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8 juillet 2018 7 08 /07 /juillet /2018 17:11

 

Au jardin. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

L’ultime flamboiement poétique

 

de William Butler Yeats :

 

Derniers poèmes, Nôs irlandais,

 

Lettres sur la poésie.

 

 

 

William Butler Yeats : Derniers poèmes,

traduit de l’anglais (Irlande) par Jean-Yves Masson, Verdier, 192 p, 98 F.

 

William Butler Yeats : Trois Nôs irlandais,

traduit par Pierre Leyris, José Corti, 120 p, 95 F.

 

William Butler Yeats : Lettres sur la poésie. Correspondance avec Dorothy Wellesley,

traduit par Livane Pinet-Thélot et Jean-Yves Masson, La Coopérative, 336 p, 22 €.

 

 

 

 

 

« Chose proprement stupéfiante -

J’ai vécu soixante-dix ans ;

Hourra pour les fleurs du Printemps,

Car le Printemps est de retour. »

      Comme en témoigne Matisse inventant les papiers découpés en son grand-âge, la vieillesse peut-être le siège d’un intense déploiement créateur. C’est au-delà de ses soixante-dix ans qu’un poète irlandais, déjà couronné par le Prix Nobel de littérature en 1923, voit à partir de 1935 son imagination créatrice permettre à de nouvelles œuvres d’éclore. William Butler Yeats (1865-1939) non content d’écrire alors Le Purgatoire de ses Nôs irlandais, ainsi que ses Derniers poèmes, s’offre le luxe de confier son art poétique et d’être le mentor de Dorothy Wellesley à l’occasion de généreuses Lettres sur la poésie.

 

      Symbolisme et nationalisme irlandais irriguent le théâtre et la poésie du jeune William Butler Yeats, fasciné par les mythes celtiques. En sa maturité son écriture évolue vers plus de modernisme, en partie grâce à l’influence du poète américain Ezra Pound[1] qui fut un temps son secrétaire. Plus tard, au soir de sa créativité, « Cet aigle : l’esprit d’un vieil homme », accède à une totale indépendance créatrice. Ses Derniers poèmes sont « Peinture et livre, ce qui reste ». Celui qui « rappelle les Muses » y retrouve les figures du nationalisme irlandais, dont Parnell l’indépendantiste et Roger Casement[2] qui fut exécuté pour trahison car il avait appelé l’Allemagne à la rescousse contre l’Angleterre. Notre auteur rêve « une Irlande / Imaginée par les poètes, terrible et gaie », une contrée toujours irriguée par le sang de ses mythes, comme celui de Cuchulain, face à « l’immonde marée de l’époque moderne ». Probablement, en 1938, faisait-il allusion à la montée des périls fascistes.

Or, si le thème traditionnel de l’amour parcourt ces pages, la satire politique est vigoureuse, plus actuelle que jamais :

« L’homme d’Etat est un homme disert,

Il débite ses mensonges sans réfléchir ;

Le journaliste fabrique ses mensonges

Et vous agrippe à la gorge ;

Aussi restez chez vous et buvez votre bière,

Et laissez voter vos voisins ».

      « La désertion des animaux du cirque » est peut-être son plus grand poème : un bilan désabusé où ses thématiques jadis préférées se livrent à une dernière parade : « Les acteurs et les scènes peintes eurent tout mon amour » ; mais ce ne sont à la fin que « Vieilles tôles, vieux os, vieux chiffons »…

 

 

      Ce n’est pas un hasard si l’un de ces Derniers poèmes est dédié à Dorothy Wellesley : « Etendez le bras vers le minuit sans lune des arbres… » Cette grande lady (1889-1956), duchesse de Wellington par son mariage, eut une liaison avec Vita Sackville-West. Ce qui ne l’empêcha en rien de se consacrer à la poésie en finançant l’édition d’une collection, en écrivant des vers, et à son amitié avec Yeats alors qu’elle a 44 ans et lui 70. Du printemps 1935 au mois de décembre 1938, une abondance correspondance réunit l’auteur de L’Escalier en spirale, de La Tour, et celle qui « se languit d’amour pour l’Italie comme un amant ».

      Comme dans tout échange épistolaire, l’ensemble est d’un intérêt inégal bien sûr ; les voyages et soucis de santé n’étant pas l’essentiel des préoccupations du lecteur, quoique cela fasse partie de la vie vécue par les protagonistes. Mais l’échange est étonnant à plus d’un égard. Désirant inclure des poèmes de sa cadette dans une anthologie, Yeats propose des corrections, des améliorations aux poèmes de Dorothy Wellesley, montrant sa capacité à mettre en œuvre un exercice de l’écriture immédiatement efficace, même si l’on peut parfois les trouver discutables, comme d’ailleurs la première concernée : « Je préfère de mauvais poèmes que j’aurais moi-même écrits à de bons poèmes écrits par vous sous mon nom ». Certes la traduction, quelque soit son talent qui n’est pas ici à remettre en cause, tend à minimiser pour le lecteur français l’acuité des interventions du poète et pédagogue. Bien qu’il ait le sentiment de lui confier son génie, de manière un rien paternaliste, il est plein d’attentions pour elle, y compris pour ses vers : « Une bonne part de l’effet de vos poèmes vient d’un usage parcimonieux des adjectifs ». Même si Dorothy Wellesley note à part soi que sa « façon soudaine de critiquer ce qu’il observe est pour nous à la fois déconcertante et humiliante ». Il est cependant profondément touché par des poèmes de son admiratrice, comme « Feu. Une incantation », qui mérite à raison son éloge : « J’ai eu du mal à retenir mes larmes à tant de beauté ». Nous-mêmes, lecteurs, pouvons apprécier de la même : « Toute l’influence de l’iris / Dans le spectre d’un coquillage »…

      Ensuite, les lettres, qui jouent parfois le rôle d’une petite anthologie dispersée, témoignent d’un art poétique sans cesse à l’affut : « Mon imagination est entrée en effervescence ». Il a des journées « remplies d’impulsion créatrice ». Il se réjouit : « La vieillesse m’a apporté l’abondance et la détermination que je n’ai jamais eues dans ma jeunesse ».  Créant à toute volée, il se reprend, se corrige, polit : « Les corrections dans la prose, parce qu’elle n’a pas de lois fixes, sont sans fin ; un poème tombe juste, avec un déclic de boîte qui se ferme ». Mais surtout, il réitère sa fidélité à une tradition : « À l’instar de Milton, Shakespeare, Shelley, nous avons besoin de sentiments immenses ». D’autres aspects de la personnalité du poète le montrent comme toujours féru d’ésotérisme et d’occultisme, alors qu’il travaille sur la traduction des Upanishads avec un moine indien.

      L’éthique littéraire de Yeats résonne aujourd’hui avec une étonnante actualité : « Nous n’aurons pas de grande littérature populaire tant que nous ne nous serons pas débarrassés des sycophantes de la morale ».  Il confie également ses affres politiques, à la veille d’une seconde guerre mondiale que son décès l’empêchera de voir : « L’Europe est dans la phase décroissante de la lune ; toutes les choses que nous aimons sont-elles sur leur déclin ? »

 

 

      Une rencontre surprenante des cultures s’est produite dans l’œuvre de Yeats : le Nô japonais et la poésie d’Irlande. Entre 1917 et 1939, il parsema sa carrière de Trois Nôs irlandais. C’est grâce à Ezra Pound qu’il découvrit le théâtre Nô. Fasciné par sa rigueur, par son intensité, il décida de faire suivre des succès scéniques comme La Princesse Kathleen par ces bijoux dramatiques versifiés destinés à marquer d’une empreinte symbolique la conscience politique irlandaise. Le raffinement de l’expression poétique puise au terreau légendaire commun à tout Irlandais pour consolider son identité face à l’impérialisme politique et culturel anglais (rappelons qu’alors l’Irlande n’est pas encore indépendante). Cet art qui se veut populaire s’inscrit en faux contre le réalisme de convention du théâtre de boulevard et le naturalisme d’Ibsen.

      À la source du faucon bénéficia, lors de sa création en 1917, des talents d’un danseur japonais pour interpréter le rôle surnaturel du faucon. Une mise en scène très stylisée fait alterner le chant et la parole. Yeats retrace un épisode de la vie de son héros mythique préféré, Cuchulain, « un de ceux qui raffolent de verser le sang des hommes et de faire l’amour aux femmes ». Harcelé par l’ombre du faucon qui cherche à « séduire ou détruire », le héros se dirige vers l’eau d’une source d’immortalité toujours sèche. Mais, trompé par ses pulsions guerrières et sexuelles agitées par le faucon, il se sera éloigné au seul instant où aura coulé la source. L’année de sa mort, Yeats écrivit encore un poème sur cette brutale figure obsessionnelle : « La mort de Cuchulain ».

      De 1919 date Ce que rêvent les os. L’action confronte un fugitif du soulèvement de Pâques 1916 (dont les meneurs furent exécutés par les Anglais) à des amants fantômes que leur traîtrise contre la patrie irlandaise empêche de trouver la paix. « Si quelqu’un de leur race pardonnait enfin, la lèvre presserait la lèvre » ; mais y compris au-delà de leur mort, ils ne seront pas touchés par le pardon. Morale évidente pour un grand public qui, cependant, a pu s’effaroucher des subtilités métaphoriques chatoyantes du poète, qui s’adresse d’abord à « l’œil de l’esprit » et sait, en quelques vers, rendre tactile l’atmosphère de la lande irlandaise et le tragique omniprésent, là où « chaque pierre se soulève de mélancolie ».

      L’ultime pièce de ces Trois Nôs irlandais, publiée en 1939, s’intitule, comme préventivement, Purgatoire. Elle interroge la migration des âmes post mortem. Son peu d’orthodoxie lui valut les foudres de l’Eglise et de la presse. Il s’agit encore d’un fantôme, inspiré des enfers bouddhiques et shintoïstes[3], selon lesquels tout ceci relève de l’illusion créée par le moi. L’ombre d’une âme chargée d’un crime et d’un suicide affecte ses descendants, dans le cadre d’un sombre déterminisme et d’une fatalité tragique où les fils sont chargés des fautes des pères, où l’Irlande ne fait grâce à aucun de ses rejetons. « Et si je chante, ce doit être pour ma mère, mais l’art me fait défaut », avoue le vieux Yeats, pensant probablement à sa mère-patrie. Ce qui devait dans son esprit faire de la naissante république d’Irlande, indépendante depuis 1922, une cité des arts, ne tint pas ses promesses. La mémoire s’adresse à la vulgarité d’un gamin qui ne sait pas « qu’est-ce qui est bien, qu’est-ce qui est mal » et qui clame : « Mon grand-père a eu la fille et le fric avec ». Le vieillard assure que son père « étant saoul, brûla la maison [...] livres, bibliothèque, tout a brûlé », ce pourquoi il l’a tué. Croit-il se libérer du fantôme paternel en assassinant le gamin ? « Mon père et mon fils avec le même couteau ! Voilà qui met un terme ». Mais, c’est « en pure perte », car « son esprit ne peut pas faire obstacle à ce rêve ». C’est comme avoir brûlé le cœur de l’homme et de l’Irlande, semble suggérer la morale de ce Purgatoire paradoxal et sans répit, car sans le moindre paradis en vue…

 

      La dimension fantastique et l’inquiétude métaphysique innervent l’ultime créativité de William Butler Yeats. S’il n’a pas renié ses passions de jeunesse pour la mythologie celtique et pour les amours romantiques souvent déçues (comme celui qu’il voua longtemps et sans succès aucun à Maud Gonne), il les transmue en son vieil âge avec une universalité et une liberté de ton inusitées. Pourtant sa poésie, après la guerre, victime d’une réputation mâtinée de nationalisme, de traditionalisme et d’aristocratisme, souffrit auprès des nouveaux critiques et des jeunes poètes d’une certaine éclipse. On lui préférait Thomas Stearn Eliot et Auden, et bientôt les imagistes américains et les beatniks comme Ginsberg. Ce n’est pas sans nostalgie du lyrisme que l’on peut aujourd’hui de nouveau se retourner vers la poésie de Yeats, alors qu’elle est tout entière publiée en édition bilingue aux éditions Verdier, traduite le plus souvent - et bellement - par Jean-Yves Masson. Relisons son épitaphe : « Regarde d’un œil froid / La vie, la mort / Cavalier, passe ton chemin ». Et si l’on recherche une plus synthétique initiation au grand William Butler Yeats, lisons les Quarante-cinq poèmes choisis et traduits par Yves Bonnefoy, qui transcrivit plus laconiquement cette épitaphe[4], qui fut écrite en septembre 1938, soit quatre mois avant la disparition du poète irlandais :

« Hautement

Regarde la vie, la mort,

Cavalier, et passe ! »

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Trois Nôs irlandais a été publiée dans Europe en 1994.

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7 juillet 2018 6 07 /07 /juillet /2018 12:22

 

Claustro gotico de Olite, Navarra. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Les contes réalistes et gothiques d’Alphinland

 

par Margaret Atwood.

 

 

 

 

Margaret Atwood : Neuf contes,

traduit de l’anglais (Canada) par Patrick Dusoulier,

Robert Laffont, 324 p, 21 €.

 

 

 

 

      Comme le chat à neuf queues, Il y a plusieurs vies, après le vaste roman anti-utopique justement célèbre de Margaret Atwood : La Servante écarlate[1]. Conformément à ce dernier ouvrage, la condition féminine est le fil rouge qui tresse le nœud de l’œuvre romanesque de l’auteure canadienne. Cependant l’art de la nouvelle ne lui est évidemment pas étranger, avec des titres comme La Petite poule rouge vide son cœur, un mince recueil de vingt-sept récits étranges et malicieux. « Je suis une poule, pas un coq », dit l’apologue inaugural. Elle seule plante le grain de blé, le fait fructifier. Et il faudrait se sacrifier pour ces Messieurs les autres animaux ! Et il faudrait dire : « Je m’excuse d’être une poule[2] » ! On devine la morale féministe de l’apologue. D’abord publié en 1992, ce recueil prépare le plus récent, paru en 2014, sobrement intitulé Neuf contes, qui enserre étroitement les hommes et les femmes dans les filets d’une réaliste et grinçante satire, assaisonnée d’un ketchup gothique.

 

 

      Quelle place, quel rôle les femmes ont-elles dans nos sociétés, se demande sans cesse Margaret Atwood, sans choir dans l’écueil du récit lourdement à thèse, dans le caricatural militantisme. Outre la sujétion servile et reproductrice qui est celle de son emblématique Servante écarlate, devenue un symbole des totalitarismes  prioritairement imposé à nos égales,  Captive[3] est un roman non pas situé dans un futur imprécisé comme le précédent, mais dans le passé, plus précisément dans le Canada du XIX° siècle. Grace Marks, prétendue coupable d’incitation au meurtre, est condamnée à l’enfermement à vie dès ses seize ans. Elle aurait encouragé un valet de ferme à assassiner son patron ainsi que la femme de charge qui était sa maîtresse. Depuis un fait d’hiver historique passablement documenté, la romancière fait surgir un personnage complexe, narratrice de son histoire auprès d’un aliéniste. Si jeune et bourrée de corvées domestiques, de brimades et d’injures, butée, la jeune fille apparait comme une sorte d’autre incompréhensible par ses contemporains, d’où le titre original, Alias Grace ; alors que sous le regard du lecteur elle déploie peu à peu sa personnalité en bute à une normalité oppressive et revendiquant sa liberté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Sinon plusieurs, l’un de ces Neuf contes est révélateur à cet égard et confirme cette ligne directrice judiciaire. Comment rendre justice à une fille de quatorze ans violée par un lourdaud camarade, nommé Bob, à une époque encore récente où de telles exactions étaient encore passées sous silence, surtout lorsque la coupable fillette enceinte est expédiée par sa mère dans un internat punitif, son enfant confisqué, sa vie à jamais marquée d’une blessure ? Outre une activité professionnelle consacrée à médicalement et psychologiquement veiller aux jours d’hommes mûrs victimes d’accidents cardiaques, subrepticement éliminés si l’on a usé de la stratégie du mariage d’argent, le hasard d’une croisière arctique permet à Verna de retrouver le Bob en question, qui ne la reconnait pas et se pense vaniteusement en position de séduction. Douée d’une intelligence efficacement diabolique, elle parvient à assurer sa vengeance en lui écrasant le front sous un « Matelas de pierre », ce en toute impunité. C’est bien la pierre maîtresse qui orne la couverture du recueil original intitulé Stone Mattress. Pas très moral tout cela, mais il n’y aura guère de lecteur pour plaindre le bellâtre vieillissant…

      La vieillesse est en effet l’une thématiques qui réunit ces neuf « contes ». En leurs tableaux des affections et des désillusions du grand âge, le réalisme règne en maître, mâtiné d’humour sarcastique. Qu’ils soient hommes ou femmes, oubliant ou ressassant leur jeunesse envolée, mais guère brillante, ils sont l’objet de la satire. Y compris s’ils sont écrivains, poètes, peu reluisants, en une sorte d’autodérision que l’on est en droit de supposer également propre à son auteure.

      Mais loin de demeurer un recueil de nouvelles isolées, Neuf contes apparait bien vite tissé de liens subtils. C’est l’inaugural « Alphinland » qui est en quelque sorte le vortex des trois premiers récits, voire de plus encore. Constance est une petite vieille solitaire et, quoique mort, Ewan lui parle toujours. Mais loin d’être une créature négligeable un peu égarée, elle est la créatrice d’une série de livres de fantasy et de fantastique, d’abord méprisée par la critique littéraire, adulée par quelque fans, puis répandue par une réputation exponentielle : « elle est la grand-mère des mondes de fantasy du XX° siècle, assure la Reine Borg ». Plus loin, un autre personnage s’emporte et parle de « série de fantasy pour débiles mentaux ». Le métadiscours va du dithyrambe au crachat.       C’est à cette occasion que quelques-uns des personnages sont récurrents. Constance, ses anciens amis, amants et maris, ses rivales, reviennent dans le récit bien nommé « Revenante », puis dans « La Dame en noir », où Jorrie se révèle être la muse du poète Gavin, dont l’écriture de l’ultime poème est interrompue par la mort. Mieux, ou pire, ils gisent dans les profondeurs de la prolixe série d’« Alphinland », parfois punis, parfois rédimés. Comme Jorrie, innocentée, que la romancière doit soudain libérer de « la ruche de pierre », où elle était « piquée par des abeilles indigo […] pour l’empêcher de faire du mal à Gavin ».

      Si l’on peut regretter qu’ils n’apparaissent plus dans les contes suivants - à moins qu’ils y soient soigneusement cachés, à l’abri de la mince perspicacité du lecteur - ne peut-on considérer ceux qui sont de véritables récits gothiques, dans la tradition préromantique anglaise[4], comme des surgeons d’« Alphinland » ? Ainsi « Lusus naturae » (« un jeu de la nature ») et « Je rêve de Zenia aux dents rouges et brillantes » flirtent avec le vampirisme à la Dracula. De manière contigüe, les histoires d’assassinats, si elles demeurent dans le cadre du plausible et du réalisme, comme « Le marié lyophilisé » et « Matelas de pierre » déjà ici nommé, entretiennent, non sans humour, un goût pour le morbide, un brin héritier d’Edgar Allan Poe. Notons à cet égard qu’une ironique intertextualité rôde parmi ces conte, comme lorsque « La dame en noir » est un écho de la dame des Sonnets de Shakespeare.

      Comme il était prévisible, le dernier récit se situe dans une maison de retraite, « Le Manoir d’Ambroisie » qui propose un service de « Soins avancés ». Wilma et Tobias voient arriver des manifestants aux masques de bébé, clamant « Il est temps de partir ». Jusqu’à ce qu’ils mettent leurs menaces à exécution ; le titre de ce récit étant le suivant : « Les vieux au feu ». Une thématique non loin de celle de Ballard[5] dans Sauvagerie

 

      Peut-être le conte le plus représentatif de l’art de ce recueil est-il « La Main morte t’aime », unissant étroitement la satire réaliste et le fantastique horrifique. Car Jack l’impécunieux a la malencontreuse idée de signer avec ces trois colocataires un contrat qui l’oblige à les dédommager en versant à chacun un quart des revenus du livre en cours d’écriture. Car ce titre est également celui du roman de Jack, qui nous est conté sous forme de récit emboité. La main reprend vie, une fois enterrée, pour terroriser la femme aimée qui l’a honteusement délaissée. Non sans revigorante ironie, son auteur, son éditeur, savent qu’il s’agit d’une « bonne merde », dont raffolent les fans et les jeunes groupies gothiques des rééditions et des films qui suivirent. Outre la satire d’une jeunesse flemmarde et fêtarde, celle d’un genre littéraire mineur, quoiqu’il ne désespère pas de ses lettres de noblesse, s’en donne à cœur joie.

      La sacro-sainte poésie elle-même en prend pour son grade. L’héroïne du « Matelas de pierre » est nantie d’une mère « presbytérienne d’obédience stricte aux lèvres serrées comme un étau, qui détestait la poésie et que rien de plus tendre qu’un mur de granit n’aurait pu influencer ». Plus encore sont moqués les hypocrites universitaires qui  fossilisent la poésie en leurs articles chichiteux et leurs thèses pompeuses. Ainsi Gavin,  gagné par une certaine célébrité, est contraint par sa jeune épouse, Reynold, à officier dans un bureau décoré par ses soins de citations de ses propres poèmes : « Il est donc obligé de s’asseoir là, entouré des monuments de sa propre magnificence décatie, tandis qu’autour de lui l’air est rempli de haillons et de lambeaux des chefs-d’œuvre poétiques qu’il a autrefois vénérés ». D’où la stérilité assurée…

      En toute cohérence avec le propos, le lecteur enfin ne manquera pas de grincer des dents au cours d’un festival de métaphores savoureuses. Quatre jeunes étudiants sont épinglés : « Il était clair qu’ils refuseraient de lever leurs culs paralysés des chaises de cuisine bancales sur lesquelles leurs anus étaient actuellement collés telles les ventouses d’une pieuvre collective ». À moins de préférer : « l’impatience de voir l’anguille électrique de l’amant imaginaire se glisser une fois de plus dans le nid d’algues marines moite et palpitant de Violet ». La parodie de l’écriture érotique oscille entre la suggestion et le franc éclat de rire.

 

      Fille d’un entomologiste canadien, né en 1939 à Otawa, Margaret Atwood apprit à affuter son regard sur les espèces naturelles, puis sur celle humaine. Fine psychologue, autant attachée à décrypter et cribler de flèches une jeunesse oiseuse qu’une vieillesse superflue, mais sans se laisser prendre aux sirènes du nihilisme, elle sait naviguer avec brio, entre nouvelle et roman, de la satire sociale affutée comme un rasoir à son plus grand conte gothique, cette fois pour adultes politiques : La Servante écarlate. Qui sait si, le sourire en coin, elle ronchonne, comme son poète à demi-gâteux, Gavin : « Ah, putain, une thèse sur mon œuvre. Que Dieu nous en préserve ! »

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[2] Margaret Atwood : La Petite poule rouge vide son cœur, Le Serpent à plumes, 1996, p 13.

