Jonathan Galassi : Muse, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Anne Damour, Fayard, 272 p, €.
Saisissant la plume tendue par sa Muse, Jonathan Galassi écrit avec une étonnante légèreté, celle, double, du roman et de la poésie. Sans nul doute cet inspiré décrit un milieu qu’il connait bien : né en 1949 dans l’Etat de Washington, il devint éditeur et Président de Farrar Strauss & Giroux. Non content d’être un magnat de l’industrie éditoriale, il traduit les poèmes d’Eugenio Montale, de Giacomo Leopardi[1], et sa production poétique (hélas inédite en français) ne semble pas négligeable, avec Morning Run, Left-handed, et North Street. D’où une alliance thématique subtile en Muse. Il y a en effet en ce roman un séduisant tour de force. Outre la traversée des milieux de l’édition confrontés à la crise, la création d’un personnage de poète, sans omettre de citer abondamment des échantillons de sa production, fait du roman de Jonathan Galassi une réussite joliment époustouflante.
Jeune passionné de littérature, Paul Dukach gravit, au cours du roman d’initiation, les échelons d’une carrière éditoriale, d’abord obscure, puis brillante, chez Purcell & Stern, dominée par la figure haute en couleurs d’Homer, « un homme de marketing », « un chien truffier », dont le nom n’est pas sans ironie. On a évidemment deviné qu’il s’agit d’un reflet un rien biaisé de Farrar Straus & Giroux, cette prestigieuse maison d’édition qui collectionne les Prix Nobel comme d’autres les bibelots. Purcell & Stern, qui arbore les noms d’un compositeur baroque et d’une étoile, reste, malgré ses prodigieux succès, une entreprise aux conceptions traditionnelles. Pourtant elle est la rivale d’ « Impetus », menée par l’impétueux Sterling, dont l’un des titres de gloire est de publier Ida Perkins, une poétesse fastueuse.
Le tableau des mœurs éditoriales est édifiant, satirique à souhait. Si la chronique de la Foire de Frankfort est un peu convenue, les éditeurs forts en gueule, « hantés par Ceux Qui M’Ont Echappé », les frasques sexuelles, les engouements pour Arnold, « un vrai croyant », en fait poète stalinien américain, auteur pitoyable d’une « Enéide du communisme international », en font un roman de société aussi divers que pétri d’acuité psychologique et sociologique, voire politique. Non sans que le microcosme éditorial et journalistique américain se soit livré au jeu du roman à clef : qui est qui ? Si Homer Stern est sans conteste Roger Straus, le séducteur dandy de la maison homonyme, les agents littéraires (dont l’une est surnommée « Nympho ») et les auteurs restent livrés aux mystères croustillants du qu’en dira-t-on. Mieux vaut, à défaut d’en pleurer, en rire…
Mais le personnage le plus fascinant de ce tableau en mouvement est sans conteste « l’iconique Ida Perkins », rousse « Vénus callipyge », qui « montrait une vertu toute aristocratique - glace pour le monde extérieur, brasier en profondeur ». Cette fiction côtoie pourtant de réels écrivains du XXème siècle, au point que l’on puisse croire qu’elle existe bien sur les rayons des librairies. Pour ce faire, le romancier nous propose une anthologie fournie des poèmes de son Ida Perkins, comme le « scandaleux « Verga », parmi lequel on devine le sens de l’image érotique : « Corps blanc souillé de sa tache cyclamen »… D’une borgésienne stratégie risquée qui consiste à non seulement inventer un auteur mais aussi son œuvre, Jonathan Galassi, même s’il faudrait pour bien en juger lire les originaux en anglais, se tire avec brio. Jusqu’au dernier recueil, Mnemosyne, dont la tonalité élégiaque est sans pathos. Paul, qui aura tant rêvé de rencontrer son idole des lettres, parvient à réaliser son rêve à Venise, alors qu’elle est fort âgée, son admiration n’en étant pas un instant affectée. De manière inattendue, il devient l’éditeur posthume de sa Muse, non sans une troublante révélation…
Il est permis également de lire ce roman comme une série de variations sur les fidélités et les infidélités. Fidélité de Paul à sa maison d’édition, dont il gravit les échelons, à une certaine conception de la littérature et du livre dans toute sa noblesse élitiste, et infidélité, quoique relative, lorsqu’il devient l’amant de l’un des ténors de l’édition électronique chez la menaçante « Medusa », masque transparent d’Amazon. Fidélité d’Ida à la maison d’édition présidée par son cousin et amant occasionnel Sterling, et infidélité au creux des vers de la poétesse, ce pourquoi son posthume recueil devra être publié par Paul :
« fermer
la porte
ouvrir
ton médaillon et
toucher tes cheveux ».
Le titre peut être lu sous divers regards : Ida est bien la « Muse » de Paul, qui le guide par la vertu de l’admiration, mais aussi parmi le sacerdoce et les embûches de son métier d’éditeur. Reste à savoir, en un suspense habilement mené, à travers une lecture des carnets cryptés d’Arnold et une analyse des ultimes poèmes de la diva, qui est la dernière « Muse » d’Ida, qui est son Erato, vouée à la poésie érotique. Il faudra enfin écouter « Mnémosyne », cette déesse de la mémoire qui fut la mère des neuf Muses :
« Mnémosyne se souvient. C’est son rôle.
La chaleur immobile,
l’éblouissement, l’exaltation
le pas
alangui ; puis le soir qui tombe ».
Ainsi, entre satire haute en couleur du monde de l’édition et éloge des vertus du poème, l’ « élégie satirique » de Galassi charme puissamment son lecteur, sonnant peut-être l’aube du glas des maisons d’éditions indépendantes et réellement vouées à l’exception créatrice. Le plus étonnant, en un contexte éditorial étripé entre concentrations capitalistiques, bouquins de consommation courante pour masses de supermarché et lecture sur ebook, est cette ode à la poésie savamment dressée par Jonathan Galassi. Mnémosyne n’atteint-il pas, au creux de cette fiction, 750 000 exemplaires ? On ne sait s’il s’agit d’un rêve irréaliste, d’une fiction consolatoire, ou d’un manifeste esthétique nécessaire…
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michel Lederer,
L’Olivier, 432 p, 14,90 € ;
Rick Moody : Démonologie, traduit par Marc Amfreville, L’Olivier, 384 p, 14,90 € ;
Rick Moody : À la recherche du voile noir, traduit par Emmanuelle Ertel,
L’Olivier, 416 p, 23 € ;
Rick Moody : Hôtels d’Amérique du Nord, traduit par Michel Lederer
L’Olivier, 240 p, 21 €.
Un rien de vertige et nous voilà entraînés à réunir les livres de Rick Moody, né en 1962, sous l’étiquette des démons américains. « Qui pourrait aimer le genre d’homme qui tire sur des membres de sa famille ? » conclue le narrateur de Purple America, en finale d’un livre touffu, lyrique et démesurément sombre, voire apocalyptique. Voilà qui contraint lecteurs et critiques à détester ou aduler un tel romancier et nouvelliste, expert en « démonologie », qualifié par Dale Peck comme « le pire auteur de sa génération », volontiers broyeur de maux les plus noirs et souverainement catastrophiste. Ainsi sonne L’Etrange horloge du désastre, ornée de tous les avatars des monstres américains, qui ne méritent qu’un « voile noir », quand les Hôtels d’Amérique du Nord sont l’occasion de sonder les reins noirs de la solitude…
Plusieurs narrateurs se chargent du poids du roman Purple America : un fils qui s’occupe de sa mère gravement malade, la mère bien sûr, mais aussi tous les acteurs d’un récit de vie qui unit la nostalgie des bonheurs perdus à la menace des orages accumulées depuis des décennies. La « philosophie de la déflagration » est la seule qui puisse convenir pour ce flot romanesque aussi large que « les eaux glacées du grand fleuve Connecticut qui se mêlent à l’océan ». Car sur son bord, le criminel voit défiler « les centres commerciaux et leurs magasins franchisés, les euthanasies, les morts subites, les tenants de la suprématie de la race blanche, les milices antigouvernementales, les mères célibataires, les nouveaux virus ». Une fuite d’eau contaminée dans une centrale nucléaire où travaille le second mari de la mère n’est que le rappel du ciel pourpre qui suivit une explosion nucléaire dans le Pacifique en 1946. Comme si la déflagration n’avait pas fini de contaminer les personnages et l’Amérique entière, dont ils sont la mise en abyme. Les idéaux et les illusions s’effritent et noircissent les consciences. En cette nuit fatidique, suite aux retombées d’un gigantesque péché originel, tout s’écroule. Il est assez évident que ce péril atomique est la métaphore d’un péril psychique virulent.
Quant aux douze nouvelles de Démonologie, certes inégales, elles sont souvent placées sous le signe de la parodie. Un voile de fausseté enveloppe tous les événements de la vie. L’échange de coups de feu près d’un Mc Donald est-il vrai ? Ou n’est-il qu’une réminiscence des films hollywoodiens ? Les mariages du « Manoir sur la colline » ne sont-ils vécus que pour être mis en scène ? Les masques abondent, du « Masque de poulet » de l’homme-sandwich qui fait la pub d’une chaîne de restaurant, jusqu’aux « costumes Disney dernier cri » d’une fête d’Halloween où les enfants sont de troubles protagonistes, en passant par le jeu de cache-cache entre deux universitaires qui se jettent à la tête des citations de Derrida et de Lacan dans « L’inéluctable modalité du vaginal ». Ainsi va le déballage des passions les plus monomaniaques, comme ce raide dingue des œufs d’autruche, ce compilateur de cassettes, cet auteur d’un catalogue de livres d’occasion franchement délirant et creux. Les crimes sourdent de l’ennui qui talonne l’américain moyen, jaillissent des tréfonds de leurs perversions soigneusement cultivées. Le lecteur décidera s’il s’agit d’une salutaire mise en garde ou d’une dangereuse complaisance…
Rick Moody lui-même n'a-t-il pas livré ses mémoires sous un titre révélateur : The Black Veil ? Ce « voile noir » qui dans la nouvelle de Nathaniel Hawthorne publiée en fin de volume, se charge d’exhiber, tout visage masqué, la couleur des péchés… Ainsi l’héritage puritain fait son inéluctable et traumatique retour. Partiellement autobiographique, À la recherche du voile noir n’omet pas de nous conter les internements psychiatriques de l’écrivain, son alcoolisme, sa toxicomanie, ses phobies récurrentes et autres pétrifications dépressives. Faute d’explication plus cohérente, ou à moins d’admettre un fil génétique continu, il fait porter cette charge à son ancêtre, celui qui sut inspirer à Nathaniel Hawthorne la fameuse nouvelle dans laquelle un austère pasteur couvre son visage d’un « voile noir », jusqu’en son inhumation. Peut-être faut-il considérer que pour son auteur la littérature est une tentative d’auto-thérapie, histoire de décharger ses peurs et ses haines sur la nation qui l’héberge, bon an mal an.
Rien de rassurant en effet parmi l’œuvre abondante de Rick Moody. Dans Tempête de glace1], une catastrophe météo coïncide avec une tempête d’échangisme : des couples trompent leurs conjoints, pendant qu’à l’étage leurs enfants découvrent les troubles de leurs corps. L’irresponsabilité d’une génération souffle en tempête sur la suivante. Une sexualité urgente et inquiète imbibe les pages de cette « comédie » comme ce porte-jarretelles pollué comparé à « une dépouille de serpent » et au « suaire de Turin ». On devine, à travers ces métaphores religieuses, que les séquelles d’un puritanisme visqueux continuent de hanter les sous-bois mentaux de Rick Moody et de son Amérique, volontiers pécheresse et coupable… Car, au-dessus de l’écrivain, L’Etrange horloge du désastre2] recueil de onze nouvelles expertes en souffrances physiques et mentales, ne cesse de compter les heures, pire que le corbeau d’Edgar Poe.
Plus récemment, un obèse roman vit le jour sous la fureur du clavier de Rick Moody : Le Script3]. Satire vitriolée de la communication, de l’insignifiance des médias et des télévisions, d’une sous-culture de masse vulgaire et mafieuse, il invite un personnage passablement caricatural : Vanessa Meandro, productrice de cinéma fort déglinguée, qui fait et défait les idoles, qui explose le show-biz et les séries télé. La recherche d’un scénario disparu, d’un braqueur et d’un coursier, sert de fil noir à une intrigue étirée parmi laquelle les personnages, soumis à un tir aux pigeons permanent, frôlent trop souvent l’internement en asile psychiatrique. Le roman semble crouler sous ses feuillets, et malgré une ambition aussi indéniable que légitime, la montagne littéraire semble accoucher d’une souris qui peine à grignoter l’abondance des pages…
Une autre façon de découper l’Amérique en tranches, de fouiller ses entrailles, est de visiter ses hôtels ; mieux, de devenir le chroniqueur de « Notezvotrehotel.com ». En peut-être alter ego de Rick Moody, son modeste héros, pourtant plus intime avec les anti-héros, Reginald Edward Morse, séjourne parmi les Hôtels d’Amérique du Nord pour les évaluer, en faire l’éloge, ou les éreinter. Cette sorte de guide Michelin, ou plutôt de TripAdvisor, même s’il fait partie des « volumes collectors » de l’éditeur, pourrait en littérature sembler parfaitement vain. Cependant la rare tendresse, l’humour et la coruscante acidité des commentaires permettent de dépasser la futilité documentaire et la vocation pratique attendues.
Pour nous qui ne séjournerons probablement dans aucun de ces hôtels des Etats-Unis, à moins qu’ils soient purement fictifs, cette mosaïque semi-romanesque, à la lisière du journal et du recueil de nouvelles, dessine un portrait en creux d’un pays et de ces habitants, guère flatteur, « tragicomique » enfin. Face à l’illusion de la sollicitude hôtelière, le spectre de la solitude hante chaque hall, chaque chambre, de la plus modeste à la plus prestigieuse. L’horreur est parfois dans les détails (petits gâteaux, boules de coton et pèse-personne), qui laissent à penser que le « Dupont Embassy » de Washington est l’équivalent d’une « résidence médicalisée » pour seniors. On circule du somptueux palace au « taudis », de l’antre des « amours clandestines » au « préservatif drapé sur le fauteuil de bureau », sans oublier « le liquide séminal séché sûrement incrusté dans les dessus-de-lit », et leur corollaire : la « dilution des liens conjugaux ». On se trouve parfois devoir dormir par terre, au pied de sa porte de chambre, à cause de l’irritante et ingérable clé magnétique. Quant au « Presidents’ City Inn, Quincy Massachussets », il n’est rien moins qu’un « bazar porte-malheur fourguant décisions funestes et toutes sortes d’opiacés de synthèse ». Ainsi saynètes burlesques, croquis piquants et hyperréalistes abondent pour le plaisir trouble et voyeuriste du lecteur…
On s’en doute, connaissant la science démonologique de l’écrivain, chaque note critique de ce qui peut passer pour un nouveau genre de roman épistolaire, via le web, laisse entrevoir, par une abondance de failles, la tragédie humaine, a fortiori celle du narrateur, le malheureux Reginald, ce nomade nanti d’une « ex-femme ». Car, on l’apprend par Rick Moody lui-même, qui prétend n’écrire que la « postface », le chroniqueur star de la sphère Internet, « infarctussement proche de Dieu », a malencontreusement et soudain disparu !
Dans sa nouvelle titre -la dernière du recueil Démonologies- l’auteur nous propose le credo de son esthétique : « Je sais que je devrais fictionnaliser tout ça davantage, je devrais me cacher. Je devrais réfléchir aux responsabilités qu’il y a à représenter la réalité sans masque… » A la fois terrifiant et gorgé d’humour, Rick Moody, ce post-moderne baroque, pourrait n’apparaître que comme un satiriste de l’american way of life. Peut-être un peu d’humilité et moins d’anti-américanisme nous permettraient-ils de lire chez lui un mode d’emploi des noirceurs de bien des âmes humaines, démones patentées. À moins de considérer que la noirceur de l’écrivain, qui est fondamentalement d’un puritain outré, d’un héritier du roman gothique[4], ne soit que trop due à son psychisme exacerbé de démonologue de l’humanité, alors qu’il ne veut ni ne peut apprécier les réussites économiques, morales et intellectuelles des Etats-Unis. Mais n’est-ce pas l’un des devoirs de l’écrivain que d’appuyer sur l’abcès d’une réalité qui fait mal ? Pour le crever, ou l’encourager, telle est la question…
On ne s’étonnera pas que quelques dizaines d’éditeurs aient refusé le pavé de La Pava (si l’on pardonne le facile jeu de mots) : Une Singularité nue. Est-ce en effet un roman, un essai ? Débutant par une interminable énumération de cas de délinquances diverses, qu’animent des dialogues répétitifs entre un avocat et ses divers clients, renvoyés à la chaine par un juge peu amène, le catalogue des procédures risque bien de lasser le lecteur accablé. Pire, la prolixité bavarde et parfois creuse gangrène le récit, où les mondes entrechoqués de la justice et du crime sont mis au banc des accusés… Marisha Pessl, moins abondante, est peut-être encore plus efficace, avec sa Physique des catastrophes. Pourtant tous les deux, quoique si différents romanciers, ont en commun la recherche du crime et du châtiments, la quête ultime des agents du mal.
