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1 janvier 2022 6 01 /01 /janvier /2022 15:40

 

Parador monasterio de Corias, Asturias. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Mondialisations & féminisations

philosophiques.

 

Voyage dans les philosophies du monde,

Philosophicae historica,

Histoire des femmes philosophes,

La Philosophie de A à Z.

 

 

Roger-Pol Droit : Un Voyage dans les philosophies du monde,

Albin Michel, 2021, 336 p, 20,90 €.

 

Adam Ferner & Chris Meyns :

Philosophicae historica. La fabuleuse histoire de la philosophie en 200 textes majeurs,

Alisio, 2021, 272 p, 29,90 €.

 

Gilles Ménage : Histoire des femmes philosophes,

traduit du latin par Manuella Vaney, Arléa, 2021, 128 p, 8 €.

 

Sous la direction de Laurence Hansen-Love :

La Philosophie de A à Z, Hatier, 2020, 544 p, 13,50 €.

 

 

En 1945 Bertrand Russell publia son Histoire de la philosophie occidentale[1]. Le propos était assumé : occidentalocentré, sans toutefois donner à penser que la philosophie était d’abord européenne, non sans laisser de côté à dessein ce qui était ailleurs et dont il ne niait en rien l’existence. Il est cependant permis de philosopher au-delà du berceau grec, vers l’extinction et le nirvana de l’Inde et du bouddhisme, vers le confucianisme, jusqu’à Maïmonide et Avicenne, ce avec la rigueur de Roger Pol-Droit et de son Voyage dans les philosophies du monde. Moins rigoureux sont Adam Ferner et Chris Meyns parmi les pages de leur Philosophicae historica, chronologiquement mise en œuvre depuis les papyrus égyptiens, passant par les phares occidentaux, persans ou chinois, terminant par les féministes les plus contemporaines. Jusqu’où ces mondialisations philosophiques nécessaires révèlent-t-elles des apories de la philosophie ? Voire des dérives idéologiques ? Alors que - faut-il le rappeler ? - il n’est en rien interdit de philosopher au féminin, ce dont témoignèrent l’Antiquité et la mise au point de Gilles Ménage, il y a de cela trois siècles.

 

Quand révélation, superstition et fanatisme sont de l’ordre de la foi, la raison ouvre la porte de la philosophie. Outre que cette dernière peut raisonner les religions, elle est, en tant qu’elle met en œuvre une critique de la pensée humaine, une manifestation des plus nobles de l’esprit sur la plus grande part de la planète. En ce sens, au contraire d’un orgueil philosophique grec et allemand, une mondialisation philosophique permet d’ouvrir le regard et les oreilles.

Roger Pol-Droit s’est assez consacré au monde qui va de Platon à Rousseau pour avoir toute légitimité à explorer l’espace extra-européen. Son Voyage dans les philosophies du monde est structuré de manière géographique. D’abord l’Inde, ensuite la Chine, les Bouddhistes du Tibet au Japon, enfin les Juifs et les Arabo-musulmans, non sans s’interroger enfin sur les Amériques et l’Afrique. La raison étant le propre de l’espèce humaine, partout elle peut s’exercer, donc philosopher. Ce pourquoi Roge-Pol Droit utilise le terme « philosophie » pour « désigner toutes les formes, culturellement dissemblables, de réflexion logique, rigoureuse et critique portant sur des questions centrales de la connaissance et de la condition humaine ». Or le temps et la justice, l’action et le pouvoir, le langage et la mort, la meilleure façon de vivre et de gouverner sont de constants objets d’interrogation. Ce pourquoi d’ailleurs la liste officielle des auteurs pouvant figurer au baccalauréat agrège des penseurs chinois, indiens, arabes et juifs. La confiance dans les religions révélées n’empêche pas l’exercice de la raison, ce dont témoignent Saint Thomas d’Aquin et Maïmonide. Et cette distance peut se rencontrer tant dans l’indouisme que le taoïsme.

Lisons donc Zhouang Zi, père du taoïsme, Nâgârjuna, dialecticien bouddhiste, le médecin persan Avicenne ou le talmudiste Maïmonide.

 

 

En Inde, l’on ne soucie guère du temps, encore moins de l’Histoire : il est aussi démesuré que cyclique, à l’instar du cycle des réincarnations, y-compris animales, dont il faut se délivrer. Il n’y a ni âme individuelle, ni délivrance mystique après la mort, rien qu’une infiniment lointaine dissolution dans l’absolu. Mais cohabitent, auprès des ascètes et renonçants, des matérialistes, voire des jouisseurs. L’homme a pour buts le plaisir (y-compris érotique), la puissance, la prospérité et la fortune, l’honnêteté du savoir et enfin l’accession au salut et à la disparition de l’illusion universelle. Quitter la pensée pour le vide de la conscience cosmique est donc essentiel. L’épopée du Mahâbhârata, le poème philosophique de la Bhagavad-Gîtâ sont les livres fondateurs, illustrés par tant de peintures[2], où l’on peut agir tout pratiquant dans le non-agir. Védisme, brahmanisme et hindouisme se succèdent et s’enchevêtrent. Le chant originel de l’univers dans les Vedas est cependant plus « ritualiste » que philosophique. Il faudra que les grammairiens du sanskrit deviennent les pères des philosophes. L’irruption du bouddhisme stimule alors l’argumentation et la subtilité dialectique, sans oublier « la pugnacité des joutes, controverses et autres tournois entre adversaires aux théories opposées ». Car Bouddha n’est qu’un homme, pour qui le « Soi cosmique » n’est qu’une illusion ; d’où le duel interminable entre brahmanes qui considèrent les bouddhistes comme des nihilistes. Entre 500 et 800, l’âge d’or des philosophies indiennes s’enrichit de traités de logique et de physique, dont « le matérialisme atomiste est proche de celui de Démocrite », sans compter le yoga qui permet d’accéder à la délivrance. Le Vedânta est à lui seul un univers métaphysique. Quant à Shankara, il est l’auteur de maints ouvrages, dont Le Traité des mille enseignements, partisan du non-dualisme…

Quelque part vers le V° siècle avant notre ère, naquirent Confucius[3] et Lao-Tseu[4]. Pour le « Fils du Ciel », à Pékin, « se conformer à l’indifférence, à la variabilité et à l’immensité du Ciel, telle est la seule voie conduisant à la sagesse ». Or le sage chinois, s’il vise à effacer son individualité, il vise à intensifier la vie. Le confucéen entre cependant dans la sérénité du lâcher prise, du « non-agir », de façon à conserver les hiérarchies, la concordance entre cosmos et actions humaines, la solidarité entre les êtres vivants. Ainsi le confucianisme conforté par les Entretiens de Mencius, devient religion officielle, dès les Han, au II° siècle, de façon à favoriser la légitimité, l’emprise et la prospérité de l’Etat. Mais, aux antipodes de Mencius, Xun Zi, prétendant que la nature humaine est mauvaise, préconise un strict contrôle social, les châtiments nécessaires, tant dans le cadre de l’éducation que du gouvernement. Le confucianisme, ainsi divers, se voit ensuite contesté par le taoïsme. Lao Tseu préfère le silence, le non-agir, l’ignorance, le vide, et recherche le « Tao », soit la voie, quelque chose comme la nature originelle, de préférence à la culture… Concurremment, Sun Tzu écrit son Art de la guerre, un manuel de stratégie, où rien ne vaut « vaincre sans livrer bataille ». C’est avec pertinence que Roger-Pol Droit note, à l’occasion du taoïsme : « Il faudrait se demander dans quelle mesure, aujourd’hui encore, vouloir préférer la nature à la culture et prétendre refuser toute violence ne favorise pas un germe de totalitarisme ». Un autre taoïste, Zhouangzi, « invente un anarchisme épistémologique radical », sans compter un profond anarchisme politique : les savoirs étant de l’ordre du néant, mieux vaut cesser de penser. Nous voici bien loin des Lumières occidentales ! Seules l’extase, l’intuition, la poésie méritent d’être provisoirement sauvées… Notons que la fusion entre taoïsme et bouddhisme aboutit au « Chan », soit au Japon le Zen, dont la nudité des temples et des jardins est toute une méditation, dont les « koâns » sont des devinettes à fin d’éveil, surprenantes, déstabilisantes et loufoques.

 Gautama aurait vécu dans le nord de l’Inde vers le V° siècle avant notre ère. Prince choyé par son rang, il découvre soudain la souffrance, la maladie et la mort. Chassant le désir et l’attachement, il devient le « Bouddha », l’éveillé, qui refuse tant le luxe que l’austérité, choisissant « la Voie du Milieu ». Si cette illumination n’est pas encore une philosophie, elle instaure « un égalitarisme spirituel », rompant avec le système des castes favorisant les brahmanes, chacun pouvant se délivrer de la chaîne des réincarnations et accéder au nirvâna, à la suprême extinction. Deux écoles s’opposent : le détachement de toute pensée et l’exercice du savoir scrutant le monde. Les adeptes du « Petit Véhicule » préfèrent œuvrer au salut personnel, quand ceux du Grand Véhicule travaillent au salut du monde, dans une démarche prosélyte. Le bouddhisme se pare d’un « panthéon peuplé de figures magiques », d’enfers et de démons qui sont autant d’illusions[5]. Là encore, Roger-Pol Droit peut être critique, se demandant si cette délivrance est « l’enfermement dans une forme de nihilisme absolu ». Le Boudhisme reste vivace au nord de l’Inde, tandiq que, persécuté au IX° siècle, il disparut à peu près de Chine…

Ces philosophies asiatiques, bien que multiples et contrastées, aiment toutes à dissiper des erreurs, et non acquérir des savoirs, au contraire de la philosophie occidentale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Plus proche de nous, le Judaïsme est « ouverture du sens, de l’interprétation, de la discussion », donc apte à lutter contre le dogmatisme et l’idolâtrie. L’on sait qu’il s’appuie sur la Torah (les cinq premiers livres de la Bible), dont l’étude s’appelle le Talmud. Sachant qu’un « lien profond unit noms et choses, lettres et monde, langue et réel », nous devinons qu’au-delà d’une religion, la dimension philosophique est indubitable, d’autant qu’elle n’est rien sans l’Histoire du peuple juif. Le monde se construisant sous les doigts de Dieu et ceux de l’homme, la conscience éthique est primordiale. Au premier siècle, se détache Philon d’Alexandrie, qui travaille à une « hellénisation de la pensée juive ». Sa démarche herméneutique consiste à chercher sous les faits, l’histoire, les personnages, un sens, une allégorie. Tandis que transcendance, dimension inconnaissable de Dieu, essence impénétrable de l’homme, occupent la quête du philosophe, le lien avec le divin se cristallise grâce aux prophètes bibliques. Plus tard, au X° siècle, Saadia Gaon, écrit en arabe son Livre des croyances et des opinions, tentant de « concilier l’héritage juif avec celui de Platon et d’Aristote ». Tout ceci n’empêche en rien que l’homme doive s’attacher à se connaître et à connaître le monde, « pour que Dieu lui soit favorable ». L’ampleur et la hauteur de vue font de Maïmonide, au XI° siècle, le philosophe juif de référence. Scientifique et cependant commentateur de la Torah, il se singularise grâce à son Guide des perplexes[6], où il confronte l’éternité grecque des mondes et la création divine de la Genèse, épurant le judaïsme de ses superstitions. Pour lui, « philosopher est un commandement de la Torah », que ce soit sur le mal et la providence, et « l’amour-connaissance » la seule voie qui vaille. D’une certaine manière en découle la chrétienne  Somme théologique de Saint-Thomas d’Aquin, cherchant à concilier foi et raison, révélation et philosophie. Explorant les relations entre lettres hébraïques, nombres et structure du monde, la Kabbale oscille entre spéculations occultes et invention intellectuelle. L’on ne saurait faire le tour - une gageure - de la pensée juive sans évoquer Maharal de Prague, venu du XV° siècle, lecteur de Copernic et de son héliocentrisme, commentateur de la coïncidence entre l’avancée des sciences et le divin, et à la source de la légende du Golem. Sans compter le scandale de la Shoah[7], qui laisse perplexe…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le panorama s’achève en entrant « dans les têtes des philosophes arabo-musulmans ». S’il y a philosophie, c’est celle de l’indéfectible unité de Dieu et de la vérité, à la recherche de laquelle il faut aller. Cependant, sous les Abbassides, entre 750 et 1258, la traduction des textes grecs abonde et, outre les traités scientifiques, l’on consulte Aristote, voire Platon. Philosophia devient « falsafa ». Mais Roger-Pol Droit rappelle que l’expression « Islam des lumières » n’a rien à voir avec celles du siècle de Voltaire, s’agissant uniquement de la raison au service de la compréhension de Dieu ; à moins qu’il s’agisse de Sohrawardi (crucifié en à Bagdad en 922) qui oppose lumière et ténèbre dans une perspective à la fois zoroastrienne et néoplatonicienne, mais en postulant « une articulation entre le monde intelligible et le monde sensible ». Al-Kindî, au IX° siècle, est une sorte d’encyclopédiste, dont une faible part des œuvres nous est parvenue. Al-Fârâbî forge après Aristote le concept d’« intellect-agent » et contribue à la question du bon gouvernement de la cité. Le Persan Avicenne est autant encyclopédiste que philosophe. Hélas le soufi Al-Ghazâlî est un « anti-philosophe », ordonnant le retour à la pure religion. Quand à Averroès, il commente Aristote au point qu’il sera traduit de l’arabe au latin, mais également au point d’être rejeté par ses coreligionnaires, quoiqu’il ne fût guère ouvert aux hétérodoxes qu’en tant que juge de la charia il condamnait (ce que ne dit pas notre essayiste). Usage de la raison autant qu’extase mystique sont bien trop suspects aux yeux des adeptes du Coran. Mais avec la chute des Abbassides, les portes de l’interprétation se referment, laissant pour longtemps à l’écart du monde islamique aussi bien la philosophie que la science[8]. Depuis, l’islam n’est guère philosophique, sauf à la marge…

Y-a-t-il de réels philosophes en Afrique ? S’ils n’ont pas franchi le portail d’une réputation internationale fracassante, ils sont postfreudiens ou postmarxistes, lisent Derrida et Foucault, proposent des perspectives de qualité, selon le témoignage de notre essayiste. Mais, le croiriez-vous, il existe une « philosophie bantoue » de la force vitale. C’est faute de sources écrites anciennes que l’on ne peut guère aller plus loin ; de même pour les Amérindiens.

Proposant modestement, « une boussole, pas une encyclopédie », Roger Pol-Droit fait œuvre utile et amicale, synthétique et documentée, aussi bien pour tant de vieux philosophes dispersés par-delà le monde et l’Histoire, mais aussi pour ses toujours jeunes lecteurs, ceux animés par le plaisir de la découverte, et qui seront ici, sans rien d’abscons, comblés, en toute clarté,  d’accessibles connaissances, même si elles aboutissent souvent à des apories de la philosophie, soit l’extinction du nirvana ou la révélation divine.

Mais au-delà du logos grec, la pensée tant rationnelle qu’irrationnelle des sagesses indiennes ou chinoise n’est-elle qu’une part de la philosophie, au détriment de l’esprit critique et de la liberté ? Autrement dit ne confond-on pas philosophie et sagesse ?

Nous avouerons - est-ce notre indécrottable occidentalocentrisme ? - que ces philosophies asiatiques ne sont guère notre tasse de thé. Il y a quelque chose d’une démission devant la vie pour préférer les arrière-mondes (si nous reprenons le concept nietzschéen) du dépassement des illusions, du nirvana, du vide et de l’extinction. Certes la concomitance de l’agir et du non agir n’empêche pas les Asiatiques d’être des entrepreneurs, de travailler, de créer, de concourir à la prospérité de l’humanité. Certes nous sommes reconnaissants à l’Inde de ses vastes épopées poétiques telles que le Mahâbhârata, de son éthique érotique et de ses Apsaras sculptées sur les temples, à la Chine et au Japon d’une peinture du vide et du plein parmi ses représentations paysagères, sans oublier la poésie et le haïku qui n’est pas loin du zen. Revenons à notre scepticisme pour observer que le confucianisme politique n’a pas grand-chose d’individualiste, et il n’est pas innocent à cet égard que la Chine ait accueilli le communisme avec les succès totalitaires que l’on sait.

 

Manuscrit bouddhiste, écriture devanagari, Inde du nord, vers 1880 ;

Dictionnaire des philosophes, PUF, 1984.

Photo : T. Guinhut.

 

Venue des mains conjointes d’Adam Ferner et Chris Meyns, il s’agit bien d’une histoire de la philosophie, sous le titre joliment latin de Philosophicae historica, quand en anglais l’on avait choisi plus simplement The Philosophers’ Library. Magnifiquement illustré de manuscrits, peintures et couvertures, l’ouvrage, immédiatement attrayant, se propose une vocation encyclopédique, en balayant les histoires de la et des philosophies, cette fois de manière passablement chronologique. Cette histoire mondiale de la pensée met en avant la variété, l’engagement des grands écrits philosophiques à travers les siècles et les continents. D’une part dans le but de comprendre le monde, d’autre part de le questionner et le transformer, qu’il s’agisse de la puissance des religions, des avancées de la science, de l’enseignement de l’histoire, de la vertu du politique…

L’on commence avec les maximes de Ptah-Hotep rédigées en 2500 avant Jésus-Christ en Basse-Égypte, en passant par les Instructions pour les appartements intérieurs de l’impératrice Xu et jusqu’aux Origines du totalitarisme d’Hannah Arendt et à L’Histoire de la sexualité de Michel Foucault.

« Laissez-vous conter la fabuleuse et transgressive histoire de la philosophie », annonce la quatrième de couverture. Sauf qu’il s’agit plutôt d’une histoire culturelle, tant la navigation est fluctuante du côté des littératures, de l’Histoire et de la politique, faute d’une définition de cette « philosophie » ; avec des rapprochements qui donnent le mal de mer, tant on glisse d’un continent à l’autre au détour d’un paragraphe, contemporanéité n’étant ni corrélation ni causalité. De surcroit, et c’est plus gênant, les dérives idéologiques sont monnaie courante, tant il est question de présupposés anticolonialistes, antiracistes (car seule l’Europe est là coupable, bien entendu), antipatriarcaux, à la mode de la culture woke[9]. Dans une récurrente obsession à l’égard de ce que l’on appelle « l’appropriation culturelle », l’on ne manque pas de signaler combien tel ou tel chercheur s’est « approprié » tel papyrus égyptien, alors que faute d’archéologie et de musées occidentaux de tels artefacts eussent été ignorés, effacés par le temps. Sans compter la démagogie et le propagandisme éhontés, lorsque l’on gratifie la trop jeune activiste climatique Greta Thunberg d’une photographie et d’une couverture de livre, soit autant que Kant ou Nietzsche !

Autre réserve d’importance, des erreurs parsèment le volume. Dès l’introduction, au-sujet des autodafés, il est fait mention de l’armée romaine de Jules César détruisant la bibliothèque d’Alexandrie, alors que c’est accidentellement que le feu est passé des voiles d’un navire à un seul entrepôt, la bibliothèque ayant souffert de plusieurs déprédations chrétiennes puis islamiques et surtout du progressif abandon, erreur plusieurs fois martelée par la suite. Plus loin, l’islam est « tolérant » : c’est méconnaître l’Histoire et le Coran, ses objurgations à éradiquer Chrétiens et Juifs, et également le principe de l’abrogation, selon lequel les versets plus tolérants de La Mecque sont de facto abrogés par ceux, ultérieurs, plus vindicatifs, de Médine.

Ces avertissements consentis, l’on peut néanmoins voyager avec profit dans cette Philosophicae historica, selon un plan qui voyage des « Limites naturelles » (2500 - 300 avant Jésus Christ), « Par-delà les frontières » (en allant vers l’an 200), « L’assimilation », « Les régimes de vérités » (de 600 à 1000), « Etats d’équilibre », « Frontières ouvertes » (de 1450 à 1850), jusqu’aux « Récits d’envergure », sans oublier au-delà de l’an 2000 des « perspectives d’avenir », courant forcément le risque d’être démenties.

En ancienne Egypte, en Mésopotamie, l’on rédigeait des théodicées, selon le concept plus tard forgé par Leibniz, dans lesquelles les dieux sont défendus de l’accusation qui leur est faite de tolérer les injustices, ce en cohérence avec le pouvoir royal. Il est ensuite question d’« équilibre cosmique » des Védas au Yijing et à Confucius, soit de l’Inde à la Chine. Certes il s’agit toujours de justifier un pouvoir. Les Grecs, d’Anaximandre à Plutarque et Plotin, font une traversée légitime, quoiqu’ils soient souvent taxés de « sexisme et de misogynie », que la justification de l’esclavage par Aristote soit bien dénoncée, ce qui, en dépit de notre accord éthique, fait peu de cas de la contextualisation historique ; et de la noblesse philosophique en ce qui se targue d’une dimension tribunalesque continue et fatigante. Une telle morale est par ailleurs bien sélective : l’on ne dit pas combien La République de Platon est proche du communisme, ainsi que l’analysait Karl Popper dans La société ouverte et ses ennemis[10]

 

Il est néanmoins heureux de voir figurer Zoroastre le Perse, le jaïnisme indien. Et bien entendu les Romains, de Cicéron à Marc Aurèle, puis les Chrétiens, comme Saint-Augustin, à l’occasion duquel il est fort anachronique de parler de « littérature africaine ». Les penseurs arabo-musulmans côtoient ceux juifs. Tout cela en miroir avec l’exposé de Roger-Pol Droit. Quant au Japon, il est un peu abusif d’associer les auteures délicieuses et grandissimes Sei Shonagon et Muraski Shikibu à une démarche philosophique, mais en cet ouvrage le quota féministe fait loi, même si les manuscrits peints reproduits valent plus que le détour. Reste à savoir, dans le cadre de la tension entre révélation et raison, si l’on est philosophe autant que mystique avec Hildegarde de Bingen et Julienne de Norwich ; ou scientifique avec la première, Herrade de Landsberg ou poétique avec Christine de Pizan[11], toutes dames médiévales inspirées. Le tournant de la Renaissance est celui de l’imprimerie, de Luther et du protestantisme, tout ce qui permet la diffusion de la lecture et de la pensée. Cependant mentionner les philosophies du Nouveau monde, au gré d’une « métaphysique aztèque », de son « concept de teotl, une force cosmique omniprésente » reste aussi lacunaire que les documents qui subsistent. Parmi les incessants aller et retours entre Orient et Occident, vient le temps de « la raison libérée, d’Erasme à Thomas More, de Montaigne à Descartes, de Francis Bacon à Margaret Cavendish dont Le Monde glorieux oscille entre utopie et dialogue philosophique. Passons sur les nombreuses approximations, pour rester courtois, de ce volume toujours brillamment illustré, pour découvrir le prêtre éthiopien qui rédigea en 1510 et en ge’ez le Livre des sages philosophes. Quant à Hume et Kant, ils ne sont guère vus que sous le prisme de la « pensée suprémaciste blanche latente », ce qui, du point de vue de la hiérarchie des races n’est pas faux, mais souffre d’une lecture par le petit bout de la lorgnette. Le libéralisme politique et économique n’est heureusement pas absent, quoique trop rapidement évoqué, de Locke (quoiqu’il lui soit reproché d’ignorer « les droits de propriété des peuples nomades » !), en passant par John Stuart Mill plaidant la cause de la liberté et celle des femmes, jusqu’à l’Américaine Ayn Rand[12]. Un peu mieux servi, Rousseau se voit cependant tancé car sa « critique de la vie moderne et du colonialisme n’est pas irréprochable », ô péremptoire autorité !), alors qu’en une telle doxa, l’on se garde bien d’être critique envers les philosophies venues d’Orient et de l’aire arabe ; cette dernière n’ayant sur sa pratique de l’esclavage[13] droit qu’à : « À défaut d’être progressiste, cette position ne considère pas l’esclavage comme naturel et offre une possibilité d’affranchissement religieux, puisque les convertis à l’islam doivent être libérés ». Nous sommes en extase devant une telle libéralité ! D’autant que ne manquent pas les références aux ouvrages abolitionnistes s’il s’agit d’Europe et d’Amériques, que l’anticolonisation marxiste de Franz Fanon se taille la part du lion… Notons que des éclairs de prudence surgissent lorsque l’on note : « après la colonisation, les penseurs autochtones risquent de confondre philosophie et ethnographie ». Autre raisonnable prudence, s’il s’agit de s’inquiéter de dérives épistémiques telles que la revalorisation de la magie et de la sorcellerie par Sophie Bosèdé[14], aux dépens d’une démarche scientifique.

Capital (pour jouer sur le mot), Karl Marx s’arroge trois pages, sans mention aucune de la nature totalitaire du marxisme et du léninisme. Sauf par euphémisme qui vaut son pesant de contre-vérité : « Malheureusement l’URSS n’allait pas se montrer à la hauteur de ces ambitions philosophiques et politiques » ! Plus loin Che Guevara est un « théoricien subtil » ! Nous le connaissons plutôt comme un guérilléro communiste meurtrier. Heureusement le maoïsme est remis à sa place. Quant à lui, Nietzsche est traité avec une agréable objectivité, de même le positivisme logique antimétaphysique de Carnap et Wittgenstein, de même Heidegger et sa métaphysique « étroitement liée à son nationalisme et à son antisémitisme ». Bertrand Russell voit son Histoire de la philosophie occidentale examinée sous l’angle d’une pensée allemande conduisant au fascisme, ce qui, avouons-le, est un peu excessif de la part de ce dernier, moins cependant que penser la guerre comme « guerre de Nietzsche ». Hannah Arendt est expédiée en deux lignes et deux photographies. Simone de Beauvoir n’est pas remise en question dans son credo du Deuxième sexe, dont une des discutables postérités trouve voix avec Trouble dans le genre, de Judith Butler[15]. Arguons cependant de la gageure qu’impose un volume multipliant les allusions, forcément trop rapides à maints auteurs, punaisés en plein vol, comme Foucault…

Bien qu’un tel ouvrage ne puisse être exhaustif, il faudrait ici regretter des absences, étonnamment celle d’Olympe de Gouges, scandaleusement celle de Montesquieu, de Diderot et des Lumières, ou, celle de notre contemporain, l’auteur de Colère et temps, de la trilogie des Sphères : Peter Sloterdijk[16]. Considérons cette Philosophicae historica pour ce qu’elle est : une riche initiation cependant biaisée, profitable à un lecteur averti, passablement délétère pour le naïf…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Seule occurrence dans l’essai de Roger-Pol Droit, les femmes sont parmi les Esséniens, groupes d’ascètes que Philon d’Alexandrie considérait comme des philosophes. Quant à notre Philosophicae historica, tout en faisant bien abusivement de la poétesse Sappho une philosophe, elle n’oublie ni Hypathie d’Alexandrie parmi l’Antiquité, ni Hildegarde de Bingen ou Roswitha von Gandersheim au Moyen-Âge, ni Ban Zhao, historienne des Han, qui défend l’éducation des femmes, ni Mary Wollsntonecraft et sa Défense des droits de la femme en 1792 ; sans compter une foule de femmes savantes qui démentiraient l’ironie de Molière. C’est un des aspects méritoires de cet encyclopédique essai que d’ouvrir le spectre des identités philosophiques, malgré - encore une fois - ses torsions idéologiques à la mode.

Occidentalocentrée elle est, alors combien est-elle phallocentrée ! L’histoire de la philosophie comptant pourtant nettement peu plus de femmes qu’attendu. Faut-il cependant rappeler que l’Antiquité et le Moyen-Âge n’étaient pas le bouge du patriarcat, mais une ère où ces dames pouvaient penser. C’est au XVII° siècle, soit en 1690, que l’humaniste Gilles Ménage écrit en latin son Histoire des femmes philosophes, précieux recueil d’ailleurs dédiée à Madame Dacier, éminente traductrice d’Homère. Songeons qu’Aspasie de Milet, « maîtresse d’éloquence », « enseigna la rhétorique à Périclès et à Socrate, et à ce dernier la philosophie », rien de moins ! Elle avait de plus une « habile connaissance de la politique » selon Plutarque. Que Diotime est l’inspiratrice de Socrate dans Le Banquet. Que Sainte Catherine d’Alexandrie était « savante dans les lettres sacrées et profanes ». Il y eut des « platoniciennes », dont Hypathie d’Alexandrie qui « succéda à Plotin » et fut assassinée par la jalousie de chrétiens ; elle écrivit un Commentaire sur Diophante, des « règles d’astronomie et un traité sur les Coniques d’Apollon ». Mais aussi des « académiciennes », des « dialecticiennes », des « stoïciennes », des « cyniques », des « pythagoriciennes », comme Théone, qui embrasa d’amour Pythagore lui-même ! Hélas l’on sait la philosophie orale et la mortalité des papyrus ne nous permirent guère de conserver tous les talents de ces dames.

De nouveaux Gilles Ménage ne ménagerons pas leur peine pour ériger une nouvelle et plus contemporaine Histoire des femmes philosophes. Qui ferait la part belle à Simone Weil, la philosophe de L’Enracinement et de l’Etude pour une déclaration des obligations envers l’être humain, dans laquelle « l’univers mental de l’homme » est habité par l’« exigence d’un bien absolu ». Il faut méditer cette judicieuse pensée : « Parmi les inégalités de fait, le respect ne peut être égal envers tous que s’il porte sur quelque chose d’identique en tous[17] ».

Si l’époque contemporaine a peu de femmes philosophes d’immense envergure, hors la sommitale Hannah Arendt, s’engage une course à la prétention d’être femme et philosophe, alors qu’il suffit d’être simplement humain, prétention qui ne manque pas de moyens entre Rosi Braidotti et son The Posthuman[18], ou L’Âge du capitalisme de surveillance sous le clavier de Shoshana Zuboff[19]. Prenons garde cependant que les préoccupations du temps, voire ses conjugaisons opportunistes, démagogiques et idéologiques, comme le féminisme, le décolonialisme, ou ce que l’on appelle la crise climatique, ne donne lieu à des livres que le recul du temps décapera de leur actualité pour laisser voir que le roi philosophique est parfois nu…

 

 

Ce mouvement de mondialisation et de féminisation philosophiques est patent sous la direction de Laurence Hansen-Love : La Philosophie de A à Z. C’est avec intelligence et clarté que ce manuel met en œuvre l’ouverture de la liste officielle des auteurs pouvant figurer au baccalauréat. Ainsi, parmi les incontournables, Platon et Marx, Descartes et Nietzsche, l’on agrège ici des penseurs chinois, indiens, arabes et juifs. S’y côtoient modestement Averroès et Avicenne,  Maimonide, Nagarjuna et Zhuangzi, maître du Tao. En outre ces dames sont loin d’être oubliées : Arendt et Beauvoir bien entendu, Butler ou encore Weil et Wollstonecraft. Et si elles s’appellent Hannah, Simone, Judith, Simone encore et Mary, elles n’ont pas besoin de prénom pour se faire un nom.