[3] Margaret Atwood : Captive, Robert Laffont, 1998.

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30 juin 2018 6 30 /06 /juin /2018 14:44

 

Pertuis d’Antioche, La Couarde-sur-mer, Île de Ré.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Imposture climatique et suicide économique :

 

les dérives de l’écologisme

 

par Christian Gérondeau.

 

 

Christian Gérondeau : Ecologie, la fin.

Vingt ans de décisions ruineuses,

Editions du Toucan, 320 p, 20 €.

 

Christian Gérondeau : Le CO2 est bon pour la planète,

L’Artilleur, 272 p, 18 €.

 

 

 

      Violée par plus de trente ans d’étatisme, d’idéologie socialiste et écologiste, la France - mais aussi l’Europe - s’autodétruit pour entretenir ses vices. Les moyens de ce suicide économique sont hélas connus, quoique soigneusement tus, soigneusement entretenus, entre la monstrueuse dépense publique, l’étau des normes, l’avalanche des taxes et le couperet d’une fiscalité confiscatoire. Il faut cependant compter parmi ceux-ci la sacrosainte déesse Ecologie. Non seulement l’écologisme est un empêcheur de danser économiquement en rond, mais de plus, il participe d’une psychose éhontée, dont le réchauffement climatique et le CO2 sont les agents manipulateurs. Heureusement, un scientifique, de surcroit ingénieur polytechnicien, Christian Gérondeau, ose savoir, ose penser, pour rétablir le sens des réalités. C’est ainsi qu’avec Ecologie, la fin. Vingt ans de décisions ruineuses et Le CO2 est bon pour la planète il déboulonne les mantras sur le climat et les énergies renouvelables.

 

 

      L’exception culturelle française cumule les trente-cinq heures, l’Impôt Sur la Fortune qui n’est qu’en partie aboli, la retraite à 62 ans et son fantasmatique retour à 60 ans, le matraquage de l’imposition, alors que la fiscalité sur les entreprises est l’une des plus lourdes d’Europe : 62 % avant impôts. Sans compter un code du travail complexe aux pages plus nombreuses que celles du Code pénal (ce qui est hélas significatif), les tentations du protectionnisme[1] et du local, la volonté affichée de sauver par la perfusion des subventions les entreprises en faillite au lieu de débloquer les freins à la production de richesses… Partout le contrôle de l’Etat, que ce soit sur le logement ou sur la sécurité sociale, partout le keynésianisme et ses contre-productifs plan de relance, partout la grande machinerie de la redistribution par le bras épuisé de l’état providence augmentent la pieuvre de la dette (avec des emprunts jusqu’à soixante ans). Qui sont l’assurance de la pérennité d’un taux de chômage autour de 10 % (au contraire de nos voisins Suisses à 2,9 % et Américains à 3,9%), de la perte de pouvoir d’achat, hors pour quelques privilégiés. Quant à la dictature des syndicats, elle est un serre-frein terriblement efficace, qu’il s’agisse de l’Education Nationale, de la SNCF ou des dockers qui ne parviennent qu’à faire fuir notre activité portuaire vers l’étranger… Plus de trente ans de socialisme (au sens du constructivisme partagé par tous les partis et pas seulement du parti de ce nom) cumulant  tous les pouvoirs, jusqu’à ceux de la presse et de l’éducation, font passer la séparation des pouvoirs selon Montesquieu pour une galéjade que l’on espère provisoire.

      Aux poisons économiques et politiques, suffisamment efficaces en matière de suicide, il faut ajouter l’écologisme. C’est alors que le livre iconoclaste de Christian Gérondeau, Ecologie, la fin. Vingt ans de décisions ruineuses, apparait comme un réquisitoire criant. Contre le GIEC et ses pseudos experts d’abord, qui vivent outrageusement de leurs richissimes subsides en exploitant la crédulité populaire et politique grâce à la falsification des études climatologiques. Ils agitent le spectre du réchauffement climatique, alors que seuls quelques dixièmes de degré ont affecté le XX° siècle, au plus 1,5 degré depuis l’aube de la Révolution industrielle à la fin du XVIII° siècle ; alors que depuis quinze ans la température du globe est étonnamment stable. Comme le montre encore Christian Gérondeau avec Le C02 est bon pour la planète, le mythe de l’envahissant CO2 est leur bras armé, imaginant que nous sommes au bord de l’étouffement, alors que bien des périodes géologiques ont vu des pics fabuleux de gaz carbonique, cela sans menacer la faune et les dinosaures, tout en favorisant la végétation et les récoltes. On en aura pour preuve l’utilisation de ce gaz dans les serres, sans nuire en rien aux employés, et la frange sahélienne qui ne cesse de verdir. Quant à la fonte des glaces du pôle nord, provisoire au vu des fluctuations climatiques historiques et naturelles, elle a probablement d’autres causes, en particulier solaire, d’autant que l'Arctique reprend aujourd'hui son extension glaciaire, d'autant qu'à l'autre extrémité du globe l’Antarctique étend vigoureusement sa calotte glaciaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      En plus de tordre le cou à la légende de l’épuisement rapide des ressources, notre auteur dénonce la propagande antiscientifique et irréaliste d’un Al Gore et de son film Une Vérité qui dérange, alors qu’aucun rivage n’a vu de montée des eaux, sauf d’habituelles grandes marées et autres érosions de terrains côtiers. Il dénonce également, à propos de l’exploitation américaine des gaz de schiste, « un film intitulé Gasland en 2010 qui a fait le tour du monde, où l’on voit du gaz enflammé sortir d’un robinet d’eau présenté comme illustrant les risques liés aux gaz de schiste. Il devait apparaitre plus tard que l’affirmation était fausse et que le gaz concerné provenait d’une nappe d’eau phréatique où s’étaient décomposés des végétaux ». Ainsi, quand les Etats Unis deviennent exportateurs de gaz pour des décennies et créent des centaines de milliers d’emplois, nous nous privons de notre potentiel de « 6300 milliards de mètres cubes », aux dépens de l’emploi et de nos économies, ce qui contribue à la « précarité énergétique » des plus pauvres.

      De même, nous nous couvrons de champs d’éoliennes et de panneaux solaires à l’erratique et très faible productivité, qu’il faut coupler outre-Rhin à des centrales gaz et charbon pour assurer une production fiable, en recourant à de massives subventions, à un accroissement du prix du kilowattheure indu pour le consommateur, et surtout le plus pauvre, au prix d’une ponction fiscale handicapante pour la libre entreprise qui seule peut assurer notre avenir : « chaque emploi créé dans le secteur des énergies renouvelables en détruisait plus de deux ailleurs dans l’économie espagnole ».

      Le non écologique et étatique français est omniprésent : non aux Organismes Génétiquement Modifiés alors que sa prometteuse filière a été éradiquée. Songeons que le grand écologiste Wilson, en 1984, prônait les techniques OGM pour combattre avec succès la faim dans le monde : « Ainsi une plante alimentaire précieuse pourra recevoir l’ADN d’espèces sauvages conférant une résistance biochimique à la maladie la plus destructrice à laquelle elle est sujette[2] ».

      Non encore aux gaz de schiste, non à l’exploration des nappes pétrolières au large de nos côtes méditerranéenne et de Guyane, sans compter le non au nucléaire, alors que grâce à ce dernier la France est une formidable exportatrice d’électricité. La conclusion ne se fait pas attendre : outre l’obscurantisme du principe de précaution et d’un mythique retour antiscientifique à la nature, « les dépenses inutiles consenties au nom d’une illusoire défense de la planète atteignent désormais à l’échelle nationale et planétaire un niveau stupéfiant ». De plus, ces « 2% du PIB, soit 40 milliards par an » pourraient être comptés ailleurs : « Combien d’écoles, d’hôpitaux, combien aussi de réductions d’impôts pour les entreprises ou les particuliers, c’est-à dire de créations d’emplois ? ».

      Les essais de Christian Gérondeau (par ailleurs polytechnicien et expert ès questions environnementales qui n’en est pas à son coup d’essai[3]) informés, salutaires, pêchent cependant parfois par manque de précision et de concision ; il se répète en effet beaucoup. Sans compter qu’élogieux pour le nucléaire français il ne fait pas mention du coût du retraitement de ses déchets toxiques et du démantèlement des centrales qui deviendront probablement obsolètes un jour, quels que soient les soins apportés à leur modernisation, à leur sécurisation croissantes. Même s’il milite à juste titre pour les centrales nucléaires de nouvelles générations, capables d’ingurgiter et exploiter des déchets nucléaires, plus sûres et plus productives ; sans cependant faire mention du thorium, qui au lieu de l’uranium, outre son incapacité militaire, est beaucoup plus abondant, donc moins cher, d’un rendement plus élevé et d’une dangerosité incomparablement plus faible.

      Faut-il espérer que le titre de Christian Gérondeau, Ecologie, la fin, soit programmatique, de l’ordre du possible et du réalisme enfin accepté, assumé ? La faillite des fabricants d’éoliennes (Vestas au Danemark) et de panneaux photovoltaïques (Q-cells en Allemagne, Photowatt en France…) acculés par la concurrence chinoise (elle aussi subventionnée et provisoire) et par une subventionnite idéologique qui n’a plus les moyens de se répandre, devraient ramener la France et l’Europe à la raison économique.

 

      Le réchauffement climatique d’origine anthropique (devenu « dérèglement », comme si le climat pouvait être naturellement réglé) est non seulement un mythe, si faible au regard d’une Histoire du climat[4] qui en a vu bien d’autres, mais une manipulation du GIEC (Groupement Intergouvernemental sur le Changement Climatique en anglais - et non d’Experts) aux chiffres maquillés. L’on sait que la planète ne s’est réchauffée que d’1,5° depuis le début de la révolution industrielle, sans qu’une relation de cause à effet soit certaine. Certes il faut admettre que localement les déforestations et le bétonnage puissent induire une élévation des températures. Cependant les taches solaires, qui explosèrent pendant le réchauffement du XIX° et du XX° siècles, furent fort paresseuses pendant l’hiver du règne de Louis XIV, soit entre 1645 et 1715.  Ce que l'on appelle le minimum de Maunder est en train de se reproduire aujourd’hui, faisant craindre à maints réels scientifiques plutôt un refroidissement planétaire. Pour toutes ces raisons, il est parfaitement compréhensible que Donald Trump[5] et Vladimir Poutine[6] soient profondément sceptiques. D’autant qu’il s’agit d’autoriser les pays émergents dont la Chine à souffler le CO2, et de réduire les émissions occidentales, handicapant ainsi leurs industries.

      Pourquoi voudrions-nous que les pays en développement n’accèdent pas au confort et à la prospérité ? Aussi il est nécessaire de les voir se couvrir de centrales thermiques au gaz et au charbon, puis nucléaires, comme en Chine, où elles deviennent de moins en moins polluantes. Ce de façon à se débarrasser des « barbecues de la mort », tous ces foyers de bois, charbon et excréments animaux, sur lesquels les familles cuisent leur nourriture et dont la fumée induit une pollution toxique et une mortalité considérables, qui se compte par millions d’individus.

      En conséquence, aux prises avec une hallucinante ignorance scientifique, nous nous trompons d’ennemi : « non seulement l’accroissement du C02 dans l’atmosphère n’a aucune influence majeure sur le climat, mais il joue un rôle fondamentalement bénéfique pour la photosynthèse, et, en améliorant les rendements agricoles, contribue à la lutte contre la faim dans le monde ». Des millions de kilomètres carrés verdissent, accroissant les surfaces forestières, en particulier dans le Sahel. Combien de chercheurs sont alors dévoyés ? Combien de dizaines de milliards d’euros sont-ils jetés par les fenêtres en luttant contre le C02, autrement dit ce gaz carbonique que nous inhalons et respirons, que nous consommons dans nos boissons gazeuses, qui sert dans nos réfrigérants. Notons, ô ironie, qu’une pénurie de CO2 menace des entreprises industrielles !

      Souvenons-nous de telles erreurs tragiques. On interdit en 1972 le DDT, un insecticide connu pour éradiquer les moustiques, au prétexte qu’il menaçait des oiseaux. Or « 25 millions de personnes, essentiellement des enfants africains, sont mortes du paludisme », jusqu’à ce qu’il soit de nouveau autorisé en 2006.

 

 

       Alors que le monde va mieux, que les ressources augmentent, que la faim et la pauvreté diminuent, faut-il agiter les épouvantails ridicules de la surconsommation de la planète ? Certes la pollution par les plastiques et autres substances nocives, par l’excès des pesticides, doit être combattue, mais science et conscience doivent aller de concert au secours, non seulement de l’humanité, mais de la planète, grâce à de nouvelles innovations technologiques et jusqu'à des reforestations urbaines qui apaiseront l'air que nous respirons et notre sérénité.

      Très documenté, Christian Gérondeau dénonce également « la grande illusion » de la transition énergétique. Vouloir nous imposer les sources d’énergies renouvelables, éoliennes et solaires, revient à ne plus compter que sur des approvisionnements erratiques, sur des rentabilités négatives, dont les surcoûts sont payés in fine par les contribuables et consommateurs. Au point qu’après avoir abandonné le nucléaire, l’Allemagne, couverte de panneaux solaires et d’éoliennes, doive le plus souvent, du fait d’une production insuffisante et peu fiable, racheter du courant à la France ; et de surcroit se trouve contrainte de payer pour que l’on déleste son réseau dangereusement excédentaire, à cause de journées de grand vent et de soleil !

      Il y a encore pour bien des décennies, sinon des siècles, d’énergies fossiles, aux rejets de plus en plus inoffensifs, avant que des alternatives inventives et vraiment rentables ne manquent d’apparaître. Or que ferons-nous de cette quincaillerie de mats, de moteurs et d’hélices, de panneaux de verre, de plus fragiles, sans compter les pléthoriques raccordements, bientôt obsolètes…

 

 

      Revenir à la raison ? Hélas rien n’est moins sûr. Comme l’affirme Jean De Kervasdoué[7], nous l’avons perdue en même temps que le sens scientifique. De l’écologisme suicidaire des « progressistes anti-progrès[8] », il est peu probable que l’on voit rapidement la fin. Les mentalités françaises et européennes, inféodées à l’étatisme, au marxisme et à la pensée magique, les corporatismes syndicaux et idéologiques, l’enthousiasme pour les grandes causes supra-humaines comme le marxisme, la justice sociale et l’écologisme, et donc anti-humanistes, voire pré-totalitaires, sont autant de freins au principe de réalité. Plutôt que de regarder avec modestie comment s’en sortent avec succès l’Allemagne et la Suisse sur le front de l’emploi, et plus encore les Etats-Unis qui de plus se délivrent de l’arnaque des grandes messes diplomatiques que sont les accords sur le climat. Quand 56 % du PIB français est consacré aux dépenses de l’Etat, cet étouffant Léviathan dopé à l’écologisme, ne faut-il pas donner de l’air, y compris avec C02, à la liberté d’entreprendre et au mérite récompensé ? Justice sociale confiscatrice, plan de relance pour la croissance et écologisme, ce nouveau lyssenkisme, recyclage de l'anticapitalisme dans l'écologisme, sont des religions perverses. Une autre écologie, plutôt qu'apocalyptique et messianique, est-elle alors possible ? Celle du bon sens et du respect de la nature au point de respecter l’homme et son développement économique, termes en aucune manière antinomiques. L'Etat et l'écologisme persistant dans leurs ressorts habituels, interdictions, taxes et subventions absurdes, ne vaut-il pas mieux ouvrir les portes de la recherche et de l'innovation au service d'une planète plus propre et d'une humanité plus heureuse… Que l'on trouve par exemple le moyen de stocker efficacement l'électricité, de changer le plastique en carburant (ce qui est déjà en vue), et la donne énergétique sera bouleversée. La France mérite-t-elle de ne pas mourir ?

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[2] Edouard O Wilson : Biophilie, José Corti, 2012, p 176.

[3] Christian Gérondeau : Ecologie, la grande arnaque, Albin Michel, 2007.

[4] Voir : Emmanuel Leroy-Ladurie : Histoire du climat depuis l'an mil, Flammarion, 1967.

[8] Pascal Bruckner : Le Fanatique de l’apocalypse, Sauver la Terre, punir l’Homme, Grasset, 2011, p 107 et suivantes.

 

Antoine Rivalz (1667-1735) : La mort de Cléopâtre, Petit Palais, Paris.

Photo : T. Guinhut.

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24 juin 2018 7 24 /06 /juin /2018 13:33

 

Moro-sphinx et groseillier sauvage. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Jusqu’où faut-il respecter les animaux ?

Autour de l’utopie animale d’Aymeric Caron

et de sa réfutation par Jean-Pierre Digard :

Antispéciste, L’Animalisme est un antihumanisme.

 

 

 

Aymeric Caron : Antispéciste, Points Seuil, 480 p, 8,20 €.

 

Jean-Pierre Digard : L’Animalisme est un antihumanisme, CNRS Editions, 128 p, 14 €.

 

 

 

 

 

      Moro-sphinx de la littérature, butinant le savoir humaniste, Montaigne, au XVI° siècle, s’élevait déjà contre la cruauté infligée aux animaux. De Voltaire à Marguerite Yourcenar, une telle éthique alla s’amplifiant. Aujourd’hui, végétariens et végans vont jusqu’à réclamer la fin de la moindre chair animale. Ainsi, après Gary Francione et son Introduction au droit des animaux[1], Aymeric Caron. Partant de la prémisse selon laquelle la terre vivante est menacée par l’activité humaine, ce dernier se propose de « réconcilier l’humain, l’animal et la nature », dans son intéressant et néanmoins fort discutable manifeste végétarien et végan titré Antispéciste. Aussi demandons-nous jusqu’où faut-il respecter les animaux. Car abolir toute exploitation de nos frères non humains ne va pas sans contreparties antihumanistes, telles que le montre Jean-Pierre Digard parmi les pages de son stimulant ouvrage : L’Animalisme est un anti-humanisme.

 

 

      En ses Essais, Montaigne blâmait une trop courante iniquité humaine : « Les naturels sanguinaires à l’endroit des bestes tesmoignent une propension naturelle à la cruauté[2] ». A la suite de cet humanisme étendu aux frères animaux de Saint-François d’Assise, Voltaire en ses Lumières fulmine en défendant les « Bêtes » contre « l’animal machine » de Descartes et Malebranche : « Quelle pitié, quelle pauvreté, d’avoir dit que les bêtes sont des machines privées de connaissances et de sentiments, qui font toujours leurs opérations de la même manière, qui n’apprennent rien, ne perfectionnent rien ! ». Il allègue les nids des oiseaux, l’affection et l’éducation du chien, tout en qualifiant de « barbares[3] » ceux qui le dissèquent tout vivant. Aujourd’hui il pourrait ajouter l’étonnante gorille Koko, éduquée par l’éthologue Penny Partterson, qui alla jusqu’à communiquer avec les humains, via 2000 mots, au moyen du langage des signes.

      « Qui sait si l’âme des bêtes va en bas ? » demandait Marguerite Yourcenar en 1981, faisant allusion à l’Ecclésiaste : « Qui sait si l’âme du fils d’Adam va en haut et si l’âme des bêtes va en bas ?[4] » La romancière use d’un réquisitoire aiguisé contre la cruauté humaine qui fait des animaux des « déchets de l’épouvante et de l’agonie […] aboutissant aux mâchoires de ces dévorateurs de biftecks ». Si la Déclaration des droits de l’homme n’a pas empêché guerres, viols et massacres, la Déclaration des droits de l’animal (proclamée à la sauvette dans le hall de l’Unesco en 1978) n’en est pas moins nécessaire, plaide-t-elle. Cependant elle ne fait pas tout à fait la confusion entre le « Tu ne tueras point » de la loi biblique et le meurtre animal, en ajoutant, consciente de la question de la nourriture, « du moins tu ne les feras souffrir que le moins possible ». Il n’est pas sûr que le rapprochement, « il y aurait moins d’enfants martyrs s’il y avait moins d’animaux torturés[5] » puisse suffire à convaincre…

 

Chez le maréchal-ferrant, Buffon : Les Mammifères, Furne, 1853,

Photo : T. Guinhut.

 

 

      L’utopie d’Aymeric Caron, après son totalitaire et brouillon Utopia XXI[6] est d’abord - et cela parait une relative nouveauté dans la littérature utopique - animale, écologique autant qu’humaine, dans son essai titré Antispéciste et sous-titré « Réconcilier l’humain, l’animal, la nature ». Or l’essayiste avait déjà œuvré au service de la libération de la condition animale, dans un volume nourri d’informations historiques, anthropologiques, philosophiques : No steak[7]. Il s’y livrait à un réquisitoire argumenté contre une société mondiale qui sacrifie soixante milliards d’animaux par an à son appétit.

      Si l’homme est un animal politique, quelle politique doit-il observer à l’égard des animaux ? Autrement dit, doit-on les manger, comme le demandait l’écrivain américain Jonathan Safran Foer[8] ? Ce dernier s’appuyait sur quatre arguments principaux : les conditions d’élevage peu reluisantes, l’abattage d’une cruauté souvent impardonnable, la dangereuse pollution du lisier de porc et enfin la sensibilité animale.

L’essai d’Aymeric Caron est « antispécite », c’est-à-dire qu’il « considère qu’il n’y a aucune justification à discriminer un être en raison de l’espèce à laquelle il appartient ». Outre que notre philosophe (ou journaliste) de la « biodémocratie » n’emploie plus le terme discriminer en son sens premier (distinguer en fonctions de critères précis[9]) mais uniquement en terme jugement défavorable indu, il semble oublier que comme chez les hommes il existe des chats doux et d’autres agressifs, qu’il est préférable de discriminer une mygale venimeuse d’une araignée inoffensive, un virus du sida d’une blanche colombe, un ours d’une biche, un requin tueur d’une mésange… Ainsi va-t-il jusqu’à démissionner de la capacité de juger, alors qu’il ne se prive pas de condamner par ailleurs. Antispéciste est bien « Ne fais pas aux truies ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ». Ainsi détourne-t-il avec humour l’impératif catégorique de Kant ; sauf que les truies ne se privent pas de manger d’autres créatures vivantes.

      Ce qui n’empêche pas cependant d’élargir « notre cercle de compassion afin d’accorder aux animaux non humains notre considération morale ». Rien ne nous impose en effet d’infliger la souffrance aux animaux, voire d’attenter à leur « vouloir vivre ». Si Aymeric Caron ne veut pas qu’ils soient mangés, répondons qu’ils peuvent au moins être élevés dans des conditions respectueuses de leur bien-être et sacrifiés de la manière la plus sédative qui soit (ce qui n’est guère le cas dans tous les abattoirs), dans la cadre d’une chaine alimentaire qui n’exclut naturellement ni les hommes ni les animaux, dont nous sommes. Sans oublier que l’on peut modérer sa consommation de viande. Mais, avec notre essayiste, l’on ne peut être que choqué devant les tortures et les massacres inutiles infligés à des lions ou des dauphins. Avec lui, on apprécie l’empathie des animaux non seulement entre congénères, mais aussi à l’égard d’autres espèces, y compris humaine. Avec lui l’on réprouve les « conditions concentrationnaires » de la plupart des zoos et des cirques, de l’élevage, ou plutôt cet esclavage tortionnaire, car saumons, poules, canards, lapins sont industriellement saccagés, voire victimes d’un « génocide », ce qui est pour le moins un abus de langage. Faut-il, comme il le préconise, obliger sur les produits carnés des photos semblables à celles des paquets de cigarettes, montrant les atroces conditions d’élevage et d’abattage ? Et encore ne dit-il rien de l’égorgement halal…

      L’on sait, hélas, que, depuis un demi-siècle, la moitié des vertébrés a disparu de la surface de la terre. Chasse, pêche, braconnage, déforestation, activités agricoles et industrielles, urbanisation… Un désastre écologique sans nul doute. Le réquisitoire est imparable. Sans oublier la vivisection, que ne justifie pas toujours la science médicale, appelée à disparaître face aux méthodes substitutives, telles les cultures de cellules.