Mais on ne s’étonnera pas non plus que ce titre ait fait son chemin à compte d’auteur et sur Internet à la rencontre de lecteurs enthousiastes, avant que la maison d’éditions University Chicago Press s’en empare en 2008. Il se révèle en effet un formidable tableau de la justice pénale américaine, une charge détonnante d’un implacable réalisme contre cette machine à inculper, emprisonner, rarement relaxer, pour des délits, du plus grave homicide au plus mineur, souvent liés à des consommations et des trafics de stupéfiants, parfois à l’instigation de la police pour piéger le coupable, ou supposé coupable vainement repenti. L’industrieuse institution à même de remplir les prisons fonctionne à plein tube, surtout si la récidive, y compris après bien des années, s’en mêle. Cette singularité obscène ne semble qu’à peine choquer l’actif jeune avocat newyorkais qui est l’acteur, le témoin et le narrateur de cette vertigineuse liste, non sans ironie : « vous voilà prêt désormais à déclarer Hobbes contre Rousseau sans avoir besoin de délibérer plus avant ». C’est-à-dire les tenants, respectivement, de la guerre de tous contre tous et de l’homme naturellement bon corrompu par la société.
Plus tard, on en apprend un peu plus sur notre modeste héros besogneux, un avocat commis d’office nommé Casi (alter ego possible de son auteur), sur les procès qu’il ne perd jamais, quoiqu’un filandreux échec devienne le tournant de son existence, sur sa famille d’origine colombienne, sur ses frustrations, sur sa mère qui veut jouer pour lui l’ « excellente entremetteuse » et lui trouver une gentille petite épouse, sur sa nièce, la « petite Marie du Silence », qui finira par parler…
« J’existerais bien en dehors des normes et soucis de la société, mon seul souci étant mon avancement et mon évolution personnels en tant qu’être humain », confie sans vergogne le narrateur, imaginant à l’instigation d’un comparse de prendre son envol vers l’indépendance risquée du « crime parfait », au moyen de dizaines de millions de dollars venus d’une transaction parmi les divers intermédiaires d’un cartel de la drogue. Le romancier plante alors les bases d’une méditation morale à l’adresse du lecteur. Quoique notre avocat rêve d’avoir, une fois riche, « une bibliothèque », en une belle page lyrique, il s’attend à « une conséquence quasi sophocléenne ». On devine que les choses ne se passeront pas toutes comme prévu, qu’une enquête criminelle frôlera Casi : « À part le fric, un désastre absolu ». Et à part quelques paragraphes bien sentis, de pléthoriques digressions, de longues pages étirées singeant le polar noir…
Pour reprendre l’épigraphe tiré des Psaumes, « tous sont égarés, tous sont pervertis ». En effet « une certaine violence s’est déchaînée et il n’y a rien dans notre univers impie pour l’arrêter ». De ce roman de société satirique en trois volets et aux accents par instants grandioses, entre registre didactique et dramatique, les Etats-Unis ne sortent pas grandis, là où, selon les physiciens, notre « univers s’effondre dans […] une singularité nue ». Ce qui permet d’offrir une caution intellectuelle et cosmologique venue de la physique relativiste au trou noir du chef-d’œuvre fantasmé.
Outre-Atlantique, les éloges dithyrambiques ont plu sur l’ambitieux grand-œuvre irrésolu -comparé aux plus emblématiques, entre Herman Melville[1] et Thomas Pynchon[2]- de Sergio de la Pava, un avocat né en 1970, dont la famille est, comme son personnage, originaire de Colombie. Rien n’empêche cependant d’imaginer que sérieusement élagué, radicalement caressé par l’esprit de concision, l’ampleur de ce Crime et châtiment newyorkais n’eût rien perdu, au contraire. Sans oublier que la dimension judiciaire, psychologique et métaphysique du chef d’œuvre de Dostoïevski est à mille coudées au-dessus de ce documentaire en tas et de cette velléité de thriller. Pourtant, à la colonie de châtiments de la machine pénitentiaire de Sergio de la Pava, pour une foultitude de crimes divers, parfois sans crime, répondent, avec une étrange pertinence, le crime sans châtiment de Casi et de son compère, sinon une forme de remord…
Il fallait un traducteur compulsif et passionné pour sillonner un tel fleuve encombré de cailloux, d’eau sales et de vastes terres sèches, où ramasser quelques pépites éclatantes : Claro, par ailleurs interprète de Thomas Pynchon (excusez du peu), qui parvient à restituer tant les arguties de la rhétorique et de la correspondance judiciaire que la vitesse des dialogues à la William Gaddis[3], la couleur des sociolectes, les allusions à la génétique, à la boxe, à la philosophie, aux recettes de cuisine colombiennes, à une surabondance de sujets, les rythmes divers de la narration et de l’introspection.
Avec Personae[4], d’abord auto-publié en 2011 aux Etats-Unis, dont nous attendons avec une piquante curiosité la traduction, Sergio de la Pava a peut-être affiné son art. En effet, avec 216 pages, ce roman radicalement différent laisse espérer que la concision est enfin au rendez-vous. Si nous écoutions, dans Une Singularité nue, la voix du seul Casi, les voix des personae sont plurielles. Explorant les ramifications de la création artistique, à l’instar, qui sait, du Dernier acte de William Gaddis, le roman fonctionne comme une sorte de puzzle laissé à l’attention du lecteur, alternant récit-cadre, documents divers et notes. Car un vieil homme, trouvé mort, peut-être assassiné, laisse après lui un carnet, une nouvelle, un bref roman, un drame titré Personae, tous écrits là recueillis, non sans le commentaire en forme d’essai de la détective et musicienne Helen Tame. Les allusions à Garcia Marquez et Virginia Woolf côtoient celles à Wittgenstein et Aristote. Roman expérimental fatigant, roman philosophique brillant ? Il semble en tout état de cause une enquête et un portrait du cerveau d’un artiste au passé (le personnage), et de Sergio de la Pava, artiste encore en devenir…
Parmi la chaîne des Appalaches, et jusqu’à New-York, se trament de sombres suicides : peut-être des meurtres. Sous les doigts agiles de l’auteur de La Physique des catastrophes, la traversée des Etats-Unis d’une adolescente américaine la mène à la découverte du mal dans les Great Smoky Montains ; quand ce sont les Adirondacks qui recèlent, dans Intérieur nuit, un manoir hanté par le mal. Quête géographique, littéraire et des mythes politiques dans son premier roman, puis, sept ans plus tard, quête policière, à la recherche d’un cinéaste secret et horrifique, peut-être meurtrier jusque dans le délétère effet produit par ses films. Ce sont pour Marisha Pessl, née en 1977, les premières étapes de ce qui pourrait être la carrière d’une romancière au talent splendide, quoiqu’encore en retrait du génie.
Le roman de formation d’une adolescente n’est pas forcément le gage d’une grande réussite romanesque. Il faut à l’écrivain, surtout à l’heure de son premier roman, le propulser vers une dimension supplémentaire, celle du crime, du mal peut-être. Ce pari difficile et risqué, la jeune américaine Marisha Pessl, du haut de ses vingt-sept ans, parvint à le gagner avec La physique des catastrophes. Car, à l’itinéraire personnel d’une jeune fille timide et couvée par son père, se superpose toute une épopée de la culture américaine et européenne, littéraire et politique.
Ayant perdu sa mère dans un accident de voiture, l’orpheline Bleue (ce prénom vient d’un papillon) est trimballée par papa parmi trente-neuf états, parcourant ainsi la géographie des Etats-Unis. Il passe d’une Université à l’autre, enseignant les Sciences politiques -« la résolution des conflits »- et d’une « sauterelle » à l’autre (entendez ses maîtresses). Voilà une héroïne tout à fait sage et soumise, brillante dans ses études, chaperonnée par un mentor qui connaît tout du marxisme, du « mythe de la guérilla et de la révolution tiersmondiste » et qui affirme : « Il n’y a pas de meilleure école que les voyages » : c’est ainsi qu’en voiture elle apprend « La Terre vaine » de T S Eliot ou quelque sonnet de Shakespeare. Ainsi elle boit inénarrablement les préceptes paternels : « Chacun est responsable du rythme où seront tournées les pages de son autobiographie ».
Bleue van Meer devra pourtant, au-delà de la nécessaire culture livresque, découvrir par elle-même le monde, en commençant par ses camarades de Terminale, au cours d’une année enfin stable au pied des montagnes de la Caroline du nord. C’est Hannah, une charismatique prof de cinéma, qui l’envoûte et l’introduit dans le « cercle magique » du « Sang Bleu », formé de cinq étudiants fort snobs, où elle ne fait guère merveille : elle y est affectueusement surnommée « dégueulette ». On lui propose de chasser celui qui lui fera perdre sa virginité, de participer à un bal masqué qui s’avérera mortel pour un invité… Jusqu’à ce qu’au cours d’une randonnée dans les Great Smoky Mountains, Bleue découvre Hannah pendue. Meurtre ou suicide ? Hélas pour le romanesque, la police conclue au suicide. Mais Bleue n’est pas convaincue, veut comprendre. Ses recherches croiseront alors celles de son père. Hannah appartenait peut-être à un groupuscule décrit dans « Mythes populaires de la révolution » : ces « Nightwatchmen » luttant contre « l’avidité capitaliste et l’exploitation humaine à une échelle mondiale ». Le père de Bleue était-il l’amant d’Hannah ? Pourquoi disparaît-il soudain? Est-il le « théoricien du groupe », le « grand chef clandestin » ? Cet initiateur si admirable risque alors de bien décevoir sa disciple naguère enthousiaste…
Cette histoire attrayante se double d’allusions, références, citations et bibliographies infinies. C’est bientôt pour le lecteur averti un délicieux jeu de piste que de traquer le pourquoi du titre de chacun des trente-six chapitres emprunté aux sommets de la littérature occidentale : de Melville à Ovide en passant par Balzac, Chandler et Kafka… A moins que Nabokov, proposé une fois avec « Rires dans la nuit », ne soit l’un des plus judicieux fils rouges que tisse ce roman prodigieusement cultivé et postmoderne. Reste que l’idéologie marxiste, anticapitaliste et révolutionnaire est ici vue d’une manière ambigüe : s’agit-il d’une nostalgie complaisante envers ces héros au chiffon rouge ou d’une satire montrant leur exaltation post-adolescente et finalement meurtrière ?
Le but est, à travers la « biographie mentale » de Bleue, d’échapper aux « petites histoires bourrées de clichés et de coïncidences » des autres, et de parvenir à écrire « l’épopée de sa vie ». N’en doutons pas, Marisha Pessl y est parvenue. Si l’intérêt faiblit parfois, car la patience et la méticulosité de la narratrice frisent l’excès, cela reste un roman enchanteur, entre campus novel et thriller, non loin toutefois du Maître des illusions de Donna Tartt[5]. Avec brio, l’auteur nous fait à la fois pénétrer dans les régions sous-cutanées de la conscience de son personnage, et dans ce qui nous constitue au plus haut point : la fabrication des mythes personnels et collectifs, et surtout la culture littéraire et universelle. Loin d’être un vernis élégant ou tape à l’œil, le riche semis encyclopédique qui parcourt et constitue l’assise du roman ne parvient pas à le rendre pesant, mais au contraire, léger, allusif, plein de clins d’œil, comme saupoudré d’un humour involontaire. Tout cela pour nous dire que nous sommes peut-être moins une personnalité qu’une délicate, voire dangereuse, construction mythique et culturelle.
C’est une autre jeune fille qui est le déclencheur d’Intérieur nuit. Alors que la relation paternelle et le cinéma sont une fois de plus au vortex du mystère le plus gluant, le plus abyssal. Ashley Cordova est retrouvée morte au fond d’une cage d’ascenseur. Suicide. A moins que… Elle est en effet la fille d’un cinéaste fascinant et dérangeant, qui manie l’effroi comme un dieu, dont l’assistante, Inez Gallo, est l’âme damnée, et qui, maître d’une immense fortune, ne tourne plus qu’au plus profond des montagnes boisées des Adirondacks, autour de son manoir : le « Peak ». Lieu inaccessible aux curieux, sauf aux techniciens, invités et acteurs liés par un contrat de confidentialité draconien.
Cet intrigant suicide relance alors l’intérêt d’un journaliste d’investigation, jadis célèbre, mais limogé de ses magazines pour avoir lancé, lors d’une émission, que Cordova, ce « prédateur » criminel selon lui, était le sujet de sa prochaine enquête, ajoutant, ex abrupto : « Quelqu’un doit le stopper à tout prix ». Notre narrateur, Scott McGrath, new-yorkais impénitent, alerté par la formule récurrente « une chose qu’il fait aux enfants », se lance dans une vaste enquête aux ramifications et rebondissements nombreux, s’acoquinant avec Hopper et une « assistante », Nora, tous deux liés avec Ashley par d’étranges fils à démêler…
Les quinze films, parfois interdits, de Stanislas Cordova -une sorte d’agrégat explosif de Lynch et de Kubrick (d’ailleurs cité)- dont l’ambition est de « réveiller le féroce », sont alors des pièces du complexe puzzle dont s’empare l’enquête patiente, aveugle, ébouriffante, traversée d’éclairs. Parmi lesquels : « Les Poucettes » (du nom d’un instrument de torture ancien qui figure dans les collections de Cordova), « La douleur », « La nuit tous les oiseaux sont noirs »… Dans « Respirer avec les rois », apparaît sa fille, qui, sous son nom de scène, Ashley DeRouin, se fera une réputation de pianiste virtuose, en particulier avec des pièces de Ravel ou « La cathédrale engloutie » de Debussy. Son père « lui avait appris à vivre au-delà des limites de la vie, dans ses recoins les plus cachés, là où le commun des mortels n’a pas le courage d’aller, là où on souffre, là où règne une beauté et une douleur inimaginable » : soit le territoire de l’art !
Elle est morte vêtue d’un « tee-shirt noir avec un ange », elle est fantomatiquement apparue au narrateur dans un manteau rouge de luxe. Elle a laissé à la fille de McGrath « la figure léviathan », qui se révèle, ne serait-ce que grâce à son ombre irrationnelle, un « sort de protection », selon Cléo, spécialiste de sorcellerie et autres magies au fond de son magasin pour attrape-nigauds. Autour d’elle et de la figure tutélaire de son père, gravitent des personnages pour le moins curieux, ses épouses successives, dont la splendide actrice Marlowe Hugues, Astrid, mère d’Ashley et morte noyée dans un lac du « Peak », « L’Araignée », un ex-prêtre qui entra en coup de foudre avec Cordova et qui aura le visage brûlé…
Le cinéaste mythique, qui apparemment a cessé toute production, est l’objet de « projections non censurées » dans les catacombes, d’un site internet celé dans le web profond[6], dont certaines pages sont reproduites dans le roman, rendu ainsi intelligemment polymorphe (non sans le concours du site internet de l’auteure elle-même qui ajoute vidéos et autres entretiens)[7]. En un effet miroir, McGrath devient peu à peu un personnage marqué par la fatalité des films de celui qu’il poursuit et qui finit par devenir celui qui le poursuit, jouant ainsi dans le réel les schémas des fictions du maître… Mais ce n’est guère avant les pages 400 et des poussières, après bien des péripéties plus ou moins secondaires, de peu de concision et de peu de puissance stylistique, narrative et poétique, que le roman prend son envol en intensité, avec les révélations de Marlowe, puis l’intrusion dans le territoire du « Peak ».
