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1 décembre 2018 6 01 /12 /décembre /2018 08:45

 

Château de Boisrenault, Buzançais, Indre.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 
Démons et libertés de la luxure.
Sylvie Steinberg : Une Histoire des sexualités ;
Michel Foucault : Les Aveux de la chair.

 

 

 

Sous la direction de Sylvie Steinberg : Une Histoire des sexualités,

PUF, 528 p, 22 €.

 

Michel Foucault : Les Aveux de la chair, Gallimard, 436 p, 24 €.

Michel Foucault : La Sexualité, EHESS, Seuil, Gallimard, 300 p, 25 €.

 

 

 

 

 

 

      L’ardeur du désir et a fortiori l’orgasme ne sont pas les moments les plus propices pour philosopher. Pas même peut-être son après. Ne dit-on pas « post coïtum animale triste[1] » ? Il est vrai que l’adage parfois attribué à Galien de Pergame (un Grec du II° siècle), à moins qu’il vienne d’Aristote et de De la génération des animaux, est suivi par « praeter gallum mulieremque » (à l’exception du coq et de la femme). Il faut donc une femme-philosophe en la matière, ce qui est le cas de Sylvie Steinberg, dirigeant Une Histoire des sexualités, certes uniquement occidentale, voire souvent française. L’on se doute que cela ne nous empêchera pas le moins du monde de lire Michel Foucault et ses posthumes Aveux de la chair pour partir à la recherche de la généalogie, des démons, des pouvoirs et des libertés de cette luxure, qui est devenue sexualité.

 

      De l’Antiquité à notre XXI° siècle à peine entamé, cette Histoire des sexualités à cinq mains prétend retracer les évolutions des normes et des mentalités, non sans y apporter une inflexion venue des études féministes et de genre, bienvenues espérons-le. Il est évident que depuis le dieu Eros des Grecs, notre temps a bouleversé nos comportements et nos représentations. La dissociation mentale et technique de la sexualité et de la procréation, les revendications et les jalons du féminisme[2], ses lectures féminisées de la sexualité, la prise en considération des « minorités » sexuelles », voilà qui sépare cette histoire en un avant et un après…

      Déjà le XIX° siècle avait été celui de l’expansion de la médecine et de l’invention de la psychanalyse, or il s’était achevé selon Michel Foucault dans les années cinquante. Aussi, bien au-delà de la révision et du recyclage de la pensée antique dans la sexualité médiévale et chrétienne, il faut considérer un bouleversement contemporain, rare au regard de l’Histoire, qui doit de plus s’interroger sur la validité des sources essentiellement masculines, sans oublier le concept de violences sexuelles, qui court de l’esclavage à la répression des pratiques insolites au regard de la majorité, signant les processus d’exacerbation du pouvoir, au cœur même du politique, entre oppression et liberté. C’est en ces termes que Sylvie Steinberg engage le volume collectif qu’elle dirige.

      Attention donc à ne pas catégoriser de manière anachronique les sexualités anciennes, précaution à laquelle prétend prendre garde Sandra Boehringer, sur le seuil de l’Antiquité. Cependant trop de précautions de méthodes, trop d’allusions obligées, pour paraître branché, à des icônes comme Simone de Beauvoir, aux théories du genre, alourdissent d’abord le propos, ce qui n’est guère le cas de ses corédacteurs suivants.

 

Paulo-Gabriele Antoine : Theologia moralis universa, Venitiis, 1754.

Photo : T. Guinhut.

 

      Soyons plus clairs, il s’agit de lire la sexualité antique sous l’angle de la condition féminine, des « violences sexuelles », propos assumés et justifiés, pour une lecture discutable et moralisatrice, qui confronte les mœurs athéniennes à nos lois contemporaines sur le viol. Il n’en reste pas moins que l’on ne se reconnaissait pas dans une identité sexuelle à Rome ou Athènes. L’acte sexuel « était mis en lien avec la personne, avec son statut, et selon des critères sociaux », surtout libre et non-libre. Le couple hétérosexuel n’était pas aussi valorisé qu’un érotisme actif dans les champs politique et de l’éducation, plus précisément entre un citoyen et un adolescent.

      Au lieu de sexualité, les Grecs parlent d’éros, cette force qui nous entraîne. Ici les premiers exemples sont féminins, on dirait aujourd’hui, homosexuels, ou queer[3], avec Sappho et Alcman, un poète lyrique du VII° siècle avant notre ère, qui faisait chanter par un chœur de jeunes filles : « Je suis rompue de désir » en invoquant la belle Astuméloisa. Il est fort louable d’attirer l’attention sur de tels phénomènes « transgenres » passablement occultés (sauf par un Pierre Louÿs), à condition que la subjectivité de l’autrice n’en soit pas la seule cause. Le lien conjugal, quant à lui, est philia et non eros, utile au patrimoine et à la procréation. Et l’adultère, s’il est interdit pour les épouses, est permis pour l’époux avec des prostituées et des esclaves, alors que la notion de consentement n’existe pas pour ces derniers : « c’était l’asservissement et non la prostitution qui faisait de la personne une victime ». L’homosexualité était courante, surtout entre les hommes et dans le cadre de l’initiation d’un jeune éphèbe, mais cela n’était en rien une identité sexuelle. Pas d’homophobie donc, mais une condamnation morale pour qui se ruinait en prestations sexuelles ou se laissait dominer.

      Mais à Rome, où « le sexe tarifé était une industrie florissante », survient l’interdit concernant « la relation sexuelle entre un homme et un jeune citoyen », ce qui ne concerne pas les autres, comme Cicéron et son secrétaire Iron. Là où l’amour-passion est moqué, où la chasteté n’a rien d’admirable, l’on se définit par son statut social et non par son sexe, par la pudicitia contre le stuprum. Car moralement condamnés sont les dépenses excessives et l’oubli des devoirs du citoyen, mais aussi la passivité du fellateur. Peu à peu, sous l’influence du stoïcisme, et d’un idéal de tempérance, l’amour entre époux est valorisé. Auguste promulgue une loi contre l’adultère, qui laisse cependant toute licence à l’époux. Les concepts d’inégalité sexuelle et de consentement tels que nous les entendons aujourd’hui n’ont guère de validité dans la société romaine.

      Il peut paraître curieux qu’aussi bien Sandra Boehringer, dans Une Histoire des sexualités, que Michel Foucault, malgré leurs documentations impressionnantes, ne fassent pas allusion à un ouvrage fondamental à peine oublié : le Manuel d’érotologie classique de Friedrich-Karl Forberg[4], qui compile intelligemment des extraits des auteurs de l’Antiquité en fonction des pratiques et des mœurs sexuelles. Ce sont des chapitres consacrés à la « futution » (ou coït), la « pédication » (ou sodomie), l’irrumation » (ou fellation), la « masturbation », aux « tribades » (ou lesbiennes), jusqu’au « coït avec les bêtes » ! L’anthologie est délicieusement érudite, truffée de centaines de citations, d’Aristophane à Martial, d’Ovide à Ausone…

 

 

      La notion de péché intervient avec le christianisme, donc dès avant l’ère médiévale, car à la suite de la Bible, « le seul acte sexuel licite est celui qui se réalise à des fins procréatrices ». Didier Lett s’intéresse plus précisément à la période qui va du XII° au XV° siècle, lorsqu’est « contre-nature » et « fornication » tout ce qui n’est pas honoré par le sacrement du mariage, et a fortiori autant la masturbation, la fellation que la sodomie. Si l’on écoute l’Eglise, plaisir est jouissance sont condamnables et la luxure conduit droit en enfer. Y compris s’il l’on est trop ardent avec sa propre femme, comme le profère Saint Jérôme[5] : « Rien n’est plus infâme que d’aimer une épouse comme une maîtresse ». Quoique certains commentateurs encouragent le plaisir au service de la procréation, comme Constantin l’Africain qui écrivit au XI° siècle un De Coitu. C’est de cette époque que vient le nom de la seule position acceptable, celle du « missionnaire ».

      Cependant le pouvoir de l’Eglise n’allait pas jusqu’au fond de toutes les consciences et de tous les lits, ce dont témoigne la liberté de la littérature volontiers paillarde du temps[6]. L’on se doute doute que les couples, mariés ou non, n’observaient pas à cet égard le calendrier chrétien, avare d’occasions de batifoler sous la couette. Et l’on sait que les méthodes préservatives, souvent à base d’herbes et peu efficaces, que les avortements, quoique sévèrement jugés, restent monnaies courantes. Lorsqu’apparait le concept d’adultère masculin, une « certaine égalité pénale » se fait jour, le viol lui-même pouvant être vigoureusement puni. Quant au concubinage, il affecte les laïcs, mais aussi une bonne partie des clercs. Alors que la prostitution est plus tolérée, l’époque médiévale est celle de « la naissance de la sodomie », qui n’est pas encore celle de l’homosexualité. La peine peut aller jusqu’à l’excommunication. À Venise et Florence, le « vice sodomite » est cruellement châtié ; jusqu’à la castration pour l’Espagne. Quant aux relations lesbiennes, elles sont plus discrètes et moins sévèrement punies, malgré quelques peines de morts appliquées.

      De la Renaissance aux Lumières, la sexualité change-t-elle entre Réforme, progression de la médecine et valorisation du libertinage ? C’est ce qu’examine Sylvie Steinberg. Chez les Protestants, le contrôle intime des mœurs s’accentue, entraînant par contrecoup le contrôle des prêtres au travers des séminaires, sans qu’il soit sûr que la sexualité se restreigne… Mais au XVI° siècle, deux anatomistes, Colombo et Fallope, découvrent le clitoris, du moins lui rendent sa singularité féminine et non pénienne. Par ailleurs un procès pour impuissance de l’époux peut conduire un tribunal médical et ecclésiastique à observer une relation sexuelle en guise de preuve ! Reste que les naissances illégitimes diminuent et que la surveillance sexuelle est de plus en plus intériorisée, quoique dans les campagnes  l’on observe avec relâchement les rescriptions religieuses. Au cours du XVIII° la fécondité baisse notablement : contraception (éponges et préservatifs), sexualité sans coït ou abstinence ? Des livres étonnants paraissent, sous la plume de médecins, La Nymphomanie ou Traité de la fureur utérine en 1771 et la persistance de la « hantise de l’onanisme », sous les doigts disciplinés d’un certain Tissot qui publie en 1764 son Essai sur les maladies produites par la masturbation !

 

De Bienville : La Nymphomanie ou traité de la fureur utérine, Londres, 1789 ;

Tissot : Essai sur les maladies produites par la masturbation, 1764.

Photo : T. Guinhut.

 

 

      Cependant, les romans libertins et pornographiques bourgeonnent au siècle des Lumières, vigoureusement anticléricaux, sans compter le Marquis de Sade, puis contribuent à la critique de l’aristocratie dépravée, jusqu’à la reine Marie-Antoinette prétendument corrompue. Mais à l’autre extrémité du spectre, le préromantisme idéalisateur valorise le choix amoureux et un fidèle mariage. Ce qui n’empêche pas le siècle de cumuler prostitutions et viols de toutes sortes, de devenir « de plus en plus phallocentrique », « de plus en plus soumis à la norme de l’hétérosexualité », si l’on en croit Sylvie Steinberg et l’historien Randolph Trumbach. Néanmoins il devient celui des « prémisses de l’émancipation sexuelle », avec l’éphémère droit au divorce en 1793, puis grâce la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne par Olympe de Gouges, hélas guillotinée par la Révolution…

      Le XIX° quant à lui n’est-il que le siècle de « la bourgeoisie frigide victorienne » ? Il est aussi, selon Michel Foucault, dans La Volonté de savoir, celui de la montée du « biopouvoir médical », ne serait-ce qu’avec l’apparition du mot « sexualité » sous la plume de Julien Joseph Virey en 1800. Si l’homme doit faire son initiation, y compris en affrontant la syphilis et le « péril vénérien », la femme reste « sensitive et vulnérable », soumise et maternelle. En fait son éducation érotique est voisine du néant, alors qu’elle ne découvre que la « brutalité sexuelle » lors de sa nuit de noces ; quoique les paysannes soient un peu plus délurées. En dépit des préceptes religieux et médicaux, voire étatiques qui condamnent la masturbation (solitaire ou mutuelle) et les moyens contraceptifs, au motif qu’ils détourneraient de la procréation et donc du peuplement, les pratiques évoluent souterrainement. Cependant prostitution, homosexualité et pornographie sont réprimés sans relâche. Le tableau, dressé avec vigueur par Gabrielle Houbre, fait frémir.

 

oubre

      Bien heureusement, la « révolution sexuelle » irrigue le XX° siècle, en particulier à partir de 1968. Peinte par Christine Bard, elle valorise la jouissance et la séduction, le mariage d’amour, le recul des tabous, la tolérance envers l’amour libre et l’adultère, alors que l’inceste et le viol deviennent intolérables… Même si l’auteure insiste un peu lourdement sur la collusion du marxisme avec cette libération, certes revendiquée par de nombreux auteurs et militants issus d’un tel courant, malgré le « conservatisme en matière de mœurs » de la gauche, alors qu’il ne serait pas indécent d’introduire le concept de libéralisme, elle dresse un tableau roboratif. De Wilhelm Reich à Simone de Beauvoir, en passant par Herbert Marcuse, les intellectuels bousculent les tyrannies de la répression sexuelle. Mais l’on oublie ici combien le capitalisme contribue à cette révolution, grâce à la démocratisation de la mode, des instruments ménagers, de la presse et des livres, y compris pornographiques, sans oublier la pilule contraceptive. La pensée féministe n’est pas en reste, rompant avec le phallocratisme. Bientôt, venu des Etats-Unis et de l’essayiste Robert Stoller, le concept de genre bouscule les mentalités. Si « la sexualité est une construction sociale » (et notre précédente lecture l’a suffisamment montré), si le genre n’est pas le sexe, ce qui est avéré pour les homosexuels, bisexuels et a fortiori hermaphrodites[7], n’allons pas jusqu’à délirer en prônant l’idée selon laquelle les sexes n’existent pas.

      La recherche bouillonne : women’s studies et queer studies, mais aussi porn studies, venues des Etats-Unis, font florès pour offrir de nouvelles légitimités. L’Historien ne s’intéresse plus seulement aux femmes, mais au viol, au coup de foudre[8] ; le sociologue imagine un Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes[9]… Outre ces incontournables démarches, le Rapport Kinsey sur les comportements sexuels, paru en 1948 aux Etats-Unis, ensuite celui de Hite en 1976, l’institution du divorce par consentement mutuel, la libéralisation d’une efficace contraception puis de l’avortement, et enfin le sida, dans les années quatre-vingts, auquel succomba Michel Foucault, sont des jalons qui ont révolutionné les pratiques et les mentalités. Sexologie, sex symbol et sextoy, mais aussi homophobie et gay, trans, voire intersexe, asexuel et pansexualité, deviennent des mots courants au service de la liberté des corps, même si ces derniers sont encore empêtrés de normes sociales, quoique celle de la virginité ne soit plus guère d’actualité, même si s’élèvent des critiques arguant d’une « ruse de la domination masculine » qui permet de jouir des disponibilités féminines. L’on « balance le porc[10] » du harcèlement sexuel et l’on découvre également le néologisme « pédocriminalité », peut-être aussi maladroit que « pédophilie », alors qu'il faudrait parler de « pédérastie »…

      Cette révolution politique et anthropologique étant une affaire française et occidentale, l’on devine qu’elle reste fragile, y compris lorsque des féministes radicales comme Robin Morgan plaident que « tout rapport sexuel impliquant une pénétration vaginale avec un homme est par essence un viol », préparant un nouveau puritanisme ; d’autant qu’elle est fort menacée par le sud, en particulier par les pays arabes et l’Islam…

      Au sortir de cette belle Histoires des sexualités, une fois de plus se vérifie l’adage : toute Histoire est faite avec les fondamentaux, les tendances, les préjugés et les avancées de son temps. La sexualité est cependant bien devenue un domaine noble de l’Histoire, et la reconnaissance de la féminité, des violences sexuelles, des homosexualités, du genre parfois distinct du sexe, peut être un humanisme. En ce sens, s’appuyant sur des sources variées, historiques et littéraires, de Catulle à Ovide, de Boccace à Dante, des archives judiciaires, la littérature médicale, religieuse et militante, des témoignages, y compris des papyrus antiques récemment retrouvés, l’investigation est aussi probante qu’enrichissante : prodigieusement documenté, l’ouvrage est une mine de connaissance, un panorama impressionnant des pratiques et des mentalités. Entre cent autres exemples, l’on appréciera l’étude des « représentations artistiques aux frontières des interdits », qui usent souvent de l’artifice mythologique. Sans compter que les détails sont parfois croustillants, voire édifiants, comme lorsque l’adultère de Victor Hugo conduisit sa partenaire seule en prison, ou comme lorsqu’au détour du Tableau de l’amour conjugal de 1686, il apparait que la position dominante pour la femme est non seulement contraire à la « naturelle domination masculine », mais peut engendrer des enfants boiteux et stupides !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Bien avant Une Histoire des sexualités, c’était à partir de 1976 l’Histoire de la sexualité de Michel Foucault[11], écrite jusqu’à la veille de sa mort en 1984. Nuance d’importance. L’on se doute que l’auteur des Mots et les choses n’affectait pas ainsi une position d’autorité absolue. Il faut cependant admettre que ce qui est aujourd’hui un quatuor d’essais sur les mœurs, depuis l’Antiquité et jusqu’au premier Moyen-âge, laisse le lecteur rêveur : si le sida avait prêté longue vie à l’auteur, jusqu’où n’aurait-il pas été, jusqu’à notre contemporain, érigeant une somme plus solide que la tour de Babel, inventoriant les discours qui ont réglé, inventé et orienté la sexualité de toute l’humanité…

      Ne boudons pas notre plaisir, malgré une légère frustration : quel dommage que ce quatrième volume, posthume (quoique l’auteur prétendait : « Pas de publication posthume »), n’ait pu rejoindre ses congénères dans le coffret de la Pléiade, faute d’une trop tardive volonté de faire savoir de la part des ayant-droits, car nous voici avec un volume orphelin, si à l’occasion nous nous sommes séparés de ses trois prédécesseurs.

      Quand La Volonté de savoir était un vaste prologue méthodologique, intégrant le couple discours et répression à l’usage de « nous autres, victoriens », dépassant le concept de pouvoir par celui de biopouvoir, le second volume, L’Usage des plaisirs est celui des anciens Grecs du IV° siècle, dont les catégories, le « rapport aux corps, à l’épouse, aux garçons et à la vérité[12] », les interdits n’ont pas grand-chose à voir avec ceux du Christianisme. Le Souci de soi prolonge cette enquête historique chez les Romains en interrogeant Galien, Artémidore et le Pseudo Lucien : comment les exigences de la nature et de la Cité permettent-elles de se soucier de son corps autant que de l’éducation de son esprit ?

      Comblant judicieusement un vide entre l’Antiquité et le Moyen-Âge étudié dans la précédente Histoire des sexualités, l’ouvrage de Michel Foucault en est en quelque sorte le chaînon manquant. Ces Aveux de la chair sont assurément des discours, étudiés en tant que tels, dans le cadre de « la gouvernementalité pastorale », et en effet la répression n’est jamais loin de l’obéissance et de la pénitence. Ils bâtissent les fondations du Christianisme et de sa règle sexuelle aux travers des plus grands Pères de l’Eglise. Clément d’Alexandrie, Cyprien, Ambroise, Jean Chrysostome, Cassien, et, richissimes cerises sur le gâteau, Augustin et Tertullien, Pères de l’Eglise des II° au V° siècles, sont au centre de cette philologie de la confession et de la pénitence, de la rhétorique et de la morale. La quête de la vérité, car au travers du confesseur Dieu sonde les reins et les cœurs, irrigue le cheminement du Chrétien. Il s’agit d’orienter son âme au travers des voies de la virginité et de la chasteté, de la concupiscence et du devoir conjugal, entre célibat des clercs et mariage des laïcs : selon Saint Ambroise, « la virginité est pour quelques-uns et le mariage pour tous ». Il est nécessaire de purifier le désir, d’éloigner, d’exorciser le démon de la luxure, rejeté en enfer, pour gagner le paradis de la procréation qui augmente les fidèles du Christ et celui de l’esprit angélique abondé par la chasteté. Ainsi l’essayiste montre comment la formation de l’expérience christique, depuis le baptême jusqu’à cet examen de soi qui est « l’art des arts », passe par deux chemins du corps et de l’âme : « Être vierge », « Être marié ». Car il s’agit de pratiquer l’abstinence anachorétique ou la continence conjugale, de penser « la  disqualification du plaisir » pour s’affranchir du mal », en particulier de ce mal qui est la concupiscence, le péché capital de luxure. Ainsi va la « libidinisation du sexe », qui est à la fois une morale et une médecine : « Ce que produit la volupté, n’est-ce pas trop souvent la ruine de la santé ? », écrit Saint Augustin dans La Cité de Dieu. Or la lecture des Pères de l’Eglise ne se limite pas à la condamnation des aiguillons de la chair et des emportements de l’orgasme qui volent à l’humanité la maîtrise de soi, mais elle engage une éthique intellectuelle bien comprise par notre philosophe : « la chasteté comme maîtrise des passions charnelles au sens strict est indispensable à la science spirituelle ».

      Il semblerait qu’il n’y ait guère de continuité à cet égard entre l’Antiquité et le Christianisme ; pourtant l’examen de conscience stoïcien, qui est une « discipline de soi », est à la source de cette rencontre qu’est la confession, au pied du directeur de conscience, reflet de l’omniscience divine. Cette continuité permit de faire accepter par Rome le Christianisme. Il y avait « l’usage des plaisirs » et leur gestion raisonnée,  il y eu cependant une herméneutique du désir, « de se manifester en vérité ». Au point que soient liés « le sexe, la vérité et le droit » dans une ère où s’invente « une forme de la subjectivité », un dire des « mystères du cœur ».  Ne peut-on pas déduire que de ce travail d’introspection découlera l’individualisme moderne ?

      Au-delà de la patiente richesse de l’érudition de Michel Foucault, l’on retrouve ici, même si l’on ignore dans quelle mesure il eût peaufiné ce texte d’ailleurs inachevé, l’élégance de son écriture, la capacité à déplier les règles et les motivations d’une époque de la sexualité humaine, celle du christianisme primitif, sans le vouer aux gémonies, et dont on peut encore mesurer aujourd’hui parmi nos mœurs et nos mentalité la trace, même si, au sortir de cette généalogie de la sexualité, elle s’efface, « comme à la limite de la mer un visage de sable », pour reprendre la célèbre dernière phrase des Mots et les choses.

 

Dionis : Cours d'opérations de chirurgie, Laurent d'Houry, 1724, p 237.

Photo : T. Guinhut.

 

      L’on sait que Michel Foucault faisait de ses cours un banc d’essai pour ses livres. Les volumes en paraissent peu à peu : le dernier en date étant La Sexualité, avec des cours venus des universités de Clermont-Ferrand en 1964 et Vincennes en 1969. Cette « formation culturelle » se découvre au moyen d’une « archéologie » de la sexualité, au travers du concept du tragique face au droit et à la mort. Une trilogie thématique irrigue le volume, entre masturbation, hystérie et homosexualité. Mieux, au-delà de la question du droit des femmes et du mariage au cours de l’Histoire, se dresse un savoir biologique qui, au cours du XIX° siècle, peut accéder au statut d’utopie, de Sade à Histoire d’O, en passant par Le Nouveau monde amoureux de Charles Fourier, prémisses de cinquième et sixième volumes futurs jamais rédigés. Sexualité naturelle et révolution sexuelle y sont opposées. Cependant l’idée, déjà bien datée, voire désuète, selon laquelle la psychanalyse puisse être « la clé de toutes les sciences humaines » laisse le lecteur pantois.

 

 

      Si la liberté est un pouvoir, les pouvoirs ont toujours tenté, et tentent toujours, d’ordonnancer et de réprimer la et surtout les sexualités. Entre gynécologie, pilule contraceptive et avortement, la science et le droit issus des Lumières se sont alliés pour libérer les individus et au premier chef les femmes des contraintes cruelles de la nature, des clans, des gouvernements, des églises et des mosquées. Au-delà des oripeaux et des carcans religieux, des assignations identitaires, y compris hétérosexuelles, gays, transgenres, asexuelles, ou tout ce que l’on voudra imaginer, il est à espérer que l’on puisse devenir enfin, au-delà du « régime victorien[13] », dénoncé en 1976 par Michel Foucault et aujourd’hui dépassé, « le sujet moral de [sa] conduite sexuelle[14] ». Souhaitons également  que par-delà tous ces pouvoirs aliénants, que la liberté ne se contente pas et ne se cadenasse pas dans et par la sexualité. N’y-a-t-il pas d’autres dimensions au sein de l’être humain, ne seraient-ce que celles de l’art…

 

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Renzo Tosi : Dictionnaire des sentences latines et grecques, Jérôme Million, p 291.

[4] Friedrich-Karl Forberg : Manuel d’érotologie classique, Joëlle Losfeld, 1995.

[9] Didier Eribon : Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes, Larousse, 2003.

[12] Michel Foucault : L’Usage des plaisirs, Œuvres II, La Pléiade, Gallimard, 2015, p 764.

[13] Michel Foucault : La Volonté de savoir, Œuvres II, La Pléiade, Gallimard, 2015, p 617.

[14] Michel Foucault : L’Usage des plaisirs, Œuvres II, La Pléiade, Gallimard, 2015, p 764.

 

Photo : T. Guinhut.

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13 octobre 2018 6 13 /10 /octobre /2018 10:30

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Eloge de vos folies contemporaines.

À l’occasion d’Erasme

et de Jean-François Braunstein :

La Philosophie devenue folle.

 

 

 

Erasme : Eloge de la folie, traduit du latin par Jean-Christophe Saladin,

230 p, Les Belles Lettres, 75 €.

 

Jean-François Braunstein : La Philosophie devenue folle,

Grasset, 400 p, 20,90 €.

 

 

 

 

 

      Prenez votre miroir et regardez-moi : je suis la Folie. Moins folle que vous certes, mais mauvaise langue en diable : garez-votre vanité, car vous allez en prendre plein les badigoinces ! Si en tous siècles et en tous continents je m’appelle la Folie, et en toutes les langues les plus folles qui se puisse imaginer, croiriez-vous qu’avec vos Lumières et vos positivistes progrès, qu’avec vos sciences et vos raisons, vous m’auriez chassée de la surface du présent ? Que nenni ! Par une généreuse corne d’abondance, je répands mes bienfaits sur vos têtes enfiévrées. Je suis toute ouïe et toutes lèvres pour pérorer en toute impudeur parmi vous, en vous et pour vous, pour déculotter et fesser enfin vos folies contemporaines, politiques, religieuses et tutti quanti. Et voici qu’aujourd’hui, outre à ma droite mon cher Erasme, qui me fit porter un généreux bonnet à clochettes, j’ai à mon côté un nouveau maître es folie, un naïf nommé Jean-François Braunstein, qui, de son plumeau, croit pouvoir ramener vos folies philosophiques à la raison.

 

      Combien frappadingues sont-ils, ceux qui coincés dans leur bastion hexagonal, gouvernent une machine à entretenir les chômeurs, bien huilée de surfiscalité, de normes exponentielles, d’aides sociales, sans l’ombre d’un résultat, alors que leur cécité s’arrête aux frontières, au-delà desquelles des pays moins bruyants, comme celui des horlogers consciencieux, hébergent un plein emploi et une prospérité enviables. Il semblait qu’il fallait observer, étudier et imiter les bons maître pour réussir ; eh bien ces dingos ne savent qu’adorer le dieu Socialisme, Etatisme, Economie régulée, pour ne mal réguler que la pénurie ! Comme mes chers Shadocks, qui ont été des élèves zélés dans mon école de Folie-sur-Bargeot, l’on pompe l’argent de ceux qui travaillent, le versant sur ceux qui ne travaillent pas, pour éviter de produire l’argent qui servirait à être pompée !

      Et vous, tous mes fous en troupeaux consentants, vous allez braire à la mangeoire du bureau de vote pour les élire aux chaires de l’Elyséenne folie, années après années, décennies après décennies, d’autant que naïvement vous croyez, en changeant de bonnet rouge, vert, bruns ou bleus, changer de politique : on dirait que la berlue vous fait les yeux chassieux, les oreilles longues comme le bras, les langues sèches comme le porte-monnaie du contribuable en milieu d’année fiscale. Rien ne vous sert de leçon ? Allez, mes fous, reprenez-en une volée de bois vert, jusqu’à ce que la volée soit de bois brun ou rouge, ou d’un vert de moins en moins exotique, vous jaillisse sur les omoplates !

      De même, outre-Atlantique, celui qui arbore un bonnet orange de fou sur la tête[1], a beau jeu d’amuser le berlaud avec ses saillies twitesques, ce denier l’en croit d’autant plus fou, stupide, infantile, déséquilibré et psychopathe, et, cela sans dire, sexiste et fasciste, sans que l’on tienne compte de ses succès indéniables et stupéfiants sur le front du chômage et de la diplomatie. Mais, sachez-le mes fous, plus il réussira, plus les fous le haïront !

      Ainsi l’on partage le monde entre fascistes et antifascistes. Qu’importe que ces premiers fous aient à peu près disparu, qu’ils n’agitent plus leurs grelots aux sommets des gouvernements, sinon au détour de quelque logorrhée vaguement mussolinienne, qu’ils ne comptent plus que quelques troupailles de néofous, bombés de blousons kakis et rasés comme des œufs de caillera, plus ils sont imaginaires, plus ils sont faciles à combattre par de vaniteux antifascites bombés de blousons noirs, cagoulés et battés comme des ânes sur un terrain de base-ball, plus violents, plus follement fascistes, et plus sûr d’eux que jamais, car de nanarchisme et de gauche, cette vache sacrée de l’idéologie politique, comme l’étaient les tenants du National-Socialisme !