      Pourquoi ne serions-nous pas végétariens, s’il est avéré que nous n’avons besoin ni de viande, ni de poisson et autres crustacés pour croître sans déficience, s’il était avéré que le lait de nos bébés puisse être produit sans vaches ? Les végétariens sont-ils victimes d’une moins bonne espérance et qualité de vie que les omnivores, point sur lequel les scientifiques sont partagés ? Faut-il mettre en balance le végétarisme avec le régime cétogène, lui qui préfère les graisses aux sucres et féculents ?  Ces deux dernières questions sont passées sous silence par Aymeric Caron. Pourrions-nous passer de fourrure et de cuir ? Interdire la corrida ? La chasse ? Les courses hippiques ? Où s’arrête la tyrannie contre les animaux, où commence la tyrannie contre les hommes ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      L’on sait que l’agriculture, en particulier bovine, est très subventionnée par l’Etat et l’Europe, pour des revenus aux agriculteurs parfois misérables. Mais ne sont-ils pas comme nous tous, saignés d’impôts et de taxes ? La Nouvelle-Zélande qui a cessé toute subvention agricole et baissé sa fiscalité est redevenue une exportatrice, en particulier de viande ovine. Quand verrons-nous une agriculture libérale et respectueuse de l’environnement et des espèces ? Quand les pesticides, sans qui la productivité se verrait décimée par l’insuffisance, voire la famine, seront-ils remplacés par des Plantes Génétiquement Modifiées de façon à ne sélectionner que les insectes réellement ravageurs. Cette solution hérisse fort notre essayiste, qui s’appuie sur l’expérience des rats de Seralini, alors que notoirement frauduleuse. En conséquence son expertise scientifique est-elle rudement soumise à caution.

      Cependant, à l’irénisme animal d’Aymeric Caron, il faut opposer de nombreux arguments. Vouloir étendre la compassion humaine aux animaux n’est-il pas également anthropocentrique ? Le loup ne compatit pas à l’agneau de La Fontaine, et son retour parmi les montagnes françaises n’est pas pour lui la seule occasion de se nourrir, mais de tuer pour le plaisir, comme le chat avec la souris. Il faudrait alors convaincre les tigres de ne plus goûter la chair humaine, le moustique le sang humain et animal (notre essayiste avoue qu’il tue ceux qui l’agressent), les lions et les rats de devenir végétariens ! Sans compter les souffrances indues infligées à ceux qui sont jugés indignes de la compassion des végans : ces végétaux qui, sans cerveaux sont méprisés, alors qu’ils usent de leurs sens, comme le montre L’Intelligence des plantes[10], ces arbres[11] qui ressentent le stress et communiquent entre eux. Ainsi l’antispécisme et le véganisme étant pétris de contradictions et d’arguments spécieux, mieux vaut alors considérer que la morale humaine n’est qu’une parmi d’autres au sein du monde vivant, sans vouloir cependant choir dans le relativisme. C’est d’ailleurs ce qui ressort également d’une lecture critique de l’ouvrage collectif La Révolution antispéciste[12].

      Prétendument inscrit dans la logique du sexisme et du racisme, le spécisme est alors spécieux… Aussi craindrons-nous sans peine, par les foudres du ténor de l’antispécisme, d’être qualifié d’ « animalosceptiques », ce qui serait excessif, tant nous reconnaissons les animaux comme des êtres sentients[13], autant que de climatosceptiques, ce qui est de notre part plus avéré[14]. Il y a chez Aymeric Caron, dont l’essai parfois intelligent, quoique erratique, navigue entre cosmologie, génétique, zoologie, satire de l’argent, philosophie, éthique et droit, avec une richesse d’informations non négligeable, un risque de propension à l’anathème et à la culpabilisation à l’égard des mangeurs de viande et consommateurs de sous-produits animaux qui parait frôler l’intolérance dangereuse de certains végans militants. Quoiqu’il pense à dénoncer « les militants du droit des animaux qui semblent vouloir décrocher un brevet de pureté en envoyant à l’échafaud ceux qui dévient de la ligne du Parti ». Il sait que « la revendication de la pureté révolutionnaire […] a engendré les pires horreurs » et a conscience que l’intransigeance végane dans sa supériorité a quelque chose de spéciste. D’autant que l’omniprésence des sous-produits animaux, jusque dans les médicaments, rend la pureté inaccessible. Or il n’ignore pas la distinction entre « les welfaristes et les abolitionnistes », comme Gary Francione[15], les premiers pouvant accepter la consommation d’animaux dans le respect de leur dignité, ce qui nous semble ici préférable.

Pic vert à tête rouge, Buffon : Les Oiseaux, Furne, 1853,

Photo : T. Guinhut.

 

      Même si l’on eût aimé que la couverture de cette édition ait la modestie d’être un peu moins narcissique et anthropocentrique (ô le bel animal !), l’essai d’Aymeric Caron, tentative de révolution copernicienne des rapports homme-animal et d’« anumanisme », est à méditer, plus nuancé que l’on aurait pu le craindre, malgré des chapitres dont on se demande ce qu’ils viennent faire là, sur le bonheur, sur le sport… À cet égard, notre utopiste est pour l’entraide et contre la compétition, mais admire l’athlétisme où il se s’agit de « se dépasser » ; où est la cohérence ? Si dépasser l’autre est un vice, l’on risque de perdre l’occasion de bien des innovations, et gagner un égalitarisme mortifère.

      L’orthorexie végane bute cependant sur de nombreux soucis, et pas seulement logiques. Quelques voix s’élèvent contre la doxa de l’alimentation toute végétale. On note des faiblesses chroniques, des symptômes dépressifs qu’un retour à un peu de viande et poissons suffit à désamorcer. Malgré les admonestations des alimentaires verts, il semble bien que nous soyons ataviquement omnivores, et que malgré le soin à choisir ses graines et feuillages, ses protéines végétales, dans un narcissisme et exhibitionnisme de la vertu, le véganisme entraîne des carences en zinc, fer (surtout chez les femmes) et en toutes sortes de vitamines B. Il est vrai que pour contrer ces inconvénients graves, du moins si c'est suffisant, il est possible d'utiliser des compléments alimentaires, en particulier la vitamine B 12, venue des bactéries procaryotes. Sans compter qu’il faudrait se priver de sérums, de médicaments contenant de la gélatine de porc.

      Voici une sérieuse réfutation de l’irénisme animaliste : Jean-Pierre Digard et sa mûre réflexion titrée L’Animalisme est un anti-humanisme. La thèse est inscrite au fronton de l’essai, qui relève du « devoir critique ». Après une brève historique de la relation homme animal et de la montée des revendications en faveur du respect de la sensibilité animale, il pointe nombre d’incohérences. L’antispécisme, copié sur l’antiracisme, est bien une fumisterie : si les races humaines n’existent pas, les espèces animales si, car il y a bien entre elles des « barrières génétiques infranchissables ». Il s’agit d’appliquer aux bêtes un anthropomorphisme abusif en parlant de bien-être animal, alors que le bien-être humain reste en partie subjectif et si peu appliqué dans le monde, sans parler des agriculteurs et éleveurs qui connaissent un taux de suicide élevé. Préférons-lui le concept de « bientraitance ». L’on nage en plein irénisme lorsque l’on imagine que les animaux vivent en solidarité, alors que les violences sont monnaie courante ; il suffit d’observer notre chat si mignon, qui s’écharpe avec les mâles concurrents et bat des records de prédation en chassant et tourmentant rongeurs et oiseaux innocents qu’il ne mange pas toujours. L’on va jusqu’à imaginer également que les singes donnent dans la démocratie participative, alors qu’il ne s’agit que de grégarisme !

      Même si des singes accèdent au langage des signes, guépards, libellules et méduses, quoique doués de sensibilité à la souffrance rappelons-le, en sont absolument incapables, et tous ne pensent ni ne créent de cathédrales, de lieder ou de centrales électriques, ni de médicaments, donc n’ont pas de culture. Animaux et hommes, quoique égaux en droit à  la vie, ne sont par ailleurs pas redevable de l’égalité. Dire le contraire, c’est faire preuve de « l’hyper-relativisme dont le sociologue Bruno Latour[16] s’est fait le porte-parole » (ce qui est un peu excessif alors que ce dernier récuse les absolutismes) et qui remet en cause l’humanisme, de même que l’anthropologue Philippe Descola[17]. Philipe Muray se moquait de « cette action positive en faveur de l’égalité des chances pour le monde animal[18] ». Rappelons que seule l’espèce humaine s’interroge sur ses propres valeurs et sur le sort des autres espèces. Si elle détruit, elle protège également et il est à parier que les avancées scientifiques (si les écologistes anti-sapiens ne s’y opposent pas) rendront à la terre de son intégrité face aux actuelles pollutions qui d’ailleurs régressent dans les pays développés.

      Faire d’exceptions, comme les répréhensibles violences sur des ovins vivants aux pattes arrachées dans les abattoirs, des généralités est une technique éprouvée par les animalistes pour manipuler l’opinion. D’autant qu’ils ne s’interrogent pas, ô la pleutre omission, sur l’égorgement halal qui fait fi de l’étourdissement électrique préalable à la mise à mort de nos futures côtelettes. N’oublions pas de surcroit que la domestication protège les animaux d’élevage de leurs prédateurs, hors l’homme bien entendu. Accuser l’élevage d’antiécologisme est d’autant plus stupide qu’il valorise des espaces impropres à tout autre agriculture, et permet de changer des végétaux inconsommables en viande et en lait. Pensons également que réguler des espèces invasives (sangliers, cormorans, loups) et se protéger des mangeurs d’hommes et autres scorpions et mygales n’a rien d’anti-écologique.

      Pour contrer ceux qui prétendent qu’aimer l’animal permet de mieux aimer l’homme, Jean-Pierre Digard rappelle opportunément qu’Hitler était végétarien et que le III° Reich avait une législation très favorable aux animaux. Heureusement ces derniers n’ont pas de culture, ce qui les sauve d’avoir été juifs…

      Ne plus consommer d’animaux, soit. Mais d’où viendra le lait pour bébé à moins d’augmenter la mortalité infantile ? Que fera-t-on des coquelets, taurillons et béliers si l’on veut leur laisser vivre leur jeunesse, car puisqu’ils ne donnent ni lait ni rejetons l’agriculture valorise leur chair. Faut-il les rendre à la nature sans garantie contre les inconvénients, ou subventionner les agriculteurs pour leur faire des mamours pendant des décennies ? Il est dommage que Jean-Pierre Digard, en son essai, ne se pose pas ces questions.

      Sait-on enfin qu’aux Etats-Unis, comme le mentionne Jean-Pierre Digard, l’activisme de groupuscules animalistes très violents leur vaut « d’être classés comme la deuxième menace terroriste derrière l’islamisme » ? Comme quoi une minorité éclairée par le grand bien de la nature y trouve un exutoire pour sa violence totalitaire.

 

                                                                                                                              

      La meilleure attitude à adopter semble bien être celle du welfarisme (ou protectionnisme), c’est-à-dire une position visant à la protection des animaux et à l’amélioration de leur condition de vie, tout en ne refusant pas sa condition d’omnivore, donc en partie carnassière. Que des individus soient végans, ou véganistes, comme Aymeric Caron, grand bien leur fasse, leur liberté n’est pas à éradiquer. Mais en conservant le droit inaliénable de faire connaître leur cause, les purificateurs de la consommation animale doivent veiller à convaincre et ne pas contraindre, à n’exercer aucune violence contre qui ne partage pas leur cause jusqu’au-boutiste, plus émotionnelle, idéologique, que scientifique et intellectuelle. « Sous l’amour de la nature, la haine des hommes », disait Marcel Gauchet[19]

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[2] Montaigne : « De la cruauté », Les Essais, II, XI, PUF, 1965, p 433.

[3] Voltaire : « Bêtes », Dictionnaire philosophique, T I, Bry Ainé, 1856, p 54-55.

[4] L’Ecclésiaste, III, 21.

[5] Marguerite Yourcenar : Le Temps, ce grand sculpteur, Essais et mémoires, La Pléiade, Gallimard, 1991, p 371-376.

[7] Aymeric Caron : No steak, Fayard, 2013.

[8] Jonathan Safran Foer : Faut-il manger les animaux ? L’Olivier, 2011.

[10] Stefano Mancuso et Alessandra Viola : L’Intelligence des plantes, Albin Michel, 2018.

[12] Yves Bonnardel, Thomas Lepeltier, Pierre Sigler : La Révolution antispéciste, PUF, 2018.

[13] Voir : note 1

[15] Voir: note 9

[16] Bruno Latour : Chroniques d’un amateur de sciences, Presses des Mines, 2006.

[17] Philippe Descola : Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005.

[18] Philippe Muray : Après l’Histoire, Tel Gallimard, 2007, p 474.

[19] Marcel Gauchet : « Sous l’amour de la nature, la haine des hommes », Le Débat, n° 60, p 247-250, 1990.

 

Photo : T. Guinhut.

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17 juin 2018 7 17 /06 /juin /2018 10:52

 

San Giacomo / Sankt Jacob, Trentino Alto-Adige / Südtirol.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Quand le Christ rencontre

de chrétiennes uchronies.

Jésus l’Encyclopédie,

Roger Caillois : Ponce Pilate,

David Toscana : Evangelia.

 

 

 

Jésus l’Encyclopédie, sous la direction de Joseph Doré, Albin Michel, 846 p, 59 €.

 

Roger Caillois : Ponce Pilate, L’Imaginaire, Gallimard, 128 p, 6,90 €.

 

David Toscana : Evangelia, traduit de l’espagnol (Mexique)

par Inés Introcaso, Zulma, 432 p, 22,50 €.

 

 

 

 

      Le fondateur du christianisme n’est-il qu’une fiction ? Quelque soit la réponse, même si c’est plutôt sa divinité qui est fictionnelle, il reste une haute figure historique, tant il a nourri la civilisation occidentale et au-delà. Malgré les innombrables et inévitables controverses, il n’en mérite pas moins une lecture encyclopédique. C’est chose faite avec Jésus. L’Encyclopédie. Si une immense part d’imaginaire nourrit la figure de Jésus, rien n’empêche d’étendre sa rêverie jusqu’à d’improbables et cependant curieuses extrémités. Ainsi Roger Caillois imaginait dans son Ponce Pilate que ce gouverneur romain graciait le Christ : en conséquence, il n’y eut pas de Christianisme. Avec son Evangelia, le Mexicain David Toscana préfère livrer une uchronie féminine et parodique.

 

 

      Non, une encyclopédie sur un être que l’on ne connait que par quelques évangiles n’est pas inutile, au contraire. Jésus L’encyclopédie est non seulement un document pluriel sur la foi - on s’en serait douté - mais sur une vie, une doctrine, sans cesse questionnées et mises au net, du moins dans la mesure du possible. Un aréopage d’auteurs se penche sur le fondateur du Christianisme, tous plus brillants les uns que les autres, tous plus circonspects et nuancés : leur sagesse est de n’être point dogmatiques, encore moins fanatiques ; ils sont des esprits ouverts à la controverse, à l’humanité, et bien sûr à la tolérance, ils placent le lecteur devant la responsabilité du libre-arbitre.

      L’Histoire, la littérature et l’archéologie peuvent tenter de nous apporter des informations sur la probabilité de l’existence de Jésus, personnage bien plus documenté par ailleurs que ses concurrents, Mahomet ou Bouddha. Quoique les fouilles ne rapportent rien du Messie, a contrario de Caïphe, Pilate et Hérode. Pourtant « tout est parti d’une rumeur », analyse Joseph Doré. Celle de la résurrection ; qui se répand au travers de l’empire romain, en un demi-siècle. Aussi est-il « celui qu’on peut contester, mais qu’on doit constater », selon la judicieuse formule de Jean-Luc Marion. Or le texte des Evangiles, dont quatre seulement sont canoniques, « n’a jamais été fixé ». Alors que le Christ est probablement mort le 3 avril 30, ils ont été récités, écrits dans la seconde moitié du I° siècle, copiés y compris de manière erronée depuis des originaux introuvables : « Ce caractère mouvant du texte reste l’un des remparts les plus sûrs contre le littéralisme », note Roselyne du Pont-Roc.

      Se consacrant à divers éclairages sur la vie de Jésus, l’encyclopédie n’oublie pas de mettre en valeur d’essentielles problématiques. Le Messie « invitent ceux qui l’entourent à réintégrer la vie sexuée », plaide en faveur des femmes pécheresses, préfère la charité à l’avarice, bien qu’il rende justice à l’argent, au travail et à l’investissement dans la parabole des talents (ce qui préfigure le capitalisme). Enfin il figure le mal sous forme de démons. Outre la dimension éthique, s’instaure une dimension étiologique. Sans oublier le langage des paraboles, dont Jésus use en poète et conteur, mais aussi en philosophe qui propose une quête de sens et ouvre à la liberté de l’interprétation. Certes il y a des messages difficiles à avaler, comme « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent », en lequel pourtant il faut voir miséricorde et non stratégie politique. Terminons sur « l’humour de Jésus », mis en relief par Michel Berder : la parabole de la paille et de la poutre dans l’œil est en effet devenue un adage aussi populaire que sensé.

      On ne mesure pas assez la « subversion évangélique », selon Jean-Claude Guillebaud : le sacrifice des coupables offert aux dieux devient le sacrifice du Dieu innocent en faveur des hommes qu’il sauve. Il s’agit d’un retournement anthropologique, quoique Nietzsche le dénonçât comme l’irruption de la morale des esclaves. Aussi, pour répondre à ceux qui croient contrer la violence coranique en accusant celle christique, faut-il, avec André Wénin, se demander : « Jésus est-il violent ? ». Le « glaive » qu’il apporte dans Saint Matthieu ne fait pas de lui un guerrier, mais celui qui coupe le cordon ombilical familial pour être rejoint. Même chassant les marchands du Temple, il n’use pas de violence à l’égard des individus. « Tu ne tueras point », écrit-il sur la poussière, confirmant la loi mosaïque.

      Merveilleusement illustré de peintures, mosaïques et manuscrits, de cartes et de photographies, qui sont toujours légendés avec générosité et précision, cette encyclopédie ne choit jamais dans la bondieuserie, jamais dans le niais catéchisme. Si des croyants en sont les auteurs, l’intelligence et la prudence ne leur manque jamais. Quant à nous, heureux sceptiques devant ce phénomène considérable de l’Histoire du monde et de la pensée, serons-nous hérétiques en niant la divinité de Jésus, comme dans l’arianisme, ou en niant son humanité, comme dans le docétisme ? Absolument arianistes, nous restons néanmoins impressionné par une certaine sagesse de Jésus, qui préfère l’amour à la haine, sait pardonner à la femme adultère et sépare l’Eglise et l’Etat, donc apparait comme un fondement civilisationnel.

 

 

      Outre les Evangiles, une foule de vies de Jésus ont envahi les rayonnages des bibliothèques, au premier chef celle de Renan. Le fils de la Vierge Marie et de Dieu le père, incontestablement masculin, doit son succès et sa postérité, non seulement à son message, mais aussi à une crucifixion couronnée par une résurrection miraculeuse, qui persuade volontiers les crédules.

      C’est avec une discrète ironie que Roger Caillois raconte l’achèvement de la vie du Christ. Il use d’un biais stratégique en choisissant de titrer son récit Ponce Pilate, publié en 1961. Voici un petit roman historique présentant un Ponce Pilate, Gouverneur romain de Jérusalem, excédé par « le fanatisme de la population ». C’est d’abord un portrait d’homme et de politique, qui fait preuve de « révolte de philosophe contre la crédulité humaine ». Aussi lorsqu’il reçoit Anne et le Caïphe pour entériner la crucifixion d’un « faux prophète », est-il sceptique. Son épouse, Procula, guidée par un rêve fantastique, plaide la cause du Messie. Un peu d’« oneirocritique » ne nuit pas et participe de la délibération, en laquelle Menenius, fin politique, conseille une mort qui ne concerne guère Rome. De même, Judas l’implore de le condamner, mais parce que « le salut du monde dépend de la crucifixion du Christ ». Mardouk quant à lui prévoit l’essor d’une telle religion et de « la fantasmagorie théologique », toute l’Histoire future en fait, en une aventureuse et ironique spéculation, jusqu’à un auteur du XX° siècle « qui publierait cette conversation aux éditions de la Nouvelle Revue Française, se flattant sans doute de l’avoir imaginée ».

 

 

      Fidèle à son essai Au cœur du fantastique[1], Le talent rare de Roger Caillois est ici à son comble, au moyen d’une prose limpide et somptueuse et au service d’une méditation sur les vanités des religions et du pouvoir politique, sur le déterminisme (« il restait libre d’être courageux »), au croisement d’une réflexion sur les philosophes stoïciens et le « clinamen » de Lucrèce...

      Mais au contraire des récits évangéliques, Ponce Pilate réussit bien à « limiter les exactions du fanatisme ». Son éthique réflexion nocturne lui permet de libérer le Messie, au prix que quelque émeute et d’une poignée de victimes : « Toutefois, à cause d’un homme qui réussit contre toute attente à être courageux, il n’y eut pas de christianisme ». Une ruse de l’Histoire et voici l’uchronie libérée. Et lorsqu’il s’agit de rêver un développement historique, il faut se rappeler d’une semblable ruse d’un autre uchronien : Philip K Dick en usa dans son Maître du Haut-château[2], amenant un écrivain isolé parmi une Amérique conquise par les Japonais et les Allemands à imaginer la victoire des Etats-Unis et de ses alliés.

      On ne s’étonnera pas que Roger Caillois soit un virtuose des songes et des temps imaginaires, puisqu’il orchestra deux anthologies, l’une du fantastique[3], l’autre sur les puissances du rêve[4]. De l’auteur de Méduse et cie et du Fleuve Alphée, qui sait si bien  agencer élégance et érudition, il faut faire l’éloge de sa trilogie de minéraliste collectionneur, bellement publiée sous le titre de La Lecture des pierres[5] et illustré d’« agates paradoxales ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Evangelia signifie en grec « la bonne nouvelle ». Ainsi titré, le récit de David Toscana est d’une savoureuse ironie. C’est un roman historique et légendaire bon enfant, dans lequel les rois mages suivent une étoile capricieuse. Devant l’enfant Jésus, une surprise désastreuse les attend. Car Emmanuelle, le rejeton de Marie, « n’aura jamais de barbe », s’irrite le Seigneur. L’ange Gabriel aurait failli dans sa mission ? L’on devine que, pour la prophétesse, ce n’est pas une sinécure que d’imposer le message divin, de recruter des apôtres, d’asseoir son autorité de fille de Dieu, de Déesse enfin. D’autant qu’il vient un frère cadet, Jacob, redoutable concurrent connu bientôt sous le nom de Jésus. Les péripéties, burlesques et graves, se succèdent, jusqu’à ce que Pierre devienne « l’apôtre d’Emmanuelle ».