Au mieux de la qualité informative, ce volume laisse libre l’élève et le curieux, voire le chercheur, de tracer ses sentiers philosophiques. En témoignent des centaines de portes vers autant de notions que de personnalités pensantes. Parfois d’une rare pertinence, lorsqu’à l’occasion de Karl Popper est rappelé son « paradoxe de la tolérance », qui souligne la nécessité de ne pas tolérer ce qui a pour vocation d’éradiquer la tolérance. En témoignent les entrées consacrées au libéralisme et à Karl Marx (quoique l’on y oublie toujours les 10 mesures liberticides et totalitaires préconisées par la fin du Manifeste communiste et réalisées avec les meurtres de masse que l’on sait[20]), entrées qui ont pour vocation de présenter sans a priori ni prosélytisme tous systèmes et pensées.

 

Mondialisation des philosophies, et non pas uniformisation, où elles sont accessibles de par le monde, grâce aux traductions, certes. Mais elles ne se mélangent guère ; et c’est peut-être bienvenu, au sens où l’on assisterait à un fouillis dépourvu de sens, à un effacement des contradictions et des diversités. Reste que l’arbre humain élance ses branches vers des directions philosophiques plurielles, et il serait plus que dommageable que par des mouvements de direction idéologique, religieuse, voire de censure, il soit réduit à une branche unique. Préférons la dilection de l’intellect.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Bertrand Russell : Histoire de la philosophie occidentale, Les Belles Lettres, 2011.

[2] La Bhagavad-Gîtâ illustrée par la peinture indienne, Diane de Selliers, 2016.

[3] Les Entretiens de Confucius, Les Belles Lettres, 2018.

[4] Le Livre de Lao-Tseu, Les Belles Lettres, 2018.

[6] Moïse Maïmonide : Guide des égarés, Verdier, 2012.

[10] Karl Popper : La société ouverte et ses ennemis, Seuil, 1979.

[14] Sophie Bosèdé : Witchcraft, Reincarnation and the God Head, Excel Publishers, 1992.

[15] Judith Butler Trouble dans le genre, La Découverte, 2006.

[17] Simone Weil : Etude pour une déclaration des obligations envers l’être humain, Folio Sagesse, 2021, p 82.

[18] Rosi Braidotti : The Posthuman, Polity, 2013.

[19] Shoshana Zuboff. : L’Âge du capitalisme de surveillance, Zulma, 2021.

[20] Voir : "Hommage à la culture communiste"

 

Templo budista de Panillo, Huesca, Aragon. Photo : T. Guinhut.

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5 décembre 2021 7 05 /12 /décembre /2021 15:28

 

Jaramillo de la Fuente, Burgos. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Des Ecrits des camps en Pléiade

à la philosophie de la Shoah et autres génocides.

 

 

L’Espèce humaine et autres écrits des camps,

Gallimard, La Pléiade, 2021, 1614 p, 65 €.

 

Didier Durmarque : Philosophie de la Shoah,

L’Âge d’homme, 2014, 168 p, 12 €.

 

Didier Durmarque :

Bilan métaphysique après Auschwitz. Les écrivains incandescents,

Ovadia, 2020, 146 p, 16 €.

 

Michel Marian : Le Génocide arménien. De la mémoire outragée à la mémoire partagée,

Albin Michel, 2015, 180 p, 15 €.

 

 

 

Sur sa croix, en un instant de doute, Jésus s’écria : « mon Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Mais à Auschwitz, un SS, comme à Primo Levi, dans Si c’est un homme, lui aurait répondu : « Ici, il n’y a pas de pourquoi ». Et si l’on peut regretter l’absence de ce livre aussi beau que tragique, aussi fondamental qu’effrayant, car italien, voire d’Être sans destin du Hongrois Kertesz, cette somme née dans la Pléiade, apparait, aussitôt ouverte, comme un incontournable. L’Espèce humaine et autres écrits des camps balaie en effet, de 1945 à 1994, les témoignages des écrivains survivants, de ceux qui écrivirent cependant à la recherche d’une libération introuvable : David Rousset, François Le Lionnais, Robert Antelme, Jean Cayrol, Elie Wiesel, Piotr Rawicz, Charlotte Delbo, et Jorge Semprun, le titre du premier, L’Univers concentrationnaire, paraissant emblématique de l’ensemble. Et s’il n’y a pas de pourquoi, toute philosophie est une aporie, un néant écroulé, une injure à la mémoire, aux morts et aux vivants… Ainsi la Shoah ne serait pas un territoire philosophique ; pourtant, après Hannah Arendt, Didier Durmarque ose relever le défi métaphysique de ce point nodal du XXème siècle et de l’humanité entière. Quoiqu’il ne faille pas, derrière la spécificité de l’holocauste des Juifs, occulter l’éternité génocidaire de l’homme, comme à l’occasion du génocide arménien, tel que Michel Marian en dresse le tableau mémoriel. Une catharsis est-elle possible ?

 

Comment n’y avons-nous pensé plus tôt ? Alors que les anthologies poétiques, chinoises ou italiennes, ensuite  thématiques, comme Frankenstein et autres romans gothiques[1] et Dracula et autres romans vampiriques[2], étaient en train de rajeunir avec un brin d’audace cette vieille dame que risquait de devenir cette Bibliothèque de La Pléiade, il fallait un coup d’édition, un monument frappant. Le voici.

Quoique limité aux écrits en français, même s’il ne s’agit pas de la langue maternelle d’Elie Wiesel et de Piotr Rawicz, le choix des textes et leur lecture dans le cadre de l'évolution de la pensée et de la conscience depuis plus d’un demi-siècle, sous la conduite du maître d'œuvre, Dominique Moncond'huy, nous plonge sans pitié dans une histoire de l'évolution de la parole sur le Mal totalitaire, certes ici uniquement nazi.

Déjà synthétique, même s’il s’agit de Buchenwald et non d’Auschwitz, David Rousset fait preuve d’un étonnant recul en écrivant presqu’à chaud L’Univers concentrationnaire, nourrissant son expérience intime d’échos de propos recueillis et de récits divers oubliés, quoiqu’il faille pointer sa fort abusive assimilation avec la logique d’exploitation capitaliste-bourgeoise qui fleure bon le marxisme doctrinaire : « un nouveau visage de la lutte des classes », dit-il. Robert Antelme, lui, creuse la thématique omniprésente de la « faim » et son corollaire, la défiguration du prisonnier : « la figure et le corps vont à la dérive ». Dans une veine complémentaire, Jean Cayrol déploie « une nouvelle comédie inhumaine », où le survivant est un « Lazare », étrangement ressuscité, mais jamais séparé de la mort des anciens codétenus. Mêlant vers et prose, Charlotte Delbo répond en quelque sorte à l’affirmation péremptoire de Theodor Adorno, en 1951, selon laquelle écrire de la poésie après Auschwitz serait barbare[3] ; sans compter la magnifique « Fugue de mort » de Paul Celan. Enfin, Jorge Semprun entrecroise en son autobiographique L’Ecriture ou la vie des bribes de Buchenwald avec ses années de formation intellectuelle, laissant en suspens l’efficacité du récit. Il n’en reste pas moins qu’au-delà de la barrière des genres, tous ont su réorchestrer souvenir et témoignage dans le flux d’une œuvre d’art, dont la beauté s’élève en dépit de l’horreur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aux côtés des récits de témoins, comme ceux de François Le Lionnais imposant le régime implacable d'une mémoire individuelle plus bruissante que la mémoire collective, ou de Jorge Semprun témoignant de la presque incessante difficulté à écrire ce dont il doit à toute force rendre compte, Piotr Rawicz a un statut à part, lorsqu’il traduit en fiction les faits bruts devenus « fantasmagorie fascinante », en son « livre-fable » (selon Dominique Moncond’huy) : Le sang du ciel, donnant à lire une réalité historique dans un récit intemporel et fantasmagorique.

Bien que témoignages et mémoires, ils ne sont pas sans souci littéraire : « la part littéraire, qui révèle dans ces écrits moins une intention esthétique stricto sensu qu’un souci éthique de la forme, une morale du style », souligne Henri Scepi, le préfacier. Mais ce toujours avec la difficulté de fixer dans la langue l’indicible de l’horreur.

Nudité, faim, coups, froidure, « marché des esclaves », squelettes puis cadavres : tout est déjà là chez David Rousset. La justice des SS est celle d’ « Ubu-Dieu », et « la connaissance de la bureaucratie, c’est la métaphysique des camps ». Pour le Nazi, le communiste, le libéral, le Juif sont « l’expression statique du Mal ». La puissance et la concision du texte fait paraître Robert Antelme plus verbeux, plus fade en son Espèce humaine. Pourtant, toujours à Buchenwald, où « la mort était de plain-pied avec la vie […] la cheminée du crématoire fumait à côté de la cuisine ». Plus loin c’est l’usine, puis la route pour fuir l’avancée des alliés, en une épopée de la faim, de la fatigue et de la diarrhée. Au bout du train vers Dachau, les soldats américains enfin ! Il n’en reste pas moins qu’il eût été plus pertinent de titrer ce Pléiade L’Univers concentrationnaire et autres écrits des camps.

Pour user d’un « art lazaréen », Jean Cayrol commence par un essai, « De la mort à la vie », qui détaille sa méthode et ses précautions, avant son plus bref Nuit et brouillard. Où « rasé, tatoué, numéroté », l’on croise la potence, le typhus et la dysenterie, le gaz zyklon, des « mutilations expérimentales », où « Himmler se rend sur les lieux. Il faut anéantir, mais productivement ». Ainsi Jean Cayrol prend en écharpe le système concentrationnaire.

De manière complémentaire, Elie Wiesel déclare : « il m’incombe de donner un sens à ma survie » : c’est indubitablement celui de la mémoire juive, même s’il n’y a « pas de réponse à Auschwitz ». Tout le récit ne se départ pas de sa force face à l’inéluctable. Ghetto refermé dans un village de Hongrie, transfert en train plombé, arrivée devant des enfants jetés dans des flammes : « L’Eternel, Maître de l’Univers, l’Eternel Tout-Puissant et Terrible se taisait, de quoi allais-je Le remercier ? ». Même la prière de Roch Hachanah n’amène dans le cœur du jeune Elie aucune réconciliation : « Pourquoi, mais pourquoi Le bénirais-je ? […] Parce que dans Sa grande puissance il avait créé Auschwitz, Birkenau, Buna et tant d’autres usines de la mort ? » Dès la sélection, même un rabbin soupire : « C’est fini. Dieu n’est plus avec nous. » L’évacuation du camp, face à l’avancée des Russes, est un autre cauchemar, une course effrénée dans la neige, alors que comme Primo Levi, il eût mieux valu pour Elie, seize ans, et son père rester à l’infirmerie. Des pages bouleversantes surgissent, comme le violon de Juliek qui donne un concert testamentaire « à un public d’agonisants et de morts », comme la bataille sordide pour une bouchée de pains dans le dernier wagon…

Conte « antiphilosophique », Le Sang du ciel est un concert de voix baroque, tissé par Piotr Rawicz, entre poème en prose, essai et autobiographie. La bigarrure romanesque et prophétique est antinomique de la rigueur narrative d’Elie Wiesel et de Primo Levi. De l’aveu de l’auteur même, ce « n’est pas un document historique », malgré le maelstrom de violences tour à tour soviétiques et allemandes. Capturé par les Nazis, il s’enfuit dans les montagnes polonaises avant d’être emmené à Auschwitz, libéré, ramené, survivant probablement grâce à sa blondeur et ses yeux bleus, sa connaissance des langues. Malgré la puissance hallucinatoire et météorique du projet, la composition éclatée du livre nuit à son efficacité.

Ce sont les femmes qui, avec Charlotte Delbo, deviennent des « mannequins nus », dans Aucun de nous ne reviendra, premier volet suivi par Une Connaissance inutile et Mesure de nos jours. Ainsi s’organise Auschwitz et après, fleuve de prose et de versets, de récit et de poèmes où « L’enfer avait vomi tous ses damnés ». Résistante française, elle est emprisonnée en 1942, acheminée à Auschwitz puis Ravensbrück, affectée au terrassement dans un déluge de froid, de coups et d’épuisement, avant d’accéder à un atelier de couture et enfin à l’usine Siemens, pour, après vingt-sept mois de camp, aboutir en Suède et enfin retrouver la France. Elle consacre une bonne partie de sa vie à la rédaction de cette fresque de la déportation, dans laquelle le chien d’un SS « traîne une femme qu’il tient à la nuque par la gueule ».

Encore à Buchenwald, avec Jorge Semprun. Une composition erratique, en mosaïque, préside à L’Ecriture ou la vie, car la mémoire joue avec les temps, de la fin du camp marquée par l’assaut de la résistance intérieure à sa longue emprise, de la formation intellectuelle à celle politique après-guerre. Le récit mime les mouvements de la démarche autobiographique, le doute « sur la possibilité de raconter », au risque du désarroi et de la lassitude du lecteur. Là tant les vers de Baudelaire que le kaddish accompagnent les mourants, là les pulsions les plus bestiales animent l’homme des camps, là l’auteur revient un demi-siècle plus tard, en mars 1992, pour sentir refluer les fumées charnues de Buchenwald…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans son introduction, Dominique Moncond'huy s’intéresse à la réception critique de chaque « écrit ». Même lorsque les œuvres de David Rousset, de Robert Antelme, de Charlotte Delbo, sont cataloguées comme des « références majeures », elles demeurent fort confidentielles. Quand Jean Cayrol obtint le prix Renaudot pour Je vivrai l'amour des autres[4] en 1947, ses textes concentrationnaires passèrent à peine la barre du silence. Car, si la résistance devient une part du grand récit natonal, le génocide des Juifs est plutôt occulté. Il faut attendre le film Nuit et brouillard d’Alain Resnais, en 1956, et surtout Shoah de Claude Lanzmann, en 1985, pour que la question devienne universelle. C’est cependant tardivement que les livres d’Elie Wiesel, La Nuit, en 1958, et de Jorge Semprun, avec L’Ecriture ou la vie, en 1994, se virent considérés avec le regard du succès, alors que Primo Levi, puis Imre Kertész contribuèrent à la dimension internationale du phénomène littéraire et historique. Avec son triptyque intitulé Auschwitz et après, Charlotte Delbo est plus longtemps reconnue aux Etats-Unis qu’en France. Mais avec Roland Barthes, Maurice Blanchot ou Georges Pérec, dont W ou le souvenir d’enfance[5] est à cet égard incontournable, voire Samuel Beckett, un sillage n’avait pas fini d’ensemencer durablement la conscience littéraire. Mais également les arts plastiques, avec Zoran Music, Anselm Kieffer, Christian Boltanski, ou encore la bande dessinée avec Maus, d’Art Spiegelman[6]. Sans compter qu’il faille peut-être relire rétrospectivement Franz Kafka…

Auprès de ces monstres sacrés de la révélation de l’holocauste, figure le modeste inconnu de l’anthologie : François Le Lionnais, avec sept pages seulement pour « La Peinture à Dora » (ce qui est le nom d’une carrière). Ce co-fondateur de l'Oulipo avec Raymond Queneau, fait « profession de détenu », et parvient à plonger les yeux d’un codétenu et ami (qui ne survivra pas) dans l’histoire de la peinture, pratiquant ainsi une évasion « mentale » et émerveillée en dépit des souffrances, des appels dans le froid, et des gardiens de prompts à cogner. Ainsi Bach survole la « dysenterie », un quatuor de Beethoven s’élève, « grondant sa révolte au lendemain d’une série de pendaisons particulièrement réussies ». Ces pages allusives et brillantes plongent le lecteur dans la plus poignante dichotomie entre l’art et les camps.

André Malraux rappelait dans ses Antimémoires, que les camps, « d’inspiration ubuesque » selon David Rousset, rompent avec toute tradition de l’incarcération et du bagne. Là, malgré les avanies, le prisonnier restait un homme. Les camps travaillaient à l’annihilation non seulement de l’homme, mais de tout un peuple. Malgré la dimension industrielle qui fait la spécificité de la « solution finale » nazie, le parallèle est évident avec les camps communistes, les famines ukrainiennes orchestrées par la collectivisation stalinienne, les dizaines de goulags parsemant l’Union soviétique, la focalisation antisémite en moins, la technique des chambres à gaz en moins, quoique le froid et la faim se chargeaient de l’extermination ; mais aussi les logaïs du maoïsme chinois. Aussi faut-il ne pas oublier de citer, comme c’est hélas le fait de ce volume de la Pléiade, des presque équivalents, soit les Récits de la Kolyma[7] de Varlam Chalamov, et L’Archipel du goulag[8] de Soljenitsyne.

Poignant plus encore par la réunion, la succession, le creusement des témoignages, ce volume rend à ses Ecrits des camps quelque chose de leur nouveauté épouvantable, époustouflante, de leur champ obscur d’assassinat programmé. Une fulgurance noire ne jaillirait-elle pas si l’on plaçait ce Pléiade, quoique d’un format plus modeste, aux côtés d’Historiciser le mal. Une lecture critique de Mein Kampf[9], dont l’analyse critique déborde pour trois fois la démesure du brûlot infâme d’Adolf Hitler[10].

 

Historiciser le mal. Une lecture critique de Mein Kampf,

Bibliothèque municipale, Poitiers, Vienne. Photo : T. Guinhut.

 

« Hier ist kein Warum[11] », répond un SS, ou un Kapo, lorsque Primo Levi se voit arracher le glaçon sur lequel il comptait pour apaiser sa soif. « Ici il n’y a pas de pourquoi ». Voilà qui semble dénier à l’occasion d’Auschwitz toute interrogation rationnelle autant que métaphysique. Certes les morts, à moins d’une autre vie accordée par la Providence, ne pensent pas. Cependant, il reste aux survivants, Primo Levi en tête, puis aussi bien aux amateurs qu’aux professionnels de la pensée, la tâche ingrate, ardue, semée d’embûches, d’édifier une Philosophie de la Shoah, telle que se propose, non pas seul, mais outillé de bien de ses prédécesseurs, Didier Durmarque.

Nanti d’un appareil de notes aussi judicieux qu’impressionnant (auquel nous empruntons bien des références), l’essai de Didier Durmarque, malgré l’apparente modestie de son épaisseur physique, ne se départ pas d’une dimension encyclopédique. Les témoins écrivains de la Shoah, sont bien là, de Primo Levi à Imre Kertész[12], les penseurs, d’Adorno à Heidegger, sans omettre un instant Hannah Arendt et son Eichmann à Jérusalem, en passant par David Rousset et Claude Lanzmann, ou des sociologues comme Bauman, des historiens comme Hilberg. Le format ramassé du volume, la fluidité de la démonstration permettent une efficace initiation à des problématiques lourdes et qui nous hanteront longtemps, voire tant que l’humanité sera l’humanité.

La Shoah est en effet le vortex d’une « métaphysique moderne », en laquelle l’être, son sens, son immanence, voire sa transcendance, sa relation au langage et à l’Histoire, son inscription dans une pensée politique, ne peuvent plus faire l’économie d’une entrée fracassante et fracassée. Car l’énigme du nazisme et son irrésistible montée, et une part de ses mobiles, la haine du Juif, parviennent à culminer dans le massacre organisé de six millions d’êtres humains. Au contraire de Jacques Lanzmann, qui qualifie la Shoah d’« acte incompréhensible[13] », Todd Strasser, dans son apologue La Vague[14], a tenté avec finesse et succès de mettre en scène et ainsi de montrer comment un groupe peut adhérer puis agir avec violence : un paisible lycée californien devient un microcosme totalitaire, où les élèves perdent tout libre arbitre pour adhérer avec passion à leur leader, le professeur Ben Ross, qui ne s’est livré à cette expérience que pour expliquer la montée du nazisme, et pour élucider avec eux les mécanismes de l’adhésion à un groupe exalté par le mal…

Ainsi Didier Durmarque s’attache à penser « par-delà un impensable ». Ce qu’il faut lire « comme castration et comme fondement », est également lu autant du point de vue anthropologique que métaphysique, voire « esthétique » : « La Shoah comme fondement ontologique s’apparente derechef à une castration, honte d’être homme », elle « remplace, à certains égards, le péché originel et la crucifixion du Christ ». Au-delà du meurtre de masse, multiplicateur de la pulsion de mort, qui plus est, en fonction d’une politique raciale, du génocide d’un peuple notoirement inoffensif, assimilé à sa seule religion honnie, la honte se cristallise également sur l’exploitation économique des camps, désastreusement peu rentable du point de vue de la faiblesse de travail, mais terriblement efficace quant à l’optimisation des sous-produits humains : vêtements, bijoux, or dentaire, lunettes, landaus, cheveux, cendres… Cependant, l’on n’ira pas jusqu’à suivre le nazi Heidegger, qui, dans sa haine de la technique, affirme : « L’agriculture est maintenant une industrie alimentaire motorisée, quant à son essence la même chose que la fabrication de cadavres dans les chambres à gaz[15] » (dans une de ses conférences de Brême), lui qui tait qu’il s’agit là d’abord de Juifs, ce que n’omet pas de pointer notre essayiste.

Cet « oubli de l’individu » signifie-t-il que Dieu n’existe pas ? L’être devant la mort par holocauste est confronté à une négation de la métaphysique : car « Vérité, beauté, Bonté, que les philosophes ont inventés » seraient « une pure moquerie à l’égard des victimes », selon un Heidegger ici moins verbeux qu’à son habitude. Ainsi Auschwitz « discrédite l’être comme fondement, c’est-à-dire comme Dieu, et réinvestit la question de l’origine sous forme de celle du néant ». Là où est interdit de « prononcer le mot de Providence », s’agit-il d’« une nouvelle Bible[16] » ? Si Dieu préside, il faut maudire sa volonté sans théodicée, car il rit ! Le scandale métaphysique est refermé par Imre Kertész : « La révélation du Sinaï a perdu sa validité avec l’accomplissement d’Auschwitz[17] ». Qui sait si les victimes, en d’autres circonstances, auraient pu se conduire comme leurs bourreaux…

À juste titre, à la suite d’Hannah Arendt, Didier Durmarque interroge le rôle euphémistique du langage[18] dans le traitement de la « question juive ». Mais aussi, au-delà de la « résistance à la verbalisation » de la Shoah, de la faillite des mots, et a contrario, ce langage anoblissant et vivifiant de l’art et de la poésie, comme lorsque Primo Levi attribue sa survie aux vers de La Divine comédie de Dante récités à Auschwitz. Ainsi, la souffrance « passe par une esthétique du langage », au service de la formulation, de la visualisation et de la transmission à fin de mémoire et d’avertissement humaniste et philosophique, ce au service des générations suivantes.

Cette esthétique n’est évidemment pas dans la Shoah elle-même, mais dans l’art qui en rend compte, au-delà de l’immonde et de l’inconnaissable, non sans dimension éthique. Dans une nouvelle langue, non contaminée, s’il est possible, « à l’intérieur de cette tension entre art et kitsch ». Paul Celan[19], avec « Fugue de mort », Primo Levi, et quelques autres, y ont réussi, pas seulement parce qu’ils étaient des témoins, mais des artistes. Bien que n’ayant jamais vécu à l’époque de la Shoah, Jonathan Littel, avec Les Bienveillantes, a su faire impressionnante œuvre d’artiste[20]. Comme le film de Claude Lanzmann est un film d’horreur vrai, en même temps qu’un film sur Dieu et sur la question de la représentation. En effet, déclare Lanzmann à l’intention de Raul Hilberg : « Pour décrire l’holocauste […], il fallait faire une œuvre d’art[21] ».

Une telle entreprise historique et de recréation se doit de déconstruire les stéréotypes : participation et absence de résistance des Juifs doivent être exclus du prêt-à-penser. Egalement de conduire à un « réinvestissement de la question juive ». Un « nouveau Sinaï » doit s’élever. « Une philosophie du judaïsme comme figure de l’universel » reste nécessaire ; y compris (ce que ne mentionne pas notre auteur) devant le défi multiséculaire de l’antisémitisme explicitement génocidaire de l’Islam…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce bel essai, stimulant pour l’esprit, n’échappe pourtant pas à quelque occasion de blâme : affirmer que « cette perversion de la raison […] est le propre de la société moderne en général et de la société occidentale en particulier », c’est faire fi des barbaries génocidaires depuis la préhistoire et l’antiquité et de celles extra-occidentales, c’est s’aligner sur une culpabilisation de l’Occident hors de tout équilibre objectif de la pensée. De même, accueillir sans barguigner l’association du « système totalitaire nazi » et du « système contemporain de la société néolibérale » de Christophe Dejours[22] et la comparaison de François Emmanuel[23] selon laquelle la « sélection du marché » capitaliste est « identique à la « sélection à l’entrée des camps de concentration et d’extermination » est pour le moins la traditionnelle et stupide reductio ad hitlerum, et, pour le plus juste, la marque d’une obsession idéologique anticapitaliste délirante et dangereuse…

Certes, l’on insiste, et Didier Durmarque de même, avec raison, sur l’unicité de la Shoah : qu’elle ait été commise au cœur du XXème siècle et d’un Occident apparemment supérieurement civilisé, qu’elle convoque les perfectionnements de la technique, au moyen de la bureaucratie issue de l’Etat hégélien, de la logistique ferroviaire et des chambres à gaz, au service d’une « industrialisation du meurtre », la rend presque incroyable, vigoureusement choquante, quand l’Etat moderne fourbit les armes de la mort, alors que civilisation et technique auraient dû nous garantir des barbaries tribales, djihadiques et impériales que les sables de l’Histoire enfouissent…

Pourtant, et en ce sens, la Shoah nous avertit qu’en dépit des apparents remparts de la civilisation et de la technique, pensées comme au service de l’humanité, elle n’est qu’un éternel retour (pour employer un concept nietzschéen) du fonds de violence et d’extermination qui coule en chacun de nous à des doses diverses depuis des temps immémoriaux. « Mal radical inné dans la nature humaine » selon Kant, ou « banalité du mal » selon Arendt[24], il ne fait que changer d’outil, de la massue la plus primitive à « la solution finale » abondamment théorisée autant que techniquement planifiée.

Quoiqu’il faille se garder de l’effet paravent. La Shoah, commise par le national-socialisme, mise en avant par l’antifascisme en sorte d’étendard de l’abjection à combattre, permet d’euphémiser, voire de passer sous silence les crimes de son pendant : le socialisme international, entre Lénine, Staline, Mao et Che Guevara. Il vaut mieux alors éviter de pointer les accointances de l’antisémitisme nazi et islamique, lorsque l’on sait combien le mufti de Jérusalem, visitant Berlin, était un grand ami d’Himmler. De plus l’absence de procès de Nuremberg pour les crimes du communisme, n’a pas permis qu’une opinion s’émeuve avec autant de force, en dépit de Soljenitsyne et de son Archipel du goulag : la filiation marxiste qui passe par Lénine, Staline, Mao et Castro n’a pas vu poindre son Hannah Arendt.

Reste que la conclusion nécessaire de l’argumentation de Didier Durmarque est, sans ambages : « une philosophie de la Shoah n’est point une contradiction dans les termes, mais se présente, s’érige, se donne à penser comme pléonasme », comme problème « politique planétaire ». On lui saura gré de fourbir pour nous les armes de la pensée, même si, devant le fer des masses fanatisée, elle peut-être notoirement fragile…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avec une inébranlable constance, Didier Durmarque creuse le sillon de sa recherche, se demandant comment Enseigner la Shoah[25]. Au-delà et au secours de la pensée philosophique et historique, il ne se fait pas faute d’oublier les écrivains qui ont témoigné, soit « les écrivains incandescents » de son Bilan métaphysique après Auschwitz : Robert Antelme, Piotr Rawicz, Yitzhak Katzenelson et Imre Kertész, comme pour devenir une sorte d’apostille aux Ecrits des camps en Pléiade. Car si Dieu n’a jamais répondu aux appels qui sourdaient des baraques des camps et des chambres à gaz, peut-être faut-il signer l’acte de décès de la métaphysique. Car « c’est l’humanité de l’homme qui a rendu possible la Shoah ». Or ne reste que le verbe abandonné de Dieu sous la plume des écrivains. Didier Durmarque confirme le réquisitoire selon laquelle la « forfaiture divine » est indubitable.

Les quatre auteurs dont l’essayiste s’empare sont pour lui des « incandescents ». À cause du « pli au sens deleuzien » pour Robert Antelme, où les enfants brûlés sont le signe de la responsabilité métaphysique de l’homme. Ainsi l’Etat moderne, ne respectant pas le droit naturel, construit une biopolitique, pour reprendre Michel Foucault et Giorgio Agamben. L’incandescence du « style » chez Piotr Rawicz, va jusqu’à faire d’un Kapo ou d’un SS un Dieu, entre deux infinis : « Dieu et cafard », au sens de la vermine kafkaïenne et de la vermine juive selon les Nazis. Une queue circoncise quant à elle est une « phénoménologie » ! Ainsi l’ontologie devient une « néantologie ». Un tel écrivain considère tout « fait collectif », « tout fait social grandiloquent » comme « une antichambre de la chambre à gaz ! L’exagération n’est peut-être pas si folle. En regard, la « folie froide » est chez le Polonais Yitzhak Katzenelson, avec son Chant du peuple juif assassiné[26], « permettant à l’homme de sauver le Verbe ». Car le texte est de la poésie, au rebours d’Adorno, texte écrit en yiddish et enfermé dans de petites bouteilles enterrées dans le parc de Vittel, auprès du camp d’internement, quoiqu’il s’appuie sur l’expérience du ghetto de Varsovie et la perte de sa femme et de ses enfants achevés par le gaz à Treblinka. Quinze chants jalonnent l’œuvre jusqu’au soulèvement suicidaire du ghetto. Voici la « puissance démiurgique du langage », selon Didier Durmarque, qui ne peut échapper à la comparaison avec le poète Paul Celan, cette puissance qui lutte contre la destruction d’un peuple et d’une culture, malgré le scandale exprimé par Yitzhak Katzenelson : « Il est un Dieu ! Quelle injustice !.. Quelle raillerie !.. Quelle infamie ! » Reste la pensée au service du langage avec Imre Kertész, « premier philosophe de la shoah », qui met l’humanité face à l’irréductibilité d’Auschwitz, où « la modernité peut se passer de l’homme ». Seule l’incandescence de la langue maintient en vie la mémoire et la dignité humaines. Ainsi Didier Durmarque fait saillir de son quatuor d’auteurs une incandescence philosophique, là où « Auschwitz fait table rase de toutes les conceptions traditionnelles de l’homme et de Dieu ».

