’avoir jeté ce scénario) où l’on voit s’agiter des « babouins » semi-humains et des « Einstein » frappés et humiliés, l’aventure parvient à prendre pied. Un botaniste venu de Nouvelle-Zélande, en vue d’explorer ces terres déshéritées, découvre, abasourdi, une « démocratie prolétarienne » où, dans le cadre de « la solidarité sociale », « tout revient à l’état ». Disons-le, une des tyrannies socialistes absolues dont acouccha Marx. Prisonnier des autochtones, il se trouve lui aussi soumis à un clergé cruel qui sert « Bélial », un des noms du Diable. Pourquoi ? Parce ce dernier leur envoie la « concupiscence ». Parce que les naissances sont tellement difformes, qu’il faut égorger les bébés les plus atteints et condamner tout un chacun à une affreuse chasteté en collant des « NON » sur les seins et les fesses ; tout en permettant une brève période orgiaque de rut annuel pour la reproduction. Le moindre manquement est passible du fouet, ou pire. Seuls les prêtres, méprisants, sadiques, y échappent, grâce à la castration, proposant généreusement à l’utile botaniste nommé Poole, qui pourrait ramener la fertilité dans les champs, de subir le même sort. Mais, amoureux d’une jeune native, « Loola », récupérant un volume de poèmes de Shelley sauvé du feu, relisant son lyrique « Adonais », il choisit de s’enfuir avec elle et de perpétrer « l’essence » humaine… Etrangement, le couple s’assied un instant sur la tombe de leur scénariste créateur, en un superbe ruban de Moebius narratif, digne des spéculations de Philip K. Dick.
Outre la dimension psychologique pénétrante qui s’attache aux personnages, la finesse de la réflexion sur les motivations de la répression sexuelle et amoureuse est tout uniment brillante, y compris les liens indéchirables de la religion et de la politique. A cet égard, le chant rituel, dans lequel il s’agit d’aboutir à « l’ultime et irrémédiable détumescence » est à la fois grotesque et tragique. On jure par le « Juste Enfer », on connait la « science satanique », on annonce « Son Eminence l’Archi Vicaire de Bélial, Seigneur de la Terre, Primat de Californie, Serviteur du Prolétariat, Evêque d’Hollywood », en un burlesque et terrifiant salmigondis idéologique. Quant à la femme, elle « est le vase d’Esprit d’Impiété, la source de toute difformité », radicalisant avec perspicacité un machisme atavique.
Le mythe apocalyptique et post-nucléaire accouche alors d’une anti-utopie où le totalitarisme est l’apanage de la superstition, faute de science possible, et d’une religion barbare dont les officiants assument un culte répressif, sacrificiel, pour le bonheur de leur instinct de pouvoir, de leur libido dominandi. Par la voix de son récitant, l’écrivain dénonce « la foi sans fondement, la surexcitation infrahumaine, l’imbécillité collective qui sont les produits de la religion rituelle ». Pas besoin d’être singe pour cet exploit… Mais la satire virulente de l’humanité englobe également, cette fois par la voix de l’Archi Vicaire », donc sans manichéisme, l’ardeur de l’animal politique « à polluer les rivières, à tuer tous les animaux (…) à gaspiller les minéraux qu’il avait fallu la totalité des époques géologiques pour déposer ».
Aldous Huxley, y compris par le truchement de ses traducteurs, est un brillant styliste, maniant tour à tour la gravité et l’ironie, les ressorts du roman d’aventure et la dimension philosophique de l’anticipation et du conte. Qui sait si cet apologue simiesque a donné des idées au génial roman de Will Self : Les Grands singes[3]…
La morale de toutes ces histoires d’utopies et d’anti-utopies ? Jamais du haut d’une grande raison humaine, capitalisme étatique et monopolistique, religion fanatique ou communisme hégémonique, d’un gouvernement mondial de la fiscalité et des mœurs, ne descendra aucune société parfaite. Seul le libéralisme économique et des mœurs, qui n’a pas la prétention à la perfection, permettra à nos sociétés un développement dévoué au maximum d’individus. Est-ce ce qu’attendait Huxley, ce prophète inquiet, qui voyait s’avancer et se renouveler le spectre des totalitarismes ? Il crut le conjurer en ce qui devint peu à peu à peu une tétralogie. Car bientôt, en cette collection où Le Meilleur des mondes et Temps futurs forment un diptyque, s’ajoutera l’essai de 1957, Retour au meilleur des mondes, où il voyait confirmé le réalisme de ses prédictions, propagandes et drogues notamment, leur opposant, parmi les valeurs de la famille, de l’amour et de l’intelligence, « la première de toutes […] la liberté individuelle » ; préconisant « la conquête de la liberté dans une non-violence stoïque ». Mais aussi le roman de 1962, Île, où l’utopie d’une « félicité lumineuse » serait aussi sereine qu’idéalement réussie. Comme une vaste matrice de bien des science-fiction qui lui succèderont, de bien des perspectives de philosophies politiques qui nous poursuivent. En sa nouvelle préface de 1946 au Meilleur des mondes, il dénonçait ce qui est aujourd’hui au socialisme un mal français : « A mesure que diminue la liberté économique et politique, la liberté sexuelle a tendance à s’accroître en compensation. » Que cette dernière liberté ne nous fasse pas perdre de vue la première !
traduit de l'anglais (États-Unis) par Laurent Queyssi,
Au Diable Vauvert, 2020, 448 p, 22 €.
William Gibson : Identification des schémas,
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Cédric Perdereau,
Au Diable Vauvert, 2013, 504 pages, 23 €.