      Sens de l’humour, rebondissements, discrète érudition, voici les qualités de cette réécriture parodique des Evangiles, dans la tradition du Virgile travesti de Paul Scarron. Sans oublier l’ironie égratignant foi et tyrannie religieuse : « Quiconque dira qu’assécher le figuier a été une infamie sera tenu pour hérétique », assène notre « meneuse d’une bande de guérilleros », notre « Christe » ! Le burlesque irrévérencieux atteint un sommet lorsque la barque de Pierre et de la « fille du Dieu Très-Haut » est assiégée par des cochons que l’apôtre doit écarter à coups de rame sanglante ! Voilà, parmi d’autres, une scène « indigne de la plume du plus crasseux des évangéliste », selon le mot d’un romancier qui ne recule pas non plus devant l’autodérision. La satire n’épargne évidemment pas les faiseurs de miracles. Emmanuelle joue à occire et ressusciter plusieurs fois Pierre. Joseph est quant à lui affligé par la lèpre. Plus loin, elle joue à « se déhancher » comme une nouvelle Salomé devant Hérode. Crucifiée nue, Emmanuelle va bien se réveiller du tombeau et jouir d’une ascension stratosphérique qui la verra périr de froid. Jusqu’à Dieu le père lui-même qui fulmine lorsqu’il apprend la naissance d’Emmanuelle et réfute sa proverbiale omniscience : « Crois-tu que j’accompagne chaque jour des millions de mortels aux latrines ? ».

      Outre la dimension uchronique -imaginer un temps historique et mythique qui n’a jamais existé- le Mexicain David Toscana, né en 1961 et auteur d’El Ultimo lector[6], offre un apologue universel et cependant ancré dans notre temps : il se moque d’une récurrente misogynie et milite à sa manière pour l’égalité homme-femme, y compris au sein de religions plus ou moins enclines à reconnaître la féminité dans sa dignité. Gageons d’ailleurs que si quelques Chrétiens s’irriteront de lire ce roman, ils n’iront guère jusqu’à le qualifier de blasphème, ce qui ne manquerait pas d’arriver dans le cadre d’une religion que nous ne nommerons pas.

 

      Si le Christ avait été une femme, la face du monde en aurait-elle été changée ? Autant que s’il n’y avait pas eu de christianisme ? Voilà qui est douteux. Qui sait cependant si nous y aurions gagné une plus respectueuse condition des femmes. À moins qu’il s’eût agi d’un motif supplémentaire de haine contre cette religion ? Le besoin d’au-delà, cette saine maladie, qu’il est permis de panser avec Jésus. L’Encyclopédie, devient trop souvent une humaine tyrannie qui s’empare d’une fantasmatique autorité divine pour subjuguer les foules, les opprimer, voire, dans le cas d’une religion explicitement meurtrière, recourir au génocide contre ceux qui ne partagent pas son escroquerie.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Evangelia a été publiée dans Le Matricule des anges, février 2018

 

[1] Roger Caillois : Au cœur du fantastique, Gallimard, 1965.

[2] Voir : Petit traité d'hitlérienne uchronie

[3] Roger Caillois : Anthologie du fantastique, Club Français du livre, 1958.

[4] Roger Caillois : Puissance du rêve, Club Français du livre, 1962.

[5] Roger Caillois : La Lecture des pierres, Xavier Barral, 2015.

[6] David Toscana : El Ultimo lector, Zulma, 2009.

 

 

Christ en croix, XIV°, Museo Correr, Venezia.

Photo : T. Guinhut.

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13 juin 2018 3 13 /06 /juin /2018 16:38

 

Charles d'Orbigny : Atlas d'Histoire naturelle, Renard, Martinet & cie, 1849.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Le jardin du bibliophile

 

à la Fondation Martin Bodmer :

 

Des Jardins & des livres.

 

 

 

Des Jardins & des livres, sous la direction de Michael Jakob,

MétisPresses / Fondation Martin Bodmer, 464 p, 65 €.

 

 

 

 

 

 

« Je dirai comment l’art embellit les ombrages,

L’eau, les fleurs, les gazons et les rochers sauvages,

Des sites, des aspects sait choisir la beauté,

Donne aux scènes la vie et la variété ;

Enfin l’adroit ciseau, la noble architecture,

Des chefs-d’œuvre de l’art vont parer la nature.[1] »

      C’est ainsi que Jacques Delille, auteur néoclassique trop oublié, malgré ses belles traductions en alexandrins de Virgile et de Milton, annonce son poétique projet dans Les Jardins, publié en 1782. Comme de juste son édition originale, sous-titrée « ou l’art d’embellir les paysages », figure parmi les fleurons de l’exposition et du somptueux catalogue Des jardins & des livres à l’initiative de la Fondation Martin Bodmer, sise à Cologny, à deux pas de Genève. Du jardin botanique du Livres des morts égyptiens au « Jardin des sentiers qui bifurquent » parmi les Fictions de Jorge Luis Borges, deux millénaires nous contemplent, grâce aux volumes précieux réunis par feu Martin Bodmer, ce prodigieux jardinier de la bibliophilie.

 

      N’imaginons pas de ne trouver ici que des traités savants de jardinage et de botanique ; c’est toute la science et littérature mondiale, des grands mythes aux romans et aux poèmes, qui est ici représentée par de rares éditions originales, le plus souvent illustrées à foison et avec magnificence. Pas moins de deux cent cinquante livres jalonnent ce voyage temporel et géographique. Depuis l’Histoire naturelle de Pline l’ancien, de la Chine au berceau allemand de l’imprimerie au XV° siècle, du Japon au jardin anglais, des manuscrits enluminés médiévaux aux gravures nourries de détails horticoles de la Renaissance à l’âge classique, jusqu’aux journaux intimes de Derek Jarman, en 1991, dans Modern nature, parmi lequel il « plante des citations » et tente de dresser son jardin « comme une pharmacopée » devant la maladie. Ils sont, en un merveilleux cosmopolitisme, de langues diverses, en latin, anglais, néerlandais, allemand, français, espagnol, arabe, persan, y compris plantés d’idéogrammes extrême-orientaux…

      Les traités, manuels et planches abondent, à l’instar de l’Instruction pour les jardins fruitiers et potagers, publié en 1697 par Jean-Baptiste de la Quintinie. Comptons avec l’indispensable volume de Carl von Linné, Species plantarum, dont la classification des plantes est un incontournable jalon de la science botanique, malgré l’apparence  pauvrette du volume publié en en Suède en 1753. L’on s’étonnera d’apprendre qu’Horace Walpole, créateur du roman gothique avec Le Château d’Otrante,  a publié en 1785 un Essai sur l’art des jardins modernes. Remarquons les Plans raisonnés de toutes les espèces de jardins par Gabriel Thouin en 1828, aquarellés au moyen de verts émeraude stupéfiants, ou encore L’Art de composer et de décorer les jardins sous la binette attentive de Pierre Boitard, en 1834.

 

 

      La richesse esthétique de certaines planches botaniques en couleurs est absolument hallucinante : en témoignent l’Hortus eystettensis de Basil Besler qui, en 1613, avec ses arcs en ciel de tulipes affole nos pupilles. De même pour The Temple of Flora par Robert John Thornton en 1938, ou Les Liliacées de Redouté, à partir de 1802. Mieux encore, si possible, ce sont de véritables peintures aux coloris aussi brillants qu’émouvants lorsque s’ouvrent les pages de parchemin d’un Chansonnier de Pétrarque en italien, enluminé par Bartolomeo Sanvito, vers 1500. Pour n’être qu’en noir et blanc, les gravures de Delineatio montis, une œuvre de Guernieri en 1708, sont époustouflantes, imaginant des jardins baroques et montagneux.

      Nombre de romans font résider leur intrigue en cet enclos de verdure et de soins humains. Au XVIII° siècle chinois, à l’époque de la voltairienne conclusion de Candide, (« Mais il faut cultiver notre jardin »), Le Rêve dans le pavillon rouge de Cao Xueqin se déroule dans « le Parc aux Sites grandioses ». L’on n’aurait pas forcément pensé à Balzac ou Proust. Pourtant Le Lys dans la vallée, s’il est une métaphore érotique, est aussi un jardin de Touraine ; quand les scènes qui réunissent Gilberte et le narrateur de Le Recherche du temps perdu se ont bien souvent leur refuge au jardin des Champs Elysées. Le jardin d’amour, qui est un topos médiéval, dans La Cité des Dames de Christine de Pisan, passe également par La Nouvelle Héloïse de Rousseau, en 1761, dont le jardin de l’héroïne est nommé « L’Elysée », et au sujet duquel il est permis, selon la sagacité de Jacques Berchtold, de faire « une lecture sexuelle ». Mais aussi par Les Affinités électives de Goethe en 1809, puis par le parc à la Watteau des Fêtes galantes de Verlaine, en 1869, avant de se muer en métaphores horticoles enchanteresses dans l’« Antiterra » d’Ada ou l’ardeur de Vladimir Nabokov, en 1969. À la française, comme à Versailles, puis à l’anglaise, pour jouer à se perdre et dissimuler de romantiques baisers, il est le reflet des cultures et de l’évolution des mœurs. Ainsi il hésite entre labyrinthe, plus ou moins symbolique, et géométrie. À moins qu’il ne devienne, entre les mains de Bouvard et Pécuchet, chez Flaubert, une « catastrophe esthétique » selon Michael Jakob, une parodie aporétique…

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

      Les écrivains et poètes sont les habitants de leurs jardins. Horace et Pline l’Ancien dans l’Antiquité, Pétrarque, l’humaniste médiéval, font leurs délices de la paix des plantes. Comme Voltaire eut son jardin des Délices, Gabriele d’Annunzio son Vittoriale, William Butler Yeats son Coole Park. Il arrive également que leurs statues ornent ce village botanique, parmi les escaliers, les fontaines et les parterres.

      Si l’on vient lire au jardin, ce dernier est également un lecteur de nos mœurs et de nos livres : il nous lit l’histoire de Daphnée changée en laurier dans les Métamorphoses d’Ovide, il nous plonge dans l’écoute des contes du Décaméron de Boccace, dont les narrateurs prennent place parmi une nature jardinée. Lors du siècle des lumières, si l’on trouve trace des jardins dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, ils se font déjà préromantisme avec Rousseau, qui intronise la nouvelle mode des jardins irréguliers. En outre, comme le souligne Michael Jacob ; « les fleurs seront aux jardins ce que les éléments fleuris de la rhétorique ont été pour le discours, à savoir les bases d’une véritable stylistique ». Or l’espace jardiné n’est pas toujours premier : ce sont les pages jardinées du Songe de Poliphile, éclos en 1499[2], qui ont fasciné les théoriciens et praticiens du jardin.

      Parmi les pièces les plus marquantes déjà citées (mais elles le sont toutes) de cette exposition et de ce catalogue, l’on ne peut être que fasciné par le Dit du Genji, de Murasaki Shikibu, fabuleuse romancière japonaise du XI° siècle, dont nous contemplons un manuscrit enluminé au XVII° siècle, aux nuances pétillantes et suaves : parmi des pavillons où fleurissent les kimonos, où les regards se cachent et s’échangent, des jardins extérieurs et intérieurs semblent courber leurs branches, voir frémir leurs feuilles, s’aimer les fleurs qui ont à cet égard plus de chance que les princes et les princesses. Sans oublier les sources, les ruisseaux qui murmurent les récits des temps éphémères…

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

      Il faut également compter avec un recueil de poèmes en forme d’herbier publié en 1890 par les éditeurs posthumes de la poétesse américaine Emily Dickinson[3], mais aussi l’essai historique de Rudolf Borchardt Der leidenschaftliche Gârtner, qui est son manuel du « Jardinier amoureux », pourtant un modeste volume de 1951, qui ne paie guère de mine. Il est alors permis de rêver au lieu originel et magique, au repos éternel et d’utopie, avec ce jardin d’Eden, dans la Bible polyglotte d’Anvers de 1572, et celui des Hespérides dans les vers de Pontano en 1503. Il s’agit de cultiver son jardin comme un « paradis terrestre », ainsi le voulait John Parkinson en 1629…

      L’on se rend compte combien ce que l’on peut habituellement voir dans les vitrines de la Fondation Martin Bodmer n’est que la mince part émergée de l’iceberg. C’est grâce à de tels dévoilements, comme à l’occasion des Routes de la traduction. Babel à Genève[4], que l’on peut soupçonner le trésor d’Histoire, de culture et de beauté amassé avec un soin et un goût infinis par le collectionneur Martin Bodmer. Le « vertige de la liste[5] », pour reprendre la formule d’Umberto Eco, nous emporte sans retour

      Si ce livre catalogue est une merveille en son contenu, en sa mise page, en ses illustrations généreuses, en son abondante et claire érudition servie par une pléiade de spécialistes jamais abscons, il faut inviter un léger bémol : sa couverture est faite de deux cartonnages tranchés, posés sur un dos toilé, ce qui est aussi laid que malcommode, cette toile se courbant en creux au premier feuilletage. La première de couverture, au beau labyrinthe doré venu de New Principles of Gardening de Batty Langley (1728), est trouée de deux oculus discutables.

 

 

      L’on peut dire qu’en France André Le Nôtre est parmi les grands jardiniers l’arbre qui cache la forêt. Ce « dessinateur des jardins du Roi », fut, à partir de 1643 et à la suite de son père André, au service de Louis XIV et des parcs de Versailles, Fontainebleau, Vaux-le-Vicomte, Chantilly, Sceaux et de leurs jeux d’eaux. C’est en deux volumes élégants et généreux, que, sous sa direction éclairée, Jean Racine présente les Créateurs de jardins et de paysages en France de la Renaissance au XXI° siècle[6]. Quelques centaines d’artiste-jardiniers y sont l’objet d’un rigoureux éloge. Du « moine-médecin-jardinier Bernard Palissy » à Gilles Clément, « ingénieur paysagiste », en passant par Olivier de Serres « orfèvre de la terre », ils invitent à la promenade et à la contemplation.  Ils sont également fontainiers, évidemment cartographes, ingénieurs et botanistes. L’iconographie, entre photographies, plans et gravures, rend justice à cette longue amitié de l’homme et de la nature, avec laquelle les hérésies d’une agriculture industrielle, certes capable d’éradiquer les famines, feraient bien feraient bien de renouer.

 

 

      Continuons alors, non sans une puérile prétention, à joindre aux deux cent cinquante volumes rares et précieux à cueillir parmi Des jardins et des livres quelques trouvailles : en 1951, André Grangeon offrit une « Petite histoire naturelle à l’usage des petits et des grands racontée et imagée », intitulée Mon Jardin Monde enchanté[7]. Aux massifs soignés et aux recoins arbustifs, il préfère traquer avec un respect infini maintes bêtes, de la scolopendre à la chouette effraie. Filant la métaphore, Léonard Rosenthal  quant à lui publia en 1924 Au jardin des gemmes[8], un volume somptueusement illustré par Léon Carré. Comme en pays de botanique, la terre nourrit des pierres précieuses que l’on se doit de cultiver. Si elles sont de merveilleuses vanités pour l’œil, les éditions précieuses de la Fondation Martin Bodmer et de nos plus lilliputiennes bibliothèques sont à la fois ce que l’on cultive et ce qui nous cultive.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Jacques Delille : Les Jardins, Giguet et Michaud, 1808, p 2.

[5] Umberto Eco : Le Vertige de la liste, Flammarion, 2009.

[6] Jean Racine : Créateurs de jardins et de paysages en France de la Renaissance au début du XIX° siècleet du début du XIX° siècle au XXI° siècle, Actes sud, 2001, 2002.

[7] André Grangeon : Mon Jardin Monde enchanté, IAC, 1951.

[8] Léonard Rosenthal : Au jardin des gemmes, Piazza, 1924.

 

Léonard Rosenthal : Au jardin des gemmes, Piazza, 1924,

reliure : Sandrine Salières Gangloff.

Photo : T. Guinhut.

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9 juin 2018 6 09 /06 /juin /2018 16:43

 

M. Mortimer-Ternaux : Histoire de la Terreur, Michel Lévy, 1862.

L. Calineau : Dictionnaire des Jacobins vivants, Hamboug, 1799.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

De la violence biblique et romaine

 

à la violence ordinaire d’aujourd’hui,

 

en passant par la Terreur révolutionnaire.

 

 

 

 

 

 

Jan Assmann : Le Monothéisme et le langage de la violence,

traduit de l’allemand par Jacques Tétaz, Bayard, 230 p, 21,50 €.

 

Nathalie Barrandon : Les Massacres dans la République romaine,

Fayard, 448 p, 23 €.

 

Timothy Tackett : Anatomie de la Terreur,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Serge Chassagne, Seuil, 480 p,  26 €.

 

Jean-Clément Martin : La Terreur. Vérités et légendes, Perrin, 240 p, 13 €.

 

François Cusset : Le Déchainement du monde, La Découverte, 240 p, 20 €.

 

 

 

 

      Dans la nature, la lutte pour la vie est tissée de mille prédations. Et contrairement au mythe du bon sauvage, les populations primitives étaient capables de s’entretuer au point d’éliminer jusqu’à soixante pour cent de leurs populations aux cours de fières guerres tribales récurrentes. La religion monothéiste peut alors passer pour une fondation idéologique de la violence, telle que pointée par Jan Assmann, quoique, sans la béquille de la religion, la République romaine soit coutumière des massacres, comme le rapporte Nathalie Barrandon. L’Histoire s’est hélas chargée du modèle de la Terreur révolutionnaire pour ne pas nous abandonner à l’absence de leçons et d’avertissements. Ce pourquoi, outre son Anatomie, avec Timothy Tackett, il faudra interroger ses « vérités et légendes » selon Jean-Clément Martin, pour comprendre comment l’on devient terroriste en 1793. Il n’est évidemment pas certain que dans le monde policé de la civilisation d’aujourd’hui nous soyons indemnes de la violence. Qu’elle soit quotidienne, morale ou physique, symbolique ou létale, capitaliste ou terroriste, il importe cependant de distinguer ce qui est tolérable et ce qui ne l’est pas. Et d’interroger avec François Cusset une « logique nouvelle », prétend-il, celle du Déchaînement du monde. Est-ce déjà celle de la Terreur, qu’il s’agisse de terrorisme individuel, idéologique ou théocratique ?

 

      Depuis les rituels d’anéantissement de l’ennemi en ancienne Egypte, et bien que les polythéismes ne les méconnaissent pas, le monothéisme est d’abord une « religion radicale » qui parle « le langage de la violence », nous explique Jan Assmann, dans Le Monothéisme et le langage de la violence. Ce « puritanisme radical » nait dans le Bible hébraïque, quoique bien entendu l’essayiste « n’affirme pas, comme on [lui a] attribué régulièrement, que le monothéisme a introduit la violence et la haine dans un monde jusqu’alors pacifique ». Et malgré le Dieu jaloux,  vengeur, « la violence est une question de pouvoir, pas de croyance et de vérité ». Aussi faut-il considérer avec notre essayiste : « La dynamique sémantique que contiennent les textes sacrés des religions monothéistes sert d’explosif non dans les mains des croyants, mais dans celles des fondamentalistes qui sont à la recherche du pouvoir et se servent de la violence religieuse pour entraîner les masses ». Sauf qu’il a des textes religieux plus uniment violents que d’autres. Jan Assmann note d’ailleurs à cet égard, et avec justesse, que « la Bible hébraïque avec sa polyphonie » incarne un pluralisme…

      S’appuyant avec précision sur le texte biblique, Jan Assmann offre un essai clair et documenté : il ne s’agit pas pour lui de dédouaner la volonté hégémonique du religieux, qui va jusqu’au massacre ordonné par Moïse, et qui tua trois mille hommes coupables d’avoir adoré le veau d’or, donc une idole. Comme dans le Deutéronome, il faut tuer son frère s’il veut « servir d’autres dieux », donc lorsqu’ils sont en état d’apostasie. Injonction que l’on retrouve d’ailleurs dans d’anciens textes politiques assyriens.

      Reste à discuter le concept de « religion radicale » appliqué à la Bible. Si le monothéisme n’est par définition guère ouvert à la concurrence des autres religions, qu’elles soient polythéistes ou autrement monothéistes, celui de Moïse n’est radical que pour son propre peuple et contre ceux qui s’aventurent à se faire leurs ennemis. Et encore, à l’exception des anciens Zélotes, il a su évoluer : il n’est en rien prosélyte, de plus il s’ouvre au pardon. Et si le Christianisme se veut universellement prosélyte, sa radicalité ne s’étend absolument pas, si l’on suit le message du Christ, jusqu’à ordonner le meurtre d’autrui en religion, puisqu’il prône l’amour et le pardon. De plus Jan Assmann rapporte le propos de Benoit XVI : « Le christianisme, à la différence d’autres grandes religions n’avait jamais imposé à l’Etat un droit révélé ». À cet égard ne peut-on considérer que la seule religion radicale qui soit ait pour nom l’Islam, toujours innervée par le Jihad, sa guerre sainte[1] ? Or l’essayiste souhaitant voir la religion comme « seul moyen donné aux hommes pour endiguer la violence », il apparait clairement que des éthiques religieuses soient radicalement antagonistes.

 

 

      Exclusivement politique, « l’atavisme de la violence romaine » remonte au meurtre fondateur de Rémus par Romulus, comme le fut celui de Caïn par Abel. Nathalie Barrandon dresse un tableau des Massacres de la République romaine terriblement édifiant. Entre la guerre des Gaules, la destruction de Carthage et les guerres civiles abonde le « meurtre en grand nombre de personnes sans défense ». Prendre une ville, se venger d’un adversaire, propager la terreur suffisent pour passer une population au fil de l’épée. Au point que l’historienne ose employer le terme « génocide », quoiqu’anachronique. Mais il s’agit bien de « nettoyage ethnique ».

      Il n’est alors pas question de culpabilité, mais de fierté du vainqueur, du « primat de la victoire », entre le III° et le I° siècle avant Jésus Christ, période où Nathalie Barrandon répertorie « une cinquantaine de tueries ». Ainsi, dans la foulée du fameux « Delenda est Carthago » de Caton l’Ancien, se fonde la légitimité de la figure du tyran, bientôt cependant digne d’être éradiqué s’il s’attaque aux Romains eux-mêmes. « On glisse sur les dalles rougies par le carnage », dit Lucain, ce qui n’est qu’un prélude au pillage et à l’esclavage. Exhibé, le massacre, parfois cantonné à « l’exécution des élites », doit « être édifiant pour servir d’exemple ». De fait, au contraire de la nôtre, « les sociétés antiques n’étaient pas victimaires ». Et si les massacres ne cessèrent pas pour autant, la fin de la République et l’Empire virent apparaître, en particulier avec Sénèque, le concept de clémence.