La serre est imprégnée d’ « herbe aux fous », d’ « aconit » et de « belladone », elle n’est pas loin d’un « pont du diable »… Cordova, le cinéaste halluciné, a-t-il tenté de sauver sa fille Ashley en pratiquant des rituels de magie noire ? La sauver « d’un sortilège diabolique ou d’un cancer en phase terminale ? Le génie d’Ashley au piano était-il dû à sa traversée du pont du diable, car « depuis la nuit des temps, les pactes avec le diable se traduisent souvent par la maîtrise virtuose d’un instrument de musique[8] ». Ou fallait-il y voir une conséquence de la chimiothérapie qu’elle avait subie enfant ? » L’interrogation caractéristique du registre fantastique est là toute entière. À moins qu’il ne repose là pas tant de mystère, que des résolutions rationnelles, qu’une mise en scène diabolique dans le Peak orchestrée par les « cordovistes », ces fans qui perpétuent l’œuvre du maître. Sauf le mystère ultime, bien entendu, des circonvolutions de l’esprit humain (« les pièces reculées de mon cerveau »), de ses folies et de ses puissances du mal… Que restera-t-il, une fois découvert par McGrath, de l’homme Cordova, celui autour duquel « l’espace se déforme » ? Un leurre ? Un œil marqué par « la huella del mal » ? Qui saura si ses films n’étaient que des fictions ou « des horreurs bien réelles, et filmées »…
De même le « Peak », grillagé au milieu de ses forêts, de ses autochtones férus de magie noire, les artifices effarants et angoissants de ses studios de cinéma, la ténébreuse île chilienne finale, sont les marques indélébiles de la tradition du roman gothique[9], depuis Le Château d’Otrante, en passant par Frankenstein, jusqu’à Lovecraft. Manoir splendide et glauque, ruisseaux marécageux et initiatiques, souterrains aux directions symboliques, vêtements et effets d’enfants jetés dans une fosse, incendies et cendres, enfermement dans un cercueil emboité dans bien d’autres… Sans compter le club-dancing en bord de mer nommé « Oubliette » et l’asile psychiatrique aussi select qu’imprenable, la galerie d’accessoires du « parc d’attraction dangereux », pourrait n’être qu’horrifiquement décorative, mais elle se veut révélatrice des étages et des strates de notre personnalité la plus obscure, de celle du mal, ce dernier reclus, comme Cordova, soudain explosif, comme la traînée de poudre noire du roman lui-même…
En un parallèle, d’abord convenu, enfin très habile, cette jeune fille dont on poursuit les clés de sa destinée, a un reflet inversé : celle de McGrath, appelée Sam, petite fille aimée, menacée, perdue dans l’émiettement d’un divorce (ici l’on abuse des clichés), puis retrouvée par l’affection de son père. Magie noire, contre « bougies d’inversion », ou, plus simplement, l’amour filial, seront-ils les tenants et aboutissants de cette histoire dans l’histoire ?
Etre actrice pour Cordova vous change pour la vie, ou pour la mort : l’une est « passée de proie à prédatrice », l’autre s’est mise à écrire des « livres pour enfants aux thèmes extrêmement sombres ». Quant aux fins de ses films, elles sont « des secousses sismiques pour l’âme ». On devine que c’est un peu l’ambition de la romancière, qui a pour ambition d’écrire « beaucoup plus près du mythe que de la vie ordinaire ».
Histoire d’amour et de haine, de création et de mort, d’art et de vie, le roman postmoderne à suspense perd de plus en plus, au fur à mesure de l’inexorable avancée de l’intrigue, sa peau superficielle de thriller d’investigation trop banalement réaliste. Pour devenir une sorte de double réussi des chefs d’œuvre affreux et fascinants du cinéaste, cet artiste absolument mythique pour ses fans : les « cordovistes ». Le catalogue disséminé des films de Cordova, les pages internet des « Blacboards », consacrées à ce même cinéaste, aussi inaccessible que Pynchon, le parcours somnambulique parmi les muséaux décors de ces film-cultes sont parmi les pages les plus vertigineuses et les plus belles de ce roman.
Le talent de Marisha Pessl est immense ; c’est indubitable. On ne lâche plus la délicieuse prison des pages jusqu’à l’ultime caractère d’imprimerie, jusqu’à leur fin ouverte, qui décevra les lecteurs bornés, mais gardera longtemps un lourd parfum de mystère… Mais à trop flirter avec l’écriture parfois convenue du thriller, le lecteur de bon goût reste un peu sur sa fin. Il manque à Intérieur nuit (dont le titre original, Night film, est évidemment plus efficace) du moins à sa première moitié, où la substance des phrases est pâle bien trop souvent, ce qui nuisait par accès à La Physique des particules, à qui l’on a reproché son intellectualisme : l’épaisseur culturelle, une interrogation pas seulement cultivée et un peu plus poussée sur le mal et son rapport avec l’engagement politique et artistique. Jusqu’où l’idéalisme politique flirte-t-il avec le meurtre d’un individu, ou de masse ? Peut-on, artiste de tant d’envergure, fouiller les passions du mal, sans y goûter un peu trop ? À moins que ce soit un préjugé courant que d’imaginer qu’un écrivain sondant les pires crimes et passions en soit forcément atteint de la plus virulente façon. Encore un effort, Marisha, le génie est peut-être au bout de la quête…
Chuck Palahniuk : Orgasme, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Clément Baude,
Sonatine, 2016, 359 p, 18 €.
Âmes sensibles s’abstenir. Palahniuk est répugnant… Il serait cependant, non pas de bon goût, mais de bonne inesthétique littéraire que de se pencher sur son réalisme exacerbé, son voyeurisme de l’ordure humaine et sa glauque provocation. De Peste à Snuff en passant par A l’estomac, sommes-nous en présence d’un exhibitionnisme pervers ou d’une satire acide ? Les lecteurs de Palahniuk (devrions-nous dire ses fans, ces êtres dérangés au point de s’acoquiner avec un tel écrivain…) devront être à l’aise dans ce bain d’horreurs où surnage le fiel. En effet son humanité est faite de brutes, de dingues extrêmes, de malades, de paumés et de bouseux plus proches du débris que de l’homme idéal : nous tous en fait, en choisissant notre part la plus infecte, avec un assaisonnement morbide, ce tour de main de l’écrivain qui force toujours le trait en direction de la terreur déjantée.
Pour reprendre un titre du romantique allemand Jean Paul Richter, Peste est une « Biographie conjecturale ». Qu’on se rassure, ou plutôt qu’on s’inquiète durablement, la vie de Rant n’est guère romantique. En effet, Peste est la biographie conjecturale d'un monstre à la pointe des nouveaux barbares, l’odyssée d’un criminel chronique.
Personne n’est réellement capable à soi seul de dire qui est Buster Casey, alias « Rant », le contre-héros de Peste. Aussi, le livre se présente comme un bouquet de fleurs vénéneuses successives réunies autour de l’anti-héros, pourtant dressé au rang de héros de la mort des temps modernes. Chacun apporte son court témoignage crédible, loufoque ou délirant, scientifique ou hyperréaliste, en commençant par dépeindre sa grand-mère, ses parents, son enfance semée de crottes de nez… C’est dans une atmosphère fantastique que la vie de Rant se déploie sous nos yeux exorbités; le faisceau des points de vue et des récits formant une sorte d’éloge -ou de blâme- funèbre.
Car ce type fascinant est une « peste », un sida physique et moral. Jugez-en : son hobby préféré est de plonger un de ses membres dans un terrier jusqu’à ce qu’un lièvre, ou une moufette, un coyote, plante ses crocs dans sa chair. Il semblerait que cela vienne de la sensation éprouvée lorsqu’il fut mordu par une veuve noire alors que son père refusait de le faire soigner. Fatalement, le voilà porteur de la rage. Mais loin de recevoir un traitement ou de rapidement trépasser, il est « porteur sain », « superagent contaminant », du virus qui rend fou, et tue non seulement ses petites amies qu’il embrasse ou avec qui il copule, mais aussi tous ceux qui ont le malheur d’approcher de ses postillons… La liste de ces méfaits et infamies est longue, consternante, apocalyptique. Le « Pique-nique des Abeilles Tueuses » est comme « un truc sorti de l’Ancien Testament » : Rant a répandu le « phéromone de Nasonov » qui les attire en masse. Il entraîne sa classe à réclamer « le droit à l’érection pour tous » et s’enfuit avec un faux diplôme, un chèque et « tout le pognon de la Fée des Dents ». Il intègre une équipe de « chauffards » dont le but est de massacrer les autres bagnoles : une « culture du crashing » qui fait un peu trop penser à Ballard. Dans un monde aux marges de la science-fiction, on se sépare alors entre « diurnes » et « nocturnes », car « la Nuit est l’immense poubelle destinée aux déficients mentaux ». Notre tueur à tous crins, qui traverse les générations (il serait son père et son grand-père baisant mère et grand-mère), trouvera bientôt son acmé parmi ces « avion-suicides biologiques », ceux pour qui ce n’est plus la vie qui est créatrice, mais la mort…
Peut-être cette Peste gothique et hard n’est-elle pas aussi continuellement intense, qu’un précédent roman, A l’estomac. Mais Palahniuk est une fois de plus soulevé par un enthousiasme (venu des dieux ou des seuls enfers ?) qui lui permet d’élever ses figures du mal les plus perverses jusqu’à la qualité du mythe. Faut-il admirer Rant le trash super-anti-héros ? L’auteur rêve-t-il de voir ses créatures ravager le monde, ou, comme une sorte de prédicateur bien américain, dresse-t-il un portrait de la bête immonde digne d’amender ses lecteurs ? Tout en fournissant, grâce aux rapports des médecins et anthropologues l’analyse rationnelle du phénomène et finalement de l’humanité, il laisse chacun exercer son libre arbitre devant un tel déploiement de folie.
Ce qui était dans Peste crétinisme et dégénérescence, délire hystérique, ces vertus de l’anti-héros, du propagandiste de la violence et de la mort, est élevé au rang de passion collective dans A l’estomac. Palahniuk a eu la curieuse audace d’imaginer un Décaméron contemporain et déviant dans une cruelle résidence d’artistes. Le « vieux type mourant, nommé Whittier », sélectionne par voie d’annonce une vingtaine d’auteurs en herbe, le plus souvent ratés, à vivre trois mois de rêves dans une « retraite d’écrivains ». A n’en pas douter, il s’agit là pour Palahniuk d’une entreprise d’autodérision. Pire, le lieu propice à la création se révèle être un théâtre abandonné, digne d’un sous-musée des horreurs.
Les personnages séquestrés ont nom « Saint Descente de Boyaux », « Duc des Vandales », « Agent Cafteur », « Dame Clocharde », « Comte de la Calomnie ». Ils officient dans « la galerie des Mille et Une Nuits » ou dans le « foyer maya » pour lire tour à tour leurs productions. L’une d’entre eux résume la situation : « tu fais carrément passer une audition aux catastrophes éventuelles, de façon à être soigneusement préparé quand le désastre final se produit enfin ». C’est une sorte de reality show en huis clos : « Celui qui pourra afficher les plus grandes souffrances et le maximum de cicatrices sera le chouchou du public ». Ainsi, les uns se mutilent, meurent, de façon absurde, désirée, crainte, toujours sordide, au rythme du concours de « nouvelles », rythmées par des « poèmes » en prose, au point que le gore surexploité frôle le burlesque, voire perde sa crédibilité. Il suffira, pour juger de la délicatesse inattaquable de cette collection d’atrocités, de signaler, au hasard, une histoire de poupée sexuelle, destinée à recueillir les témoignages des enfants abusés, dans laquelle une femme introduit des lames de rasoir pour blesser et punir ses collègues policiers. Assez ! nous direz-vous, non sans raison… La parodie lointaine de Boccace et de Sade est là toujours grinçante, choquante, sadique, masochiste et morbide. Haines, fausses amours, corps déchiquetés et pourrissants, cannibalisme sur un fœtus, violences triviales et sophistiquées, tout est bon pour s’assurer un succès imaginaire, puisque les plumitifs finiront emmurés… Restent, parmi les récits inégaux destinés à bluffer un lectorat affamé de monstruosités, parmi la surenchère de l’écœurement, parmi l’ennui et le décrochage prévisibles du lecteur abasourdi par le systématisme du procédé, les coups de griffes psychodramatiques, le sens de la formule qui fait mouche parmi ces apologues noirs, la mise en scène sans concession de l’écriture et de ses troubles motivations par le réel écrivain qu’est Palahniuk.
Enfin, parmi une demi-douzaine d’autres titres traduits, dont le si bien nommé et combattif Fight Club, et le si bien raté Pigmy qui crut inventer un langage illisible, Snuff est le degré zéro, le sous-sol de la satire sociale, l’ordure de la dignité humaine. Cassie, star du porno en fin de carrière jette à la face de ses fans et du monde son ultime défi : copuler successivement devant la caméra avec six cents mâles… Le récit ne nous épargne rien ; il est aussi crade que le milieu décrit, quoiqu’exact. Le reportage, élevé au rang du romanesque, est sans détour. Les candidats, puceaux pitoyables ou machos déglingués, tous numérotés, la régisseuse, savante en hygiène et pathologies sexuelles, alternent les voix. On croise, parmi les coulisses de l’exploit, des « chips à l’oignon », des molles érections, la crasse et la sueur, une capsule de cyanure et du Viagra. Un peu de suspense lorsque le fils supposé de la star fait partie des hardeurs et laisse planer le doute sur son attitude au moment crucial. Jusqu’à ce que le producteur qui viola la jeune Cassie pour en faire sa créature atteigne la mort. Mais, pour assurer un mémorable succès, l’actrice qu’on avait compris être suicidaire, malgré le peu d’épaisseur psychologique, s’unit à lui par leurs sexes, quand le choc du défibrillateur les électrocute tous les deux, d’où le « snuff movie », parodie infâme de Roméo et Juliette…
Ici, la sexualité et la pornographie n’ont définitivement plus rien à voir avec l’amour, y compris lorsque le prétendu fils abandonné offre et demande affection à la reine de la soirée, en fait pour obtenir argent et reconnaissance, imposer ses exigences. De plus, elles ne sont en rien susceptibles d’esthétique, rivées qu’elles sont sur le curseur du Livre des records, de la provocation scandaleuse, pour parvenir un instant au sommet de l’argent et de l’exposition médiatique la plus vulgaire. Ce bref roman, qui se veut une satire au vitriol des milieux du porno et de ses pires excès (le gang-bang pour ne pas le nommer), voire d’une société de consommation capitaliste qui vend de la viande humaine sur écran et piège la turpitude sexuelle du spectateur, reste assez plat : un sujet à peine inédit de faits divers, qui pourrait passer pour une infecte propagande en faveur du viol collectif, ne suffisant pas à compenser la modestie narrative et le peu de subtilité de l’écriture, hors quelques métaphores, comme le centre du monde de Cassie présenté comme un « cratère », ou la comparaison avec la Messaline romaine. A moins de se demander s’il s’agit de complaisance ou d’un apologue à méditer ? Cassie est-elle une loque humaine dévoyée par son indigence intellectuelle, une femme-objet prostituée par les mâles, ou une féministe héroïque prenant sa revanche ?
Si l’on associe Palahnik au mouvement dit d’ « Anticipation sociale », il serait tout aussi pertinent de parler à son propos de réalisme sale. La satire sociale étant son pain satanique, où l’homme a remplacé avec brio Satan, il officie également dans le sillage de la longue tradition du roman gothique et d’horreur. Son écriture, souvent qualifiée de minimaliste au point que tout individu moyen puisse à la fois l’utiliser en tant que vecteur de récit et la lire, comme dans le faible Snuff, a néanmoins dans ses meilleurs moments, à l’instar d’A l’estomac, quelque chose de baroque, lorsque les récits emboités et successifs se mêlent avec les poèmes en prose des différents protagonistes voués à figurer le pire de l’humaine condition et de sa psychologie dévastée.