      Ah, j’en ai plein ma hotte de Mère-Noël, de ces folichons qui professent l’anticapitalisme, et mordent le sein qui les nourris, qui rêvent de se l’approprier au bénéfice de leur totalitarisme pour le démanteler au profit du socialpauvrisme. Ils en rempliront, faites confiance à la longue expérience de la Folie, à sa vaste culture historique et hystérique, à sa sagesse politique inénarrable, des goulags et des logaïs, de bourgeois, de banquiers et de Juifs !

      On passera, après la folie des mâles, qui fournissent les bataillons des armées et des prisons, sur la folie des femelles, que l’on nomme viragos, et vont jusqu’à rêver un égalitarisme forcené (y compris jusque dans les prisons ?), au point de préférer à nombre égal, une incompétente à un compétent, le contraire évidemment leur semblant folie, voire rêver la castration des mâles. Quel dommage, moi, Folie allégorique, je ne règnerais que sur un demi-cheptel !

 

Erasme : Eloge de la folie, traduit du latin par Gueudeville, 1757.

Photo : T. Guinhut.

 

      Passons sur la folie de la Déséducation[2] Nationale qui livre ses professeurs en pâture à la folie des racailles, qui lèchent la paresse en toutes langues de bois et de borborygmes, qui expectorent un bouquet d’insultes à leur adresse, qui leur interdisent de parler de ces problématiques affectivement sensibles qui heurtent des sensibilités alternatives. Taisons enfin ces mêmes professeurs et médias officiels qui enfouissent le vocabulaire et le raisonnement d’euphémismes[3] comme l’autruche met la tête dans le sable à l’approche du prédateur…

      Tous les fous savants savent que le racisme, ce n’est pas bien joli, mais à condition qu’il soit blanc, car s’il est noir, il est au mieux un juste retour du bâton, une vengeance de l’Histoire, au pire l’indicible revers d’un pitoyable atavisme, quoique tous vos cloaques fécaux soient de la même couleur ; aussi faut-il être calciné de l’encéphale pour estimer que l’un est plus excusable, plus taisable, que l’autre. Le fou tire en effet gloriole de sa couleur de peau, comme le fou tire gloire de sa métropole et de son trou, de son équipe de foot, quoiqu’il n’ait rien fait pour y contribuer et qu’il ne tire au but que la chasse sur sa folie.

      Il y a les fous de tabac que leurs cancers ne dissuadent pas, de viande, de burgers et de Mc Donald, que leurs artères obèses ne dissuadent pourtant pas.  Mais à l’opposé du spectre, règnent les gourous du véganisme, pour qui le crime suprême est de déguster un suprême de volaille. Ils se proclament antispécistes[4], prétendant qu’il ne faut faire aucune espèce de distinction entre les espèces, que vous soyez lombric ou Jivaro, orang outan ou crevette, vipère ou Mongolien, que c’est aussi criminel de manger du bœuf que de la Folle de Chaillot, du poulpe que du cuissot d’intellectuel ! Aussi vont-ils jusqu’à se priver de sous-produits animaux, de lait, d’œuf et de cuir, battant le pavé en basquets de plastique et en sandales de peau d’ananas. Pourquoi pas, mais outre qu’ils taguent les boucheries, insultent les fromagers, giflent les cordonniers, ils préférent agresser les hommes que leurs frères animaux ! Supposons que leur frère âne, s’il avait un brin de conscience morale, en serait outré. Ne suffirait-il pas de réclamer des conditions de vie et d’abattage (passablement tardif) pour les animaux qui ont l’immense désavantage de ne guère connaître la folie ; que nenni, les voilà reniant leur condition omnivore, se forçant à devenir strictement granivores, frugivores et légumivores, mangeant leurs frères botaniques dont on sait qu’ils ont chimiquement conscience d’être agressés, ce au prix de carences et de compléments alimentaires, en particulier la vitamine B12, qui, comme chacun ne le sait pas, est produite à partir de bactéries, qui sont des organismes vivants microscopiques, parfois pluricellulaires, donc des animaux. On comprend que les végans aient des crampes d’estomac et se rendent fous de mauvaise humeur ! Prescrivons-leurs des compléments de folie pour les ramener à un semblant de raison…

      Rassurons-nous, quelques-uns d’entre eux prévoient de rééduquer, de manière véganement correcte, leur frère lion qui devrait éthiquement manger des graminées innocentes au lieu de ses sœurs gazelles. Cela dit, n’est-il pas fou de prétendre que tous soient frères ou sœurs, quand on sait que ces derniers parfois se détestent cordialement en famille, et combien il est folie de partager des sentiments fraternels avec une autre folie que la sienne ?

      Taisons les galopins qui régentent leurs parents, esclaves des désirs et des émotions puériles, les élèves qui insultent et frappent leurs professeurs, eux-mêmes enseignant l’ignorance, taisons les pompiers incendiés par la populace, les médecins blessés par leurs impatients. Taisons les fols de la robe judicaire qui absolvent les délinquants, les racailles machistes qui embastillent des quartiers entiers pour le bénéfice de leurs trafics, le bonheur de leurs caillassages et l’orgasme de leurs coups de couteaux et de kalachnikovs, brutalisant et assassinant jusqu’à la police, qui, elle, ne laisse pas impunis les excès de vitesse routières, au bénéfice d’un ministère des Finances qui ne pourrait plus les payer sans cela. Fous sans bourse lier, vous dis-je, qui se mettent le doigt de la folie dans l’occiput jusqu’au coccyx !

 

Erasme : Eloge de la folie, traduit du latin par Gueudeville, 1757.

Photo : T. Guinhut.

 

 

      Si je veux m’étrangler de rire en avalant les grelots de mon bonnet, j’amènerais à la barre les sectateurs de leur dieu[5]. Outre ceux qui voient des dieux partout, ainsi saisis d’hallucinium tremens, des Mercure et des Vishnou, sont saisis de démence obsessionnelle les prêtres et fidèles d’un dieu unique, vainqueur de tous les autres et tyran. Pas étonnant qu’ils aient des visions, seulement nourris qu’ils sont par une hostie pas plus épaisse qu’une peau de scarabée ou affligés par un jeûne qui les contraint à la fureur primitive du manque.

      Folle espèce. Ils ont des dignitaires, uniquement masculins, car leurs femelles sont indignes de servir leur dieu, qui jouent à touche-pipi sans se mouiller le doigt avec leurs enfants de cœur, ils éditent des permis de lecture, ils croient obliger les ventres de leurs femelles à laisser croître le produit d’un viol ou d’un accident de la nature. On se doute qu’ils ne tiendront ni le biberon, ni ne prendront soin d’un fou congénital, pourtant mon frère…

 

      Mais les plus atteints parmi nos fous à lier, mais pas le moins du monde alliés, sont certainement ceux qui partagent le monde en çaram et banal, qui ne lisent qu’un seul livre, suivent le Courant, pour qui les chiens sont çaram, qui haïssent tout ce qui est çaramel, le rouge et le porc, l’innocente brebis qui n’a pas été égorgée le gosier tourné vers une certaine bourgade qui tourne autour d’une pierre noire et avec le secours d’un prêtre infatué de versets et gourmand de se voir verser la dîme, qui recouvrent soigneusement d’un lard fou la chevelure et le faciès de leurs femelles, des fois que leur pensée résiduelle serait là-dessous étouffée, quand leur mâles, s’ils ne se griment en Occidentaux, s’entorchonnent de capelines blanches et s’embarbent comme des boucs. Une dinguerie consanguine s’empare de leur entendement lorsqu’ils prétendent que la terre est plate, en dépit d’Aristote, de Saint Thomas d’Aquin et de cent preuves, tant l'évidente rotondité de la lune voisine, des fuseaux horaires que de l’exploration spatiale. Aussi faut-il les soigner avec une cure d’urine de camélidé ; mais qui serait assez fou pour administrer un tel remède ?

      Or plus dingos du cervelet sont ceux qui, ne sachant pas lire, devraient retourner en petite section et cours élémentaire pour reprendre le B A Ba à la racine et vous ânonnent que la lame de l’épée est une religion d’amour et de paix ! Qu’ils chaussent leurs bésicles jusqu’aux narines et déchiffrent ces chapitres appelés des saroutes, dans lesquelles on enferme et bat les femelles (car l’on a jusqu’à quatre par maison), dans lesquelles un dieu commande à ses affidés de tuer et de crucifier ceux et tous ceux qui ne vénèrent pas leur dieu invisible, dégustent du goret, et prient tournés vers Trifouillis-les-Oies et non vers Le-Mec-des-Sables ! Non content d’être dingos au point d’en attraper une scoliose du raisonnement, nos fous du Vivre-ensemble appellent de leurs vœux pieux ces peuplades étranges que l’on appelle les Mi-grands (de quelle taille est leur degré de Vivre-ensemble ?) pour leur réserver des quartiers entiers de riacha, fruits que les enfoulardeurs et enfoulardées croquent à belles dents, parmi des masquées qui ont remplacé les églises, grand remplacement de la coqueluche par le choléra. Ô fous parmi les fous, qui tendez l’épée de votre suicide aux descendants de quatorze siècles de colonisation et de génocide ! Nonobstant, mes fols, vous battez infiniment votre coulpe pour quelques malheureuses décennies de colonisation, parfois meurtrières, parfois civilisatrices, pour une poignée de petits siècles d’esclavage sans castration, alors que vos adversaires en ont plein les mains, les doigts et doigts de pieds, plein le passé ancestral, le présent et le futur, que vos ancêtres ont été des petits joueurs en la demeure, que vos ancêtres Chrétiens et libéraux ont effacé ce même esclavage ! Allez, repentez-vous, mes fous, pissez les sanglots de l’hominidé blanc, fouissez vos remords, et pendant que l’on lapide vos femelles à l’acide, enfouissez-vous dans la soumission…

 

Erasme : Eloge de la Folie, illustré par Dubout, Gibert Jeune, 1951.

Photo : T. Guinhut.

 

 

      Quant au Groupement Idiotique d’Etudes Climatiques[6], le voilà pris au piège lorsqu’au détour d’une phrase il avoue que la hausse des températures ne fut que d’un degré depuis l’ère préindustrielle. Oh, la belle billevesée, si l’on pense qu’il suffit de l’explosion d’un volcan indonésien pour que l’année sans été de 1816 subît une baisse de deux degrés, entraînant désastre des récoltes et famines ! Il s’alarme de la hausse du taux de gaz carbonique, qui n’est pas un polluant et contribue à verdir la planète et favoriser l’agriculture. Oh, le vert bonnet de fou qui s’agite sur leur écotête ! Et plus fous encore ceux qui les arrosent de leur culte moutonnier, sans compter la manne financière d’origine fiscale qui les entretient comme de gras gorets nourris au vert…

      Ils vouent aux gémonies, traitent bruyamment de nazis anti-climatiques ceux qu’ils couvrent de l’infamie du vocable suivant : « climatosceptiques ! » C’est plus qu’un blâme, qu’une insulte : une excommunication urbi et orbi, ils sont jetés hors du Bien comme des hérétiques, des apostats, jetant ainsi aux poubelles de l’inhumanité la plus raisonnable prémisse scientifiques : il faut alors avec eux ou contre eux assumer des démarches coercitives pour laver le climat plus vert que vert, dans la lessiveuse caniculaire de leur folie…

      Ces fous ont imaginé une solution pour dépolluer la planète : outre, évidemment évacuer le capitalisme, car le bonnet rouge se cache sous le bonnet vert, évacuer leur progéniture, ne plus faire d’enfant. Ainsi l’on ne menacera plus les autres espèces humaines (une pincée d’antispécisme ne nuisant pas), singes, perroquets, moutons, dodos, cloportes, moustiques et virus ; ainsi la planète débarrassée de son sale affreux méchant pollueur pourra joyeusement polluer toute seule comme une grande folle avec ses avalanches, ses feux de forêts, ses volcans soufrés, ses nappes de pétrole naturel ; youpi mes fous patentés ! Rassurez-vous, un autre bonnet vert se charge de multiplier sa descendance à votre place, ô mes mignons foldingues…

 

Erasme, Holbein : Eloge de la Folie, Club Français du Livre, 1957.

Photo : T. Guinhut.

 

     

      Oui, que l'on me rende hommage ! Que l'on use des années de sa vie à traduire mon Eloge, comme ce fol Jean-Christophe Saladin ! Cependant, oser emprunter ma langue, oser ressortir des corbeilles à papier de l'histoire littéraire les commentaires inédits en français de mon père Erasme, de Listrius et de Myconnius, sans oublier les quatre-vingt-deux dessins de Holbein... L'impudent traducteur, l'impudent éditeur ! Bourré de talent, le bougre, et de ténacité, puisqu'il avait longuement dirigé l'édition des Adages de mon géniteur. Irions-nous imaginer que l'on jette soixante-quinze euros par les fenêtres pour me lire tant en latin qu'en français dans un volume toilé rouge du plus fol effet ! Le pire serait que sous un telle robe l'on prenne au sérieux mes bavasseries de 1'an 1511, que l'on lise avec pénétration mes joyeux auto-éloges, mes critiques à peine voilées d'un clergé fou d'orgueil et d'argent. Comment donc oser produire un livre aussi luxueux, alors que je moque le luxe et les Indulgences vendues par l'Eglise ?

      Enfin, trêve de billevesées, je ne rougirais pas qu'ainsi vêtu de pourpre, mon livre ait autant de succès qu'au siècle de l'humanisme, avec pas moins de onze éditions en quatre ans. Imaginez combien je me regorgeais de fierté, combien je me trouvais géniale, combien mon bonnet à grelots en tressaute encore. Aussi, saperlipopette, achetez-moi, lisez-moi, achetez-moi encore et encore ! Sucez le lait de mon antiphrase, plutôt que le vinaigre des philosophes scolastiques férus d'Aristote jusqu'au trognon (pour ne pas dire la rime), plutôt que de me jeter dans le cul-de-basse-fosse de l'Index des livres prohibés par la papauté. Lisez-moi, goûtez ma sapience et mon effronterie. Aussi, ne résistons pas au plaisir de m'auto-citer : « Applaudissez, vivez, buvez ! »

 

      Et voilà que, Folie en personne, je me vois nantie d’un sérieux concurrent : un fou dresseur de fous : obscur professeur de démence aux petites maisons de la Sorbonne. Car notre féal, Jean-François Braunstein pour ne pas le nommer, croit redresser la raison des philosophes, ce en quoi il est plus professeur Nimbus que tous les autres, agitant sa marotte aux pompons rouges sur les têtes dignes des bocaux de la psychiatrie la plus expérimentale de ses collègues et néanmoins ennemis.

      Il s’en donne bien pourtant de la peine, notre Jean-François, éminent fou d’entre les éminents, fouillant sans peur de se salir les paluches dans le cloaque de la philosophie contemporaine ! Tenez, lorsque La philosophie devenue folle s’empare du « genre », de « l’animal » et de « la mort », c’est un festival.

      Pour le psychologue John Money, « le sexe n’existe pas », le corps non plus d’ailleurs, seul le genre existe. Il faut « en finir avec la biologie viriliste », établir un « état civil neutre ». Si vous êtes femme, vous pouvez vous sentir homme et corroborer le « transsexualisme » ; blanc depuis des générations, vous pouvez vous sentir noir et vous penser en termes de « transracialisme » ; si vous êtes bête comme un âne, rien ne vous empêche le « transpécisme », sans compter le LGBTQIsme, cette véritable « soupe à l’alphabet », dans laquelle se dispersent des dizaines d’identités sourcilleuses au point d’en perdre la notion d’humanité. Aussi pourquoi ne pas changer de sexe tous les matins, comme l’on change de bonnet d’ânesse, voire s’amputer un membre qui ne correspond pas à notre image, comme le préconise le fondateur de la théorie du genre ? Ce John Money cloué au bâton de la folie prétend qu’élever un garçon comme une fille (et vice avec verça) permet d’acquérir une identité indépendante de l’anatomie. Il l’a d’ailleurs prouvé en 1996, en conduisant au suicide David, dont le pénis avait été endommagé. Il suffit alors, conseille-t-il, de se débarrasser des testicules ; ce qui n’empêche pas le drôle de se sentir homme. Ajoutez à cela une greffe traumatique de bistouriquette et vous saurez pourquoi John Money cria au complot d’extrême droite lorsqu’il se vit dénoncé !

      Autre singerie, celle d’une « primatologue », Donna Haraway, pour qui humains, chiens et cyborgs ne sont pas des espèces séparées. Qu’elle éprouve la plus grande délectation au cours de ses « baisers mouillés » avec sa chienne « Mlle Cayenne Pepper »  est le moindre de nos soucis. Et puisqu’il est méchant-méchant de se nourrir de chair de bêtes, il serait moins bête d’être gentil-gentil et de partager des gros-câlinous avec nos non-humains préférés : qu’y a-t-il de mal en effet à zoophiler avec une chauve-souris vampire, un chaton siamois, un hippopotame boueux, un boa constrictor… Que d’échanges de fluides et autres enlacements prometteurs ! Et avec une huître, donc, un moustique chikungunyesque ? C’est dengue !

 

 

      Pourquoi, puisqu’il n’y a pas de différences entre l’homme et l’animal, qui doit avoir autant de droits[7] que lui, ne pas avoir avec le second des relations sexuelles « mutuellement satisfaisantes », comme le soutient le théoricien de la libération animale Peter Singer, glorieux créateur du concept d’antispécisme et véganiste forcené ? L’homme étant un singe (son savoir rire nous l’avait déjà prouvé), les trisomiques et autres frappées de maladies génétiques et dégénératives, mériteraient bien moins de vivre qu’un bonobo dans la force de l’âge.

      Pourquoi, si l’on peut interrompre des « vies indignes d’être vécues », ne pas tuer les enfants « défectueux », voire prélever sur les quasi-morts tous les organes en faveur de « vivants plus prometteurs » ? Ainsi le fondateur de la bioéthique, Hugo Tristram Ebglehardt, imagine « des expérimentations médicales sur des malades aux cerveaux lésés plutôt que sur des animaux non humains ». On avancerait l’heure de la mort pour maximiser le prélèvement d’organes, de sang, voire de neurones connectés,  en un « éloge de l’infanticide ». Comment, l’on voudrait voler la palme à un autre éloge que celui de la folie ?

      « Amputomanie, zoophilie, eugénisme » sont parmi les folies de ces universitaires d’Absurdistan, dont le docte essayiste fait son hochet sonore. Et hop la boum, l’on éradique toutes frontières : entre sexes, animaux et hommes, vie et mort ! L’art de la discrimination[8] s’étant perdu en route, l’on mélange les torchons et les serviettes, les rats pesteux et ceux qui éradiquent la peste ! Quand les concepts de limite, de frontière, voire de transgression, sont pensés par des philosophes un peu moins atteints de dementia praecox, comment ne pas se huiler les cuisses de rire devant un tel déni du réel, une confusion pire que celle des langues ?

      Mais, comme il y a chez tout sage un grain, sinon un plomb de folie, l’auteur de La Philosophie devenue folle a forcément une ou deux pattes folles. Si l’on peut admettre (est-on sûr que Jean-François Braunstein l’admette ?) que chacune fasse de son corps ce qu’il entend, comme le ou la drag-queen Conchita Wurst, qui est à la fois « con » et « saucisse », faut-il que la philosophie se fasse non plus libérale, mais prescriptive au point d’imposer des comportements idéologiquement normés, comme elle le reproche aux traditions de répartition obligée des sexes ? En outre, n’est-ce pas folie que notre élève méritant désapprouve les transplantations d’organes ? Que de rejeter l’euthanasie au secours d’une souffrance irréversible ? Que de jeter le bébé avec l’eau du bain en paraissant ôter bien de la validité aux études de genre, qui permettent plus de libertés dans les définitions des sexualités et de leurs marges ?

      Que notre essayiste aussi documenté qu’indigné se rassure : au cours de ma longue carrière, j’ai connu d’autres fous pire délirants que ceux dont il fouette les fesses et se rie, et qui ont passé : les hérétiques Stylites, Turlupins et Cathares, les dictateurs caligulins, staliniens, hitlériens et maoiens, quoique d’autres aient tendance à se longtemps planter au travers du monde comme une arête au travers de la gorge, sans compter ceux à venir et que vous ne voyez pas venir.

 

      Chers racornis du bulbe, chers siphonnés du bocal, ne suis-je pas votre mère la Folie, votre amie de cœur et de fesse ? Soyez-rassurés, je ne vous abandonnerai pas, veilleuse d’accouchement, qu’il soit gynécologique ou maïeutique, compagne de vos vies, et veilleuse de votre putréfaction dernière, quoique vous soyez déjà putréfiés par l’amollissement cervical, sous les coups répétés des grelots de mon bonnet. Remarquez que dans ma sage folie, je n’ai pas oublié l’immodeste auteur que vous lisez, et qui croit se dissimuler sagement derrière ma signature. Chers fous anticapitalistes, climatiques, chers demeurés du véganisme et de la pulsion totalitaire, chers fous de Justice sociale et de Llah, fous de votre couleur de peau et de la sagesse de votre nombril, oui, je vous l’accorde, oui, il vous est permis de baiser onctueusement mes pieds et mes entre-orteils avec la vénération qui convient à votre maîtresse aimée : la Folie.

 

À Folipolis, le treize octobre de l’an XVIII du deuxième millénaire.

 

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

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24 juin 2018 7 24 /06 /juin /2018 13:33

 

Moro-sphinx et groseillier sauvage. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Jusqu’où faut-il respecter les animaux ?

Autour de l’utopie animale d’Aymeric Caron

et de sa réfutation par Jean-Pierre Digard :

Antispéciste, L’Animalisme est un antihumanisme.

 

 

 

Aymeric Caron : Antispéciste, Points Seuil, 480 p, 8,20 €.

 

Jean-Pierre Digard : L’Animalisme est un antihumanisme, CNRS Editions, 128 p, 14 €.

 

 

 

 

 

      Moro-sphinx de la littérature, butinant le savoir humaniste, Montaigne, au XVI° siècle, s’élevait déjà contre la cruauté infligée aux animaux. De Voltaire à Marguerite Yourcenar, une telle éthique alla s’amplifiant. Aujourd’hui, végétariens et végans vont jusqu’à réclamer la fin de la moindre chair animale. Ainsi, après Gary Francione et son Introduction au droit des animaux[1], Aymeric Caron. Partant de la prémisse selon laquelle la terre vivante est menacée par l’activité humaine, ce dernier se propose de « réconcilier l’humain, l’animal et la nature », dans son intéressant et néanmoins fort discutable manifeste végétarien et végan titré Antispéciste. Aussi demandons-nous jusqu’où faut-il respecter les animaux. Car abolir toute exploitation de nos frères non humains ne va pas sans contreparties antihumanistes, telles que le montre Jean-Pierre Digard parmi les pages de son stimulant ouvrage : L’Animalisme est un anti-humanisme.

 

 

      En ses Essais, Montaigne blâmait une trop courante iniquité humaine : « Les naturels sanguinaires à l’endroit des bestes tesmoignent une propension naturelle à la cruauté[2] ». A la suite de cet humanisme étendu aux frères animaux de Saint-François d’Assise, Voltaire en ses Lumières fulmine en défendant les « Bêtes » contre « l’animal machine » de Descartes et Malebranche : « Quelle pitié, quelle pauvreté, d’avoir dit que les bêtes sont des machines privées de connaissances et de sentiments, qui font toujours leurs opérations de la même manière, qui n’apprennent rien, ne perfectionnent rien ! ». Il allègue les nids des oiseaux, l’affection et l’éducation du chien, tout en qualifiant de « barbares[3] » ceux qui le dissèquent tout vivant. Aujourd’hui il pourrait ajouter l’étonnante gorille Koko, éduquée par l’éthologue Penny Partterson, qui alla jusqu’à communiquer avec les humains, via 2000 mots, au moyen du langage des signes.

      « Qui sait si l’âme des bêtes va en bas ? » demandait Marguerite Yourcenar en 1981, faisant allusion à l’Ecclésiaste : « Qui sait si l’âme du fils d’Adam va en haut et si l’âme des bêtes va en bas ?[4] » La romancière use d’un réquisitoire aiguisé contre la cruauté humaine qui fait des animaux des « déchets de l’épouvante et de l’agonie […] aboutissant aux mâchoires de ces dévorateurs de biftecks ». Si la Déclaration des droits de l’homme n’a pas empêché guerres, viols et massacres, la Déclaration des droits de l’animal (proclamée à la sauvette dans le hall de l’Unesco en 1978) n’en est pas moins nécessaire, plaide-t-elle. Cependant elle ne fait pas tout à fait la confusion entre le « Tu ne tueras point » de la loi biblique et le meurtre animal, en ajoutant, consciente de la question de la nourriture, « du moins tu ne les feras souffrir que le moins possible ». Il n’est pas sûr que le rapprochement, « il y aurait moins d’enfants martyrs s’il y avait moins d’animaux torturés[5] » puisse suffire à convaincre…

 

Chez le maréchal-ferrant, Buffon : Les Mammifères, Furne, 1853,

Photo : T. Guinhut.

 

 

      L’utopie d’Aymeric Caron, après son totalitaire et brouillon Utopia XXI[6] est d’abord - et cela parait une relative nouveauté dans la littérature utopique - animale, écologique autant qu’humaine, dans son essai titré Antispéciste et sous-titré « Réconcilier l’humain, l’animal, la nature ». Or l’essayiste avait déjà œuvré au service de la libération de la condition animale, dans un volume nourri d’informations historiques, anthropologiques, philosophiques : No steak[7]. Il s’y livrait à un réquisitoire argumenté contre une société mondiale qui sacrifie soixante milliards d’animaux par an à son appétit.

      Si l’homme est un animal politique, quelle politique doit-il observer à l’égard des animaux ? Autrement dit, doit-on les manger, comme le demandait l’écrivain américain Jonathan Safran Foer[8] ? Ce dernier s’appuyait sur quatre arguments principaux : les conditions d’élevage peu reluisantes, l’abattage d’une cruauté souvent impardonnable, la dangereuse pollution du lisier de porc et enfin la sensibilité animale.

L’essai d’Aymeric Caron est « antispécite », c’est-à-dire qu’il « considère qu’il n’y a aucune justification à discriminer un être en raison de l’espèce à laquelle il appartient ». Outre que notre philosophe (ou journaliste) de la « biodémocratie » n’emploie plus le terme discriminer en son sens premier (distinguer en fonctions de critères précis[9]) mais uniquement en terme jugement défavorable indu, il semble oublier que comme chez les hommes il existe des chats doux et d’autres agressifs, qu’il est préférable de discriminer une mygale venimeuse d’une araignée inoffensive, un virus du sida d’une blanche colombe, un ours d’une biche, un requin tueur d’une mésange… Ainsi va-t-il jusqu’à démissionner de la capacité de juger, alors qu’il ne se prive pas de condamner par ailleurs. Antispéciste est bien « Ne fais pas aux truies ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ». Ainsi détourne-t-il avec humour l’impératif catégorique de Kant ; sauf que les truies ne se privent pas de manger d’autres créatures vivantes.

      Ce qui n’empêche pas cependant d’élargir « notre cercle de compassion afin d’accorder aux animaux non humains notre considération morale ». Rien ne nous impose en effet d’infliger la souffrance aux animaux, voire d’attenter à leur « vouloir vivre ». Si Aymeric Caron ne veut pas qu’ils soient mangés, répondons qu’ils peuvent au moins être élevés dans des conditions respectueuses de leur bien-être et sacrifiés de la manière la plus sédative qui soit (ce qui n’est guère le cas dans tous les abattoirs), dans la cadre d’une chaine alimentaire qui n’exclut naturellement ni les hommes ni les animaux, dont nous sommes. Sans oublier que l’on peut modérer sa consommation de viande. Mais, avec notre essayiste, l’on ne peut être que choqué devant les tortures et les massacres inutiles infligés à des lions ou des dauphins. Avec lui, on apprécie l’empathie des animaux non seulement entre congénères, mais aussi à l’égard d’autres espèces, y compris humaine. Avec lui l’on réprouve les « conditions concentrationnaires » de la plupart des zoos et des cirques, de l’élevage, ou plutôt cet esclavage tortionnaire, car saumons, poules, canards, lapins sont industriellement saccagés, voire victimes d’un « génocide », ce qui est pour le moins un abus de langage. Faut-il, comme il le préconise, obliger sur les produits carnés des photos semblables à celles des paquets de cigarettes, montrant les atroces conditions d’élevage et d’abattage ? Et encore ne dit-il rien de l’égorgement halal…

      L’on sait, hélas, que, depuis un demi-siècle, la moitié des vertébrés a disparu de la surface de la terre. Chasse, pêche, braconnage, déforestation, activités agricoles et industrielles, urbanisation… Un désastre écologique sans nul doute. Le réquisitoire est imparable. Sans oublier la vivisection, que ne justifie pas toujours la science médicale, appelée à disparaître face aux méthodes substitutives, telles les cultures de cellules.