      L’ouvrage de Nathalie Barrandon, incroyablement documenté, s’appuie sur les historiens romains, Polybe, César, Tite-Live, les poètes, voire sur l’archéologie. Si l’on pense à la grotesque et vulgaire antiphrase « C’est une tuerie », qui se veut aujourd’hui élogieuse, il faut sans nul doute l’appliquer à son livre, qui parcourt l’Histoire ancienne selon une perspective inédite autant que bienvenue.

 

 

      Laïque est la Terreur révolutionnaire, dont le modèle d’ailleurs inspira Lénine[2]. Deux livres tout à fait complémentaires paraissent, détaillant le processus, divulguant « l’anatomie » du monstre historique, pour Timothy Tackett, qui se livre à un récit chronologique fort précis, et en rétablissent ses « vérités et légendes », sous la plume de Jean-Clément Martin.

      Incompréhensible parait la distorsion entre l’idéal de liberté de 1789, son parlementarisme, sa séparation des pouvoirs, et la Terreur. Comment a-t-on pu en arriver là ? se demande Timothy Tackett : « Pourquoi une partie significative des élites révolutionnaires, qui venaient de proclamer l’avènement de la tolérance, de l’égalité devant la justice et des droits de l’homme, avaient-elles adopté une culture politique marquée par la violence d’Etat ? » Les Montagnards et au premier chef Robespierre furent des forcenés de la guillotine et de la fusillade envers les aristocrates et les ecclésiastiques rebelles, envers les soulèvements paysans de l’ouest de et Vendée ; d’où « la barbarie de la guerre civile ».

      Si l’on admet que « nombre d’exécutions sous la Républiques ont été liées à la guerre civile et aux insurrections contre l’Etat […] on ne pouvait justifier le grand nombre de têtes innocentes […] sans l’ombre d’un procès équitable », argue l’historien. L’enthousiasme révolutionnaire était tel que l’intolérance lui devint vite constitutif ; et même si « il n’y eut jamais de plan systématique », la Terreur était implicite. Les prisons regorgeant de « contre-révolutionnaires », un certain Sylvain Godet écrit : « Nous devons être barbares pour le bien de l’humanité, et couper un bras pour sauver le corps », argumentaire repris par les terreurs ultérieures de l’Histoire. Est-ce à dire que la volonté de terreur est explicite ? De plus, Timothy Tackett montre combien « la foule », « le peuple », n’a pas hésité à courir sus aux détenus, massacrer une pléthore de prisonniers, et raccourcir bourgeois et aristocrates, ou prétendus tels. La haine du riche et la tyrannie de l’égalité qui animent les « sans culottes » préfigurent alors Marx et Lénine. En ce marasme, les femmes ne sont pas moins enragées, il est vrai excédées par le coût excessif du pain et autres denrées nécessaires. Quand toutes les hiérarchies sont remises en cause, quand l’Etat se disloque et perd sa légitimité traditionnelle, démagogues et populaces s’affrontent et s’allient en frappant les boucs émissaires du désordre. Conspirations, trahisons, peurs, factions, tyrannie de la vertu révolutionnaire, tout conspire à la Terreur de 1793 et 1794, jusqu’à ses dernières métastases vengeresses en 1795. Dans le vide du pouvoir de la plupart des révolutions s’engouffrent des dérives imprévues et sanglantes. Rien là de cohérent avec les Lumières, dont la Terreur n’est en rien la conséquence.

 

      « Vérités et légendes », date de naissance et ordre du jour controversés, tout ce qui fait de la Terreur un mythe, un objet de fantasmes, une bataille d’historiens, est mis à plat dans l’ouvrage de Jean-Clément Martin, qui procède de manière thématique, et avec prudence.

      Combien sont les victimes de la Terreur ? Parmi la récurrente querelle des chiffres, Jean-Clément Martin les estime ainsi : « entre 500 000 et 600 000 pertes civiles et militaires ». Parler de « Terreur blanche » est en contrepartie un mythe, même si des royalistes en représailles ont joué les « égorgeurs ». Cependant, peu après, Napoléon, ce « Robespierre à cheval », selon Madame de Staël, mena « une Terreur qui ne dit pas son nom ». En outre, selon Jean-Clément Martin, il est excessif de faire de l’objet de son étude « la préfiguration des totalitarismes ». En effet les génocides nazis et communistes étaient programmés, alors que seuls les concours de circonstances, l’impéritie de l’armée républicaine et la rage des révolutionnaires réagissant aux événements sont à l’origine de massacres qui auraient dépassés leurs instigateurs, même si Robespierre et ses comparses furent particulièrement vindicatifs…

      N'oublions pas le terme de génocide appliqué à la Vendée et ses 200 000 morts. « La répression, efficace ailleurs, échoue ici » ; ce pourquoi les insurgés ont d’abord l’avantage et sont cependant écrasés. « C’est moins de la Terreur comme institution inexistante que la Vendée a été victime que du vide d’autorité. Inutile de chercher une volonté génocidaire là où les crimes de guerre ont été permis par l’absence de pouvoir ». De là en effet à établir une volonté d’ethnocide il y a loin, même si les prisonniers sont exécutés par milliers, et malgré la déclaration de Barère, le 1er août 1793 : « Plus de Vendée, plus de royauté, plus de Vendée, plus d’aristocratie, plus de Vendée et les ennemis de la République ont disparu ». On entend là un écho du « Delenda est Carthago » de la République romaine.

 

      En notre XXI° siècle menaçant, la rubrique faits divers et terrorisme ordinaire est nourrie de jour en jour d’une pléthore de violences : viols et assassinats d’enfants, violences policières et anti-policières, vandalismes de rue. Terrorismes enfin qui sont des échos du VII° siècle de la péninsule arabique d’une part, et de la révolution d’octobre 1917 d’autre part. En un cocktail de violences, dont le shaker remue dangereusement, des groupuscules, des communautés se jettent les uns contre les autres. Sans parler de la délinquance et de la criminalité courantes, d’anciennes et de nouvelles causes deviennent acharnées : syndicalistes contre patrons et gouvernants, vegans contre bouchers dont ils détruisent les vitrines, banques vandalisées par des anarchistes, locaux de partis politiques saccagés par des antifascistes, tous usant de méthodes miliciennes et fascistes. Sans omettre le sexe, le couteau, le bâillon, le voile et la bombe de la charia et du djihad, violence morale et terroriste…

      François Cusset pourrait réunir tous les éléments nécessaires pour produire un bon livre sur ce contemporain. Hélas son Déchaînement du monde est vicié dès les premières lignes par une cécité idéologique de l’œil gauche. Ses exemples proviennent presque tous de la doxa polémique anti-nationaliste, anticapitaliste et tiersmondiste : « manifestation du parti nationaliste » et « coups de couteau », licenciement par les « ressources humaines ». « immigrée clandestine » assujettie au chantage sexuel… Non que ces occurrences soient impossibles bien sûr, mais quid des manifestations d’extrême-gauche qui sont plus nombreuses et plus vandales, des grèves syndicales qui empêchent d’accéder à une embauche ou une salle de concours, des agressions sexuelles par centaines commises par des migrants à Cologne, ce que l’essayiste nie catégoriquement, en un négationnisme outrageux.

      Brûler des voitures est « vu dorénavant comme le parangon de l’acte violent ». Or « si on peut le voir ainsi, c'est que ne sont plus pensables comme tels (violents et nihilistes) ni la vitesse du véhicule, ni la puissance de sa mécanique, ni ses effets sur l'environnement, ni l'embouteillage matinal, ni leur impact, à tous, sur l'état psychique du conducteur. Ni la relégation sociale incitant à brûler ce symbole par excellence de la richesse de l’inégalité ». La rhétorique équivaut au pousse au crime !

      Un autre exemple, parmi tant d’autres : « la violence systémique de la consommation passait par des objets, désirés et fétichisés ; la contre-violence des insurrections nouvelles fait aussi usage d’objets » : « marteau, pour détruire les claviers des distributeurs de billets de banque », « meuleuse d’angle pour saboter les chaines des engins de chantier » de lignes à haute tension et de TGV… Sauf que l’on est libre de s’abstraire de la plus grande part de la consommation qui n’a rien d’obligatoire, alors que l’on retire à autrui la possibilité de consommer et de construire. Ces lignes électriques et ferroviaires ne sont pas celles des goulags, que l’on sache, si discutables soient-elles…

      On appréciera une fois de plus la confusion généralisée, en cette abjecte comparaison entre l’abattage d’animaux (certes discutable et amendable) et la shoah : « On ne voit plus grand monde frapper un chien public, ou pratiquer la chasse en toute saison ; on parque et on abat industriellement pour l'alimentation humaine 140 milliards d'animaux par an. En d'autres termes, de Hiroshima à Alep, et de la vague brune des années 1930 à la poussée populiste des années 2010, il importe moins de comparer, ni de quantifier, que de comprendre les nouvelles logiques de l'effraction : « la violence à moins reculé que changé de formes ».

      La confusion règne entre les violences physiques et celles psychiques. Quant à ces dernières, l’on reconnait aujourd’hui le harcèlement moral par exemple. Est-ce à dire qu’il s’agit d’une « nouvelle logique de la violence », pour reprendre le sous-titre de François Cusset ? Il n’est pas douteux qu’elles existaient autrefois ; rien de nouveau sous le soleil (hors l’utilisation du cyberharcèlement, technologies exigent) mais elles n’étaient guère reconnues, voire pas du tout. Cette « nouvelle logique » est plutôt celle du brouillamini conceptuel de l’essayiste qui ne réussit à convaincre que les plaintifs à l’affut du bouc émissaire « néolibéral », ce qui montre bien qu’au-delà de cette haine de la liberté d’autrui, se profile une justification spécieuse du vandalisme, voire une soif de terrorisme,  et, in fine, un désir d’irénique tyrannie.

 

 

      Pourquoi, nous direz-vous, s’intéresser à un livre aussi peu solide, aussi marécageux, voire aussi dangereux ? Parce qu’il est symptomatique et représentatif d’une confusion victimaire et d’un manque de pouvoir chez de piètres intellectuels qui fantasment la carrure d’un Sartre, quoiqu’ils en aient la hargne. Désireux de lutter contre ce qu’il appelle « la violence-monde » (celle d’être né ?), il se dit cependant détaché du mythe du « grand soir », ce qui montre tout de même une mince lucidité, et pourtant il appelle, quoique avec un point d’interrogation, « une violence émancipatrice ». Il s’agirait de « micro-résistances quotidiennes », de « diagonale de l’action collective ». Pourquoi pas, si la chose n’avait pas un relent de collectivisme délétère. Mais ne serait-ce pas là un trop lointain avatar du libéralisme politique et économique, qui, mieux que les fantasmes de l’essayiste vicié, serait paisiblement appliqué jusqu’aux démarches individuelles et aux libres entreprises et associations ?

      Faut-il se demander si la position de François Cusset est celle d’un post-adolescent, enfant gâté de la vie, qui se rend compte que le monde n’est pas conforme à son désir, qu’il n’a pas le pouvoir total dont il rêve pour le bien de l’humanité tel qu’il le conçoit. Aussi trépigne-t-il sur le plancher de son ressentiment, contre tout ce qui n’a pas l’heur de rayonner selon son idéologie brouillonne et finalement totalitaire. Qui sait si elle n’est pas l’ébauche d’un manuel d’une nouvelle Terreur.

      Reste que le lisant il est légitime de se poser la question : à partir de quel moment faut-il recourir, et au-delà de l’argumentation libérale, à la violence pour débarrasser l’humanité de ce que l’on considère comme une tyrannie abjecte ? À condition de bien savoir considérer… Car les démagogues n’aiment rien tant que de proclamer la souveraineté de la rue, inaugurer le règne de l’émeute[3], en prétendant tirer les marrons du feu pour le peuple, en définitive à leur profit.

      François Cusset n’est-il pas en train de légitimer ces Blacks blocs post-anarchistes qui considèrent la violence de rue, c’est-à-dire les émeutes, les pillages et le vandalisme de magasins et d’agences bancaires comme un acte symbolique et un devoir d’éradication du capitalisme. Notons qui sont quelques-uns de ces Blacks blocs, arrêtés lors des violences en marge de la manifestation parisienne du 1er mai : cinq hommes et une femme poursuivis pour « participation à un groupement formé en vue de commettre des violences ou dégradations ». Le visage cagoulé, dans leurs sacs, pierres, ciseaux, masses, masques de piscines. L’un est diplômé de l'École centrale, consultant, dont le salaire mensuel s'élève à 4 200 euros. L’un est fils de chercheur au CNRS, l’autre fille de directeur financier[4]. Une fois de plus des enfants gâtés, que la défaillance d’éducation, pas seulement parentale, mais intellectuelle, sociétale, économique et philosophique, conduit à retrouver l’atavisme violent de l’humain, en-deça de toute pulsion civilisationnelle, joueurs enragés embarqués par ce qui aurait pu être un fondamentalisme religieux et qui n’est au fond qu’un fondamentalisme anticapitaliste hormonal.

      L’antifascisme à cet égard fonctionne comme une argutie : alors qu’il n’y a plus guère de régimes fascistes sur la planète (hors les fascismes rouges et verts) cet antifascisme est le masque de la terreur en gestation et prolifération aux mains des post-anarchistes et post-communistes révolutionnaires offensifs. Comme l’ancienne Carthage, le capitalisme qui fait notre prospérité et notre liberté, y compris concurrentiellement contre ses propres erreurs, doit-il être détruit par des révolutionnaires en manque de Terreur ?

 

      La violence sacrée du monothéisme, supportée par Dieu, peut-elle se muer en violence sécularisée ? Evidemment oui, parce qu’elle a pour même origine, la pulsion humaine trop humaine : cet atavisme du mal[5], ce goût sucré de la violence. Aussi, au-delà de toutes les occurrences historiques, l’exemple emblématique est-il la Terreur révolutionnaire, la seule à être entaché d’une noble majuscule de sang au nom du Bien républicain, la seule à conjuguer la violence brouillonne et la conviction politique dont l’irréligion a quelque chose de religieux dans la démesure et la tyrannie. Il y aura toujours un masque de légitimité à apposer sur le rictus de la violence, qu’il s’agisse de celui d’un dieu, d’une patrie, d’une cause, communiste, théocratique, anticapitaliste, animale, ad libitum. Au point de se demander, ô provocation ! s’il ne faudrait pas la ritualiser, comme elle ne l’est qu’en partie dans les compétions sportives collectives, dans des jeux du cirque de gladiateurs modernes[6]. En fait les médias recherchant la visibilité spectaculaire de nos violents contemporains, Blacks blocs ou terroristes islamistes, c’est déjà fait. Qu’ils soient religieux, charriant la charia colonisatrice et le terrorisme, ou agitant le chiffon rouge ou vert de la violence politique et écologique, voire adolescent tribaux maniant l’incendie de voitures, ils sont nos gladiateurs, hélas pas le moins du monde cantonnés au cercle du cirque. Tous ils se prétendent délaissés, méprisés, opprimés, colonisés, racisés. Si l’on a relevé que les sociétés antiques n’étaient pas victimaires, peut-on avancer que notre société aurait tendance à l’être trop ? Quand seuls comptent le ressentiment et la repentance, quand la prétendue victime de sa ghettoïsation dans des banlieues qu’elle islamise devient le bourreau, la paix de la civilisation, qui a perdu foi en sa légitimité et ses lumières, est gravement compromise.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[3] Pour paraphraser M. Mortimer-Ternaux : Histoire de la Terreur, Michel Lévy, 1862, tome I, p 51.

[4] France info 4 mai 2018.

[6] Voir : De la vulgarité sportive contemporaine : de Juvénal et Pline à George Orwell

 

"Le bourreau français", Emile Marco de Saint-Hilaire :

Histoire des conspirations et des exécutions politiques,

Gustave Havard, 1841.

Photo : T. Guinhut.

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30 mai 2018 3 30 /05 /mai /2018 13:09

 

Estany de Baborte, Val Ferrera, Pallars Sobira, Lleida, Catalunya.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Quand la peste apparait,

 

l’humanité disparait et la terre demeure.

 

Histoire des pandémies littéraires :

 

Mary Shelley, Jack London, George R. Stewart,

 

Stephen King, Cormack Mc Carthy.

 

 

 

 

 

Mary Shelley : Le Dernier homme, traduit de l’anglais (Royaume-Uni)  par Paul Couturiau,

Editions du Rocher, 432 p, 130 F.

 

Jack London : La Peste écarlate, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Paul Gruyer et Louis Postif,

Actes Sud Babel, 128 p, 6,60 €.

 

George R. Stewart : La Terre demeure,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jeanne Fournier-Pargoire, Fage, 368 p, 22 €.

 

Stephen King : Le Fléau, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Richard Matas et Jean-Pierre Quijano,

Jean Claude Lattès, 1981, J’ai lu, 3 tomes, 1183 p, 27,20 €.

 

Cormac McCarthy : La Route, traduit de l’anglais (Etats-Unis)

par François Hirsch, Points, 256 p, 6,80 €.

 

 

 

 

 

 

 

      Le fantasme d’une pandémie qui laminerait la population terrienne nourrit non seulement les soins inquiets des scientifiques, mais aussi la fébrile imagination des écrivains, qui en firent un mythe littéraire d’importance cruciale. Dès 1826, la légendaire auteure de Frankenstein ou le Prométhée moderne, Mary Shelley, inaugurait ce qui deviendra un topos littéraire avec Le Dernier homme.  Après la frappante nouvelle de Jack London, La Peste écarlate, en 1912, et bien avant l’hiver nucléaire de Cormac McCarthy, dans La Route, en 2006, Georges R. Stewart avait en 1949 publié La Terre demeure, en inspirant à Stephen King son Fléau. Le constat d’une apocalypse sécularisée n’est pas toujours dépassé par une nouvelle aube sociétale et civilisationnelle, ou par les prémisses de la philosophie politique.

 

 

      Si le mal était entre les mains scientifiques de Frankenstein, façonnant sa créature en agrégeant des fragments de cadavres, il est aussi dans la nature. De la main de Mary Shelley, c’est une fois de plus un vaste roman d’anticipation, obéré par la pulsion de mort. La créature vengeresse de Frankenstein[1] usait de son innéité cadavérique pour semer le crime, alors que la peste est en quelque sorte le monstrueux personnage principal du Dernier homme. Ce dernier s’appelle Lionel Verney. Sa vie nous est connue grâce au prologue où l’on prétend qu’un manuscrit fut découvert au XXII° siècle dans la grotte de la Sybille de Cumes.

      Nous sommes en l’an 2073, quoiqu’il ressemble absolument au début du XIX° siècle, sans l’ombre d’une technologie qui relèverait de la science-fiction. Le jeune narrateur Lionel Verney, flanqué de sa sœur cadette Perdita, aurait stagné dans la pauvreté si sa rencontre avec le fils du roi ne lui avait permis de retrouver l’ancien statut de son père. Les épisodes narrant le conflit pour la libération de la Grèce opprimée par l’Empire européen font irrésistiblement penser à l’aventure de Lord Byron (que Mary Shelley côtoya) qui alla mourir à Missolonghi. Maintes palpitantes péripéties animent le récit, sans que notre attente soit de longtemps comblée, car le roman psychologique et de société doit attendre la deuxième partie, alors que la flotte grecque assiège Constantinople, pour que la peste se déclare. Rapidement, le monde est gagné par l’épidémie meurtrière : « La pestilence régnait partout » ; jusqu’à sa dernière victime ensevelie : « C’était aussi les funérailles de la Peste que nous célébrions ». Avec une poignée d’amis, Lionel rejoint l’Italie qui est un havre de paix, avant qu’une tempête et un naufrage balaient ses deux derniers compagnons. Bientôt ce « dernier homme » erre, seul, à Rome, où il peut lire et méditer parmi les ruines, avant de reprendre la voile sur les flots méditerranéens. Là encore il faut rapprocher ce personnage fantomatique d’un autre familier de la romancière, son époux, le poète Percy Bysshe Shelley[2], mort noyé sur une « frêle embarcation » dans ces eaux mêmes, auquel elle rend ainsi un vibrant et singulier hommage.

      La peste est une réalité encore au XIX° siècle, du moins dans l’est de la Méditerranée ; et aujourd’hui elle est encore résiduelle. Quant au cholera morbus, il est la cause de décès français par milliers en 1832 et 1854, il touche Londres en 1832. La littérature anglaise n’est pas exempte de récits sans fards et de documents qui en rendent compte, parmi lesquels le Journal de l’année de la peste à Londres de Daniel Defoe[3], en 1664 et 1665. Cependant c’est avec Mary Shelley la première fois qu’elle est élevée au rang du mythe, au sens où elle éradique l’humanité entière. Si le récit reste dans le cadre du réalisme, la dimension apocalyptique, quoique sans intervention divine ni eschatologique, projette la fiction dans la dimension improbable du romantisme noir, pour laisser la nature, seul vainqueur, occuper le terrain désabusé de l’humanité. À la différence de ses successeurs, et à la provisoire exception du héros, il n’y a pas l’ombre d’un survivant.

      Le topos de l'homme resté seul sur la Terre prenait alors son envol : en 1901 Matthew Phipps Shiel écrivait Le Nuage pourpre[4], dans lequel un mystérieux cataclysme nettoyait la population mondiale, hors un individu, puis une femme, avec force cadavre et incendies, mais aussi un talent discutable. Richard Matheson Je suis une légende[5], paru en 1954, fait choir le mythe dans la lutte d’un homme seul contre des vampires et autres mort-vivants qui l’assiègent et s’entretuent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      En 2073, sous la plume de Jack London qui écrit en 1912, il reste sur la terre un peu plus qu’un dernier homme. Au-delà de la désespérance définitive de la disparition totale de l’humanité peinte par Mary Shelley, il demeure une poignée d’humains qui seront - ou non – aptes à offrir un nouveau départ à la civilisation. Au pur constat d’une apocalypse sécularisée se substituent, dans le cadre du récit d’aventure, une nouvelle aube sociale et les minces prémisses de la philosophie politique. Ainsi l’anticipation ne relate plus la propagation de la peste, mais ses conséquences. Les quelques représentants d’une espèce jadis savante n’ont plus guère de passé, à peine l’ombre de culture, plus proches de la brute que de l’être rationnel et cultivé. Seul un vieillard, qui fut avant la catastrophe professeur d’université, est l’allégorie de la connaissance et de l’Histoire. Que ces petits-enfants traitent au mieux avec négligence et ironie : « Tu es formidable, grand-père ! Toujours tu veux me faire croire que ces petits signes, qui sont là-dessus, veulent dire quelque chose. »

      Mais, qui sait si l’avenir a encore une chance ? Dans une grotte, James Howard Smith a soigneusement entreposé des livres, ces vestiges d’une civilisation brillante, « avec un alphabet, avec clé explicative », à la discrétion de l’esprit curieux qui y puisera les ressources pour relever l’humanité de ses cendres : « Un jour viendra où les hommes, moins occupés des besoins de leur vie matérielle, réapprendront à lire ». Cependant les instincts tyranniques et meurtriers pullulent chez ses petits-enfants : « quand ils auront retrouvé la poudre, c’est par milliers, puis par millions, qu’ils s’entretueront ». Il n’est par ailleurs pas impossible que cette « peste écarlate » soit un écho de la nouvelle d’Edgar Allan Poe Le Masque de la mort rouge.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Voici réédité avec une photographie de couverture esthétique et signifiante de voitures rouillées mangées par la végétation le roman-phare de Georges R. Stewart : La Terre demeure, publié en 1949. Certes le motif d’un homme isolé dans les bois d’une montagne, échappant ainsi à une épidémie inconnue, grâce peut-être à la morsure d’un serpent à sonnette, ne parait pas absolument original. Que l’on découvre sa quête autour de chez lui, puis au travers des Etats-Unis vidés de toute population, comme un road trip, n’est pas non plus extraordinaire, quoiqu’elle soit menée au moyen d’une réelle sûreté de la narration, fort détaillée aux débuts de l’aventure. Plus tard, le récit alterne les vastes perspectives événementielles et les notes laconiques, après que les années nouvelles, à qui l’on attribue des noms liées à leurs événements marquants, permettent l’établissement du calendrier d’une nouvelle ère.  