Les travaux de Christian Ingrao[27] développent également une pensée de la chambre à gaz et de l'extermination. Ce dernier expose par exemple les préoccupations morales d'Himmler et l'identification de sa pratique à celle des Anglais puis des Américains envers les Indiens. Himmler identifie même sa « marche à l'Est » au processus mis en place par ceux-là pour vider les territoires de ses habitants. Estimant qu'il n'a pas de temps à perdre, il se dédie au plus vite à sa mission au service son peuple. Or Christian Ingrao rappelle combien nombre d'Allemands, avant même la Première Guerre mondiale, étaient obsédés par l'angoisse de la disparition de leur peuple programmée par les Français et les Anglais, mais aussi les Russes.

Cependant cette philosophie de la shoah resterait veuve et sans descendance si l’on n’agrégeait les autres génocides qui ont parsemé l’Histoire : sans omettre les génocides vendéen et rwandais, pensons aux dizaines de millions de morts du maoïsme chinois, aux vingt millions de morts du communisme soviétique, dont ceux de la famine ukrainienne sciemment orchestrée par Staline, ce qui dément l’affirmation de Didier Durmarque selon laquelle « les goulags russes visaient expressément la domination politique et l’absence de contestation plutôt que l’extermination », les intentions affichées n’en cachant pas moins un résultat probant. Ainsi communisme et fascisme ne sont que les deux faces du même totalitarisme génocidaire des êtres et de leurs libertés, quand le théocratisme, en particulier (mais sans exclusive) depuis le VIIème siècle qui vit la naissance de l’Islam, faucha un nombre incalculable d’individus, de l’Inde à l’Espagne, jusqu’à aujourd’hui, où le califat islamique, sans omettre ses ramifications planétaires infiltrées, dévaste les Chrétiens, les Juifs, les athées, les tenants des Lumières, et tous ceux qui n’ont pas l’heur de lui plaire. En cette occurrence, le génocide arménien est symptomatique. Car l’on oublie trop souvent, que loin de se limiter à un conflit ethnique, il n’était rien d’autre qu’une élimination programmée d’une enclave chrétienne de l’empire ottoman.

 

À cet égard, l’essai de Michel Marian n’est pas un livre d’historien dépliant le récit d’un génocide qui fit en 1914 et 1916 tant de centaines de milliers de morts, extirpant les Arméniens de l’Anatolie, comme on le fit des Grecs, puis des Syriaques, et peut-être dans l’avenir, des Kurdes. Il s’agit, comme une variante en mineur du livre de Didier Durmarque, d’une philosophie de la mémoire. Ce qu’explicite suffisamment le sous-titre : « De la mémoire outragée à la mémoire partagée ». Toute la problématique repose en effet, entre « faits et fables », sur la question de la reconnaissance ou non de ce génocide (certes historiquement attesté) par le monde entier et par voie de conséquence par la Turquie elle-même. En ce sens, à  l’heure du centenaire, l’islamisation de la Turquie sous la coupe d’Erdogan est de bien mauvais augure, non seulement pour une pacification de la mémoire, mais aussi pour une pacification du futur, là où la question arménienne augure de la question chrétienne (religion peu à peu évacuée du pays).

Une des questions essentielles (outre celle, oiseuse, de savoir s’il faut qualifier de génocide un événement antérieur à la création du mot) est de réclamer ou de s’inquiéter de la pénalisation de sa négation, à la suite des lois Gayssot pénalisant la négation de la Shoah. Michel Marian n’omet pas de rappeler les tenants et les aboutissements d’une telle entreprise judiciaire française, pointant à juste titre « les dangers de la pénalisation ». Lobby arménien, bons sentiments politiques et realpolitik aboutissent aux polémiques autour de l’exigence ou de l’ingérence grotesque du législateur sur le territoire de l’historien, à la lisière immédiate de la décision liberticide, prête à semer le lit d’une pénalisation de la mention d’une opinion pourtant conforme à des faits historiques avérés.

 

Quand Didier Durmarque se réclame de l’universel pour rendre leur dignité aux victimes de la Shoah, Michel Marian propose l’image de la ville homérique de Troie, détruite parce qu’à la charnière de l’Asie et de l’Europe, « pour clore dans cette région des siècles de nationalisme, pour remplacer la course meurtrière à l’origine par une référence partageable ». Ces deux essais, dont le second est comme le petit frère du premier, nous invitent non seulement à penser le passé, mais aussi notre présent et notre avenir : celui d’une humanité que le parfum des génocides n’a pas fini de faire frétiller, surtout animé par la pulsion de mort de l’identité religieuse et théocratique. Il est à craindre que l’Histoire n’en ait pas fini avec les crimes contre l’humanité, au service hélas d’autres écrits des camps et des génocides, si seulement survivent les plumes.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[3] Theodor Adorno : Prismes. Critique de la culture et société, Payot, 2010, p 30-31.

[4] Jean Cayrol : Je vivrai l'amour des autres, Seuil, 1947.

[5] Georges Pérec : W ou le souvenir d’enfance, Denoël, 1975.

[6] Art Spiegelman : Maus, Flammarion, 1998.

[7] Varlam Chalamov : Récits de la Kolyma, Verdier, 2003.

[8] Soljenitsyne : L’Archipel du goulag, Fayard, 2011.

[9] Historiciser le mal. Une lecture critique de Mein Kampf, Fayard 2021.

[11] Primo Levi : Si c’est un homme, Julliard, 1987, p 34.

[13] Claude Lanzmann : Au sujet de la Shoah, Belin, 1990, p 401.

[14] Todd Strasser : La Vague, Jean-Claude Gasewitch, 2008.

[15] Martin Heidegger : Métaphysique, treizième leçon, 13 juillet 1965.

[16] Primo Levi, ibidem, p 246 et 98.

[17] Imre Kertész : Sauvegarde, Actes Sud, 2012, p 63.

[21] Raul Hilberg : La Politique de la mémoire, Gallimard, 1996, p 19.

[22] Christophe Dejours : Souffrance en France, la banalité de l’injustice sociale, Seuil, 1998, p 105.

[23] François Emmanuel : La Question humaine, Stock, 2000.

[25] Didier Durmarque : Enseigner la Shoah, UPPR, 2016.

[26] Yitzhak Katzenelson : Chant du peuple juif assassiné, Zulma, 2007.

[27] Christian Ingrao : La promesse de l'Est - Espérance nazie et génocide (1939-1943), Seuil, 2016.

 

Sentier du lac de Bassia, Gèdre, Hautes Pyrénées.

Photo : T. Guinhut.

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11 septembre 2021 6 11 /09 /septembre /2021 17:52

 

Vide-greniers de Chef-Boutonne, Deux-Sèvres. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Erotisme, pornographie :

misère sexuelle ou péché mignon ?

 

De Jean-Jacques Pauvert à Romain Roszak,

Didier Lestrade & Mario Vargas Llosa.

 

 

Jean-Jacques Pauvert :

Anthologie historique des lectures érotiques,

Stock Spengler, 1995, cinq volumes sous coffret, 4200 p.

Jean-Jacques Pauvert :

De l’infini au zéro. Anthologie des lectures érotiques, 1985-2000,

Stock, 2001, 720 p, 190 F.

Romain Roszak : La Séduction pornographique, L’Echappée, 2021, 320 p, 20 €.

Didier Lestrade : I Love Porn, Editions du Détour, 2021, 334 p, 21,90 €.

 

 

 

         Un code moral, tel que le déroula Michel Foucault dans Les Aveux de la chair[1], a longtemps vilipendé l’érotisme et la pornographie, cette suggestion de plaisirs intimes et raffinés, cette écriture de la prostitution, de la chair vendue, de la viande exclusivement sexuelle. L’on sait que la distinction entre les deux est bien floue, que l’érotisme des uns est la pornographie des autres et vice versa, sinon vice et vertu… Au risque de poursuites, de livres voire d’auteurs brûlés en place publique, la plupart des œuvres érotiques furent publiées sous le manteau, faisant cependant le délice des amateurs et des collectionneurs, les plus rares et somptueux ayant été conservés dans la bibliothèque Gérard Nordmann, divulguée sous le titre Eros invaincu[2]. Plus modestement, mais de manière plus exhaustive, Jean-Pauvert édifia une Anthologie des lectures érotiques en quatre forts volumes, dévoilant les péchés mignons et épicés de centaines d’auteurs, de la plus haute antiquité à nos jours, de 2000 avant Jésus Christ à 1985, de Gilgamesh à Emmanuelle. L’éditeur et anthologiste dut se résoudre, passablement amer, à proposer un addendum : De l’infini au zéro. Anthologie des lectures érotiques, 1985-2000, témoin d’une misère sexuelle contemporaine. Sans doute faudra-t-il revenir sur des valeurs sûres, par exemple Mirabeau au XVIII° siècle, pour retrouver le chemin de l’érotisme comme un art littéraire à part entière. Cependant vingt ans plus tard, de plus jeunes essayistes remontent au créneau pour investiguer La Séduction pornographique, selon le titre de Romain Roszak, et clamer avec joie : I love porn, sous la plume de Didier Lestrade, dont le moins que l’on puisse dire est qu’il est fort désinhibé. Mais c’est peut-être avec Mario Varga Llosa que l’on trouvera plus fine distinction entre érotisme et pornographie…

 

Fallait-il publier cette déception post-coïtum? À moins d’être riche d’enseignements sur notre contemporain… Jean-Jacques Pauvert, fabuleux propagandiste des aventures de la sexualité, à travers cette somme, cet aboutissement de toute une carrière d’éditeur, l’Anthologie historique des lectures érotiques, quatre tomes sous coffret, 4200 pages, de 2000 avant notre ère à 1985, de Gilgamesh à Emmanuelle, avait dressé une stèle splendide au triomphe de l’Eros. Bientôt cependant il persiste et signe la fin de l’érotisme : « Il n’y a pour ainsi dire plus de lectures érotiques. De la même manière que la sono des boites atteint des décibels assourdissants, empêchant d’écouter ce qui est diffusé, le registre des textes « sexuels » naturalistes est aujourd’hui tel qu’il est impossible de lire ce qui est proposé », argue Jean-Jacques Pauvert en son  De l’infini au zéro. Anthologie des lectures érotiques, 1985-2000.

Mécaniquement, les « nouveaux auteurs » de l’aube du troisième millénaire (femmes, homosexuels, bisexuels, hétéros) dévident comme en faisant du tricot (un coup à l’envers, un coup à l’endroit) des relations de sexes toujours les mêmes - sauf la surenchère - dans un style toujours le même. Nous succombons sous le nombre de « lectures érotiques » dont l’abondance, souvent la violence, font qu’elles n’en sont plus guère ». Ainsi conclut l’anthologiste. Serait-il las, trouvant au bout du rouleau le zéro,  ou plus lucide que jamais, alors que né en 1926 il allait mourir en 2014. À moins qu’il s’agisse d’une allusion alarmante au Zéro et l’infini d’Arthur Koestler[3], roman de la victoire du totalitarisme…

Comment ? Notre civilisation n’aurait plus d’érotisme? Jean-Jacques Pauvert deviendrait-il sénile ? Partout, dans nos rues, nos défilés de couturiers, nos publicités, nos expositions, notre internet, nos romans et confessions, pas un atome de la peau du monde n’apparaît sans être affligé d’une acné galopante de fessiers moulés, de seins nus, de baiseurs et de baisé(e)s, de perversions hard… Tout est visible. Au point de devoir avertir notre malheureux lecteur qu’il entre ici en territoire souvent choquant. L’eau de rose de Love story est évacuée par la chasse d’eau de Loft story. Toutes ces générations qui ont souffert dans leur âme et leur chair de ne pas voir comment un cul était fait, ni comment une copulation se jouait, sont enfin rédimées par une libération sexuelle sans précédent…

Pourtant, un voile de pudeur - et sa transgression - une aura de secret, sinon de sacré, un frisson de beauté, tout ce qui dans cette émotion du dénudement est à la frange du sentiment, lient amour et sexe pour accéder à l’érotisme. Eros, fils de Mars et Vénus, ou de Poros et Pénia (le manque et la surabondance chez Platon[4]) paraît être définitivement castré par son frère, l’obscène Priape. S’agit-il d’éros, s’il ne reste qu’une viande génitale? Depuis que le cœur est un abat, on ne le consomme guère. Symptomatique est le livre d’Alina Reyes à avoir lancé la mode du récit postérotique féminin : Le Boucher. Encore avait-elle un élan et une écriture que n’ont plus Claire Legendre avec Viande « J’ai forcé son trou pour y installer ma bite », Catherine Millet avec La Vie sexuelle de Catherine M. : « J’attrapai des queues pour sucer » ou Catherine Cusset avec Jouir : « A quatre pattes sur la moquette de ma chambre, une brosse à dents par devant et un pinceau par derrière, je me vois le cul en l’air et rond comme une pelote de laine piquée de deux longues épingles à tricoter. » Pourquoi pas. Tant que cela lui fait du bien et ne fait de mal à personne… Nous n’avons pas fouillé les poubelles d’un sex-shop ; c’est chez Gallimard. Seule Virginie Despentes dans Baise Moi avait le sens des formules chocs, des métaphores, des coups de griffe contre les mentalités, talent qu’elle a perdu depuis. Seule Catherine Millet, parmi une litanie, répétition, variations de copulations aussi échangistes qu’anonymes, parvient à évacuer tout lyrisme, toute jouissance apparente au point de réaliser un tour de force : le degré zéro de l’émotion et du plaisir, sans morale, sans éthique, sans sida ni joie. La nymphomanie, l’andromanie, l’accumulation des corps et des expériences sont grosses d’une absence, celle de l’être. Ennuyeux, clinique, peut-être ; mais vrai, jamais auparavant écrit ainsi.

Dans une anthologie épaisse (trop pour quinze ans ?) où les commentaires de Pauvert et ses emprunts aux médias pour observer une évolution des mentalités sont plus riches que les auteurs, seuls émergent des exhumations d’auteurs plus anciens (Baffo, Henri Miller, Musset) ou nos contemporains Michel Houellebecq[5], ce miséreux sexuel sans cesse en quête de réalisation impossible, Nicholson Baker, un américain qui, dans Vox, met en scène le diapason de deux désirs au téléphone, et la Confession sexuelle d’un anonyme russe. On aurait cependant souhaité y lire Mario Vargas Llosa et ses merveilleux Cahiers de Don Rigoberto[6]. La faiblesse générale vient moins d’un trop de permissivité que du manque de qualité d’auteurs qui, sur un court laps de temps, et sans compter le manque de nécessaire recul, font mode et non œuvre. Et Philippe Sollers[7] d’ajouter: « le texte écrit avec le projet d’exercer une fascination, un entraînement au désir, tend à disparaître au profit de l’image »…

 

 

Nous sommes ravis que ces dames aient atteint la parité. Qu’elles assument et représentent leur sexualité, bien. Qu’elles deviennent par le truchement de narratrices des serial-killers and fuckers, l’on s’interroge. On sait d’ailleurs qu’il y a des femmes incestueuses et pédophiles actives ; heureusement bien moins que chez les mâles, mais voilà qui porte un coup de plus au cliché de la tendresse féminine. Nos écrivaines françaises écrivent aussi mal que les hommes, sont aussi machistes, ou gynéchistes, si l’on pardonne ce néologisme. Foin du style, de la construction romanesque et de la mise en abyme d’une société, le couple exhibition voyeurisme prime, le « c’est mon choix » fait loi. Et le public, le vulgaire se jette sur les pages, les écrans pour surprendre qui baise avec qui, dans quel trou… Modernes jeux dont la devise de mauvais goût serait : pinem et circenses !

L’étalage proposé par Jean-Jacques Pauvert a cependant pour vertu de nous interroger sur notre contemporain. Quand Catherine Cusset écrit : « Un homme abuse de moi, se moque, me torture. (…) De temps à autre il enverra ses sbires me tricoter. Ma jouissance est explosive… », qu’importe le divertissement de son personnage qui s’aime victime, lors de saynètes entre adultes consentants que personne n’est obligé de lire… Mais à le rapprocher des avalanches de violences pornographiques dans les revues, films et sites spécialisés, ou d’une publicité pour on ne dira pas quelle marque de luxe dans laquelle un pied gainé de cuir vient s’imprimer sous le sourire d’une demi dénudée en une métaphore d’une terrifiante agression génitale, les questions se font pressantes. Si l’on considère que la pornographie explicite n’est accessible qu’à celui ou celle qui va vers elle, que dire, sans réclamer un instant la censure, lorsqu’une telle publicité s’exhibe dans un magazine féminin destiné au salon familial ?

L’érotisme peut à bon droit offrir à la publicité et au produit convoité une dimension sensuelle qui rejaillira sur l’ego d’un acheteur narcisse qui devrait savoir résister au mensonge des sirènes. Le sadomasochisme quant à lui joue des coudes pour faire parler d’une marque en choquant le spectateur, en laissant entendre qu’il s’agit d’un respectable mode d’être minoritaire qu’il serait ringard de réprouver. De tendres anorexiques ont les pommettes maquillées d’ecchymoses. Sont conspuées de cambouis sur fond de tags. Offrent au molosse une posture d’invitation zoophile… Qu’il existe de rares femmes consentant à de telles perversions, probable et grand bien leur fasse. Mais de quel droit les érige-t-on en modèle de consommation ? Est-ce pour dire : « Vous êtes battues, instrumentalisées, vous êtes des sexes corvéables à merci, actifs ou passifs, votre vie quotidienne est une somme de stress, de malaises psychoaffectifs, portez notre produit de luxe et vous deviendrez une légende… » Ou « Vos douleurs sont une pratique sexuelle reconnue qu’il faut afficher avec le sac Machin pour la sacraliser et vous impulser une aura »… Toutes postures attentatoires à la dignité de la femme, de l’être humain que les plus récentes évolutions des mœurs relèguent dans l’inavouable et l’autocensure. Sans compter les publicités offrant des mâles dévirilisés comme des jouets aux mains de déesses, ce que légitiment pourtant l’humour et un juste retour des choses. Avilir est-il plus érotique que magnifier ? Faire du mal plus amoureux que faire du bien ? Certes, la pornographie est l’érotisme des autres, et c’est sortir de son préjugé que d’accepter que l’autre ait des pratiques répugnantes, pourvu qu’il soit discret et complice de ses partenaires. Reste qu’il est fort difficile de trancher entre respect des sensibilités et une dangereuse censure réactionnaire ou féministe.

Que retiennent ces jeunes qui surfant sur internet trébuchent sur des pornographies trash, à la sodomie redondante, voire ouvertement pédophiles, ou proposant à l’amateur ces « snuff movies » montrant la mort par tortures sexuelles, vendus au mépris des lois et à prix d’or ? Que retiennent les adolescents délinquants en manque de repères moraux lorsqu’ils feuillettent ces films où les filles qui disent non veulant dire oui et sont assaillies par une douzaine de mâles à l’homosexualité refoulée lors de « gang bang » ? Est-ce dans cette pornographie violente ou dans la seule nature humaine qu’il faut voir la source de ces viols tournants infligés dans des caves de banlieues à celles dont le corps et la psyché sont plus souillés que les participants relativement consentants et protégés de ce Loft story qui sema tant d’émoi médiatique ?

Visiblement, l’érotisme, le sexe, les sexualités, la violence sont à la mode, et pas seulement dans la mode. Jadis (à partir de 1912) il fallait lire Havelock Ellis[8] pour explorer des perversions confinées et réprimées. Aujourd’hui, c’est sans étonnement que nous voyons pulluler les groupuscules militants, magazines et sites vantant, esthétisant ou sursalissant des pratiques avides de reconnaissance. Fétichistes de tous poils et de tous cuirs, adeptes du piercing, sadomasochistes extrêmes, échangistes qui ont Paris pour capitale, féministes pornographes, ils sont tous dans le livre instructif, effarant, de Christophe  Bourseiller[9] avec cyber-bibliographie. Nombreux en France, ils ont leurs performances, leurs galeries où s’exhibent corps et copulations, leur body art, où l’on découpe sa langue et son sexe, se change en  cobaye de chirurgie esthétique, jusqu’à la « sainte castration »… Qui aurait imaginé que le « vampyrisme » a ses amateurs sanglants, que le « barebacking » consiste à pratiquer la roulette russe en multipliant les rapports sexuels sans préservatif…

Crudité sans complexe, violence militante, c’est la face terrible du dieu Eros, celui qui bande sans cesse l’arc de ses exigences prédatrices et consuméristes. Art, littérature, mode, publicité enregistrent tour à tour ces convulsions. Faut-il rêver de réintroduire une castratrice censure ? Certes non ! Reste un devoir moral : respecter une étanchéité entre sphères privées et publiques, entre consentement et violence.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour nous rafraichir, courons relire un fleuron de la littérature libertine du XVIII° siècle : nous aurons plus de plaisir et affaire à bien plus d’amour de la vie, bien plus de joie. Brillant orateur révolutionnaire, Mirabeau (1749-1791) avait des dons littéraires. Lors de son emprisonnement à Vincennes, il commit de galantes traductions du poète latin Tibulle. Et des romans érotiques sous le manteau qui animèrent ses fantasmes, firent les délices des libertins et nous ravissent par leur écriture sensuelle et enlevée, comme cette Conversion ou le Libertin de qualité[10].

Il ne faudrait pas déduire de cette « lecture amoureuse », pour reprendre le titre de la collection dirigée par Jean-Jacques Pauvert, qu'il ne s'agit que d'exercice de style et d'échauffement sanguin, mérite par ailleurs estimable. On ne s'étonnera pas que cette « conversion » soit moins dédiée au christianisme qu'à la liberté de l'éros. Plus et mieux que l'honnête homme du XVIIe siècle, voici l'aristocratique « libertin de qualité » : « La pudeur est grimace, la décence hypocrisie, mais la mode, les grâces embellissent tout »... Dédié à « Monsieur Satan » par « Con-Desiros », ce récit frappe par sa vivacité, par un narrateur sans vergogne qui apprend aux « femmes sur le retour » à « jouer du cul à tant par mois », mais n’oublie que rarement «  le dieu du goût » : ici l’on sait « foutre » avec « esprit ».

Non sans ironie anticléricale, c'est un leste tableau de mœurs, une écriture effrénée, un clin d'œil aux Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, une pique à Jean-Jacques Rousseau, des copulations forcenées et pittoresques (ne ratons ni « l'Américaine » ni la « douairière », ni la grosse « Cul-Gratulos »), un amour peut-être sincère, un « art de foutre » plus rapide que Casanova. Ainsi les Lumières écartent « le fanatisme et la superstition » ; mais le drame guette, le romantisme s'annonce... Ne boudons cependant pas ce plaisir du boudoir.

 

Photo : T. Guinhut.

 

Les plaisirs ont changé de vecteur depuis le siècle des Lumières, alors que l’Antiquité aimait les fresques ithyphalliques. S’il fallait passer par des livres à ne lire que d’une main, de surcroit en cachette et pour de rares privilégiés, le cinéma, puis sa déclinaison par Internet offrent à portée de tout œil pléthore d’images animées tombées des mains de nos modernes Eros pornographes. Quelle liberté ! Mais pour quelle éthique ?  Romain Roszak, avec La Séduction pornographique, pose une réflexion étendue, visant à remettre en question ce qu’il appelle « le totem » de la banalisation heureuse de ce déferlement pornographique. Pornophobes et pornophiles se disputent le terrain de la pensée, quand des universités américaines ne rougissent pas de s’intéresser aux « Porn Studies », voire françaises depuis que le philosophe Ruwen Ogien se permit de battre en brèche les préjugés avec son Penser la pornographie[11]. Puisqu’il faut la définir, il s’agit d’une « représentation du corps humain ou de la sexualité pourvue d’une fonction excitative ». Dévoilement des sexes, en particulier l’érection, « réification » des acteurs, voire violence, absence de beauté, marchandisation, telle est la définition finalement toujours un peu floue de la pornographie convoquée par Romain Roszak avec le secours de divers auteurs, dont Roland Barthes qui parle de « désir lourd[12] ». L’on peut cependant arguer que la beauté de la chair, fusse-t-elle sexuelle, des couples, la joie et la jouissance partagées ne sont pas absentes de certaines production, la distinction avec l’érotisme, même s’il se veut plus suggestif qu’exhibitionniste, restant discutable.

Est-elle passion perverse ou voie vers la concorde sexuelle ? Est-elle bénéfique ou nocive, en particulier si elle touche des enfants ? Coupable d’addiction ou pourvoyeuse de détente, affreusement violente ou délicieusement sensuelle ? Autant de questions disputées, souvent de manière peu apaisée, sans que l’on puisse s’appuyer sur des études fiables. L’on se plait à l’accuser de conduire à l’imitation du machisme et de l’agression, ou à la disculper en arguant qu’elle décharge sur les images des violences qu’ainsi l’on ne commettra pas dans la vie réelle, en une catharsis utile. D’autant qu’elle peut être un « outil d’émancipation pour les femmes et les minorités sexuelles », une invitation à la libre disposition de son corps. Il n’en reste pas moins que sa consommation n’est plus « un mal envers soi-même », ni même envers les autres, tant que les acteurs sont consentants.

Parcourant un inventaire des arguments et contre-arguments sur « l’essence » de la chose, sur les « nuisances sociales », sur la reproduction sadique, en particulier par les adolescents, mais aussi sur la pacification des rapports humains et sexuels induits, Romain Roszak procède de manière dialectique, tout en pacifiant lui aussi les esprits, en montrant que viols et délits sexuels ont plutôt diminué avec la généralisation de l’accès à la pornographie. Que plutôt que pousse-au-crime elle est « aphrodisiaque ».

Plus loin, notre essayiste convoque une histoire du genre, en particulier cinématographique, entre expansion depuis les années soixante et contrôle plus ou moins lâche aux mains de l’Etat et de la loi, « la pornographie étant bannie du cercle de la culture ». Bientôt cependant sa consommation faramineuse en fait une « marchandise globale ». La dimension libertaire de la chose, devenant de moins en moins transgressive, s’entend dans le cadre d’une « nouvelle société hédoniste ». Pourtant il n’y a guère de consensus sur la qualité de telle ou telle production, sur la consommation normale et la dérive pathologique. « Idéologie de la jouissance », elle veut faire oublier le travail des acteurs et des producteurs, entre merveilleux et rapports de force, entre réalisme et fiction, tout en s’adressant à des publics bien divers : hétérosexuel, homosexuel, bisexuel, brutaux ou romantiques, voire queer et trans. Il parait possible de « jouir sans conséquences sociales ni culpabilité », à moins que l’absence d’effort pour obtenir ce plaisir, et la disparition du jugement moral n’en fasse « une anti-leçon d’éducation civique », ce qui reste à démonter tant les spectateurs masturbateurs ne sont guère dupes de la dimension fictionnelle et commerciale.

Ainsi Romain Roszak fait œuvre utile et documentée tous azimuts ; quoique ce qui le meuve en dernier recours soit moins le péché mignon de l’éros que le péché capital du capitalisme. « La phase néolibérale du capitalisme » et « l’extension indéfinie de la sphère du marché » sont ses bornes idéologiques, au point de faire dangereusement bifurquer l’objet du livre vers un autre procès, s’appuyant sur des présupposés marxistes ô combien rances. À tel point que Ruwen Ogien se voit disqualifié pour ignorance « de l’infrastructure qui permet cette domination », soit le grand méchant capitalisme, qui, en l’occurrence, est moins une entité mondiale qu’une juxtaposition concurrentielle d’individus entreprenants auprès desquels il est loisible d’acheter, voire de consommer gratuitement, leurs produits. De surcroit, Sade et la psychanalyse viennent au secours de l’analyse qui dénonce « la politisation du discours sadique ». La conclusion est assez radicale, en un retour du bâton moralisateur : « la pornographie participe d’un façonnage anthropologique décisif, socialement dangereux, socialement risqué ». Aussi faut-il envisager, malgré les objections prises en compte, certes une éducation sexuelle dès l’enfance, « l’apprentissage d’un bon goût pornographique, », mais aussi « financer publiquement une pornographie de qualité ». L’on reconnaît là l’ombre de la censure et de l’étatisme interventionnisme antilibéral.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Devons-nous clamer avec joie, I love porn, comme le fait la plume de Didier Lestrade ? Ce dernier n’est pas un inconnu, mais le fondateur d’Act Up-Paris et du magazine gay Têtu. Visiblement il cède aux sirènes des titres farcis d’anglicisme, alors que « J’aime la pornographique d’amour » eût été plus fin (mais moins vendeur ?).

Le souci d’argumentation de Didier Lestrade est réel ; la thèse est moins chantournée que celle de Romain Roszak. Même s’il est dès l’abord un poil décrédibilisé par une couverture au graphisme certes cohérent avec le propos, mais aux couleurs et aux rondeurs infantilisantes, non sans emprunter un style semblable à la couverture de La Séduction pornographique, comme s’ils venaient du même atelier de graphisme à la mode. Deux facettes s’entrelacent en ce livre, en quelque sorte bigenré en terme littéraire : un parcours de la pornographie depuis les années 1970 et le récit autobiographique, déroulant une quête du plaisir qui ne craint pas de mettre au même rang musique, nature, militantisme gay et pornographie, dans laquelle il voit la vie en rose. Découvrant à 22 ans le film Muscle Beach, il y voit un « classique », une « genèse de l’amour gay masculin, respectueux, solaire, amical ».

« Genre thérapeutique », le « porno » (puisqu’il faut utiliser l’apocope familière) qui a sauvé des vies lors de l’épidémie de sida, trouvait encore plus sa raison d’être dans le confinement coronaviral. Sans cesse ce « media aussi important que la musique ou le sport », et qui est « générosité humaine », s’augmente des niches sexuelles (handicapés, transsexuels et minorités ethniques). Or, pour Didier Lestrade, « le bon porno est éthique », tant il a horreur des violences sexuelles, ce que l’on peut partager, sans choir dans l’excès moralisateur. Malgré l’opprobre partagé par la classe politique, il s’agit d’un « mouvement culturel », mais aussi « l’ultime outil contre le racisme ». Le porno est « politique, mais aussi poétique ».