Peu ou prou, les personnages de Palahniuk incarnent le mal, ils sont leur propre responsable du mal. Le dingue de Peste est le vecteur du mal, pas seulement parce qu’il s’infecte volontairement de la rage, mais parce qu’il est animée par la pulsion de mort, le goût de la destruction. La plupart, sinon tous, des participant à la « colonie d’écrivains » d’A l’estomac, sont rongés par une déception congénitale et sociale, par un ressentiment natif contre ceux qui vivent mieux qu’eux, réussissent sans eux, par une vomissure autodestructrice. Plutôt que de rechercher la sérénité ou de lutter dans le combat pour la vie et la dignité, ils se raccrochent à l’espoir illusoire et grotesque d’être de réels écrivains, de toucher du doigt la vengeance de la reconnaissance, ce pourquoi l’invitation du vieux Whittier sonne comme un paradis… Qui se révèle bientôt un enfer, le plus baroque et immonde caveau de la littérature gothique contemporaine. Si Whittier est atteint de « progérie », cette dégénérescence cellulaire qui accélère le vieillissement, il est la métaphore d’une microsociété de dégénérés mentaux pour qui le mal est la seule solution pour briller un moment avant de s’effondrer. Si Dieu ou l’homme existent, qu’ils fassent que cette société ne soit pas la nôtre, mais uniquement celle de l’avertissement nécessaire de Chuck Palahniuk, l’écrivain pré-apocalyptique…
Le réalisme crade étant la spécialité de Chuk Palahniuk, l'on se souvient peut-être du club de combat clandestin et jusqu’au-boutiste créé par son anti-héros dans Fight Club[1], où il va connaître la vérité de la douleur. Aujourd’hui, s’il s’agit d’atteindre la vérité du plaisir, l’on devine dès la couverture d’Orgasme que ce romancier américain, né en 1962, ne fait pas dans la délicatesse. Il suffit d’appuyer sur le rose interrupteur, évidemment métaphorique, pour obtenir l’orgasme des personnages. Et pourtant ce n’est pas par ses postures dignes du Kama Sutra qu’il provoquera celui du lecteur. Mais bien par une imagination pyrotechnique qui lui permet de changer le plaisir féminin en anti-utopie terriblement politique…
« Violée devant un tribunal fédéral », Penny vient de larguer Linus Maxwell. Pourtant la modeste apprentie avocate et féministe d’occasion avait conquis « l’homme le plus riche de la planète ». En cette variation moderne sur le prince charmant et sa princesse, et après un intermède où le chevalier reste respectueux, les choses se corsent : « D’abord il vous rend célèbre », ensuite « il vous isole ». Et si l’on a l’inconséquence de passer à l’acte on découvre qu’ « Orgasmus Maxwell », spécialiste de la sexualité, obsédé de l’intensité du plaisir féminin, est un froid scientifique. Il s’ingénie à méticuleusement tester sur Penny les accessoires et autres aphrodisiaques sophistiqués, carnets d’expériences en main, de sa future gamme « Beautiful You » (d’où le titre original), dont elle est le cœur de cible : « Je t’aime parce que tu es incroyablement ordinaire ». En effet, une fois les produits mis au point, une fois l’infinie jouissance conquise par les femmes, « un milliard de maris seront remplacés » par le parfait « ersatz d’amour ».
Mais, au-delà de sa propension pour un réalisme outrageux, à la recherche des pires pulsions de l’humanité, Chuck Palahniuk s’aventure avec un burlesque brio dans les marges de la science-fiction, mais aussi du merveilleux. Il faut alors accepter que le quota de bonheur de Penny auprès de son mentor soit compté : « cent-trente-six jours », comme pour celles qui l’ont précédée, Alouette d’Ambrosia, actrice à succès, Clarissa Hind, devenue Présidente des Etats-Unis. Car Maxwell les contrôle toutes, clientes innombrables comprises, les inondant à distance d’orgasmes insoutenables, les assujettissant à tous les vêtements et objets divers que l’excitation érotique leur ordonne d’acheter. L’empire commercial devient alors totalitaire, alors que, prises d’une folle addiction à leur onanisme incessant, toutes les femmes dépérissent. En cette anti-utopie de la jouissance forcenée, le monde est menacé d’apocalypse, les hommes pleurent toutes les larmes de leur psyché ou, plus rarement, tentent de sauver leurs compagnes possédés par le démoniaque et tentateur Orgasmus. Car le tyran du sexe féminin est allé jusqu’à insérer aux veines de ses cobayes des « nanorobots », par le moyen de « libellules » qu’avalent vagins affamés, jusqu’à confondre délice et douleur, extase et mort…
Seule « Baba Barbe-Grise », qui vit dans une grotte « tout en haut de l’Everest », sorcière qui jadis initia Maxwell aux os et onguents magiques, aux techniques tantriques, pourra peut-être permettre à Penny de sauver l’humanité de ce détournement manifeste de l’éthique du plaisir. Solution combien loufoque à la lisière des comics, et qui se permet en passant de glisser une satire au fer rouge des spiritualités himalayesques et indiennes…
Romancier rose et noir, entre « pantoufle de vair » des contes et médias surexcités auprès de « la Cendrillon du Geek », conteur palpitant, grinçant et cru, Chuck Palahniuk (né en 1962), mène son intrigue à la baguette, avec une retorse jouissance. Comme en tous ses romans, dont le contagieux Peste, ou le bouquet de récits aux épines vénéneuses qu’est À l’estomac, le lecteur hésite entre adhésion amusée et répulsion, entre éclat de rire et dégoût, avant d’admettre qu’un tel imaginaire outrepasse (quoique provisoirement peut-être) avec feu et cendres les possibilités humaines et technologiques. Sa tyrannie sexuelle est évidemment une satire d’un capitalisme planétaire et outrancier, en même temps qu’une charge contre la mégalomanie, et surtout contre cette pulsion de pouvoir qui pousse à vouloir contrôler autrui jusqu’aux dernières extrémités du totalitarisme.
Si la fable, dans la tradition la plus délirante du mythe du savant fou, peut nous laisser incrédule, et peut être écartée par les prudes pour monstrueuse faute de goût, elle n’en reste pas moins, outre son ironie cinglante, d’une sagacité psychologique et politique remarquable. Car ce que l’on appelle aujourd’hui la « réalité augmentée », ainsi que ses « casques de réalité virtuelle » adaptés au plaisir sexuel, ne sont peut-être que les prémices d’une telle déferlante humaine et inhumaine. En ce sens, le romancier de science-fiction et d’anticipation sociale, si incrédules qu’il nous laisse, est, en même temps qu’un sismographe des sourdes tendances de son temps, un agent de prédiction, mais aussi de prudence devant l’hubris et les vices de nos contemporains…
Thierry Guinhut
La partie sur Peste est parue dans Le Matricule des anges, février 2008.
Forêt domaniale du Bois Henri IV, La Couarde-sur-mer, Île de Ré.
Photo : T. Guinhut.
Walt Whitman,
entre Nouvelles et Feuilles d’herbe,
le chantre engagé de l’Amérique.
Walt Whitman : Ecrits de jeunesse. Nouvelles,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pauline Choay-Lescar,
Actes Sud, 160 p, 16 €.
Walt Whitman : Feuilles d'herbe,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Eric Athenot,
José Corti, 344 p, 19 €.
Savions-nous que Walt est un diminutif de Walter ? Ainsi Walter Whitman (1819-1892), avant de publier en 1855 son recueil torrentiel, Feuilles d’herbe, sans cesse augmenté et remanié jusqu’à sa mort et jusqu’à l’ultime totalité de ses 411 poèmes, fut-il l’auteur d’un modeste recueil de nouvelles. Six, parmi neuf, sont ici pour la première fois traduites ; et généreusement postfacées par Pauline Choay-Lescar. Elles sont un prélude surprenant et engagé à la destinée du chantre des grands espaces américains.
Celui qui eut l’ambition de présenter à l’Amérique sa Bible poétique, éloge d’une nature immense et d’un homme nouveau, fut auparavant, quoiqu’il s’en cachât, un nouvelliste réaliste. Outre son métier d’imprimeur, celui qui fut instituteur itinérant dénonce la violence des maîtres dans l’effrayant « Mort à l’école », ou celle de ceux qui exploitent le travail des enfants dans « L’enfant et le libertin ». En ce récit, l’alcoolisme est également la cible du moraliste qui dénonce « une joyeuse saoulerie ». Il permet également à une « brute avinée » de se faire corriger par un libertin repenti, qui « souhaitait subvenir aux besoins de la veuve et de sa famille ».
Mais c’est compter sans l’amour et la mort. En effet, dans « Le garçon amoureux », la nouvelle s’achève aussi tragiquement qu’allégoriquement : « La flèche de Cupidon, profondément enfoncée en lui, avait répandu en son corps un poison puissant mais invisible qui l’avait tué ». Ou encore à travers la « forme humaine martyrisée, tailladée et ensanglantée » du « fils rebelle », où l’inquiétude existentielle côtoie un fétichisme morbide, comme parmi les pages de « Fleurs de tombe ». Il s’agit bien, pour le jeune écrivain engagé, de défendre la cause des enfants, des adolescents, des amoureux, face à une société répressive et ses tyrans brutaux.
Au fil des rééditions de ses fictions couronnées de succès, Whitman eut tendance à effacer des traces d’obscénité, comme l’amour de deux garçons, qui, dans « L’enfant et le libertin », devient ici tout juste suggéré et bien plus moral. Pourtant l’on sait que Feuilles d’herbe, bien moins apprécié en ses débuts, regorge d’enthousiasmes érotiques, entre le regard d’une femme sur les ébats aquatiques d’une vingtaine de jeunes hommes, et ces dormeurs qui « dorment comme des amis tendres côte à côte[1] »…
Le barde passablement vaniteux des Feuilles d’herbe, le nouvel Homère des Etats-Unis d’Amérique aura enfanté en son poème, qui a « la cadence des lyriques[2] », deux héros. D’abord le jeune Américain fondateur de la démocratie, quoiqu’il fût déjà né avec les pères fondateurs et le libéralisme de la constitution, sensible dans la « Commémoration du Président Lincoln ». Ensuite lui-même en Narcisse paternaliste, ce dont témoigne le vaste « Chant de moi-même », qui lui valut d’être exécré par bien des lecteurs et des critiques. Seul Emerson[3] sut le premier saluer sa qualité d’artiste.
Son enthousiasme romantique pour les vastes espaces américains parle la même langue que son ode continue à l’adresse des muscles et du corps au service de l’aube d’une nation à dimension mondiale. Il chante aussi bien la patrie et le progrès, l’herbe et les ruisseaux d’automne, l’Ontario bleu, les villes, les trains et les navires, qu’il « s’arroge le droit d’imposer son Moi, son corps, son verbe inapprivoisé, son phallus, ses images fracassantes[4]». En ses versets bibliques, une mystique sociale se déploie conjointement à une sorte de panthéisme géographique. Au-delà de l’individu, le rythme de la foule enfle depuis Long Island jusqu’à l’américain cosmos. Certes, un lecteur peu indulgent pourrait objecter à ces rythmes immenses une certaine monotonie de ton, une grandiloquence dommageable, hors d’inspirés morceaux de bravoure.
On retrouve la dimension engagée inhérente à ces nouvelles dans les Feuilles d’herbe, lorsqu’il observe la vente au marché aux esclaves, où « quelques soient les offres des enchérisseurs, elles ne pourront jamais être assez élevées pour lui », car « dans cette tête est le cerveau, l’universel vainqueur », quelques soient les « membres rouges, noirs ou blancs[5] ». Ce qui, en digne Américain, lui permet de valoriser une éthique politique : « Votre ferme, votre ouvrage, votre emploi, / La sagesse démocratique en dessous, comme un terrain solide pour tous[6] ». Cependant, et c’est quelque part heureux, il reste un insoumis, non loin de La Désobéissance civile de Thoreau[7] : « Résiste beaucoup, obéis peu », c’est ce qu’enjoint Whitman « aux Etats », car « une fois admise l’obéissance qui ne se discute pas, c’est l’asservissement total[8] ».
Henry James : Voyages en Amérique et Impressions anglaises,
traduits de l’anglais (Etats-Unis) par France Camus-Pichon et Carine Chichereau,
Farrago, 2004, 144p, 16 € et 208 p, 16 €.
Edith Wharton : La France en automobile,
traduit par Jean Pavans, Mercure de France, 2015, 176 p, 16,80 €.
Henry James : Nouvelles complètes, 1864-1910,
divers traducteurs, La Pléiade, Gallimard, 2003 et 2011,
quatre volumes en deux coffrets, 5690 p, 135 et 139 €.
Qu’il s’agisse de ses grands romans, d’Un Portrait de femme aux Ambassadeurs, ou de ses fabuleuses nouvelles que La Pléiade vient de réunir en quatre volumes, Henry James a souvent recours à une problématique opposant nouveau et ancien continent. Ses jeunes Américains découvrent une Europe qui les intrigue, les fascine, les grandit et parfois les détruit. Lui-même habita un temps le palais Barbaro, sur le Grand Canal de Venise, pour y écrire Les Papiers de Jeffrey Aspern et y poser le décor des Ailes de la colombe. Ainsi le voyageur Henry James, comme ses personnages favoris, parcourt autant les Etats-Unis et l’Angleterre, en ses Voyages en Amérique et Impressions anglaises, quand une de ses amies, romancière légèrement concurrente et néanmoins complice, Edith Wharton, sillonne La France en automobile. À notre tour de sillonner le voyage intérieur, le labyrinthe sociétal et mental des cent douze nouvelles du maître du « point de vue »…
Outre des pages de croquis pour les récits futurs, on retrouve dans ces deux discrets volumes d’Impressions anglaises et des Voyages en Amérique un écho de cette problématique géographique et civilisationnelle. Ne s’agit-il pas de comparer les mérites des paysages et des mœurs de la jeune Amérique et de la vieille Angleterre ? L’on sait qu’Henry James (1843-1916) finira par prendre en 1915 la nationalité anglaise, comme pour en épouser la culture, mais aussi en guise de protestation contre la neutralité, mais heureusement provisoire, des Etats-Unis dans la Première Guerre Mondiale.
C’est à vingt-sept ans que le futur grand romancier parcourt les immensités américaines : lacs et montages, chutes du Niagara exacerbent la fibre du voyageur romantique parmi les espaces grandioses et sublimes. Non sans négliger les villégiatures élégantes de Newport et Saratoga, où s’exerce le talent et la finesse de l’observation psychologiques, quoique parfois aiguisée par une pointe satirique.
Quarante ans séparent les tableaux du « touriste sentimental », entre forêts sauvages et « Vues de Londres », des essais de l’intellectuel outragé. Car si les premières Impressions anglaises sont écrites dans les années 1877, 1878, les plus frappantes sont contemporaines de la Seconde Guerre Mondiale. Au voisinage de chroniques aussi charmantes que « La course d’aviron Oxford-Cambridge », ou « En Ecosse », les micro-pamphlets sur la Guerre de Sécession et sur « la violence d’un invasion arbitraire » (de la Belgique par l’Allemagne) décrivant les réfugiés sont ici surprenants. Loin de ne rester qu’un psychologue subtil, un romancier savant dont les personnages évoluent dans un monde raffiné, Henry James devient, ce qui n’a rien de contradictoire, une grande conscience européenne particulièrement engagée en faveur de la lutte contre l’envahisseur allemand, contre l’inhumanité du déferlement de feu et de sang qui balaie l’Europe.
Edith Wharton (1862-1937) échangea de nombreuses lettres avec son ami Henry James, entre 1900 et 1915. Romancière talentueuse, quoique plus modeste, aux talents psychologiques raffinés, pour qui « la fiction moderne commença vraiment lorsque l’action du roman fut transférée de la rue vers l’âme[1] », elle dut une part de son succès à celui qui fut un peu son maître : en effet, lors de la parution de son roman historique, The Valley of decision, trop érudit, Henri James lui conseilla de choisir un sujet américain contemporain. Ce qui lui permit, grâce à Chez les heureux du monde,[2] de trouver sa voie, en contant la vie de Lily Bart, jeune femme raffinée, mais tristement désargentée, qui rata l’occasion qui lui aurait permis d’épouser l’homme aimé, sujet passablement jamesien. Egalement grande admiratrice de l’auteur de Du côté de chez Swann, elle ne pouvait qu’adorer la France. Ce pourquoi, dès 1906, accompagnée, outre son mari, parfois d’Henry James lui-même[3], elle réalise une sorte de tour de France en automobile, quoique, conduite par un chauffeur et servie par de fidèles domestiques. Tout est alors objet de leur admiration : des cathédrales de l’art gothique aux montagnes pyrénéennes, du val de Loire à la Provence de Madame de Sévigné, sans oublier un instant l’art de vivre hédoniste des Français et de leur Histoire : « il ne saurait y avoir de meilleur exemple de la sagesse esthétique du « vivre et laisser vivre » que cette heureuse façon pour deux idéaux artistiques supposés incompatibles de faire bon ménage dans ce coin délicieux », dit-elle, dans la cathédrale de Rouen, en appréciant la proximité d’un tombeau gothique et d’une chapelle renaissance, sans omettre un maître-autel baroque. Plus délicieusement qu’un guide Michelin, avec un charme désuet, ce récit-journal permet au lecteur de voyager dans le siège capitonné d’une automobile qui a su se muer en pages aux nombreuses élégances stylistiques. Car « L’automobile a restauré le romantisme du voyage » assure celle qui va jusqu’à faire le pèlerinage de Nohant, pour y rencontrer l’esprit de George Sand. Ainsi va-t-elle jusqu’à comparer la silhouette de Poitiers sur sa butte entre deux rivières à celle des « cités italiennes », et dont elle aime « la petite chauve-souris » parmi les stalles de la cathédrale.