      Pourquoi ne serions-nous pas végétariens, s’il est avéré que nous n’avons besoin ni de viande, ni de poisson et autres crustacés pour croître sans déficience, s’il était avéré que le lait de nos bébés puisse être produit sans vaches ? Les végétariens sont-ils victimes d’une moins bonne espérance et qualité de vie que les omnivores, point sur lequel les scientifiques sont partagés ? Faut-il mettre en balance le végétarisme avec le régime cétogène, lui qui préfère les graisses aux sucres et féculents ?  Ces deux dernières questions sont passées sous silence par Aymeric Caron. Pourrions-nous passer de fourrure et de cuir ? Interdire la corrida ? La chasse ? Les courses hippiques ? Où s’arrête la tyrannie contre les animaux, où commence la tyrannie contre les hommes ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      L’on sait que l’agriculture, en particulier bovine, est très subventionnée par l’Etat et l’Europe, pour des revenus aux agriculteurs parfois misérables. Mais ne sont-ils pas comme nous tous, saignés d’impôts et de taxes ? La Nouvelle-Zélande qui a cessé toute subvention agricole et baissé sa fiscalité est redevenue une exportatrice, en particulier de viande ovine. Quand verrons-nous une agriculture libérale et respectueuse de l’environnement et des espèces ? Quand les pesticides, sans qui la productivité se verrait décimée par l’insuffisance, voire la famine, seront-ils remplacés par des Plantes Génétiquement Modifiées de façon à ne sélectionner que les insectes réellement ravageurs. Cette solution hérisse fort notre essayiste, qui s’appuie sur l’expérience des rats de Seralini, alors que notoirement frauduleuse. En conséquence son expertise scientifique est-elle rudement soumise à caution.

      Cependant, à l’irénisme animal d’Aymeric Caron, il faut opposer de nombreux arguments. Vouloir étendre la compassion humaine aux animaux n’est-il pas également anthropocentrique ? Le loup ne compatit pas à l’agneau de La Fontaine, et son retour parmi les montagnes françaises n’est pas pour lui la seule occasion de se nourrir, mais de tuer pour le plaisir, comme le chat avec la souris. Il faudrait alors convaincre les tigres de ne plus goûter la chair humaine, le moustique le sang humain et animal (notre essayiste avoue qu’il tue ceux qui l’agressent), les lions et les rats de devenir végétariens ! Sans compter les souffrances indues infligées à ceux qui sont jugés indignes de la compassion des végans : ces végétaux qui, sans cerveaux sont méprisés, alors qu’ils usent de leurs sens, comme le montre L’Intelligence des plantes[10], ces arbres[11] qui ressentent le stress et communiquent entre eux. Ainsi l’antispécisme et le véganisme étant pétris de contradictions et d’arguments spécieux, mieux vaut alors considérer que la morale humaine n’est qu’une parmi d’autres au sein du monde vivant, sans vouloir cependant choir dans le relativisme. C’est d’ailleurs ce qui ressort également d’une lecture critique de l’ouvrage collectif La Révolution antispéciste[12].

      Prétendument inscrit dans la logique du sexisme et du racisme, le spécisme est alors spécieux… Aussi craindrons-nous sans peine, par les foudres du ténor de l’antispécisme, d’être qualifié d’ « animalosceptiques », ce qui serait excessif, tant nous reconnaissons les animaux comme des êtres sentients[13], autant que de climatosceptiques, ce qui est de notre part plus avéré[14]. Il y a chez Aymeric Caron, dont l’essai parfois intelligent, quoique erratique, navigue entre cosmologie, génétique, zoologie, satire de l’argent, philosophie, éthique et droit, avec une richesse d’informations non négligeable, un risque de propension à l’anathème et à la culpabilisation à l’égard des mangeurs de viande et consommateurs de sous-produits animaux qui parait frôler l’intolérance dangereuse de certains végans militants. Quoiqu’il pense à dénoncer « les militants du droit des animaux qui semblent vouloir décrocher un brevet de pureté en envoyant à l’échafaud ceux qui dévient de la ligne du Parti ». Il sait que « la revendication de la pureté révolutionnaire […] a engendré les pires horreurs » et a conscience que l’intransigeance végane dans sa supériorité a quelque chose de spéciste. D’autant que l’omniprésence des sous-produits animaux, jusque dans les médicaments, rend la pureté inaccessible. Or il n’ignore pas la distinction entre « les welfaristes et les abolitionnistes », comme Gary Francione[15], les premiers pouvant accepter la consommation d’animaux dans le respect de leur dignité, ce qui nous semble ici préférable.

Pic vert à tête rouge, Buffon : Les Oiseaux, Furne, 1853,

Photo : T. Guinhut.

 

      Même si l’on eût aimé que la couverture de cette édition ait la modestie d’être un peu moins narcissique et anthropocentrique (ô le bel animal !), l’essai d’Aymeric Caron, tentative de révolution copernicienne des rapports homme-animal et d’« anumanisme », est à méditer, plus nuancé que l’on aurait pu le craindre, malgré des chapitres dont on se demande ce qu’ils viennent faire là, sur le bonheur, sur le sport… À cet égard, notre utopiste est pour l’entraide et contre la compétition, mais admire l’athlétisme où il se s’agit de « se dépasser » ; où est la cohérence ? Si dépasser l’autre est un vice, l’on risque de perdre l’occasion de bien des innovations, et gagner un égalitarisme mortifère.

      L’orthorexie végane bute cependant sur de nombreux soucis, et pas seulement logiques. Quelques voix s’élèvent contre la doxa de l’alimentation toute végétale. On note des faiblesses chroniques, des symptômes dépressifs qu’un retour à un peu de viande et poissons suffit à désamorcer. Malgré les admonestations des alimentaires verts, il semble bien que nous soyons ataviquement omnivores, et que malgré le soin à choisir ses graines et feuillages, ses protéines végétales, dans un narcissisme et exhibitionnisme de la vertu, le véganisme entraîne des carences en zinc, fer (surtout chez les femmes) et en toutes sortes de vitamines B. Il est vrai que pour contrer ces inconvénients graves, du moins si c'est suffisant, il est possible d'utiliser des compléments alimentaires, en particulier la vitamine B 12, venue des bactéries procaryotes. Sans compter qu’il faudrait se priver de sérums, de médicaments contenant de la gélatine de porc.

      Voici une sérieuse réfutation de l’irénisme animaliste : Jean-Pierre Digard et sa mûre réflexion titrée L’Animalisme est un anti-humanisme. La thèse est inscrite au fronton de l’essai, qui relève du « devoir critique ». Après une brève historique de la relation homme animal et de la montée des revendications en faveur du respect de la sensibilité animale, il pointe nombre d’incohérences. L’antispécisme, copié sur l’antiracisme, est bien une fumisterie : si les races humaines n’existent pas, les espèces animales si, car il y a bien entre elles des « barrières génétiques infranchissables ». Il s’agit d’appliquer aux bêtes un anthropomorphisme abusif en parlant de bien-être animal, alors que le bien-être humain reste en partie subjectif et si peu appliqué dans le monde, sans parler des agriculteurs et éleveurs qui connaissent un taux de suicide élevé. Préférons-lui le concept de « bientraitance ». L’on nage en plein irénisme lorsque l’on imagine que les animaux vivent en solidarité, alors que les violences sont monnaie courante ; il suffit d’observer notre chat si mignon, qui s’écharpe avec les mâles concurrents et bat des records de prédation en chassant et tourmentant rongeurs et oiseaux innocents qu’il ne mange pas toujours. L’on va jusqu’à imaginer également que les singes donnent dans la démocratie participative, alors qu’il ne s’agit que de grégarisme !

      Même si des singes accèdent au langage des signes, guépards, libellules et méduses, quoique doués de sensibilité à la souffrance rappelons-le, en sont absolument incapables, et tous ne pensent ni ne créent de cathédrales, de lieder ou de centrales électriques, ni de médicaments, donc n’ont pas de culture. Animaux et hommes, quoique égaux en droit à  la vie, ne sont par ailleurs pas redevable de l’égalité. Dire le contraire, c’est faire preuve de « l’hyper-relativisme dont le sociologue Bruno Latour[16] s’est fait le porte-parole » (ce qui est un peu excessif alors que ce dernier récuse les absolutismes) et qui remet en cause l’humanisme, de même que l’anthropologue Philippe Descola[17]. Philipe Muray se moquait de « cette action positive en faveur de l’égalité des chances pour le monde animal[18] ». Rappelons que seule l’espèce humaine s’interroge sur ses propres valeurs et sur le sort des autres espèces. Si elle détruit, elle protège également et il est à parier que les avancées scientifiques (si les écologistes anti-sapiens ne s’y opposent pas) rendront à la terre de son intégrité face aux actuelles pollutions qui d’ailleurs régressent dans les pays développés.

      Faire d’exceptions, comme les répréhensibles violences sur des ovins vivants aux pattes arrachées dans les abattoirs, des généralités est une technique éprouvée par les animalistes pour manipuler l’opinion. D’autant qu’ils ne s’interrogent pas, ô la pleutre omission, sur l’égorgement halal qui fait fi de l’étourdissement électrique préalable à la mise à mort de nos futures côtelettes. N’oublions pas de surcroit que la domestication protège les animaux d’élevage de leurs prédateurs, hors l’homme bien entendu. Accuser l’élevage d’antiécologisme est d’autant plus stupide qu’il valorise des espaces impropres à tout autre agriculture, et permet de changer des végétaux inconsommables en viande et en lait. Pensons également que réguler des espèces invasives (sangliers, cormorans, loups) et se protéger des mangeurs d’hommes et autres scorpions et mygales n’a rien d’anti-écologique.

      Pour contrer ceux qui prétendent qu’aimer l’animal permet de mieux aimer l’homme, Jean-Pierre Digard rappelle opportunément qu’Hitler était végétarien et que le III° Reich avait une législation très favorable aux animaux. Heureusement ces derniers n’ont pas de culture, ce qui les sauve d’avoir été juifs…

      Ne plus consommer d’animaux, soit. Mais d’où viendra le lait pour bébé à moins d’augmenter la mortalité infantile ? Que fera-t-on des coquelets, taurillons et béliers si l’on veut leur laisser vivre leur jeunesse, car puisqu’ils ne donnent ni lait ni rejetons l’agriculture valorise leur chair. Faut-il les rendre à la nature sans garantie contre les inconvénients, ou subventionner les agriculteurs pour leur faire des mamours pendant des décennies ? Il est dommage que Jean-Pierre Digard, en son essai, ne se pose pas ces questions.

      Sait-on enfin qu’aux Etats-Unis, comme le mentionne Jean-Pierre Digard, l’activisme de groupuscules animalistes très violents leur vaut « d’être classés comme la deuxième menace terroriste derrière l’islamisme » ? Comme quoi une minorité éclairée par le grand bien de la nature y trouve un exutoire pour sa violence totalitaire.

 

                                                                                                                              

      La meilleure attitude à adopter semble bien être celle du welfarisme (ou protectionnisme), c’est-à-dire une position visant à la protection des animaux et à l’amélioration de leur condition de vie, tout en ne refusant pas sa condition d’omnivore, donc en partie carnassière. Que des individus soient végans, ou véganistes, comme Aymeric Caron, grand bien leur fasse, leur liberté n’est pas à éradiquer. Mais en conservant le droit inaliénable de faire connaître leur cause, les purificateurs de la consommation animale doivent veiller à convaincre et ne pas contraindre, à n’exercer aucune violence contre qui ne partage pas leur cause jusqu’au-boutiste, plus émotionnelle, idéologique, que scientifique et intellectuelle. « Sous l’amour de la nature, la haine des hommes », disait Marcel Gauchet[19]

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[2] Montaigne : « De la cruauté », Les Essais, II, XI, PUF, 1965, p 433.

[3] Voltaire : « Bêtes », Dictionnaire philosophique, T I, Bry Ainé, 1856, p 54-55.

[4] L’Ecclésiaste, III, 21.

[5] Marguerite Yourcenar : Le Temps, ce grand sculpteur, Essais et mémoires, La Pléiade, Gallimard, 1991, p 371-376.

[7] Aymeric Caron : No steak, Fayard, 2013.

[8] Jonathan Safran Foer : Faut-il manger les animaux ? L’Olivier, 2011.

[10] Stefano Mancuso et Alessandra Viola : L’Intelligence des plantes, Albin Michel, 2018.

[12] Yves Bonnardel, Thomas Lepeltier, Pierre Sigler : La Révolution antispéciste, PUF, 2018.

[13] Voir : note 1

[15] Voir: note 9

[16] Bruno Latour : Chroniques d’un amateur de sciences, Presses des Mines, 2006.

[17] Philippe Descola : Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005.

[18] Philippe Muray : Après l’Histoire, Tel Gallimard, 2007, p 474.

[19] Marcel Gauchet : « Sous l’amour de la nature, la haine des hommes », Le Débat, n° 60, p 247-250, 1990.

 

Photo : T. Guinhut.

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30 mai 2018 3 30 /05 /mai /2018 13:09

 

Estany de Baborte, Val Ferrera, Pallars Sobira, Lleida, Catalunya.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Quand la peste apparait,

 

l’humanité disparait et la terre demeure.

 

Histoire des pandémies littéraires :

 

Mary Shelley, Jack London, George R. Stewart,

 

Stephen King, Cormack Mc Carthy.

 

 

 

 

 

Mary Shelley : Le Dernier homme, traduit de l’anglais (Royaume-Uni)  par Paul Couturiau,

Editions du Rocher, 432 p, 130 F.

 

Jack London : La Peste écarlate, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Paul Gruyer et Louis Postif,

Actes Sud Babel, 128 p, 6,60 €.

 

George R. Stewart : La Terre demeure,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jeanne Fournier-Pargoire, Fage, 368 p, 22 €.

 

Stephen King : Le Fléau, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Richard Matas et Jean-Pierre Quijano,

Jean Claude Lattès, 1981, J’ai lu, 3 tomes, 1183 p, 27,20 €.

 

Cormac McCarthy : La Route, traduit de l’anglais (Etats-Unis)

par François Hirsch, Points, 256 p, 6,80 €.

 

 

 

 

 

 

 

      Le fantasme d’une pandémie qui laminerait la population terrienne nourrit non seulement les soins inquiets des scientifiques, mais aussi la fébrile imagination des écrivains, qui en firent un mythe littéraire d’importance cruciale. Dès 1826, la légendaire auteure de Frankenstein ou le Prométhée moderne, Mary Shelley, inaugurait ce qui deviendra un topos littéraire avec Le Dernier homme.  Après la frappante nouvelle de Jack London, La Peste écarlate, en 1912, et bien avant l’hiver nucléaire de Cormac McCarthy, dans La Route, en 2006, Georges R. Stewart avait en 1949 publié La Terre demeure, en inspirant à Stephen King son Fléau. Le constat d’une apocalypse sécularisée n’est pas toujours dépassé par une nouvelle aube sociétale et civilisationnelle, ou par les prémisses de la philosophie politique.

 

 

      Si le mal était entre les mains scientifiques de Frankenstein, façonnant sa créature en agrégeant des fragments de cadavres, il est aussi dans la nature. De la main de Mary Shelley, c’est une fois de plus un vaste roman d’anticipation, obéré par la pulsion de mort. La créature vengeresse de Frankenstein[1] usait de son innéité cadavérique pour semer le crime, alors que la peste est en quelque sorte le monstrueux personnage principal du Dernier homme. Ce dernier s’appelle Lionel Verney. Sa vie nous est connue grâce au prologue où l’on prétend qu’un manuscrit fut découvert au XXII° siècle dans la grotte de la Sybille de Cumes.

      Nous sommes en l’an 2073, quoiqu’il ressemble absolument au début du XIX° siècle, sans l’ombre d’une technologie qui relèverait de la science-fiction. Le jeune narrateur Lionel Verney, flanqué de sa sœur cadette Perdita, aurait stagné dans la pauvreté si sa rencontre avec le fils du roi ne lui avait permis de retrouver l’ancien statut de son père. Les épisodes narrant le conflit pour la libération de la Grèce opprimée par l’Empire européen font irrésistiblement penser à l’aventure de Lord Byron (que Mary Shelley côtoya) qui alla mourir à Missolonghi. Maintes palpitantes péripéties animent le récit, sans que notre attente soit de longtemps comblée, car le roman psychologique et de société doit attendre la deuxième partie, alors que la flotte grecque assiège Constantinople, pour que la peste se déclare. Rapidement, le monde est gagné par l’épidémie meurtrière : « La pestilence régnait partout » ; jusqu’à sa dernière victime ensevelie : « C’était aussi les funérailles de la Peste que nous célébrions ». Avec une poignée d’amis, Lionel rejoint l’Italie qui est un havre de paix, avant qu’une tempête et un naufrage balaient ses deux derniers compagnons. Bientôt ce « dernier homme » erre, seul, à Rome, où il peut lire et méditer parmi les ruines, avant de reprendre la voile sur les flots méditerranéens. Là encore il faut rapprocher ce personnage fantomatique d’un autre familier de la romancière, son époux, le poète Percy Bysshe Shelley[2], mort noyé sur une « frêle embarcation » dans ces eaux mêmes, auquel elle rend ainsi un vibrant et singulier hommage.

      La peste est une réalité encore au XIX° siècle, du moins dans l’est de la Méditerranée ; et aujourd’hui elle est encore résiduelle. Quant au cholera morbus, il est la cause de décès français par milliers en 1832 et 1854, il touche Londres en 1832. La littérature anglaise n’est pas exempte de récits sans fards et de documents qui en rendent compte, parmi lesquels le Journal de l’année de la peste à Londres de Daniel Defoe[3], en 1664 et 1665. Cependant c’est avec Mary Shelley la première fois qu’elle est élevée au rang du mythe, au sens où elle éradique l’humanité entière. Si le récit reste dans le cadre du réalisme, la dimension apocalyptique, quoique sans intervention divine ni eschatologique, projette la fiction dans la dimension improbable du romantisme noir, pour laisser la nature, seul vainqueur, occuper le terrain désabusé de l’humanité. À la différence de ses successeurs, et à la provisoire exception du héros, il n’y a pas l’ombre d’un survivant.

      Le topos de l'homme resté seul sur la Terre prenait alors son envol : en 1901 Matthew Phipps Shiel écrivait Le Nuage pourpre[4], dans lequel un mystérieux cataclysme nettoyait la population mondiale, hors un individu, puis une femme, avec force cadavre et incendies, mais aussi un talent discutable. Richard Matheson Je suis une légende[5], paru en 1954, fait choir le mythe dans la lutte d’un homme seul contre des vampires et autres mort-vivants qui l’assiègent et s’entretuent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      En 2073, sous la plume de Jack London qui écrit en 1912, il reste sur la terre un peu plus qu’un dernier homme. Au-delà de la désespérance définitive de la disparition totale de l’humanité peinte par Mary Shelley, il demeure une poignée d’humains qui seront - ou non – aptes à offrir un nouveau départ à la civilisation. Au pur constat d’une apocalypse sécularisée se substituent, dans le cadre du récit d’aventure, une nouvelle aube sociale et les minces prémisses de la philosophie politique. Ainsi l’anticipation ne relate plus la propagation de la peste, mais ses conséquences. Les quelques représentants d’une espèce jadis savante n’ont plus guère de passé, à peine l’ombre de culture, plus proches de la brute que de l’être rationnel et cultivé. Seul un vieillard, qui fut avant la catastrophe professeur d’université, est l’allégorie de la connaissance et de l’Histoire. Que ces petits-enfants traitent au mieux avec négligence et ironie : « Tu es formidable, grand-père ! Toujours tu veux me faire croire que ces petits signes, qui sont là-dessus, veulent dire quelque chose. »

      Mais, qui sait si l’avenir a encore une chance ? Dans une grotte, James Howard Smith a soigneusement entreposé des livres, ces vestiges d’une civilisation brillante, « avec un alphabet, avec clé explicative », à la discrétion de l’esprit curieux qui y puisera les ressources pour relever l’humanité de ses cendres : « Un jour viendra où les hommes, moins occupés des besoins de leur vie matérielle, réapprendront à lire ». Cependant les instincts tyranniques et meurtriers pullulent chez ses petits-enfants : « quand ils auront retrouvé la poudre, c’est par milliers, puis par millions, qu’ils s’entretueront ». Il n’est par ailleurs pas impossible que cette « peste écarlate » soit un écho de la nouvelle d’Edgar Allan Poe Le Masque de la mort rouge.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Voici réédité avec une photographie de couverture esthétique et signifiante de voitures rouillées mangées par la végétation le roman-phare de Georges R. Stewart : La Terre demeure, publié en 1949. Certes le motif d’un homme isolé dans les bois d’une montagne, échappant ainsi à une épidémie inconnue, grâce peut-être à la morsure d’un serpent à sonnette, ne parait pas absolument original. Que l’on découvre sa quête autour de chez lui, puis au travers des Etats-Unis vidés de toute population, comme un road trip, n’est pas non plus extraordinaire, quoiqu’elle soit menée au moyen d’une réelle sûreté de la narration, fort détaillée aux débuts de l’aventure. Plus tard, le récit alterne les vastes perspectives événementielles et les notes laconiques, après que les années nouvelles, à qui l’on attribue des noms liées à leurs événements marquants, permettent l’établissement du calendrier d’une nouvelle ère.  

      Mais, alors qu’Ish (diminutif d’Isherwood) s’unit avec Em, une rare survivante (« l’amour avait surgi des ruines »), fondant un clan avec quelques individus venus de lieux épars, la réflexion prend de plus en plus de hauteur.

      D’une part, le texte est intercalé de passages à la tonalité poétique et biblique, répondant ainsi au titre venu de L’Ecclésiaste et tirant la leçon morale de cet apologue fustigeant l’hubris humain : « Peu de lamentions salueront le convoi funèbres de l’Homo Sapiens ». « Vanité des vanités », disait l’Ecclésiaste. Cependant, seul lecteur, Ish entre dans les bibliothèques, pour trouver que « les préoccupations religieuses de Crusoé étaient ennuyeuses et stupides ».

      D’autre part, loin de vivre avec insouciance de récupérations avec son petit clan, le héros s’interroge sur le déclin et le devenir de la « civilisation ». Parmi les rares rescapés, l’on rencontre des ivrognes, de lubriques délinquants, des peureux qui thésaurisent la nourriture et l’alcool, jusqu’à ce que leur capacité de survie soit obérée. Car piller les villes abandonnées parait facile, mais reconstruire bien plus difficile, voire impossible quand les nouveaux enfants peinent à apprendre à lire, sauf Joey, qui « représentait l’avenir », et pourtant ne vivra pas assez longtemps. Pire, la sagesse de celui qui connut l’ère précédente fait sourire. Car « Chaque génération en grande partie crée ou résout les problèmes des générations futures ».

      Grâce à George, « les métiers manuels avaient survécu », mais ce n’est qu’un « lourdaud et il n’avait probablement jamais ouvert un livre de sa vie ». Quant à Ezra, il « avait du génie, mais c’était le génie de vivre en bon terme avec ses semblables et non la force créatrice qui donne naissance aux nouvelles civilisations ». En effet la « tribu » de Ish « était lourde, terne, dépourvue de génie créateur, mais elle avait conservé le respect des convenances. Rien ne garantissait que les autres en avaient fait autant ». Le constat est amer. Il est clair qu’il faudra attendre longtemps pour qu’une cité, comme la petite Florence au XV° siècle, soit le berceau de la Renaissance.

      Au travers de son personnage principal, dont la disparition signe la fin du roman, voire d’une certaine idée de la civilisation, George R. Stewart se fait tour à tour psychologue, sociologue, historien et philosophe : « Ish avait poussé assez loin ses études d’anthropologie pour savoir que tout peuple sain déverse dans la création artistique le trop plein de son énergie ». Les enfants en effet se mettent à la sculpture de bout de bois devenus figuratifs. N’est-ce qu’une velléité, ou le prélude d’un mouvement artistique à venir ?

      L’homme à peu de choses près disparu, cet « animal créateur de bruit » voit le retour des animaux, prédateurs dangereux, rats ou fourmis, menaçant vigoureusement son règne. Quelle perspective pourra le sauver ? C’est alors qu’Ish réalise « qu’il pouvait être le fondateur d’une religion ». Si l’on ne comble pas le besoin de religiosité de l’humain, « ses descendants peut-être procèderaient à des incantations, obéiraient servilement à des sorciers, pratiqueraient les rites de l’anthropophagie ». Or le crime surgissant en la communauté, il doit être frappé de mort, dans le cadre d’un vote, première occurrence du droit pénal.  D’ailleurs l’autorité d’Ish est symbolisée par l’ancien marteau qu’il tient à la main. À qui reviendra-t-il après sa disparition ? Et si, en de telles circonstances, où « la bibliothèque universitaire était taboue et considérée comme un temple sacrée », subsistent « plus d’un million de livres, presque tout le savoir du livre, encore à l’abri », qui saura les lire et tirer un juste et réel profit scientifique, économique, juridique, philosophique ? D’autant que la modeste école mise en œuvre tombe en désuétude à la joie des gamins. Sans compter que l’on ne sait plus rien fabriquer ou réparer. Le « dernier Américain » sait, de manière ludique, apprendre aux enfants à tailler des arcs et des flèches. Cela suffira-t-il ?

      Aussi La Terre demeure fait-il partie de ces beaux romans et vade-mecum de l’humanité qu’il faut toujours avoir en tête, qui sait…

 

 

      Un telle bio-fiction apocalyptique et robinsonnade réaliste, d’une rare intelligence,  a sans nul doute donné des ailes à Stephen King, lorsqu’il écrivit, Le Fléau, paru en 1978, puis dans sa version intégrale en 1980, un plus vaste pavé parfois indigeste, bourré de personnages et de rebondissements épiques. Là encore une pandémie balaie l’humanité : il s’agit d’une grippe incroyablement virale crée en laboratoire militaire. On imagine le déferlement de péripéties tragiques, le parcours de protagonistes vulgaires parmi les purulences de la mort, les affres du thriller pour quelques héros qui en réchappent on ne sait grâce à quelle immunité. Hors le rythme plus ou moins trépidant du suspense, l’intérêt réside dans la façon dont ces Américains retrouveront les valeurs de la bannière étoilée, remettront sur le métier la fondation d’une société, de ses entreprises et de ses institutions. Tout ce qui permet de constater que Stephen King frôle la noblesse d’une philosophie politique en acte, certes avec lui un peu simpliste. Car le manichéisme rôde lorsque s’affrontent sur le continent américain deux camps incarnant nettement le bien et le mal. Sans compter le personnage de Mère Abigaël, une sorte de gourou traversée de prophétiques visions, qu’il faut attribuer au retour de la superstition ou à la propension du romancier à choyer les ressorts de l’horror-show et du fantastique. Avec moins de finesse que ses devanciers, mais avec une boulimie qui se veut voisine de Guerre et paix  de Tolstoï, l’on est en droit de se demander s’il s’agit, comme l’affirment ses admirateurs, d’un classique de la littérature américaine et d’un sommet du mythe post-apocalyptique…

 

      On ne sait quelle peste, quel fléau d’origine volcanique ou nucléaire a couvert de cendres le globe, précédemment affligé de « sectes sanguinaires ». Au plus gris de la dévastation, des incendies, une route, un homme, un enfant, trio tragique d’un roman intitulé sobrement La Route par son auteur, Cormack McCarthy en 2006. Le duo s’avance laborieusement vers la mer lointaine et désirée, vers son espoir de liberté et de pureté, qui se révélera définitivement illusoire, tant la pollution est universelle. Leur voyage à pied n’est qu’une quête perpétuelle de nourriture et d’abri, parfois récompensée, parfois dangereusement menacée par des hordes barbares, qui grognent plus qu’elles ne parlent (d’ailleurs l’homme et l’enfant n’échangent que peu de mots) et dont il faut tuer le plus vindicatif, par la découverte d’un bétail humain dans une cave, réserve probable de calories pour on ne sait quelle anthropophagie. Froid, faim, rêves, fièvre, blessure, et mort de l’homme. Curieusement, en contradiction avec l’hostilité généralisée, une famille prend en charge le garçon. Est-ce à dire qu’un embryon de société se manifeste, pour un avenir moins inclément ? Voilà qui est peu probable, tant les perspectives esquissées chez Jack London et développée par George R. Stewart manquent ici.

      Une écriture passablement neutre, étique diront ses détracteurs, des péripéties ahanantes et monotones. Elle est parfois sauvée, sinon transcendée, par l’image des restes d’une bibliothèque, aux « livres noircis », par la déréliction du langage, et par quelques métaphores, lorsque la ville est « comme une esquisse au charbon de bois ». Car, justement, la transcendance est interdite de séjour en un tel univers, qui est « une bête de granit », même si des traces de l’ « antique bénédiction » viennent un instant frôler la tête de l’enfant. De même les tentatives avortées d’éducation et de transmission par le père butent sur l’ireprésentabilité du monde d’avant et sur le quasi-autisme de l’enfant.

      L’œuvre vaut surtout par son atmosphère grisâtre, où la couleur a disparu, étouffante, par la désespérance tangible, le sentiment du tragique qui pèse sur les épaules de deux rescapés auxquels l’on peut s’identifier aisément, voire le vide volontaire de la cause de la catastrophe où d’aucuns, affamés par le goût de la peur écologique, ont voulu lire une dénonciation des menaces nucléaires accumulées sur la terre qui nous abrite provisoirement. Il n’en reste pas moins que pour Mc Carthy le mal absolu a lavé au noir toute civilisation.

 

 

      L’Apocalypse de Saint-Jean avait le règne de Dieu pour échappatoire et récompense. Rien de tel dans cette poignée de romans, du XIX° siècle à notre contemporain. De Mary Shelley à Cormack McCarthy, en passant par Georges R. Stewart, qu’il faut sans doute élever au-dessus du panier, l’humanité devient quantité négligeable et balayable. Que les hommes meurent, soit ; mais que meurent les civilisations, les sciences, les livres et les arts est d’une importance bien plus considérable. De telles pestes sont-elles possibles ? Le mythe peut-il toucher le sol de la réalité ? Aux Etats-Unis, le mouvement des survivalistes prend une petite ampleur, entraîné par la vogue des livres de Kurt Saxon et de John Pugsley : The Survivor[6] et La Stratégie Alpha[7]. Ils œuvrent à la préparation d’une alternative aux catastrophes locales ou planétaires, de façon à restaurer une société, voire une civilisation. Souhaitons que parmi leur kit de survie, ils n’oublient pas de penser aux bibliothèques.