S’en suit une « histoire rapide du porno », y compris aux temps tragiques du sida, quoique les moyens de s’en protéger deviennent si performants que l’on puisse rêver à un nouvel âge d’or du plaisir, et à l’occasion de laquelle on apprend combien, après le triomphe des professionnels, le porno amateur multiplie les participants, leur spontanéité, la beauté factuelle et non fictionnelle, que bientôt la frontière entre hétéro et gay devient « volatile », et on l’on trouve bien des remarques pertinentes. Car l’on dit que les femmes y sont fragilisées ; pourtant lorsque les hommes sont « réduits à leur bite ou à leur fonction de baiseur », voire sans visage, elles sont « privilégiées par leur mise en avant ». Autant les adolescents d’il y a un demi-siècle pouvaient être affligés par « la disette sexuelle », autant ceux d’aujourd’hui sont abreuvés, malgré le déni et la méconnaissance du corps de certains, laissant aux oubliettes la fidélité. Y aurait-il là les prémices d’une révolution anthropologique ? À moins qu’une réaction romantique survienne. Le livre s’achève, en toute modestie, par « mes délires perso ». Le futur de ce péché mignon pouvant être déjà l’animation où tous les fantasmes sont permis avec innocuité, voire le transhumanisme[13] avec le développement des avantages du corps et des organes actifs…

Ne nous semble-t-il pas que la seule limite à la pornographie devrait être le non-consentement des acteurs ? Et s’ils consentent à des agressions sexuelles, qui sont hélas monnaie courante en une telle filmographie ? La réponse reste celle de l’éducation pornographique, non sans avertir contre le revenge porn, partagé sur les réseaux sociaux sans le consentement du partenaire. Didier Lestrade a ses interdits : la pédérastie (avec des enfants), les traitements violents et dégradants, les « contaminations volontaires », le sadomasochiste hard et scatologique, la toxicomanie du « chemical sex », sans oublier les snuff movies, toutes ces « esthétiques de la mort ». Lecteurs pudiques s’abstenir…

Véritable déclaration d’amour à son objet d’étude, le livre de Didier Lestrade est revigorant, balayant sainement les préjugés courants. Nanti de plus d’un glossaire des termes anglais usités et d’un abondant index, il se veut une petite encyclopédie de la matière, ce qu’avec alacrité il n’est pas loin d’être. S’il ne peut concerner qu’un lectorat de niche, il devrait pourtant permettre à nombre de nos contemporains de faire considérablement évoluer leur pensée…

 

 

Les libertins de qualité, Jean-Jacques Pauvert le sait mieux que personne, ont plus d’infini que les zéros dont il déplore les piètres qualités d’écriture, de vision, voire morales, parmi nos écrivains contemporains. Sans doute est-il partial, injuste, en comparant trois millénaires de création érotique aux quinze ans de son addendum, d’une nécessité somme toute un peu discutable, quoiqu’utilement satirique. La misère sexuelle des écrivains qu’il rassemble est à l’antithèse de Pierre Lestrade.  Cependant, s’il fallait, avec plus de recul bien sûr, envisager une nouvelle anthologie de notre contemporain qui voudrait se mesurer avec le magnifique coffret des Romanciers libertins du XVIII° siècle[14] en Pléiade - qui accueille notre Mirabeau - ne faudrait-il pas compter les pages de Mario Vargas Llosa, venues de ses Cahiers de Don Rigoberto, publiés en 1997 ? « La pornographie dépouille l’érotisme de contenu artistique, privilégie l’organique sur le spirituel et le mental, comme si le désir et le plaisir avaient pour protagonistes des phallus et des vulves et que ces appendices n’étaient pas de purs serviteurs des fantasmes qui gouvernent notre âme, et elle sépare l’amour physique des autres expériences humaines. L’érotisme, en revanche, intègre tout ce que nous sommes et avons. Tandis que pour vous, pornographe, la seule chose qui compte, à l’heure de faire l’amour est, comme pour un chien, un singe et un cheval, éjaculer, Lucrezia et moi - enviez-nous - faisions l’amour aussi en déjeunant, en nous habillant, en écoutant du Mahler, en bavardant avec des amis et en contemplant les nuages ou la mer[15]. » Reste, pour nuancer la judicieuse discrimination du romancier péruvien, à savoir apprécier, sans dommageable étanchéité, la porte de communication entre pornographie et érotisme, et concevoir qu’il puisse exister une pornographie de bon goût et de bon art…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[2] Eros invaincu. Bibliothèque Gérard Nordmann, Cercle d’art, 2004.

[3] Arthur Koestler : Le Zéro et l’infini, Calmann-Lévy, 1945.

[4] Platon : Le Banquet, 203d, Œuvres complètes, Flammarion, 2008, p 137.

[8] Havelock Ellis : Etudes de psychologie sexuelle, Tchou, 2010.

[9] Christophe  Bourseiller : Les Forcenés du désir, Denoël, 2000.

[10] Mirabeau : Ma Conversion ou le libertin de qualité, La Musardine, 2005.

[11] Ruwen Ogien : Penser la pornographie, PUF, 2008.

[12] Roland Barthes : La Chambre claire, Œuvres complètes, III, Seuil, 1994, p 1148.

[14] Romanciers libertins du XVIII° siècle, La Pléiade, Gallimard, 2005.

[15] Mario Vargas Llosa : Les Cahiers de Don Rigoberto, traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan, Gallimard, 1998, p 303.

 

Photo : T. Guinhut.

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1 mars 2021 1 01 /03 /mars /2021 14:35

 

 

Aornach / Acereto, Südtirol / Trentino Alto-Addige.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Ecofictions, écotopies

& littératures environnementales :

Klaus Modick, Edward Abbey,

Christian Chelebourg, Pierre Schoentjes,

Ernest Callenbach.

 

 

Klaus Modick : Mousse,

traduit de l’allemand par Marie Hermann, Rue de l’échiquier, 192 p, 17 €.

 

Edward Abbey : Le Gang de la clef à molette,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos, Gallmeister, 2019, 50 p, 25 €.

 

Christian Chelebourg : Les Ecofictions. Mythologies de la fin du monde,

Les Impressions nouvelles, 2012, 256 p, 19,50 €.

 

Pierre Schoentjes : Littérature et écologie. Le Mur des abeilles,

José Corti, 2020, 464 p, 26 €.

 

Ernest Callenbach : Ecotopia,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Brice Matthieussent,

Folio, 2020, 336 p, 9,20 €.

 

 

Inquiétude fondée ou exagérée, préoccupation scientifique ou mode intellectuelle et médiatique, la grande peur de l’impasse civilisationnelle face à la sénescence écologique ne peut qu’agiter la plume et le clavier des écrivains. Leurs personnages sont rongés de « mousse » chez Klaus Modick, ou balayés par les désastres écologiques et sociétaux, contre lesquels lutte « le gang de la clef à molette » d’Edward Abbey. C’est dans toutes les dimensions de la science-fiction et du catastrophisme que se dresse l’impressionnante fresque des écofictions brossée par Christian Chelebourg, alors que les rejoignent les auteurs français agitant les agressions contre le règne de la nature, tels que les présente Pierre Schoentjes en son essai sur les romans environnementaux. À moins qu’ils préfèrent, tel le doux rêveur peut-être rationnel Ernest Callenbach, imaginer une utopique « Ecotopia », qui serait une sauvegarde de la planète bleue et de l’humanité. Au risque de la tyrannie ou d’une douce évolution ?

 

Supposons que le vert soit la couleur préférée de Klaus Modick, du moins les verts nombreux des mousses, dont il a fait le titre d’un étrange roman. Ou plus exactement d’un ersatz romanesque à mi-chemin du récit et de la prose poétique.

 L’objet de sa passion a-t-il tué le Professeur Lukas Ohlburg ? Célèbre botaniste, il s’est retiré près des forêts. Aussi le retrouve-t-on dans un état de « moussification » avancé. La preuve : « des mousses étaient apparues sur son visage ».

Après cet étrange préambule, le récit intitulé Mousse nous conduit parmi les pages du manuscrit laissé par le défunt. Plus qu’une « critique de la terminologie et de la nomenclature botaniques », il s’agit d’une autobiographie, marquée par une enfance à l’époque  nazie, lors même que ses camarades scientifiques ont « prêché la nation, le sang, le sol ». Sa famille choisit de fuir à Londres avec lui, avant qu’il puisse revenir en Allemgne.

En cette belle vision du corps et de la mémoire, sur « les relations entre les mots et le réel », l’on croise son maniaque de père qui détestait la croissance de la nature sauvage, croqué de manière acerbe par un narrateur qui n’écrit plus qu’à l’encre verte. Le solitaire reçoit la visite de son frère et des enfants, face à l’épicéa de Noël, dont les légendes lui deviennent plus parlantes que l’examen scientifique. Devant les convictions du parti politique « Les Verts », il reste dubitatif, et guère végétarien. Enfin les paysages prennent une valeur essentielle, au travers des descriptions minutieuses et sensibles de « toute une vie vécue avec un regard botanique ».

Paradoxalement, sa science l’a éloigné de la nature. Aussi, étudiant les mousses, dont il est « amoureux », et qui savent fixer des polluants, y compris radioactifs, il parvient à une sorte d’osmose. Le réalisme cède la place à un discret fantastique quand sa barbe se change en mousse, métaphore du verdissement écologique du bonhomme.

Il ne s’agit en rien d’un roman policier à la recherche d'un éventuel meurtrier, mais bien d’une méditation relavant de ce genre assez récent que l’on appelle écofiction. Klaus Modick, né en 1951, veut-il nous signifier que dotée d’une force maligne ou salubre, la nature prend sa revanche sur l’homme et reprend ses droits bafoués ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pire que cette mousse invasive, ce sont les poubellifications de la planète d’origine humaines trop humaines qui nous prennent à la gorge. Avec Edward Abbey, dont Le Gang de la clef à molette parut en 1975, une poignée de lurons déjantés traversent un roman loufoque, d’ailleurs illustré avec un trait plein d’humour par le satirique Robert Crumb. Ses héros sont directs, bêtes et méchants, quatre zigotos dépités et révoltés par l’industrialisation et l’enlaidissement des déserts du Grand Ouest américain. Ils se lancent dans une croisade écologiste qui ne dédaigne pas un brin de terrorisme. Leur outil privilégié, outre quelques bâtons de dynamite, est leur sacro-sainte « clef à molette » pour dézinguer des voies ferrées et un pont, « qui se fractura en zigzag ». Ce qui n’est qu’un prologue à d’autres exactions. Selon eux, il faut détruire tout ce qui atteinte gravement à l’environnement. L’on devine que les forces de police mais aussi les férus de morale vont traquer ces entêtés partis plein pot « sur une trajectoire de collision certaine avec les ennuis ».

Le road movie est haletant et burlesque, ponctué de sueur et de bières en veux-tu en voilà, bourré d’action, de suspense et de dialogues guère raffinés, car il s’agit pour nos compères de « quitter ce putain de foutu pays indien hypercivilisé et surdéveloppé et retrouver les canyons où les gens comme nous ont leur place ».  N’empêche que les hurluberlus d’Edward Abbey furent passablement pris au sérieux par une frange de l’écologie militante, plus ou moins pacifique, plus ou moins terroristes : salutaire ou dangereuse, voire tyrannique ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous alertant, jouant sur nos peurs, la science-fiction se fait alors Ecofictions, pour reprendre le titre de Christian Chelebourg. Faute d’exalter le progrès, les deux cents romans, films, bandes dessinées, essais et autres publicités, sélectionnés dans cette ambitieuse étude, dressent un réquisitoire sans appel contre les sociétés industrielles. Coupables, forcément coupables, elles ne sont guère vues pour ce qu’elles sont : un formidable progrès en termes d’espérance de vie, de sécurité et de loisir, même si elles ne sont pas indemnes de critiques et méritent d’être amendées. Mais pour le poids des catastrophes écologiques, réelles ou fantasmées, qui s’abattent en avalanches sur l’humanité. Pollutions plus crasseuses les unes que les autres, réchauffement climatique anthropique imparable - cette probable fiction de scientifiques discutables et de politiques en mal de prophétie, de reconnaissance et de pouvoir[1] -, catastrophes naturelles, épidémies anciennes et nouvelles, manipulations génétiques aux conséquences effarantes, tout y passe. Paul Ziller, dans son film Stonehenge Apocalypse, sorti en 2010, imagine que les mégalithes, en résonnance avec les pyramides d’Egypte, se mettent en branle pour déclencher séismes et éruptions inouïs. Al Gore, « super héros » d’une « nouvelle religion » inspire David Guggenheim qui lance le film annonciateur d’avalanches climatiques brûlantes : Une Vérité qui dérange, sorti en 2006. « L’écologie doit se faire contre les hommes », martèle Jean-Christophe Ruffin dans Le Parfum d’Adam[2]. Car parmi les pages de La Théorie Gaïa, Maxime Chattam[3] dénonce « l’Homo Entropius qui va nous détruire très rapidement ». Dans le film Matrix des frères Wachowski sorti en 1999, l’agent Smith s’adresse à Morpheus : « Les êtres humains sont une maladie. Le cancer de cette planète ». Qui sait si les écologistes délirants ne sont pas pires que ce qu’ils dénoncent…

S’il est difficile de croire en toute vérité à ces fictions littéraires et cinématographiques, il est plus que divertissant, inquiétant et fascinant de se plonger dans les mondes emboités en cet essai, mené de main encyclopédique par Christian Chelebourg. « Surenchère et grand spectacle », « fléau », « souillure » et « démiurgie », OGM et CO2, prophètes et savants, « virus producteur de zombis », « population zéro » fondent les classifications de l’essayiste qui offre un miroir hallucinant à l’imagination née de l’apocalyptique effroi du lendemain pour une Gaïa changée en poubelle toxique…

 

Christian Chelebourg ayant surtout consulté les auteurs et les imaginaires anglo-saxons, il ne faudrait pas en inférer qu’un tel mouvement de fond ne touche pas les auteurs hexagonaux, pourtant peu habitués au « Nature Writing » américain. Pierre Schoentjes, dans Littérature et écologie, sous-titré Le Mur des abeilles, déploie un impressionnant catalogue ordonné de la littérature française la plus extrêmement contemporaine attachée aux heurs et malheurs de l’environnement. Ecopoétique et littérature environnementale ont leurs « figures tutélaires », en les personnes de Jean Giono, Maurice Genevoix, Claude Simon, Jean-Loup Trassard ou Pierre Gascar, mais aussi des plumes moins connues, Maria Borrély ou Charles Exbrayat. Le retour à la nature est illustré par un titre emblématique : Savoir revivre de Jacques Massacrier[4], autour du concept d’autarcie. Aujourd’hui abonde une « littérature verte », dans laquelle la fiction enrôle des militants radicaux et violents, comme Paul Watson mis en scène par Alice Ferney pour célébrer la beauté des océans et de leurs baleines dans Le Règne des vivants[5]. Franck Bouysse, Maylis de Kerangal sont le signal d’une littérature de l’anthropocène, mais aussi les voyageurs Jean Rolin et Sylvain Tesson. Et, plus secrets, Gisèle Bienne ou Claude Huizinger invitent à une lecture sous les pins. Cet essai organise son analyse en trois axes : « l’écologie militante », la « littérature verte » et celle « marron » qui s’intéresse aux graves atteintes à l’encontre de l’environnement et de la biodiversité. Jusqu’au « roman végan », celui de Camille Brunel : La Guérilla des animaux[6]. Où l’on hésite entre juste sensibilisation et littérature à thèse au risque de la lourdeur, sans compter les aigreurs d’estomac. Ainsi cette littérature environnementale permet-elle de « retrouver une fonction que le roman avait abandonnée : relayer des données factuelles, mais en suggérant des pistes afin de permettre ces connaissances en rapport avec un ensemble d’autres savoirs… et de sensibilités ». Balzac avait écrit une vaste Comédie humaine, ce buisson d’auteurs ambitionnerait rien moins qu’une comédie naturelle.

Le roman environnemental sauvera-t-il le monde ? Le « fragile rempart » du « Mur des abeilles », selon le sous-titre, est à la fois un avertisseur des pollutions et des violences intolérables à l’encontre de la nature et de l’homme, mais aussi la métaphore d’une bibliothèque aux rayons à remplir de miel sensé. Documentée avec précision, agrémentée de citations à plaisir, que l’on partage ou non ou avec précaution ces problématiques, l’étude, colossale et « pas pour autant militante », de Pierre Schoentjes est une invitation à la conscience verte aussi bien qu’à la lecture sensible et pensante. Comme en la belle collection « Biophilia[7] » qui, chez José Corti, rassemble des essais, des récits scientifiques et de voyages d’auteurs scandinaves et américains autour de cette terre dont il faut prendre soin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Que faire, qu’imaginer ? D’abord publié aux éditions Rue de l’échiquier, comme son camarade moussu, Ecotopia d’Ernest Callenbach (1929-2012), est repris en Folio, avec un graphisme de couverture aussi expressif que manichéen entre de verts rivages et de noirs parages de la mort forestière. Voici une utopie écologiste qui rêve de ne pas être une dystopie, ce qui est de l’ordre de l’oxymore. Quoique son auteur préfère parler de « semi-utopie », ce qui est plus modeste.

Scindés par une « plaie fratricide », les Etats Unis se sont vus privés des trois Etats de l’Ouest : Californie, Oregon, Washington, ce qui aggrava la grive économique sur la côte ouest. En une anticipation publiée en 1975, Ernest Callenbach projette son héros, l’envoyé spécial William Weston, vingt ans plus tard, alors que pour la première fois la frontière s’entrouvre. L’on ne sait rien, hors rumeurs et mensonges, d’Ecotopia.

Une fois la frontière passée, les trains à « propulsion magnétique » et les « vidéophones » côtoient les arcs et les flèches des chasseurs, les rues sont arborées et jardinées, les bus et les vélos gratuits. Les « mini-villes », sont ravitaillées par des réseaux souterrains de tapis roulants.

Quant aux habitants, ils sont « accord naturel avec leur être biologique », « l’égalité absolue entre les sexes » règne, la famille nucléaire a disparu et l’on élève les enfants en commun. Ils pratiquent mille activités dans la nature, au point de devoir un « service forestier ». Une aventure érotique avec Marissa la forestière, fort directe, comme le sont les Ecotopiennes, pimente un brin le récit, cela prétend-on d’abord sans le moindre « psychodrame », ce qui témoigne d’une appréciable évolution des mœurs, quoique la perspective du départ de William entraîne un « affreux déchirement ». Ce qui permet une comparaison avec Francine, restée à New York. En revanche, faute de compétitions sportives, l’on pratique des « jeux de guerre […] lors desquels des centaines de jeunes trouvent la mort chaque année ». Ce rituel sert à canaliser l’agressivité. Et lorsque notre narrateur inexpérimenté se voit participer à un tel combat, il s’étonne de son enthousiasme, et se retrouve vigoureusement blessé par une lance…

Les minibus sont électriques, mais les voitures particulières ont été interdites, comme l’ont été les « produits précuits et conditionnés ». L’on s’est débarrassé de la pollution et les plastiques sont biodégradables. Mais d’où vient l’électricité, sinon de quelques barrages, des centrales d’énergie solaire, éolienne, géothermique et liées aux marées, alors que semblent résolus les problèmes d’intermittence et de stockage. Malgré l’élimination de nombre de technologies pour cause de « toxicité écologique », la vidéo est omniprésente, ce qui témoigne, en 1975, d’une certaine prescience. La semaine de vingt heures est de règle : pas de surproduction, mais un équilibre avec les autres créatures terrestres, telle est la loi. Mais la sécession économique entraîna nationalisations et spoliations, période chaotique, dont on parait minimiser les méfaits pour le bien-être d’un temps présent qui tient ses promesses, en pratiquant l’autogestion et le « revenu minimum garanti ». Dorénavant la décroissance démographique accompagne celle économique, quoique l’éducation et la recherche ne soient point négligées. Toute religion semble avoir disparu, hors celle de la terre et des arbres, quoique sans culte particulier.

Ce qui n’empêche pas qu’il y ait des médias divers et concurrents, une opposition politique sporadique, estimant que l’on « étouffe l’esprit d’entreprise » et souhaitant des échanges avec le reste des Etats-Unis. Mais aussi un « service de contre-espionnage » intrusif.

Faut-il y voir, comme le soupçonneux narrateur, « un labyrinthe bureaucratique où rôderait un gros rat totalitaire » ?  Les vastes appartements sont destinés à « favoriser le mode de vie communautaire », la solitude y est plutôt mal vue et quelques-uns dénoncent des « tests de grégarité ». L’on découvre un « magasin d’Etat », alors que s’appliquent « des lois pour punir le délit de propriété abusive et confisquer les héritages ». Ce qui est l’occasion de fréquents retours en arrière pour expliciter le déroulement de la « révolution écotopienne » et sa « guerre des hélicoptères » qui se solda par un échec retentissant et cependant soigneusement tu par les Etats-Unis humiliés ; ce qui reste de l’ordre de la fiction de bande dessinée.

L’auteur de ce qui aurait pu être une utopie trop idéaliste a pris soin de laisser poindre en Ecotopia un nombre certains d’inconvénients, parfois gravissimes. Ernst Callenbach n’est pas en ce sens un naïf sur la réalité de la nature humaine ; à moins qu’en tant qu’écocommuniste et anticapitaliste, il les approuve ! De plus Ecotopia menace de voir diverses sécessions se faire jour, de par les Hispaniques par exemple, et c’est déjà le cas pour les Noirs. Aussi le romancier ménage-t-il à la marge une réelle critique de l’univers écotopien et de ses limites, au travers de son narrateur et reporter. Nous laisserons le lecteur découvrir comment ce dernier se tire de son enlèvement par un groupe d’écotopiens et s’il choisira ou nom de rester et de se convertir en Ecotopia…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Construit sous la forme d’un journal de voyage, comme un cahier d’observations à destinations des journaux, mais aussi comme une théorie politique et économique, totalement encyclopédique, le récit est entraînant, grâce aux rencontres avec divers écotopiens. Nous voici non loin de ces fictions étranges où l’explorateur passe la frontière d’Herland[8] ou d’Erewhon[9], ces romans de Charlotte Perkins Gilman, en 1915, et de Samuel Butler, en 1872. Ce en quoi Ernest Callenbach, parmi les pages de ce qui est bien plus un traité science-fictionnel qu’un roman, car passablement dépourvu de péripéties, se place dans une longue tradition du voyage en utopie.

Nous trouvons là le défaut typique du roman engagé à thèse, sa soumission à une idéologie, qui pourtant en 1975 était loin d’être planétaire. Ernst Callenbach n’est qu’en partie un prophète de la décroissance, alors qu’aujourd’hui cette idéologie a de plus en plus d’affidés, parfois bien en cour. Il est cependant l’héritier des nostalgiques de la nature originelle, d’un éden pastoral, rural et artisanal idéalisé, tout en accordant aux découvertes scientifiques la place qui lui revient pour une humanité prospère. L’on sait en effet que ce sont les progrès de la science, portés par l’imagination et la créativité humaine, qui viennent et viendront à bout de la pollution, de la dégradation des espaces naturels et même d’un épuisement des ressources, d’ailleurs largement exagéré.

 

En imaginant que l’écologisme punitif et son compère le socialisme fiscaliste ne nous mangent pas, peut-être parviendrons-nous paisiblement à quelque chose qui ressemble au monde d’Ecotopia. Avec la liberté en plus…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[2] Jean-Christophe Ruffin : Le Parfum d’Adam, Flammarion, 2007.

[3] Maxime Chattam : La Théorie Gaïa, Albin Michel, 2008.

[4] Jacques Massacrier : Savoir revivre, Albin Michel, 1973.

[5] Alice Ferney : Le Règne des vivants, Actes Sud, 2016.

[6] Camille Brunel : La Guérilla des animaux, Alma, 2018.

[9] Samuel Butler : Erewhon, Gallimard, 1981.

 

Aornach / Acereto, Südtirol / Trentino Alto-Addige.

Photo : T. Guinhut.

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27 janvier 2021 3 27 /01 /janvier /2021 15:13

 

Sirène médiévale. Vicenza, Veneto. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Un triptyque de sirènes.

Lampedusa : Le Professeur et la sirène ;

Hubert Haddad : La Sirène d’Isé ;

Philippe Beck : Traité des sirènes.

 

 

Guiseppe Tomasi di Lampedusa : Le Professeur et la sirène,

traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro, Seuil, 2014, 192 p, 18 €, Points, 2017, 6,50 €.

 

Hubert Haddad : La Sirène d’Isé, Zulma, 2021, 192 p, 17,50 €.

 

Philipe Beck : Traité des sirènes. Suivi de Musiques du nom,

Le Bruit du temps, 2020, 128 p, 16 €.

 

 

 

« Viens, Ulysse fameux, gloire éternelle de la Grèce,

arrête ton navire afin d’écouter notre voix !

jamais aucun navire noir n’est passé là

sans écouter de notre bouche de beaux chants.

Puis on repart, charmé, lourd d’un plus lourd trésor de science. »

C’est dans l’Odyssée d’Homère, ici bellement traduite en vers par Philippe Jaccottet, qu’apparaît le mythe des sirènes, dont il faut se garder de l’ensorceleuse voix, sous peine de finir en « os des corps décomposés dont les chairs se réduisent[1] », comme en prévient Circé. L’on sait qu’Ulysse comblera de cire les oreilles de ses marins et se fera lier au mât pour jouir sans risque du chant de ses sirènes ailées qui alimentèrent l’imagination des poètes et fascinèrent les peintres. Aujourd’hui encore, en son avatar à la queue poissoneuse, le mythe trouve ses réécritures chez les nouvellistes, comme Guiseppe Tomasi di Lampedusa, les romanciers, à l’instar d’Hubert Haddad, mais également un poète, Philippe Beck. Ainsi résonnent toujours les pouvoirs exquis et maléfiques de l’éros et du chant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le succès affolant du Guépard, de plus magnifié par le film de Luchino Visconti, cache dans son ombre un récit lumineux et aquatique de Guiseppe Tomasi di Lampedusa : Le professeur et la sirène, qui est l’un des quatre joyaux de ce recueil de nouvelles charnelles et spirituelles, initialement paru en 1961. Parmi ses « Souvenirs d’enfance » qui constituent le premier volet de ce retable, c’est une série d’impressions visuelles venues des vastes demeures de la noblesse sicilienne, ranimées par les fragments autobiographiques. Mais aussi, dans « Les chatons aveugles », un cadastre « coloré de jaune » à mesure des achats, « un château de mensonges […] entièrement fait de cuisses de femmes ». Ce qui reste dans le registre profondément érotique de la meilleure page de ce quatuor de nouvelles…

Nous restons cependant irrésistiblement aimantés par une sirène et son chant. À partir d’une confrontation réaliste dans un café - « une sorte d’Hadès peuplé d’ombres exsangues » - s’ouvre un récit emboité. La confession du vieux professeur à son jeune camarade déplie une histoire fantastique d’un postromantisme échevelé. Car lorsque le narrateur, alors étudiant, se retire près d’une mer Méditerranée solaire, la troublante apparition d’une voluptueuse, à la fois apollinienne et dionysiaque, sirène l’enchante : « Sous l’aine, sous les fesses, son corps était celui d’un poisson, revêtu d’écailles nacrées et bleutées très menues, et finissait en une queue fourchue ». Nommée Lighea, « fille de Calliope » (qui est la Muse de la poésie épique), elle parle en grec ancien : « sa parole avait une immédiateté puissante que je n’ai retrouvée que chez quelques grands poètes ». La rencontre est le prélude d’une amoureuse parenthèse aux vies trop sordides : « dans ces étreintes, je jouissais à la fois de la plus haute forme de volupté spirituelle et de l’autre forme, élémentaire, privée de toute résonnance sociale, que nos bergers solitaires éprouvent quand sur les montagnes ils s’unissent à leurs chèvres ».

Comme en un fantasme qui devient immanquablement le nôtre, il faut se plonger en la fulgurance de cette prose éclaboussée d’éros, de beauté et d’émotion pour découvrir enfin comment le professeur rejoindra sa nostalgie infinie. N’a-t-il pas évolué à la trouble lisière de la zoophilie et du platonisme, dans le cadre d’un paganisme librement assumé et « des plans bestial et surhumain » ? En effet, « c’était un animal mais c’était aussi, en même temps une Immortelle ». Magnifiquement construit autour d’un oxymore entre animalité et spiritualité, et autour d’une antithèse entre les deux hommes - narrateur et auditeur -, entre une ville froide du nord italien et les abords méditerranéens de l’Etna, ce récit est également une profession de foi esthétique nietzschéenne, à laquelle cette nouvelle traduction rend splendidement justice. Non sans compter qu’il y a là une dimension féministe et initiatique évidente : c’est l’éternellement jeune sirène qui prend en main la séduction libertine et réalise l’osmose des plans charnels et spirituels, qui appelle le jeune homme en un au-delà de l’humanité, quoique aujourd’hui devenu vieillard. Pour quel naufrage morbide, pour quelle éternité de bonheur ? Peut-être vaut-il mieux penser que le nouvelliste nous propose un heureux contre-modèle aux traitresses sirènes homériques…

Noble sicilien, d’une antique famille peu à peu déclassée, Giuseppe Tomasi di Lampedusa (1896-1957), était toujours un peu ailleurs : dans son enfance somptueuse, dans le passé mythique en décomposition du Guépard, dans un en-deçà ou un au-delà merveilleux où vivent et aiment les sirènes. À la hauteur des plus belles nouvelles de Théophile Gautier et d’Henry James[2], son écriture, étonnement produite lors de ses deux dernières années, à la lisière du testamentaire et du fantasmatique, a pour nous rédimé les temps disparus et les rêves impossibles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Romancier prolixe, nouvelliste réaliste et fantastique[3], amant d’un japonisme[4] du meilleur aloi, Hubert Haddad cède lui aussi au chant de ces dames mi chair mi poisson, quoique d’une manière beaucoup allusive. Nous sommes plus en Méditerranée, mais au bord de l’océan.

Quel est donc cette Leeloo, sans autre nom connue, conduite « à la pointe sud de la baie d’Umwelt, dans ce drôle de château face au vide » ? Accueillie dans l’étrange maison de santé des « Descenderies » par le docteur Riwald, son amnésie n’éveille que soliloques et « bredouillages », alors qu’elle aime extravaguer parmi le labyrinthe du jardin. Elle accouche d’un enfant handicapé, car sourd, appelé « Malgorne », que veille jalousement Sigrid, la vieille infirmière. Echappée du domaine, dont les falaises s’écroulent et reculent avec insistance, Leeloo disparait dans les flots. Plus tard, à seize ans, nanti d’un diplôme concernant « l’art des jardins », voici notre jeune homme réintégrant le domaine. Bientôt, le long de la route adjacente, passe la « robe incandescente » d’une jeune cycliste. Le préposé à l’entretien du labyrinthe de résineux, dont le code est celui d’un « Petit labyrinthe harmonique », est, l’on s’en doute, bouleversé. Le voici qui « bredouille une langue de silence » et s’en va observer « l’habitante du sémaphore », rêvant « follement partager le secret humide et chaud des paroles ».