      Mais, alors qu’Ish (diminutif d’Isherwood) s’unit avec Em, une rare survivante (« l’amour avait surgi des ruines »), fondant un clan avec quelques individus venus de lieux épars, la réflexion prend de plus en plus de hauteur.

      D’une part, le texte est intercalé de passages à la tonalité poétique et biblique, répondant ainsi au titre venu de L’Ecclésiaste et tirant la leçon morale de cet apologue fustigeant l’hubris humain : « Peu de lamentions salueront le convoi funèbres de l’Homo Sapiens ». « Vanité des vanités », disait l’Ecclésiaste. Cependant, seul lecteur, Ish entre dans les bibliothèques, pour trouver que « les préoccupations religieuses de Crusoé étaient ennuyeuses et stupides ».

      D’autre part, loin de vivre avec insouciance de récupérations avec son petit clan, le héros s’interroge sur le déclin et le devenir de la « civilisation ». Parmi les rares rescapés, l’on rencontre des ivrognes, de lubriques délinquants, des peureux qui thésaurisent la nourriture et l’alcool, jusqu’à ce que leur capacité de survie soit obérée. Car piller les villes abandonnées parait facile, mais reconstruire bien plus difficile, voire impossible quand les nouveaux enfants peinent à apprendre à lire, sauf Joey, qui « représentait l’avenir », et pourtant ne vivra pas assez longtemps. Pire, la sagesse de celui qui connut l’ère précédente fait sourire. Car « Chaque génération en grande partie crée ou résout les problèmes des générations futures ».

      Grâce à George, « les métiers manuels avaient survécu », mais ce n’est qu’un « lourdaud et il n’avait probablement jamais ouvert un livre de sa vie ». Quant à Ezra, il « avait du génie, mais c’était le génie de vivre en bon terme avec ses semblables et non la force créatrice qui donne naissance aux nouvelles civilisations ». En effet la « tribu » de Ish « était lourde, terne, dépourvue de génie créateur, mais elle avait conservé le respect des convenances. Rien ne garantissait que les autres en avaient fait autant ». Le constat est amer. Il est clair qu’il faudra attendre longtemps pour qu’une cité, comme la petite Florence au XV° siècle, soit le berceau de la Renaissance.

      Au travers de son personnage principal, dont la disparition signe la fin du roman, voire d’une certaine idée de la civilisation, George R. Stewart se fait tour à tour psychologue, sociologue, historien et philosophe : « Ish avait poussé assez loin ses études d’anthropologie pour savoir que tout peuple sain déverse dans la création artistique le trop plein de son énergie ». Les enfants en effet se mettent à la sculpture de bout de bois devenus figuratifs. N’est-ce qu’une velléité, ou le prélude d’un mouvement artistique à venir ?

      L’homme à peu de choses près disparu, cet « animal créateur de bruit » voit le retour des animaux, prédateurs dangereux, rats ou fourmis, menaçant vigoureusement son règne. Quelle perspective pourra le sauver ? C’est alors qu’Ish réalise « qu’il pouvait être le fondateur d’une religion ». Si l’on ne comble pas le besoin de religiosité de l’humain, « ses descendants peut-être procèderaient à des incantations, obéiraient servilement à des sorciers, pratiqueraient les rites de l’anthropophagie ». Or le crime surgissant en la communauté, il doit être frappé de mort, dans le cadre d’un vote, première occurrence du droit pénal.  D’ailleurs l’autorité d’Ish est symbolisée par l’ancien marteau qu’il tient à la main. À qui reviendra-t-il après sa disparition ? Et si, en de telles circonstances, où « la bibliothèque universitaire était taboue et considérée comme un temple sacrée », subsistent « plus d’un million de livres, presque tout le savoir du livre, encore à l’abri », qui saura les lire et tirer un juste et réel profit scientifique, économique, juridique, philosophique ? D’autant que la modeste école mise en œuvre tombe en désuétude à la joie des gamins. Sans compter que l’on ne sait plus rien fabriquer ou réparer. Le « dernier Américain » sait, de manière ludique, apprendre aux enfants à tailler des arcs et des flèches. Cela suffira-t-il ?

      Aussi La Terre demeure fait-il partie de ces beaux romans et vade-mecum de l’humanité qu’il faut toujours avoir en tête, qui sait…

 

 

      Un telle bio-fiction apocalyptique et robinsonnade réaliste, d’une rare intelligence,  a sans nul doute donné des ailes à Stephen King, lorsqu’il écrivit, Le Fléau, paru en 1978, puis dans sa version intégrale en 1980, un plus vaste pavé parfois indigeste, bourré de personnages et de rebondissements épiques. Là encore une pandémie balaie l’humanité : il s’agit d’une grippe incroyablement virale crée en laboratoire militaire. On imagine le déferlement de péripéties tragiques, le parcours de protagonistes vulgaires parmi les purulences de la mort, les affres du thriller pour quelques héros qui en réchappent on ne sait grâce à quelle immunité. Hors le rythme plus ou moins trépidant du suspense, l’intérêt réside dans la façon dont ces Américains retrouveront les valeurs de la bannière étoilée, remettront sur le métier la fondation d’une société, de ses entreprises et de ses institutions. Tout ce qui permet de constater que Stephen King frôle la noblesse d’une philosophie politique en acte, certes avec lui un peu simpliste. Car le manichéisme rôde lorsque s’affrontent sur le continent américain deux camps incarnant nettement le bien et le mal. Sans compter le personnage de Mère Abigaël, une sorte de gourou traversée de prophétiques visions, qu’il faut attribuer au retour de la superstition ou à la propension du romancier à choyer les ressorts de l’horror-show et du fantastique. Avec moins de finesse que ses devanciers, mais avec une boulimie qui se veut voisine de Guerre et paix  de Tolstoï, l’on est en droit de se demander s’il s’agit, comme l’affirment ses admirateurs, d’un classique de la littérature américaine et d’un sommet du mythe post-apocalyptique…

 

      On ne sait quelle peste, quel fléau d’origine volcanique ou nucléaire a couvert de cendres le globe, précédemment affligé de « sectes sanguinaires ». Au plus gris de la dévastation, des incendies, une route, un homme, un enfant, trio tragique d’un roman intitulé sobrement La Route par son auteur, Cormack McCarthy en 2006. Le duo s’avance laborieusement vers la mer lointaine et désirée, vers son espoir de liberté et de pureté, qui se révélera définitivement illusoire, tant la pollution est universelle. Leur voyage à pied n’est qu’une quête perpétuelle de nourriture et d’abri, parfois récompensée, parfois dangereusement menacée par des hordes barbares, qui grognent plus qu’elles ne parlent (d’ailleurs l’homme et l’enfant n’échangent que peu de mots) et dont il faut tuer le plus vindicatif, par la découverte d’un bétail humain dans une cave, réserve probable de calories pour on ne sait quelle anthropophagie. Froid, faim, rêves, fièvre, blessure, et mort de l’homme. Curieusement, en contradiction avec l’hostilité généralisée, une famille prend en charge le garçon. Est-ce à dire qu’un embryon de société se manifeste, pour un avenir moins inclément ? Voilà qui est peu probable, tant les perspectives esquissées chez Jack London et développée par George R. Stewart manquent ici.

      Une écriture passablement neutre, étique diront ses détracteurs, des péripéties ahanantes et monotones. Elle est parfois sauvée, sinon transcendée, par l’image des restes d’une bibliothèque, aux « livres noircis », par la déréliction du langage, et par quelques métaphores, lorsque la ville est « comme une esquisse au charbon de bois ». Car, justement, la transcendance est interdite de séjour en un tel univers, qui est « une bête de granit », même si des traces de l’ « antique bénédiction » viennent un instant frôler la tête de l’enfant. De même les tentatives avortées d’éducation et de transmission par le père butent sur l’ireprésentabilité du monde d’avant et sur le quasi-autisme de l’enfant.

      L’œuvre vaut surtout par son atmosphère grisâtre, où la couleur a disparu, étouffante, par la désespérance tangible, le sentiment du tragique qui pèse sur les épaules de deux rescapés auxquels l’on peut s’identifier aisément, voire le vide volontaire de la cause de la catastrophe où d’aucuns, affamés par le goût de la peur écologique, ont voulu lire une dénonciation des menaces nucléaires accumulées sur la terre qui nous abrite provisoirement. Il n’en reste pas moins que pour Mc Carthy le mal absolu a lavé au noir toute civilisation.

 

 

      L’Apocalypse de Saint-Jean avait le règne de Dieu pour échappatoire et récompense. Rien de tel dans cette poignée de romans, du XIX° siècle à notre contemporain. De Mary Shelley à Cormack McCarthy, en passant par Georges R. Stewart, qu’il faut sans doute élever au-dessus du panier, l’humanité devient quantité négligeable et balayable. Que les hommes meurent, soit ; mais que meurent les civilisations, les sciences, les livres et les arts est d’une importance bien plus considérable. De telles pestes sont-elles possibles ? Le mythe peut-il toucher le sol de la réalité ? Aux Etats-Unis, le mouvement des survivalistes prend une petite ampleur, entraîné par la vogue des livres de Kurt Saxon et de John Pugsley : The Survivor[6] et La Stratégie Alpha[7]. Ils œuvrent à la préparation d’une alternative aux catastrophes locales ou planétaires, de façon à restaurer une société, voire une civilisation. Souhaitons que parmi leur kit de survie, ils n’oublient pas de penser aux bibliothèques.

 

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur George R. Stewart a été publiée dans Le Matricule des anges, avril 2018

 

[3] Daniel Defoe : Journal de l’année de la peste à Londres, Aubier-Montaigne, 1975.

[4] Matthew Phipps Shiel : Le Nuage pourpre, Denoël, 1972.

[5] Richard Matheson : Je suis une légende, Folio, SF, 2007.

[6] Kurt Saxon : The Survivor, Atlan Formularies, 1988.

[7] John Pugsley : La Stratégie Alpha, Lulu.com, 2014.

 

 

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26 mai 2018 6 26 /05 /mai /2018 12:22

 

Saint Jérôme : Lettres, Herissant Fils, 1743. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

 

L’ardeur des livres et des manuscrits,

 

de Saint-Jérôme au contemporain :

 

Lucrèce Luciani, Alain Boureau, Denis Montebello.

 

 

 

 

Lucrèce Luciani : Le Démon de Saint Jérôme. L’ardeur des livres, La Bibliothèque, 144 p, 14 €.

 

Alain Boureau : Le Feu des manuscrits. Lecteurs et scribes des textes médiévaux,

Les Belles lettres, 192 p, 21 €.

 

Denis Montebello :

Ce Vide lui blesse la vue, La Mèche lente, 80 p, 13,50 € ;

Comment écrire un livre qui fait du bien ? Le Temps qu’il fait, 120 p, 15 €.

 

 

 

 

 

      Arder est verbe ancien qui signifie brûler. Ainsi, filant la métaphore, un feu intérieur anime qui écrit et qui lit les meilleurs manuscrits et les meilleurs livres ; tandis que le feu de qui les prohibe court parmi les crises de nos civilisations[1]. Non pas le plus ancien, mais l’un des plus symboliques, Saint-Jérôme est pris par l’ardeur des livres, selon Lucrèce Luciani, quand les lecteurs et scribes médiévaux inventoriés par Alain Boureau s’ingénient au moyen d’un feu tout intellectuel sur leurs manuscrits précieux. Quoique toutes les traces manuscrites ne soient pas aussi prestigieuses, Denis Montebello s’attache à une insolite inscription latine, tout en égratignant les livres qui prétendent faire du bien. Mieux vaut cet innocent et facétieux divertissement que l’anathème jeté par Saint-Jérôme sur les livres hérétiques, qui font, prétend-il, du mal.

 

      C’est un célébrissime Docteur de l’Eglise chrétienne, et pourtant méconnu. Si l’on sait que Saint Jérôme de Stridon, ou Hieronymus, a traduit la Bible en latin depuis l’hébreu, ainsi devenue la Vulgate, et qu’il est le patron des traducteurs, c’est le bout de notre connaissance. Originaire de l’actuelle Croatie, en 347, ce fut un polygraphe impénitent ; et pourtant un pénitent qui fit une longue retraite dans le désert syrien pour méditer et encore écrire sur ses tablettes, ses rouleaux et ses parchemins, cajolant Dieu et les Chrétiens, tempêtant contre les hérétiques.

      Lucrèce Luciani réveille pour nous Le Démon de Saint-Jérôme avec alacrité et un  brin de fantaisie. Il choisit la forme du triptyque, en trois volets donc, qui commentent chacun un tableau, selon le genre ancien de l’ekphrasis, cette description de l’œuvre d’art. D’abord « La bibliothèque flagellée », en la chair de Saint-Jérôme, fouetté par des anges pour trop lire les auteurs païens, comme ses chers Cicéron, Virgile et Platon, dans un retable de Sano di Pietro en 1444, d’ailleurs reproduit avec ses comparses dans un petit cahier couleurs. C’est lors d’un rêve qu’il se sentit ainsi châtié par un « tribunal divin ». En fait la malnutrition en était probablement la cause, y compris de ses stigmates.

      Mais c’est beaucoup plus le Saint Jérôme en son cabinet de travail, rustique ou précieux, qui intéresse les peintres. S’il est au désert, parmi les rochers, demi-nu, chez Lorenzo Lotto en 1506, il n’a qu’un livre avec lui, sans équivoque possible la Bible. Antonello da Messina, en 1475, préfère peindre le Saint dans une architecture gothique somptueuse, avec l’art le plus achevé de la perspective, et confortablement assis dans un bureau de bois, entouré de deux côtés par des étagères où sont élégamment disposés quelques ouvrages, souvent ouverts.

      Le plus étonnant est alors le moteur de l’écriture de Lucrèce Luciani : la représentation des livres auprès du Saint. Ils sont indubitablement peints comme ceux de la Renaissance, dans un anachronisme qui ne gênait en rien les amateurs du temps : le codex tel que nous le connaissons avait remplacé le volumen, roulé sur lui-même, qui était d’usage dans l’Antiquité tardive. Aussi notre essayiste nous entraîne-t-elle dans l’atelier du parcheminier, contemporain de Jérôme, de son copiste, Marcellus, à qui il dictait « mille lignes par jour » sur un manuscrit où les mots n’étaient pas séparés. Sans compter qu’il lisait tant le latin que le grec, le syriaque et l’hébreu. Car ici, « la lecture occidentale reçoit son acte de naissance ».

      La fureur livresque et le délire ascétique du saint, « minotaure omnipotent » et « bibliothèque vivante », qui dirige les lectures et les vies d’un « aréopage féminin », entraînent Lucrèce Luciani à concocter un véritable manuel du libraire antique puis médiéval autour de celui qui incarne « la passation d’un érudit profane en un savant chrétien ». Au cours du Moyen-Âge, les savants copistes sont presqu’autant enchaînés sur leurs bancs que les livres à leur armoire ; et les volumes sont d’abord rangés à plats, avant d’être reliés.

      Ce qui retient également l’attention de l’essayiste scrupuleuse est la position ambigüe de notre bibliophile hiéronymite : aime-t-il tant Dieu ou le « démon » des livres ? Est-il le fils du Dieu des Chrétiens ou le fils du dieu des bibliophiles ? À moins que son intolérance le pousse à en être le pire ennemi. C’est une époque où les moines peuvent être « jaloux d’un manuscrit », où l’on vole ces livres si rares et précieux, où l’on plagie sans remord aucun, tel notre Jérôme qui pille allègrement Origène, Didyme et bien d’autres. Il est cependant un redoutable contempteur de médiocres textes sacrés : « Un petit autodafé personnel et place nette ! » Le danger étant de juger « la Bible et son style infiniment inférieurs à celui des auteurs profanes » !

      La position de Saint-Jérôme est ainsi profondément ambigüe, entre épitres et traductions, entre création littéraire et exégèse, mais aussi entre curiosité inlassable et  traque furibonde des hérésies, comme celle de Jovinien, qui contestait « la virginité perpétuelle de Marie ». Pour lui, « les hérétiques sont vautrés dans les ordures de la passion » ; ce que lui renverra Luther, le rangeant avec acrimonie parmi les hérétiques. Mû par la colère, son péché capital récurrent, le voici aux lisières du saint autodafé et précurseur de l’Index librorum prohibitorum[2].

      Mais qui est Lucrèce Luciani ? La discrétion de l’excellent éditeur « La Bibliothèque », aux textes toujours rares et roboratifs, n’en laisse rien paraître sur sa couverture aux rabats soignés, et cependant muets à cet égard, en un tentant mystère. Très certainement s’agit-il de cette Lucrèce Luciani qui a publié un volume sur l’acédie[3], cette antique mélancolie qui rongea le christianisme, et un roman : L’œil et le loup[4]. Ce qui ne l’empêche en rien dans son essai plein d’allant, discrètement érudit, doctement et diablement instructif, Le Démon de Saint-Jérôme, d’écrire non sans poésie : « chaque lettre est un nœud qu’il faut broder à plat ». Et d’user d’un rien d’humour : « Une vraie collection de coings desséchés que toutes ces images ! » Sans omettre un brin de polémique bienvenue : « Il n’y a qu’un certain habitus intellectuel pour croire que cette conversation avec les livres est la même que dans nos librairies civilisées, nos abominables rayons livresques au supermarché, nos ahurissantes fabrications de best-sellers à rugir d’ennui, nos émissions télévisées culturellement conformes »…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Ce qui est déjà un manuel de librairie et d’atelier de copiste chez Lucrèce Luciani, historienne du livre, trouve son expression plus savante encore et scrupuleuse chez Alain Boureau dans son Feu des manuscrits. Sous-titré « Lecteurs et scribes des textes médiévaux », cet ouvrage marie l’érudition à l’élégance de la mise en passe et des illustrations.

      Alain Boureau se présente comme un « déchiffreur ». Il nous parle avec feu « de l’éclat lumineux des manuscrits et de l’obscurité qui les menace toujours ». Du codex Tonalamatl-Aubin, qui est un calendrier aztèque du XVI° siècle, à une Bible du XIII° siècle, ce sont deux affaires de vol qui affectèrent la Bibliothèque Nationale de France. D’où d’effarantes questions de propriété, sans compter la valeur marchande considérable du manuscrit rare, « cet obscur objet du désir patrimonial ». Le « feu » qui anime Alain Boureau est bien plutôt celui de l’attentif passionné de la pensée scholastique latine. Aussi nous fait-il partager ses expériences de lecteur avisé, ses quêtes parmi les bibliothèques parfois lointaines, parfois aisées, parfois complexes, tant administrativement que financièrement. Ses aventures de chercheur qui édite les œuvres de Pierre de Jean Olivi, en particulier son Traité des démons[5], et de Richard de Mediavilla se heurtent jusqu’à des querelles de spécialistes : il se démarque de « l’intégrisme philologique » de qui se réserve le soin de l’attribution à un auteur. Il semble que les scribes attachés à leur cuir de mouton n’aient plus de secret pour lui, même si la généalogie des manuscrits ne permet pas souvent de leur établir un auteur : bien rares sont les autographes. Il lui faut peiner sur des encres labiles, sur des supports maltraités par le temps, parmi des marginalia étranges. Mais aussi sur « l’embardée du sens », les fautes et les biffures des scribes signalant une « erreur de foi », sur l’illisibilité de la main des auteurs, par exemple le grand Saint-Thomas d’Aquin, le philosophe de la Somme théologique. Les problèmes d’attribution et de collationnement sont fort nombreux : il faut parfois consulter une dizaine de manuscrits pour pouvoir publier les Questions disputées de Richard de Mediavilla[6], qui en 1296 traita dans son Quodlibet de « la fascination, ce pouvoir d’agir sur autrui par le regard[7] »…

      Loin de rester un essai aride et poussiéreux, l’ouvrage d’Alain Boureau peut se lire comme une chasse au trésor parmi les traités les plus insolites : sur les cas de consciences, ou sur les fleuves et les alluvions (en 1355). Ce Tractatus de fluminibus bénéficie de trois ou quatre reproductions pour les figures schématiques produites par des copistes différents. Il y a bien une « délectation » devant la « haute couture » des manuscrits, de surcroit reliés en leur temps, y compris fautivement. Au point que certains, outragés par leur fragilité, soit recousus. Certes, lettrines et enluminures ajoutent au bonheur du déchiffrement une flatteuse dimension esthétique. Ainsi Alain Boureau, en son plein enthousiasme pour le passé lointain des manuscrits sait « ranimer leur flamme ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Quand la vie est blessée, n’est-il pas nécessaire de recourir à l’ardeur d’un livre consolateur, y compris consacré à un mince manuscrit, bien moins prestigieux que les précédents ? Deux livres aussi insolites que nourrissants glissent de la main de Denis Montebello, auteur délicieusement confidentiel et cependant heureusement prolixe.

      Le premier est né de sa passion pour les Lettres classiques et l’Antiquité, à l’occasion d’un « objet-mémoire » anecdotique. Un fragment de brique brisé présente ce graffiti : « Ateuritus à Heutica : salut ça pour elle, dans le con », suivie d’un phallus également gravé. Après avoir été sauvée par un certain Bonsergent au XIX° siècle, il se trouve au Musée Sainte-Croix de Poitiers, dans les réserves, car la « brique lubrique » ne peut être « décemment » exposée, sinon dans un enfer pas même répertorié dans l’Index librorum prohibitorum, alors que l’écrivain plaide pour son dévoilement. Elle provoque chez ce dernier une errante rêverie. Cette gallo-romaine gauloiserie, venue qui sait d’un lupanar, est l’occasion d’une enquête facétieuse et érudite, entre érotisme et archéologie, épicée par des allusions satiriques à notre contemporain le plus « hot ». Sans oublier le goût de l’étymologie et des jeux de mots.