 

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur George R. Stewart a été publiée dans Le Matricule des anges, avril 2018

 

[3] Daniel Defoe : Journal de l’année de la peste à Londres, Aubier-Montaigne, 1975.

[4] Matthew Phipps Shiel : Le Nuage pourpre, Denoël, 1972.

[5] Richard Matheson : Je suis une légende, Folio, SF, 2007.

[6] Kurt Saxon : The Survivor, Atlan Formularies, 1988.

[7] John Pugsley : La Stratégie Alpha, Lulu.com, 2014.

 

 

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21 janvier 2018 7 21 /01 /janvier /2018 16:15

 

Santa Maria Gloriosa dei Frari, Venezia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

 

De la vulgarité langagière au règne du langage ;

 

avec le secours de Jean Yvane,

 

Richard Millet & Tom Wolfe.

 

 


 

Jean Yvane : Touche pas à ma langue,

Pierre-Guillaume de Roux, 2018, 192 p, 19,90 €.

 

Richard Millet : Français langue morte. Suivi de l’Anti-Millet,

Les Provinciales, 2020, 176 p, 18 €.

 

Tom Wolfe : Le Règne du langage,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bernard Cohen,

Robert Laffont, 2018, 216 p, 19€.

 

 

 

 

      « Une autre cause d’erreur, & qui tient pareillement à l’ignorance, c’est l’abus des mots & les idées peu nettes qu’on y attache[1] », disait le philosophe des Lumières Helvétius. Ajoutons l’abus des mots sales, des mots sottement empruntés à une autre langue, et de leurs substituts abrégés, travestis et retournés comme la peau d’un vil lapin. Toute cette basse sauce langagière contemporaine, outre la vulgarité native ou apprise des locuteurs, n’a guère d’autre cause que la paresse. Entre grossièretés, anglicismes clinquants, sigles et acronymes décérébrés, s’installe un royaume pourri, celui de la vulgarité, qui n’est pas seulement la grossièreté, mais aussi, selon l’étymologie latine -vulgus-, l’expression de la foule, rétive au raffinement et à la distinction. Même si nous ne voulons pas être un censeur du vocabulaire et ainsi le fermer d’un préservatif, comme le héros de Jean Yvane dans Touche pas à ma langue, il faut fustiger et éduquer notre parler, à moins que Français langue morte soit le glas sonné sans retour par Richard Millet, alors que, selon l’intelligent Tom Wolfe, l’homme doit son évolution au Règne du langage.

 

 

      Quel besoin a-t-on de se vautrer la langue dans la grossièreté ? Le stade anal, pointé par Freud, permet à l’homme -surtout masculin, mais sans exclusive-, de s’engraisser de scatologie. Mais à force de dire « merde », « fait chier », votre langue a un « goût de chiottes », à laquelle il faut offrir un papier-toilettes, pour que vous essuyiez l’orifice buccal qui excréta ce mot en forme d’odorant étron. Hélas vous n’avez pas l’humour de Rabelais, qui savait « torcher le cul » de Gargantua « d’une poule, d’un coq, d’un poulet, de la peau d’un veau », et qui leur préférait « un oison bien duveté […] car vous sentez au trou du cul une volupté mirifique […] laquelle facilement est communiquée au boyau culier, et autres intestins, jusqu’à venir à la région du cœur et du cerveau[2] ». Il faut bien être rabelaisien pour avoir un cerveau qui s’élève de la vulgarité.

      De même, il vous échappe de la bouche si souvent le pet d’un « Putain ! », qu’il faut vous répondre : « Moi, c’est Thierry ; enchanté ». Chacun ses vertus, ou grossièrement sexistes, ou galamment polies. Tant d’allusions sexuelles piteuses et pisseuses vous tiennent-elles d’érections mentales ?

      Un Président français conspuant ceux qui « foutent le bordel », un Président des Etats-Unis qualifiant Haïti et la plupart des pays d’Afrique de « shit holes », ou trous à merde, ou encore trous du cul du monde, seraient évidemment comptables d’une vulgarité indigne de leur fonction ; pourtant ils ont ainsi l’oreille d’une frange (une fange ?) de leurs électeurs. Il n’en reste pas moins que, outre que cette saillie trumpienne fut démentie par les participants à la réunion où elle fut censée avoir été prononcée, sur le fond notre Donald a passablement raison : saleté environnementale, corruption, dictature, délinquance, théocratie, tyrannie contre les femmes, situation sanitaire en déshérence, sans vouloir tomber dans la généralisation abusive, sont hélas le lieu commun de nombre de ces pays, dont pourtant nombre de leurs habitants sortent ou tentent d’en sortir, et plus particulièrement par les migrations. S’il dit tout haut ce que beaucoup, y compris d’autres Présidents, pensent tout bas, il s’abaisse néanmoins à parler à la hauteur de son cul, car « sur le plus haut trône du monde on n’est jamais assis que sur son cul », disait Montaigne qui pouvait se permettre une telle licence. Et qui ajoutait : « Et les Rois et les philosophent fientent, et les dames aussi[3] »

      Pour rester dans la déferlante scatologique, la métaphore populaire « ça me troue le cul », pour signifier la stupéfaction (vocable ignoré, dirait-on), engage-t-elle à l’inconscient sodomite ou à l’exhibition viriloïde de qui se joue sans peur et sans reproche de sa vulgarité ? Ainsi les métaphores inénarrablement lourdes, comme « envoyer du lourd », qui est au sans-gêne malodorant ce que le canon est au pistolet à bouchon, car le bouchon de la délicatesse et de la politesse a sauté depuis longtemps, éclaboussant de sa mousse bréneuse le destinateur et le destinataire. Sans oublier le qualificatif  exclamatoire, « grave », dont on ne connait plus le sens originel, et qui tend à remplacer le langage articulé par l’expectoration.

      Autre métaphore, pour marquer son plaisir, l’on dit « une tuerie ». N’est-ce qu’une innocente antiphrase et hyperbole, ou le secret désir de sadique de tuer ? À moins de « se suicider au yaourt périmé », ce qui est plus amusant, donc de salir la « malbouffe », quoiqu’à cet égard la vulgarité langagière veuille bien dire ce qu’elle veut dire, coller enfin à l’infamie d’un gras McDonald… On parlera comme l’on mâche la lie du fromage industriel en éludant les négations, en aplatissant les mots : « chépas », dit-on la bouche pleine de phonèmes écrabouillés.

      De même les pires infamies, venues de l’infra-langage des cités islamisées, font flores : traiter un chacun de « bâtard », c’est revenir au mépris ancien des enfants abandonnés ou illégitimes. « Kiffer », pour aimer, fait aujourd’hui partie du langage courant, alors que l’on oublie qu’il vient de l’arabe « kief », qui signifie la drogue, le cannabis, vendu par de trafiquants délinquants. Entendons encore l’interjection « wesh », également venue de l’arabe « wesh rak », ou comment vas-tu ? quoi ? signal de salut et de provocation, souvent avec une connotation négative. Ce « wesh » est devenu, du moins  prétendument, une langue de la culture urbaine et du rap -ou d’une inculture revendiquée.

      Reste à pointer ces pléthoriques « voilà », « donc » et « voilà donc », dont on ne sait plus s’ils commencent ou achèvent, une phrase, un raisonnement, si tant est qu’il y en ait un. Ce sont des tics de langage, des hocquets, des parasites qui ne signalent que l’incapacité à parler, le manque outrageant de vocabulaire.

      Est-ce à dire que la vulgarité empire et qu’au temps jadis  nous étions plus policés ? Probablement non ; n’idéalisons pas le passé. Or, les médias télévisuels, radios et internet en réseaux donnent un plus grand rayon d’action, une plus grande visibilité à la populace, et visent à l’audimat, au plus grand nombre, donc au vulgaire, également féru de la vulgarité du sport[4]. Sans compter que cette familiarité du causer vulgaire contamine l’écrit, la presse, le roman, l’essai, pour « faire genre », faire peuple, et ouvrir sans gêne son manteau sur une décarrade de « cons » et de « bites », censée faire vrai…

 

      Ce pourrait être un enrichissement linguistique, dû aux nouvelles technologies ou à de nouveaux concepts ; non, le plus souvent l’anglais ne fait qu’effacer un équivalent français, l’appauvrir. Quand le Globish (ce mot-valise pour global anglais) est un pauvre jargon international néanmoins utile qui ne retient que les mots utilitaires et simples de l’idiome de Shakespeare, l’invasion des anglicismes pourrit un franglais de plus en plus agressif et régressif, refusant la modeste peine de la création linguistique ; ce que font par exemple les Québécois avec le mot-valise « clavarder » pour « tchatcher »…

      Déjà, dans Parlez-vous franglais ?[5] Etiemble dénonçait en 1964 cet empiètement de l’anglais sur le français, alors que ces deux langues doivent garder leur génie propre. S’il s’agit d’emprunter, utilisons par exemple le « paquebot », venu du « packed boat », disait-il. Mais s’il s’agit d’adopter un anglicisme par ignorance de sa propre langue, une régression est à l’œuvre.

      « Une preview du print de votre choix parmi votre best of photos », dit une publicité. On devine les vocables français -comme les épreuves d’imprimerie- qu’il faut rétablir en place de ce sabir petitement prétentieux. On veut bien cependant que ce qui vient des nouvelles technologies américaines enrichisse notre vocabulaire ; mais que n’a-t-on l’inventivité nécessaire pour franciser « haschtag », « big data », « hacker », « wifi », qu’il s’agisse de mot cliquable, d’information globale, de pirate informatique, de connectonde. On n’y risque pourtant pas le « burn out », cet épuisement professionnel, cet incendie mental. À moins de « fighter » ou combattre, d’aller au « clash » ou au conflit, avec le vulgaire, conflit dont on se gardera de « spoiler » la fin (ou révéler et déflorer, soit divulgâcher), tel est le « deal » ou le marché, sans « bullshit », que nous ne traduirions qu’avec vulgarité sexiste !

      Certes, pour crime de lèse-peuple, votre modeste satiriste risque le « bashing », ce qui est un éreintement, ne serait-ce que parce qu’il n’est pas un « jogger », et méprise le « fast food », même pour le « fun ». « Et pis », en not’ « time », les « top model » sont « trop cool » ou trop « people » et  « bling bling » ; de véritables « alien », qu’il vaut mieux « zapper », dans le bon « timing ». D’autant que devant la menace des « Fake news », ces fausses informations, ou pire de celles de leur interdiction au moyen de la loi, il risque de dénoncer que la liberté d’expression[6], c’est « dead »…

      Tréfonds de la paresse, ces sacrosaints apocopes, aphérèses, verlans et acronymes, qui font chébrans. Que ce soit « pub » pour publicité, « télé », « projo », salle « poly », une civilisation épuisée n’a même plus la force de prononcer les mots entiers. Ou mange, en avalant de faiblesse sa propre langue, le début des vocables : on se « phone », on prend le « bus », on va sur le « net ». C’est « chelou », n’est-ce pas ? On va m’prend pour un keuf du langage, hein keum, ferai mieux de faire la teuf… Quel effet bœuf et bauf ça fait d’être appelée « meuf », verlan de femme, cette dernière étant meuglée. Prétendument d’jeun, le verlan est pourtant avéré depuis le XVI° siècle.

      Prenez-garde à rester chébrans, s’il s’agit d’un projet de loi sur la PMA ou la GPA. Nos législateurs et journalistes ont-ils un abcès purulent sur la langue, qu’il leur faille user du sigle technocratique pour la Procréation Médicale Assistée (ou procréméda) et de la Gestation Pour Autrui (ou ventreloué). L’Education Nationale (pardon l’EN), est friande des babioles sigliques et acronymiques : Les filières S, L et ES côtoient les STMG et les ST2S, les assistants d’éducation ont la joie d’être des assédus, les assistants de vie scolaires sont honorés d’être des AVS, les apprenants vont en SVT, en Littsoc (nous vous laissons sécher devant ce lit de sottises), en EPS, tellement qu’avec l’Education Physique et Sportive on se la pète adonf ! Le pire du pire de cette déshumanisation, de cette déculturation étant le CDI (Centre de documentation et d’information) qui avait le tort de s’appeler bibliothèque, où sous prétexte d’être technique et d’accueillir ordinateur et internet (sûrement pour faire du copier-coller), l’on jette les livres au pilon. Et s’il en reste quelques-uns, les lecteurs de « books » se font une PAL, une pile à lire ! C’est au point que des expressions élégantes, comme maisons de retraites (certes un euphémisme), subissent un ravalement de façade avec un affreux acronyme : EHPAD (pour Etablissement d’Hébergement de Personnes Handicapées et Dépendantes). Ainsi nous voici tous des personnes dépendantes des sigles, des accros à l’acronyme.

      Passons en baillant sur les expressions pompeuses et alambiquées, incorrectes en fait, lorsque l’on prétend « solutionner une problématique », alors qu’il s’agit le plus souvent de résoudre un problème ; d’ « accidentogène » pour dangereux, d’ « instrumentaliser » pour manipuler, de « finaliser » pour finir le plus simplement du monde, et tutti quanti…

Sans compter que la moitié de la négation disparait (« c’est pas grave »), que la variété du vocabulaire s’évanouit, participant d’un moins disant qui devient un moins pensant : moins de mots, moins de nuances, moins de temps verbaux, voilà qui nous jette dans le simplisme d’un présent pauvre, obérant la liberté de penser et de créer le monde.

      Que reste-t-il de l’art de parler et d’écrire (ne parlons pas de rhétorique cicéronienne) lorsque la fatigue de l’organe du langage signe la disparition du subjonctif, la quasi disparition du passé simple, des connecteurs logiques et de la complexité nuancée de l’argumentationFaut-il corréler le phénomène à la baisse du QI, ou quotient intellectuel, de nos populations ? Reste à prononcer un RIP, un Requiescat in pace pour la langue, surtout si elle s’encombre de latinismes ringards ! En la demeure, soyons un poil indulgents pour ces prolos de la langue de veau et de bois : errare humanum est, sed perseverare diabolicum est. Puisqu’il faut traduire : l’erreur est humaine, mais persévérer est diabolique.

 

      Il y a bien une vulgarité infligée à la face de la langue, lorsque l’on attente à son raffinement, à son histoire, pour la plier aux bassesses de la rue, aux idéologies du jour, aux diktats de sectes prétentieuses et péremptoires. C’est ce que dépeint avec verve Jean Yvane en son apologue : Touche pas à ma langue.  « Il s’agit avant tout de lutter contre le rachitisme de la langue », s’insurge son personnage, qui entreprend de répondre, comme Rousseau en son temps, à une question posée par l’Académie sur « les atteintes portées aux langues nationales, et, plus particulièrement, au français ». L’universitaire Michel Barbet risque pourtant sa carrière et la contrariété de son épouse cantatrice en épousant la « croisade » de la défense de la langue contre les barbarismes, les aplatissements, les détournements, le « métissage », les castrations que lui font subir le vulgaire et les prétendants au pouvoir sur les ruines de la littérature. En outre, son fils Tom est un adolescent qui, après avoir été moqué, frappé, pour « ses perfections langagières », colle à toutes les vulgarités et paresses de la langue, « e » muet à tout bout de champ, américanisation du vocabulaire et autres « S’lut M’man », « Ben, quoi »,  « heu », « ciné », « Laisse béton », « F’chier », « Ça m’fout les bou’l »…

      « On ne parle plus le français, on le chie, on le rote, on l’émascule », déclare un condisciple. « Pécher contre la langue, c’est déjà pécher contre l’esprit », lui répond Barbet. Ses collègues traquent également l’évolution de la langue, dont Driss, dit « le Maure », qui « lance une fatwa contre les pollueurs du langage avant d’entraîner vers la porte Mlle Lamiaux promise au tchador ». Un autre parle du « complot de la médiocrité », accuse le yéyé et le rap. L’on se demande, devant l’invasion des sons étrangers, si « l’environnement phonétique détermine nos modes de pensée, tout autant que la syntaxe et le vocabulaire ». « Sus au newspeake ! », s’exclame Barbet, de plus en plus délirant, « tyrannique […] bretteur engrammairisé ». « Vive les mélanges, au bout du compte, et même la saleté », lui objecte-t-on, en lui offrant des biscuits appelé « Délices de Babel ». Voici, posé de manière amusante, aigûment piquante, le problème de la pureté de la langue, du « phonétiquement correct », de ses frontières ouvertes ou trop poreuses. Sombrons-nous dans un « purisme excessif » ?

      Ses pairs, ses étudiants, tous abandonnent Michel Barbet, sauf s’il se réconcilie avec son fils et son épouse. Que restera-t-il de cet « obsédé du phonème », et de son intransigeance ravageuse et nationaliste, signant la mort annoncée du (trop ?) beau parler. Ne gît plus sur le sol de nos bibliothèques publiques désertées qu’un exemplaire de cet apologue savoureux à l’écriture enlevée, à l’humour rayonnant, ravageur, qui se joue des subjonctifs et des pirouettes, joliment satirique et pathétique : ce Touche pas à ma langue au titre grammaticalement incorrect, on ne sait pourquoi provisoirement exempt de pilonnage et de poubellage…

      Le romancier Jean Yvane fut dix ans expert pour le programme Babel qui favorisait le multilinguisme. On devine que la richesse des vocables lui tient à cœur, soutenu en son combat donquichottesque par son préfacier, le linguiste Claude Hagège, qui voit ce petit roman une « sotie » burlesque.

      L’on pourrait ajouter à l’apologue de Jean Yvane cette réécriture de la série policière adolescente du Club des cinq, à la fois politiquement correcte et expurgée du passé simple et du vocabulaire complexe, ces réformes de l’orthographe, cette grammaire inclusive[7] : voilà bien sous l’apparent courage des réformateurs et des censeurs, une démission devant l’intelligence. Car les difficultés orthographiques n’empêchent en rien, voire au contraire, l’acquisition d’une langue (sinon où en seraient les Japonais ?), car les caprices du genre grammatical ne sont guère les reflets d’une domination masculine indue.

      En ce sens, la vulgarité de langue est aussi celle de l’inculture, de la facilité d’embrasser la profession de censeur devant la difficulté de faire œuvre : l’un, démetteur en scène, change la fin de l’opéra de Bizet, Carmen, pour ne pas faire injure aux femmes, prétend-il, en faisant assassiner Don José par Carmen ; l’autre veut attenter à l’Histoire en débaptisant les rues et les places lorsque Colbert fut le promulgateur du Code noir, qui réglementait l’esclavage, alors qu’il ne pense pas aux avenues Lénine de nos banlieues rouges…

 

     

      Vulgaire, paresseuse, bête crasse et franglaise, le langage des élites de l’infamie signerait-il l’enterrement du Français langue morte, tel que le déplore avec verdeur et alacrité Richard Millet ? En son pamphlet, l’essayiste, un tant soit peu désespéré, veille encore à défendre la langue : « seule responsabilité politique que je me sente », dit-il. Le livre est fait d’aphorismes, jetés dirait-on à la va-comme-je-te-pousse, mais non sans art, de la plus brève trouvaille, « Langue lyophilisée », ou facilité, « On s’abandonne aujourd’hui à l’anglais comme au tout-à-l’égout », jusqu’au paragraphe touffu et argumenté. Les exemples ici fournis de la crasse post-linguistique et idéologique sont édifiants : « malbouffe », le « coaching », « un apprenant », « avoir un date », « éco-responsable », le « vivre-ensemble », habiter « sur Paris ». Voilà en quoi « on est parlé par la doxa bien plus qu’on s’exprime en français ».

      De telles propositions, qui font le plus souvent mouche, sont placées sous un « liminaire » en forme de prière d’insérer, attribuant le délitement de la langue aux « coups de la pression migratoire, de la dé-catholisation, [au] remplacement du génie français par le multiculturalisme d’Etat et [aux] mots d’ordre de l’anglais international ». De plus, s’éloigner des origines gréco-latines, se couper du classicisme, « être devenue incertaine quant à la syntaxe et à la sémantique », font indubitablement partie du diagnostic. L’exercice pamphlétaire peut sembler excessif, il n’en est pas moins perspicace, même si le coq français doit déposer son orgueil : « Nous vivons dans les ruines d’une grande langue dont les locuteurs ont élu la barbarie réinversée pour modèle de civilisation ». La propension pour une civilisation des loisirs débouche sur « la haine de la langue, du travail, de la profondeur, de la mémoire ». Ainsi la publicité véhicule un parler appauvri, l’oralisation évacue les liaisons, le tutoiement généralisé et les mots orduriers précipitent la langue dans la fange. Au point que l’industrie du livre ne propose plus guère que des « flatulences post-littéraires ». Richard Millet appartient ici sans nul doute à la succession d’un pamphlétaire grandiose et fort discutable : Léon Bloy.

      Le polémique et virulent propos de l’auteur du Sentiment de la langue[8] dépasse un premier regard sur la langue pour y agréger ce qui participe de son effondrement : un antiracisme qui devient un racisme anti-blanc et anti-français, une expansion de l’influence musulmane qui dévalorise et pollue la syntaxe et le vocabulaire français…

      Non que cela soit dépourvu d’intérêt, nous laisserons de côté le second volet de ce volume, soit L’Anti-Millet, plaidoirie de l’écrivain qui fut ostracisé pour avoir publié un Eloge littéraire d’Anders Breivik[9] (au titre probablement malheureux que l’on n’a pas voulu dépasser en lisant l’essai pourtant peu amène envers le terroriste) car il est hors de propos quant à notre étude. Nous passerons également sur l’engagement chrétien respectable de l’auteur, qui marque justement le lien entre le verbe divin et la langue, mais qui n’empêche en rien à un athée de déplorer l’affaissement du vocabulaire contemporain. Reste que ce Français langue morte, au titre aussi percutant que pertinent, mérite bien plus qu’un intérêt apitoyé.

 


 

      Nos mots, nos phrases, notre syntaxe seraient donc si précieux ? C’est la thèse de Tom Wolfe dans Le Règne du langage, un essai aussi sérieux que facétieux, dont la lecture est inévitablement captivante. Stupéfait de constater qu’un aréopage de linguistes, dont le pape de l’anticapitalisme Noam Chomsky, déclarât forfait devant la question de l’origine du langage, Tom Wolfe se gausse à plaisir de leurs prétentions écroulées. Non, il n’existe pas la moindre « racine génétique de la parole », pas d’ « organe du langage » sis dans le cerveau humain. La preuve, il existe une peuplade amazonienne, les « Pirahas », documentée par l’anthropologue Daniel Everett, qui est à peu de choses près sans langue, à un niveau préhistorique. Ils n’emploient que le présent, gazouillent, n’ont que trois voyelles et huit consonnes, n’ont pas de chiffres, leur langage « ignore la récursivité », chère à Chomsky. Or, ils sont restés sans religion ni cérémonie, sans mariage ni ornements, sans chef ni musique, ni esthétique ; pire, dans l’incapacité de spéculer, de planifier et d’imaginer des mythes, de construire une Histoire. C’est alors que Tom Wolfe brocarde Chomsky et son idéal d’anarchie, l’envoyant aller se faire voir chez les « Pirahas » !

      Passer de la communication animale, cette « sémantique simiesque » au langage articulé et conceptuel, marque une « distinction essentielle entre l’homme et la bête », affirme Tom Wolfe. Si l’on peut lui accorder que quelques singes ne sont pas loin de la franchir, le prédicat de Darwin, selon lequel les êtres humains sont eux-mêmes des animaux[10], vole en éclat. Fort informé, Tom Wolfe navigue de Cuvier et Linné aux travaux du généticien Mendel et du linguiste Swadesh, en passant par ceux de Darwin et d’Alfred Russel Wallace, dont The Limit of Natural Selection as Applied to Man[11]. Le discours humain n’aurait donc pas de « généalogie animale ». Pourtant, selon le « glottogénésiste »  Morris Swadesh, il permet de manipuler le monde autant extérieur que mental et offre un avantage considérable sur les autres espèces.

      C’est moins la théorie de l’évolution selon Darwin, qui, selon Tom Wolfe, satiriste de haut vol et penseur de bon sens, a fait de nous ce que nous sommes, que l’acquisition du langage, cet « outil culturel » à la sophistication croissante, au moyen d’ailleurs de la « mnémotechnie ». Grâce à ce dernier les civilisations se sont constituées, les sciences, les arts et les lettres ont permis nos progrès et nos bonheurs, même s’il a également contribué aux guerres et aux tyrannies, qu’elles soient politiques ou religieuses, entre Aristote, Galilée, Pasteur, Jésus, Marx ou Mahomet. Ne l’abimons pas, de peur de perdre notre humanité, laisse-t-il entendre. Entre érudition dansante et humour piquant, Tom Wolfe réalise un essai aussi plaisant que nécessaire. Il fallait bien le romancier à succès du Bûcher des vanités[12] et du Gauchisme de Park Avenue[13] pour faire l’éloge du langage, cette « toute première invention » fondatrice, et défendre « l’Homo loquax » contre tous ceux qui l’avilissent.

 

 

      Si la limite de notre vocabulaire est celle de notre monde, « ce serait néanmoins une témérité de juger de tous les hommes par le langage[14] », disait Vauvenargues, quoique pour reprendre Marshall McLuhan, le medium soit le message[15]. L’hypocrite et le Tartuffe savent en effet se parer des plus belles plumes de la langue. Il n’en reste pas moins qu’un sale langage ne manque guère de salir celui qui s’en enduit. Aussi ramassons -mais avec des pincettes- quelques-unes de ces réflexions sur le règne de la vulgarité langagière, en se penchant, le nez soigneusement bouché, sur les « chiottes ». Les uns y vont pour chier, excréter, faire ses besoins, se soulager. D’autres préfèrent les WC, sec acronyme pour l’anglais water closet (traduisons : les eaux fermées). Nous préférons les toilettes, lieux plus propres, où asseoir l’acte que l’on y commet, aussi bien que le règne du langage. Et pour reprendre la collusion entre un anglicisme et un acronyme, pensons à DAESH, qui, pour éviter de dire Califat islamique, ce qui est plus réaliste et plus religieusement et théocratiquement effrayant, est de surcroît un de ces euphémismes[16] qui gâtent la langue au point d’en faire un terrible et vulgaire assujettissement de la pensée politique. Rêvons cependant que toute cette vulgarité langagière puisse aboutir à une exception esthétique, comme le tribal, sale et rageur graffiti coloré aux murs du Street art…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Helvétius : De l’Esprit, I, IV, Londres, 1781, p 37.

[2] François Rabelais : Gargantua, Œuvres, Bry Ainé, 1858, p 28.

[3] Montaigne : Essais, III, XIII, PUF, 1965, p 1115, 1085.

[5] Etiemble : Parlez-vous franglais ? Gallimard, 1964.

[7] Voir : Eloge et blâme de la langue de porc : petite philosophie porcine et inclusive

[8] Richard Millet : Le Sentiment de la langue, La Table ronde, 1993.

[9] Richard Millet : Eloge littéraire d’Anders Breivik, Pierre-Guillaume de Roux, 2012.

[10] Charles Darwin : La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe, Champion Classiques, 2013.

[11] Alfred Russel Wallace : « The Limit of Natural Selection as Applied to Man », in Contributions to the Theorie of Natural Selection, Macmillan and co, New York, 1871.

[12] Tom Wolfe : Le Bûcher des vanités, Robert Laffont, 2007.

[13] Tom Wolfe : Le Gauchisme de Park Avenue, Gallimard, 1972.

[14] Vauvenargues : Introduction à la connaissance de l’esprit humain, Persan et cie, 1822, p  36.

[15] Marshall McLuhan : Pour comprendre les médias, Points Seuil, 2015.

[16] Voir : Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

 

Rue de l'Ancien champ de foire. Photo : T. Guinhut.

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3 juillet 2017 1 03 /07 /juillet /2017 15:49

 

Vitrail de l’arbre de Jessé, XV°, Notre-Dame, Niort.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

 

L’humanisme philosophique

 

de Pic de la Mirandole en ses

 

900 conclusions.

 

 

 

Jean Pic de la Mirandole : Les 900 conclusions,

traduit du latin par Delphine Veillard, présenté par Louis Valcke,

Les Belles Lettres, 382 p, 35 €.

 

 

 

      L’arbre de Jessé dressait la généalogie du Christ. On peut imaginer que celui de Pic de la Mirandole dessine celle de la théologie et des philosophies, mais aussi de la magie et de la Kabbale. C’est à la charnière de la scolastique médiévale et de l’humanisme de la Renaissance qu’apparait Jean Pic de la Mirandole. Il peut alors sembler étonnant qu’il fallût attendre tant de siècles pour que la langue française présente en édition enfin complète (quoiqu’il y eût un beau précédent chez Allia[1]), bilingue et commentée, son œuvre essentielle : Les 900 conclusions.

 

 

      Giovanni Pico, comte della Mirandola e Concordia, né à Ferrare en 1463, grâce à l’éducation maternelle fut un enfant prodige : nommé protonotaire apostolique à dix ans, à quatorze il résuma les Décrétales (lettres papales). Il étudia tour à tour à Bologne, à Padoue, à Paris, où rugissait la controverse entre les partisans des Modernes, pour qui la foi et la divinité étaient au-dessus de la raison, et des Anciens, pour qui cette dernière permettait de séparer théologie et philosophie. Esprit vorace, il apprit le grec, l’arabe, l’hébreu, le chaldéen, pour lire dans le texte le Coran et La Kabbale, et, cela va sans dire, le latin. Il connaissait Thomas d’Aquin, Platon et Aristote, Averroès commentateur de ce dernier, sur le bout des doigts. De toute cette somme de connaissances venues des traditions et des philosophies de l’univers connu, il lui fallut offrir la quintessence : ce furent Les 900 conclusions.