Soudain, la foudre le traverse et lui révèle le son de l’orgue de l’église où il s’est réfugié : « Une vibration le taraude, mille frelons de bronze ». Au loin, un père oublieux, conduit un tanker au-devant du fjord : « un navire colossal au large actionne sa sirène ». Tout semble se répondre, à la seule lisière d’un fantastique qui ne s’avoue pas.

Mais où donc la sirène ? nous direz-vous… Le narrateur compare les oreilles de notre jeune sourd à celles « scellées de cire », face aux sirènes de la mélancolie dont est empreint le labyrinthe. Auprès de la jeune fille, nommée Peirdre, qui comble sa solitude avec une amie imaginaire, il observe un mammifère marin échoué, une « rhytine », ou « croisement de sirène et de cachalot ». À moins que cette « sirène d’Isé » soit la jeune Peirdre qui ferait perdre la raison à son admirateur, entraîné à sa suite. Ou une clandestine échappée en « sirène noire » du pétrolier conduit par le père lointain, qui aura en quelque sorte troqué sa fille pour une autre. Qui sera englouti dans les flots de l’éternité, qui survivra ?

Pleine de subtils échos, cette variation poétique sur les voix et les corps, sur la terre  et la mer, sur leur pouvoir d’attraction inégaux, nourrit de manière prégnante la très allusive réécriture du mythe. La souplesse du phrasé, la richesse du vocabulaire et la finesse de la suggestion font merveille en ce conte tragique. Par son intemporelle beauté, c’est moins un roman qu’un poème en prose onirique. L’on y trouve « de sombres lignes de veuves épiant les grimaces de l’au-delà, des vieillards aux yeux de poulpes dispensateurs de lubies », ou, à propos de Peirdre, « la coque de vacuité mélancolique qui la pétrifiait par accès ». Au sortir de ce livre hypnotique, il sera difficile de quitter « les pieuvres des songes épiant à la croisée des miroirs »…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Revenons à Homère et à la poésie, du moins en prose et mâtinée de philosophie, avec Philippe Beck. Le titre le dit bien, Traité des sirènes, il ne s’agit plus de récit, mais d’une tentative d’exégèse du mythe, d’une substantifique moelle, au travers de quarante-huit textes qui sont chacun une « Dignité ».

Quel est ce chant, sorti de l’incroyable gosier de ces créatures mi chair mi oiseau ou mi poisson, mi femme mi animale, sinon celui d’Homère lui-même ? Car Ulysse veut « savoir ce qu’est le savoir qui arrive en se donnant comme un chant du lointain ». Or chaque sirène offrant « un discours qui se fait bruit à travers l’espace », elle est « le cercle de la Muse », au travers d’une nécessité oraculaire. Ainsi son chant est « enchaîné au choral de la vérité » que doit écouter le « Mât de la Raison ». Mais n’est-elle pas « le chant de la douleur du pensable (la Lyre de la Difficulté, qui tente de ne plus souffrir de sa mélopée) auquel s’efforce de na pas succomber la pensée humaine ». Le lecteur devra veiller de ne pas succomber sous le poids de la voix enveloppante de Philippe Beck.

Cependant, à l’ère chrétienne, cette séductrice devient, selon Bernard de Clairvaux, qui qualifiait ainsi toute femme vivant dans le siècle, « instrument de Satan ». Plus loin, le monstre parcourt les potentialités de l’humanité, lorsqu’il s’agit de « cet impossible [qui] est l’utopie (et la dystopie) de la sirène qui annonce la vie absolue ». Une perspective historique s’empare de ces proses, qui glissent à la limite de l’essai, non sans une argumentation parfois erratique. La lecture de Philip Beck, intensément musicale, quoiqu’un rien marquée par l’emphase, vise rien moins qu’à percer le secret de la poésie.

Augmenté en miroir de quarante-huit « Musiques du nom », ce recueil en multiplie « le doigt d’or enluminé », en même temps qu’il retient celui du lecteur sur des pages profuses. Où l’on découvre qu’ « Ulysse a un cœur de sirène ». Paradoxal ? Qui sait jusqu’où va sa métis aux mille ruses…

 

 

Songeons enfin à la différence radicale entre les sirènes antiques et celles médiévales. Les premières unissent à la féminité du visage, des seins et des bras, un corps d’oiseau, avec des serres et des ailes emplumées. Les secondes, probablement nées de la vision fugitive des lamantins, associent à cette féminité une chevelure exubérante et, dès les hanches, une queue poissonneuse couverte d’écailles, dont la dimension luxurieuse est évidente. Descend-elle d’Aphrodite (elle-même née de l’écume) et des Muses au chant splendide ? Ou de la baleine qui avait dans la Bible avalé Jonas ? A-t-elle séduit Belzébuth ? Mais dans les deux cas, les contempler et les écouter recèle un immanquable danger, se laisser séduire par un trouble éros, l’enfouissement définitif dans l’élément féminin primordial : l’eau. Le mythe ne s’acheva donc pas avec les créatures homériques, mais à la fois venu de l’univers nordique et christianisé, il trouva de nouveaux avatars, sources d’inspirations profuses. L’on sait que Jean d’Arras, au XIV° siècle, le renouvela grâce au personnage de Mélusine[5], qui peut être épousée et conservée parmi les hommes, tant que l’on n’aperçoit pas la corporelle partie inférieure scandaleusement coupable ; là où le psychanalyste voit une figuration de l’inconscient. Fantasme esthétique ou semi-zoophile, la bête bellement humaine à l’éros froid peut doubler son ambigüité charnelle, sa queue bifide à l’entrecuisse humide, d’un talent inouï, poétique, oraculaire et savant. Celui qu’atteignent nos romanciers et poètes. Qu’ils s’appellent Guiseppe Tomasi di Lampedusa, Hubert Haddad ou Philippe Beck, ils ne cessent de tenter de rivaliser avec une autre étoile du mythe, l’Ondine, du romantique allemand La Motte-Fouqué[6]. En 1811, ce dernier l’imagina dépourvue d’âme et dans la nécessité d’épouser le chevalier Huldebrand pour détenir ce précieux sésame, qui gît dans la poésie.

Thierry Guinhut

La partie sur Lampedusa fut publiée dans Le Matricule des anges, juillet-août 2014

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Homère : Odyssée, chant XII, Le Club Français du Livre, 1967, p 214, 210.

[5] Jean d’Arras : La Légende de Mélusine, Boivin & cie, 1927.

[6] La Motte-Fouqué : Ondine, José Corti, 1982.

 

Sirène antique. Villa d'Este, Tivoli, Latium. Photo : T. Guinhut. 

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3 décembre 2020 4 03 /12 /décembre /2020 17:15

 

Potter. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Animaux littéraires & apologues

politiques, satiriques et familiers.

Orwell, Boulgakov, Gary, Meshkov, Pelevine,

Legayet, Dutrecht, Soseki.

 

 

 

George Orwell : La ferme des animaux,

traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Jean Queval, Champ libre, 1983, 193 p, 11 €.

 

Mikhaïl Boulgakov : Cœur de chien,

traduit du russe par Vladimir Volkoff, Le Livre de poche, 1999, 156 p, 6,90 €.

 

Romain Gary : Chien blanc, Folio, 1972, 220 p,  6,90 €.

 

Aleksej Meshkov : Le Chien Lodok, traduit de l’italien par Lise Chapuis,

L’Arbre vengeur, 2012, 192 p, 13 €.

 

Victor Pelevine : L’Ermite et six doigts,

 traduit du russe par Christine Zeytounian, Jacqueline Chambon, 1997, 74 p, 17,95 €.

 

Alexis Legayet : Dieu-Denis ou le divin poulet, François Bourin, 2019, 200 p, 18 €.

 

Karen Dutrech : Le Don des oiseaux, L’Escampette, 2020, 96 p, 13 €.

 

Natsume Sôseki : Je suis un chat,

traduit du japonais par Jean Cholley, Gallimard, 1994, 448 p, 13,90 €.

 

 

 

Quel chat, quel cochon, quel chien, quel poulet sommes-nous ? Compagnes chéries et moquées de l’apologue, les bêtes parcourent les fables d’Esope et de La Fontaine, qui se servent « d’animaux pour instruire les hommes[1] », et s’emparent en 1945 de la ferme d’Orwell. Pour faire allusion à Aristote, il est « par nature un animal politique[2] » sans avoir besoin d’être un homme, dont il est le masque. Gorets, canidés, poulets et oiselets, les voici marionnettes bien vivantes des écrivains, anglais, russes ou français. Pour être moins emblématiques que ceux de La Fontaine ou de George Orwell, ces écrivains ont leur modeste brillant, leur qualité philosophique, comme Mikhaïl Boulgakov, Romain Gary, Aleksej Meshkov, Victor Pelevine et Alexis Legayet, d’humour grave et satirique, ou tout simplement le plus tendre et fragile du monde, comme Karen Dutrech et ses passereaux, que ne dévoreront pas le chat de Natsume Sôseki.

 

Comme l’on sait, « Sage l’Ancien » est un cochon de marxiste orwellien. L’on aurait dû en être alerté en apprenant qu’il était « le seul à ne jamais rire », avec son « air raisonnable, bienveillant même, malgré ses canines intactes ». Aussi, en dépit de l’apparence iréniste de son discours inaugural au roman, n’est-il peut-être pas indemne du péché originel de théoricien du totalitarisme, comme son maître implicite : Karl Marx[3], dont les meures liberticides et totalitaires empuantissent les dernières pages du Manifeste communiste[4]. Ce que confirme, au regard de la présence de tous les animaux, l’absence de « Moïse », un corbeau apprivoisé ». Est-ce parce qu’il pactise avec les oppresseurs humains, ou par la vertu de ses tables de la loi, qui commencent par « Tu ne tueras point » ? L’on subodore que cette lecture iconoclaste fera dresser les cheveux sur la tête de bien des thuriféraires. La vie de labeur, de misère et d’égorgement qui est le lot de l’animalité de la ferme mérite bien une révolte prônée par notre guide porcin. Et une variante de l’Internationale chantée à groin ouvert, promettant aux « Animaux de tous les pays […] la délivrance [quand] un âge d’or vous est promis ». Aussi faut-il une victime sacrificielle : « Car seul l’Homme est notre véritable ennemi », ce masque du bourgeois éradiqué dès Lénine. De plus quand « les animaux entre eux sont tous camarades », rôde le spectre d’un communisme égalisateur où « certains sont plus égaux que d’autres ». Tyrannie et travaux forcés font de la ferme un goulag animalier. Dire alors que le stalinien cochon Napoléon aurait distordu la réalisable utopie est mensonge éhonté. Enfin, une fois les porcins devenus complices des humains, « Dehors, les yeux des animaux allaient du cochon à l’homme et de l’homme au cochon, et de nouveau du cochon à l’homme ; mais déjà il était impossible de distinguer l’un de l’autre ». Cette phrase ultime de l’apologue ne cache plus que les masques sont tombés, que les animaux sont les porte-voix des pulsions tyranniques de l’humanité. Ainsi George Orwell affirmait implicitement en 1945 combien le communisme est un cochon de régime, dont les canines n’ont pas de mesure.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dès 1925 Mikhaïl Boulgakov voyait son manuscrit frappé par la censure préalable à toute publication. Sa nouvelle Cœur de chien était en effet une critique à peine voilée, néanmoins acerbe, de la situation politique contemporaine, attirant ainsi l’attention du Guépéou qui s’empressa de se livrer à une perquisition puis à la confiscation. Il fallut attendre 1968 pour qu’elle soit publiée à Munich, puis en 1987 en Russie, de manière posthume, puisque Mikhaïl Bougakov, né en 1891, quitta la tyrannie soviétique en 1940 au moyen du repos éternel. L’auteur du Maître et Marguerite met en scène une anticipation scientifique horrifiante. Non loin de L’Île du Docteur Moreau de Georges Herbert Wells, le faustien savant fou Philippovitch et son collègue, qui ont été épargnés par une révolution, se livrent à des travaux sur le rajeunissement, par exemple en greffant des « ovaires de guenon » à une vieille dame. Ils ont surtout censés s’attacher à la production de génies et mettre au point des procédés visant une humanité idéale. Elle s’accomplirait au moyen d’une mutation de l’animal à l’homme. C’est un chien errant, nommé « Charik, qui s’y colle, greffe de testicules et d’hypophyse humain venus d’un délinquant à l’appui, suivie d’une éducation assez peu efficace, et d’un conditionnement par le marxisme-léninisme : « Ce qu’il faut, c’est tout prendre et tout partager », brame-t-il. Le voici devenu un « hominidé » bavard et ordurier, puis un parfait agent de la répression et de l’éradication des chats et autres animaux errants. L’on se doute que l’expérience va mal tourner, au point que le créateur, tel le Docteur Frankenstein, soit menacé par sa créature.

Le récit est à la fois comique, bouffon et expressionniste, l’on y hurle comme à l’opéra, l’on y joue de la parodie de la langue de bois soviétique, le vocabulaire médical est pléthorique (Boulgakov était médecin), le discours éthique et philosophique s’impose avec une volontaire approximation. Aux côtés d’un narrateur omniscient, la voix canine est le « cœur » de la nouvelle et de son point de vue pour le moins symbolique ; car la bestiole, originellement affamée de liberté, douée d’une verve toute populaire, tire d’abord orgueil de son collier avant de sombrer dans la revancharde déchéance humaine. Au-delà de la richesse profuse de l’exercice, l’anticipation chirurgicale est une satire acide de l’avenir radieux de l’homo sovieticus, non loin de son prédécesseur en dystopie, Zamiatine, qui, dans Nous[5], extirpait l’imagination des protagonistes de l’idéal communiste. Le malheureux canidé Charik, qu’il va falloir tuer, représente en fait un prolétariat aux vues limités que la révolution russe métamorphose en Charikov, « un homoncule » emmarxisé, soit le prototype d’un immonde tyran aux bas instincts populaciers, destiné à peupler au moyen de son ochlocratie l’Union soviétique sinon le monde entier, dans une déflagration du mal radical. Pourtant, affirme naïvement Filippovitch, préférant la douceur pour dompter notre chien, « la terreur n’y fera rien, aucune sorte de terreur : qu’elle soit blanche, rouge ou même brune ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un demi-siècle plus tard, en 1970, il ne s’agissait plus d’un chien rouge, mais d’un Chien Blanc, sous la plume de Romain Gary. Et s’il ne parle pas, il sait s’exprimer en tant que « bête de bonne compagnie » et semble dire en offrant sa patte : « Je sais bien que j’ai l’air terrible, mais je suis un très brave type ». Ce « berger allemand » n’est pourtant pas blanc comme neige. Soudain le voilà métamorphosé : une violence féroce  s’empare de lui, « dans un paroxysme de haine », mais seulement à l’égard des individus noirs. Car il a été conditionné par son précédant maître, « dressé spécialement pour attaquer les Noirs […] pour aider la police contre les Noirs ». Le casus belli est particulièrement criant, d’autant que le romancier situe son drame romanesque aux Etats-Unis. Autour d’un tuer ou ne pas tuer le fauteur de troubles, le drame fait exploser les consciences. Jusqu’à ce que, sous la férule rééducative de Keys, un Musulman noir fanatique employé d’un zoo, « Chien Blanc devienne un « Chien Noir », en une pire réactivation du mal…

Quoique les péripéties soient narrées avec vigueur et émotion, ce Chien Blanc peut ressembler un peu trop à un roman autobiographique à thèse, et à charge contre le racisme. À moins de remarquer le questionnement souterrain sur le conditionnement, qui concerne également les hommes bien entendu ; mais aussi la satire des éducateurs antiracistes, sans oublier de tacler le racisme anti-blanc. Embrassant toute la société américaine avec une rare acuité, entre Martin Luther King et les Black Panthers, le récit, parfois à la lisière de l’essai, convoque les émeutes raciales et les manifestations politiques, y compris lorsque le projet d’immoler le chien doit contribuer à la protestation contre la guerre au Vietnam, car l’action a lieu en 1968. L’apologue est plus complexe qu’il n’y parait, alors que le narrateur, Romain Gary lui-même, marié à l’idéaliste Jean Seeberg, ne peut se départir d’une tendresse pour le bon fond inné de ce chien, au point de rêver pouvoir « guérir Batka », ce qui prend dans sa tête « des proportions symboliques ». En cette fable animalière, humaine et trop humaine, s’agit-il d’une trop irénique confiance envers l’humanité, ou, au vu du résultat, d’une fatale méprise…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sous ce nom à consonance slave, Aleksej Meshkov, évident pseudonyme, se cache un écrivain italien que l’on dit être né dans les années soixante-dix et qui tient à rester fort discret. Comme sous le pelage de son chien Lodok se cache un être humain, décidé à fuir ses congénères. Le thème fantastique de la métamorphose, depuis Ovide jusqu’à Kafka, trouve ici un reprise originale grâce à son alliance avec l’apologue politique animalier, de La Fontaine à Orwell.

L'on a beau être heureux sous son poil et sous les caresses de son maître, le professeur et directeur de la clinique vétérinaire Lyudov, on n’est guère protégé de l’intrusion de la tyrannie humaine. La ruse qui consiste à devenir animal n’a pas suffi à notre pauvre « renégat du troupeau » pour se protéger des gardiens de l’ordre social et pour vivre en paix. Son irréductible différence le fera poursuivre sous toutes ses apparences par les « limiers », chasseurs infatigables de toutes les « déviances ».

Le récit à la première personne, d’abord serein, puis de plus en plus inquiet, rend compte de l’avancée inéluctable de l’organisation du « Zoo », métaphore du pouvoir totalitaire, décidée à incarcérer dans le rang quiconque ferait mine de s’en écarter. Lodok, homme-chien par excellence est « l’apostat, le renégat du troupeau », pourchassé comme tel : « Quand je suis rentré dans cette fourrure, j’avais d’autres projets. Je croyais qu’un homme travesti en chien serait libre de flairer et de chercher partout, mais je me trompais. Il n’y a plus d’espace pour la liberté dans notre nation ». Ce canidé narrateur, très humain en son for intérieur, au point d’éprouver de tendres sentiments envers la belle Véra, dénonçant « les faux idéaux de la meute humaine », sera finalement encerclé, victime d’un coup monté, puis annihilé. En cette féroce et mordante anti-utopie, reste-t-il quelque part la possibilité d’imaginer, sinon dans une lointaine et inatteignable constellation, la liberté ?

L'on saura pas quel est le réel régime qui tyrannise son malheureux héros, tant Aleksej Meshkov reste volontairement flou sur la question. Son organisme occulte, appelé « Le Zoo », qui détient le véritable pouvoir, a certes quelque chose de soviétique, mais il pourrait être chinois, sans exclusive. Que l’aventure se passe à Moscou, et convoque des procès absurdes, n’empêche en rien l’universalité du conte et sa charge satirique. Où l’on peut lire également en creux cette clinique vétérinaire où l’on « traite » les opposants comme une satire des laboratoires adonnés aux expérimentations animales. Comme lors des ultimes lignes du Zéro et l’infini d’Arthur Koestler (« Un second coup de massue l’atteignit derrière l’oreille. Puis tout fut calme[6] »), l’aventure de Lodok, « l’ennemi de l’ordre zoologique », s’achève le plus abruptement du monde : « Soudain, voici le coup de feu. Un coup sec et tout autour, il fait noir de nouveau ».

À la lisière de Cœur de chien de Boulgakov et de Rhinocéros de Ionesco (car les séides de l’organisation apparaissent coiffés de têtes de rhinocéros), mais aussi de La Ferme des animaux d’Orwell, Aleksej Meshkov renouvelle la tradition de l’apologue. Cette fable philosophique, ludique et angoissante, parue chez un éditeur éclectique, fureteur et passionné, est une image plus que réussie de l’éradication de la singularité individuelle au milieu d’un collectivisme égalisateur, de tout ordre social et théocratique passé, contemporain ou à venir, de tout enfer sur terre infligé par la passion de la tyrannie.

 

Charles d’Orbigny : Atlas du Dictionnaire d’Histoire naturelle,

Renard, Martinet & cie, Paris, 1849.

Photo : T. Guinhut.

 

Après le franco-italo-russe duo de canidés, voici un duo de gallinacés. Si l’on sait qu’il est parfaitement humain de deviser du monde comme il va, les interlocuteurs de cet autre nouvelle russe ne sont que de fieffés poulets. Viktor Pelevine, romancier prolixe né en 1962, choisit le format bref de l’apologue pour singer le dialogue philosophique entre « Sixdoigts » et « L’Ermite ». Pourtant le lieu n’est guère propice à l’exercice, tant il s’agit d’un élevage industriel. Le premier est rejeté de sa « communauté » à cause de sa difformité, le second a chassé tous les autres et construit, au moyen d’un mur de détritus « l’abri de l’âme ». Entre alternance du jour et de la nuit, peur des rats, « mangeoire-abreuvoir autour de laquelle notre civilisation s’édifie depuis un temps immémorial », et enfin « Mur du Monde », l’inquiétude cosmique et métaphysique va bon train. Mieux, « dans le langage des dieux, ça s’appelle Elevage industriel de volailles A. Lounatcharski » ! Réussissant à se faire jeter par-dessus bord grâce à la pyramide de leurs congénères, les deux voyageurs poursuivent une quête aveugle, menacés par les dieux qui les cuisent après la mort. Rattrapés par ces derniers, les voilà considérés comme des « prophètes » par la troupe des volailles, auxquelles L’Ermite est invité à offrir un sermon : « Le péché c’est l’excès de poids. Votre chair est coupable, car c’est à cause d’elle que les dieux vous mangent ». In extremis, les exercices de vol leur permettront de s’échapper sous le soleil…

Avec un talent fou et bien de l’ironie, Viktor Pelevine met en scène une cosmogonie digne d’Hésiode, car l’on vient de « sphères blanches », l’on est dominé par les « Vingt Proches » du dôme majestueux de la mangeoire, alors qu’un au-delà serait possible. Cette eschatologie parodique n’est pas sans empathie envers des volatiles élevés pour l’abattage, même si l’on peut lire en l’apologue une mise en abyme absurde de la condition humaine. Evidemment, l’on pense au voltairien « Dialogue du chapon et de la poularde[7] », dans lequel ces derniers se plaignent de leur castration et de leur destinée gastronomique, mais Viktor Pelevine leur adjoint une dimension spectrale et poétique bienvenue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Renversement de tendance avec Alexis Legayet : ce ne sont plus les hommes qui sont les dieux des poulets, mais l’un d’entre eux qui devient le Dieu Denis ou le divin poulet », selon un titre à la direction passablement loufoque. Cependant l’heure est grave. Un type inédit de « serial killer » sévit. Non, il ne tue ni ne cuit pour les déguster ses frères humains, mais en contravention avec la « Loi éthique universelle signant l’abolition du meurtre, de la consommation et de l’exploitation de nos frères animaux » ! Frank en aurait bien plaisanté, mais devant son épouse Hélène, ce serait blasphème : « L’élévation morale de notre humanité réduisait le champ du rire autorisé comme peau de chagrin ».

Car une certaine Marthe (et non Marie) reçut l’annonciation : une poule qui n’a jamais connu de coq va concevoir « Denis, Fils du Très-Haut » ! Mais comment prêcher lorsque l’on est poussin piaillant ? Bientôt notre « Dieu-Denis » parvient à attirer l’attention en traçant des lettres dans la boue, puis en écrivant sur un smartphone. Ainsi un adolescent benêt devient-il « l’apôtre Jordan », bientôt flanqué de trois comparses. De surcroit, comment convaincre les incrédules, qui prennent les vidéos You Tube pour des bouffonneries ? Omnisciente comme il se doit, la bestiole emplumée pirate les sites internet de grandes marques de restauration, comme KFC, spécialiste en nuggets de poulets, ce pour « sauver les bêtes de l’Homme ». Sur les affiches, les publicités et les menus, la maltraitance animale éclate au grand jour, associant les camps d’exterminations nazis aux « camps de poules du Kentucky, trois millions de morts par an ». Au grand scandale d’une société qui voit décroître ses carnivores, quoique la police se charge d’arrêter les quatre apôtres et de faire griller le fauteur de trouble, dont la mort rachète les péchés des hommes contre leurs frères animaux, pour parler comme Saint-François d’Assise.

Devant la déshérence de l’Eglise catholique, il va bien falloir que la Papauté intègre celui qui est devenu « Père Jordan ». En conséquence, naîtra le « dieudenisme ». Les péripéties s’enchainent avec entrain, retrouvailles des apôtres, « siège de Rungis », « Sus aux bouchers », jusqu’au couronnement législatif et politique de la cause, en un abject semblant de théocratie, punissant le « crime contre l’animalité », imaginant de changer les génomes pour que les prédateurs bestiaux deviennent végétariens ; avenir qui n’est pas tout à fait improbable.

Voilà les bêtes redevenues sauvages, mais pourvues d’inhibiteurs cellulaires qui leur font cesser toute prédation dans les « zones familières ». Les restes d’un poulet « tandoori » sont exposés lors d’une cérémonie religieuse télévisée, face à un crucifix nanti d’un « poulet embroché ». L’on se demande « comment protéger les animaux les-uns des autres », si interdire aux bêtes « aux piscines publiques n’était pas une intolérable discrimination, tout à fait analogue aux pires formes de racisme ». Quant à Jordan, outre le Panthéon pour son corps, c’est la canonisation qui lui est réservée pour son âme !  Le festival conceptuel et drolatique est irrésistible, quoiqu’effrayant…

La parodie de l’Evangile est aussi claire que réussie ; l’on y retrouve la « Cène » et le tombeau vide », sans compter les allusions au coq et à la lumière du matin dans la Bible. En un renversement des valeurs anthropologique, le véganisme fait loi : « Les végans étaient des chevaliers de l’absolu, refusant tout compromis ». Pourtant leur tyrannie alimentaire trouve rapidement sa limite, dans la mesure où les animaux s’entredévorent et où « Dieu-Denis » fait l’expérience de « la condition sauvage de la bête traquée » par les prédateurs animaux, ce qui le conduit à imaginer de revenir pour « sauver la Bête de la Bête ». Le romancier, qui est notre contemporain et enseigne la philosophie, est peut-être un fin métaphysicien, tel que veut le prouver son essai : Métaphysique de l’astre noir[8]. Cependant, usant ici d’un zeste de science-fiction (« la grande loi du 8 mai 2045 »), et bien entendu de la prosopopée qui fait parler les bêtes, au service d’une fable politique et d’une redoutable dystopie, il se montre un maître de l’apologue, croquant ses personnages avec une vivante acuité, jusqu’au vigoureux boucher Marcel Durand, lapidé par les défenseur de « 30 millions d’amis ».  Si notre talentueux auteur, à l’humour redoutable, veut attirer la pitié et l’humanité sur le sort des quatre et deux pattes[9], il y réussit sans nul doute. Mais pas au prix de la tyrannie vegane dont il se fait le juste satiriste virulent, visionnaire et impénitent, sans oublier de brocarder les thuriféraires et moutons de Panurge de la nouvelle doxa, violente de surcroit : cette nouvelle humanité compassionnelle a accouché d’un monstre. Ce sont jusqu’aux livres de cuisine et de gastronomie qui sont « mis à l’index » et détruits…

 

 

Quittons à tire d’aile l’apologue, mais en suivant d’autres volatiles. Et posons-nous sur un livre paisible pour dépasser cette zoologie didacticopolitique. Sont-ce des récits autobiographiques, des poèmes en prose ? Un oiseau sur l’épaule ou dans la main, Karen Dutrech est une autre Saint-François d’Assise parmi les pages de son Don des oiseaux. Ils ne sont que moineaux, étourneaux et martinets, petites gens de peu parmi les volatiles ; et pourtant si amicaux…

« Carmelina » est un très jeune moineau, plus exactement une « moinelle », recueillie sur le sol d’un carmel italien. Un « oisillon tombé du nid » comme « Fioretto l’intellectuel » recueilli à Toulouse, « Sakuni l’apprenti ténor », ou « Glenn », comme le pianiste Glenn Gould, pour un martinet. Cette petite créature n’est pas encore mûre pour l’envol ; ce pourquoi notre ange gardien se charge de la recueillir, la nourrir, au point qu’elle se cache dans ses cheveux, son foulard, comme en un nid, avant d’apprendre à se baigner dans un bouchon d’eau, et de prendre enfin son envol vers la liberté des bois. Ils ont leur petite cage pour voyager, accompagner la narratrice jusque dans ses entretiens de recherche, ils pianotent sur les touches de l’ordinateur, sans cependant qu’aucun texte intelligible y apparaisse, ils cherchent « le peau-à-plumes », apprivoisent les personnes de rencontre et Erik, le compagnon. Est-ce exagéré de croire à tant d’intentions : « tu viens piquer mes lèvres pour me faire comprendre, avec autorité, que tu as besoin de manger ». Et d’imaginer une « ornithomancie » ? N’empêche que le second moineau « arpente la bibliothèque, en intellectuel érudit surtout curieux de l’étagère poésie et de celle de la spiritualité. Les romans te laissant manifestement indifférent ». Ce crâne de piaf répond à son prénom, « dépose une petite fiente sur une page en cours » ; lui et ses congénères savent « jouer le jeu de l’apprivoisement tout en restant absolument sauvages et, une fois prêts [savent] rejoindre leur vie de moineau ». Après le départ, il ne reste plus que quelques plumes de leur mue, à conserver, comme autant de lignes du récit poétique échappées vers le lecteur enchanté.

Quant à l’étourneau, il sait user de la parole, du moins de l’imitation, pour réclamer à manger ou un « bisou ». Mais il faut tout protéger de ses fientes, malgré son plumage d’ébène, « constellé d’étoiles ». Le martinet, lui, après quelques jours de repos, peut « étreindre l’azur » ; comme dans les anges dans les peintures de la Renaissance italienne, tous incarnent un « élan ascensionnel ».

Non seulement l’expérience vécue, réitérée, est étonnante, mais la façon de raconter est aussi précise que séduisante, poétique sans niaiserie aucune, pleine de leçons sur le sens d’une vie qui sait « saluer la beauté ». Ainsi, « vous aurez fait quelque chose de votre vie », dit-on à notre poétesse qui a pour patron Saint François d’Assise, auquel elle rend visite dans sa ville et son ermitage.