      Certainement ce bref opus fait du bien à son lecteur, diverti en faveur d’une époque pittoresque. Est-ce la réponse à la question Comment écrire un livre qui fait du bien ? En une quarantaine de billets, Denis Montebello nous promène de « l’effet-Werther », qui entraîne au suicide les imitateurs de leurs héros, aux « Blagues Carambar ». Ce sont autant de petites histoires embryonnaires, parmi lesquelles vaquent des écrivains et des poètes invités, soucieux de leur gloire, mais qui ont peur de la foule, ou pensent au suicide. Comment leur assurer le bonheur que nous réclamons tous ? C’est avec une subtile ironie que l’auteur se gausse des livres à la mode et à effet thérapeutique garanti, mais aussi de lui-même : « Ce serait dommage que la Troisième Guerre mondiale en éclatant éclipse la sortie de mon livre »…

 

      Qui songerait aujourd’hui à jeter au feu de tels petits livres, si innocents ? Pourtant si Saint-Jérôme, tel le phénix, venait à renaître de ses cendres, il n’est guère douteux qu’il fulminerait, lui qui imaginait le jugement dernier, non sans que l’on puisse le disculper des péchés capitaux de l’envie et de l’orgueil : « L’on y verra ces Rois autrefois si puissants & si redoutables, mais alors seuls et dépouillés de toute leur grandeur, trembler en la présence de leur Juge. Vénus y paraitra avec son fils Cupidon, & Jupiter avec sa foudre. Platon accompagné de ses disciples passera alors pour un insensé ; & Aristote avec tous ses raisonnements se verra confondu[8] ». Nous dédierons ce fragment d’une lettre de Saint-Jérôme l’intransigeant à Denis Montebello, qui a la capacité, donc la joie mitigée, de la lire dans l’original, puisqu’il a traduit deux textes de Pétrarque[9] du latin : L’Ascension du Mont Ventoux[10] et la Lettre à la postérité. En ces quelques pages, le poète, humaniste et épistolier du XIV° siècle, plus modeste que Saint-Jérôme, nous confie comment il fut ravi par la « solitude » de la fontaine de la Sorgue, en Vaucluse, où il amené ses quelques livres : « Il suffira de dire que la plupart de mes pauvres livres furent achevés là[11] ». Songeons néanmoins que l'un de ces pauvres livres, le Canzoniere, aux 366 poèmes, est rien moins que fondateur de la poésie occidentale...

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Denis Montebello a été publiée dans Le Matricule des anges, avril 2018

 


[2] Voir note 1.

[3] Lucrèce Luciani-Zidane : L’Acédie, le vice de forme du christianisme, Cerf, 2009.

[4] Lucrèce Luciani-Zidane : L’œil et le loup, Ornicar, 2000.

[5] Pierre de Jean Olivi : Traité des démons, Les Belles Lettres, 2011.

[6] Richard de Mediavilla : Questions disputées, Les Belles Lettres, 2011-2014.

[7] Richard de Mediavilla : Quodlibets, Les Belles Lettres, 2015-2017.

[8] Saint-Jérosme : « Première lettre à Heliodore »,  Lettres, Hérissant Fils, 1743, t 1, p 23.

[10] Pétrarque : L’Ascension du Mont Ventoux, Séquences, 1990.

[11] Pétrarque : Lettres à la postérité, le Temps qu’il fait, 1996, p. 27.

 

Saint Jérôme : Lettres, Herissant Fils, 1743. Photo : T. Guinhut.

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19 mai 2018 6 19 /05 /mai /2018 16:37

 

  Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

La langue sauvée d'Elias Canetti,

 

des Années anglaises à L'Amant sans adresse,

 

jusqu'au Livre contre la mort.

 

 

 

Elias Canetti : Les Années anglaises, traduit de l’allemand par Bernard Kriess,

Albin Michel, 360 p, 21,50 €.

 

Elias Canetti, Marie-Louise von Motesiczky : Amant sans adresse, Correspondance 1942-1992,

traduit de l’allemand par Nicole Taubes, Albin Michel, 480 p, 25 €.

 

Elias Canetti : Le Livre contre la mort, traduit de l’allemand par Bernard Kreiss,

Albin Michel, 504 p, 25 €.

 

 

 

Jusqu’où faut-il livrer à autrui les perles de couleur et d'ombre de sa vie ? Les aficionados du grand européen Elias Canetti, de celui qui eut « la conscience des mots » (pour reprendre le titre d’un de ses volumes d’essais), resteront peut-être sur leur faim en abordant le dernier volet tant attendu de son autobiographie. Depuis La Langue sauvée où le premier souvenir d’enfance était la menace de se voir couper la langue, il semble là que la mort lui ait mangé une partie de la langue. Car nous lisons ici un inachevé, encore fragmentaire, rassemblé et ordonné à l’instigation de sa fille, après le décès de l’écrivain, en 1994. Cependant, mieux que la correspondance de L’Amant sans adresse, aux points de vue curieux, voire indiscrets, ce quatrième volet, après Le Flambeau dans l’oreille et Jeux de regards, n’en rassemble pas moins la parole, l’écoute et la vision pour balayer avec sagacité, après la riche scène viennoise, celle de ses Années anglaises. Jusqu’à ce que l’auteur de Masse et puissance se fasse le juge intransigeant de la mort.

 

Depuis La langue sauvée, en passant par Le Flambeau dans l’oreille, le troisième volet de cette autobiographie, assimilable au genre pourtant dissemblable du roman de formation, et titré Jeux de regard[1], se fermait sur la montée des périls nazis autour de l’Autriche et sur la mort de la mère à Paris. Juif d’origine sépharade, il doit s’exiler en Angleterre à partir de 1939. D’où ces Années anglaises. Reconnaissant de cette hospitalité, il n’en perd pas pour autant son sens critique devant une société qu’il admire pour son héroïsme réservé et dont il dissèque néanmoins sans indulgence les mœurs exotiques. Car la plume de Canetti est aussi acérée que son regard. Parfois acide. C’est ainsi que le grand poète, le dramaturge assis, l’éditeur incontesté, le prix Nobel (bien avant Canetti) Thomas Stearn Eliot lui-même n’échappe pas à sa griffe. Sous le vernis des convenances anglaises, il détecte infailliblement les fausses valeurs. Sûrement est-il injuste lorsqu’il ne reconnaît pas la nouveauté et la beauté des poèmes de La Terre vaine et des Quatre quatuors, mais les masques de l’establishment l’insupportent à juste titre. Sans compter la propension du maître à exploiter son pouvoir, à faire de l’argent… Car pour les Anglais, « l’orgueil devient véritablement un art ». Sans doute Canetti est-il meurtri de la méconnaissance de ses hôtes envers son grand roman Autodafé, et des « humiliations subies ». Malgré une stérile amoureuse aventure avec Iris Murdoch, il ne manque pas de déboulonner la romancière philosophe, « servile » et « scolaire ». Sa langue serait-elle soudain vipérine ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La galerie de portraits n’assèche cependant pas ses modèles, personnalités célèbres ou petites gens. Même sa frêle logeuse qui tient la guerre pour irréelle, se voit affublée d’une personnalité énergique lorsqu’elle apostrophe les buveurs à la porte des pubs « afin de les mettre en garde contre l’exemple qu’ils donnaient ». Son mari est un pasteur qui passa de secte en secte et avec qui Canetti doit « faire du Hölderlin ». Un « balayeur de rues » est un maître en conversation. Une « prophétesse » visite les maisons et sans le vouloir, initie notre narrateur à la poésie de Blake. Mais ce sont les « glaciales » réceptions londoniennes qui le mettent au contact de toute une intelligentsia. La modestie ambiante cache cet orgueil anglais, qui « devient véritablement un art », ainsi qu’une étonnante brochette de « préjugés victoriens », même en présence d’un être aussi supérieur que le philosophe au rire de « satyre », Bertrand Russell. Canetti aime à côtoyer également des aristocrates excentriques, ornithologue ou passionné de rhododendrons, de revenants…

Ecrite cinquante ans après les faits, cette chronique d’une époque cruciale, pendant qu’il s’attelle, sous les bombes du Blitz, à son œuvre maîtresse de philosophie politique, l’essai  Masse et puissance, est un éloge de la démocratie anglaise : « Dans un monde tonitruant de vérités martelées par des guides suprêmes de tout bord, mon admiration pour ce système parlementaire ne connut bientôt plus de bornes ». Mais aussi un pénétrant défilé de « caractères ». Comme lorsque dans Le Témoin auriculaire, Canetti croquait avec un talent coruscant cinquante personnalités à la façon d’un La Bruyère contemporain, depuis « la cousine cosmique » jusqu’au « papyromane », en passant par « le frétille-au-malheur ». Lors de ces Années anglaises, il confirme : « j’ai toujours été un espion, un espion à l’affût de tous les modes de jeux pratiqués par les hommes ». L’incessant échange entre un exceptionnel don d’observation et une omnivore curiosité culturelle fait tout le prix de cette vie changée pour nous en écriture.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pourtant, le grand Canetti, ce modèle de l’humanisme viennois et européen aurait donc tissé tant de liaisons extra-conjugales pour aboutir à des textes d’un intérêt discutable ? Ce qu’au-delà de son mariage avec Veza ne révèlent pas les volumes de son autobiographie, de La Langue sauvée à Jeux de regards, qui courent de 1905 à 1937, sans compter Les Années anglaises. C’est en 1941, en Angleterre, que deux exilés échappés de la tyrannie nazie se rencontrent : il vient de publier son roman Autodafé, Marie-Louise est peintre et admirative de sa culture, de son talent ; leur relation restera, il y insiste, clandestine, sans que son œuvre en porte trace.

Ne lisons pas en censeur cette Correspondance inédite, mais en respectant les sentiments passionnés de la femme et ceux plus secs de l’homme, même s’il loue son talent pictural. Car il ne se montre pas prioritairement sous son meilleur jour. Combien de fois retentissent les mots « argent » ou « colère »… On a beau être un magnifique écrivain, on n’en a pas moins un caractère difficile et l’ambition de faire connaître une œuvre à laquelle doit se dévouer Marie-Louise, cœur, corps, propagande et porte-monnaie… Sa vanité est parfois insupportable : « tu as affaire à l’œuvre d’un des plus grands esprits qui aient jamais vécu ». Sans compter qu’il ne s’empêche pas d’être jaloux, quoiqu’il ait d’autres maîtresses, dont la romancière Iris Murdoch. Rarement, il prend conscience de sa virulence. L’auteur du pertinent essai Masse et puissance pesa sur sa correspondante de toute sa masse, jusqu’à ce que le prix Nobel confirme sa puissance, en lui permettant de lui reverser une partie de la dotation…

S’agit-il, en cette correspondance, d’une publication indispensable ? Pour user de qui fit profession d’autobiographe, certes. Mais il y a parfois chez le lecteur curieux de connaître les plis d’une personnalité, les jalons d’une carrière, l’impression de coller un œil indiscret derrière le trou de serrure qu’est ce volume aux cinq décennies. Le filtre de l’écriture autobiographique et de sa construction protégeait l’œuvre de Canetti d’une aura presque romanesque, tout en lui permettant une richesse aussi accessible que savante. Alors que le dévoilement de la correspondance ne permet guère autre chose que le déballage, au mieux documentaire. Là où la « langue » n’a pas « sauvé » la vie… Il est néanmoins évident que nous ne livrerons pas ce volume à un autodafé, pour reprendre le titre de son roman effrayant : Autodafé. Dans lequel Kien, un savant sinologue, voyait sa bibliothèque soumise à l’ire d’une servante vulgaire qu’il avait pourtant épousée. L’apologue est d’une rare puissance lorsqu’il pense l’incompréhension et la détestation de la culture, non loin d’ailleurs de l’analyse magistrale du fascisme et de ses leviers dans son essai Masse et puissance

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Comment est-ce possible ? Des inédits d’importance celés depuis 1994, l’année de la mort du grand Européen Elias Canetti… Probablement s’agissait-il d’un vaste essai en projet, un « work in progress » sans cesse abandonné, repris de loin en loin, remis sur le métier sans que ces notes se coagulent en un réel livre. Même si quelques dizaines de pages furent incluses dans Le Territoire de l’homme. Et comme de juste, interrompu par le décès de l’écrivain, puisque, sans vouloir concurrencer Le Livre des morts égyptien, il s’agit rien moins que Le Livre contre la mort. Il n’a pas été le talisman qui pouvait protéger l’essayiste de redevenir poussière ; mais il reste pour ses lecteurs provisoirement vivants une confession intime, un vade-mecum, un philosophique memento mori.

      Parmi les nombreux projets de Canetti flottait une « Comédie humaine des fous », qui devait intégrer un roman qui ne vit jamais le jour. Considérons donc Le Livre contre la mort comme un chantier qui ne trouva jamais son élan narratif, malgré des bribes de récits enchâssées dans un continuum de notes, de citations, d’aphorismes, échelonnées de 1942 à 1994. Car ressentie par tous, infligée à autrui, parfois jusqu’au meurtre de masse, « il semble que la connaissance de la mort soit l’événement le plus lourd de conséquences de l’histoire humaine ».

      Faut-il lire in extenso ce volume, ou l’économiser pour avoir le plaisir, peu morbide au demeurant, de grappiller parmi le conte de celui qui donne « ses propres années », et parmi les miettes de pensée : « pouvoir encore mourir lorsqu’il devient insupportable de vivre » ? Peu à peu émergent des lignes de force : la mort humaine côtoie l’animale, la mémoire des disparus est dépassée par l’Histoire mondiale, l’anecdote est transcendée par le mythe. Il met en scène les sympathisants de la Faucheuse comme ceux qui l’ont en horreur. La tendresse le dispute à l’ironie lorsqu’il brocarde  « Quelqu’un qui craint les fleurs parce qu’elles se fanent », où à l’humour fantaisiste : « Elle s’est pendue haut et court à ses faux cils ». Parfois ce sont des pages de journal conjuguant introspection et confession, jusqu’à la révolte métaphysique : « devenir immortel. Dieu qui n’existe pas m’en soit témoin, je n’ai rien voulu de tel : je ne suis ni amant ni Christ ni artiste, mais je n’admets pas la mort, et c’est tout. » La colère, la mélancolie n’ont pas ici pour ennemi la satire au sens des Caractères de La Bruyère, ni les facéties douces-amères : « Que deviendront, s’il vient à mourir, les pièges à souris dans son appartement ? ».

 

 

      Ce grand lecteur confie avoir fait des « orgies de livres », et les achetait alors qu’il ne les lirait probablement pas tous, en « une manière de défier la mort ». L’obsession du bilan de ses propres œuvres s’affirme au travers de « deux desseins » : « l’un, le moins important, à savoir la connaissance de la masse, avait été poursuivi avec un certain succès, l’autre, de loin le plus ambitieux, à savoir la récusation de la mort, s’était soldé par un terrible échec ». Son roman Auto-da-fé et son essai Masse et puissance sont en effet des sommets de l’analyse du totalitarisme populaire. S’il n’a pas fait du présent volume un essai construit, achevé, il n’est pas sûr qu’il faille le déplorer. Le plaisir venu de la finesse de l’humour et de la profondeur de la pensée, sans hauteur orgueilleuse, est amplement suffisant. La prose est variée dans ses motifs et ses registres, le crayon (car il taillait sa collection de crayons) toujours vif et piquant.

      Il y a une cohérence dans le parcours d’Elias Canetti. Le premier volume de son autobiographie viennoise s’appelait La Langue sauvée ; en quelque sorte sa vie est sauvée par le livre, car l’œuvre d’art, en l’absence de transcendance divine, seule dépasse la mort. En effet, disait Proust, « La vraie vie c’est la littérature ».

 

Certainement il faut se retourner vers les trois premiers volumes de l’autobiographie pour retrouver tout le goût de La langue sauvée, pour ouïr Le Flambeau dans l’oreille, et jouir des Jeux de regard. Cette « histoire d’une vie », de 1905 à 1937, depuis la Bulgarie des Juifs sépharades, jusqu’aux rencontres viennoises avec une vie culturelle cosmopolite et bouillonnante, en passant par l’éducation affective, amoureuse et les tempêtes politiques, reste en sa trilogie, un chef d’œuvre. Qui, peut-être, s’est vu signifier son coup d’arrêt avec la prise de pouvoir d’Hitler sur l’Autriche. La geste autobiographique, langue coupée de l’Europe centrale, a perdu de sa brillance ; certes au profit du roman et des essais. Les années anglaises, correspondance comprise, sont alors de moindres escarbilles tombées du flambeau de Canetti. A moins de considérer que cette suite parcellaire et inachevée, rassemblée de manière posthume, ne puisse être que des notes en vue du dernier volet d’une tétralogie qui n’a pas eu l’heur de voir le jour dans toute son alacrité. Canetti ne pouvait manquer de savoir que l’écriture autobiographique n’est pas le simple fil de la plume, ni la seule prise de notes documentaires, mais la construction d’une œuvre, le poli d’une écriture qu’il aurait peut-être mené à bien. Ce que l’on devine lors de ces pages parfois splendides, que, malgré des accès de mauvaise humeur et le bec de la satire, l’on « peut considérer comme une initiation à l’art de la sociabilité »…

 

Thierry Guinhut

La partie sur Les Années anglaises a été publiée

dans Le Matricule des anges, juin 2005,

celle sur Le Livre contre la mort, février 2018.

Une vie d'écriture et de photographie

 

 


[1] Tous volumes publiés chez Albin Michel.

 

 

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Emerson : Les Travaux et les jours ; Lane : La Vie dans les bois

Révolutions vertes et libérales : Manier

Kervasdoué : Ils ont perdu la raison

Powers écoromancier de L'Arbre-monde

Ernest Callenbach : Ecotopia

 

 

 

 

 

 

Education

Pour une éducation libérale

Allan Bloom : Déclin de la culture générale

Déséducation idéologique

Haine de la littérature et de la culture

De l'avenir des Anciens

 

 

 

 

 

 

Eluard

« Courage », l'engagement en question

 

 

 

 

 

 

Emerson

Les Travaux et les jours de l'écologisme

 

 

 

 

 

 

 

Enfers

L'Enfer, mythologie des lieux

Enfers et fantômes d'Asie, Pu Songling, Lafcadio Hearn

 

 

 

 

 

 

Erasme

Erasme, Manuzio : Adages et humanisme

Eloge de vos folies contemporaines

 

 

 

 

 

 

Esclavage

Esclavage en Moyen âge, Islam, Amériques

 

 

 

 

 

 

Espagne

Histoire romanesque du franquisme
Rivas : Les Livres brûlent mal

 

 

 

 

 

 

Etat

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Constructivisme versus démocratie libérale

Libéralisme et amendements à la Constitution

Couleurs des monstres politiques

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Socialisme et connaissance inutile

Patriotisme et patriotisme économique

La pandémie des postures idéologiques

Agonie scientifique et sophisme français

L'impéritie de l'Etat et la France contre l'Europe : Verdier-Molinié, Bouzou

Retraite communiste ou raisonnée

 

 

 

 

 

 

Etats-Unis romans

Dérives post-américaines

Rana Dasgupta : Solo, destin américain

Eugenides : Middlesex, Roman du mariage

Bernardine Evaristo : Fille, femme, autre

La Muse de Jonathan Galassi

Gardner : La Symphonie des spectres

Lauren Groff : Les Furies

Hallberg, Franzen : City on fire, Freedom

Jonathan Lethem : Chronic-city

Luiselli : Les Dents, Archives des enfants

Rick Moody : Démonologies

De la Pava : Une Singularité nue

Penn Warren : Grande forêt, Hommes du roi

Pessl : La Physique des catastrophes

Shteyngart : Super triste histoire d'amour

Scott-Heron : La Dernière fête

Tartt : Chardonneret, Maître des illusions

 

 

 

 

 

 

Fables politiques

Le bouffon interdit, L'animal mariage, 2025 l'animale utopie, L'ânesse et la sangsue

Les chats menacés par la religion des rats, L'Etat-providence à l'assaut des lions, De l'alternance en Démocratie animale, Des porcs et de la dette

 

 

 

 

 

 

Facebook

Facebook, IPhone : perversion totalitaire ou libertés ?

 

 

 

 

 

 

Fallada

Seul dans Berlin : résistance antinazie

 

 

 

 

 

 

Fantastique

Dracula et autres vampires

Lectures du mythe de Frankenstein

Montgomery Bird : Sheppard Lee

Karlsson : La Pièce ; Jääskeläinen : Lumikko

Michal Ajvaz : de l'Autre île à l'Autre ville

 

 

 

 

 

 

Fascisme

Histoire du fascisme et de Mussolini

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Haushofer : Sonnets de Moabit

 

 

 

 

 

 

 

Femmes

Lettre à une jeune femme politique

Humanisme et civilisation devant le viol

Harcèlement et séduction

Les Amazones par Mayor et Testart

Christine de Pizan, féministe du Moyen-âge

Naomi Alderman : Le Pouvoir

Histoire des féminités littéraires

La révolution du féminin : Froidevaux-Metterie, Friedan, Chemaly, Goettner-Abendroth

Jalons du féminisme : Bonnet, Fraisse, Gay

Camille Froidevaux-Metterie : Seins

Herland parfaite république des femmes

 

 

 

 

 

 

Ferré

Providence du lecteur, Karnaval capitaliste ?

 

 

 

 

 

 

 

Ferry

Mythologie et philosophie

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

De l’Amour ; philosophie pour le XXI° siècle

 

 

 

 

 

 

 

Finkielkraut

L’identité malheureuse

 

 

 

 

 

 

Földényi

Mélancolie, essai sur l’âme occidentale

 

 

 

 

 

 

Foster Wallace

L'Infinie comédie : esbroufe ou génie ?