      Imprimées à Rome en 1486, ce sont neuf cent thèses, chacune fort brève, venues de sources nombreuses : depuis la philosophie grecque et latine, en passant par le christianisme originel, jusqu’aux kabbalistes, voire Hermès Trismégiste, mais aussi du cru de Pic de la Mirandole lui-même, dans le but affiché de démontrer la vérité chrétienne. Destinées à être discutées l’an suivant à Rome, par tout ce que l’on comptait de savants et théologiens, elles devaient permettre d’établir une paix philosophique universelle…

      Hélas, au moins treize de ses thèses parurent hérétiques. Il lui fallut fuir Rome, car son livre était condamné au feu par une bulle du Pape Innocent VIII à Paris, où cependant il fut emprisonné. Libéré par Charles VII, il rejoignit Marcile Ficin et Laurent le Magnifique à Florence, pour retourner à ses chères études platoniciennes, kabbalistiques et bibliques, qui lui permirent de publier son Heptaplus, dans lequel il prétendait interpréter avec la plus grande sagacité le récit de la Genèse. Il acheva sa vie trop brève dans un couvent de Dominicains où il mourut en 1494, lui léguant sa fabuleuse bibliothèque, qui le suivait, partout où il allait, dans un coche. Une analyse des restes de nitre Pic confirma qu’il avait été empoisonné par son secrétaire, peut-être sur ordre de Pierre de Médicis, qui ne tolérait pas qu’il se reprochât, mais avec tempérance, de Savonarole, ce fameux dictateur théocratique qui, après avoir institué son « bûcher des vanités » finit lui-même sur le bûcher.

 

 

      Pic de la Mirandole est bien un pilier de l’humanisme, attaché à ce que l’orbe entière du savoir soit toujours vivifiant. Quoiqu’il soit traditionnaliste, dans le sillage de Thomas d’Aquin, et résolu à faire de l’homme le microcosme du divin dans la réalité terrestre, dans le cadre de laquelle « la liberté toute entière est dans la raison essentiellement (44) ». Tout en parcourant le cercle de la raison et de la déraison humaines, depuis l’argumentation logique jusqu’à la magie, il rassemble son monde dans la direction de la transcendance et du message du Christ. 400 conclusions s’inspirent directement de ceux qui écrivent en latin, Thomas d’Aquin, Duns Scot, des Arabes, d’Averroès[2] à Avicenne et al-Fârâbî, selon qui « Le souverain bien de l’homme est la perfection que l’on atteint par les sciences spéculatives (171) ». Puis des Grecs, des Platoniciens, dont son cher Plotin ; et enfin des Chaldéens, d’Hermès Trismégiste et de la Kabbale. Suivent 500 conclusions « selon ma propre opinion », conciliant Aristote et Platon (dont le concept d’immortalité de l’âme paraît préchrétien), et où il est question de mathématiques, de Zoroastre et des hymnes d’Orphée. C’est le plus souvent limpide, parfois passablement fumeux, il faut faire l’effort d’ « intelliger » (car ce mot revient sans cesse), mais on aimera lire, en un beau syncrétisme : « Les noms des dieux que chante Orphée ne sont pas ceux des démons trompeurs d’où provient le mal et non le bien, mais ceux des vertus naturelles et divines, distribuées au monde par le vrai Dieu pour la plus grande utilité de l’homme, s’il sait les utiliser (800) ».

 

      Il n’est pas indifférent de considérer quelques-unes de ces conclusions jugées hérétiques. Par exemple : « Le Christ n’est pas descendu véritablement aux Enfers (578) ». « Il n’est aucune science qui nous assure plus fermement de la divinité du Christ que la magie et la cabale (780) ». « Il est plus impropre de dire de Dieu qu’il est intellect ou intelligent que de l’âme rationnelle qu’elle est un ange (548) ». On mesure combien l’autorité ecclésiastique est susceptible, lorsque le dogme est égratigné, lorsque leur Dieu risque d’être amoindri ! Malgré l’écriture d’une Apologie brillante, destinée à défendre ces thèses rejetées, Pic de la Mirandole ne réussit pas à infléchir ses censeurs, irrita grandement le Pape, entraînant le bûcher pour ses 900 conclusions, et un oubli trop sévère pendant quelques siècles, quand une trop mince poignée d’exemplaires furent conservés. Jusqu’à ce qu’en 1860 l’historien d’art Jacob Burckhardt le redécouvre, dans La Civilisation de la Renaissance en Italie[3], quoique d’une manière très partielle, voire erronée…

 

      Ecrites dans un style sec, hérité du raisonnement scolastique, ces « conclusions », ou « thèses », ne font guère la part à la rhétorique et au raffinement de la langue, mais, à toutes fins utiles, à la rigueur. Il est peut-être regrettable que l’éditeur, malgré l’indéniable richesse de ce volume, n’ait pas consenti à y joindre ce qui devait être un préambule : le Discours de la dignité de l’homme[4], écrit lui avec une virtuose élégance. Il y résume ses thèses, son union de Platon et d’Aristote, de la magie comme philosophie naturelle et de la Kabbale juive. Et, surtout, il plaide que, venu de Dieu, l’homme est libre de devenir ange ou démon, et, qu’à son service la philosophie prépare le règne de la foi et de la paix.

      Rassurons-nous, le mysticisme de Pic de la Mirandole se fera plus raisonnable à l’occasion de l’un de ses derniers ouvrages, Disputationes adversus astrologiam divinatricem, dans lequel il se montre plus que critique envers les billevesées de l’astrologie et de l’ésotérisme !

 

 

      On ne sait ce qu’il faut le plus admirer en cette occasion, la qualité du travail de l’éditeur, de la traductrice aux notes profuses, ou de la préface de Louis Valcke, généreuse, aussi claire qu’érudite. Rappelons-que ce dernier commit, outre son Pic de la Mirandole : un itinéraire philosophique[5], un étonnant essai : Du Cosmos à la conscience[6], dans lequel il pense que les philosophes présocratiques, en particulier Héraclite, ont la prescience du big bang divin, ce en cohérence avec la pensée de Pic de la Mirandole, pour qui les philosophes de l’Antiquité préparent la venue du Christ…

 

      Acmé du Moyen-Âge et phare de la Renaissance humaniste, ainsi faut-il compter Pic de la Mirandole, dont la monumentale Disputation contre l’astrologie, déjà citée, met en avant une science capable de rendre compte des lois et des mouvements des objets célestes. Moins scientifiques sont les 900 conclusions : aussi peut-on se demander à quoi peut servir un tel livre aujourd’hui, si inactuel, surtout si Dieu est une belle fiction, balisée dans l’espace et dans le temps des hommes. Outre la dimension de jalon de l’histoire de la théologie et de la philosophie, il faut s’étonner de la capacité de l’esprit humain à réunir la somme des spiritualités et des logiques argumentatives venues de plusieurs traditions intellectuelles, en vue du savoir absolu. C’est en cela, outre sa beauté, sa richesse, sa culture aussi encyclopédique que cosmopolite,  et sa maîtrise de pas moins de 22 langues, que Jean Pic de la Mirandole nous restera précieux. Si « la beauté est en Dieu par la cause (625) », on ne mettra pas en doute la beauté intellectuelle de notre Pic.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Pic de la Mirandole : 900 conclusions philosophiques, cabalistiques et théologiques, Allia, 1999.

[3] Jacob Burckhardt : La Civilisation de la Renaissance en Italie, Le Livre de Poche, 1986.

[4] Pic de la Mirandole : Discours de la dignité de l’homme, L’Eclat, 1993.

[5] Louis Valcke : Pic de la Mirandole : un itinéraire philosophique, Les Belles Lettres, 2005.

[6] Louis Valcke : Du Cosmos à la conscience, Cerf, 2012.

 

 

 

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11 mai 2017 4 11 /05 /mai /2017 17:15

 

Saint-André-de-Cubzac, Gironde. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Sens et culture des valeurs,

 

entre sociologie et relativisme :

 

de Nathalie Heinich à Raymond Boudon.

 

Nathalie Heinich : Des valeurs. Une approche sociologique,

Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 416 p, 25 €.

 

Raymond Boudon : Le Juste et le vrai. Etude sur l’objectivité des valeurs et de la connaissance,

Hachette Pluriel, 2009, 576 p, 12 €.

 

 

 

 

      Que vaut cet autoportrait des mains du modeste artiste, qui plus est au chevet d'une fantaisiste vachette en guise d'œuvre d'art ? Reste à se former une opinion, élogieuse ou dépréciative, appuyée sur des valeurs, beauté, créativité, universalité... Or, si la lumière est une valeur, y compris au sens des Lumières, nous ne la connaissons qu’opposée à l’ombre, à l’obscurantisme. Le beau, opposé au laid et au kitsch, la paix à la guerre, la solidarité à l’égoïsme, la sécurité à la délinquance, la tolérance au fanatisme… Voilà qui pourrait être clair. Pourtant nos politiques nous bassinent en assénant leurs « valeurs » ! Sans qu’ils les nomment la plupart du temps, sans bien sûr qu’ils les définissent, sans qu’ils en détaillent les sources, les mécanismes et les enjeux. À cet égard, il faut à Nathalie Heinich se livrer à ce travail patient, méticuleux, qui consiste en une approche sociologique Des valeurs. Quoiqu’il faille arrimer à son entreprise celle de Raymond Boudon qui, avec une rare perspicacité, se fait le critique de ce trop prégnant relativisme qui affecte dangereusement nos valeurs.

 

      Selon l’essayiste informée Nathalie Heinich, notre société connait une « inflation d’opinions », d’une part à cause de la généralisation d’Internet et de ses réseaux sociaux, et d’autre part à cause de l’affaiblissement des institutions. Ce qui entraîne « une fragilisation des références partagées, des critères, des modalités de jugement ». Aussi une sociologie axiologique, afférente aux valeurs, est-elle d’autant plus nécessaire. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de confondre valeur et prix. Ni de penser qu’elles ne sont que « droitières », sacrées ou masques idéologiques des dominants. Au-delà d’une fictionnelle réflexion métaphysique, ou d’une réductrice vision marxiste, la sociologie s’intéresse aux acteurs et aux usages des valeurs qui sont « des représentations collectives et agissantes ». Le sociologue réclame alors la neutralité axiologique et analytique pour se livrer à son travail, qu’il s’agisse de s’intéresser au discours du philosophe affuté comme du vulgus pecus : il se présente « dans l’arène des valeurs non en tant que prophète ou professeur de morale, mais en tant que chercheur en sciences sociales ». C’est bien le projet de Nathalie Heinich, qui se penche sur notre rapport aux valeurs : pourquoi et comment accordons-nous de la valeur ? Une « grammaire axiologique » se met en place.

      La « mesure » et l’ « attachement » signent le jugement de valeur : on note, on étoile, on médaille, un film, un vin, un disque. On éprouve des émotions qui relèvent de la psychophysiologie, mais plus pour un bien que pour une valeur. La « valuation » (selon James Dewey) passe par des opinions et des expertises pour émettre un jugement, d’où la valorisation. On opine par socialisation, distinction culturelle et dans une perspective identitaire. On opinait moins si l’on était une fille, on doit opiner si l’on est critique professionnel, ce en quoi l’autorité conforte les valeurs comme les valeurs confortent l’autorité. Faut-il alors se demander si l’opinion est à la hauteur de la conviction, plus rationnelle, plus fondée sur des arguments ? Il semble à cet égard que l’on confond trop souvent persuasion et conviction…

      Cependant, au feu nourri des opinions, « la tolérance est une valeur en hausse », selon Jean-Claude Kaufmann. « Il n’est donc plus permis de donner son opinion pour tenter de l’imposer comme règle commune ». Ce à quoi il faut rétorquer qu’hélas une marée théocratique s’inscrit en faux face à ce beau principe. Il faut lire d’ailleurs cette dernière phrase du modeste auteur de ces lignes comme une dérogation de plus à la neutralité sociologique. À cette dernière, il est bien difficile de se tenir : « le problème structurel de la neutralité », selon Norbert Elias, n’est pas près de se résoudre, devant l’abondance des « idéaux sociopolitiques préconçus ».

      Ainsi sondages et pétitions induisent des courants d’opinions, dont « le nombre fait la valeur », quand l’élitisme concourt mieux -ou devrait mieux concourir- à des causes scientifiques ou morales. À moins que « l’opinion publique » ait remplacé la religion, voire la science[1]

      Savons-nous, que de neuf mois à un an, un enfant commence à élaborer des jugements de valeurs (il préférera son doudou à la Joconde), que ces derniers ont leur siège dans le « cortex préfrontal ventro-médian » ? C’est à partir de ces prémisses que nous pouvons différencier « valeur-grandeur, valeur-objet et valeur-principe ».

 

 

      Ethiques sont les valeurs depuis Aristote ; la philosophie morale précède la sociologie morale, qui s’intéresse à leur essence sociale, au risque d’être une « morale dissimulée ». Il s’agirait alors d’assumer combien il existe de bonnes valeurs et pourquoi. Historiens, anthropologues, philosophes ont alors à charge de nous indiquer si par exemple telle ou telle civilisation est meilleure[2], donc quels choix éthiques, religieux, politiques sont à mettre en œuvre, et au nom de quelles valeurs, travail auquel ne se risque guère les sociologues, qui préfèrent la nomenclature et la généalogie. Ainsi se détachent, selon Schwarz et Bilsky, dix valeurs : « l’autonomie, la stimulation, l’hédonisme, la réussite, le pouvoir, la sécurité, la conformité, la tradition, la bienveillance, l’universalisme ». Ce à quoi bien des auteurs ajoutent l’authenticité, l’éducation, la culture, la créativité, la fonctionnalité, la rareté, l’ancienneté, la beauté, l’empathie, la solidarité et la négociation, entraînant le « polythéisme » des valeurs (selon Max Weber). D’autres sont ambigües : l’individualisme est-il une valeur ou une anti-valeur ?

      D’autres encore peuvent s’entredéchirer : lorsque l’esthétique heurte l’éthique par ses transgressions, l’artiste risque la désapprobation, voire la censure, elle-même devenue une anti-valeur. Ainsi des « conflits de registres » explosent lors d’objets-frontières », comme ceux décriés de l’art contemporain, qu’il s’agisse d’emballer le Pont Neuf pour Christo ou de valoriser un graffiti pornographique ou scatologique, ou encore, pour Irina Ionesco, de photographier sa fillette dénudée, alors qu’aujourd’hui celle-ci demande la destruction des œuvres au bénéfice du respect de la vie privée.

      Les exemples convoqués par Nathalie Heinich sont nombreux parmi les faiseurs de valeurs : critiques gastronomiques, cinématographiques, littéraires. À chaque fois des connaissances sont nécessaires si l’on veut évaluer, particulièrement dans le domaine esthétique. Quoique dans celui plus précis de l’art contemporain, la beauté[3] soit devenue un repoussoir. Comme s’il fallait nier que cette valeur contraire à la justice joue un rôle prépondérant parmi nos sociétés, qu’il s’agisse des relations privées, professionnelles ou de l’arène politique.

      En effet, plusieurs fois, sujet oblige, Nathalie Heinich revient sur l’une de ses premières amours : l’art contemporain[4]. La question de sa valeur est en effet préoccupante, entre prix exorbitants pour un Jeff Koons, chute des cours possibles, et critères de jugements soumis à la versatilité du goût et de la critique. Ou encore l’art brut, « singularité » méprisée, peu à peu élevée au rang le plus noble[5]. L’expert artistique, non loin de « l’arène judiciaire », doit étayer son choix, qu’il s’agit d’achat d’œuvres, de bourses, d’expositions… Là encore, les valeurs « ne sont pas le produit du libre choix des individus, mais fortement contraintes par des institutions, des régulations, des cadres cognitifs, juridiques, administratifs, relationnels… », donc -faut-il le déplorer ?- dépendantes de contextes sociaux. Reste que l’art est un sanctuaire des valeurs, non seulement économique, mais également affective, éthique, esthétique, intellectuelle…

      Outre sa neutralité face à cette science sociale (laissons à d’autres que le sociologue la responsabilité des jugements de valeur), Nathalie Heinich ne se départit guère de sa rigueur et de sa clarté. La lecture de son essai en est aussi aisée que commode, grâce aux encarts récurrents qui présentent tel concept, tel sociologue, s’interrogent sur la réception des « seins nus », sur « hygiène et authenticité », sur « la recherche de l’absolu ». L’un d’eux prend un tour aimablement personnel, lorsqu’il s’agit de l’« histoire de mon vieux sac à main »… Le sommaire détaillé permet de se pencher sur telle ou telle question soulevée. Enfin table des « encadrés » et un index des noms complètent efficacement le manuel de sciences humaines, au service d’une éthique souhaitable : elle conclue en effet avec « Penser le partage et penser la dispute ».

 

      On pourrait s’étonner que notre sociologue informée sans nul doute, ne fasse qu’assez peu allusion -au contraire de Pierre Bourdieu- à Raymond Boudon. Pourtant n’a-t-il pas consacré pas moins de trois livres aux questions qui nous occupent : Le Juste et le vrai. Etude sur l’objectivité des valeurs et de la connaissance[6], Le Sens des valeurs[7], Déclin de la morale ? Déclin des valeurs ?[8] En ce sens, si l’on aurait pu espérer que Nathalie Heinich s’intéresse avec plus de vigueur au relativisme, quoique son propos ne soit pas de sortir de la neutralité de son examen des faits et démarches axiologiques, on reste déçu de ne la voir que l’effleurer. Certes elle termine avec prudence en accolant « En finir avec l’universalisme » et « En finir avec le relativisme ». Elle affirme néanmoins avec une judicieuse conviction : « le constat de la relativité effective des valeurs n’implique nullement le relativisme, qui postule l’absence de toute objectivité, de toute universalité, et, partant, de toute nécessité des jugements de valeur ». C’est un peu court, même si cela vaut pour une perspective ouverte à la fin du volume.

      Raymond Boudon, lui (mais aussi Laurence Hansen-Love[9]) s’attache à rogner les ailes vaseuses du relativisme : « Non seulement les valeurs ne sont pas des illusions, mais elles peuvent être objectives[10] », affirme-t-il, tout en égratignant avec vigueur ceux pour qui elles couvrent des phénomènes de domination. Cet objectivisme est tempéré par Nathalie Heinich qui craint « un glissement subreptice de la subjectivité à l’illusion ». Cependant, dans le monde moral autant que scientifique, il faut aller au-delà des arguties et paresses intellectuelles postmodernes qui consistent à propager des idées selon lesquelles le bien moral et la vérité sont des conventions passagères et subjectives. Ainsi la connaissance scientifique vaut bien plus qu’une archaïque ignorance, qu’un mythe ou une foi religieuse. Parler vrai et agir justement restent des nécessités et des objectifs atteignables.

      Reste donc, une fois examinées avec Nathalie Heinich les mécanismes des valeurs, à affronter avec Raymond Boudon les points de fracture du relativisme. La culture nazie, la culture communiste[11], la culture islamique valent-elles la culture des Lumières ? La réprobation de l’esclavage ou de l’excision n’elle qu’un effet de goût personnel, conjoncturel ou sociétal ? « La thèse qui consisterait à réduire ces jugements à un symptôme de la domination de la culture occidentale n’est pas plus sérieuse que celle qui consisterait à affirmer que l’influence des représentations du monde véhiculées par la science occidentale cache un effet de domination[12] ». Répondre par l’affirmative à de telles billevesées serait opérer une désastreuse confusion et lacération des valeurs : collectivisme contre individualisme, tyrannie contre liberté, pensée obligée et ignorance contre pluralisme des connaissances, mort contre vie.

      De même Raymond Boudon applique sa critique du relativisme au monde de l’art : « n’est-ce pas jeter l’enfant avec l’eau du bain que de tirer du discrédit dans lequel est justement tombée l’esthétique de type platonicien l’idée que la valeur de l’œuvre d’art relève de l’opinion ou de la convention ? » Plus loin, il s’appuie sur un exemple parlant : « À la différence des paysages de Friedrich, les formes géométriques et les couleurs franches de Mondrian ne réussissent pas, malgré ses prétentions, à faire passer le message spirituel qu’il prétend exprimer. Elles ont une valeur surtout décorative. Ce qu’ont fort bien perçu les couturiers et les architectes d’intérieur[13] ».

 

      Les valeurs déclinent-elles, comme le postule l’antienne ? Là encore Raymond Boudon s’inscrit en faux contre le préjugé. En effet « l’autorité rationnelle est désormais plus facilement acceptée que l’autorité charismatique ou l’autorité traditionnelle. Ce glissement traduit l’affirmation d’une valeur : celle de la dignité de l’individu[14] ». On pourrait cependant rétorquer à notre sociologue qu’il fait peut-être trop confiance aux capacités de rationalité de nos contemporains… Pour ne pas léser cette valeur suprême issue du droit naturel et des Lumières, nous avons nommé la dignité de l’individu, nos politiques ont fort à faire pour libérer nos libertés. Or, la gauche met traditionnellement en avant l’égalité et la justice sociale, ces tromperies avérées[15], la droite l’autorité, le trio travail, famille et patrie, quoique ces derniers aient été spécieusement confisquées par un gouvernement de nauséabonde mémoire. Mieux vaut alors, quand la République affiche à son fronton « Liberté, égalité, fraternité », préférer qu’elle affirme : « Liberté, justice, prospérité », étant entendu que cette dernière ne peut découler que la connaissance.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[6] Raymond Boudon : Le Juste et le vrai. Etude sur l’objectivité des valeurs et de la connaissance, Hachette Pluriel, 2009.

[7] Raymond Boudon : Le Sens des valeurs, PUF, 1999.

[8] Raymond Boudon : Déclin de la morale ? Déclin des valeurs ? PUF, 2002.

[10] Raymond Boudon : Le Juste et le vrai, ibidem, p 332.

[12] Raymond Boudon : Le Juste et le vrai, ibidem, p 47.

[13] Raymond Boudon : Le Sens des valeurs, ibidem, p 255 et 291.

[14] Raymond Boudon : Déclin de la morale ? Déclin des valeurs ? ibidem, p 24.

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30 mars 2017 4 30 /03 /mars /2017 17:04

 

Piz Brisen Gummenalp, Engelbergrental, Schweiz.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Bonheurs et trahisons du

Dictionnaire Nietzsche.

 

 

Dictionnaire Nietzsche, sous la direction de Dorian Astor,

Robert Laffont, 1024 p, 32 €.

 

 

 

      Jeté au-dessus de Sils-Maria et des Alpes suisses, l’arc-en-ciel nietzschéen « est une corde, entre bête et surhomme tendue, une corde sur un abîme[1] ». Il faut alors dresser un pont pour accéder à la complexité de l’œuvre, ce qu’a tenté, non sans titanesque talent, Dorian Astor, en son Dictionnaire Nietzsche aux généreuses quatre cents entrées. Il y a par ailleurs des philosophes que l’ampleur de l’œuvre devrait condamner à l’inéluctable nécessité de l’encyclopédique essai, pour synthétiser leur abondance et mieux les effeuiller : Platon, Aristote, Hegel… Cependant, la difficulté de réduire celui qui n’a guère commis de traité, n’a pas cédé à la volonté de système, s’est complu dans l’aphorisme fulgurant et les paraboles, répond à une autre nécessité : le dictionnaire doit réduire avec clarté et sans la trahir une œuvre, sans compter la personnalité et la postérité philosophique, protéiforme. Pari tenu pour le Dictionnaire Nietzsche, qui paraît sans peine être un bonheur de bout en bout. Malgré de vastes trahisons, de ceux -que l’opus n’oublie pas un instant- qui l’ont pillé, réduit à des formules, des mots d’ordre idéologiques, et celles, plus modestes et pardonnables, d’un dictionnaire parfois un tantinet oublieux.

 

      Aux éléments biographiques, parents, amis, s’ajoutent les lieux nietzschéens, de Naumburg, son lieu de naissance, en 1844, en passant par les villes d’études ou d’enseignement (Bâle), y compris les villégiatures qui ponctuèrent son errance, marines comme Nice, ou montagnardes comme Sils-Maria, en Engadine, où il conçut l’éclair de Zarathoustra. Quoique les dix ans de folie et de prostration mentale, jusqu’à sa mort en 1900, ne soient guère abordées (rien à « Folie », par exemple).

      Les artistes et philosophes côtoyés, qu’ils s’agissent de rapports livresques, comme Platon, Montaigne, Goethe ou Schopenhauer, ou vivants comme Liszt et Wagner, répondent évidemment présents dans ce dictionnaire. C’est alors que les notices consacrées à la musique sont à ne pas négliger pour mieux connaître le jeune philosophe en vogue qui partagea une fascination réciproque avec Wagner, avant de le renier dans Le Cas Wagner, lui reprochant une lourdeur allemande, une complaisance suspecte, maladive, et trop chrétienne à l’encontre du vouloir vivre, à l’occasion de Tristan[2] ou Parsifal. Il lui préférera la vigueur méditerranéenne de la Carmen de Bizet, qui bénéficie également d’une notice. Cependant Nietzsche, très bon pianiste, fut également compositeur : bien que ses œuvres musicales n’aient guère été jugées dignes de survivre, elles ont été enregistrées, dont un bel Hymne à la vie, sur un poème de Lou-Andreas Salomé, son éphémère amour.

 

 

      Inévitablement les œuvres sont contextualisées, résumés, analysées, sans omettre des citations pertinentes. La Naissance de la tragédie révéla soudain que la Grèce antique n’était pas seulement apollinienne, mais dionysiaque. Aurore, Le Voyageur et son ombre, Le Gai savoir, Par-delà le bien et le mal, et Humain trop humain, marquent la grande période des livres à aphorismes plus ou moins étendus, là où le Dictionnaire Nietzsche devient plus que nécessaire pour débrouiller les lignes de force de la pensée ; quand, d’une manière un peu plus linéaire, La Généalogie de la morale ausculte les racines historiques et surtout morales du Judaïsme et du Christianisme, ces revanches des faibles sur les forts. Ecce homo surgit enfin à la lisière du délire où Nietzsche va bientôt signer « Dionysos » ou « Le crucifié ».

      Traducteurs, exégètes et commentateurs sont légion. Henri Albert fut le premier grand passeur en français, Colli et Montinari furent les maîtres d’œuvres italiens de la splendide édition critique des œuvres complètes, publiées dans la langue de Stendhal aux éditions Gallimard. Bien sûr le trio Foucault[3], Deleuze, et Derrida[4] (que l’on ne suivra pas lorsqu’il affirma qu’en Nietzsche « tous les énoncés […] sont à la fois possibles […] et nécessairement contradictoires[5] »)  s’y taille une place enviable, quand celle d’Heidegger ne s’impose que parce que « nombre de ses commentateurs estiment que la fécondité de ses méditations l’est surtout en ce qui concerne tout ce que nous pouvons apprendre à cette occasion à propos, non pas de Nietzsche, mais de Heidegger ». Ce pourquoi nous risquons de devoir nous abstenir des verbosités de l’ontologue pronazi de la Forêt Noire, qui, même s’il partage avec le philosophe le rejet du platonisme et l’athéisme, est « le plus infidèle lecteur de Nietzsche ».

      La part belle est heureusement offerte aux concepts. Ils sont tous là, de « Dieu est mort » à l’ « Eternel retour » (associé à l’amor fati), du « Danger » (car la philosophie est un danger) à la « Pitié », qui ne sert qu’à propager la souffrance, d’ « Esclaves, Morale d’esclaves » au « Cynisme », de la « Grande politique » et de l’ « Etat », à l’« Egoïsme » (« Il faut réhabiliter l’égoïsme », ou encore « l’altruisme n’est que l’autre nom de l’égoïsme des faibles »). Ainsi l’on comprendra mieux comment Nietzsche est d’abord un philosophe moraliste et critique, comment est judicieux le célèbre « renversement des valeurs », comment le Christianisme est un platonisme pour le peuple…

      Sur l’ « Education », retenons le bel aphorisme 443 d’Aurore : « Peu à peu, la lumière s’est faite en moi sur le défaut le plus répandu de notre formation et de notre éducation : personne n’apprend, personne n’aspire, personne n’enseigne – à supporter la solitude[6] ». Une telle stimulante pensée ne peut évidemment faire le lit d’aucun totalitarisme et collectivisme que ce soit…

      Quant au libéralisme[7], il n’a pas guère bonne presse auprès de l’auteur du Gai savoir, même s’il n’est pas sûr qu’il ait eu les moyen de le réellement comprendre, s’il n’a lu ni Locke, ni Adam Smith, ni Benjamin Constant, ni Tocqueville, en effet ici absents.

 

      De longtemps les polémiques autour du renom de Nietzsche qui philosopha à coup de marteau ne s’éteindront pas. En effet, il est hélas facile, trop facile, en accolant quelques concepts, de paraître dérouler un enchainement pronazi : « homme supérieur », « surhomme », « volonté de puissance », « armer les forts contre les faibles ». Mais ce serait céder à une lecture vulgaire et sans nuance. Ainsi « l’homme supérieur », loin d’être une brute nationaliste, est à chercher du côté de l’esprit, en qui il reconnut Renan et Wagner, Byron et Stendhal.