Quoiqu’il ne s’agisse pas à proprement parler d’apologue, et à l’heure où les moineaux ont tendance à disparaître des villes, les récits de Karen Dutrecht, rares tant leur beauté est sensible, n’en ont pas moins une morale, celle de la nécessité de la compassion et du soin pour comprendre la nature et la veiller, prélude à la même attitude envers les hommes. Au travers de ces minces animaux, s’échange « la splendeur du vivant ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au-delà du Chat Murr d’Hoffmann, roman musical qui resta inachevé en 1822, dans lequel l’animal apprit à lire, voici un félin domestique particulièrement doué : Je suis un chat du Japonais Natsume Sôséki. Quoique amateur de la brièveté du haïku[10], ce dernier ne dédaigne pas la vastitude du roman, non sans humour et clin d’œil aux chevaux parlants des Voyages de Gulliver de Jonathan Swift. Matou errant et sans nom, il est ignoré et méprisé par la maisonnée, hors son maître qui l’a recueilli. À son œil félin de narrateur avisé, malgré ses longues siestes, rien n’échappe : le visage humain « lisse comme une bouilloire » au lieu de poils, les livres que son professeur d’anglais prétend lire alors qu’il s’endort sur leurs pages où « il bave » : « Si on peut occuper un emploi en dormant autant, aussi un chat en est capable ». Voilà qui donne dès l’entrée le ton de l’ironie. Registre qui ne manque pas de croître à l’arrivée des amis avec lesquels le professeur pérore et rivalise de controverses philosophiques, de plaisanteries loufoques. Cependant en 1905, l’ère Meiji bouleverse la Japon depuis quelques décennies, bousculant maints repères traditionnels, entraînant ces intellectuels désœuvrés à épouser un occidentalisme prétentieux, alors qu’ils sont délaissés par une ère qui leur préfère les hommes d’affaire, les industriels, les politiques et les militaires : ce dont notre chat est le témoin privilégié et fieffé satiriste. Kaneda, l’homme d’argent, en prend pour son grade, ainsi que sa femme grossière et stupide, sa fille pourrie d’orgueil.  En sus des personnages principaux, apparaissent tour à tour un voiturier aussi vantard que son chat noir, un voyou tatoué, des hâbleurs férus de sottises, une famille qui s’échine à vendre sa fille au prix d’un diplôme de docteur ès sciences, « les gentilshommes de l’école du Nuage descendant » qui ne cessent de tracasser le professeur à la santé chancelante, sans compter cent faiseurs de fariboles…

L’on se doute qu’entre le professeur Kushami et notre chat se joue un double jeu de rôle et d’autodérision de la part de l’auteur d’un ouvrage un rien hybride entre roman et essai, même s’il faut parfois déplorer le manque de concision du volume. Reste qu’en un roman de mœurs au lieu d’un apologue, ce chat, qui a le talent de lire le journal de son maître, sait à la façon de Montesquieu, car un peu Persan, croquer avec saveur la société japonaise de son temps, et, au-delà, les travers de l’humanité entière. Comme un homme, et comme son auteur succombant à la maladie et à la mélancolie, notre chat s’abandonne à la mort pour clore opportunément le volume.

 

La Fontaine, dans « Le pouvoir des fables[11] », savait que « l’assemblée par l’apologue réveillée », pouvait enfin prendre la décision d’agir. Or au travers de ces masques et miroirs que sont les animaux, nous voilà sommés de savoir combien nous sommes cochons tyranniques et vaniteux, chiens grossiers, révolutionnaires et racistes ; mais aussi oiseaux métaphysiciens et divins, passereaux poétiques.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Jean de la Fontaine : Fables choisies mises en vers, I, deuxième préface à Monseigneur le Dauphin.

[2] Aristote : Les Politiques, I, 2, 1253a, Œuvres complètes, Flammarion, 2014, p 2325.

[4] Karl Marx : Le Manifeste communiste, Œuvres I, La Pléiade, Gallimard, p 161, 182.

[5] Voir : Zamiatine ou le bonheur terrible de l'Etat unitaire

[6] Arthur Koestler : Le Zéro et l’infini, Le Club Français du Livre, 1949, p 373.

[7] Voltaire : « Dialogue du chapon et de la poularde », Mélanges, La Pléiade, Gallimard, 1995, p 679.

[8] Alexis Legayet : Métaphysique de l’astre noir, Sens et Tonka, 2012.

[11] Jean de la Fontaine : Fables choisies mises en vers, VIII, IV.

 

Buffon : Les Mammifères, Œuvres, Verdière et Ladrange, 1826.

Photo : T. Guinhut.

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20 novembre 2020 5 20 /11 /novembre /2020 18:17

 

Sestiere Dorsoduro, Venezia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Du vocabulaire européen des philosophies

à l’autobiographie philosophique,

par Barbara Cassin.

 

 

Vocabulaire européen des philosophies,

sous la direction de Barbara Cassin, Seuil Le Robert, 2004, 1534 p, 95 €.

 

Barbara Cassin : Le Bonheur, sa dent douce à la mort. Autobiographie philosophique,

Fayard, 2020, 200 p, 20 €.

 

Barbara Cassin : Discours de réception à l’Académie française,

Fayard, 2020, 112 p, 14 €.

 

 

Au travers d’une imagerie paresseuse, l’Académie française, paraît être une sinécure poussiéreuse et chamarrée où de vieux messieurs sirotent leur importance obsolète, en peaufinant par instant un Dictionnaire plus lent qu’un goutte à goutte de podagre. Pourtant de réelles éminences aussi riches de talents, sinon indiscutables, que Dominique Fernandez, Alain Finkielkraut ou François Cheng y siègent, et, pour parer à toute imputation ridicule de sexisme, depuis la romancière Marguerite Yourcenar et Jacqueline de Romilly, princesse des langues et civilisations gréco-romaines, ce sont Hélène Carrère d’Encausse, spécialiste du monde russe, et désormais Barbara Cassin. La réputation de sérieux de cette dernière n’est plus à faire, depuis ce monument qu’est le Vocabulaire européen des philosophies, dirigé par ses soins attentifs et informés. Mais au moyen d’une « autobiographie philosophique », étrangement intitulée Le Bonheur, sa dent douce à la mort, elle se fait conteuse, non sans oublier de penser, avec autant de rigueur  que d’effronterie. Cette aisance dans l’écart générique laissait bien entendre qu’elle saurait se plier à sa manière fantasque au Discours obligé à l’entrée de l’Académie française.

 

Descartes considérait la métaphysique comme la partie de la philosophie déterminant le fondement de toutes les connaissances. À cet usage, et au-delà de la physique, peuplée de transcendance, d’absolu, d’âmes, d’anges et de dieux, peut-être vaut-il mieux substituer le Vocabulaire européen des philosophies. Mille cinq-cents trente-quatre pages, neuf millions de signes, quatre cent entrées pour quatre mille mots et tournures, la philosophie, née européenne (si l’on écarte provisoirement la Chine)  trouve ici son portail : aux mains de plus de cent-cinquante collaborateurs, ce Vocabulaire européen des philosophies, est volumineux, éblouissant, porté à bout de neurones par son ange de la philosophie, Barbara Cassin telle qu’en elle-même.

La philosophie, ou plus exactement les philosophies, exige au-delà d’un anglo-américain commercial, une langue riche, subtile et nuancée ; mieux, la pluralité des langues. Car des sens surgissent au coin de l’hébreu et de l’allemand, du français et du russe, de l’anglais et de l’espagnol, de l’arabe et de l’italien, « en régressant aux langues anciennes (latin, grec) », démontrant l’épineuse difficulté de traduire. Ainsi le modèle avouée de la directrice de l’ouvrage est le Vocabulaire des institutions européennes d’Emile Benveniste[1]. Les termes « ne sont pas superposables - avec mind entend-on la même chose qu’avec Geist ou qu’avec esprit ; pravda, est-ce justice ou vérité, et que se passe-t-il quand on rend mimêsis par représentation au lieu d’imitation ? » De l’hellénisme à l’époque contemporaine, en passant par le christianisme, l’humanisme et les Lumières, les sens s’enrichissent, se combattent et se complètent, en une « histoire des concepts ». Au-delà de tout « nationalisme ontologique », comme celui de l’allemand Herder et d’un Heidegger ne jurant que par le grec et l’allemand, la « motivation universaliste » est forcément plurielle et entraîne une « cartographie des différences philosophiques européennes ». Par exemple, « eleutheria », en grec ce plein épanouissement de l’être, devient « libertas », soit le libre arbitre et l’invention de la volonté individuelle. Du diable à la beauté, du Dasein au Stimmung, du sublime à la vérité, du sexe au genre, sans oublier les sens du sens, maints penseurs sont à notre disposition. Et à chaque article, toujours fouillé avec finesse et clarté, s’ajoutent des citations référencées et une bibliographie, faisant de cette bible des langues philosophiques un indispensable outil de travail et de maturation intellectuelle.

 

Babel affecte et enrichit la philosophie, surtout au moyen des « intraduisibles », non que l’on ne puisse en donner des équivalents, mais nombreux, approximatifs et toujours en passe de traduction nouvelle. Il en est ainsi avec le « duende », dont Federico Garcia Lorca[2] fut l’analyste et le poète. Démon du foyer, esprit malin, il est aussi le charme et la grâce, comme lorsqu’un artiste du flamenco est soudain inspiré, emporté par le feu de la danse, de la musique et du chant : « Le duende dont je vous parle, obscur et frémissant, est le descendant du très joyeux démon de Socrate, tout de marbre et de sel, qui, indigné, le griffa le jour où il prit la cigüe et de cet autre diablotin mélancolique de Descartes, petit comme une amande verte, qui, las de tant de cercles et de lignes, sortait par les canaux pour entendre chanter les grands marins brumeux[3] ».

C’est en toute logique que l’on retrouve Barbara Cassin, cette dame aussi sérieuse qu’amusée, qui sait traversée par le duende, parmi les pages des Routes de la traduction[4], une exposition et un catalogue, élégants et généreux, de la Fondation Martin Bodmer, avec « Tintin : de la belgitude à la Syldavie ». Car Tintin « est traduit en autant de langues que la Bible », et va jusqu’à inventer des langues, tel « l’arumbaya » de L’Oreille cassée, en 1938.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Qui est Barbara Cassin ? Et qui mieux que l’intéressée pourrait répondre à cette question ? C’est chose faite avec une « autobiographie philosophique », à se demander s’il s’agit d’un oxymore, intitulée Le Bonheur, sa dent douce à la mort, titre venu d’un poème d’Arthur Rimbaud, tant la rigueur attendue en la matière du vocabulaire philosophique se heurte à la beauté poétique. Or la confluence est efficace.

Les êtres qui présidèrent à une personnalité et entourent une vie sont fatalement là : une petite « Baba » au milieu de parents peu commodes et peintres de talent. Un père « dandy », une mère « orpheline », ce sont, lors de l’Occupation, des Juifs avisés : « Pas d’étoile jaune, pas de déclaration, la fuite ». Etienne, un mari (« j’ai épousé un autre ») et père de ses enfants qui mourut trop tôt d’une tumeur au cerveau, et dont elle voulut entourer les derniers jours de beauté : « du beau alentour, partout ». Elle ajoute, en forme d’émouvant hommage : « Une autobiographie philosophique peut bien être un chant d’amour ».

Dans le respect du pacte autobiographique institué par Les Confessions de Rousseau, la narratrice va jusqu’à nous livrer ses infidélités, et sa liberté. Une leçon de joie est dispensée de page en page ; ce qui est peut-être à la fois l’acmé de la vie et de la philosophie. C’est ainsi qu’elle va, quoique le premier mot soit trop modeste, « de l’anecdote à l’idée », évitant l’écueil du philosophe n’évoluant que dans l’abstraction et jonglant avec la sécheresse des concepts. Ainsi, déduisant de l’attitude qui anime le peintre : « Il y va de deux manières de faire : avec l’idée ou suivant l’effet. Ces deux manières font philosophie » ; peut-être celles du platonisme et du conséquentialisme.

De l’effronté menterie de sa mère devant les Allemands - « Moi, épouser un Juif ? Jamais ! » - elle tire une réflexion sur la vertu du mensonge, qui ne va pas dans le sens de l’impératif catégorique kantien qui réprouvait absolument tout mensonge. Et comme l’on philosophe en conscience de la mort, à laquelle ses parents surent échapper en conscience de leur judéité, elle sait que la vie est « un atterrissage », que c’est « si magnifique parce qu’on allait mourir ».

 Le récit est vif, plein de pittoresque, d’intelligence et d’espièglerie, au risque de manquer de rigueur, diront les esprits exigeants ou chagrins ; elle écrit avec « l’allure poétique à sauts et à gambades » pour reprendre l’expression de Montaigne[5]. Les portraits s’entrechoquent, colorés, caractérisés en quelques mots. L’on rit des « proverbes et artabanismes » de sa mère : « Trente-six fesses font dix-huit culs. Elle s’en servait pour conclure les discours des intellos […] C’était la sagesse transgressive en langue et en situation, le bonheur d’être au chaud dans le lit d’une grand-mère en dentelles noires et de pouvoir avec elle rire de tout ».

Reste que l’on peut questionner son peu de confiance en « la Vérité vraie ». Ne dit-elle pas : « Ceux qui jettent à la figure leurs vérités sont nuls et non avenus » ? Certes les fanatiques de tous ordres, politiques et religieux, sont tels et méritent ce jugement, mais que dire si une vérité est la vérité, s’il faut l’affirmer aux dépends des ignorants et des persuadés du contraire ? De même, sa critique de « l’universel » laisse pantois : « la vérité unique c’est de l’idéologie. Car l’universel, c’est toujours l’universel de quelqu’un ; l’universel qui arrange ». Voilà qui est pour le moins désarmant de simplisme. Autant des constantes scientifiques que le droit naturel à la liberté sont et doivent être universels, d’autant plus devant ceux qui pour des raisons de bêtise ou de vérité religieuse  oppriment autrui. Même s’il ne peut y avoir de langue universelle après Babel, c’est risquer de choir dans un dommageable relativisme. Même l’intraduisible « duende » a quelque chose d’universel, tenant à l’intellect humain, même si des individus, faute de sensibilité et d’éducation du goût, ne peuvent le ressentir. Il est vrai que le Vocabulaire européen des philosophies, quoique s’intéressant aux « universaux » et à la « vérité », ne pose pas le problème ainsi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Née en 1947, Barbara Cassin a publié, seule ou en collaboration une belle brassée de livres, sur Parménide, Aristote et Hannah Arendt ; mais aussi sur les femmes en philosophie. L’on ne s’étonnera pas qu’elle fouille le filon « intraduisibles » parmi deux volumes, dont Philosopher en langues[6]. Plus étonnant peut-être est son ouvrage sur la « nostalgie[7] ». Or, ancienne « soixante-huitarde », elle s’affirme politiquement à gauche. Sans aller jusqu’à être une thuriféraire du « féministe extrême » et du « décolonialisme radical », elle reste avant tout « helléniste et philologue ». Il faut cependant avouer qu’il y a quelque chose de savoureux à passer des barricades de mai 68 à la consécration sous la coupole !

Dans la tradition des « paroles d’immortels[8] », notre philosophe se plie avec agrément à l’exercice obligé : le Discours de réception à l’Académie française. Elle y fait l’éloge de son prédécesseur « philomusicien », dit-elle, Philippe Beaussant, romancier et musicologue de l’ère baroque, alors que ce dernier mot recouvre bien des significations, mais aussi « l’éloge de l’éloge » ; ce qui est fort judicieux, tant notre pauvre époque ne connait que trop souvent le blâme, si ces mots ne sont pas trop rhétorique pour elle. En ce sens Barbara Cassin apprécie hautement les valeurs de l’Académie française, soit rendre la langue « pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences ».

Sur sa pacifique épée d’académicienne, une garde faite d’un écran souple d’ordinateur, un rien prétentieuse et kitsch, diront les uns, ou symbolique pour les autres et pour celle qui la conçut, s’élève pour qu’elle soit « une œuvre » et une « énergie ». Lumineuse comme un jouet ou comme une arme de superhéroïne de manga, elle porte une poignée reproduisant une déesse ancienne de la fécondité. Sur ce qui sert de lame, elle a fait graver au moyen de fibres optiques le « Plus d’une langue » de Jacques Derrida. Ainsi fait-elle « rimer l’antique et le contemporain ». Entre la « guerre civile des mots » et la foi dans le langage, ce dernier construit la réalité. Ce qui conduit Xavier Darcos, faisant allusion aux hiéroglyphes longtemps oubliés, à se demander en son allocution de réception : « Sommes-nous sûrs que l’inculture ne scellera pas de nouveau les lèvres du désert ? ». Heureusement, il faut se féliciter que le Vocabulaire européen des philosophies soit déjà traduit en une demi-douzaine de langues, et proposé en une édition augmenté en 2019. Jean-Luc Marion ferme le volume en offrant son éloge d’une nouvelle académicienne, au moyen d’une interrogation facétieuse et cependant riche de sens. En effet, plutôt que Laure ou Sylvie, ses autres prénoms, elle a choisi Barbara, alors qu’il vient de ces barbares dont les Grecs disaient qu’ils ne parlaient qu’en borborygmes, qu’ils ne faisaient que barbariser : ainsi à la langue originelle de la philosophie occidentale, se greffent en babélisant de nouvelles efflorescences linguistiques.

 

Alors qu’un vocabulaire de la pensée n’est jamais clos, celui des philosophies, sous la houlette de Barbara Cassin, doit être un antidote, certes difficile à avaler d’un coup  -mais on est en contraint d’y souvent recourir -, contre l’affadissement de l’expression, la perte des nuances et des profondeurs, contre tous les novlangues, langue de bois politique et langue de sabre des théocraties. Contre les amaigrissements identitaires, contre la vulgarité démagogique d’une infra langue, un effort sans cesse renouvelé est appelé à la barre de la justice, de la liberté et de la beauté.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Emile Benveniste : Vocabulaire des institutions européennes, Minuit, 1969.

[2] Voir : Federico Garcia Lorca, poésie homosexuelle et surréaliste

[3] Federico Garcia Lorca : Jeu et théorie du Duende, Allia, 2012, p 17 & Œuvres, I, La Pléiade, Gallimard, 921.

[4] Voir : Aux pieds de Babel : Les Routes de la traduction et de l'iconographie

[5] Montaigne : Les Essais, « De la vanité », III, 9.

[6] Barbara Cassin : Philosopher en langues. Les intraduisibles en traduction, Rue d’Ulm, 2014.

[7] Barbara Cassin : La Nostalgie. Quand donc est-on chez soi ? Ulysse, Enée, Arendt, Autrement, 2013.

[8] Paroles d’immortels. Les plus beaux discours prononcés à l’Académie française. De Pierre Corneille à Marguerite Yourcenar, Ramsay, 2001.

 

Photo : T. Guinhut.

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27 juillet 2020 1 27 /07 /juillet /2020 09:53

 

Catedral de Santo Domingo de la Calzada, La Rioja.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Adam et Eve, mythe et historicité,

par Stephen Greenblatt

& Cristina Simonelli.

 

 

Stephen Greenblatt : Adam et Eve,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie-Anne de Béru,

Champs, Flammarion, 2020, 448 p, 11 €.

 

Cristina Simonelli : Eve. La première femme,

traduit de l’italien par Gabriel Raphaël Veyret, Salvator, 2022, 176 p, 20 €.

 

 

 

      « Prométhée ayant détrempé de la terre avec de l’eau, en forma l’homme à la ressemblance des dieux ; et au lieu que tous les autres animaux ont la tête penchée vers la terre, l’homme seul la lève vers le ciel, et porte ses regards jusqu’aux astres. C’est ainsi qu’un morceau de terre, qui n’était auparavant qu’une masse stérile, parut sous la forme d’un homme, être jusqu’alors inconnu à l’univers[1] ». Voilà comment Ovide, à l’ouverture de ses Métamorphoses présente un autre Adam, qui n’est pas sans confirmer l’universalité du mythe. L’on sait de plus que Prométhée, volant le feu des dieux pour le donner aux hommes, n’est pas si loin du geste transgressif d’Eve et d’Adam qui pensaient être comme Dieu, connaissant le bien et le mal, s’ils mangeaient le fruit défendu du jardin d’Eden. Bien que ce récit ne compte guère qu’une cinquantaine de ligne dans la Genèse[2], il reste fondateur, imprégnant notre culture, nos littératures et nos arts. Or, en son Adam et Eve, Stephen Greenblatt vient relire et discuter le mythe et son sillage comme s’il était encore le miroir de notre humanité, quoique  depuis Saint-Augustin, en passant par Milton, et jusqu’à Darwin, il s’agisse d’un miroir qui tend à s’effacer. Pourtant la figure d’Eve n’a pas cessé de modeler et d’agiter les mentalités occidentales, ainsi que nous le rappelle Cristina Simonelli, dont l’investigation historique permet de réfléchir jusqu’à nos représentations actuelles de l’homme et de la femme.

 

      Qui dit mythe, dit fiction. Aussi Stephen Greenblatt ne peut manquer de comparer le couple adamique du récit biblique à cette femelle découverte par l’anthropologie, soit Lucy (Australopithecus afarensis) et son probable compagnon, nos ancêtres de 3,2 millions d’années, donc d’infirmer sa création ex nihilo par la grâce du verbe divin face à la théorie de l’évolution darwinienne. Le mythe lui-même n’a pas jailli tout armé de la tête de Moïse qui n'en serait même pas le rédacteur, mais est redevable de la mythologie babylonienne alors que le peuple juif languissait dans la captivité et doutait parfois de son Dieu face à la puissance de Marduk et ses comparses. Aucun animal n’ayant de récit des origines, l’homme inventa d’abord ceux de l’Epopée de Gilgamesh et de l’Enuma Elish, gravés sur des tablettes d’argile vers 2100 avant Jésus-Christ, alors que la rédaction de la Genèse date du VI° siècle avant Jésus Christ. Ecoutons la délibération de Marduk : « Je vais condenser du sang, / Constituer une ossature / Et susciter ainsi un prototype humain / Qui s’appellera Homme ! » Il est alors permis d’imaginer que là se trouve une source d’inspiration au service de la fable biblique, cependant profondément originale.

      Un tel récit, contant que Dieu, malgré l’interdit, a laissé à l’homme la possibilité de manger du fruit de l’arbre de la connaissance, force à s’interroger sur les intentions divines, sur sa capacité à permettre le mal, ainsi que sur le déterminisme et le libre arbitre. Aussi la controverse entre Pélage et Saint-Augustin, au IV° siècle, est-elle fondamentale. Le premier, refusant le péché inné, soutient que le libre arbitre permet, au choix, de « briller de toute la fleur des vertus, soit se couvrir honteusement de toutes les épines du vice », quand le second, tenant d’une indéfectible interprétation littérale, prétend que la condition humaine est corrompue depuis l’originaire naissance et condamnée à mort par la chute d’Adam. Hélas, Pélage fut convaincu d’hérésie et excommunié. Le règne du péché originel triomphait. Par ailleurs Julien, évêque d’Eclane, pensait que « l’expérience humaine de l’acte sexuel était naturelle et saine », alors qu’Augustin y voyait un flot de péché, une souillure abjecte. Selon Greenblatt, un brin ironique, « Le péché de l’homme est une maladie sexuellement transmissible ». Une telle conception souilla longtemps le christianisme, et le souille encore, sans compter la figure honnie d’Eve pécheresse et tentatrice, qui alimenta de longtemps une misogynie considérable, voire la chasse aux sorcières[3]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Heureusement la Vierge Marie put concevoir sans péché et donner naissance au Christ, nouvel Adam. L’on conçoit combien tout cela est abracadabrant et cependant cohérent. Ainsi, en sa Madone magistrale, Le Caravage a-t-il peint cette Vierge écrasant du pied le serpent, vigoureusement aidée par le même geste de l’enfant-Jésus.

      L’enluminure médiévale aime représenter en son jardin le couple primordial. Le visage d’Eve fleurit au sommet d’une côte d’Adam endormi tenue par l’attentive main du Seigneur. À la Renaissance, tous deux cachent leurs parties génitales après la chute, au moyen d’un opportun feuillage chez Cranach l’Ancien, ou chez Masaccio d’une féminine main quoique le pénis d’Adam soit encore visible. Ce dernier peintre sut révolutionner le regard sur le corps grâce à un modelé novateur. Seul Dürer sut rendre leur beauté apollinienne aux deux complices, en un luxe de détails habitant le jardin, digne précurseur d’un Michel-Ange aux corps musculeux et splendides.

      Mais c’est à la poésie épique que Stephen Greenblatt rend longuement hommage. « Le plus grand poème de la langue anglaise » est pour lui celui de John Milton, pamphlétaire passionné du XVII° siècle, qui défendit le droit au divorce « pour le bien des deux sexes », suite à un mariage désastreux, arguant que si Dieu avait créé Eve parce qu’ « il n’est pas bon que l’homme soit seul », ce n’est pas pour exacerber la solitude dans un mariage non assorti, position alors indécente et novatrice. De même il vanta « la liberté d’imprimer sans autorisation ni censure » dans son Areopagitca[4], en s’appuyant sur l’argument théologique du libre arbitre concédé au couple édénique. Trop méconnu en France, inspiré par la Muse Urania et rédigé par un copiste sous la dictée de l’écrivain devenu aveugle à 44 ans, Le Paradis perdu fut publié en 1667 : plus de dix mille vers inoubliables rivalisent avec Homère et Shakespeare. Outre un fabuleux portrait de Satan aux armées combattantes, le poème décrit toute la complexité psychologique des amours d’Adam et Eve, malgré un sexisme parfois prégnant : « Lui, pour Dieu seulement, elle, pour Dieu en lui ». Pourtant elle est, dit-il, « si parfaite et en elle-même si accomplie ». Ce dont découle, en toute logique : « Entre inégaux, quelle société, quelle harmonie, quelle vrai délice peuvent s’assortir ? » Ce qui n’empêche pas un Milton plus réaliste de mettre en scène, selon les mots de notre essayiste, « une scène de ménage au paradis », et de mener Adam, aux bons soins de l’archange Michel, au sommet d’une montagne d’où il peut contempler la pléthore des maux qui vont affliger l’humanité.

 

Milton : Paradis perdu, Giguet et Michaud, 1805.

Photo : T. Guinhut.

 

 

      Peu à peu la croyance littérale s’effrite. La découverte de l’Amérique et de peuples qui n’ont pas bénéficié du récit adamique et n’ont aucune honte de leur nudité, laisserait-elle entendre qu’il n’y a rien d’universel dans la Genèse ? N’est-ce pas « un défi majeur à l’idée reçue qu’Adam et Eve avaient été les ancêtres de tous les humains ? » D’autant que la redécouverte de textes majeurs de l’Antiquité, comme De la nature des choses de Lucrèce, laissaient entendre que d’autres origines étaient possibles. Si la Bible permettait de postuler que l’humanité avait 4000 ans lors de la naissance du Christ, Platon et Hérodote pensait qu’elle avait pour le moins dix millénaire d’existence. Le philosophe italien Giordano Bruno paya de sa vie sur le bûcher, en soutenant que la chronologie biblique était absurde. La Peyrère, publiant en 1655 son Prae Adamitae, prétendit qu’Adam ne fut que l’ancêtre des Juifs ; aussi dut il se rétracter pour ne pas subir ce sort malheureux !

      De Bayle, dont le Dictionnaire de 1697 fourmille de questions interrogeant l’invraisemblable et versant au rebut les vieilles légendes, jusqu’à l’ironie d’un Voltaire, qui se demande pourquoi la religion valorise ainsi l’ignorance aux dépens de l’arbre de la connaissance, et se moque copieusement de Saint-Augustin, le siècle des Lumières préfère la raison scientifique à la foi aveugle. Pire, le coup de grâce est donné par le XIX° siècle avec L’Evolution des espèces ainsi que La filiation de l’homme et la filiation sexuelle de Darwin, en 1859 et 1871, démentant une création ex nihilo de deux êtres humains primordiaux. De surcroit, le géologue Charles Lyell observant les roches sédimentaires et les fossiles, déduisant leur formation pendant l’époque éocène, qui dura de – 56 à – 33,9 millions d’années, sapait la foi en une création de six jours, en un dessein providentiel : « Ce sont les dinosaures qui ont détruit le jardin d’Eden », s’amuse notre essayiste.

 

Histoire de la Sainte Bible, illustrée par Gustave Doré, Mame, 1894.

Histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament, Blaise & Belin-Leprieur, 1815.

Photo : T. Guinhut.

 

 

     S’il reste des créationnistes nombreux que leur religiosité sédimente, ils sont menacés de toutes parts d’une avalanche de révélations scientifiques ; entre les Mormons qui prétendent qu’Adam naquit dans le Missouri, jusqu'aux Musulmans, leur indéfectible foi en la réalité d’Adam et Eve ne peut apparaître que comme un sourd entêtement face à la raison intellectuelle et scientifique…

      Faut-il aller, comme notre essayiste et historien, jusque dans la forêt équatoriale d’Ouganda pour trouver chez les chimpanzés et leurs mâles dominants un jardin d’Eden aux fruits disponibles, quoiqu’ils ne se privent pas de manger d’autres singes ?

      Après cette lecture, que l’on aurait eu tort d’imaginer aussi fade que l’eau d’un bénitier, l’on est en droit de se demander ce qu’il reste d’un tel embrouillamini religieux et fabuleux. Si aucune croyance naïve ne peut résister à cet examen, demeurent au sein de ces figures inoubliables que sont Adam et Eve, outre l’histoire des civilisations qu’elles ont innervées, l’art et la littérature, sans oublier théologie et philosophie, où demeurent ces « incarnations inoubliables de la responsabilité de l’homme et de sa vulnérabilité ».

 

      Nous connaissions Stephen Greenblatt en biographe de Shakespeare[5], en fin limier de l’humanisme, au travers de la quête des manuscrits antiques par Le Pogge[6]. Il élargit ici son expertise au travers d’un mythe aux conséquences multiples, encore aujourd’hui prégnantes, dont il révèle toute la riche historicité, en le confrontant aux sciences et aux arts, picturaux et poétiques. L’essayiste se fait mythographe et historien, théologien et critique littéraire, philosophe et conteur ;  avec une clarté et une jubilation décidément communicatives. Si nous ne sommes plus Adam ni Eve, deux millénaires et leurs générations plus qu’occidentales ont été marqués au fer par le mythe et ses déclinaisons. Si nous ne sommes plus coupables d’être nés d’une faute originelle, nous savons néanmoins combien notre biochimie fondatrice contient les racines du mal[7], autant que nos cultures induisent nos rapports à la violence, à la guerre, mais aussi, grâce à l’amour chrétien et à la civilité des Lumières, un penchant vers la connaissance qui est le passeport du bien.