 

Foucault

Pouvoirs et libertés de Foucault en Pléiade

Herculine Barbin : hermaphrodite et genre

Les Aveux de la chair

Du destin des prisons et de l'angélisme pénal, postérité de Surveiller et punir

 

 

 

 

 

 

Fragoso

Le Tigre de la pédophilie

 

 

 

 

 

 

 

France

Identité française et immigration

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Antilibéralisme : Darien, Macron, Gauchet

Peter Sloterdijk : Ma France, élégie ; Tardif-Perroux : La France, son territoire

 

 

 

 

 

 

France Littérature contemporaine

Blas de Roblès de Nemo à l'ethnologie

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Le roman des cinéastes. Ohl : Redrum

Eric Poindron : Bal de fantômes

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

 

 

 

 

 

 

Fuentes

La Volonté et la fortune

Crescendo du temps et amour faustien : Anniversaire, L'Instinct d'Inez

Diane chasseresse et Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle politique

 

 

 

 

 

 

 

Fumaroli

De la République des lettres et de Peiresc

 

 

 

 

 

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

 

 

 

 

 

 

Gamboa

Prières nocturnes, un roman baroque

 

 

 

 

 

 

Garouste

Don Quichotte

 

 

 

 

 

 

 

Gass

Au bout du tunnel : Sonate cartésienne

 

 

 

 

 

 

 

Gavelis

Vilnius poker, conscience balte

 

 

 

 

 

 

Genèse

Adam et Eve, mythe et historicité

La Genèse illustrée par l'abstraction

 

 

 

 

 

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas

 

 

 

 

 

 

Goethe

Chemins de Goethe avec Pietro Citati

Goethe et la France, Fondation Bodmer

Thomas Bernhard : Goethe se mheurt

Arno Schmidt : Goethe et un admirateur

 

 

 

 

 

 

Gothiques

Frankenstein et autres romans gothiques

 

 

 

 

 

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

 

 

 

 

 

 

 

Goytisolo

Un dissident espagnol

 

 

 

 

 

 

Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

 

 

 

 

 

 

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le franquisme du Cœur glacé

 

 

 

 

 

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

Adam et Eve, mythe et historicité

 

 

 

 

 

 

Guarnieri

Etrange amour, Brahms et Clara Schumann

 

 

 

 

 

 

 

Guerre et violence

John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Guerre et paix à la Fondation Martin Bodmer

Violence, biblique, romaine et Terreur

Violence et vices politiques

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences policières et antipolicières

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis, Prologue

I L'ouverture des portes

II Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

Première soirée : dialogue et jury des Muses

V Récit de la danseuse Terpsichore

V bis Le fantôme du CouloirdelaVie.com

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XIII Récit d'Erato : la peintresse assassine

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche, photographies et triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Triptyques

Le carnet des Triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Traversées. Le recours à la montagne

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis. Incipit

III Bironpolis. Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages. Prologue. Les belles inconnues

IV Eros à Sauvages. Mélissa et les sciences politiques

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum. Incipit

VIII De natura rerum. Euro Urba

VIII De Natura rerum. Montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

I Synopsis, sommaire et prologue

II Arielle Hawks prêtresse des médias

III La Princesse de Monthluc-Parme

IV Francastel, frontnationaliste

V Greenbomber, écoterroriste

VI Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Des peintres : Tàpies, Titien, Rothko

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut La Bibliothèque du meurtrier

Synospsis, sommaire et Prologue

I L'Artiste en-maigreur

II Enquête et pièges au labyrinthe

III L'Ecrivain voleur de vies

IV La Salle Maladeta

V L'Hôtel-Monastère Santa Cristina

VI Le Club des tee-shirts politiques

 

 

 

 

 

 

Haddad

La Sirène d'Isé

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable, Nouvelles de jour et nuit

 

 

 

 

 

 

Haine

Procès contre la haine : juste réquisitoire ou culpabilisation abusive ?

 

 

 

 

 

 

Hamsun

Faim romantique et passion nazie

 

 

 

 

 

 

 

Haushofer

Albrecht Haushofer : Sonnets de Moabit

Marlen Haushofer : Mur invisible, Mansarde

 

 

 

 

 

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Statues de l'Histoire et mémoire

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Verne

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Jean Claude Bologne : Histoire du scandale

Histoire du vin et culture alimentaire

Corbin, Vigarello : Histoire du corps

Berlin, du nazisme au communisme

De Mahomet au Coran, de la traite arabo-musulmane au mythe al-Andalus

L'Islam parmi le destin français

 

Hobbes

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

 

 

 

 

 

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

 

 

 

 

 

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Garcia Lorca : homosexualité et création

 

 

 

 

 

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder ; Un été sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

 

 

 

 

 

 

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs

 

 

 

 

 

 

 

Ilis 

La Croisade roumaine des enfants, Les Vies parallèles du poète Eminescu

 

 

 

 

 

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

 

 

 

 

 

 

Inde

Les hijras d'Arundhati Roy et Anosh Irani

 

 

 

 

 

 

Inégalités

L'argument spécieux des inegalités : Rousseau, Marx, Piketty , Jouvenel, Hayek

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Dictatures arabes et ottomanes

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam I Analyses et dénis

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam II Un défi politique français

Islamologie I Mahomet, Coran, al-Andalus

Islamologie II arabe et Islam en France

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales : d’Iribarne, Schemla, Sarrazin

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Sommes-nous islamophobes ?

Guerre : Honni soit qui Syrie pense

Christianophobie et désir de barbarie

Attar : Le Cantique des oiseaux

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

 

 

 

 

 

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

 

 

 

 

 

Jankélévitch

Faut-il pardonner Jankélévitch ?

L'enchantement musical


 

 

 

 

 

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Kiyoko Murata, Julie Otsuka : Fille de joie

Battle royale : téléréalité politique

Haruki Murakami : Le Commandeur, Kafka

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

À l'ombre de Tanizaki

101 Poemes du Japon d'aujourd'hui

 

 

 

 

 

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

 

 

 

 

 

 

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

L'intégrale des Journaux, Récits et Romans

 

 

 

 

 

 

Kant

Grandeurs et descendances des Lumières

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

 

 

 

 

 

 

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

 

 

 

 

 

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

 

 

 

 

 

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Aléa

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

 

 

 

 

 

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Seiobo est-descendue sur terre

 

 

 

 

 

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

 

 

 

 

 

 

Lagerlöf

Le voyage de Nils Holgersson

 

 

 

 

 

 

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Langue de porc et langue inclusive

Vulgarité langagière et règne du langage

L'arabe dans la langue française

George Steiner, tragédie et réelles présences

Vocabulaire européen des philosophies et autobiographie par Barbara Cassin

Ben Marcus : L'Alphabet de flammes

 

 

 

 

 

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

 

 

 

 

 

 

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

 

 

 

 

 

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

 

 

 

 

 

 

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral, Dictionnaire du libéralisme

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

 

 

 

 

 

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

 

 

 

 

 

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

 

 

 

 

 

 

 

Lorca

Federico Garcia Lorca par Ian Gibson ; Une Colombe si cruelle

 

 

 

 

 

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

Lovecraft, Je suis Providence par S.T. joshi

 

 

 

 

 

 

Lugones

Fantastique, anticipation, Forces étranges

 

 

 

 

 

 

Lumières

Grandeurs et descendances des Lumières

D'Holbach : La Théologie portative

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

 

 

 

 

 

 

 

Magris

Secrets et Enquête sur une guerre classée

 

 

 

 

 

 

Makouchinski

Un bateau pour l'Argentine

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Cabré Confiteor, Menéndez Salmon Medusa

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

 

 

 

 

 

 

Maladie, peste

Maladie et métaphore : Wagner, Maï, Zorn

Pandémies historiques et idéologiques

Histoire des pandémies littéraires : M Shelley, J London, G R. Stewart, C McCarthy

 

 

 

 

 

 

Mandelstam

Poésie à Voronej et Oeuvres complètes

Trois requiem, sonnets

 

 

 

 

 

 

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Le Retour et Nouvel éloge de la folie

Voyage en utopies

Lectures du mythe de Frankenstein

Je remballe ma bibliothèque

 

 

 

 

 

 

 

Marcher

De L’Art de marcher

Flâneurs et voyageurs

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

 

 

 

 

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

 

 

 

 

 

 

Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

 

 

 

 

 

 

Martin Georges R.R.

Le Trône de fer, La Fleur de verre : fantasy, morale et philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Martin Jean-Clet

Philosopher la science-fiction et le cinéma

Enfer de la philosophie

Déconstruire Derrida

 

 

 

 

 

 

Marx

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Mattéi

Petit précis de civilisations comparées

 

 

 

 

 

 

McEwan

Satire et dystopie : Une Machine comme moi, Sweet Touch, Solaire

 

 

 

 

 

 

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Roberto Abbiati : Moby graphick

 

 

 

 

 

 

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Hanan el-Cheikh, Schéhérazade féministe

 

 

 

 

 

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

 

 

 

 

 

 

 

Mode

Histoire et philosophie de la mode

 

 

 

 

 

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Lumière de L'Esprit des lois

 

 

 

 

 

 

Moore

La Voix du feu, Jérusalem, V for vendetta

 

 

 

 

 

 

 

Morale

Notre virale tyrannie morale

 

 

 

 

 

 

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

 

 

 

 

 

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

L'amour-propre de l'artiste

 

Moyen Âge

Rythmes et poésies au Moyen Âge

Umberto Eco : Baudolino

Christine de Pizan, poète feministe

Troubadours et érotisme médiéval

Le Goff, Hildegarde de Bingen

 

 

 

 

 

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki

Le meurtre du commandeur, Kafka

Les licornes de La Fin des temps

 

 

 

 

 

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Jankélévitch : L'Enchantement musical

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Schubert : Voyage d'hiver par Ian Bostridge

Grozni : Chopin contre le communisme

Wagner : Tristan und Isold et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Mythes

La Genèse illustrée par l'abstraction

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière

Métamorphoses d'Ovide

Luc Ferry : Mythologie et philosophie

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

 

 

 

 

 

 

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

 

 

 

 

 

 

 

Nadas

Histoires parallèles de la mémoire, mélancolie des sirènes

La Bible, Almanach

 

 

 

 

 

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

 

 

 

 

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

 

 

 

 

 

 

Nietzsche

Bonheurs, trahisons : Dictionnaire Nietzsche

Pourquoi lire Nietzsche ? Romantisme, philosophie critique et politique

Nietzsche poète et philosophe à l'innocence controversée : Poèmes, Losurdo, Safranski

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Violences policières et antipolicières, une inversion des valeurs

 

 

 

 

 

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

 

 

 

 

 

 

Norddahl

Panoptique de surveillance et holocauste

 

 

 

 

 

 

Oates

Le Sacrifice, Mysterieux Monsieur Kidder

 

 

 

 

 

 

Ôé Kenzaburo

Ôé, le Cassandre nucléaire du Japon

 

 

 

 

 

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

 

 

 

 

 

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

Cosmos

 

 

 

 

 

 

Oppen

Oppen, objectivisme et lyrisme

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

 

 

 

 

 

Orwell

L'orwellisation sociétale

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?

Orwell 1984

 

Ovide

Métamorphoses et mythes grecs

 

 

 

 

 

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, L'Estomac, Orgasme

 

 

 

 

 

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules, Le Testament d'Alceste

 

 

 

 

 

 

 

Pamuk

Autobiographe d'Istanbul

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

 

 

 

 

 

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Paris

Les Chiffonniers de Paris au XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

 

 

 

 

 

 

Pavic

Le Dictionnaire khazar, une oeuvre ouverte

 

Peinture

Arasse : Le Détail ; Poindron : Brueghel ; Thelot : Géricault ; Slimani : Parfum

Sonnets des peintres : Tapies, Titien, Rohtko, Twombly

 

 

 

 

 

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Du Canzoniere aux Triomphes

 

 

 

 

 

 

Petrosyan

La Maison dans laquelle

 

 

 

 

 

 

Photographie

Photographie réaliste et platonicienne : Depardon, Meyerowitz, Adams

La photographie, biographème ou oeuvre d'art ? Benjamin, Barthes, Sontag

Ben Loulou des Sanguinaires à Jérusalem

Ewing : Le Corps, Love and desire

 

 

 

 

 

 

Picaresque

Smollett, Weerth : Vaurien et Chenapan

 

 

 

 

 

 

Pic de la Mirandole

Humanisme philosophique : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Pizan

Cent ballades, La Cité des dames

 

 

 

 

 

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

 

 

 

 

 

 

Poe

Edgar Allan Poe, ange du bizarre

 

 

 

 

 

 

Poésie 

A une jeune Aphrodite de marbre

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Anthologie de la poésie chinoise

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz, Sacré : anti-lyrisme et maladresse

Robert Marteau : Ecritures, sonnets

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Oppen, Padgett, Objectivisme et lyrisme

Poésie en vers, poésie en prose

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Trois vies d'Heinz M, vers libres

Aphrodite Shakespeare

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

 

 

 

 

 

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Les crimes de l'artiste : Pobi, Kellerman

Bjorn Larsson : Les Poètes morts

Chesterton father-brown

 

Populisme

Populisme, complotisme et doxa

 

 

 

 

 

 

Porter
La Douleur porte un masque de plumes

 

 

 

 

 

 

Portugal

Pessoa et la poésie lyrique portugaise

 

 

 

 

 

 

Pound

Ezra Pound, poète politique controversé par Mary de Rachewiltz et Pierre Rival

 

 

 

 

 

 

Powers

Les mystères du moi : Générosité, La chambre aux échos

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

L'éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Le Mystérieux correspondant, 75 feuillets

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus du web profond & Vice caché

Vineland, une utopie postmoderne

 

 

 

 

 

 

Racisme

Métamorphoses du racisme et de l'antiracisme

Pour l'annulation de la Cancel culture

 

 

 

 

 

 

Rand

Qui est John Galt ? La Source vive, La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

Rand Atlas

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

R.D.A.

Tellkamp : La Tour ; Seiler : Kruso

 

 

 

 

 

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

 

 

 

 

 

 

Religions et Christianisme

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Réquisitoire et plaidoyer pour le catholicisme suivi d'un éloge du polythéisme

Eloge du blasphème : Thomas d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

De Jésus aux chrétiennes uchronies

Le Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

 

 

 

 

 

 

Renaissance

Renaissance historique et humaniste

 

 

 

 

 

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

Revel Conaissance

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

 

 

 

 

 

 

 

Rilke

Poésies d'amour

 

 

 

 

 

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Causes et leçons de la chute de Rome : Barbares, socialisme, climat, épidémies

Rome de César à Fellini, par la poésie latine

Romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Ronsard

Sonnets pour Hélène LXVIII Commentaire

 

 

 

 

 

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

 

 

 

 

 

 

Roth Philip

Hitlérienne uchronie contre l'Amérique

Les Contrevies de la Bête qui meurt

 

 

 

 

 

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l'argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Entre Averroès et Ghazali : Deux ans huit mois et vingt-huit nuits

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Russie

Islam, Russie, choisir ses ennemis

Golovkina : Les Vaincus ; Annenkov : Journal

Les dystopies de Zamiatine et Platonov

 

 

 

 

 

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

 

 

 

 

 

 

San-Antonio

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

San-Antonio- Boucq chah

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

Le Train d'Erlingen, métaphore des tyrannies

 

Schlink

Filiations allemandes : Le Liseur, Olga

 

 

 

 

 

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Le marcheur de l’immortalité

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Agonie scientifique et sophisme français

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

Tyrannie écologique et suicide économique

Wohlleben : La Vie secrète des arbres

Factualité, catastrophisme et post-vérité

Cosmos de science, d'art et de philosophie

Science et guerre : Volpi, Labatut

L'Eglise est-elle contre la science ?

 

 

 

 

 

 

Science fiction

Philosopher la science fiction

Ballard : un artiste de la science fiction

Carrion : les orphelins du futur

Dyschroniques et écofictions

Gibson : Neuromancien, Identification

Miller : L’Univers de carton, Philip K. Dick

Magnason : LoveStar, conte et anti-utopie

Silverberg : Roma, Shadrak, stochastique

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Simmons : Ilium et Flashback géopolitiques

Sorokine : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

Longo : L'Homme vertical devant la barbarie

Théorie du tout : Ourednik, McCarthy

Ursula Le Guin : La Main gauche de la nuit

 

 

 

 

 

 

Self 

Will Self ou la théorie de l'inversion

Parapluie ; No Smoking

 

 

 

 

 

 

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

 

 

 

 

 

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Will le magnifique ou John Florio ?

Shakespeare et la traduction des Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Réécritures de La Tempête à Othello : Atwood, Chevalier

 

 

 

 

 

 

Shelley Mary et Percy Bysshe

Le mythe de Frankenstein

Frankenstein et autres romans gothiques

Le Dernier homme, une peste littéraire

La Révolte de l'Islam

Frankenstein Shelley

 

Shoah

Durmarque : Philosophie de la shoah

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Paul Celan minotaure de la poésie

 

 

 

 

 

 

Silverberg

Uchronies et perspectives politiques : Roma aeterna, Shadrak, L'Homme-stochastique

 

 

 

 

 

 

Simmons

Ilium et Flashback géopolitiques

 

 

 

 

 

 

Sloterdijk

Les sphères de Peter Sloterdijk : esthétique, éthique politique de la philosophie

Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011

Elégie des grandeurs de la France

Archéologie de l’écologie politique

 

 

 

 

 

 

Smith Adam

Pourquoi je suis libéral

Tempérament et rationalisme politique

 

 

 

 

 

 

Sofsky

Violence et vices politiques

 

 

 

 

 

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

Sollersd-vers-le-paradis-dante

 

Somoza

Daphné disparue et les Muses dangereuses

Les monstres de Croatoan et de Dieu mort

 

 

 

 

 

 

Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Barrett Browning et autres sonnettistes 

Marteau : Ecritures  

Pasolini : Sonnets du tourment amoureux

Phénix, Anthologie de sonnets

Seth : Golden Gate, roman en vers

Shakespeare : Six Sonnets traduits

Haushofer : Sonnets de Moabit

Sonnets autobiographiques

Sonnets de l'Art poétique

 

 

 

 

 

 

Sorcières

Sorcières diaboliques et féministes

 

 

 

 

 

 

 

Sorokine

Science-fiction politique rabelaisienne : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

 

 

 

 

 

 

Sorrentino

Ils ont tous raison, déboires d'un chanteur

 

 

 

 

 

 

Sôseki

Rafales d'automne sur un Oreiller d'herbes

Poèmes : du kanshi au haïku

 

 

 

 

 

 

Sport

Vulgarité sportive, de Pline à 0rwell

 

 

 

 

 

 

Staël

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Starobinski

De la Mélancolie, Rousseau, Diderot

Starobinski 1

 

Steiner

Oeuvres : tragédie et réelles présences

De l'incendie des livres et des bibliothèques

Steiner

 

Stendhal

Julien lecteur bafoué, Le Rouge et le noir

L'échelle de l'amour entre Julien et Mathilde

Les spectaculaires funérailles de Julien

 

 

 

 

 

 

Stevenson

La Malle en cuir ou la société idéale

Stevenson

 

Stifter

L'Arrière-saison des paysages romantiques

 

 

 

 

 

 

Strauss Leo

Pour une éducation libérale

 

 

 

 

 

 

Strougatski

Stalker, nucléaire et métaphysique

Stalker

 

Szentkuthy

Le Bréviaire de Saint Orphée, Europa minor

 

 

 

 

 

 

Tartt

Le Chardonneret, Le maître des illusions

Tartt Illusions

 

Tavares

Un Voyage en Inde et en vers

 

 

 

 

 

 

Temps, horloges

Landes : L'Heure qu'il est ; Ransmayr : Cox

Temps de Chronos et politique des oracles

 

 

 

 

 

 

Tesich

Price et Karoo, revanche des anti-héros

Karoo

 

Texier

Le démiurge de L’Alchimie du désir

Texier page 106

 

Théâtre et masques

Masques & théâtre, Fondation Bodmer

 

 

 

 

 

 

Thoreau

Journal, Walden et Désobéissance civile

 

 

 

 

 

 

Tocqueville

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Au désert des Indiens d’Amérique

 

 

 

 

 

 

Tolstoï

Sonate familiale chez Sofia & Léon Tolstoi, chantre de la désobéissance politique

 

 

 

 

 

 

Totalitarismes

Ampuero : la faillite du communisme cubain

Arendt : banalité du mal et de la culture

« Hommage à la culture communiste »

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

Mussolini et le fascisme

Pour l'annulation de la Cancel culture

Muses Academy : Polymnie ou la tyrannie

Tempérament et rationalisme politique 

Hayes : Je suis Pilgrim ; Tejpal

Meerbraum, Mandelstam, Yousafzai

 

 

 

 

 

 

Trias de Bes

Encre, un conte symbolique

Encre

 

Trollope

L’Ange d’Ayala, satire de l’amour

Trollope ange

 

Trump

Entre tyrannie et rhinocérite, éloge et blâme

À la recherche des années Trump : G Millière

 

 

 

 

 

 

Tsvetaeva

Poèmes, Carnets, Chroniques d’un goulag

Tsvetaeva Clémence Hiver

 

Ursin

Jean Ursin : La prosopopée des animaux

 

 

 

 

 

 

Utopie, dystopie, uchronie

Etat et utopie de Thomas More

Zamiatine, Nous et l'Etat unitaire

Huxley : Meilleur des mondes, Temps futurs

Orwell, un novlangue politique

Margaret Atwood : La Servante écarlate

Hitlérienne uchronie : Lewis, Burdekin, K.Dick, Roth, Scheers, Walton

Utopies politiques radieuses ou totalitaires : More, Mangel, Paquot, Caron

Dyschroniques, dystopies

Ernest Callenbach : Ecotopia

Herland parfaite république des femmes

A. Waberi : Aux Etats-unis d'Afrique

Alan Moore : V for vendetta, Jérusalem

L'hydre de l'Etat : Karlsson, Sinisalo

 

 

 

 

 

 

Valeurs, relativisme

De Nathalie Heinich à Raymond Boudon

 

 

 

 

 

 

Vargas Llosa

Vargas Llosa, romancier des libertés

Aux cinq rues Lima, coffret Pléiade

Culture et littérature contre la Civilisation du spectacle

Le rêve du Celte, colonialisme et nationalisme

Arguedas ou l’utopie archaïque : Awar Fiesta, El Sexto

Vargas-Llosa-alfaguara

 

Verne

Colonialisme : de Las Casas à Jules Verne

 

 

 

 

 

 

Vesaas

Le Palais de glace

 

 

 

 

 

 

Vigolo

La Virgilia, un amour musical et apollinien

Vigolo Virgilia 1

 

Vila-Matas

Vila-Matas écrivain-funambule

 

 

 

 

 

 

Vin et culture alimentaire

Histoire du vin et de la bonne chère de la Bible à nos jours

 

 

 

 

 

 

Visage

Hans Belting : Faces, histoire du visage

 

 

 

 

 

 

Vollmann

Le Livre des violences

Central Europe, La Famille royale

Vollmann famille royale

 

Volpi

Volpi : Klingsor. Labatut : Lumières aveugles

Des cendres du XX°aux cendres du père

Volpi Busca 3

 

Voltaire

Tolérer Voltaire, retrouver notre sens politique : Fanatisme, Traité sur la tolérance

Espmark : Le Voyage de Voltaire

 

 

 

 

 

 

Vote

De l’humiliation électorale

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

Voyage, villes

Villes invisibles et imaginaires : Calvino, Anderson

Flâneurs, voyageurs : Benjamin, Woolf, Deville

 

 

 

 

 

 

Wagner

Tristan und Isolde et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Walcott

Royaume du fruit-étoile, Heureux voyageur

Walcott poems

 

Walton

Morwenna, Mes vrais enfants

 

 

 

 

 

 

Welsh

Drogues et sexualités : Trainspotting, La Vie sexuelle des soeurs siamoises

 

 

 

 

 

 

Whitman

Nouvelles et Feuilles d'herbes

 

 

 

 

 

 

Wideman

Trilogie de Homewood, Projet Fanon

Le péché de couleur : Mémoires d'Amérique

Wideman Belin

 

Williams

Stoner, drame d’un professeur de littérature

Williams Stoner939

 

 

Wolfe

Le Règne du langage

 

 

 

 

 

 

Wordsworth

Poésie en vers et poésie en prose

 

 

 

 

 

 

Yeats

Derniers poèmes, Nôs irlandais, Lettres

 

 

 

 

 

 

Zamiatine

Nous : le bonheur terrible de l'Etat unitaire

 

 

 

 

 

 

Zao Wou-Ki

Le peintre passeur de poètes

 

Zimler

Lazare, Le ghetto de Varsovie

 

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