      Fort heureusement ce dictionnaire, où l’on pourra lire de A à W, comme butiner au hasard, ou harponner une entrée précise, saisir les renvois et rebondir, ne laisse pas l’ombre d’un doute sur les trahisons qui encerclèrent la postérité de Nietzsche. En commençant par sa sœur Elisabeth, mariée à Forster, un antisémite notoire, et qui fabriqua, au moyen de colles et de ciseaux malveillants, taillant et tripotant parmi les fragments d’une œuvre encore en gestation -qui sont aujourd’hui les Fragments posthumes- une Volonté de puissance, qui « n’existe pas » pour reprendre le titre de Montinari[8]. On sait en effet qu’il s’agissait d’un titre éventuel parmi d’autres, de surcroît vite abandonné par l’ermite de Sils-Maria. À tel point que ce bricolage put bien étonnamment devenir un bréviaire nazi qu’il n’est même pas, alors que les guerriers aryens emportaient dans leur sac Also sprach Zarathustra, personnage qui devait d’ailleurs se retourner comme un beau diable alors qu’il était engagé en une telle collaboration…

      Reste que notre Nietzsche préféré ne peut rester indemne de tout blâme. Si nous ne le savions déjà, nous apprendrons que l’ « antiféminisme » de l’auteur du Gai savoir était d’une lourdeur inqualifiable, que son bellicisme est outrageant : « Toute philosophie qui place plus haut la paix que la guerre relève de la faiblesse comme maladie ». Ceci au cœur de l’article « Guerre », et nous doutons qu’il ne s’agisse que de joute philosophique guerrière au sens de la métaphore, bien qu’il fût brièvement infirmier sur le front franco-prussien et donc en connût les horreurs. En outre, sa perception de l’ « Islam », en dépit d’une érudition par ailleurs monumentale, est pour le moins lacunaire et de « seconde main » : comme Voltaire il adoucit cette religion pour l’opposer au Christianisme honni, tout en reconnaissant que celle de Mahomet produit une « race de seigneurs, guerrière, altière et conquérante », celle de « la merveilleuse civilisation maure ». Là encore Nietzsche aura bien du mal à recevoir notre assentiment à l’égard de cette « civilisation », si tant est, malgré sa calligraphie et son architecture, qu’elle mérite ce nom tant elle est originellement fondée sur la guerre, le pillage, l’esclavage, la sujétion des femmes et l’écrêtement des libertés… On nous permettra cette lecture critique du philosophe de Sils-Maria, quand les auteurs savent respecter la neutralité, comme il sied en un dictionnaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Il ne s’agira en rien de trahisons, mais parmi les oublis, il est curieux de noter qu’au cours d’une notice sur Peter Sloterdijk, justifiée par son écriture également métaphorique et leur rapport au ressentiment, son ouvrage, Le penseur sur scène. Le matérialisme de Nietzsche ne soit cité qu’en bibliographie finale, et pas le moins du monde analysé. En effet, au-delà de ce qui, entre Apollon et Dionysos, fait civilisation, seul le cynisme, pour Sloterdijk, permet une aventure féconde de la pensée : « Nietzsche a développé deux registres de la vérité plus que tous les autres : le coup de dent de la vérité et le chant de la vérité[9] ».

      Certes, l’art est difficile et la critique facile, selon l’adage, mais il faut se résoudre, devant l’ambition et la beauté de l’ouvrage, à regretter, avec un brin de pédantisme, que ce dictionnaire commencé au A d’ « Affirmation » s’achève au W de Willamowitz-Morllendorf, professeur de philologie, contemporain fort polémiste à l’encontre de la méthode de La Naissance de la tragédie. Puisque nous trouvons Thucydide, pourquoi pas Xénophon, voire Zénon, et mieux encore Zoroastre, ce mage fondateur d’une doctrine opposant le Bien et le Mal, qui permit à Nietzsche de nommer avec liberté son fameux héros-philosophe. Certes la notice consacrée à Ainsi parlait Zarathoustra, en fait mention, mais sur cinq maigres lignes.

      Quoique l’entrée « Antisémitisme » montre à la perfection combien Nietzsche est vigoureusement anti-antisémite, citations à l’appui, il est dommage que le livre de Jean-Pierre Faye[10], dont c’est précisément le propos, au point qu’il parle d’un « Nietzsche contre Hitler », ne soit mentionné, étant donné son titre, qu’à l’article « Guerre », et non pas à la précédente entrée. Autre auteur absent de ce dictionnaire, Ernst Bertram, dont l’ « essai de mythologie», quoiqu’il tentât faire de Nietzsche un Chrétien qui s’ignore, « un masque de Dieu », conclut-il, reste pour le moins curieux, lors qu’il voulut élever un monument à un grand homme de légende et une figure « prométhéenne[11] ».

      Fallait-il également une entrée à « Syphilis » ? Thèses et incertitudes médicales s’affrontent vainement pour déterminer les causes de la folie lorsque le malheureux auteur d’Ecce homo se jette au cou d’un cheval à Turin, puis passe les dix dernières années de sa vie dans un état quasi végétatif…

 

      Mais quel outil précieux que ce Dictionnaire Nietzsche ! N’est-ce qu’un outil pour spécialiste ? Non, un vade mecum, un compagnon de pensée, dont la richesse déborde la fonction documentaire, une brassée d’éclair sur nos destins et notre temps. En un tel panier de savoirs, la clarté ne se dément guère, les citations sont profuses et précisément référencées. Assisté par une équipe d’une trentaine de collaborateurs, tous plus agrégés et docteurs de philosophie les uns que les autres, Dorian Astor, dont on connait son essai Nietzsche. La détresse du présent[12], a réalisé un énorme et louable travail qu’aucune bibliothèque nietzschéenne ne pourra prétendre ignorer. Et combien a-t-il eu raison de poser à l’épigraphe de son avant-propos une citation du Voyageur et son ombre : selon laquelle, en l'aphorisme 11, « Les mots et les concepts nous induisent continuellement à penser les choses plus simples qu’elles ne sont […] Il y a, cachée dans la langue, une mythologie philosophique qui perce et reperce à tout moment, si prudent que l’on puisse être par ailleurs ». Et de savoir, comme Socrate, qu’il ne sait rien (ou presque), car « toute apparence d’une trop grande familiarité avec Nietzsche est illusoire ». Avec le philosophe du Gai savoir et en la compagnie de Dorian Astor, nous sommes « À la fête des moissons de l’esprit[13] »…

 

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Friedrich Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra, « Prologue », Œuvres philosophiques complètes, Gallimard, 1971, p 25.

[5] Jacques Derrida : L’Oreille de l’autre, VLB, 1982, p 27.

[6] Friedrich Nietzsche : Aurore, 476, Œuvres philosophiques complètes, ibidem, 1980, p 238.

[8] Mazzino Montinari : La Volonté de puissance n’existe pas, L’Eclat, 1996.

[9] Peter Sloterdijk : Le penseur sur scène. Le matérialisme de Nietzsche, Christian Bourgois, 1990, p 142.

[10] Jean-Pierre Faye : Le Vrai Nietzsche. Guerre à la guerre, Hermann, 1978.

[11] Ernst Bertram : Nietzsche. Essai de mythologie, Rieder, 1932, p 458, 22.

[12] Dorian Astor : Nietzsche. La détresse du présent, Gallimard, 2014.

[13] Friedrich Nietzsche : Aurore, 476, Œuvres philosophiques complètes, ibidem, p 249.

 

 

Photo : T. Guinhut.

 

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28 janvier 2017 6 28 /01 /janvier /2017 16:53

 

Pierre de Villas de Turbon, Alto Aragon, et pierre de Queyras, Hautes-Alpes.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Le libre arbitre devant le bien et le mal,

réfutation ou nécessité ?

Autour de Jean Robin

et  Laurence Hansen-Love.

 

Jean Robin : Le Libre arbitre scientifiquement réfuté, Tatamis, 196 p, 15 €.

Laurence Hansen-Love : Oublier le bien, nommer le mal, Belin, 192 p, 17 €.

 

 

 

      Dès avant la rencontre du spermatozoïde et de l’ovule qui nous fit naître, nous voilà chargés d’un poids génétique, d’une nationalité, d’un milieu socio-professionnel, peut-être d’une religion, sans oublier des goûts amoureux, voire musicaux et d’opinions… C’est que Jean Robin, dans Le Libre arbitre scientifiquement réfuté, développe de façon à détruire ce concept de libre arbitre auquel nous sommes tant attachés. Qui croirait alors que nous avons choisi notre condition, notre identité ? Qui saurait alors raisonnablement faire un choix, non seulement entre deux pierres, mais éthique, entre le bien et mal ? À moins qu’il faille, selon Laurence Hansen-Love, Oublier le bien, nommer le mal. Et se résoudre, veillés que nous devons être par les circonspectes autorités de la philosophie, à réinventer la nécessité du libre arbitre, de façon à dépasser le relativisme et fonder une morale.

 

      Voici un essai particulièrement salubre, décapant le préjugé commun, selon lequel on est totalement libre de ses choix, ou, pour le dire autrement, selon lequel le libre-arbitre est une glorieuse qualité humaine ; alors qu’il n’est qu’une fiction. Il faut en conséquence avec Jean Robin que Le Libre arbitre [soit] scientifiquement réfuté. À la seule réserve -et de taille- que l’on en infère que son auteur n’a pas eu le moindre atome de libre-arbitre lorsqu’il a rédigé son travail, auquel ses origines et sa condition l’auraient inexorablement contraint.

      Jean Robin ne se fait pas faute d’oublier de lister les nombreux arguments qui montent à l’assaut du libre arbitre. Malgré des raccourcis argumentatifs sommaires (« Toutes nos décisions dépendent du fait d’être né […] Donc nous n’avons pas de libre arbitre »), il vaut la peine de considérer de qui nous sommes issus, de quels traumatismes sanitaires ou émotionnels durant la grossesse de notre mère, si nous avons été désirés, fille ou garçon, élevé avec affection, avec richesse linguistique et intellectuelle, avec ou sans tabagisme et alcoolisme… Voilà tout ce qui conditionne notre quotient intellectuel, notre équilibre affectif et moral… L’ADN est riche d’informations concernant la santé, la couleur, la beauté, les aptitudes à l’empathie, à la joie, à la dépression. La gémellité approche le copié-collé pour deux individus, qu’il s’agisse du physique, des comportements, des goûts, des parcours de vie. Nos ethnies, nos groupes sanguins, le niveau de vie familial, jusqu’à nos prénoms, tout ceci affecte notre espérance de vie, notre développement personnel. Beau ou laid, les notes, les salaires, les peines judiciaires, la loterie sexuelle varient alors considérablement. Sans compter l’orientation sexuelle sur laquelle nous n’avons aucune influence. Quant à l’influence de l’excès de télévision sur les jeunes esprits, « une lobotomie », elle n’est plus à démonter.

      Choisir est le résultat de maints déterminismes et hasards, comme le choix du partenaire sexuel et de l’époux, comme celui de l’enseignement, de la mode, de nos goûts musicaux, auxquels nous avons bien peu de part. Quant à celui du pays, du temps de paix ou de guerre, de dénuement ou de richesses technologiques, de période historique, de tyrannie ou de liberté économique, du système judiciaire, de la météo, nous voilà parfaitement démunis…

      Le plus souvent, « notre cerveau décide pour nous plus que nous décidons pour lui ». Nos choix peuvent être devinés, alors que nous ne les connaissons pas encore. Les préjugés canalisent la pensée, les rêves nocturnes n’ont rien d’un choix, l’inconscient peut aller jusqu’à aiguiller des achats et des votes, hormones et testostérone aiguisent désir et violence. Références scientifiques à l’appui, la déferlante de faits à l’appui de sa thèse fait exulter l’essayiste…

      Ainsi, à la rencontre des interactions entre l’inné et l’acquis, ce que nous faisons, « nous sommes programmés pour le faire ». De plus « le cerveau réécrit l’histoire quand il a fait des choix ». Sans compter qu’une altération du cerveau (tumeur ou blessure) affectant les zones de l’empathie, peut faire de vous le violent et le criminel que vous n’étiez pas. Est-ce à dire que nous ne sommes en rien responsables de nos crimes et délits, qu’il ne faut condamner personne, que le système judiciaire est une infamie ? En conséquence, « le concept de libre arbitre est sans doute apparu car c’est utile, cela donne aux gens le sentiment qu’ils contrôlent leur vie et cela permet de punir les autres quand ils fautent ». Ce en quoi il a tout au moins une vertu morale. L’argumentation de Jean Robin est imparable. Que cela nous fasse plaisir ou non, la vérité penche du côté du « fantôme de la liberté », pour reprendre le titre du film de Bunuel.

 

 

      À la seule réserve que c’est dans ce cadre physique, neuronal et social qui est à chacun imparti que s’exercera non pas forcément un déterminisme corseté, mais une part, certes peut-être modeste, de liberté assise sur la connaissance de ces facteurs.

      À la seule réserve que, probablement, il y a des dimensions génétiques, biochimiques et sociétales, lorsqu’une société autorise ou non la multiplicité et la liberté, qui permettent une absence ou une présence de libre arbitre selon les individus. Chacun, quoique à des degrés divers, y compris dans les conditions les plus défavorisées, pourra calculer les coûts et les bénéfices à retirer d’une décision.

      Au contraire de ce qu’affirme Jean Robin, il y a bien des êtres humains pour quitter la religion ou en changer, de balancer entre les inconvénients de l’Islam, les avantages du Christianisme et l’objectivité de l’agnosticisme ; donc pour être capable d’être plus ou moins rationnels, plus ou moins imaginatifs. Quelle est la part de la programmation et la liberté créatrice chez des créateurs d’exception comme Einstein, Bach, Copernic, San-Antonio, Arendt ou Proust ?

      Les philosophes du libre arbitre se seraient-ils pétris d’illusion et d’hubris ? Paul Rée, un temps ami de Nietzsche, semblait le penser en son Illusion du libre arbitre, essai publié en 1885. L’enchaînement des nombreuses causes qui a précédé notre choix nous étant bien souvent inconnu, nous n’avons guère de responsabilité ni de mérite dans notre prise de décision. Et la culture qui nous entoure, son mode de vie, la structure mentale de sa langue, ses valeurs et ses conventions, nous façonnent en un amalgame avec notre chimie charnelle qui devient cette personnalité que nous croyons unique.

      Or, l’on peut se demander dans quelle mesure Jean Robin, publiant son essai, parmi une trentaine d’autres, a-t-il été « programmé pour le faire » ? Pourquoi, en sa conclusion, est-il persuadé, en vertu donc de son programme neuronal, que « nous sommes dans sa main toute puissante », celle de Dieu, cette attendrissante fiction, que « le Pangloss cher à Leibniz » est « peut-être la solution à tout cela » ? Il ne nous fera pas croire, en sa théodicée, que tout est bien dans le meilleur des mondes, qu’une fin salvatrice attend l’absence du libre arbitre devant le bien et le mal. Certes la foi en Dieu est tout à fait respectable, cependant après tant de réfutations scientifiques du libre-arbitre accumulées avec l’ardeur du néophyte qui découvre soudain un tel faisceau probant, il n’est pas sans involontaire ironie que de terminer sur un point de vue aussi peu scientifique…

 

      Pourtant, depuis Saint-Augustin, qui discuta de la part de grâce et de libre arbitre, et prétendait que l’ « on ne doit pas rejeter la faute sur Dieu[1] », puis Saint-Thomas d’Aquin  pour qui le libre arbitre permet à l’homme d’être responsable de son salut, sans oublier Erasme, notre concept érige une dignité humaine face à la veulerie du déterminisme et du fatalisme. Quoique Nietzsche leur réponde ainsi (citation d’ailleurs reprise entre autres par Jean Robin) : « Il ne nous reste aujourd’hui plus aucune espèce de compassion avec l’idée du « libre arbitre » : nous savons trop bien ce que c’est -le tour de force théologique le plus mal famé qu’il y ait, pour rendre l’humanité « responsable » à la façon des théologiens, ce qui veut dire : pour rendre l’humanité dépendante des théologiens[2] »

      Entre physique classique, quantique, et neurosciences, il reste une place pour la complexité : la somme des facteurs et des interactions, rapidement fractale et exponentielle, laisse un chaos accoucher d’une liberté, d’autant plus mince que nous sommes conditionnés par une reproduction génétique, biochimique et sociale, mais d’autant plus grande lorsque ces dernières permettent à la connaissance et à la raison de s’exercer. Ce qui permet d’expliquer la naissance du libéralisme et la validité des penseurs libéraux[3]. Car selon Helvetius, philosophe des Lumières, « libre n’est alors qu’un synonyme d’éclairé[4]». Car, selon Michel Filippi, philosophe contemporain, « nous allons de la prison d’un Homme particulier à l’humain générique, à la liberté d’Être. […] Si chaque culture, chaque civilisation, chaque humain, possèdent cette double liberté, d’aller là où ils sont absents, de ne pas être prisonniers de leurs connaissances, d’algorithmes formateurs, d’ordres constituants, de ne pas être prisonniers d’un Homme particulier, alors, à l’instar des industries du luxe, tout humain, toute civilisation, toute culture, peut générer à volonté connaissances, idées et Valeur, tout humain peut être l’Homme nécessaire du moment parmi d’autres hommes[5]» En ce sens, ce que nous subissons en vertu du libre arbitre scientifiquement réfuté, devient un essaim d’où partent les abeilles individualistes de la liberté.

 

 

      Revenons à Saint Augustin, selon qui « Dieu ne serait pas l’auteur du mal », car « chaque méchant est l’auteur de son propre méfait[6] ». Et à Saint Thomas d’Aquin, pour qui le mal est l’absence du bien, « le mal n’a pas d’essence », ou encore « le mal n’est pas dans les êtres en vertu d’une intention[7] ». Si le bien est, dans cette perspective chrétienne, l’affaire de Dieu, ne faut-il pas, comme le propose Laurence Hansen-Love : Oublier le bien, nommer le mal ? Le réquisitoire de Kant est catégorique : il s’agit du « mal radical inné dans la nature humaine[8] ». Néanmoins, quelle que soit son origine[9], désigner le mal semble une aporie, lors que le libre arbitre n’existe pas ; pourtant Laurence Hansen-Love s’attaque à l’impérieuse nécessité de nommer ce monstre.

      Oublier le bien parait une hérésie, une monstrueuse erreur. Mais si l’on pense au bien en soi platonicien, à son essence, qu’importe alors que nous l’oublions puisque, plutôt que les abstractions, mieux vaut se consacrer au bien en actes : « le Mal désigne une réalité […] tandis que le Bien renvoie à un objectif hypothétique, un idéal régulateur, dont l’unification et la définition sont pour le moins problématiques ». Là réside le judicieux point nodal de la thèse de Laurence Hansen-Love. D’où, selon elle, la nécessité de réinventer une morale.

      L’essayiste  étudie le « devenir monstre » des fils de cet Adam qui a choisi en toute conscience la science du bien et du mal. À l’exemple du bourreau nazi, dépourvu d’ « empathie cognitive » en la zone déficiente de son cerveau, et dont c’est « le devoir d’exterminer », ce qui est donc pour lui un bien, l’inversion des normes brouille l’écart de ces antonymes, le bien et le mal. Là où, reprenant Jankélévitch, « il n’y a pas de mal, mais il y a des méchants[10] », il ne s’agit guère de « malveillance absolue ».

      Or, comme pour répondre à Jean Robin, Laurence Hansen-Love affirme avec justesse que « tout a priori déterministe prive de son libre arbitre et donc de sa responsabilité pleine et entière, tant le « fripon » de Rousseau que le candidat au djihad aujourd’hui ». Ainsi, Brevik, auteur d’un massacre nazi dans la Norvège de 2011, « assume le cynisme de ses engagements » : pour lui, le mal est un devoir. L’inversion des valeurs, hélas inconsidérément nietzschéenne, est cependant digne de la liberté intellectuelle et active, quoiqu’indigne au nom de la liberté d’autrui. Plutôt que de folie, il s’agit d’ « hyper conscience morale », remarque qui est pour le moins perspicace, tout en n’oubliant pas que la morale du Nazi ou du djihadiste exclut et massacre en son « devoir de tuer » tout ce qui n’est pas sa conception exclusive du bien politique et religieux. Comme Gilles de Rais qui conçut en ses crimes « délectation charnelle », il s’agit alors de délectation morale dans une immoralité sanctifiée par une déraisonnable raison politique, sociale, raciale ou théocratique.

      Le monstre nazi est en effet au XX° siècle l’arbre qui cache la forêt des régimes génocidaires. Ce ne sont pas seulement les bêtes brutes du fascisme qui en sont les agents, mais leurs administrés, la foule ordinaire, ce en quoi il faut rappeler le concept de « la banalité du mal » d’Hannah Arendt[11], mais les intellectuels, les savants, les philosophes, comme Heidegger, toujours aussi verbeux, le précise dans ses Cahiers noirs en 1938 : « Le sentier que l’Être signale à la pensée chemine juste à la frontière de l’extermination[12] ». Il faut alors ajouter que l’abus du concept de sélection naturelle chez les nazis pressés de le systématiser ne vaut pas mieux que les pensées communistes de sélection sociale, ou que celles de sélection religieuse. C’est ce que n’oublie pas Laurence Hansen-Love, parlant de « fabrication paranoïaque de l’altérité » (sauf qu’il y a des altérités, celles des génocidaires, qui n’ont rien de paranoïaques pour ceux qui les subissent), associant également tout pouvoir terroriste prisant le culte de la mort et le projet finalement suicidaire, « qu’il se nomme III° Reich ou Califat ». Pourtant il n’est pas sûr qu’elle ait compris, en dénonçant les « populistes de droite qui promettent la décadence à toutes les nations qui ouvrent inconsidérément leurs frontières à l’Autre », la nature de l’Islam[13]… Comme lorsqu’elle qualifie le djihadiste de « pur produit du monde globalisé qu’il combat », erreur lourde, car s’il utilise des moyens de notre contemporain hyperconnecté, c’est au service de la volonté totalitaire venue du VII° siècle, à savoir du Coran et des hadiths. Plus loin, elle semble nettement plus lucide. Elle mentionne alors le concept de « jâhiliyya », qui stigmatise tout ce qui n’est pas absolument coranique et théocratique, donc destiné à la destruction commandée par le pire de tous les agents du mal, car métaphysique et divin en son prophétique au-delà, donc d’une redoutable efficacité…

      Certes, elle rappelle avec justesse « comment les principes du christianisme originel, conjugués avec les exigences humanistes héritées des Lumières, furent constamment bafoués » ; combien la lutte occidentale contre le terrorisme peut faire bon-marché des libertés et combien son manichéisme peut risquer d’être caricatural en prétendant incarner le « parti du Bien » ; mais il ne faudrait pas risquer de choir dans le relativisme en parlant sans discrimination utile de « terrorisme d’Etat ». En conséquence notre essayiste, après Raymond Boudon pointant « Le relativisme omniprésent[14] », dénonce à son tour « l’impasse relativiste ».

      S’appuyant sur Locke et Voltaire, en leurs textes sur la tolérance, Laurence Hansen-Love invite à respecter toutes opinions et croyances (« aussi fausses et délirantes qu’elles puissent être »), sauf la contrainte et la tyrannie qui en découleraient. S’il n’existe pas de vérités définitives, il ne s’agit pas de rejeter toute conviction, ni de tomber dans « l’autisme moral ». En effet, « toutes les opinions ne se valent pas », même s’il faut les tolérer, quand « tous les comportements et les options éthiques ne sont pas également respectables ». Ne sont évidemment pas tolérables ces actes intolérables : excision, crime d’honneur, mariage forcé et sati (la veuve indienne brûlée sur le bûcher de son mari). Ces différences culturelles sont insoutenables pour la dignité, l’intégrité et la liberté humaine, et d’abord féminine. Sinon pourquoi condamner le viol, l’esclavage sexuel islamiste, ou le retour aux jeux du cirque romain ? Il faut donc assurer des droits universels pour se prémunir du mal. Et le nommer, car sans cela l’euphémisme[15] nous bouche les yeux sur le réel qui finit par dévorer les siens si nous ne l’avons pas traité en tant que tel. La « Papauté du mal », ou « Satan, Seigneurs des abattoirs », doivent être sus, montrés, nommés, pour leur opposer, non pas le bien absolu, mais le travail vers une paix bienheureuse, y compris ennuyeuse, ou du moins sans violence. Aussi notre essayiste ne veut elle verser dans un « silence coupable », reprenant le titre de Céline Pina[16], ne pas céder au « chantage à l’islamophobie », y compris en citant Kamel Daoud qui entend pointer combien « le verdict d’islamophobie sert aujourd’hui d’inquisition » et « dénoncer la théocratie ambiante chez nous[17] ».

      Finesse et pertinence, culture philosophique, voire historique, sont les atouts de l’essai de Laurence Hansen-Love qui sait être aussi claire en son propos que précisément documentée. On eût pu imaginer que son chapitre V « Oublier le bien », soit en fait le premier. On ne lui jettera pas pour cela la première pierre, en devinant combien les pailles de ses yeux sont loin des poutres des nôtres. Nous saurons la remercier d’avoir contribué à la finesse et à l’élargissement de notre pensée toujours à parfaire…

 

      Malgré le peu dont nous soyons capables, en cohérence avec l’essai de Jean Robin, le libre arbitre, s’il nous a été octroyé par le divin, doit nous permettre un jugement capable de nous prémunir contre le mal, y compris théocratique. S’il n’est qu’une émanation de la complexité biochimique et neuronale de l’espèce humaine -et ce sera là notre position-, il est de notre responsabilité humaniste et libérale, en accord avec Laurence Hansen-Love, de nommer le mal pour ne pas lui être aveugle tout au moins, pour l’éradiquer tout au plus. Notre art de la tolérance libérale ne doit pas par faiblesse se laisser grignoter et dévorer par des intolérances, qu’elles viennent des politiquement corrects, des nationalismes ou des oukases hérités de prophètes révolus. Usons de plus de liberté, de connaissance et de pragmatisme en nommant le mal, qu’il soit mal radical kantien ou « banalité du mal » selon Hannah Arendt, et plus exactement mal neuronal de l’humanité. Cette dernière doit elle oublier le bien ? Peut-être celui platonicien, quoique sa beauté puisse être un horizon éthique et esthétique. Mais ne pas cesser de le penser s’il est l’habit retourné du mal, lorsque l’on nous assène une conception obligatoire et corsetée du bien totalitaire, qu’il soit religieux, moral, politique, nationaliste, ad libitum…

 

Thiery Guinhut

Une vie-d'écriture et de photographie

 

[1] Saint Augustin : La Grâce et le libre arbitre, Philosophie, Pléiade, Gallimard, 2011, p 884.

[2] Friedrich Nietzsche : Le Crépuscule des idoles, Mercure de France, 1952, p 123.

[4] Helvétius : De l’Esprit, Œuvres complètes, Londres, 1781, t I, p 44.

[5] Michel Filippi : Manifeste pour une stratégie expérimentale, Pétra, 2014, p 101-102.

[6] Saint Augustin : Le libre arbitre, Dialogues philosophiques, Pléiade, Gallimard, 2011, p 411.

[7] Saint-Thomas d’Aquin : Somme contre les gentils, Louis Vivès, 1854, t II, p 366, 328.

[8] Emmanuel Kant : La Religion dans les limites de la raison, Œuvres, Pléiade, Gallimard, t III, 1986, p 46.

[10] Vladimir Jankélévitch : Philosophie morale, Flammarion, 1998, p 350.

[12] Cité par François Rastier : Naufrage d’un prophète. Heidegger aujourd’hui, PUF, 2015, p 5.

[14] Raymond Boudon : Le Sens des valeurs, PUF, 1999, p 296.

[17] Marianne.net, 17 février 2016.

 

Briard : Adam et Eve sous l'arbre du bien et du mal.

Madame du Bocage : Oeuvres, Périsse, Lyon, 1770.

Photo : T. Guinhut.

 

 

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20 décembre 2016 2 20 /12 /décembre /2016 10:49

 

Gummenalp, Engelbergrental, Suisse. Photo : T. Guinhut..

 

 

 

 

 

Petit traité d’hitlérienne uchronie :

Sinclair Lewis, Katharine Burdekin,

Philip K. Dick,

Philip Roth, Owen Sheers, Jo Walton.

 

 

 

Sinclair Lewis : Impossible ici, traduit de l’anglais (Etats-Unis)

par Raymond Queneau, La Différence, 384 p, 20 €.

 

Katharine Burdekin : Swastika night, traduit de l’anglais (Grande Bretagne)

par Anne-Sylvie Homassel, Piranha, 208 p, 17,90 €.

 

Philip K. Dick : Le Maître du Haut-château, traduit de l’anglais (Etats-Unis),

par Jacques Parsons, J’ai lu, 7,60 €.

 

Philip Roth : Le Complot contre l’Amérique,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Josée Kamoun, Gallimard, 22 €.

 

Owen Sheers : Résistance, traduit de l’anglais (Royaume Uni)

par Bernard Hoepffner, Rivages, 416 p, 23€.

 

Jo Walton : Le Cercle de Farthing, traduit de l'anglais (Pays de Galles)

par Luc Carissimo,  Denoël, 400 p, 22 €.