Le quotidien de la Science-fiction se résume trop souvent à un style bâclé et à une quincaillerie de matériel d'anticipation qui n'a ni la force évocatoire ni de questionnement de La Machine à explorer le temps de H.G. Wells. Mais on connaît bien des auteurs, de Philip K. Dick et ses jeux sur la perception, à Dan Simmons et ses énormes space opéras (Le Cycle d'Hypérion), qui s'échappent avec un talent dément de ce ghetto prétendument sous-littéraire. La SF est devenue, au choix, une contre-culture alternative, ou une extension des capacités imaginatives et intellectuelles, parmi laquelle il fallait bien que des auteurs s’emparent des nouvelles technologies, de l’ordinateur à Internet.
Ainsi, avec son célèbre Neuromancien, William Gibson a inventé en 1984 un genre à l'intérieur du genre, cet espace cyberpunk qui pousse l'inquiétude des hommes à l'encontre des machines à son acmé : jusqu’où pourrait aller le contrôle neuronal des individus asservis par les intelligences artificielles ? En « visionnaire neuromantique », rebelle au nouvel ordre informatiquement correct d’une anti-utopie dominé par les multinationales d’un capitalisme prédateur, il explore cependant la dimension poétique de l'espace numérique. Quitte à succomber à cette hallucination consensuelle et légale, presque mystique, à moins d’atteindre au code-source de la cyber-addiction à la Présence virtuelle.
Dans ce roman inaugural, une « matrice » qui ressemble à Internet est dominée par les multinationales. Sans prévoir l'explosion de la liberté individuelle d'un Net quasi-gratuit, mais bien avant la saga Matrix, Gibson entraîne son hacker, condamné par l’injonction d’une neurotoxine à ne plus pouvoir se connecter, en une nouvelle mission dans un menaçant réseau 3D. Non sans perturber son lecteur, assailli par le vocabulaire spécialisé du cybermonde, et susceptible de connexion dans une paranoïa qu’il faudrait craindre dévastatrice…
Plus tard, Idoru conta le désarroi d'un homme tombé amoureux d'une présentatrice de synthèse sur une télévision japonaise. Sa folie lui interdit de concevoir qu'il s'agit d'un logiciel, bien qu'on annonce le mariage de la belle. Il s’agit bien là pour le romancier de séduire, grâce à cette ambigüité érotique, mais aussi d’épouvanter son lecteur devant les pièges inhérents à l’artificialité des médias en expansion.
Si, comme Idoru, le roman de Gibson, Identification des schémas, n'est plus tout à fait de la science-fiction, lui-même récusant son appartenance au genre, c'est peut-être parce que le présent a rattrapé notre auteur. Le pouvoir des médias, du merchandising sont tels qu'ils constituent un réseau et un cyber-réseau aux ramifications complexes et prédatrices. Cayce Pollard est une consultante chèrement recherchée, une « chasseuse de cool » et de « pure mode urbaine ». Parfois, atteinte par la « phobie des marques », elle vomit ces logos dont elle est spécialiste, non loin de la partisane obsession idéologique du No logo de Noami Klein (cet essai qui dénonça la prétendue dictature des firmes et des marques). On lui confie donc la quête et l'identification de mystérieux signaux filmiques sur Internet. L'indispensable « schéma » manquant serait là, quelque part sous ses doigts, pour donner un sens aux fragments et trouver un nouveau graal du look. Le marketing de ce film qui est déjà une sous-culture serait-il une mine d'or pour le marché ? Une fois son appartement ravagé, son ordinateur piraté, sa psyché pillée, Cayce comprend qu'elle poursuit un monstre créateur et secret qui pourrait bouleverser le XXIe siècle. Si l'on présume que son père, expert en sécurité, fut tué dans les tours du 11 septembre, les conjectures viennent pulluler. Le récit, cotonneux, prend peu ou prou le rythme du thriller, entre Londres, Tokyo et Moscou, jusqu'à ce que Cayce trouve la cinéaste, mystérieusement malade et protégée par la mafia russe. Peut-être une prison nommée « Dream Academy » est-elle l'objet du film...
L'on se demande alors quel est l’objectif littéraire de Gibson. Baliser les territoires du virtuel en technophile curieux, y projeter une intrigue policière distendue, effleurer les dimensions géniales d’Orwell sans y parvenir vraiment ? Fallait-il être plus satirique, franchement épique, fallait-il penser un peu plus et pouvoir faire lire en Neuromancien et Identification des schémas une perspective philosophique ? Peut-être est-il trop facile de suggérer et mettre en scène les nuages menaçants d’une planétarisation neuronale de l’informatique et d’ainsi paraître prendre une position de moraliste informé. La poésie plus ou moins cristallisée des néologismes informatiques, des métaphores techno (« la source légendaire du Nil digital ») des accessoires et des vêtements aux griffes parfois inventées, mais aussi la technique du roman épistolaire par mails qui s’infiltre dans le récit, n'empêchent pas d'espérer une plus grande efficacité narrative.
Il n’en reste pas moins que ce styliste branché, souvent en avance d’un pixel sur son temps, est l’enregistreur, sinon le créateur, dès 1984, date orwellienne s’il en est, d’une nouvelle mythologie urbaine, informatique et virtuelle, bouillonnante de réseaux, rêve et cauchemar de geek. Est-il en quête d'une Ithaque parmi le contact labyrinthique des claviers, la sensualité vitreuse des écrans et la démultiplicité des neurones exponentiellement connectés ? En ce monde mécanique et quantique, les personnages de Gibson sont-ils froids et artificiels ? À moins qu'ils ne soient eux aussi définitivement virtuels, uniquement animés par des logiciels... Comme ce que nous serons un jour peut-être. Un diagnostic qui cependant fait fi de nos capacités à identifier les schémas et du pouvoir et de nos libertés.
Thierry Guinhut
Article , ici augmenté,paru dans Le Matricule des Anges, octobre 2004
:
Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.