Voici un événement majeur parmi les constellations des grands nouvellistes. Henry James est enfin accessible en France dans toute sa mesure grâce à ces deux coffrets somptueusement publiés dans la collection de la Pléiade. Jusque-là, on ne trouvait que des textes épars, certes nombreux, parfois épuisés, une tentative avortée d’œuvres complètes aux éditions de La Différence. Nous pouvons enfin picorer ou lire en suivant la rigoureuse chronologie une centaine de récits souvent légendaires, de tableaux vifs et troublants, parfois plus savoureux que de vastes romans comme Les Ailes de la colombe.
Ce sont des Américains qui rencontrent en Europe l’amour et leur moi profond, mettant en scène le choc des cultures, le frisson des intimités, autant un voyage géographique qu’une aventure intérieure. Des hommes et des femmes du nouveau continent, à la fortune assurée par une économie au développement exponentiel, vont à la rencontre de Londres ou de villes d’art italiennes pour y aimer, voire épouser celui ou celle qui est l’allégorie d’une culture prestigieuse, quoique décadente. On y trouve également de plus modestes personnages, comme des domestiques, un libraire d’occasion qui devient employé de bureau. « Dans la cage », travaille une petite télégraphiste, croquée non sans humour, qui, depuis son bureau de poste, tente de comprendre les tenants et les aboutissants d’une intrigue.
Un vertigineux travail sur « le points de vue » et la « perception » des narrateurs donne une dimension novatrice à ces textes raffinés qui sont les empreintes d’aventures subjectives : ils sont « des yeux qui, au lieu de négliger la moitié de ce qui se présentait (leur habitude jusque-là), s’efforçaient de voir sur mon visage, dans mes paroles, beaucoup plus que n’en montrait la surface », comme le propose « Impressions d’une cousine ». L’aura psychologique se double d’un sens romanesque et dramatique subtil et patient, pour tenter de résoudre l’énigme recelée par les protagonistes, jusqu’à côtoyer l’invisible, suggérer l’étrangeté fantastique, dans « Le Fantôme locataire », ou « Le Dernier des Valerii » qui voit un Romain s’amouracher d’une Junon de marbre. Les artistes - ou apprenti-artistes plus ou moins velléitaires - sont à la recherche d’une vie meilleure et plus fine, non sans se heurter à de lourdes déceptions, quand le lecteur lui-même peut éprouver à la fin de maintes nouvelles l’amertume des vies inabouties, voire gâchées. Ainsi ces nouvelles embrassent un immense champ de registres, de l’humour satirique au tragique, en passant par le pathétique et le lyrisme… On peut aller jusqu’à y découvrir une sorte de mise en abyme, lorsque l’un des personnages de « Pandora » lit le roman de James lui-même : Daisy Miller.
À la lisière et au-delà du romantisme de la romance et du réalisme analytique, la perversion fétichiste dans « Rose-Agathe » ou les fantasmes paranoïaques de la gouvernante du « Tour d’écrou » s’aventurent vers des contrées inexplorées de la conscience humaine, à quelques brasses de la psychanalyse, dont la naissance est contemporaine de notre écrivain. Ce sont des crises intimes, des cheminements difficiles du destin. Quant au « Point de vue », cette nouvelle fonctionne comme en écho de Ce que savait Maisie, roman presque expérimental, grâce auquel le lecteur ne perçoit les déchirements d’un couple que par les yeux d’une petite fille.
Plus loin, le critique indélicat qui cherche « Les Papiers d’Aspern », celui qui tente de découvrir chez un écrivain « Le Motif dans le tapis », le peintre et son double dégradé dans « La Madone de l’avenir » sont des moments de lecture privilégiés au service d’interrogations sur les mystères et la destinée de l’œuvre d’art, qu’elle soit de l’ordre du portrait peint, convoité, fétichisé, ou de l’écriture. Pensons à cet égard au portraitiste astreint à son modèle, lorsque cette dernière hait de prime abord sa concurrente que consacre également un autre chevalet, dans « La personne idéale ». Ces deux dames, faute de vivre avec Monsieur Brivet, veulent « vivre avec ce tableau » qui le représente en pied et en « vérité » ! L’art est alors un substitut de la vie, sinon une assomption de cette dernière. Au point que pour Tzvetan Todorov, « les nouvelles de James sur l’art représentent de véritables traités de doctrine esthétique[4] ». Toutefois, entre anecdote et tableau, le drame a de plus en plus tendance à s’effacer, au profit de l’analyse, de la tentative qui consiste à frôler l’incertitude, à demeurer en-deçà d’une vérité insaisissable. Nul doute qu’Henry James puisse reprendre à son compte le propos du narrateur de l’ « Histoire d’une année » : « Mes propres goûts m’ont toujours porté vers l’histoire non écrite, et c’est l’envers du tableau qui est mon propos actuel ».
Les traductions vont dans le sens de l’efficace concision, comme « fournaise » au lieu de « température torride[5] » pour l’incipit d’ « Un épisode international ». De façon à concourir à la nécessaire fluidité de la phrase jamesienne, souvent ample et délicatement sinueuse, voire métaphoriquement surchargée. Finalement, pour cent douze nouvelles aux dimensions parfois bien vastes, comme le fameux, fantastique et fantomatique « Tour d’écrou », dans lequel la solution reste indécidable, deux coffrets offrant chacun deux tomes, sans omettre les notes, les préfaces éclairantes et généreuses d’Evelyne Labbé et d’Annick Duperray, 135 et 139 euros sont un investissement plus modeste que l’abondance du plaisir et de l’intelligence…
Quand les fictions romanesques, récits et essais d’Edith Wharton restent palpitantes dans l’ombre de son mentor, Henry James est monumental en ses romans, babélien en ses nouvelles, dont certaines frôlent la dimension d’un roman. L’écrivain, dont le biographe Léon Edel[6] dressa en toute sa mesure et complexité le portrait, y compris les emballements homosexuels, quoique chastes du célibataire, est dit-on le Proust américain. Ce serait à nuancer, certes, n’ayant pas offert à ses lecteurs une cathédrale romanesque de la dimension d’À la recherche du temps perdu. Cependant n’a-t-il pas ourdi un étrange roman autobiographique, hélas inachevé, interrompu par sa mort, Le Sens du passé, dans lequel se croisent l’ancêtre de 1820 et l’homme de 1910, ce qui est déjà un avatar du réalisme magique… L’une de ses héroïnes, Aurora, peut prétendre, grâce au « fantasme qu’il avait », à la « ressemblance avec quelque grand portrait de la Renaissance », comme l’Odette de Swann. Ralph Pendrel, alter ego recomposé du romancier lui-même, « s’engouffre dans le Passé » : voici « le sens de la beauté raffinée de sa folie[7] ». Car la beauté, et plus précisément de l’œuvre d’art, comme chez Proust, est le sens ultime à poursuivre autant par les personnages de La Coupe d’or que par l’écrivain, qui, ainsi, sait justifier son travail : « C’est l’art qui fait la vie, fait l’intérêt, fait l’essentiel[8] ».
Museu de Montserrat, Barcelona, Catalunya. Photo : T. Guinhut.
Toni Morrison, le noir vous va si bien :
Délivrances, Love, du racisme à la rédemption
par le roman polyphonique.
Toni Morrison : Délivrances,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Laferrière,
Christian Bourgois, 200 p, 18 €.
Toni Morrison : Love, traduit par Anne Wicke,
Christian Bourgois 308 pages, 22 €.
« Nous mourons. C’est peut-être le sens de la vie. Mais nous faisons le langage. C’est peut-être la mesure de nos vies ». Ainsi Toni Morrison dévoilait le sens de son engagement littéraire, lors de son Discours de Stockholm[1], en 1993. Femme, noire, elle est née en 1931 dans l’Ohio, sous le nom de Chloe Anthony Woffor, pour se faire un nom de Prix Nobel, avec une œuvre romanesque qui va de L’œil le plus bleu, en passant par Beloved, jusqu’à ce récent Délivrances, qui ne se contente pas d’être un roman à thèse, qui nous délivrerait du panier de crabe du racisme, mais un intense conte psychologique doué d'une écriture touffue, vive et colorée. De livre en livre, roman polyphonique et réalisme magique s'allient pour tracer un cheminement historique qui, inspiré par les noirceurs de Love, culmine avec celles de Délivrances.
« Sa couleur est une croix qu’elle portera toujours ». Aussi Délivrances est une œuvre de noirceur et de culpabilité. Aussi bien pour la mère et le père, « mulâtres au teint blond » à la peau claire, que pour la petite Lula Ann Bridewell, élevée avec dureté par celle qui a été abandonnée ; car aucun des deux parents, presque blancs, n’a pu supporter cette naissance « noire comme le Soudan ».
Plus tard, Luna Ann, devenue Bride[2], est directrice régionale d’une entreprise de cosmétique. Car les regards jetés sur elle se sont métamorphosés : son intense beauté noire, toujours habillée de blanc sur le conseil d’un coach, ses capacités intellectuelles surtout, lui permettent une réelle ascension sociale. Comme si Toni Morrison tendait un miroir à la communauté afro-américaine : qui est la plus belle ce soir ? lui dit-elle. Car « le noir fait vendre ; c’est la matière première la plus en vogue du monde civilisé ».
Mais, outre le souvenir de cette relégation dans la noirceur par sa mère, un autre drame pèse sur la jeune femme qui croit pouvoir se racheter grâce à la compassion et à l’argent. Son enfance en effet a été marquée par une histoire criminelle et judiciaire : en toute fausseté elle a dénoncé, lorsqu’elle avait huit ans, parmi d’autres accusatrices, et pour complaire à sa mère, une institutrice prétendument coupable de pédophilie violente. Sofia Huxley, qui achève le cycle de ses années de prison, rejette alors violement son argent. C’est une beauté au visage dévasté, tuméfiée, qui ressort de la confrontation : la directrice de « Toi Ma Belle » ne se reconnait plus. « J’ai vendu mon élégante noirceur à tous ces fantômes de mon enfance et maintenant ils me la payent. », pense-t-elle.
La composition, quoique centrée sur Bride, fait alterner les voix, comme en une musicale polyphonie (ce qui n’est évidemment pas sans faire penser à Jazz[3]) : Brooklyn, sa collègue de travail, Sweetness, sa mère. Mais aussi Sofia : « Comment pouvait-elle s’imaginer que de l’argent liquide effacerait quinze ans d’une vie identique à la mort ? » Plus loin, ce sont Rain, l’enfant recueillie, puis Booker l’amant trompettiste de Bride dont on entend les récits et les pensées, voire le courant de conscience, jusqu’aux notes d’un journal intime. Ce pourquoi Toni Morrissonœuvredans la perspective du roman polyphonique, théorisé par Mikhaïl Bakhtine[4], et particulièrement sensible parmi les romans de Dostoïevski et de Faulkner.
Le deuxième axe de ce roman, hors l’évolution de la condition de la femme afro-américaine contemporaine, est la charge contre l’infamie de la pédophilie, à travers la petite Rain, prostituée par sa mère, à travers Adam, le frère de Booker, torturé, assassiné. Il entre ainsi en résonnance contre une autre atteinte à l’enfance, lorsque, dans Beloved[5], situé dans la seconde moitié du XIXème siècle, l’ancienne esclave nommée Sethe reste marquée par la petite fille de deux ans qu’elle a égorgée. La violence, parfois insoutenable, ensanglante les romans de Toni Morrison, comme au sein d’Harlem, dans les années vingt, le couple Joe et Violette Trace assassine deux fois la jeune maîtresse du premier, parmi les pages les plus abruptes de Jazz. De cette violence noire, bien des personnages veulent se défaire grâce à la beauté, ne serait-ce que la petite héroïne de L’œil le plus bleu,[6] qui, si elle avait eu de tels yeux, aurait, imagine-t-elle, échappé au viol paternel. On devine qu’au-delà de la beauté physique de Bride, il s’agit d’atteindre quelque chose de plus, et de plus pérenne (pensons alors à cette femme qui est ancien Prix de beauté dans Tar baby[7]) : la beauté morale et intellectuelle, d’autant qu’amaigrie, sans seins, elle a perdu sa splendeur. Seule la réconciliation, au-delà des non-dits et des mensonges, avec Booker, lui permettra de retrouver et de sublimer ses atouts physiques et spirituels. Depuis Un Don[8], situé au XVIIème siècle, il faut alors rassembler les fragments épars d’une vaste épopée romanesque afro-américaine ; mais aussi d’une tarraudante analyse psychologique, d’une réelle réflexion morale sur les comportements humains, entre désir et obsessions.
Suivant le fil d’un récit à l’impeccable clarté, l’intrigue nous mène d’une délivrance à une autre : de l’accouchement inaugural à la libération des strates pulvérulentes du passé. Comme elle fait le lien entre la précision du réalisme et une pincée de merveilleux. Cette naissance de presque petite sorcière a son versant rationnel, celui d’une causalité génétique, ainsi que la figuration mentale de la réappropriation de son enfance et de son identité. Cependant la métamorphose (en quelque sorte inversée) qui voit Pride peu à peu perdre sa pilosité et ses seins, est-elle due au départ de son amant regretté, Booker, l’homme transporté par sa noirceur, sa « peau obsidienne » ; est-elle due à une « hallucination » ? Bride imagine un instant que la maison où elle recherche Booker est « l’antre d’une sorcière ». Tout ceci contribue au glissement vers l’esthétique du réalisme magique (quoique Toni Morrison n’aime guère cette appellation), au « retour magique de ses seins parfaits » auprès de l’amour retrouvé et augmenté.
Qui sait s’il fallait, en un respect minimal de l’auteur, garder le titre original, trop chrétien pour les pudibondes oreilles françaises : God Help the Child ? Dieu aide en effet Lula Ann. La polysémie du titre français, qui va de la « délivrance » pour l’accouchement, lors de la naissance qui préside à la première page, à la délivrance des préjugés liés à la couleur de la peau, n’est pas sans séduction. De même, Sofia trouve, après la venue de Pride, « la délivrance des larmes versées depuis quinze ans ». Le parfait entrelacement thématique ne néglige certes pas le luxe de la langue, les images vigoureuses. Comme lorsque Bride et Booker font l’amour : « Sobres comme des prêtres, créatifs comme des diables, ils inventaient le sexe. Croyaient-ils ».
La généalogie du racisme et de la condition noire aux Etats-Unis a toujours été le fer de lance émotionnel et obsessionnel de Toni Morrison : depuis les créatures de la traite négrière aux siècles précédents, parmi les pages de Beloved, son grand roman de l’esclavage, jusqu’à l’enfant noire de Délivrances dont la psyché fut viciée par le rejet maternel. C’est en ce sens que les fureurs, les pièges et les ressources de la mémoire sont mis en scène. Pourtant, en une sorte d’apaisement, voire de rédemption, une fois assumée la faute morale de l’enfance, Lula Ann parvient à se reconstruire, à envisager d’être enceinte avec sérénité. Est-ce aller trop loin que d’imaginer qu’elle est une sorte d’allégorie politique de l’Amérique en devenir ? « Ici-bas, au paradis », pour reprendre la conclusion de Paradis[9], il reste la tâche ardue et cependant délicieuse de vivre.
« Essayer de comprendre la malignité du racisme ne fait que le nourrir », écrit la plume de Booker. Est-ce le fond de la pensée de la romancière ? Pourtant « la fabrication d’une persona africaniste est réflexive ; c’est une extraordinaire méditation sur le soi ; une exploration vigoureuse des peurs et des et des désirs qui habitent la conscience de l’écrivain[10] », écrit Toni Morrison parmi l’un de ses essais.