 

 

 

 

      « Toutefois, à cause d’un homme qui réussit contre toute attente à être courageux, il n’y eut pas de christianisme. À l’exception de l’exil et du suicide de Pilate, aucun des événements présumés par Mardouk ne se produisit. L’Histoire, sauf sur ce point, se déroula autrement[1] ». Roger Caillois concluait ainsi son Ponce Pilate, en une audacieuse uchronie, un temps qui n’est nulle part, sauf dans les spéculations de l’écrivain filant sur un autre cours de l’Histoire. Faut-il penser qu’il eût été dommage qu’il n’y eut pas de christianisme ? Que l’on se fût privé d’une religion paisible, du moins dans son essence, mais pas toujours hélas dans son historicité. Et que l’on eût conservé une sorte de polythéisme ; à moins que le totalitaire Islam se fût engouffré dans la place vacante… Reste que les écrivains du XXème siècle ont préféré sublimer le traumatisme nazi (mais pas celui communiste !) en imaginant des romans où Hitler gagnait la seconde guerre mondiale. Manipuler ainsi l'Histoire a tenté d’étranges écrivains. Sinclair Lewis, avec Impossible ici, voit un histrion fascisant devenir Président des Etats-Unis. Katharine Burdekin, dans Swastika night, met en scène une hallucinante hitlérienne théocratie. Philip K Dick, dans Le Maître du Haut Château, fait envahir les Etats-Unis par le Japon et l’Allemagne. Philip Roth, dans Le Complot contre l'Amérique, imagine cette dernière pactiser avec le Troisième Reich. Owen Sheers fomente une étrange Résistance dans une Angleterre nazie. Jo Walton enfin a choisi une plus modeste uchronie, dans l'Angleterre d'après 1941, où il n'est pas bon d'être Juif sous le régime du Cercle de Farthing. Comment et pourquoi nos uchronistes sont-ils si fascinés par le nazisme, et à l’exclusion d’autre tyrannies ? Peut-on in fine leur fournir d’autres sources d’inspiration ?

 

 

Sinclair Lewis : Impossible ici, ou le devenir fasciste des Etats-Unis

 

      Sinclair Lewis manie une sévère satire ; parfois hilarante, dans Impossible ici. Une brave Américaine clame : « je ne suis pas sûre que nous n’ayons pas besoin d’une nouvelle guerre pour apprendre la Discipline ! Nous en avons assez de tout cet intellectualisme, de cette culture livresque ». Le reste est à l’avenant, avec « Juifs », « financiers et communistes de mèche ». Caricatural préfascisme, mais ô combien plausible. « Impossible ici », répondent les démocrates libéraux devant les risibles clichés péremptoires. Pourtant, après la crise de 1929, bellicisme étudiant et « hystérie collective » aidant, le démagogue Berzelius Windrip, « un météore dans le ciel de la politique », un hâbleur « aux grands succès oratoires », devient Président des Etats-Unis, balayant Roosevelt, jetant l’opposition dans des camps de concentration… L'opiniâtre rébellion de Doremus Jessup viendra-t-elle à bout de ce régime totalitaire ?

      Si la transposition de l’hitlérisme sur le sol américain est un peu facile et réductrice, le réalisme psychologique est doué d’une acuité qui fait mouche. Politiquement et économiquement, c’est une autre affaire, ceci n’étant pas le point fort du romancier à thèse.

       Le lecteur vit une grandguignolesque uchronie : une fascistoïde Histoire des Etats-Unis, parallèle à celle que nous connaissons... Face à Philip K. Dick  ou Philip Roth, plus célèbres que lui, malgré son Prix Nobel, Sinclair Lewis eut en 1935 l’avantage de la primeur. Cette réédition -Raymond Queneau donna ce roman en 1937 chez Gallimard- vient à point nommé, non sans un discutable opportunisme. Le préfacier, Thierry Gillybœuf, par ailleurs fort avisé, en particulier quant au contexte historique, s'aventure à comparer, suite aux commentateurs anglo-saxons qui remettent Sinclair Lewis à l’honneur, le personnage de Berzelius Windrip au populiste Donald Trump, quoiqu’il soit plus qu’excessif de le qualifier de fasciste. Il est vrai qu’ « aucun peuple n’a jamais reconnu son dictateur à l’avance » (selon la citation empruntée avec pertinence à Doroythy Thompson par le préfacier), sauf, notons-le, s’il souhaite l’élire en connaissance de cause. Espérons cependant que l’avenir des Etats-Unis, voire de la France, ne rendent pas le fascisme possible ici…

 

 

Katharine Burdekin : Swastika night ou la sainteté d’Hitler

 

      Vous a-t-il échappé que « notre Saint Adolf Hitler » est le fils de Dieu ? Du moins selon l’incroyable roman d’une inconnue qui mérite de ne pas le rester : Swastika night. Katharine Burdekin construit une société hiérarchisée : les Chrétiens sont des « intouchables », les femmes à qui l’on enlève les fils à dix-huit mois « n’ont pas d’âme » et sont « similaires aux grands singes ». L’Histoire est réécrite ; on ne lit rien, « hormis la littérature technique et la Bible Hitler » ; ce jusqu’en Perse, quand le reste du monde est japonais.

      Hermann est un Nazi, dont la trouble amitié avec un Anglais, Alfred, déroge avec la doctrine raciale et la religion de la guerre. D’autant que ce dernier, ô crime, ne croit pas « qu’Hitler soit Dieu ». Une brutale aventure permet à Alfred de converser avec  un « Chevalier » : « Là où il n’y pas de liberté de jugement, il n’y a pas d’honneur ». Ce Von Hess montre la photo d’un Hitler qui n’est pas un « colosse blond », casse le mythe, rétabli la vérité historique avec le manuscrit de son ancêtre et révèle que, faute de naissances féminines suffisantes, l’humanité est condamnée à disparaître. En un vaste dialogue philosophique, Alfred imagine de rendre leur dignité aux femmes. Malgré la transmission du livre interdit, la rébellion contre l’hitlérienne théocratie restera mort-née, sanglante enfin…

      Katharine Burdekin (1896-1963) est une écrivaine libérale et féministe dont l’uchronie, roman à thèse plus que d’action, est d’une rare puissance. C’est en 1937, sous le pseudonyme masculin de Murray Constantine, qu’elle publia Swastika night, cinq ans après Le Meilleur des mondes d’Huxley[2], douze ans avant 1984 d’Orwell, vingt-cinq ans avant Le Maître du Haut-château de Philip K. Dick. Grâce à dix chapitres redoutables, dénonçant avec une pertinence affutée la triade du machisme, du fascisme et de la religiosité, elle mérite de figurer au plus haut parmi ce panthéon de visionnaires.

 

 

Philip K. Dick, une uchronie dans une uchronie

 

      « Est-ce que ce n’est pas un de ces livres interdits » ? Un livre en effet controversé : La Sauterelle pèse lourd, d’un certain Abendsen. Ce dernier imagine que Roosevelt n’aurait pas été assassiné, aurait été réélu et aurait conduit avec succès la guerre contre l’Allemagne et le Japon. Il ne s’agit, comme chacun sait, que d’une fiction imaginée dans la fiction de Philip K. Dick : Le Maître du Haut Château. En une paradoxale et hardie mise en abyme, l’écrivain de science-fiction américain fait du réel (du moins une réalité historique biaisée puisque l’Angleterre y domine l’Europe) l’invention d’un hurluberlu perché dans les Montagnes Rocheuses restées libres, alors que les Etats-Unis sont partagés entre l’occupation nazie et l’occupation nipponne. Une uchronie dans une uchronie, tel est le tour de force de Philip K. Dick en 1962. « Ce livre traite d’un présent différent », commente un lecteur personnage qui découvre le procès mené contre Hitler. Ce livre est un objet conceptuel parmi d’autres, objets d’antiquités et bijoux américains, spiritualités extrême-orientale, tout ceci distribué à la manière habituellement déglinguée de Philip K. Dick, parmi des intrigues qui ne se rencontrent pas, entre des personnages de marchands, de représentants, que supervise un réseau de Japonais et d’Allemands plongés dans de fiévreuses intrigues politiques. Car les dignitaires à même de succéder à Hitler, sans oublier leurs séides, jouent une partie d’échecs, qui rivalise avec le livre chinois du Yi King où les Japonais puisent leur inspiration.

      « Ce livre dégage une grande leçon de morale », dit-encore le personnage stupéfait de tant d’inqualifiable dissidence littéraire et politique, confirmant la perspective de l’apologue. Sauf que s’il en déduit la nécessité de construire de « grandes choses » sous la férule des Japonais, nous chercherons à nous demander pourquoi le traumatisme de l’expansion nazie continue à être une grande peur au point que l’on fantasme sur sa victoire intercontinentale.

 

 

Philip Roth : Le Complot contre l’Amérique, sympathie pour le nazisme

 

      L’hypothèse mise en branle par Philip Roth n’est pas loin de celle de Sinclair Lewis. Selon l’auteur de Portnoy et son complexe, le charismatique aviateur Charles Lindbergh, adulé parmi tous les Etats-Unis, aurait battu Roosevelt lors des élections de 1940. Le nouveau Président confirme sa politique isolationniste et antisémite, son indulgence enfin pour l’expansionnisme nazi. Plutôt que de suivre étroitement les délires politiques de l’homme providentiel, à la manière de Sinclair Lewis, Philip Roth préfère se focaliser sur une typique famille américaine et juive à qui est dévolue la lourde responsabilité de vivre cette période honteuse au quotidien. Providentiellement, « le petit avion le plus célèbre de l’histoire de l’aviation, équivalent moderne de la Santa Maria de Christophe Colomb, et du Mayflower des Pères pèlerins » disparait en 1942, Lindbergh à son bord. Roosevelt du coup redevient Président et l’Amérique reprend le chemin glorieux de sa mission salvatrice et civilisatrice (qu’elle n’a d’ailleurs pas toujours pratiquée avec circonspection et succès).

      Affirmant qu’en 2004 il n’avait pas conçu Le Complot contre l’Amérique comme un roman à clef permettant d’y deviner un George Bush qu’il ne faut pas confondre avec le fascisme, Philip Roth écrit cependant après l’attentat du 11 septembre. Non content de soupçonner un retour de l’antisémitisme, quand « le rabbin Lionel Bengelsdorf est emmené en garde à vue par le FBI qui le soupçonne de faire partie des « chefs de file du complot juif contre l’Amérique » », la peur est le mobile pérenne de son roman, imaginant des hypothèses effrayantes. En effet « Hitler aurait certes préféré s’appuyer sur un président américain au palmarès irréprochable pour mettre en œuvre la solution finale au problème juif en Amérique, ce qui l’aurait dispensé de recourir plus tard à des ressources humaines et logistiques allemandes pour le faire ». Comme un nouveau Kafka, quoique plus cimenté par le réalisme, Philip Roth cristallise les menaces contre l’humanisme et les libertés en étayant ses spéculations par une ossature et une chair romanesques profondément efficaces.

 

 

 

La résistance anti-nazie d'Owen Sheers

 

      Le premier roman d’un Gallois inconnu vient nous rappeler à point nommé cette évidence : la résistance, pourtant bien à la mode aujourd’hui, n’est guère confortable. Il met, lui, en scène des résistants qui risquent leurs familles, leurs vies et leurs patries. Qu’advient-il donc lors de la rencontre entre les envahisseurs et les envahis dans une Angleterre devenue nazie? Mais si nous sommes en 1944, en pleine seconde guerre mondiale, nous avons la surprise de constater qu’Owen Sheers réécrit l’histoire. En effet, les Allemands ont envahi avec succès l’Angleterre, jusqu’à établir un gouvernement de collaboration, jusqu’à traquer les espions, les francs tireurs et autres rebelles. Le procédé de l'uchronie n’a rien ici de gratuit et Owen Sheers peut figurer sans honte parmi ses prestigieux confrères.

      Il ne se contente pas de constater les effets attendus de l’invasion nazie sur l’Angleterre, dans une sorte de reflet plus ou moins inexact de l’occupation en France. La résistance de quelques patriotes, parfois mortelle, se double de la disparition de tous les hommes d’une vallée reculée des sauvages montagnes du Pays de Galles. Où sont-ils allés ? Dans des caches aménagées parmi les falaises d’altitude, d’ailleurs parfois découvertes par l’occupant, puis sans doute parmi les déserts gallois. Sont-ils morts ? On ne le saura jamais. Les femmes, ignorantes des stratégies masculines, sont restées, avec le lourd travail de la ferme sur les bras. Dans ce qui devient un ilot géographique et temporel, une poignée de soldats allemands voit s’installer un lourd hiver. Coupés de leurs supérieurs, ils nouent des relations fondées sur l’entraide avec les paysannes esseulées, mais aussi, parfois, sur de plus tendres sentiments. C’est ainsi que l’officier Albert Wolfram pactise avec Sarah. C’est sa résistance à lui. Sans risque, le temps que la neige bloque les routes, mais une fois les contacts rétablis, beaucoup plus dangereuse, aussi bien pour elle, mal vue par les locaux, que pour lui, devenu traître. La résistance des Anglais et des Gallois, se double donc de celle de l’Allemand qui pactise avec l’ennemi au point de préférer la paix à la guerre, l’amour à la haine, en s’enfuyant avec une fermière galloise sans qu’on sache finalement où leur destin de parias les conduira…

      Malgré une première partie parfois un peu laborieuse, la sureté de l’action et la pertinence de la psychologie sont bientôt au rendez-vous dans ce roman troublant. Qu’importe si les surprises stylistiques ne sont guère époustouflantes ; si l’on n’éprouve pas le régal d’un très grand roman où l’écriture serait un feu d’artifice à légal de l’illumination du récit. Récit qui cependant n’a rien de terne. C’est avec pudeur et intimisme que la relation du couple naissant, toute de tact, s’installe, mais en se gardant de l’idéalisme. La réflexion politique et humaine se double d’une judicieuse plongée dans le sens de l’Histoire, grâce à cette carte ancienne venue d’un musée, cachée dans les montagnes, que les protagonistes détruiront pour ne pas la laisser devenir un trésor de guerre symbolique aux mains de l’envahisseur. Devant l’anti-utopie du nazisme, l’utopie du recours aux montagnes et à la liberté du couple se fait plus nécessaire. A l’issue d’un tel roman, dont la dimension onirique et politique est remarquable, chacun ne peut que se demander ce qu’il aurait fait à la place des personnages. Et si finalement le résistant était celui qui oubliait la guerre ainsi que les haines nationales et de toutes sortes pour retourner aux gestes simples de la vie quotidienne et de l’amour ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jo Walton : Le Cercle de Farthing, policier et uchronie complices

 

      Il n'est pas bon d'être Juif sous le régime du Cercle de Farthing, dans une Angleterre d'après 1941 qui glisse vers la tyrannie imaginée par Jo Walton. Lucie Eversley, fille de cette famille qui chapeaute la vie politique, revient au domaine campagnard de Farthing avec son époux juif : David Kahn. Soudain, l'on trouve le cadavre de Sir James Thikie, affublé d'une étoile jaune. Ce dernier, artisan de la paix avec le Reich, a-t-il été tué par un anarchiste, par David Kahn, par un membre de la famille Eversley, sur fond d'adultères et de liaisons homosexuelles ? Quel complot politique sordide arrive-t-il à maturité pour pourrir les libertés anglaises...

      Tour à tour la narratrice est cette jeune femme attachante, entreprenante, et un narrateur interne qui suit les investigations de l'Inspecteur Carmichael. L'intrigue navigue entre satire familiale et sociétale, tendres amours de jeunes mariés et filière secrète d'évacuation des Juifs vers le Canada… Les amateurs d'investigations policières, dans la tradition anglaise de Wilkie Collins et de Sherlock Holmes, seront ravis par les écheveaux de l'enquête, quand les lecteurs d'Orwell y trouveront matière à réflexion.

      Jo Walton avait agréablement surpris avec l'irruption du merveilleux dans la vie d'une adolescente, Morwenna[3]. Le registre est beaucoup plus grave avec cet uchroniste roman, qui rend justice à la palette de ses qualités, en associant avec une surprenante cohérence genre policier et satire politique, voire métaphysique : là où la mort est « la plus monumentale erreur de Dieu ». Le Cercle de Farthing est en fait le premier volet d’une trilogie publiée entre 2006 et 2008, intitulée Subtil changement : suivent Hamlet au paradis et Une Demie couronne, toujours dans cette collusion du polar à l’anglaise et de l’uchronie fasciste. Après avoir déjoué un attentat contre Hitler, le valeureux héros -nous avons nommé l’inspecteur Carmichael- dirige une radicale police secrète appelée « le Guet ». Que faire si sa fille adoptive prend conscience de la tyrannie ?

      Cependant, malgré l’efficacité dramatique, Jo Walton n’a ni la vertigineuse grandeur de Philip K. Dick, ni le sens exacerbé de la dimension politique de Philip Roth. Sans nul doute, nos deux Philip, si éloignés romanciers soient-ils par ailleurs, sont les deux maîtres indépassés de l’hitlérienne uchronie.

 

 

      L’utopie, étymologiquement ce lieu qui est nulle part, sinon dans la perfection politique prétendue, a de longtemps (dès Platon et Thomas More) précédé l’uchronie, ce temps qui n’est nulle part. Cependant l’uchronie est bien du même siècle que l’anti-utopie d’Huxley et d’Orwell. Les parfaits projets idéologiques ne font plus guère rêver, du moins parmi les lecteurs avertis par l’Histoire. Les cités idéales de Marx, d’Hitler et de Mahomet se sont immanquablement révélé des prisons à ciel ouvert. Si ce dernier tyran a fait l’objet d’anti-utopies, comme 2084 de Boualem Sansal[4], il n’a fait à notre connaissance pas encore fait l’objet d’uchronies, à l’instar du communisme. Il faut croire que nos intellectuels sont suffisamment avertis des dangers du nazisme, par ailleurs vaincu par l’Histoire, devenu à peu près inoffensif, ce en quoi il ranime une peur rassurante. Cependant, pour n’avoir régné que douze ans, ce régime abject n’a été qu’un amateur confirmé devant les succès de soixante-dix ans du communisme[5] soviétique, barbelé de balles et de goulags, sans compter ses épigones sur tous les continents. Quoique ce dernier soit bien insuffisamment concurrentiel face à l’Islam. Communisme et Islam restant des moribonds et ressuscités aux dents encore trop agressives…

      Fournissons à point nommé, et au profit de nos uchronistes, de possibles pistes d’inspiration pour réécrire l’Histoire avec une dangereuse efficacité. Et si la Guerre froide s’était embrasée au bénéfice planétaire du communisme ? Et si la réunification allemande s’était faite à l’initiative de l’Allemagne de l’Est ? Et si Charles Martel avait été vaincu à Poitiers, les Turcs vainqueurs à Lépante et Vienne ? Une marée de boue et de haine déferlerait sur notre civilisation. Ou mieux, pour offrir un écho à Roger Caillois, si Mahomet avait échoué dans son entreprise prophétique, si les peaux de chèvre et autres omoplates de chameau qui ont recueilli sa prétendue révélation s’étaient effritées sans lendemain parmi les sables…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Roger Cailllois : Ponce Pilate, Gallimard, 1961, p 150.

[5] Voir : Hommage à la culture communiste

 

Plage des Prises, La Couarde-sur-mer, Île de Ré. Photo : T. Guinhut.

 

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Celan Bachmann : Lettres amoureuses

Toute personne qui tombe a des ailes, poèmes

 

 

 

 

 

 

 

Bakounine

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

L'anarchisme : tyrannie ou liberté ?

 

 

 

 

 

 

Ballard

Le romancier philosophe de Crash et Millenium people

Nouvelles : un artiste de la science-fiction

 

 

 

 

 

 

 

Bande dessinée

Roman graphique et bande-dessinée

 

 

 

 

 

 

Barcelo

Cahiers d'Himalaya, Nuit sur le mont chauve

 

 

 

 

 

 

Barrett Browning

E. Barrett Browning et autres sonnettistes

 

 

 

 

 

 

Bashô

Bashô : L'intégrale des haikus

 

 

 

 

 

 

Basile

Le conte des contes, merveilleux rabelaisien

 

 

 

 

 

 

Bastiat

Le libéralisme contre l'illusion de l'Etat

 

 

 

 

 

 

Baudelaire

Baudelaire, charogne ou esthète moderne ?

"L'homme et la mer", romantisme noir

Vanité et génie du dandysme

Baudelaire de Walter Benjamin

Poésie en vers et poésie en prose

 

 

 

 

 

 

Beauté, laideur

Faillite et universalité de la beauté, de Platon à l’art contemporain

Laideur et mocheté

 

 

 

 

 

 

Beckett 

En attendant Godot : le dénouement

 

 

 

 

 

 

Benjamin

Baudelaire par Walter Benjamin

Conscience morale et littérature

Critique de la violence et vices politiques

Flâneurs et voyageurs

Walter Benjamin : les soixante-treize sonnets

Paris capitale des chiffonniers du XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Benni

Toutes les richesses, Grammaire de Dieu

 

 

 

 

 

 

Bernhard

Goethe se mheurt et autres vérités

 

 

 

 

 

 

 

Bibliothèques

Histoire de l'écriture & Histoire du livre

Bibliophilie : Nodier, Eco, Apollinaire

Eloges des librairies, libraires et lecteurs

Babel des routes de la traduction

Des jardins & des livres, Fondation Bodmer

De l'incendie des livres et des bibliothèques

Bibliothèques pillées sous l'Occupation

Bibliothèques vaticane et militaires

Masques et théâtre en éditions rares

De Saint-Jérôme au contemporain

Haine de la littérature et de la culture

Rabie : La Bibliothèque enchantée

Bibliothèques du monde, or des manuscrits

Du papyrus à Google-books : Darnton, Eco

Bibliothèques perdues et fictionnelles

Livres perdus : Straten,  Schlanger, Olender

Bibliophilie rare : Géants et nains

Manguel ; Uniques fondation Bodmer

 

 

 

 

 

 

Blake

Chesterton, Jordis : William Blake ou l’infini

Le Mariage du ciel et de l’enfer

 

 

 

 

 

 

Blasphème

Eloge du blasphème : Thomas-d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

 

 

 

 

 

 

Blog

Du Blog comme œuvre d’art

Pour une éthique de la critique littéraire

 

 

 

 

 

 

Bloom

Amour, amitié et culture générale

 

 

 

 

 

 

Bloy

Le désespéré enlumineur de haines

 

 

 

 

 

 

 

Bolaño

L’artiste et le mal : 2666, Nocturne du Chili

Les parenthèses du chien romantique

Poète métaphysique et romancier politique

 

 

 

 

 

 

 

Bonnefoy

La poésie du legs : Ensemble encore

 

Borel

Pétrus Borel lycanthrope du romantisme noir

 

 

 

 

 

 

Borges

Un Borges idéal, équivalent de l'univers

Géographies des bibliothèques enchantées

Poèmes d’amour, une anthologie

 

 

 

 

 

 

 

Bounine

Coup de soleil, nouvelles élégiaques

 

 

 

 

 

 

Brague

Légitimité de l'humanisme et de l'Histoire

 

 

 

 

 

 

Brésil

Poésie, arts primitifs et populaires du Brésil

 

 

 

 

 

 

Bruckner

La Sagesse de l'argent

 

Brume et brouillard

Science, littérature et art du brouillard

 

 

 

 

 

 

Burgess

Folle semence de L'Orange mécanique

 

 

 

 

 

 

Burnside

De la maison muette à l'Eté des noyés

 

 

 

 

 

 

Butor

Butor poète et imagier du Temps qui court

Butor Barcelo : Une nuit sur le mont chauve

 

 

 

 

 

 

Cabré

Confiteor : devant le mystère du mal

 

 

 

 

 

 

 

Canetti

La Langue sauvée de l'autobiographie

 

 

 

 

 

 

Capek

La Guerre totalitaire des salamandres

 

 

 

 

 

 

Capitalisme

Eloge des péchés capitaux du capitalisme

De l'argument spécieux des inégalités

La sagesse de l'argent : Pascal Bruckner

Vers le paradis fiscal français ?

 

 

 

 

 

 

Carrion

Les orphelins du futur post-nucléaire

Eloges des librairies et des libraires

 

 

 

 

 

 

Cartarescu

La trilogie roumaine d'Orbitor, Solénoïde ; Manea : La Tanière

 

 

 

 

 

 

Cartographie

Atlas des mondes réels et imaginaires

 

 

 

 

 

 

Casanova

Icosameron et Histoire de ma vie

 

 

 

 

 

 

Catton

La Répétition, Les Luminaires

 

 

 

 

 

 

Cavazzoni

Les Géants imbéciles et autres Idiots

 

 

 

 

 

 

 

Celan

Paul Celan minotaure de la poésie

Celan et Bachmann : Lettres amoureuses

 

 

 

 

 

 

Céline

Voyage au bout des pamphlets antisémites

Guerre : l'expressionnisme vainqueur

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

 

Censure et autodafé

Requiem pour la liberté d’expression : entre Milton et Darnton, Charlie et Zemmour

Livres censurés et colères morales

Incendie des livres et des bibliothèques : Polastron, Baez, Steiner, Canetti, Bradbury

Totalitarisme et Renseignement

Pour l'annulation de la cancel culture

 

 

 

 

 

 

Cervantès

Don Quichotte et le problème de la réalité

Don Quichotte par Pietro Citati et Avellaneda

 

 

 

 

 

 

Chesterton

William Blake ou l'infini

Le fantaisiste du roman policier catholique

 

Chevalier

La Dernière fugitive, À l'orée du verger

Le Nouveau, rééecriture d'Othello

Chevalier-la-derniere-fugitive

 

Chine

Chen Ming : Les Nuages noirs de Mao

Du Gène du garde rouge aux Confessions d'un traître à la patrie

Anthologie de la poésie chinoise en Pléiade

 

 

 

 

 

 

Civilisation

Petit précis de civilisations comparées

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

 

 

 

 

 

 

Climat

Histoire du climat et idéologie écologiste

Tyrannie écologiste et suicide économique

 

 

 

 

 

 

Coe

Peines politiques anglaises perdues

 

 

 

 

 

 

 

Colonialisme

De Bartolomé de Las Casas à Jules Verne

Métamorphoses du colonialisme

Mario Vargas Llosa : Le rêve du Celte

Histoire amérindienne

 

 

 

 

 

 

Communisme

"Hommage à la culture communiste"

Karl Marx théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

 

 

 

 

 

 

Constant Benjamin

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Corbin

Fraicheur de l'herbe et de la pluie

Histoire du silence et des odeurs

 

 

 

 

 

 

Cosmos

Cosmos de littérature, de science, d'art et de philosophie

 

 

 

 

 

 

Couleurs
Couleurs de l'Occident : Fischer, Alberti

Couleurs, cochenille, rayures : Pastoureau, Roque, Jarman

Couleurs des monstres politiques

 

 

 

 

 


Crime et délinquance

Jonas T. Bengtsson et Jack Black

 

 

 

 

 

 

Cronenberg

Science-fiction biotechnologique : de Consumés à Existenz

 

 

 

 

 

 

Dandysme

Brummell, Barbey d'Aurevilly, Baudelaire

 

 

 

 

 

 

Danielewski

La Maison des feuilles, labyrinthe

 

 

 

 

 

 

Dante

Traduire et vivre La Divine comédie

Enfer et Purgatoire de la traduction idéale

De la Vita nuova à la sagesse du Banquet

Manguel : la curiosité dantesque

 

 

 

 

 

 

Daoud

Meursault contre-enquête, Zabor

Le Peintre dévorant la femme

 

 

 

 

 

 

 

Darger

Les Fillettes-papillons de l'art brut

 

 

 

 

 

 

Darnton

Requiem pour la liberté d’expression

Destins du livre et des bibliothèques

Un Tour de France littéraire au XVIII°

 

 

 

 

 

 

 

Daumal

Mont analogue et esprit de l'alpinisme

 

 

 

 

 

 

Defoe

Robinson Crusoé et romans picaresques

 

 

 

 

 

 

De Luca

Impossible, La Nature exposée

 

 

 

 

 

 

Démocratie

Démocratie libérale versus constructivisme

De l'humiliation électorale

 

 

 

 

 

 

Derrida

Faut-il pardonner Derrida ?

Déconstruire Derrida et les arts du visible

 

 

 

 

 

 

Descola

Anthropologie des mondes et du visible

 

 

 

 

 

 

Dick

Philip K. Dick : Nouvelles et science-fiction

Hitlérienne uchronie par Philip K. Dick

 

 

 

 

 

 

 

Dickinson

Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?

Charyn : La Vie secrète d’Emily Dickinson

 

 

 

 

 

 

 

Dillard

Eloge de la nature : Une enfance américaine, Pèlerinage à Tinker Creek

 

 

 

 

 

 

Diogène

Chien cynique et animaux philosophiques

 

 

 

 

 

 

Dostoïevski

Dostoïevski par le biographe Joseph Frank

 

 

 

 

 

 

Eco

Umberto Eco, surhomme des bibliothèques

Construire l’ennemi et autres embryons

Numéro zéro, pamphlet des médias

Société liquide et questions morales

Baudolino ou les merveilles du Moyen Âge

Eco, Darnton : Du livre à Google Books

 

 

 

 

 

 

 

Ecologie, Ecologismes

Greenbomber, écoterroriste

Archéologie de l’écologie politique

Monstrum oecologicum, éolien et nucléaire

Wohlleben, Stone : La Vie secrète des arbres, peuvent-il plaider ?