 

Une moitié de l’espèce humaine fut de longtemps, et encore aujourd’hui, marquée par la figure originelle d’Eve. Au-delà des malentendus et des stéréotypes, il faut aller à sa recherche avec une théologienne également « féministe » : Cristina Simonelli.

Avant Eve, il y eut Lilith, femme démone, après elle vint la Vierge Marie, pure mère de Dieu, en fait Eve restaurée en Marie. Entre ces deux extrêmes, l’épouse d’Adam est d’abord humaine. Mais loin de seulement incarner la chute dans la tentation et le péché originel, n’est-elle pas la source de la connaissance ? C’est ce que plaide notre essayiste. De plus Eve est bien entendu à l’origine de l’Histoire : sans elle, rien d’autre que l’Eden éternel. Car, dit la Genèse : « la femme s’aperçut que le fruit de l’arbre devait être savoureux, qu’il était agréable à regarder et qu’il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence ».

Cette héroïne millénaire hante le texte originel, la Bible, plus précisément dans la Genèse, soit le « commencement », puis les Pères de l’Eglise, les philosophes, les écrivains, mais aussi l’iconographie. Sa naissance étrange « à partir de l’homme », n’empêche pas que selon le livre divin « il les créa homme et femme » ; ce qui induit une réelle égalité. Toutefois, selon la tradition, en particulier chez Saint Paul, l’homme étant la gloire de Dieu, la femme ne serait que la gloire de l’homme. En conséquence, proche du serpent et du Mal, Eve peut être honnie. Une tradition misogyne s’ensuit, entraînant le genre féminin dans l’opprobre, dont la douleur dans l’accouchement est une conséquence du péché de curiosité et de chair, dont la suite bien connue est la répression sexuelle. Ainsi, au III° siècle, Tertullien s’empare de « la sentence de Dieu contre ton sexe » pour discréditer la mère de Caïn, cette « porte du diable ». Tel que dénoncé par notre essayiste, « L’ordre symbolique paternel » n’a pas fini de vanter ses succès. N’oublions pas qu’aujourd’hui la prêtrise reste réservée aux hommes, alors qu’une femme peut être rabbin. Pourtant des auteurs médiévaux, comme Humbert de Romans, ont soutenu la prédication pour ces dames, arguant qu’Eve créée en second, et non pas de la boue mais du côté de l’homme, était donc au sommet de la création. Ajoutons que la Bible, malgré Salomé, regorge de personnages féminins largement positifs, Judith, Marie-Madeleine, Marthe… Et si le péché charnel a sa source chez Eve, combien la femme est-elle exaltée dans le « Cantique des Cantiques », combien elles ont chez les poètes italiens, selon Cavalcanti, « l’intelligence d’amour ». Comme quoi la tradition « n’est pas monolithique ».

Anticipée par Dieu, la transgression d’Eve était un devoir, favorisant la connaissance, la liberté et le progrès de l’humanité. Elle est en quelque sorte une Sophia, au sens grec de la sagesse. Face à Eve la folle, il y a une place pour Eve la sage. C’est alors penser toutes les filles d’Eve, mais non sans un irénisme bien excessif, comme des « Mères, marraines, matriarches »…

L’érudition de Cristina Simonelli est probante. Reste que sa lecture du mythe est bien de notre temps, ce qui est à la fois une qualité et un défaut. Sa lecture féministe, voire écologiste lorsqu’il s’agit pour l’humanité de « soumettre » la terre et ses créatures dans le récit biblique, montre bien que nous lisons avec les attendus de notre époque. S’appuyant sur l’étymologie, en particulier de l’hébreu, du grec et du latin, sur des comparaisons avec d’autres mythes, dont celui de Pandore, sur des artistes tels que Michel-Ange, sur la psychanlyse, elle réalise un beau plaidoyer. Ramenant au jour une religieuse du XVII° siècle, Arcangela, elle réaffirme « que les femmes sont de la race humaine ».

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La Bible historiale. Guyart des Moulins, 1295,

Editions des Saints-Pères, 2017.

Photo : T. Guinhut.

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20 avril 2020 1 20 /04 /avril /2020 11:46

 

San Lorenzo, Huesca, Alto Aragon. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Grandeurs et descendances contrariées

 

des Lumières.

 

 

 

 

 

Georges Gusdorf : Les Principes de la pensée au siècle des Lumières, Payot, 1971, 550 p.

Pierre-Yves Beaurepaire : Les Lumières et le monde, Belin, 2019, 324 p, 24 €.

Stéphanie Roza : La Gauche contre les Lumières ? Fayard, 2020, 208 p, 18 €.

Francis Wolff : Plaidoyer pour l’universel, Fayard, 2019, 288 p, 19 €.

 

 

 

 

      Qui est en train d’éteindre la lumière ? Ou plus exactement celles de l’Encyclopédie, de la raison et de la liberté, celles portées par D’Alembert et Kant, celle de l’invention de la liberté, celle des Lumières et le monde, telles que les inventorient Jean Starobinski[1] et Pierre-Yves Beaurepaire… Il semblerait qu’une distorsion de la pensée veuille aujourd’hui remettre en question, voire nier toute validité à une entreprise trop occidentale, trop blanche, trop universaliste, la présumant attentatoire aux minorités, comme le dénonce Stéphanie Roza dans La Gauche contre les Lumières ? Pourtant un Plaidoyer pour l’universel, sous les doigts de Francis Wolff, nous permet encore d’espérer en un monde qui saurait rendre justice à la continuité nécessaire de ses Lumières.

 

      « Les lumières se définissent comme la sortie de l’homme hors de l’état de la minorité, où il se maintient par sa propre faute. La minorité est l’incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute quand elle résulte non pas d’un manque d’entendement, mais d’un manque de résolution et de courage pour s’en servir sans être dirigé par un autre. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des lumières. On aura reconnu ici l’exaltant prologue de « Qu’est-ce que les Lumières ?[2] » d’Emmanuel Kant. Ce texte fondateur de 1784 suivait l’épopée de l’Encyclopédie, que D’Alembert avait mené, conjointement avec Diderot[3], entre 1751 et 1777, et accompagnait les œuvres de Condillac et d’Helvétius.

      L’entreprise de l’Encyclopédie témoigne d’une foi véritable et acharnée dans les pouvoirs de l’intelligence, dans les vertus de la culture, dans l’utilité et la beauté du travail intellectuel et manuel. Selon les mots de D’Alembert, ce « dictionnaire raisonné des arts, des sciences et des métiers » place « le philosophe au-dessus de ce vaste labyrinthe », veillant à « l’histoire qui se rapporte à la mémoire, la philosophie qui est le fruit de la raison, et les beaux-arts que l’imagination fait naître ». Comme Roger Bacon, il « n’envisage la philosophie que comme cette partie de nos connaissances qui doit contribuer à nous rendre meilleurs et plus heureux » ; il « invite les savants à étudier et à perfectionner les arts, qu’il regarde comme la partie la plus relevée et la plus essentielle de la science humaine ». Non sans omettre de dénoncer le « despotisme théologique » de ces temps où « l’abus de l’autorité spirituelle réunie à la temporelle forçait la raison au silence[4] ». Soit, contre l’obscurantisme, les Lumières !

      Le déisme, révoquant toute velléité de vérité singulière de tel ou tel culte, est tolérance, telle que l’établit le traité fondateur de Voltaire[5]. Cependant le matérialisme de Diderot débouche sur un athéisme discrètement tu, ou affirmé dans les ouvrages d’Helvétius, publiés sous le manteau, tant les Jésuites et autres religieux contraignent le pouvoir royal à la censure.

      L’esclavage, pourtant florissant les Deux Indes, suscite l’indignation de  Montesquieu, qui dans De l’esprit des lois, en 1748, le traite par une ironie et une argumentation par l’absurde remarquables, de Voltaire, dans Candide, de Raynal qui y voit un crime de lèse-humanité. De plus Georges Gusdorf rappelle qu’ « indépendamment même de de la corruption dont elle affecte l’humanité […] il existe « un parti-pris anticolonialiste, en particulier en France ; les colonies rapportent moins aux métropoles moins qu’elles ne coûtent[6] ». En outre il rappelle que Raynal termine son ouvrage par une « condamnation sans nuance de l’entreprise coloniale, dont il ne reconnait nullement la valeur civilisatrice » ; ce dernier point d’ailleurs serait à nuancer eu égard à la colonisation au XX° siècle. L’auteur de l’Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes conspue ce qu’il appelle un « fanatisme des découvertes ». Ainsi écrit Raynal : « On a parcouru et l’on continue à parcourir tous les climats vers l’un et l’autre pôle, pour y trouver quelque continent à envahir, quelques îles à ravager, quelques peuples à dépouiller, à subjuguer, à massacrer. […] Cette soif insatiable de l’or a donné naissance au plus infâme, au plus exécrable de tous les commerces : celui des esclaves[7] ».

      Le droit naturel à la liberté aspire à devenir liberté civile et politique, à partir de la séparation des pouvoirs chez Locke, dès 1690 dans son Traité du gouvernement civil, jusqu’à la constitution américaine de 1787, quoiqu’elle dusse attendre l’abolition de l’esclavage pour être cohérente. De même la Déclaration des droits de l’homme et des citoyens s’inscrit dans la continuité du Contrat social de Rousseau. Il n’est pas certain cependant qu’il faille compter Rousseau parmi les Lumières. La souveraineté de la « volonté générale » dans Le Contrat social a quelque chose de pré-totalitaire, la dénonciation des « sciences et des arts » dans son premier Discours est anti-Lumières, la remise en cause de la propriété dans le Discours sur l'inégalité est résolument anti-libérale, même si le philosophe prétend devoir s’y adapter. Même si la plupart des philosophes en tiennent pour un despotisme éclairé, pour un roi-philosophe, la séparation des pouvoirs chère à Montesquieu tend vers l’aspiration à la République.

      Nous l’avons deviné : il faut se garder d’une lecture hexagonale des Lumières. Elles sont une continuité de l’humanisme, donc européennes. Elles sont d’abord Enlightement en Angleterre avec Locke, Lumières en France de Fontenelle à Condorcet, Auflärung en Allemagne avec Lessing et Kant, Illuminismo en Italie avec des Délits et des peines de Beccaria, aux Etats-Unis avec Franklin et Jefferson.

      S’il faut chercher une intelligente synthèse, tournons-nous vers Georges Gusdorf : « C’est le XVIII° siècle qui a inventé les idées et les valeurs constitutives de l’ordre mental jusqu’au milieu du XX° siècle [il écrit en 1971]. Les thèmes de la Civilisation et du Progrès, de la Tolérance, de la Justice et de l’Universalité, des Droits de l’homme, du droit au bonheur et à la paix se sont dégagées peu à peu des aspirations confuses de l’âge philosophique ». Voilà sous quels auspices, l’essayiste place son ouvrage Les Principes de la pensée au siècle des Lumières. Certes les deux plus récents siècles ont été à cet égard décevants, malgré les indéniables progrès scientifiques et de niveau de vie, surtout en ce qui concerne le dernier demi-siècle, prodigue en guerres et génocides, ce qui a tendance à entraîner une « usure des absolus[8] ». Les hommes des Lumières n’étaient pas des naïfs exaltés par leur idéal de civilisation, ils savaient « qu’il y avait dans la nature humaine d’irréductibles zones d’ombres[9] », ce qu’en pleine période des Lumières le romantisme noir du roman anglais, dès 1764, manifestait de manière explicite.

      L’étude encyclopédique de Georges Gusdorf fait également preuve de largeurs de vues brillantes. Si le retrait de Dieu suscite une nouvelle anthropologie et une nouvelle théologie, c’est en atténuant, voire effaçant, le péché originel, de façon à ce que le jansénisme se convertisse en libéralisme politique et économique…

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

      Au-delà des superstitions populaires et religieuses, des doxa scientifiques périmées, les Lumières, depuis l’héliocentrisme de Copernic et la gravité universelle de Newton, révolutionnent la conception de l’univers. Ce à quoi répond une faim d’exploration inextinguible, révélée par Pierre-Yves Beaurepaire dans son essai Les Lumières et le monde, sous-titré « Voyager, explorer, collectionner ». Dans la même perspective que celle du Système de la nature de Linné (à partir de 1735) et de L’Histoire naturelle de Buffon (à partir de 1749), les amateurs et les savants du XVIII° siècle se lancent avec ferveur dans des voyages d’explorations qui sont autant géographiques que temporels. Ce dont témoigne la première partie de l’essai « À la source des mondes antiques ».

      Un exemple de cette soif de découvertes est particulièrement éclairant : « le caillou Michaux », soit la pierre gravée de caractères cunéiformes ramené de Perse par le voyageur du même nom, en 1786. Sur une diorite noire, un bas-relief figurant des dieux voisine avec un texte juridique. Cependant à un tel voyage, parfois dangereux, s’ajoutent, conjointement avec Beauchamp, des recherches astronomiques et botaniques au service du Journal des savants. Dans la continuité des lettrés humanistes, c’est du XVIII° siècle que date « l’invention de l’antiquité », ce dont témoigne le livresque Voyage du jeune Anacharsis en Grèce dans le milieu du quatrième siècle avant l’ère vulgaire publié par l’abbé Barthélémy en 1788. L’on sait que la conquête de l’Egypte par Bonaparte contribuera aux travaux de Champollion déchiffrant les hiéroglyphes.

      La Grèce et Rome sont également des champs de recherche considérables. L’auteur de l’Histoire de l'art dans l'Antiquité, publiée à Dresde en 1764, Winckelmann, visita les fouilles d’Herculanum, de Pompéi, et établit la supériorité de l’art grec, ainsi que sa périodisation, non sans associer la qualité politique de la démocratie athénienne à la capacité de créer le beau supérieur[10]. Les essais et gravures présentant les antiquités de la Grèce sont nombreux à être publiés en Angleterre.

      Outre les œuvres d’art antiques, l’on peut plus facilement collectionner les minéraux et les coquilles, voire jusqu’au fantasme de collection universelle, comme l’Anglais Ashton Lever, qui crée puis ouvre en 1775 à Londres son « Holophusicon », soit « le lieu qui embrasse toute la nature ». Mieux encore, Hans Sloane prétend « collectionner le monde entier ». Il est à l’origine du British Museum auquel il légua en 1753 son époustouflante collection, faite de milliers d’objets et spécimens, un herbier pléthorique, sans compter une bibliothèque de  quarante-cinq mille ouvrages.

      Les voyages autour du monde font partie intégrante du projet des Lumières. Ainsi James Cook  embarque en 1768, accompagné par un botaniste fervent, Joseph Banks. Les herbiers se doublent de la collecte des semences, des animaux empaillés, de plantes curieuses, jusqu’au malodorant spadice, « fleur cadavre » selon les Indonésiens, qui peut dépasser trois mètres ! Le travail se poursuit grâce à des publications savantes, voire luxueuses, comme Le Jardin d’Eden, recueil de planches en couleurs, en 1783. À l’occasion des expéditions de La Pérouse et de Bougainville, qui se verra discuté par le célèbre Supplément de Diderot prenant fait et cause pour les indigènes tahitiens, les voyages d’exploration permettent également d’observer autant l’espace géographique et astronomique que les peuples et leurs mœurs parfois « monstrueuses », voire de ramener « Omai », un tahitien présenté au roi d’Angleterre en 1774, ce qui n’est pas sans poser des problèmes éthiques. En toute logique, les philosophes, écrivains, peintres, et même caricaturistes, s’emparent de ces découvertes et de ces savoirs pour les exalter ou s’en moquer.

      Plus loin, plus haut, les aventuriers de la connaissance parviennent à achever la circumnavigation et la cartographie de l’Australie, approchent le Groenland, l’Afrique intérieure, sont en quête des sources du Nil avec John Bruce. Toutes ces vigoureuses entreprises trouveront leur acmé au XIX° siècle.

      Parallèlement à ces voyages exotiques, un « monde d’objets, d’images et de livres » inonde l’Europe. Au moyen de croquis, d’aquarelles, de planches répondant à celles de l’Encyclopédie, il faut apporter « la preuve par l’image ». Outre les naturalistes, les navires embarquent des dessinateurs et peintres, tel Sydney Parkinson, qui vogue sur l’Endeavour du côté de la Terre de feu. En 1773, les guerriers Maoris curieusement tatoués, de Nouvelle-Zélande, et les kangourous australiens sont gravés en couleurs pour l’étonnement du public anglais. C’est jusqu’à une jeune rhinocéros d’Inde qui est amenée in vivo à Rotterdam en 1741 : « Mademoiselle Clara va parcourir l’Europe en l’étonnant. Elle est peinte par Pietro Longhi, elle illustre médailles, périodiques et porcelaines…

      L’humaine condition, dispersée autour du globe, est non seulement cartographiée, mais dessinée dans un maître-ouvrage, de 1723 à 1737, Cérémonies et Coutumes religieuses de tous les peuples du monde de Bernard Picart et Jean-Frédéric Bernard, avec deux cent cinquante planches. Même s’il ne s’agit pas encore d’un « plaidoyer pour la tolérance », le regard sur le monde s’élargit dans le temps et dans l’espace, se déseuropéanise, et découvre que l’universalisme se nourrit de la multiplicité humaine. Et si les Lumières paraissent en France subir le couperet de la Révolution, l’on ne saurait dire quand et si elles s’achèvent, alors qu’un scientifique et explorateur comme Alexander von Humboldt publie en français son magnifique Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent entre 1807 et 1837.

      Cet essai de Pierre-Yves Beaurepaire, agréablement érudit, passionnant comme une enquête aux sources bouillonnantes des Lumières et comme un journal de voyage, donne envie, si ce n’est déjà en cours, de collectionner « un monde d’objets, d’images et de livres », pour réactiver la curiosité éclairée des Lumières. Tout en s’interrogeant, en sa conclusion, sur la pérennité et la conservation de toutes ces collections qu’il faut protéger du temps, des coléoptères et de la violence des hommes, mais aussi sur l’épineuse question de la restitution des œuvres aux pays originaires, qui les conserveraient peut-être de manière faillible, peut-être aux dépens d’une vocation muséale universelle…

 

 

      Certes le XVIII° siècle et ses habitants ne furent pas tous éclairés, voire furent de farouches ennemis des Lumières, et les philosophes ne se portaient pas tous en leurs cœurs, si l’on en juge par les controverses entre Voltaire et Rousseau, entre les esclavagistes modérés et les antiesclavagistes, entre les déistes et les matérialistes athées. Rousseau lui-même (est-il digne des Lumières ?) n’accordait pas la dignité et l’éducation requises à la femme dans son Emile. Cependant ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. Ce siècle est aussi celui de l’esclavage parmi les Indes, de quelques guerres européennes, et surtout d’une révolution qui abandonna vite l’emblème de la Raison pour en son nom user de la Terreur et accoucher du despotisme et de la trainée guerrière napoléonienne. Mise à part la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, l’assemblée constituante, qui put contribuer à la séparation des pouvoir, et l’abolition des privilèges, il est à craindre que la Révolution française soit pour le moins une perversion des Lumières, un démenti des Lumières, surtout si l’on pense que la Terreur jeta au cachot, où il s’empoisonna, Condorcet, le philosophe de l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain.

      Cependant prétendre que les Lumières, forcément plurielles, seraient la cause de l’esclavage, de la Terreur, des invasions impériales, de la colonisation, voire in fine des totalitarismes ultérieurs, serait de la pure mauvaise foi, serait confondre corrélation et causalité. Ces phénomènes sont gravement attentatoires à l’esprit des Lumières.

      Ils conduisent pourtant à imaginer que la désaffection des idéaux des Lumières serait nécessaire. C’est ce que dénonce vigoureusement Stéphanie Roza dans La Gauche contre les Lumières. La philosophe retrace la généalogie de la gauche politique, innervée par la foi en l’égalité et l’universel. Ses combats récurrents sont, outre la dimension sociale, ceux des droits de l’homme, de l’antiracisme, et du féminisme, devant favoriser ce que l’essayiste appelle une société de « semblables ». Or, paradoxalement, la gauche n’est en rien unifiée en la matière. Quand les idéaux socialistes et communistes ont pris du plomb dans l’aile, il faut se renouveler, avec un succès divers et controversé : des activismes certes minoritaires, mais bruyants, vociférants, se partagent et s’unissent entre  technophobes et écologistes, zadistes et insurrectionnalistes, qui rendent coupable le rationalisme occidental et les Lumières de toutes les noirceurs du monde. Non sans une consternante mauvaise foi : cette gauche se proclame « décoloniale », dénonçant la supériorité de l’homme blanc, alors que depuis plus d’un demi-siècle les contrées décolonisées ne se sont que trop peu développées et libérées, la faute à des pratiques endémiques, à l’Islam, à des tyrannies politiques et à des corruptions nombreuses. Plutôt que de battre sa coulpe et songer aux remèdes, l’on préfère cracher son ressentiment sur un commode et anachronique bouc émissaire. Sans compter que la démagogie et l’électoralisme de cette nouvelle gauche obscurantiste lèche dans le sens du poil les pleureurs et revanchards qui rêvent d’un nouveau colonialisme de pillage à l’encontre de l’Occident, qui, s’il ne fut pas un modèle de perfection humaniste, leur apporta néanmoins les clefs d’un certain développement économique et sanitaire.

      Stéphanie Roza pratique également une généalogie intellectuelle en décelant les origines de cette désaffection des Lumières, chez les romantiques préférant la sensibilité à la raison, chez des philosophes comme Friedrich Nietzsche[11], Martin Heidegger et Michel Foucault[12], tous hostiles, à leurs manières certes particulières, à ce que l’on croyait attendre de la gauche : les idéaux égalitaires et rationalistes. Etrange pourtant, car Foucault défendant les prisonniers, les homosexuels ou les immigrés, est devenu l’icône des mouvements d’émancipation, quoique dénonçant la Révolution, le communisme, voire le socialisme. Son retour tardif en amour envers les Lumières ne fut-il pas superficiel, alors qu’il saluait la révolution iranienne ?

      C’est là une drôle d’émancipation, à rebours des Lumières, que ce décolonialisme qui exècre les droits humains, le féminisme occidental et l’universalisme. Ce dernier concept serait l’hypocrite flambeau de la domination impérialiste, génocidaire et écocidaire « blanche » et bourgeoise : « un dessein foncièrement impérialiste, néocolonial, mâle et oppresseur, en un mot : blanc ». Ainsi les Lumières seraient coupables d’un suprémacisme blanc hétérosexuel ! C’est alors avec pertinence que Stéphanie Roza montre combien les assignations identitaires des individus par l’extrême droite sont du même tonneau, finalement tyranniques, voire totalitaires. Il est stupéfiant de constater combien les anti-Lumières voudraient restaurer une sorte d’éden régressif fantasmé, écologiste, matriarcal et ancré dans une communauté culturelle finalement opressive…

      Cette philosophe sait pertinemment que l’antiracisme, l’antiesclavagisme et le féminisme sont en quelque sorte synonymes, et sont des déclinaisons de l’humanisme et des Lumières. Il est légitime de confier à tous l’égalité des droits et non de parquer le droit par couleur de peau, par culture, par sexualité ou par classe sociale, ce que préconisent ceux qui se nomment « intersectionnalistes ».

      Il ne faudrait plus, dit-on, se réapproprier les cultures d’autres peuples, par respect ; en fait par assignation identitaire clivante et retranchée. Cette morale identitaire, portée par une « génération offensée[13] », blessée par toutes les offenses faites à leur peuple, à leurs ancêtres, à la planète, est évidemment attentatoire à l’esprit des Lumières. Si le progressisme peut-être délétère lorsqu’il oublie l’humain, c’est le progrès issu des Lumières qui peut continuer de nous assurer plus de richesses, de santé, de dignité et de biodiversité, n’en déplaise aux gourous de l’écologisme. Et quoique Stéphanie Roza se veuille rester fidèle à l’illusion antilibérale du socialisme à la Jaurès (cependant reconnaissant envers les Lumières), et du socialisme tout court, elle fait en son essai œuvre éclairante, en fidèle des progrès de l’émancipation intellectuelle, morale et politique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Reprenons la conclusion de Georges Gusdorf : « Les valeurs en honneur au XVIII° siècle sont liées à l’universalisme du droit naturel, de la religion naturelle et du déisme », y-compris , ajouterons nous de l’athéisme. Or aujourd’hui cet universalisme est contesté au prétexte qu’il serait blanc et occidental, qu’aucune vérité ne serait partageable. Ce qui nécessite de s’appuyer sur le Plaidoyer pour l’universel de Francis Wolff.

      C’est avec une réelle altitude philosophique que Francis Wolff rebat les cartes de la défense de l’humanisme et des Lumières. L’humanité étant  source de toute valeur, ses  êtres humains ont valeur égale. Corps et œuvres humains sont inviolables et dignes de respect, soit l’Histoire, les savoirs, les techniques et les arts. Les concepts de « raison », « science », « égalité », « moralité », « philosophie » sont de l’ordre de l’universel, qui pourtant est déconsidéré.

      Car l’universalisme est assailli par « ses ennemis » : des identités de genre, de sexe et de sexualité, de race, de classe, d’ethnie de religion, de culture, prétendent à des particularismes inattaquables en dénonçant dans l’universel le « droit du plus fort ». Patriarcat, « blanchité », européocentrisme et anthropocentrisme (aux dépens des animaux et de la biodiversité) jettent l’homme au sens universel dans la déréliction, le désaveu, l’autoflagellation, voire dans le génocide programmé.  Après le marxisme aussi bien qu’Heidegger (dans sa Lettre sur l’humanisme), qui ont dénié à l’humanisme son universalisme, de surcroit battu en brèche par les relativismes, voici le temps ravageur du biocentrisme et du zoocentrisme, aux dépens de l’humain, de son « essence langagière » et de sa capacité de jugement, donc d’« une conscience informée par la raison dialogique », de « valeurs morales partageables », d’où découle la liberté. La diversité culturelle ne signifie pas le respect de la diversité des tyrannies, qu’elles soient antiscientifiques ou antilibérales.

      La lecture de l’essai roboratif de Francis Wolff peut être envisagée comme une sortie de crise : au rebours de « la dictature des émotions » et des préjugés obscurantistes, il est essentiel de défendre la raison scientifique et humaniste. Soit le vrai et le bien, autrement dit la conjonction de la science, comme « relation d’objectivité idéale », et de l’éthique comme « relation intersubjective idéale, où chacun considère tous ceux à qui il peut parler comme il se considère lui-même et réciproquement : un monde commun, vu de toutes parts et dont on pourrait parler avec tous. Tel est le fondement de l’humanisme ». De toute évidence au-delà de toutes les tyrannies d’opinion et de droit positif, s’élève un tel « idéal cosmopolitique », passablement utopique. Certes « l’humanisme de la Renaissance était ethnocentrique et se fondait sur un Dieu ambigu » (quoique ce dernier mots reste à creuser), certes « celui des Lumières était adossé à l’anthropologie du libéralisme et se fondait sur une nature équivoque », mais, au-delà du chaos des valeurs, l’humanisme et les Lumières de demain sont « nécessaires contre les faux refuges dans des identités imaginaires antagoniques ».

 

      Les assauts contre la liberté individuelle sont en fait nombreux dans ce combat contre l’universalisme hérité des Lumières : il s’agit de clôturer chacun dans une appartenance sexuelle, colorée ou non, spéciste ou non-spéciste, religieuse, ethnique, et caetera. L’on croyait naïvement qu’il s’agissait de ne plus stigmatiser qui ce soit en fonction de son appartenance à telle ou telle catégorie, il s’avère que la critique et la discrimination judicieuse[14] n’ont plus droit de cité, que la liberté de n’être rien qui soit assigné, celle de se construire une identité plurielle et mouvante, risque d’être corrompue. Pensons plutôt l’homme comme individu et comme humanité de façon à respecter et développer ses libertés, de façon à collectionner le monde et ses connaissances, dans la tradition des penseurs libéraux[15] et dans la continuité scientifique et philosophique des Lumières de Kant, de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.

 

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Jean Starobinski : L’Invention de la liberté. 1700-1789, Skira, 1984.

[2] Emmanuel Kant : Qu’est-ce que les Lumières ? Œuvres philosophiques, Pléiade, t II, 1985, p 209.

[4] D’Alembert : Discours préliminaire de l’Encyclopédie, Œuvres philosophiques et littéraires, Jean-François Bastien, 1805, t I, p 232, 236, 265, 263.

[6] Georges Gusdorf, p 398.

[7] Raynal : Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, édition de Genève, 1781, t X, p 386.

[8] Georges Gusdorf, p 32.

[9] Georges Gusdorf, p 550.

[13] Voir : Caroline Fourest : Génération offensée. De la police de la culture à la police de la pensée, Grasset, 2020.

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26 décembre 2019 4 26 /12 /décembre /2019 09:29

 

Abbatiale de Saint-Maixent-L’Ecole, Deux-Sèvres.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Philosopher la science-fiction et le cinéma

 

avec Jean-Clet Martin :

 

de Hegel à Philip K. Dick,

 

Ridley Scott et Gilles Deleuze.

 

 

 

 

Jean-Clet Martin : Logique de la science-fiction, de Hegel à Philip K. Dick,

Les Impressions nouvelles, 352 p, 22 €.

 

Jean-Clet Martin : Ridley Scott. Philosophie du monstrueux,

Les Impressions nouvelles, 272 p, 20 €.

 

Jean-Clet Martin : La Philosophie de Gilles Deleuze,

Payot, 368 p, 9,70 €.

 

 

 

 

      Le monolithe noir de 2001 L’Odyssée de l’espace pourrait être fait de lumière. Il irradie depuis la création en direction de multiples possibles. La chose et son essence spéculative n’a pas échappé à Jean-Clet Martin. Aussi lit il pour nous son irradiation science-fictionnelle, depuis Hegel jusqu’à Philip K. Dick. Mais que vient faire Hegel en cette galère, ou plutôt en ce vaisseau spatial ? Aux philosophes confits dans une vision traditionnelle de leur discipline, de Platon à Heidegger, et sacrifiant aux vieux dieux de l’ontologie, Jean-Clet Martin, qui commença sa carrière en exégète de Gilles Deleuze, préfère un pied de nez, un coup de pied dans le lit défait de la sagesse, et s’aventure à plaisir dans les territoires exotiques et dangereusement modernes d’une Logique de la science-fiction et du cinéma de Ridley Scott, le réalisateur de Blade Runner, pour en déduire une Philosophie du monstrueux. Il faut admettre que nous sortons un tantinet époustouflés de ces lectures qui conduisent aux destinées du transhumanisme et de cette intelligence artificielle qui acquiert peut-être une âme.