Revenons en 2003, lorsque Toni Morrison publie son fiévreux roman du désamour, pourtant titré Love, libérant d’entêtants parfums de désir et de haine. Le lecteur qui s’attendrait à une histoire d’amour au sens convenu du terme courrait ici le risque d’être désarçonné. Espoirs, idylle, déceptions enfilés par une narration qui ne se poserait aucune question, voilà qui n’est pas le souci de Toni Morrison. Mais l’amour au sens de ce qui s’enlace comme un nœud de serpents brillants, sensuels et cependant étouffants, déchirés, voilà ce qui pourrait définir l’atmosphère et l’enjeu narratif de l’hôtel de Bill Cosey, de ses femmes et de sa descendance.
Car ici, aucun personnage ne peut vivre sans être englué d’une manière ou d’une autre dans l’orbite de Cosey, riche entrepreneur et propriétaire d’un hôtel au bord de l’Atlantique qui fit les beaux jours et les belles nuits de la bourgeoisie noire. Jusqu’à la jeune Junior, paumée déterminée qui parvient à se faire embaucher par Heed la veuve pour l’aider à écrire ses prétendues mémoires, et qui sera elle aussi fascinée par « l’Homme ».
Le portrait de Bill Cosey, magnétique, érotique, « égoïste et coureur de jupons », s’élève par-delà sa mort. Mais attention, terrain piégé. C’était « un homme remarquable, un chef-né, qui avait baissé la garde devant des femmes qui se haïssaient, et qui les avaient laissées détruire tout ce qu’il avait bâti ». Selon les diverses narratrices, l’une est « la créature la plus méchante de toute la côte », l’autre se voit « avec des fourmis rouges pour toute famille ». Les luttes sont sournoises, parfois physiques, symboliques, jusqu’à en venir aux mains devant la tombe pour savoir s’il faut « passer les diamants » au cadavre.
Cosey, une fois enterré sa première femme, n’a-t-il pas été jusqu’à prendre une sauvageonne de 11 ans qui « ne lui donna jamais le moindre têtard » ? Bientôt, le voilà retournant vers sa favorite, Celestial. Un fils mort, une folle complètent le tableau… « Chacune revendiquait un titre à l’affection de Cosey ; chacune l’avait jadis sauvé d’un désastre quelconque ou lui avait épargné un péril imminent ». Et Christine d’ajouter : « Cette maison était à moi, et tout d’un coup ce fut elle. » D’un tel « panier de crabes » femelles, de telles rancœurs et luttes de pouvoir, personne ne sort indemne. Car les rapports de parenté sont pour le moins complexes : Christine n’a-t-elle pas un an de plus que la dernière femme de son grand-père ? La jeune Junior, apparente observatrice se laisserait-elle piéger en ce miroir, ou tirera-t-elle son épingle du jeu ?
Écrire, pour Toni Morrison, c’est retrouver le chemin d’un monde clos, balayé par le temps « comme une vague qui, en reculant, abandonne derrière elle un texte de coquillage et de varech, éparpillé et illisible. » C’est ainsi qu’il faut tenter de lire et de repérer la polyphonie des voix des narratrices, de lire, avec avocats interposés, le sens indéterminé de ce testament griffonné sur un menu qui exacerbe les positions des femmes, celles qui ont tenté de régner par l’éros ou par la cuisine, et maintenant par la mémoire… Junior joue ici un rôle plus qu’étrange, car elle est celle qui relie le monde des morts et celui des vivants, une médium qui permet le passage de la voix de Bill Cosey vers celles des femmes, en quelque sorte héritières de sa monstrueuse personnalité. Ce pourquoi le réalisme magique innerve les fils non-linéaires de la narration.
Toni Morrison nous enjoint de se garder de lire avec des œillères féministes, ou avec celles qui consisteraient à répéter « black is beautiful ». Certes les femmes dominent ce Love, mais soumises, rongées par le fantôme d’un homme, d’un père. Quant à la négritude, même si les mouvements d’émancipation des Noirs sont là en filigrane, elle n’est rien sinon le sort ni plus ni moins positif que celui du commun des mortels. Tout noirs qu’ils sont, ils s’entre-déchirent pour un héritage, se haïssent et se désirent jusqu’à la folie. L’auteure de Beloved (certains voient en ce roman violemment lyrique, aux résonances de tragédie grecque, son chef-d’œuvre) casse nombre de clichés lénifiants. Depuis longtemps, au-delà de l’anecdotique ébène de sa peau, nous lisons sa chair et sa psyché, au-delà peut-être de l’influence de Faulkner, nous lisons la force, la détermination et la sensualité des voix qui sont celles des Afro-Américains autant que les nôtres. Ce dans une écriture touffue, puissante et rauque, qui attendra Délivrances pour trouver sa lumière noire.
Quand donc cesserons-nous d’attribuer à la couleur de la peau des vices et des vertus qu’elle n’a pas ? Pour enter notre judicieuse discrimination sur les seuls vices et vertus, sur les seuls méfaits et bienfaits ? Alors qu’il n’y a que des nuances de chocolat : chocolat blanc, noir, caramel… Ou, pour reprendre les métaphores de Toni Morrison, « quel que soit leur teint, de l’ébène au lait, en passant par la limonade ». Si l’on cessait de devoir se demander, ou de penser sans y penser que les hommes et les femmes ont la couleur de notre épiderme, au moins parmi nos romans, peut-être aurions-nous fait un grand pas vers l’humanité. Ce pas, c’est aussi celui de la langue éthique et poétique de Toni Morrison. « Ne te rappelles-tu pas d’avoir été jeune, alors que le langage était une magie sans signification ?[11]» La maturité lui a conféré à la fois la signification et la magie.
« Iä ! Iä ! Yog-Sothoth ! Ossadogowah ! » Oserez-vous prononcer cette invocation dans un cercle de pierres nocturnes ? Au risque infâme de rappeler les dieux anciens, Nyarbuthotep ou Chtulhu ; et leurs corps bulbeux, leurs tentacules infinies, leurs griffes immenses, leurs ailes gélatineuses… C’est avec une délicieuse imprudence que François Bon a osé les murmurer, en traduisant de nouveau une poignée de nouvelles du maître de l’effroi américain : Howard Philip Lovecraft. Chacun de ces titres annonce, avec une inquiète délectation, un flot de catastrophes, imminent et cosmique. Le maître du fantastique invente, voire déterre, un cycle légendaire dont n’avaient pas rêvé les prodigues mythologues que furent les anciens de la Grèce solaire.
La mythologie singulière de Lovecraft (1890-1937) postule « de Très Grands Anciens qui vivaient des éternités avant l’arrivée des hommes ». Parmi eux, « Chtulu le mort attend en rêvant ». Ce pourquoi, quand résonne L’Appel de Chtulhu, il est indéfectiblement entendu par l’héritier d’un professeur de langues sémitiques. Parmi des caisses de documents, un bas-relief attire son attention, orné d’une superposition des « images d’une pieuvre, d’un dragon et d’une caricature humaine ». Des manuscrits, la coïncidence des rêves, une statuette « répulsive » venue de « vieux et impies cycles de vie », une « orgie vaudoue » conduisent l’inspecteur Legrasse auprès d’un culte sanguinaire qui révère le retour du grand-prêtre Chtulhu, prêt à soumettre « la terre à sa domination ». Créatures lacustres informes et « Grand Noirs ailés » attendent un alignement des planètes pour que les rituels du « Necronomicon », ce livre de l’Arabe Abdul al-Hazred, réveillent « la ville cyclopéenne de pierres vertes, mouillées et visqueuses ». Qu’allons-nous voir jaillir d’une porte marine, sinon « une masse battante d’ailes membraneuses recouvrant le ciel de leur gibbosité », sinon « la titanesque Chose des étoiles »… Qui sait si, affreusement menacé, le narrateur pourra survivre à son manuscrit ?
Encore une fois, des « constructions inconnues et primordiales » balisent L’Abîme du temps. Une fois de plus, le narrateur vient de l’université de Miskatonic dans la ville d’Arkham, au plus ancestral du Massachussetts. De retour de l’Australie de l’ouest, il confie ses affres et tourments, en commençant par son amnésie et ses visions. De nouveaux « savoirs quasiment inconnus » vivent en celui qui avait « occupé [son] corps ». Ainsi, il confectionne une étrange machine qui lui est volée. Bientôt, il retrouve son ancienne personnalité de professeur d’économie. Quoique des rêves de voûtes et de bibliothèques monstrueuses le poursuivent. Jusqu’à ce que ses recherches psychologiques lui permettent d’appréhender le monde plus qu’antédiluvien de la « Grand’Race », où le savoir de tous les temps est immense, où les technologies sont incroyables. Il se rêve en grand « cône » muni de tentacules, étudiant « des chapitres de l’histoire humaine dont aucun savant d’aujourd’hui n’aurait soupçonné l’existence », conversant avec les esprits de maintes créatures de temps anciens ou à venir parmi les mille millénaires. Rien de ridicule en l’univers lovecraftien, plutôt d’oniriques, voire borgésiennes, potentialités de l’existence et des civilisations, parmi les archives du temps, parmi l’univers aux dimensions multiples. Au creux des ruines du désert, au fond de la bibliothèque aux « étuis de métal », la « terreur » des poulpes aura-t-elle le dernier mot ?
La Couleur tombée du ciel est celle d’une météorite. Là où elle tombée, et s’est dissoute, la végétation, affligée de couleurs étranges, s’agite, avant qu’il ne reste plus qu’une « lande foudroyée ». Les animaux s’effritent, la famille devient folle. Un « monstrueux blasphème » a pris possession des lieux. Une phosphorescence inconnue règne avant de disparaître dans « une frénésie cosmique »…
Tremblerons-nous lorsqu’il faudra poursuivre les pages de La Chose sur le seuil, après avoir lu l’incipit suivant : « Et c’est parfaitement vrai que j’ai mis six balles dans le crâne de mon meilleur ami » ? Nous laisserons au lecteur le soin d’avancer au-delà de ce seuil, de crainte qu’il abandonne sa personnalité au profit d’une héroïne sombrement manipulatrice…
Cruciaux, ces quatre récits bénéficient d’une nouvelle édition, en une traduction bienvenue. Mais pourquoi trois fois la même préface, passable au demeurant ? En revanche les postfaces sont plus éclairantes : on y apprend que L’Abîme du temps et les autres nouvelles sont des quasi-inédits, dans la mesure où François Bon traduit le dernier état des manuscrits, dont l’un fut découvert en 1994. Quoique les différences ne soient pas toujours considérables, sauf un supplément de vigueur, si l’on compare avec les traductions de Jacques Papy[1].
Un schéma récurrent, quoique avec bien des variations, comme orchestrales, innerve les récits de Lovecraft. Un homme hérite d’une vieille demeure, fouille des bibliothèques et des manuscrits passablement maudits, reçoit la commotion d’un appel, d’une disruption de personnalité, explore des ruines lointaines ou des fonds marins. De manière obsessionnelle, et l’éloignant du commun des mortels, sa quête l’amène au bord d’un autre univers, dont par des formules imprononçables il va soulever le vitrail, la porte, le gouffre… La glaciale menace de poulpes cosmiques, de batraciens en ambassade, de chauve-souris indescriptibles, de civilisations omniscientes, d’entités aux pouvoirs démesurés et immondes déferlent sur la forêt, la côte ou la ville… Seuls quelques courageux pionniers vont savoir résister aux sirènes gélatineuses, à leurs griffes virulentes, pour les repousser dans leur antre plus que préhistorique.
Plus loin dans la terreur que les vampires de Bram Stocker, que le monstre de Frankenstein, mais dans la tradition gothique d’Edgar Poe et d’Arthur Machen, le récit d’investigation de Lovecraft retient le lecteur en ses tenailles, grâce à la sûreté de sa narration, au suspense maîtrisé, à l’art de l’horrifique suggestion. Un narrateur d’abord ignorant, le cheminement presque policier d’une enquête, des témoignages effarants et lacunaires, une exploration hautement risquée sur le terrain amènent lentement et sûrement à un climax terrifiant, non sans que l’on demeure sur les berges dangereuses de l’incertitude : réalité incompréhensible et soudain frappée d’une indubitable évidence, ou autosuggestion, hallucination ? Délicieux onirisme qui est de l’ordre du fantastique le plus affirmé[2]. Les héros malheureux, voire suicidaires, n’ont sans doute fait que trop errer au fond des forêts primitives, au bord des flots originels, des déserts oppressants. Ou plutôt dans ces bibliothèques où ne moisit jamais le « Necronomicon », recueil fictif d’incantations et de magie noire, évoqué dans treize de ses œuvres, preuve fantasmatique de l’existence du mal radical dans la nature cosmique.
Au point qu’à bien des reprises l’on a publié ce prétendu manuscrit impie d’Abdul al-Hazred (lire : « all has read ») en compilant les diverses allusions éparses dans les contes de son créateur, quoiqu’il ait pris soin d’écrire lui-même une brève « Histoire du Necronomicon[3] ». Il est alors permis de lire l’œuvre entière de l’écrivain comme « un roman d’amour entre le Chercheur et la connaissance[4] ».
Toutes affaires cessantes, il faudrait alors poursuivre notre immersion lovecraftienne par son plus ample, initiatique et patient roman : Le Rôdeur devant le seuil. L’on sait qu’à sa mort, Lovecraft avait peu publié, que certains de ses textes étaient inachevés, en brouillon, sous forme de plan. C’est grâce à son ami et éditeur August Derleth que l’œuvre (parfois écrite en collaboration avec d’autres conteurs) put prendre son envol, être complétée, en un beau travail de réécriture fidèle et imaginative. Ainsi les contes les plus singuliers et caractéristiques du maître de Providence sont-ils réunis sous les couvertures aux illustrations splendides et hallucinantes de Virgil Finlay, aux éditions Christian Bourgois. Tels L’Ombre venue de l’espace, Le Masque de Cthulhu et La Trace de Cthulhu[5].
Dès 1969, Lovecraft fit l’objet d’une française consécration, grâce à son apparition au sein des Cahiers de l’Herne[6]. Où l’on saura tout sur les dieux anciens, de « Nyarlathotep », « Le Chaos rampant », jusqu’à « Chtulhu », « Celui qui viendra des Abysses d’Océan », en passant par « Tsathoggua », « La Chose batracienne ». Où l’on lira des inédits, des poèmes en anglais, des études aussi précises que vénérables consacrées au « royaume noir », à la « passion selon Satan », à ses illustrateurs. Entre fantastique et science-fiction (minoritaire en ses contes) un autel érudit est élevé au digne successeur du macabre Edgar Allan Poe et d’Ovide, créateur inspiré de nouvelles métamorphoses mythologiques ; métamorphoses douées d’une redoutable et lacunaire cohérence au service de nos peurs les plus terribles et les plus ravissantes. Au-delà des mythologies grecque ou aztèque, qui sont des créations collectives et immémoriales, Lovecraft est un formidable démiurge et mythologue, même s’il s’appuie sur des incubateurs et des sources diverses, d’Algernon Blackwood à John Dee, en passant par la tradition de l’occultisme.
Le grand et sombre Lovecraft était-il misogyne, raciste ? Peu d’héroïnes en ses récits, sinon la terrible Asenath de La Chose sur le seuil, captatrice infâme qui suce le cerveau de son époux. Est-ce une image du bref mariage de l’écrivain avec Sonia Greene ? Quant à ces créatures aux faciès batraciens et surgies de la mer, ces Indiens dansant en transe autour de délires vaudous sanguinaires, abattus et arrêtés par l’inflexibles policiers, faut-il y lire l’image métaphorique d’immigrés aux sangs pollués, de races inquiétantes à repousser, voire à éliminer ? À moins que notre auteur qui écrivit un jour à propos d’Hitler « I love the guy », bien qu’il ait par la suite conspué le nazisme, mérite que l’on soit plus prudent à son égard, et que l’interprétation se limite, en-deçà d’une surinterprétation dangereuse, à la figuration imagée du Mal et de son cortège de peurs. Ou aux métamorphoses de Phobos, ainsi que des potentialités les plus étranges de l’humanité et de l’univers…
Pourtant il imagine, dans L’Abîme du temps, que ses créatures bénéficient d’un système politique et économique peut-être révélateur : « une sorte de fascisme socialiste, aux ressources rationnellement distribuées, et le pouvoir dévolu à un petit aéropage gouvernant, élu par les votes de tous ceux capables de réussir certains tests d’éducation et de psychologie ». Il ne semble donc pas que, conformément à sa prolixe correspondance, Lovecraft soit un amateur du libéralisme.
Lovecraft aux Editions Mnémos.
Etonnamment, Chuchotements dans la nuitest un inédit, enfin animé en français par notre expert, François Bon. C’est l’un des récits lovecraftiens les plus audacieux. Certes la structure en est connue : un jeune chercheur en littérature et folklore, Wilmarth, se voit entretenir une étrange correspondance avec un propriétaire fermier du lointain Vermont, nommé Akely ; bientôt il lui rend visite. Entre temps il est question de créatures ailées « au corps de crustacé », d’un « grand crabe » au sang vert, d’une pierre noire couverte de hiéroglyphes à-demi effacés et venus du désormais inévitable Nécronomicon. Encore une fois, s’agit-il d’une santé mentale compromise ou d’une hideuse et fascinante réalité ? On finirait par y croire tant les personnages et l’écrivain sont doués d’ « un pouvoir de suggestion damnable ». Rarement Lovecraft a pénétré si loin, non seulement les territoires de l’horreur, là où « ces crêtes reculées sont de façon sûre l’avant-poste d’une colonie d’une effrayante espèce cosmique », mais surtout ceux de la science-fiction. Une fois dans la ferme maudite, l’on apprend que les créatures extraterrestres ont colonisé Pluton, récemment découverte, qu’elles se déplacent au-delà de la vitesse de la lumière prévue par Einstein ; enfin les cerveaux, en quelque sortes décapsulés, voyagent dans les espaces galactiques, ce à quoi est invité le narrateur. Tout cela côtoie les techniques d’enregistrements alors nouvelles, permettant aux « chuchotements », par ailleurs télépathes, d’être conservés, jusqu’à ce que l’effroi du narrateur le contraigne à abandonner les preuves amassées. Le virtuose et haletant récit, ponctué de descriptions paysagères somptueuses, de jeux de personnages dignes de la plus rare prestidigitation, s’achève par une chute aussi surprenante qu’irrésolue.
Le maître des dieux atroces, ainsi que son mythe de Chtulhu et autres créatures immondes, ont essaimé non seulement dans la littérature (Stephen King et Houellebecq[7] sont des inconditionnels), au cinéma (La Couleur tombée du ciel a été trois fois adaptée), mais parmi les jeux de rôles, les jeux vidéo, la musique métal et rock, la bande dessinée, par exemple Druillet, qui signa la couverture du cahier de L’Herne. Les tee-shirts post-gothiques affichent le nom fatal de l’écrivain, ainsi que le faciès tentaculaire plus ou moins réussi plastiquement des abominations venues de l’espace stellaire ou des eaux primordiales. Pour paraphraser la conclusion de son Epouvante et surnaturel en littérature[8], Howard Phillips Lovecraft est sans nul doute parvenu à transmuer des « thèmes sinistres » en un vénéneux bouquet de récits d’une « radieuse beauté ».
Steve Tesich : Karoo, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Wicke,
Monsieur Toussaint Louverture, 608 p, 22 €.
Steve Tesich : Price, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jeanine Hérisson,
Monsieur Toussaint Louverture, 544 p, 21,90 €.
On ne peut pas résister aux couvertures de Monsieur Toussaint Louverture. A leur grain sensuel, leur maquette plus colorée qu’un étonnant bonbon, ni, une fois parmi les pages, à leur papier, à leur typo… Et bien sûr à leurs textes, toujours un peu stupéfiants et décalés. Bref, à un tel écrin, se marie, pour le bibliophile, la dimension savoureuse du roman… Pourtant, le toucher légèrement rugueux de Karoo et de Price aurait dû m’avertir. Tout paraissait y être : la marque de fabrique, les deux bonhommes sans tête qui se menacent du poing sur fond sable, une tête sans bonhomme… En effet, le premier roman n’a pas toute sa tête. Voire, comme son personnage éponyme qui se bat contre le vide, il manque réellement de tête. A moins que, après tant de piètres pages, sur un coup de tête, il frôle la génialité… Quant au second, il est possible qu’il ressemble à ce que sera la littérature lorsqu’elle aura perdu, en sa tête, toute sa culture…
Il y a quelque chose de suprêmement étonnant à constater qu’un roman couvert de louanges par une presse consensuelle, voire suiveuse, puisse être, quoique fort lisible, passablement construit autour de ses personnages bien campés, d’abord aussi peu original. Pire, que presse et public paraissent se complaire dans le miroir à Karoo que renvoie la destinée d’un brillant raté qui n’a que le mérite d’assumer son ratage. Cette autobiographie fictive à la première personne est-elle quelque reflet de la vie de l’auteur ? Car l’on sait que Steve Tesich (1942-1996) était également scénariste pour Hollywood. En tous cas, elle nous reflète tous…
Le destin de l’homme Karoo, est-il le seul que nous puissions raisonnablement espérer construire ? Riche, gras, empuanti de cigarettes et livré à l’esclavage d’un alcool qui ne parvient plus à l’enivrer, il est également pitoyable mari demi-divorcé, père ingrat, monstre velléitaire, soudain amant attentionné ayant trouvé pour un temps son « genre de Saint Graal de fille ou de femme » (p 378)…
Son seul fait d’arme un peu glorieux -ce pourquoi on le paye grassement- est de réécrire et relooker les scénarios déglingués soudain sauvés par sa poupine main : ce pourquoi on l’appelle « Doc ». A peine a-t-il un « dilemme moral » (p 55) devant un script lumineux pour le saborder en lui donnant la construction narrative convenue et la touche de glamour vulgaire attendue. Ainsi, sans guère de remord, il sacrifiera un film secret et génial pour lui conférer les qualités commerciales requises et complaire à un producteur. Tout en réintégrant parmi « ce film d’art qui plaira aux masses » (p 433) les images de Leila, qui se révèle être la mère de son fils adoptif et dont il devient l’amant heureux en même temps qu’il se réconcilie avec le dit fils… Saura-t-il rédimer son moi au-delà du possible ? Amènera-t-il les deux personnes qu’il aime devant ce film qui devrait combler leur joie ? Il est à craindre qu’en une sorte de déterminisme existentiel piteux, seuls des éclats de bonheur et d’authenticité lui soient permis. Qu’il restera un handicapé solitaire de la vie… Si l’on concède que l’accident qui détruit ses projets de bonheur est bien digne d’un réalisme nécessaire, on ne peut s’empêcher de prendre un ironique recul envers le mélo, envers cette modeste métaphysique : « Qu’avait-il donc fait en se prenant pour Dieu ? (p 485). Et envers cette tragédie antique au petit pied : « il se sentait comme un héros damné et frappé d’hubris » (p 486). Sans compter les commentaires oiseux d’un narrateur qui chapeaute soudain son personnage à la troisième personne…
Cependant, à cet « alcoolo épique » (p 491) accro aux clichés, à ce menteur invétéré, on pourrait reconnaître le mérite de prêter la main à la satire des mœurs upper class, et de charcuter le milieu hollywoodien, ses joutes de pouvoir et ses filons éculés, ses suites d’hôtel qui sont « peut-être de l’art universel » (p 414). Suffit-il d’un tel roman pour éprouver « la beauté des banalités » (p 500) ? Ainsi, le producteur Cromwell, en « charognard » (p 502) de génie, saura faire de l’histoire de Leila, la serveuse morte le jour de la première de son film, un mythe américain vendable, puis en une formidable mise en abyme, reprendre l’histoire même de notre Karoo…
Notre société aime-t-elle tant les anti-héros minables pour que Karro soit ainsi lubrifié par les saintes huiles de la critique ? Est-il l’exact symptôme désiré de toute accession possible à la dignité de la personnalité ? L’écrivain Steve Tesich, qui ne connait guère l’art de concision, pratiquerait-il l’apologie de l’homme qui ne doit ses succès qu’à cause de ses minables capacités de réalisation intellectuelle en ce roman exaltées ? Cet écrivaillon, « cette gueule de bois sur pattes » (p 430), ce frimeur aux coups foireux et juteux ne serait-il que la piètre consolation de nos insuffisances et de nos humilités ?
Certes, quelques allusions à Ulysse, parfois longuettes, une capacité réelle à l’auto-analyse peuvent sauver cette chronique d’abord distendue, lisible sans effort, et fleurer la modeste réussite. Mais à sans cesse tartiner le mythe du loser velléitaire aux superficialités criantes, n’est-ce pas payer bien cher la compensation de nos échecs, de nos trop humaines incapacités ? Nous sommes tous, virtuellement, des Karoo. Physiquement ruiné, les poches encore pleines, l’intellect foireux, un temps winner en l’éphémère pays d’une aimante famille recomposée, ce dernier nous proposerait-il, par le biais d’une nauséeuse identification, le seul modèle à notre portée ? Le héros de l’histoire littéraire descend une fois de plus au tréfonds de la désacralisation, sans guère la grâce d’une image coruscante, avec l’onction d’un style passablement plat, d’un humour parfois un brin enlevé… Quoique une pépite s’élève parfois : « Il me semble de plus en plus évident que ma vie personnelle est maintenant presque exclusivement composée de cette graisse, de ces scènes inutiles que j’ai si habilement éliminées des films et des scénarios des autres » (p 58). Combien ce roman eût-il pu être efficace si notre auteur avait su de même en éliminer les fades graisses inutiles, pour lui donner cette concision sculpturale de l’écriture et de la pensée qui lui manque tant ! Et pour lui donner ce « sens presque architectural des proportions » (p 530) que seul recèle un article écrit par un Prix Pulitzer sur le destin de Leila. Ainsi la vie de Karoo deviendrait une légende.
Il en reste alors comme l’impression que la belle couverture est salie par son roman, son rond de tasse à café, sa trace de clope froide. Sale type, sale mari, ce fou autodestructeur » (p 144), touché un moment par la grâce paternelle et amoureuse, a-t-il « le droit d’être heureux » (p 381) ? Le réquisitoire de Dianah, son épouse, est sans appel : « il faut vraiment que tu assumes les conséquences de ta personnalité. » (p 385). Le roman lui-même doit-il assumer les conséquences d’une telle personnalité adulée en même temps que moquée ?
Cependant, à la fin, Karoo et Karoo prennent, d’une manière inimaginable, par une pirouette géniale, de l’ampleur, de la hauteur : « l’idée de se reconnaître et d’être reconnu comme le personnage de l’histoire du magazine lui paraissait être la réponse au problème de devoir vivre sa vie » (p 530). La morale de ce roman serait là : devenir une œuvre d’art, fût-elle construite par d’autres, permet à notre anti-héros d’espérer que « les contradictions de l’existence s’évanouiraient » (p 530). Le véritable auteur de Karoo devient alors le producteur aux talents redoutables. La couverture de notre cher Toussaint Louverture se fait alors rachat et suavité : le finale en deux temps de son roman, tragédie et ironie du sort, est aussi sale que proprement splendide…
Si Dieu existe, qu’il me garde d’être Karoo ! Cette odyssée minable et brisée de soiffard d’alcool, d’amour et de succès, cette revanche médiatique et publique des écrivaillons comme Karro sur les authentiques génies… Pourtant, écrirais-je si ce livre n’en valait pas un peu la peine ? Car il est moins l’histoire d’un ratage de vie que la question de savoir à quel prix, grâce à quel art, de vivre, d’écrivain, de scénariste ou de cinéaste, on devient soi et œuvre d’art ? Et pourtant, j’aime tant les livres de Monsieur Toussaint Louverture ! Allez, même un peu, même un peu beaucoup, ce sale Tesich, ce Karoo cassé et rédimé par son auteur…
Plus récente parution française, Price est en fait le premier roman de Tesich, publié en 1982, sous le titre de Summer crossing. Cette traduction connut d’ailleurs une première édition, Rencontre d’été, aux Presses de la Renaissance, en 1998. Si Karoo fut, dit-on, son chant du cygne génial (n’ayons pas peur du cancanement de l’hyperbole), nous pardonnerons aisément le retard de nos belles éditions Monsieur Toussaint Louverture à publier à sa suite ce qui exigea de son auteur une dizaine d’années d’acharné travail d’écriture.
Streve Tesich ne saurait il concocter ses romans que de personnages éponymes, probablement des alter egos, narcissiques pavés feuillus et désabusés ? Le jeune Price, du haut de ses dix-huit ans, n’est pas aussi vicelard et alcoolisé que son aîné, voire son futur moi, Karoo. Il est cerné par la banalité du drame : après avoir failli remporter un combat de lutte perdu par persuasion, un bac médiocre en poche, il n’a d’autre avenir qu’un aussi médiocre boulot dans l’usine d’en face. Freud et Misora, ses vieux potes, font débouler la conformité ou la révolte de leurs vies. Pour lui, un père médiocre en train de crever ; une mère illuminée de superstitions ; une jeune nana, prénommée Rachel, superbe et médiocre, en train de le toiser et qu’il aime à la folie… Essorez, lecteurs de cette vie perdue d’avance, les mouchoirs du misérabilisme et de la compassion ! Certes, en ce qui lit avec une aisance surprenante, en une dynamique narrative de voiture d’occasion des banlieues industrielles de Chicago en perte de vitesse, on ne parait pas s’ennuyer. Jusqu’à ce que le volume tombe des mains : quelle nécessité, sinon modestement sociologique, sinon l’alibi du roman de formation adolescente, charpente une telle littérature ? Tesich écrit bien ; sauf qu’aucune phrase, aucune image, ne semble douée d’un pensée un peu supérieure, d’une quelconque originalité persuasive. Certes, me direz-vous, il colle à son personnage, pauvre môme sans culture grandi trop vite parmi les gueules cassées de la classe ouvrière américaine, parmi les amours vulgaires avec des midinettes insupportables. Une vie déjà et prévisiblement irrémédiablement morne, avec la seule arme éphémère de la jeunesse, de la pulsion sexuelle et amoureuse, des potes pitoyables, des colères orageuses. On admettra qu’il y a là nombres d’ingrédients du roman psychologique. Surtout lorsque les choses se corsent. L’agonie du père, qui scande « Voués au malheur » (p 310), exacerbe le ressentiment oedipéen du fiston, à la limite du fantasme parricide, quand l’exhibitionniste liberté sexuelle d’une imprévisible Rachel, avec son amant aux cheveux gris et pseudo-père, exacerbe les manques et les jalousies de l’apprenti-amant aussi maladroit que mal payé de retour…
Avons-nous assez parlé de l’absence d’originalité du roman, des plats truismes d’une vie sordide, des poèmes guère palpitants que le greluchet envoie à sa dulcinée ? Il aurait pourtant été dommage de laisser le volume s’égarer sous le fauteuil de lecture, avant de découvrir, après un bien trop gros paquet de pages, que ce jeune homme perdu d’avance, qui s’écrie « Mon cerveau me terrifiait » (p 330), qui prend le fauteuil de son père défunt pour y « jouer les paralytiques » (p 465), imagine de poursuivre « Rachel en justice pour manque d’amour », ainsi que l’entier du « contre-interrogatoire » (p 466) devant un jury.
Mieux, il en vient à s’acheter une demi-douzaine d’agendas afin de prendre note des vies imaginaires de ses proches. Ainsi, les changements de point de vue, à l’instar d’un roman épistolaire où aucune lettre ne serait envoyée, font bouillonner les facettes d’autrui, en autant de brefs journaux intimes emboités, quoique d’un fort modeste apprenti plumitif. Rachel fait péter les boulons de son écrivain d’occasion en qui elle voit un garçon « prêt à se jeter du haut d’une falaise juste pour tomber amoureux » (p 489). Jusqu’à un chien d’aveugle, nommé Poochini, qui parle en prenant la tangente ; sans compter un James Donovan qui est un double fantasmatique de Daniel lui-même, pour qui « le destin n’est qu’un mirage » (p 537)… Finirait-on, malgré soi, par aimer Price, comme on a aimé Karoo ?
Il n’est pas douteux que Steve Tesich ait fait de Daniel Price ce qu’il aurait pu et dû devenir, s’il n’avait pas été un brillant étudiant en littérature russe et en écriture dramatique, donc un homme cultivé, puis un écrivain que d’aucuns disent, post-mortem, et malgré ses cuites récurrentes, brillant. Du coup, l’on finirait par avoir envie de lire les traductions, peut-être à venir, d’une dizaine de pièces de théâtre, de sa demie douzaine d’essais, parmi lesquels il se souffle que Monsieur Toussaint Louverture publierait en 2015 Un Mariage amateur.
On dit que Price, lors de son américaine parution, fut un roman-culte. En France, Karoo, avec 120 000 exemplaires vendus, surprit la cassette du succès. Là encore, qui sait combien de lecteurs ont cru s’y reconnaître… Qui sait si la littérature doit coller à nos destinées banales et sordides, ou les dépasser ? Ne serait-ce que pour ce type de questionnement qui se doit d’effleurer le lecteur, il faut remercier les belles couvertures et les honorables typographies de Monsieur Toussaint Louverture. La littérature romanesque à succès est-elle condamnée à devenir la répétition des odyssées de garçons incultes abordant l’âge adulte, de scénaristes vieillissants, soulographiques et polygraphes, tous anti-héros des amours cassées, parfois sublimées…
Forêt domaniale du Bois Henri IV, La Couarde-sur-mer, Île de Ré.
Photo : T. Guinhut.
Thomas Pynchon,
ou les vices cachés du roman policier
et autres Fonds perdus
du web profond et du 11 septembre.
Thomas Pynchon : Vice caché,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard,
Seuil, Fiction et cie, 352 p, 22,50 €.
Thomas Pynchon : Fonds perdus (Bleeding Edge),
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, Seuil, 2014, 464 p, 24 €.
L'on serait tenté dire que tout bon roman, et a fortiori policier, présuppose un « vice caché » qu’il s’agit de ramener au jour afin de châtier le coupable. Le couple détective criminel est alors indispensable, indissociable. Thomas Pynchon ne déroge pas à la règle. Bien qu’engagé (on n’en attendait pas moins de lui) dans une démarche parodique, il respecte les attendus du genre. Au point que ce roman qualifié de « Pynchon light » par quelque critique américain - ce qui se justifie pour un opus de moins de quatre cents page comparé aux monstres que sont Contre-jour ou L’Arc en ciel de la gravité - ait pu décevoir : comme un bad trip rangé des voitures : « ça finira fatalement en téléfilm, de toute façon, quoiqu’il arrive. » objecte justement un personnage à Doc Sportello, le détective déjanté, comme il se doit. Sauf que Thomas Pynchon n'écrit pas à fonds perdus, pour jouer avec son titre, il fonde son enquête romanesque sur d'autres vices cachés, peut-être pires, ceux du web profond...
Guère de surprise non plus en ce qui concerne les méchants ; ils ont à leur tête Mickey Wolfmann, « le gros bonnet de l’immobilier ». L’onomastique suffit à déplier les noms : l’homme loup n’est qu’un mickey, quand Doc Sportello, sorte de Docteur Justice au rabais « qui se tapait des voyages à l’acide » est plus clownesque que sportif. Quant à Bigfoot, l’inspecteur qui est son meilleur ami et ennemi, il fait aussi l’acteur de composition qui « avait accessoirisé sa tenue » tout en étant plus qu’ambigu dans rapport à la loi… D’un côté le capitalisme prédateur et mafioso, de l’autre les gentils junkies californiens, entre les deux une police à peine plus reluisante, en une sorte d’écho manichéen à l’univers de Vineland, qui les voyait s’opposer dans le cadre plus large de la politique de Nixon pour finalement se confondre. Cette fois, l’infâme milliardaire Mickey est à la tête d’une « Fraternité Aryenne », ce qui ne l’empêche en rien de disparaître. D’où l’enquête, pleine de chausse-trappes, de meurtres, d’une ex petite amie envolée avec le disparu, de joints porteurs de délires… Comme souvent chez Pynchon, l’intérêt se distend, rebondit, l’intrigue principale se disperse, se ranime d’un coup pour se redéployer en satire des camés, hippies et autres surfeurs mystiques sur leur « Sainte Planche », raides dingues de mythes venus de cet océan Pacifique où l’on découvre un bateau appelé « Croc d’or », des dollars à l’effigie de Nixon, un trouble institut psychiatrique, avec une cravate porno pour indice. Quels complots, entre femme, amant et maîtresse, ont été ourdis ? Wolfmann a-t-il voulu rendre un argent impunément acquis et édifier en plein désert une utopie au loyer gratuit…
Evidemment, malgré des dialogues parfois inconsistants, fumeux, on ne confondra pas un instant Pynchon avec n’importe quel plumitif de polar. Qui d’autre que lui pourrait écrire avec un tel talent lyrique et contemporain ? « Parfois, dans la grisaille, la vue s’illuminait, ordinairement quand il fumait de l’herbe, comme si le bouton de contraste de la Création avait été tripoté juste assez pour conférer à toute chose un vague rayonnement, des pourtours de lumière, et une promesse que la soirée allait d’une manière ou d’une autre virer à l’épopée. » Ainsi, le portrait élégiaque d’une époque à jamais troublée s’élève, après les assassinats aux ordres de Charles Manson, les émeutes raciales et le retour au bercail des anciens du Vietnam totalement déglingués. Le regret des détectives mythiques à la Marlowe, aboutit à une dénonciation de la sanctification du flic : « la télé est saturée de foutus feuilletons de flics, on les présente comme des types normaux, qui essayent de faire leur boulot, qui ne menacent pas plus la liberté d’autrui qu’un bon père de famille dans une sitcom. » En de magnifiques morceaux de bravoure, ou « hippiphanies », le paysage de Los Angeles s’avère « psychédélique », comme galvanisé par une écriture sous stupéfiants, ce dont Pynchon n’a peut-être pas besoin.
Si Vice caché n’a pas la densité des chefs d’œuvre, une fois de plus, après Contre-jour, nous évoluons dans un monde de faux semblants, de jeux de rôles, où le rocambolesque contribue au show parodique, dans le cadre d’une nostalgie affichée des sixties et seventies - « cette prérévolution rêvée » - et d’un fétichisme régressif de son rock-and-roll. Non sans suggérer un fond sonore grave, voire désespéré, qu’on est en droit de trouver un brin paranoïaque (ce qui est constitutif de l’esthétique de Pynchon) : où en sont les libertés promises aux Américains ?
Qui l’eût cru ? Thomas Pynchon, quoique âgé de plus de 75 ans, (il est né en 1937) débarque à l’aube du XXIème siècle, avec tous les accessoires et les tics de langage des geeks pour explorer avec son héroïne le « Web Profond ». Roman policier décalé, roman du web, roman de société ; faut-il enfin et toujours admirer Pynchon, le maître outrageusement adulé par les critiques du postmodernisme, le fétiche des snobs de la littérature cryptée américaine ? Une fois de plus, chez notre auteur, « la paranoïa est l’ail dans la cuisine de la vie ». Mais pour votre serviteur, critique et lecteur, qui répugne à l’ail cru dans la gastronomie, il y a un pas de trop dans cet ultime et brillant roman de l’un des plus grands créateurs d’univers littéraires décalés.
Ce n’est pas la première fois que Pynchon se coule dans une héroïne : dans La Vente à la criée du lot 49, c’était Oedipa Mass ; dans Vineland[1], Frénésie et Prairie. Comme Maxine, qui enquête à « fonds perdus », elles sont absorbées dans une quête de mondes mystérieux et parallèles. N’oublions pas que la quête est toujours également au moyeu de ses plus vastes romans, en particulier Mason et Dixon ou V, ou de plus modestes, comme Vice caché.
Maxine Tarnow, donc, « experte anti-fraude » de son état, qui perdit sa licence officielle en conseillant de troubles clients, évolue en « free-lance » dans un lacis d’enquêtes, parmi tout un peuple de marginaux, de chefs d’entreprises du Net, de programmeurs et de concepteurs, de geeks et de hackers, de « caïds de l’informatique », mais aussi d’agents plus ou moins gouvernementaux, d’espions, d’assassins, sans compter corrupteurs et corrompus, voleurs de fichiers, escrocs du web et autres engeances.
La boussole de l’investigation s’oriente autour de l’énigmatique Gabriel Ice. Pourquoi sa start-up n’a-t-elle pas plongé lors de l’explosion de la bulle Internet ? Au contraire, il semble avoir prospéré, acquérant des canards boiteux, opérant des mouvements de fonds colossaux. Quel rôle joue donc « haschslingrz », une société de sécurité informatique, dans cette « carabistouille » ? L’exploration romanesque et parapolicière plonge alors au tréfonds des canaux du « Web Profond ». Là, parmi les pixels de l’écran, à la croisée et au terme de parcours kaléidoscopiques, où rien n’est référencé par les moteurs de recherche, les banques de données occultes et les transactions malignes prospèrent en zones cryptées au rythme de mots de passe volatiles, de portes dérobées… Vers quelles troubles destinations s’orientent « les vendeurs fantômes, les flux de capitaux à destination du Golfe », alors que nous sommes à la veille du 11 septembre ? Alors que l’on espère « que le mal n’arrive jamais en rugissant du ciel pour exploser en plein dans la tour des illusions où chacun se croit à l’abri », rare moment où Pynchon évoque l’événement-charnière du monde occidental avec un tant soit peu de brio…
Pour corser l’action, Maxine est issue d’une famille juive new-yorkaise, et son ex-mari, Horst, occupe un bureau au centième étage du World Trade Center… Pire encore, Gabriel Ice, qui « joue un rôle clé dans le transfert illégal de millions de dollars sur un compte à Dubaï, contrôlé par le fonds de la Wahhabi Transreligious Frienship […] grand argentier terroriste bien connu », est juif, peut-être « Juif Qui-Se-Déteste ». Est-il « le prochain Empire du Mal » ? Nous laisserons au lecteur découvrir les étapes de l’investigation de Maxine, en particulier une vidéo accusatrice, des délits d’initiés boursiers, finalement détentrice d’une bonne partie des tenants et des aboutissements du complot…
Parmi les passages les plus étonnants du roman, il faut compter avec les descentes de Maxine dans le « Web Profond » de « DeepArcher » : lyriques voyages labyrinthiques, pathétiques descentes aux enfers, espace presque métaphysiques, où les identités se démultiplient, voire se restructurent post-mortem, où la pellicule des pixels efface la limite entre le virtuel et le réel de « la viande-sphère ». Là, « DeepArcher [est] sur le point de se déverser dans le périlleux golfe entre l’écran et le visage ». Ce sont « les confins de l’in-navigable », les « confins du commencement, avant la Parole » ; on y trouve « la trace, comme le rayonnement du big-bang, du souvenir, dans le néant, d’avoir été quelque chose ». Ainsi, « qui du Web Profond franchit le seuil / plus jamais ne ferme l’œil. » Mais qui est « l’Archer » ? « Celui-là est silencieux ». Une dimension proprement mystique irrigue de son mystère les plus belles pages, surtout lorsque le « logiciel » et son « manuel » sont comparés à « la Kabbale », les « geeks » à des « rabbins »…
La composition de Fonds perdus est beaucoup plus linéaire et bien moins arborescente que celle de Contre-jour[2] ou de L’Arc-en-ciel de la gravité ; d’où une réelle aisance de lecture, malgré une concision rarement au rendez-vous, parmi un puzzle aux zones brumeuses, une intrigue souvent cotonneuse, dispersée par le bruit de fond des conversations plus ou moins essentielles, voire totalement accessoires, un peu comme le conçut Gaddis[3]dans son Gothique charpentier. Comme si Pynchon avait tendu un microphone parmi ce sociolecte : le langage vulgaire et branché du lieu et du temps. Ce faisant, il faut lire ce roman comme une lettre d’amour permanente à la cité américaine par excellence, à ses habitants, ses acteurs. Le tableau tendre et satirique du New-York -et par voie de conséquence des Etats-Unis, sinon de l’Occident connecté- de l’aube du XXIème siècle se déploie comme « une anthropo dans le primitif urbain », entre ses chauffeurs de taxi mabouls, ses yuppies, ses passants, ses actionnaires, ses programmeurs et hackers, ses assassins et victimes, ses agents peut-être doubles, sans omettre les grands manitous de la webéconomie… Un monde souvent futile et clinquant, qui vaut plus par le prix que la valeur, étale sa vanité sous le clavier du satiriste : le « si une pointcom avait une âme immortelle » ne demeure à l’adresse des yuppies qu’un vœu ironique et sans transcendance.
La psychologie n’était guère en son œuvre la préoccupation de Pynchon. Sans aller jusqu’à qualifier Fonds perdus de roman psychologique, il faut admettre là que le personnage de Maxine prend au fur à mesure de la narration -par tableau successifs et diffractés- une réelle ampleur. Le lecteur parvient aisément à une certaine empathie vis-à-vis de cette modeste héroïne, voire à une identification, ce qui trop souvent frôlait l’impossibilité, entre V et L’Arc-en-ciel de la gravité. Les deux enfants de Maxine, le retour de son ex-mari Horst, sa famille, forment un noyau, certes un peu chaotique, néanmoins assez sûr parmi la jungle des yuppies, des geeks, des criminels, des mafieux et des agents plus ou moins gouvernementaux. Jusqu’à ce que la fracture des attentats du 11 septembre incise ce monde de son « bord coupant », ou « bord sanglant », pour tenter de traduire le titre original anglais : Bleeding Edge. Reste qu’au seuil de la vieillesse, une tendresse inattendue pour les relations familiales et interhumaines marque l’art (et peut-être la personnalité) de l’écrivain le plus fascinant et le plus secret des Etats-Unis, dont on sait ne connaître qu’une lointaine photo de jeunesse, qu’une furtive apparition dans le feuilleton des Simpson, un sac de papier couvrant sa tête.
On devine que le traducteur, Nicolas Richard, a dû user d’invention pour se faufiler avec brio au travers des jeux de mots, avec la « Meufia », la « nerdistocratie », avec les néologismes qui incrustent le langage pynchonien : « Au Vodkascript, ils trouvent une salle remplie de gosses-de-richstafariens, de cybergoths, de dev sans boulot, d’uptowners en quête d’une vie moins insipide »…
Il y a des moments de grâce (comme à la fin de Contre-jour) dans l’écriture, lorsque s’imposent des images époustouflantes : « un coucher de soleil post-coïtal », ou « celui qui aurait une vision vanille de ces questions », ou « une quête égocentrique de par le monde à la recherche du sérum de l’orchidée noire », ou encore : « la bulle Internet, hier encore ellipsoïde attirant les regards a beau retomber aujourd’hui en un effondrement rose-vif sur le menton tremblotant de l’époque »… D’autres moments, longuement étirés, piétinent dans les dialogues plus ou moins creux, non sans intercaler ces chansonnettes ironiques et bas de gammes dont la plupart de ses romans sont farcis, comme une marque de fabrique discutable. De même, la sous culture rock et disco, à moins que le lecteur soit un fan accompli capable de frémir au moindre clin d’œil nostalgique, imprègne, sauf la nécessité de faire époque, le fil narratif d’une confiture collante et flapie…
Le goût immodéré de Pynchon pour la paranoïa et les théories du complot atteint peut-être ici sa limite. Que le fascinant web profond de « DeepArcher », aux mains du glacial Gabriel Ice, dont l’absence totale de sens moral fait froid dans le dos, puisse être le repaire des convoyeurs de fonds pour des activités terroristes islamistes, soit. Mais que les attentats du 11 septembre puissent tenir leur code source de ce même Ice, des « salauds néolibéraux », de « Bush et les siens », des Etats-Unis eux-mêmes, du conglomérat militaro-industriel, de la CIA et du FBI, visant à accroître leurs revenus et leurs pouvoirs, voilà qui reste une hypothèse, certes à envisager, mais à probablement reléguer in fine dans les fonds perdus du fantasme gauchiste antiaméricain et antirépublicain… Si thèse il y a, la thèse conspirationniste d’un 11 septembre fomenté par la pire droite américaine n’est que l’ail de la paranoïa. Satire des théories du complot ou adhésion grotesque ? Si cette deuxième hypothèse est la bonne, l’auteur pourrait hélas avoir quitté ses talents d’ironiste postmoderne.Dans un roman qui n’est plus celui de la grande époque -de La Vente à la criée du lot 49 à Contre-jour- et qui a l’insigne mérite d’être un troublant jeu de piste fractal, il reste peut-être à Pynchon l’intelligence de laisser, à son lecteur, le choix.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.