Naomi Klein : anticapitalisme et climat

Biophilia : Wilson, Bartram, Sjöberg

John Muir, Nam Shepherd, Bernd Heinrich

Emerson : Travaux ; Lane : Vie dans les bois

Révolutions vertes et libérales : Manier

Kervasdoué : Ils ont perdu la raison

Powers écoromancier de L'Arbre-monde

Ernest Callenbach : Ecotopia

 

 

 

 

 

 

Editeurs

Eloge de L'Atelier contemporain

Diane de Selliers : Dit du Genji, Shakespeare

Monsieur Toussaint Louverture

Mnémos ou la mémoire du futur

 

 

 

 

 

 

Education

Pour une éducation libérale

Allan Bloom : Déclin de la culture générale

Déséducation idéologique

Haine de la littérature et de la culture

De l'avenir des Anciens

 

 

 

 

 

 

Eluard

« Courage », l'engagement en question

 

 

 

 

 

 

Emerson

Les Travaux et les jours de l'écologisme

 

 

 

 

 

 

 

Enfers

L'Enfer, mythologie des lieux

Enfers et fantômes d'Asie, Pu Songling, Lafcadio Hearn

 

 

 

 

 

 

Erasme

Erasme, Manuzio : Adages et humanisme

Eloge de vos folies contemporaines

 

 

 

 

 

 

Esclavage

Esclavage en Moyen âge, Islam, Amériques

 

 

 

 

 

 

Espagne

Histoire romanesque du franquisme

 

 

 

 

 

 

Etat

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Constructivisme versus démocratie libérale

Amendements libéraux à la Constitution

Couleurs des monstres politiques

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Socialisme et connaissance inutile

Patriotisme et patriotisme économique

La pandémie des postures idéologiques

Agonie scientifique et sophisme français

Impéritie de l'Etat et de la France

Retraite communiste ou raisonnée

 

 

 

 

 

 

Etats-Unis romans

Dérives post-américaines

Rana Dasgupta : Solo, destin américain

Eugenides : Middlesex, Roman du mariage

Bernardine Evaristo : Fille, femme, autre

La Muse de Jonathan Galassi

Gardner : La Symphonie des spectres

Lauren Groff : Les Furies

Hallberg, Franzen : City on fire, Freedom

Jonathan Lethem : Chronic-city

Luiselli : Les Dents, Archives des enfants

Rick Moody : Démonologies

De la Pava : Une Singularité nue

Penn Warren : Grande forêt, Hommes du roi

Pessl : La Physique des catastrophes

Shteyngart : Super triste histoire d'amour

Tartt : Chardonneret, Maître des illusions

Wright, Ellison, Baldwin, Scott-Heron

 

 

 

 

 

 

Fables politiques

Le bouffon interdit, L'animal mariage, 2025 l'animale utopie, L'ânesse et la sangsue

Les chats menacés par la religion des rats, L'Etat-providence à l'assaut des lions, De l'alternance en Démocratie animale, Des porcs et de la dette

 

 

 

 

 

 

Facebook

Facebook, IPhone : perversion totalitaire ou libertés ?

 

 

 

 

 

 

Fallada

Seul dans Berlin : résistance antinazie

 

 

 

 

 

 

Fantastique

Dracula et autres vampires

Lectures du mythe de Frankenstein

Montgomery Bird : Sheppard Lee

Karlsson : La Pièce ; Jääskeläinen : Lumikko

Michal Ajvaz : de l'Autre île à l'Autre ville

 

 

 

 

 

 

Fascisme

Histoire du fascisme et de Mussolini

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Haushofer : Sonnets de Moabit

 

 

 

 

 

 

 

Femmes

Lettre à une jeune femme politique

Humanisme et civilisation devant le viol

Harcèlement et séduction

Les Amazones par Mayor et Testart

Christine de Pizan, féministe du Moyen Âge

Naomi Alderman : Le Pouvoir

Histoire des féminités littéraires

La révolution du féminin

Jalons du féminisme : Bonnet, Fraisse, Gay

Camille Froidevaux-Metterie : Seins

Herland, Egalie : républiques des femmes

Bernardine Evaristo, Imbolo Mbue

 

 

 

 

 

 

Ferré

Providence du lecteur, Karnaval capitaliste ?

 

 

 

 

 

 

Ferry

Mythologie et philosophie

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

De l’Amour ; philosophie pour le XXI° siècle

 

 

 

 

 

 

 

Finkielkraut

L'Après littérature

L’identité malheureuse

 

 

 

 

 

 

Flanagan

Livre de Gould et Histoire de la Tasmanie

 

 

 

 

 

 

Földényi

Mélancolie, essai sur l’âme occidentale

 

 

 

 

 

 

Foster Wallace

L'Infinie comédie : esbroufe ou génie ?

 

Foucault

Pouvoirs et libertés de Foucault en Pléiade

Maîtres de vérité, Question anthropologique

Herculine Barbin : hermaphrodite et genre

Les Aveux de la chair

Du destin des prisons et de l'angélisme pénal, postérité de Surveiller et punir

 

 

 

 

 

 

Fragoso

Le Tigre de la pédophilie

 

 

 

 

 

 

 

France

Identité française et immigration

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Antilibéralisme : Darien, Macron, Gauchet

Peter Sloterdijk : Ma France, élégie ; Tardif-Perroux : La France, son territoire

 

 

 

 

 

 

France Littérature contemporaine

Blas de Roblès de Nemo à l'ethnologie

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Le roman des cinéastes. Ohl : Redrum

Eric Poindron : Bal de fantômes

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

 

 

 

 

 

 

Fuentes

La Volonté et la fortune

Crescendo du temps et amour faustien : Anniversaire, L'Instinct d'Inez

Diane chasseresse et Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle politique

 

 

 

 

 

 

 

Fumaroli

De la République des lettres et de Peiresc

 

 

 

 

 

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

 

 

 

 

 

 

Gamboa

Maison politique, un roman baroque

 

 

 

 

 

 

Garouste

Don Quichotte, Vraiment peindre

 

 

 

 

 

 

 

Gass

Au bout du tunnel : Sonate cartésienne

 

 

 

 

 

 

 

Gavelis

Vilnius poker, conscience balte

 

 

 

 

 

 

Genèse

Adam et Eve, mythe et historicité

La Genèse illustrée par l'abstraction

 

 

 

 

 

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas

 

 

 

 

 

 

Goethe

Chemins de Goethe avec Pietro Citati

Goethe et la France, Fondation Bodmer

Thomas Bernhard : Goethe se mheurt

Arno Schmidt : Goethe et un admirateur

 

 

 

 

 

 

Gothiques

Frankenstein et autres romans gothiques

 

 

 

 

 

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

 

 

 

 

 

 

 

Goytisolo

Un dissident espagnol

 

 

 

 

 

 

Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

 

 

 

 

 

 

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le franquisme du Cœur glacé

 

 

 

 

 

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

Adam et Eve, mythe et historicité

 

 

 

 

 

 

Guerre et violence

John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Guerre et paix à la Fondation Martin Bodmer

Violence, biblique, romaine et Terreur

Violence et vices politiques

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences policières et antipolicières

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis, Prologue

I L'ouverture des portes

II Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

Première soirée : dialogue et jury des Muses

V Récit de la danseuse Terpsichore

V bis Le fantôme du CouloirdelaVie.com

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XIII Récit d'Erato : la peintresse assassine

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche, photographies et triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Triptyques

Le carnet des Triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Traversées. Le recours à la montagne

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis. Incipit

III Bironpolis. Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages. Prologue. Les belles inconnues

IV Eros à Sauvages. Mélissa et les sciences politiques

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum. Incipit

VIII De natura rerum. Euro Urba

VIII De Natura rerum. Montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

I Synopsis, sommaire et prologue

II Arielle Hawks prêtresse des médias

III La Princesse de Monthluc-Parme

IV Francastel, frontnationaliste

V Greenbomber, écoterroriste

VI Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Des peintres : Crivelli, Titien, Rothko, Tàpies, Twombly

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut La Bibliothèque du meurtrier

Synospsis, sommaire et Prologue

I L'Artiste en-maigreur

II Enquête et pièges au labyrinthe

III L'Ecrivain voleur de vies

IV La Salle Maladeta

V L'Hôtel-Monastère Santa Cristina

VI Le Club des tee-shirts politiques

 

 

 

 

 

 

Haddad

La Sirène d'Isé

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable, Nouvelles de jour et nuit

 

 

 

 

 

 

Haine

Procès contre la haine : juste réquisitoire ou culpabilisation abusive ?

 

 

 

 

 

 

Hamsun

Faim romantique et passion nazie

 

 

 

 

 

 

 

Haushofer

Albrecht Haushofer : Sonnets de Moabit

Marlen Haushofer : Mur invisible, Mansarde

 

 

 

 

 

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Statues de l'Histoire et mémoire

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Verne

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Jean Claude Bologne : Histoire du scandale

Histoire du vin et culture alimentaire

Corbin, Vigarello : Histoire du corps

Berlin, du nazisme au communisme

De Mahomet au Coran, de la traite arabo-musulmane au mythe al-Andalus

L'Islam parmi le destin français

 

Hobbes

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

 

 

 

 

 

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

 

 

 

 

 

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Garcia Lorca : homosexualité et création

 

 

 

 

 

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder ; Un été sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

 

 

 

 

 

 

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs

 

 

 

 

 

 

 

Ilis 

Croisade des enfants, Vies parallèles, Livre des nombres

 

 

 

 

 

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

 

 

 

 

 

 

Inde

Les hijras d'Arundhati Roy et Anosh Irani

 

 

 

 

 

 

Inégalités

L'argument spécieux des inegalités : Rousseau, Marx, Piketty , Jouvenel, Hayek

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Dictatures arabes et ottomanes

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam I Analyses et dénis

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam II Un défi politique français

Islamologie I Mahomet, Coran, al-Andalus

Islamologie II arabe et Islam en France

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales : d’Iribarne, Schemla, Sarrazin

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Averroès et al-Ghazali

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

 

 

 

 

 

 

Jaccottet

Philippe Jaccottet : les madrigaux, la clarté

 

 

 

 

 

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

 

 

 

 

 

Jankélévitch

Faut-il pardonner Jankélévitch ?

L'enchantement musical


 

 

 

 

 

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Kiyoko Murata, Julie Otsuka : Fille de joie

Battle royale : téléréalité politique

Haruki Murakami : Le Commandeur, Kafka

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

À l'ombre de Tanizaki

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Rires du Japon et bestiaire de Kyosai

 

 

 

 

 

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

 

 

 

 

 

 

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

L'intégrale des Journaux, Récits et Romans

 

 

 

 

 

 

Kant

Grandeurs et descendances des Lumières

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

 

 

 

 

 

 

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

 

 

 

 

 

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

 

 

 

 

 

 

Kehlmann

Tyll Ulespiegle, Les Arpenteurs du monde

 

 

 

 

 

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Le Conquérant, Aléa

 

 

 

 

 

 

Knausgaard

Autobiographies scandinaves

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

 

 

 

 

 

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Seiobo est-descendue sur terre

 

 

 

 

 

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

 

 

 

 

 

 

Lagerlöf

Le voyage de Nils Holgersson

 

 

 

 

 

 

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Langage politique et informatique

Langue de porc et langue inclusive

Vulgarité langagière et règne du langage

L'arabe dans la langue française

George Steiner, tragédie et réelles présences

Vocabulaire européen des philosophies et autobiographie par Barbara Cassin

Ben Marcus : L'Alphabet de flammes

 

 

 

 

 

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

 

 

 

 

 

 

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

 

 

 

 

 

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

 

 

 

 

 

 

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral, Dictionnaire du libéralisme

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

 

 

 

 

 

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

 

 

 

 

 

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

 

 

 

 

 

 

 

Lorca

Federico Garcia Lorca par Ian Gibson ; Une Colombe si cruelle

 

 

 

 

 

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

Lovecraft, Je suis Providence par S.T. joshi

 

 

 

 

 

 

Lugones

Fantastique, anticipation, Forces étranges

 

 

 

 

 

 

Lumières

Grandeurs et descendances des Lumières

D'Holbach : La Théologie portative

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

 

 

 

 

 

 

 

Magris

Secrets et Enquête sur une guerre classée

 

 

 

 

 

 

Makouchinski

Un bateau pour l'Argentine

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Cabré Confiteor, Menéndez Salmon Medusa

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

 

 

 

 

 

 

Maladie, peste

Maladie et métaphore : Wagner, Maï, Zorn

Pandémies historiques et idéologiques

Histoire des pandémies littéraires : M Shelley, J London, G R. Stewart, C McCarthy

 

 

 

 

 

 

Mandelstam

Poésie à Voronej et Oeuvres complètes

Trois requiem, sonnets

 

 

 

 

 

 

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Le Retour et Nouvel éloge de la folie

Voyage en utopies

Lectures du mythe de Frankenstein

Je remballe ma bibliothèque

 

 

 

 

 

 

 

Marcher

De L’Art de marcher

Flâneurs et voyageurs

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

 

 

 

 

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

 

 

 

 

 

 

Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

 

 

 

 

 

 

Martin Georges R.R.

Le Trône de fer, La Fleur de verre : fantasy, morale et philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Martin Jean-Clet

Philosopher la science-fiction et le cinéma

Enfer de la philosophie

Déconstruire Derrida

 

 

 

 

 

 

Marx

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Mattéi

Petit précis de civilisations comparées

 

 

 

 

 

 

McEwan

Satire et dystopie : Une Machine comme moi, Sweet Touch, Solaire

 

 

 

 

 

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Roberto Abbiati : Moby graphick

 

 

 

 

 

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Hanan el-Cheikh, Schéhérazade féministe

 

 

 

 

 

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

 

 

 

 

 

 

 

Mode

Histoire et philosophie de la mode

 

 

 

 

 

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Lumière de L'Esprit des lois

 

 

 

 

 

 

Moore

La Voix du feu, Jérusalem, V for vendetta

 

 

 

 

 

 

 

Morale

Notre virale tyrannie morale

 

 

 

 

 

 

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

 

 

 

 

 

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

L'amour-propre de l'artiste

 

Moyen Âge

Rythmes et poésies au Moyen Âge

Umberto Eco : Baudolino

Christine de Pizan, poète feministe

Troubadours et érotisme médiéval

Le Goff, Hildegarde de Bingen

 

 

 

 

 

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki

Le meurtre du commandeur, Kafka

Les licornes de La Fin des temps

 

 

 

 

 

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Jankélévitch : L'Enchantement musical

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Schubert : Voyage d'hiver par Ian Bostridge

Grozni : Chopin contre le communisme

Wagner : Tristan und Isold et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Mythes

La Genèse illustrée par l'abstraction

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière

Métamorphoses d'Ovide

Luc Ferry : Mythologie et philosophie

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

 

 

 

 

 

 

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

 

 

 

 

 

 

 

Nadas

Histoires parallèles de la mémoire, mélancolie des sirènes

La Bible, Almanach

 

 

 

 

 

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

 

 

 

 

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

 

 

 

 

 

 

Nietzsche

Bonheurs, trahisons : Dictionnaire Nietzsche

Pourquoi lire Nietzsche ? Romantisme, philosophie critique et politique

Nietzsche poète et philosophe à l'innocence controversée : Poèmes, Losurdo, Safranski

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Violences policières et antipolicières, une inversion des valeurs

 

 

 

 

 

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

 

 

 

 

 

 

Norddahl

SurVeillance, holocauste, hermaphrodisme

 

 

 

 

 

 

Oates

Le Sacrifice, Mysterieux Monsieur Kidder

 

 

 

 

 

 

Ôé Kenzaburo

Ôé, le Cassandre nucléaire du Japon

 

 

 

 

 

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

 

 

 

 

 

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

Censures et Autodafés

Cosmos

 

 

 

 

 

 

Oppen

Oppen, objectivisme et Format américain

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

 

 

 

 

 

Orwell

L'orwellisation sociétale

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?

Orwell 1984

 

Ovide

Métamorphoses et mythes grecs

 

 

 

 

 

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, L'Estomac, Orgasme

 

 

 

 

 

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules, Le Testament d'Alceste

 

 

 

 

 

 

 

Pamuk

Autobiographe d'Istanbul

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

 

 

 

 

 

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Panofsky

Iconologie de la Renaissance

 

 

 

 

 

 

Paris

Les Chiffonniers de Paris au XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

 

 

 

 

 

 

Pavic

Dictionnaire khazar, Boite à écriture

 

 

 

 

 

 

Peinture

Traverser la peinture : Arasse, Poindron

Le tableau comme relique, cri, toucher

Sonnets des peintres : Crivelli, Titien, Rohtko, Tapiès, Twombly

 

 

 

 

 

 

Perec

Les Lieux de Georges Perec

 

 

 

 

 

 

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Du Canzoniere aux Triomphes

 

 

 

 

 

 

Petrosyan

La Maison dans laquelle

 

 

 

 

 

 

Philosophie

Mondialisations et féminisations philosophiques

 

 

 

 

 

 

Photographie

Photographie réaliste et platonicienne : Depardon, Meyerowitz, Adams

La photographie, biographème ou oeuvre d'art ? Benjamin, Barthes, Sontag

Ben Loulou des Sanguinaires à Jérusalem

Ewing : Le Corps, Love and desire

 

 

 

 

 

 

Picaresque

Smollett, Weerth : Vaurien et Chenapan

 

 

 

 

 

 

Pic de la Mirandole

Humanisme philosophique : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Pizan

Cent ballades, La Cité des dames

 

 

 

 

 

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

 

 

 

 

 

 

Poe

Edgar Allan Poe, ange du bizarre

 

 

 

 

 

 

Poésie 

A une jeune Aphrodite de marbre

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Anthologie de la poésie chinoise

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz, Sacré : anti-lyrisme et maladresse

Robert Marteau : Ecritures, sonnets

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Oppen, Padgett, Objectivisme et lyrisme

Poésie en vers, poésie en prose

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Lyrisme, baroque : Riera, Voica, Viallebesset, Schlechter

Trois vies d'Heinz M, vers libres

 

 

 

 

 

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

 

 

 

 

 

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Les crimes de l'artiste : Pobi, Kellerman

Bjorn Larsson : Les Poètes morts

Chesterton father-brown

 

Populisme

Populisme, complotisme et doxa

 

 

 

 

 

 

Porter
La Douleur porte un masque de plumes

 

 

 

 

 

 

Portugal

Pessoa et la poésie lyrique portugaise

 

 

 

 

 

 

Pound

Ezra Pound, poète politique controversé par Mary de Rachewiltz et Pierre Rival

 

 

 

 

 

 

Powers

Générosité, Chambre aux échos, Sidérations

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

L'éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Le Mystérieux correspondant, 75 feuillets

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus du web profond & Vice caché

Vineland, une utopie postmoderne

 

 

 

 

 

 

Racisme

Métamorphoses du racisme et de l'antiracisme

Pour l'annulation de la Cancel culture

Ecrivains noirs : Wright, Ellison, Baldwin, Scott Heron

 

 

 

 

 

 

Rand

Qui est John Galt ? La Source vive, La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

Rand Atlas

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

 

 

 

 

 

 

Religions et Christianisme

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Réquisitoire et plaidoyer pour le catholicisme suivi d'un éloge du polythéisme

Eloge du blasphème : Thomas d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

De Jésus aux chrétiennes uchronies

Le Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

De l'origine des dieux ou faire parler le ciel

 

 

 

 

 

 

Renaissance

Renaissance historique et humaniste

 

 

 

 

 

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

 

 

 

 

 

 

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

 

 

 

 

 

 

 

Rilke

Sonnets à Orphée, Poésies d'amour

 

 

 

 

 

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Causes et leçons de la chute de Rome

Rome de César à Fellini

Romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Ronsard

Sonnets pour Hélène LXVIII Commentaire

 

 

 

 

 

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

 

 

 

 

 

 

Roth Philip

Hitlérienne uchronie contre l'Amérique

Les Contrevies de la Bête qui meurt

 

 

 

 

 

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l'argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Entre Averroès et Ghazali : Deux ans huit mois et vingt-huit nuits

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Russie

Islam, Russie, choisir ses ennemis

Golovkina : Les Vaincus ; Annenkov : Journal

Les dystopies de Zamiatine et Platonov

Isaac Babel ou l'écriture rouge

 

 

 

 

 

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

 

 

 

 

 

 

San-Antonio

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

 

 

 

 

 

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

Le Train d'Erlingen, métaphore des tyrannies

 

Schlink

Filiations allemandes : Le Liseur, Olga

 

 

 

 

 

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Le marcheur de l’immortalité

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Agonie scientifique et sophisme français

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

Tyrannie écologique et suicide économique

Wohlleben : La Vie secrète des arbres

Factualité, catastrophisme et post-vérité

Cosmos de science, d'art et de philosophie

Science et guerre : Volpi, Labatut

L'Eglise est-elle contre la science ?

Inventer la nature : aux origines du monde

 

 

 

 

 

 

Science fiction

Philosopher la science fiction

Ballard : un artiste de la science fiction

Carrion : les orphelins du futur

Dyschroniques et écofictions

Gibson : Neuromancien, Identification

Le Guin : La Main gauche de la nuit

Longo : L'Homme vertical devant la barbarie

Magnason : LoveStar, Kling : Quality Land

Miller : L’Univers de carton, Philip K. Dick

Mnémos ou la mémoire du futur

Silverberg : Roma, Shadrak, stochastique

Simmons : Ilium et Flashback géopolitiques

Sorokine : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Théorie du tout : Ourednik, McCarthy

 

 

 

 

 

 

Self 

Will Self ou la théorie de l'inversion

Parapluie ; No Smoking

 

 

 

 

 

 

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

 

 

 

 

 

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Will le magnifique ou John Florio ?

Shakespeare et la traduction des Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

La Tempête, Othello : Atwood, Chevalier

 

 

 

 

 

 

Shelley Mary et Percy Bysshe

Le mythe de Frankenstein

Frankenstein et autres romans gothiques

Le Dernier homme, une peste littéraire

La Révolte de l'Islam

Frankenstein Shelley

 

Shoah

Ecrits des camps, Philosophie de la shoah

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Paul Celan minotaure de la poésie

 

 

 

 

 

 

Silverberg

Uchronies et perspectives politiques : Roma aeterna, Shadrak, L'Homme-stochastique

 

 

 

 

 

 

Simmons

Ilium et Flashback géopolitiques

 

 

 

 

 

 

Sloterdijk

Les sphères de Peter Sloterdijk : esthétique, éthique politique de la philosophie

Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011

Elégie des grandeurs de la France

Faire parler le ciel. De la théopoésie

Archéologie de l’écologie politique

 

 

 

 

 

 

Smith Adam

Pourquoi je suis libéral

Tempérament et rationalisme politique

 

 

 

 

 

 

Sofsky

Violence et vices politiques

Surveillances étatiques et entrepreneuriales

 

 

 

 

 

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

Dictionnaire amoureux de Venise

Sollersd-vers-le-paradis-dante

 

Somoza

Daphné disparue et les Muses dangereuses

Les monstres de Croatoan et de Dieu mort

 

 

 

 

 

 

Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Barrett Browning et autres sonnettistes 

Marteau : Ecritures  

Pasolini : Sonnets du tourment amoureux

Phénix, Anthologie de sonnets

Seth : Golden Gate, roman en vers

Shakespeare : Six Sonnets traduits

Haushofer : Sonnets de Moabit

Sonnets autobiographiques

Sonnets de l'Art poétique

 

 

 

 

 

 

Sorcières

Sorcières diaboliques et féministes

 

 

 

 

 

 

Sorokine

Science-fiction politique rabelaisienne : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

 

 

 

 

 

 

Sorrentino

Ils ont tous raison, déboires d'un chanteur

 

 

 

 

 

 

Sôseki

Rafales d'automne sur un Oreiller d'herbes

Poèmes : du kanshi au haïku

 

 

 

 

 

 

Spengler

Déclin de l'Occident de Spengler à nos jours

 

 

 

 

 

 

 

Sport

Vulgarité sportive, de Pline à 0rwell

 

 

 

 

 

 

Staël

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Starobinski

De la Mélancolie, Rousseau, Diderot

Starobinski 1

 

Steiner

Oeuvres : tragédie et réelles présences

De l'incendie des livres et des bibliothèques

Steiner

 

Stendhal

Julien lecteur bafoué, Le Rouge et le noir

L'échelle de l'amour entre Julien et Mathilde

Les spectaculaires funérailles de Julien

 

 

 

 

 

 

Stevenson

La Malle en cuir ou la société idéale

Stevenson

 

Stifter

L'Arrière-saison des paysages romantiques

 

 

 

 

 

 

Strauss Leo

Pour une éducation libérale

 

 

 

 

 

 

Strougatski

Stalker, nucléaire et métaphysique

 

 

 

 

 

 

Szentkuthy

Le Bréviaire de Saint Orphée, Europa minor

 

 

 

 

 

 

Tabucchi

Anges nocturnes, oiseaux, rêves

 

 

 

 

 

 

 

Tartt

Le Chardonneret, Le maître des illusions

Tartt Illusions

 

Tavares

Un Voyage en Inde et en vers

 

 

 

 

 

 

Temps, horloges

Landes : L'Heure qu'il est ; Ransmayr : Cox

Temps de Chronos et politique des oracles

 

 

 

 

 

 

Tesich

Price et Karoo, revanche des anti-héros

Karoo

 

Texier

Le démiurge de L’Alchimie du désir

Texier page 106

 

Théâtre et masques

Masques & théâtre, Fondation Bodmer

 

 

 

 

 

 

Thoreau

Journal, Walden et Désobéissance civile

 

 

 

 

 

 

Tocqueville

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Au désert des Indiens d’Amérique

 

 

 

 

 

 

Tolstoï

Sonate familiale chez Sofia & Léon Tolstoi, chantre de la désobéissance politique

 

 

 

 

 

 

Totalitarismes

Ampuero : la faillite du communisme cubain

Arendt : banalité du mal et de la culture

« Hommage à la culture communiste »

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

Mussolini et le fascisme

Pour l'annulation de la Cancel culture

Muses Academy : Polymnie ou la tyrannie

Tempérament et rationalisme politique 

Hayes : Je suis Pilgrim ; Tejpal

Meerbraum, Mandelstam, Yousafzai

 

 

 

 

 

 

Trias de Bes

Encre, un conte symbolique

Encre

 

Trollope

L’Ange d’Ayala, satire de l’amour

Trollope ange

 

Trump

Entre tyrannie et rhinocérite, éloge et blâme

À la recherche des années Trump : G Millière

 

 

 

 

 

 

Tsvetaeva

Poèmes, Carnets, Chroniques d’un goulag

Tsvetaeva Clémence Hiver

 

Ursin

Jean Ursin : La prosopopée des animaux

 

 

 

 

 

 

Utopie, dystopie, uchronie

Etat et utopie de Thomas More

Zamiatine, Nous et l'Etat unitaire

Huxley : Meilleur des mondes, Temps futurs

Orwell, un novlangue politique

Margaret Atwood : La Servante écarlate

Hitlérienne uchronie : Lewis, Burdekin, K.Dick, Roth, Scheers, Walton

Utopies politiques radieuses ou totalitaires : More, Mangel, Paquot, Caron

Dyschroniques, dystopies

Ernest Callenbach : Ecotopia

Herland parfaite république des femmes

A. Waberi : Aux Etats-unis d'Afrique

Alan Moore : V for vendetta, Jérusalem

L'hydre de l'Etat : Karlsson, Sinisalo

 

 

 

 

 

 

Valeurs, relativisme

De Nathalie Heinich à Raymond Boudon

 

 

 

 

 

 

Vargas Llosa

Vargas Llosa, romancier des libertés

Aux cinq rues Lima, coffret Pléiade

Culture et littérature contre la Civilisation du spectacle

Rêve du Celte et Temps sauvages

Arguedas ou l’utopie archaïque : Awar Fiesta, El Sexto

Vargas-Llosa-alfaguara

 

Venise

Strates vénitiennes et autres canaux d'encre

 

 

 

 

 

 

Vérité

Maîtres de vérité et Vérité nue

 

 

 

 

 

 

Verne

Colonialisme : de Las Casas à Jules Verne

 

 

 

 

 

 

Vesaas

Le Palais de glace

 

 

 

 

 

 

Vigolo

La Virgilia, un amour musical et apollinien

Vigolo Virgilia 1

 

Vila-Matas

Vila-Matas écrivain-funambule

 

 

 

 

 

 

Vin et culture alimentaire

Histoire du vin et de la bonne chère de la Bible à nos jours

 

 

 

 

 

 

Visage

Hans Belting : Faces, histoire du visage

 

 

 

 

 

 

Vollmann

Le Livre des violences

Central Europe, La Famille royale

Vollmann famille royale

 

Volpi

Volpi : Klingsor. Labatut : Lumières aveugles

Des cendres du XX°aux cendres du père

Volpi Busca 3

 

Voltaire

Tolérer Voltaire, retrouver notre sens politique : Fanatisme, Traité sur la tolérance

Espmark : Le Voyage de Voltaire

 

 

 

 

 

 

Vote

De l’humiliation électorale

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

Voyage, villes

Villes invisibles et imaginaires : Calvino, Anderson

Flâneurs, voyageurs : Benjamin, Woolf, Deville

 

 

 

 

 

 

Wagner

Tristan und Isolde et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Walcott

Royaume du fruit-étoile, Heureux voyageur

Walcott poems

 

Walton

Morwenna, Mes vrais enfants

 

 

 

 

 

 

Welsh

Drogues et sexualités : Trainspotting, La Vie sexuelle des soeurs siamoises

 

 

 

 

 

 

Whitman

Nouvelles et Feuilles d'herbes

 

 

 

 

 

 

Wideman

Trilogie de Homewood, Projet Fanon

Le péché de couleur : Mémoires d'Amérique

Wideman Belin

 

Williams

Stoner, drame d’un professeur de littérature

Williams Stoner939

 

 

Wolfe

Le Règne du langage

 

 

 

 

 

 

Wordsworth

Poésie en vers et poésie en prose

 

 

 

 

 

 

Yeats

Derniers poèmes, Nôs irlandais, Lettres

 

 

 

 

 

 

Zamiatine

Nous : le bonheur terrible de l'Etat unitaire

 

 

 

 

 

 

Zao Wou-Ki

Le peintre passeur de poètes

 

Zimler

Lazare, Le ghetto de Varsovie

 

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