 

 

      Revenons à cette « logique » de Hegel ; ce que fait trop allusivement Jean-Clet Martin au début de son étude, quoique l’on parvienne bientôt à l’y deviner. L’impétrant lecteur peut bien s’interroger : que vient faire l’auteur de La Philosophie de l’Histoire, de l’Esthétique, le penseur de la dialectique au service du système des connaissances de son époque, auquel notre essayiste a déjà consacré un sérieux ouvrage[1], avec une science-fiction née un siècle après lui ? Ouvrons le premier volume de l’Encyclopédie des sciences philosophiques, publié en 1817, soit La Science de la logique : « La logique, dans la signification actuelle de philosophie spéculative, prend la place de ce qui était en d’autres temps nommé métaphysique [2]». Là où « l’être pur constitue le commencement [et] Dieu le concept inclusif de toutes les réalités[3] », il faut entendre l’origine de toute fiction spéculative.

      La dimension cosmologique de ce commencement ne fait pas de doute, qu’il soit théologique ou scientifique. Originelle, La Logique prédispose donc à toutes les possibles : « Elle est la carte de ses transformations possibles, de ses régions encore inconnues, à explorer ». Ainsi l’essai de Jean-Clet Martin cartographie son avancée selon le plan de Hegel lui-même : ses trois parties s’appellent « L’être », « L’essence » et « Le concept ». Or, souligne notre essayiste, « la science-fiction exerce sur nous une attraction inévitable, nourrie de métaphysique et de théologie expérimentale », au point que l’on y trouvera « une réécriture possible de la Logique, un goût pour l’absolu qui en constituera comme un terrain d’expérimentation supérieure, une entrée en des aventures fort paradoxales. » En effet, de Wells à Philip K. Dick, en passant par Asimov ou Van Vogt, cette littérature regorge de fondations de civilisations, de planètes vierges ou étrangement habitées à coloniser, de galaxies à explorer, sans oublier des structures religieuses et politiques parfois inouïes.

      Allégorique est pour Jean-Clet Martin, le parallélépipède originel de 2001 L’Odyssée de l’espace, aride et vierge, « sans aucune priorité chronologique », d’autant qu’il réapparait à la fin du film, et auprès duquel un singe lance un bâton, premier outil et première arme, qui devient en son envol un vaisseau spatial, vaisseau « encyclopédique des sciences », pour reprendre Hegel. Son « approche imaginative de Hegel » est faite de prospections, comme La Phénoménologie de l’esprit est une Histoire de l’humanité à partir d’un ex nihilo fondateur et en passant par la naissance de Dieu. En ce sens le devenir hégélien est le fil rouge de la science-fiction. Or les personnages du film de Stanley Kubrick, mais également ceux du livre de Clarke[4], oscillent sans cesse entre le néant et l’être, entre le vide spatial et l’éloignement de la terre, parfois invisible, entre la solidité de la planète originelle et celle du vaisseau dont l’ordinateur portant fait des siennes, menaçant de renvoyer au néant les astronautes.

    Cependant, dans Ubik, de Philip K. Dick, les morts ne sont pas tout à fait morts, suspendus dans un entretemps, entre le fini et l’infini. Il n’est pas étonnant que Jean-Clet Martin pense à cet égard au personnage de Néo, dans Matrix, le film de Lana et Lilly Wachowski, au moment de quitter la « matrice » et son monde programmé pour faire le saut dans l’inconnu du chaos, quoique cette dernière contienne un algorithme viral à cet effet. Autre rapprochement : Le Cycle de Fondation d’Isaac Asimov peut être compris comme un succédané de l’hégélienne Philosophie de l’Histoire, dont la téléologie anime par ailleurs cette propension des auteurs de science-fiction à composer des cycles, comme Van Vogt avec son Cycle du non-A, Frank Herbert avec Dune et Dan Simmons celui d’Hypérion, tous opus aux milliers de pages. Car ce genre a pour espace-opera tout ce qui va des quanta et des atomes aux plus vastes galaxies cheminant dans l’univers en expansion, l’œuvre empruntant alors le mouvement immense de son objet ; sans compter l’expansion de ses empires politiques et leurs belligérances continues. Mieux - ou pire - l’hyperespace se conjugue avec un trou noir temporel : au-delà de La Machine à explorer le temps de Wells, voguent Les Vaisseaux du temps de Stephen Baxter où l’on circule « transversalement entre les versions potentielles de l’Histoire ». Hegel parlait à cet égard des choses qui peuvent être et simultanément ne pas être. Les uchronies de Robert Silverberg, comme Roma aeterna ou de Philip K. Dick, comme Le Maître du Haut-Château[5] ne sont pas loin. Un espace non euclidien apparait dans La Maison de la sorcière, un conte de Lovecraft, maison et paysage aux propriétés physiques et gravitationnelles défiant toute explication.

 

 

      Alors que des écrivains de science-fiction n’hésitent pas à faire référence à Hegel, comme Van Vogt, dont Le Cycle du non-A forme une histoire « non-aristotélicienne », la Trilogie divine de Philip K. Dick n’est-elle pas une image d’un Dieu qui est à la fois Essence et Être de tous les possibles ? Ainsi répond Jean-Clet Martin : « La Logique de Hegel n’a d’intérêt que pour un lecteur qui saurait lire son déroulé dans la clarté d’un triptyque parfaitement intuitif en y réintroduisant le tour fictif d’une science qui pourrait rendre transparents les différents volets et les recouvrir l’un par l’autre sans les occulter ».

      Lorsque l’Être s’extrait du néant, le film de Christopher Nollan, Interstellar, louvoie entre trou noir et lumière, comme dans une chambre photographique. Ainsi la naissance et le déploiement d’une cosmogonie parcourt de manière obsessionnelle l’univers de la science-fiction. Une apparition lumineuse, « le spectre de son fondateur », ponctue sans cesse Le Cycle de Fondation d’Asimov. Dans lequel le personnage de Seldon est à l’origine d’une encyclopédie, comme le fut Hegel avec son Encyclopédie des sciences philosophiques. Cependant, l’identité voit son essence mise à mal, une différence polymorphe démultipliant les personnages.

      Reste que fondamentalement Philip K. Dick est le suprême maître hégélien, dont Le Maître du Haut Château ressortit d’une autre logique, opposée à la doxa, grâce à laquelle les Etats-Unis ont été envahis par l’Allemagne nazie et le Japon, là où un étrange auteur imagine en son livre circulant sous le manteau que l’Amérique aurait gagné la guerre. L’Histoire aurait plusieurs fleuves possibles, naviguant sur un Temps désarticulé, pour reprendre un autre titre de Philip K. Dick. « La limite virtuel / réel, sa frontière s’abîme, devient poreuse », la paranoïa est « une activation philosophique de systèmes possibles », comme dans La Vérité avant-dernière. La topographie subit le même sort dans Le Monde inverti de Christopher Priest, qui met en scène une cité nomade… Les Fictions de Borges[6], auquel notre essayiste a consacré un ouvrage[7], dont ses « Ruines circulaires », sont à l’affut.

      Des romans où les idées deviennent matière, quoique la réciproque y soit vraie, où l’on rencontre des « chose-esprits », des romans où la mythologie fusionne avec l’univers science-fictionnel, des machines qui deviennent cerveau et accèdent à la capacité de former un jugement, des personnages qui rencontrent leurs descendants du futur, des voyages qui dépassent la vitesse de la lumière, la rupture du principe de causalité, des « tombeaux du temps » qui s’ouvrent dans Hypérion de Dan Simmons ; tout est possible en cette Logique de la science-fiction. Y compris chez Poul Anderson, dont le vaisseau de Tau zéro affronte la contraction de l’univers, en une « intrigue métaphysique » où il est possible de toucher l’absolu…

      La démonstration de Jean-Clet Martin est probante, brillante, usant de nombreuses références issues d’un multivers romanesque hypertechnologique et hyperconceptualiste. Elle sait filer l’arachnéenne toile qui va de l’origine hégélienne aux vaisseaux de l’espace et du temps science-fictionnels. L’écriture de Jean-Clet Martin, virtuose, jonglant avec l’érudition, virevolte à l’intérieur et autour de son sujet. Métaphorique, informée, elle a peu ou prou les défauts de ses qualités : un rien verbeuse, un tout entraînante, elle ne ménage pas son lecteur, qui est censé déjà maîtriser bien des attendus philosophiques, de Platon à Gilles Deleuze, et s’y reconnaître dans la foule d’allusions et d’exemples venus d’auteurs, souvent américains, qui sont des références de la science-fiction, de Frank Herbert à Dan Simmons, le dieu presqu’omniscient inégalé du cycle d’Hypérion. Quoiqu’il ne prétende pas à « une histoire raisonnée » du genre, son balayage centrifuge n’en est pas moins fulgurant.

 

 

      De manière complémentaire, l’on retrouve le maître des dystopies et autres uchronies, Philip K. Dick lui-même, dans le dernier livre de Jean-Clet Martin : Ridley Scott. Philosophie du monstrueux. L’écrivain n’est-il pas l’auteur, en 1968, du roman Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Roman réédité sous le titre de Blade Runner quoiqu’il n’apparaisse en rien dans le livre, à la suite du film de Ridley Scott, qui éclaboussa les écrans en 1982. L’histoire du « Blade runner » Rick, chasseur d’androïdes en situation illégale, d’ailleurs prétendument dépourvus d’empathie, se déroule sur une terre qui a été dévastée par une explosion nucléaire, où les animaux ont pratiquement disparus. Aussi le rêve de Rick est de remplacer son mouton électrique par une véritable chèvre. Hélas, cette dernière sera jetée du haut d’une maison par Rachael  qui aimait son androïde éliminé au point de coucher avec lui…

      Ridley Scott en offre une vision plus noire, apocalyptique, qualifiée de « cyberpunk », amplifiant l’inquiétude sur l’humanité des androïdes, « réplicants » qui font fonction d’esclaves en zones dangereuses, mais aussi du personnage principal. Le test « Voight-Kampf », destiné à mesurer le degré d’humanité est mis à mal et au bout du compte l’on arrive à se demander si tout un chacun n’est pas un androïde, ou une « Andréïde », ce dès le roman de Villiers de l’Isle-Adam, L’Eve future, en 1886[8]. Courses poursuites et meurtres agrémentent le film d’action, quoique aux questions d’humanité et de transhumanité technologique, entre eugénisme et clonage, s’ajoutent celle de la quête d’immortalité. Sans oublier la dimension d’anges déchus de ces réplicants aux pupilles rougeâtres dans la nuit, la puissance athlétique de ses femmes évoquant de sublimes machines, quoique plusieurs personnages s’identifient à des animaux. De nombreux films, et des jeux vidéo seront les descendants plus ou moins réplicants de Blade Runner, entre Terminator et Inception. Et maintenant un essai philosophique de Jean-Clet Martin.

      Car si Blade Runner est l’opus iconique de Ridley Scott, ses autres films contribuent avantageusement à cette Philosophie du monstrueux selon Jean-Clet Martin. Ainsi Alien confronte l’humanité en désarroi à une mutation quasi mécanique, les napoléoniens Duellistes se combattent jusqu’à dépasser leurs capacités physiques, comme pour annoncer Gladiator, Thelma et Louise pousse l’agressivité féminine jusqu’à la métamorphose, Prometheus invente un ingénieur issu d’une autre planète et qui offre son corps, son patrimoine génétique, à notre monde pour enfanter un nouveau règne vivant…

      Interrogeant les limites, les transgressions et les métamorphoses technologiques de l’humain, le philosophe se alors veut « chasseur d’androïde ». C’est avec pertinence qu’il le trouve chez Thomas Hobbes, dont le « Léviathan », monstre collectiviste et tyrannique fait de tous les corps de la nation, est également un « spectre fait de molécules ». L’on devine alors que la dimension corporelle poussée au-delà de ses possibilités est débordée par la dimension politique qui en découle. L’avenir de l’humain et de l’humanité horrifiés est en jeu.

      Depuis Métropolis de Fritz Lang, en passant par les possibilités ludiques et constructivistes, voir apocalyptiques, de l’image de synthèse, le cinéma, en particulier celui de Ridley Scott, pourtant maltraité par la critique, traite le corps comme une pâte à modeler, autant physique que conceptuelle. D’autant que le vertige mythique n’effraie pas le cinéaste, du titanesque et homérique combat qui anime Gladiator et Les Duellistes, aux parages cosmiques et démiurgiques d’Alien et de Prometheus ; ce dernier se permettant d’animer dans un couloir chaque particule élémentaire portant la mémoire d’une scène. La violence métaphysique trouve son anima cyberpunk dans les exacerbations technologiques, jusqu’à ce que l’androïde puisse s’assurer d’une nature qui sera celle d’un « automate spirituel », en une prométhéenne transgression insupportable à la tradition humaniste.

      La science-fiction transhumaniste[9], c’est déjà presque maintenant : homme augmenté par la technologie et les exosquelettes, chimères animhumaines… Un nouveau vitalisme déborde les cadres. Contrairement à bien des philosophes traditionnalistes, s’il préfère le posthumanisme au transhumanisme, Jean-Clet Martin ne porte de pas de jugement moral définitif. Il préfère s’intéresser au sublime de ce cinéaste « néoromantique », décrire et pousser à bout les phénomènes et les fantasmes mis en œuvre dans ses films, en particulier le rôle de la technique, destinée à permettre à la nature humaine de se dépasser, jusqu’à leurs implications métaphysiques, comme lorsque David, le héros d’Alien Covenant (cette « œuvre d’art totale », « wagnérienne ») croit en la mission qu’il s’est fixé, « hors de toute programmation, et qui consistera à tuer son créateur, son Dieu ». Ainsi le film « fait tomber la statue de l’Homme et des dieux, quand le cyborg s’enlise sous leur charme et en imite  désir d’éternité ».

      Une petite remarque s’impose, malgré l’immense qualité de l’essai, alors qu’il est question du film 1492 : Christophe Colomb de Ridley Scott : non, l’Eglise ne soutenait en 1492 pas « que la terre est plate » (p 18). Hors quelques farfelus incultes, l’Eglise connaissait avec Aristote, Bède le Vénérable et Saint-Thomas d’Aquin, la rotondité de la terre.

      Oublions cette bévue. Le philosophe se doit, au-delà de débats circonstanciels, qu’ils soient platement politiques ou religieux, de penser une mutation anthropologique sans précédent, brusque, lorsque l’homme-machine, et plus encore la machine-homme, cassent le contrat aristotélicien et adamique. Dans quels univers allons-nous entrer ? Dans quelle liberté, quel rapport au mal ? Dans une apocalypse inédite ? C’est ce que tente de penser Jean-Clet Martin, en un « cogito cybernétique », là où un hologramme, dans Prometheus, est plus qu’un fantôme : « cette image de synthèse, qu’en penser ? Comporte-t-elle une âme ? » Si le lecteur peut parfois se perdre dans les exhalaisons d’une pensée sinueuse, explosive, l’enthousiasme de l’analyse, le sens des correspondances inédites, la capacité à l’ekphasis, c’est-à-dire la description des images filmiques, sans oublier, last but not least, la virtuosité interprétative, sont communicatifs. Même si comparer Ridley Scott à Mary Shelley, Michel-Ange et Wagner est peut-être hyperbolique ; qui sait...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Il y a une cohérence - certes fractale - dans le parcours de notre essayiste esthète. Né en 1958, Jean-Clet Martin, agrégé et docteur en philosophie, avec sa thèse sur Gilles Deleuze (1925-1995), d’abord parue en 1993, est à la tête d’un parcours intellectuel impressionnant. Il fait partie de cette génération pour laquelle la triade Foucault, Deleuze, Derrida est incontournable. Son premier travail, sous l’égide du maître, fut consacré à Gilles Deleuze, tandis que Derrida fut associé à un démantèlement de l’Occident[10]. N’est-il pas ici fidèle à l’orientation de Deleuze qui étendit la main de la philosophie vers le cinéma, au moyen de son Image-temps et son Image-mouvement ? À cet éloignement des philosophies de système totalisant au bénéfice des marges, des différences ?

      La réédition de La Philosophie de Gilles Deleuze, permet un regard rétrospectif sur celui qui trouva son image séminale chez un maître, de façon à pouvoir ensuite parcourir sa propre trajectoire orbitale. Procédant par incandescence de mots clefs - « éthique et esthétique », « empirisme transcendantal » « nomadologie », « multiplicités » - l’essai n’ignore pas le goût de ces marges de la philosophie prisées par Deleuze que sont, outre  le cinéma, les grands textes littéraires, de Marcel Proust à Malcom Lowry, qu’il déplie en son dernier chapitre. Cependant, comme il le rappelle dans son élogieuse et reconnaissante « lettre-préface », Deleuze se veut un philosophe à système, au sens classique, et de l’univocité de l’être, ce qu’il ne s’agit pas condamner, comme le fit Alain Badiou[11], mais d’accompagner par une lecture amicale et didactique : c’est ce à quoi se tient scrupuleusement Jean-Clet Martin, sans omettre la difficulté qui consiste à affronter une écriture souvent à quatre mains, avec Felix Guattari à l’occasion des Mille plateaux, par exemple. Le vitalisme du maître est une affirmation de l’être, de l’immanence et du devenir. Qui trouve son acmé dans l’œuvre d’art, telle que la proposent les dernières pages de Qu’est-ce que la philosophie ? : « L’art n’est pas le chaos, mais une combinaison du chaos qui donne la vision ou sensation, si bien qu’il constitue un chaosmos, comme dit Joyce ». Ou encore : « L’art prend un morceau de chaos dans un cadre, pour former un chaos composé qui devient sensible, ou dont il tire une sensation chaoïde en tant que variété[12] ».

      L’historien de la philosophie, écrivant sur Hume, Spinoza, Nietzsche, puis Foucault et Leibniz, se mue en critique du capitalisme et de la psychanalyse, et surtout en faiseur de concepts, qui sont des systèmes de singularité, comme ceux de « rhizome » et de « déterritorialisation ». Fort peu hégélien, passablement poststructuraliste, essentiellement métaphysicien et immanentiste, Gilles Deleuze est un pluri-esthète, tant à l’égard du peintre Francis Bacon que du romancier Marcel Proust, sans compter les cinéastes, un interprète des signes ; et par-dessus tout, ce sur quoi insiste Jean-Clet Martin, un penseur de la vie et du concret. Il extravague « vers des architectures de pensée extra-philosophiques », au moyen de « constructions en variations ». En effet, « chaque livre de Gilles Deleuze constitue un dispositif où s’entrecroisent différentes composantes sémiotiques, des régimes de signes, d’affects, de percepts très différents selon les concepts qui en tracent la carte et en entrecroisent les variables diagrammatiques, transformationnelles et génératives ». Invitation à la lecture, boite de chemins selon le graveur Escher, l’essai de Jean-Clet Martin est autant un hommage qu’un bouillon de culture spirituel…

 

      Être un docte passionné de philosophie n’empêche en rien de se passionner pour les romans de science-fiction, pour le cinéma d’action combattif et futuriste. Au contraire, surtout s’il est armé des plis deleuziens. Là se joue une enquête sur les possibilités du futur et de l’humain dépassé par ses propres projections mentales et techniques. Le guère passéiste Jean-Clet Martin, qui traversa l'enfer de la philosophie[13] et anime un blog roboratif intitulé avec brillance et humour Strass de la philosophie[14] ne compte pas en rester là. Ce dont témoigne sa page Facebook : « Une année passée entre de nombreux films poursuivant un parcours dans la science-fiction qui s'est concentré non plus seulement autour d'un voyage vers l'Espace, comme dans les débuts du genre, mais entreprend une aventure dans la profondeur de l'image. Une immersion numérique notamment à partir des années quatre-vingts à travers la naissance des jeux vidéo. Je pense qu'il faudrait encore compléter le tableau par un dernier volume centré sur la BD pour déborder « L'image-mouvement » et « L'image-temps » vers « L'image-virtuelle » qui relancera le cycle spectral de l'Esprit. C'est en route pour l'année qui vient ». Voilà bien une sorte d’alien intellectuel dont il faut encourager le travail et qui tend à l’humanité un miroir aussi exaltant qu’inquiétant…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Jean-Clet Martin : Une Intrigue criminelle de la philosophie. Lire La Phénoménologie de l’esprit de Hegel, La Découverte, 2009.

[2] Hegel : La Science de la logique, Vrin, 1979, p 191.

[3] Hegel, ibidem, p 201.

[4] Arthur C. Clarke : 2001L’Odyssée de l’espace, J’ai lu, 2001.

[8] Villiers de l’Isle-Adam : L’Eve future, Charpentier, 1891, p 239.

[11] Alain Badiou : Deleuze, la clameur de l’être, Hachette, 1997.

[12] Gilles Deleuze : Qu’est-ce que la philosophie ? Minuit, 1991, p 193-194.

[13] Voir : Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

[14] http://strassdelaphilosophie.blogspot.com/

 

 

Schönruh, Gerlos, Tirol, Österreich. Photo : T. Guinhut.

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Fuentes

La Volonté et la fortune

Crescendo du temps et amour faustien : Anniversaire, L'Instinct d'Inez

Diane chasseresse et Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle politique

 

 

 

 

 

 

 

Fumaroli

De la République des lettres et de Peiresc

 

 

 

 

 

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

 

 

 

 

 

 

Gamboa

Maison politique, un roman baroque

 

 

 

 

 

 

Garouste

Don Quichotte, Vraiment peindre

 

 

 

 

 

 

 

Gass

Au bout du tunnel : Sonate cartésienne

 

 

 

 

 

 

 

Gavelis

Vilnius poker, conscience balte

 

 

 

 

 

 

Genèse

Adam et Eve, mythe et historicité

La Genèse illustrée par l'abstraction

 

 

 

 

 

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas

 

 

 

 

 

 

Goethe

Chemins de Goethe avec Pietro Citati

Goethe et la France, Fondation Bodmer

Thomas Bernhard : Goethe se mheurt

Arno Schmidt : Goethe et un admirateur

 

 

 

 

 

 

Gothiques

Frankenstein et autres romans gothiques

 

 

 

 

 

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

 

 

 

 

 

 

 

Goytisolo

Un dissident espagnol

 

 

 

 

 

 

Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

 

 

 

 

 

 

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le franquisme du Cœur glacé

 

 

 

 

 

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

Adam et Eve, mythe et historicité

 

 

 

 

 

 

Guerre et violence

John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Guerre et paix à la Fondation Martin Bodmer

Violence, biblique, romaine et Terreur

Violence et vices politiques

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences policières et antipolicières

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis, Prologue

I L'ouverture des portes

II Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

Première soirée : dialogue et jury des Muses

V Récit de la danseuse Terpsichore

V bis Le fantôme du CouloirdelaVie.com

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XIII Récit d'Erato : la peintresse assassine

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche, photographies et triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Triptyques

Le carnet des Triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Traversées. Le recours à la montagne

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis. Incipit

III Bironpolis. Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages. Prologue. Les belles inconnues

IV Eros à Sauvages. Mélissa et les sciences politiques

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum. Incipit

VIII De natura rerum. Euro Urba

VIII De Natura rerum. Montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

I Synopsis, sommaire et prologue

II Arielle Hawks prêtresse des médias

III La Princesse de Monthluc-Parme

IV Francastel, frontnationaliste

V Greenbomber, écoterroriste

VI Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Des peintres : Crivelli, Titien, Rothko, Tàpies, Twombly

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut La Bibliothèque du meurtrier

Synospsis, sommaire et Prologue

I L'Artiste en-maigreur

II Enquête et pièges au labyrinthe

III L'Ecrivain voleur de vies

IV La Salle Maladeta

V L'Hôtel-Monastère Santa Cristina

VI Le Club des tee-shirts politiques

 

 

 

 

 

 

Haddad

La Sirène d'Isé

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable, Nouvelles de jour et nuit

 

 

 

 

 

 

Haine

Procès contre la haine : juste réquisitoire ou culpabilisation abusive ?

 

 

 

 

 

 

Hamsun

Faim romantique et passion nazie

 

 

 

 

 

 

 

Haushofer

Albrecht Haushofer : Sonnets de Moabit

Marlen Haushofer : Mur invisible, Mansarde

 

 

 

 

 

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Statues de l'Histoire et mémoire

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Verne

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Jean Claude Bologne : Histoire du scandale

Histoire du vin et culture alimentaire

Corbin, Vigarello : Histoire du corps

Berlin, du nazisme au communisme

De Mahomet au Coran, de la traite arabo-musulmane au mythe al-Andalus

L'Islam parmi le destin français

 

Hobbes

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

 

 

 

 

 

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

 

 

 

 

 

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Garcia Lorca : homosexualité et création

 

 

 

 

 

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder ; Un été sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

 

 

 

 

 

 

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs

 

 

 

 

 

 

 

Ilis 

Croisade des enfants, Vies parallèles, Livre des nombres

 

 

 

 

 

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

 

 

 

 

 

 

Inde

Les hijras d'Arundhati Roy et Anosh Irani

 

 

 

 

 

 

Inégalités

L'argument spécieux des inegalités : Rousseau, Marx, Piketty , Jouvenel, Hayek

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Dictatures arabes et ottomanes

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam I Analyses et dénis

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam II Un défi politique français

Islamologie I Mahomet, Coran, al-Andalus

Islamologie II arabe et Islam en France

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales : d’Iribarne, Schemla, Sarrazin

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Averroès et al-Ghazali

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

 

 

 

 

 

 

Jaccottet

Philippe Jaccottet : les madrigaux, la clarté

 

 

 

 

 

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

 

 

 

 

 

Jankélévitch

Faut-il pardonner Jankélévitch ?

L'enchantement musical


 

 

 

 

 

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Kiyoko Murata, Julie Otsuka : Fille de joie

Battle royale : téléréalité politique

Haruki Murakami : Le Commandeur, Kafka

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

À l'ombre de Tanizaki

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Rires du Japon et bestiaire de Kyosai

 

 

 

 

 

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

 

 

 

 

 

 

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

L'intégrale des Journaux, Récits et Romans

 

 

 

 

 

 

Kant

Grandeurs et descendances des Lumières

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

 

 

 

 

 

 

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

 

 

 

 

 

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

 

 

 

 

 

 

Kehlmann

Tyll Ulespiegle, Les Arpenteurs du monde

 

 

 

 

 

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Le Conquérant, Aléa

 

 

 

 

 

 

Knausgaard

Autobiographies scandinaves

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

 

 

 

 

 

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Seiobo est-descendue sur terre

 

 

 

 

 

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

 

 

 

 

 

 

Lagerlöf

Le voyage de Nils Holgersson

 

 

 

 

 

 

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Langage politique et informatique

Langue de porc et langue inclusive

Vulgarité langagière et règne du langage

L'arabe dans la langue française

George Steiner, tragédie et réelles présences

Vocabulaire européen des philosophies et autobiographie par Barbara Cassin

Ben Marcus : L'Alphabet de flammes

 

 

 

 

 

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

 

 

 

 

 

 

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

 

 

 

 

 

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

 

 

 

 

 

 

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral, Dictionnaire du libéralisme

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

 

 

 

 

 

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

 

 

 

 

 

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

 

 

 

 

 

 

 

Lorca

Federico Garcia Lorca par Ian Gibson ; Une Colombe si cruelle

 

 

 

 

 

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

Lovecraft, Je suis Providence par S.T. joshi

 

 

 

 

 

 

Lugones

Fantastique, anticipation, Forces étranges

 

 

 

 

 

 

Lumières

Grandeurs et descendances des Lumières

D'Holbach : La Théologie portative

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

 

 

 

 

 

 

 

Magris

Secrets et Enquête sur une guerre classée

 

 

 

 

 

 

Makouchinski

Un bateau pour l'Argentine

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Cabré Confiteor, Menéndez Salmon Medusa

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

 

 

 

 

 

 

Maladie, peste

Maladie et métaphore : Wagner, Maï, Zorn

Pandémies historiques et idéologiques

Histoire des pandémies littéraires : M Shelley, J London, G R. Stewart, C McCarthy

 

 

 

 

 

 

Mandelstam

Poésie à Voronej et Oeuvres complètes

Trois requiem, sonnets

 

 

 

 

 

 

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Le Retour et Nouvel éloge de la folie

Voyage en utopies

Lectures du mythe de Frankenstein

Je remballe ma bibliothèque

 

 

 

 

 

 

 

Marcher

De L’Art de marcher

Flâneurs et voyageurs

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

 

 

 

 

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

 

 

 

 

 

 

Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

 

 

 

 

 

 

Martin Georges R.R.

Le Trône de fer, La Fleur de verre : fantasy, morale et philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Martin Jean-Clet

Philosopher la science-fiction et le cinéma

Enfer de la philosophie

Déconstruire Derrida

 

 

 

 

 

 

Marx

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Mattéi

Petit précis de civilisations comparées

 

 

 

 

 

 

McEwan

Satire et dystopie : Une Machine comme moi, Sweet Touch, Solaire

 

 

 

 

 

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Roberto Abbiati : Moby graphick

 

 

 

 

 

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Hanan el-Cheikh, Schéhérazade féministe

 

 

 

 

 

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

 

 

 

 

 

 

 

Mode

Histoire et philosophie de la mode

 

 

 

 

 

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Lumière de L'Esprit des lois

 

 

 

 

 

 

Moore

La Voix du feu, Jérusalem, V for vendetta

 

 

 

 

 

 

 

Morale

Notre virale tyrannie morale

 

 

 

 

 

 

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

 

 

 

 

 

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

L'amour-propre de l'artiste

 

Moyen Âge

Rythmes et poésies au Moyen Âge

Umberto Eco : Baudolino

Christine de Pizan, poète feministe

Troubadours et érotisme médiéval

Le Goff, Hildegarde de Bingen

 

 

 

 

 

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki

Le meurtre du commandeur, Kafka

Les licornes de La Fin des temps

 

 

 

 

 

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Jankélévitch : L'Enchantement musical

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Schubert : Voyage d'hiver par Ian Bostridge

Grozni : Chopin contre le communisme

Wagner : Tristan und Isold et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Mythes

La Genèse illustrée par l'abstraction

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière