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25 mai 2019 6 25 /05 /mai /2019 17:54

 

Porto de Barquero, Galicia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Dracula & sa Pléiade de vampires :

 

généalogies, encyclopédies

 

et autres romans vampiriques.

 

 

 

 

 

Les vampires. Aux origines du mythe, textes établis, présentés et annotés

par Gilles Banderier, Jérôme Millon, 2015, 176 p, 17 €.

 

Colliers de velours, parcours d’un récit vampirisé, Otrante, 2015, 226 p, 30 €.

 

Karl von Wachsmann : L’Etranger des Carpathes, traduit de l’allemand

sous la direction de Dominique Bordes et Pierre Moquet,

Le Castor Astral, 2015, 64 p, 5,90 €.

 

Pierre Moquet, Jacques Petitin : Petite Encyclopédie des vampires,

Le Castor astral, 2016, 256 p, 16,50 €.

 

Dracula et autres écrits vampiriques,

traduits, présentés et annotés par Alain Morvan,

La Pléiade, Gallimard, 2019, 1080 p, 63 €.

 

Victor Dixen : Vampyria ; la Cour des ténèbres,

Robert Laffont, 2020, 496 p, 16 €.

 

 

 

      Quoiqu’elles s’attaquent rarement à l’homme, les desmodontinae sont des chauves-souris vampires des tropiques américaines qui se nourrissent de sang. Même si les chauves-souris européennes sont inoffensives, une crainte s’attache à leurs ailes nocturnes et à leurs crocs, associés au mythe des vampires. De quelle mare de sang corrompu vient Dracula ? Le personnage universellement connu, depuis son fondateur incontesté, n’est pourtant pas sans fondements plus anciens, voire anthropologiques. Bram Stoker fut en effet en 1897 le maître du vampirisme avec son inoubliable roman : Dracula. Il parut alors incarner celui qui fixa les invariants du mythe : château ruiné de Transylvanie, aristocrate nocturne s’abreuvant à la gorge des jeunes gens qui dépérissent et deviennent vampires à leur tour, agilité de chauve-souris, eau bénite et pieu planté dans le cœur de celui qui dort dans son cercueil… Les ombres griffues du film de Murnau marquent de leurs canines expressionnistes l’imaginaire du lecteur et du spectateur. Jusque dans la Fascination de ses plus récentes réincarnations… Pourtant la redécouverte d’une nouvelle de 1844 semble devoir infléchir l’histoire littéraire pour les inconditionnels de l’hémophilie vampirique : L’Etranger des Carpathes par Karl von Wachsmann. Sans compter une Petite Encyclopédie des vampires, réjouissante et bienvenue que l’on complétera avec Les Vampires. Aux origines du mythe ; mais aussi, chers lecteurs, incubes et succubes, par un Collier de velours bien vampirique. Mesdames, Messieurs, le sang à votre goût est servi, surtout si vous plongez dans le Pléiade consacré à Dracula et autres vampires, réunissant la quintessence des suceurs d’âmes. À moins de se projeter vers les réécritures plus contemporaines du mythe avec Virginie Meyer et Victor Dixen.

 

      D’après la précieuse anthologie Les Vampires. Aux origines du mythe, la nuit des légendes obscures atteste dès 1659 de l’existence de l’oupir ou « upior » et autres « stryges », du moins parmi les rumeurs, entre Pologne, Russie, Serbie et Hongrie. Car personne ne croit, du moins parmi les auteurs sensés et cultivés, à l’existence de ces prédateurs aux dents longues. « On dit que le démon tire ce sang d’une personne vivante […] qu’il le porte dans un corps mort », rapporte le Mercure galant en 1693. On s’en débarrasse en coupant la tête et en ouvrant le cœur du dit mort…

      Le mot « vampire » apparait en 1732, chez Jean-Baptiste Le Villain de la Varenne. Ces cadavres « vermeils » et « sans pourriture » sucent le sang des vivants, qui après leur décès « sucent à leur tour ». On fit alors enfoncer « un pieu fort aigu, dont on lui traversa le corps de part en part ». Si les témoignages paraissent avérés, dont par un chirurgien, les auteurs du Siècle des Lumières n’auront de cesse de se moquer d’une telle ridicule superstition. Guillaume Rey, médecin lyonnais, réfute en 1737 toutes ces pittoresques fumées morbides : « Cette opinion populaire donne lieu à des histoires outrées, et qui contiennent des contradictions manifestes […] Tout connaisseur dans l’économie de la nature sait assez que les morts ne reviennent jamais. » Boyer d’Argens, en 1738, dénonce la crédulité populaire, un « rapport sur le vampirisme » de 1755 montre qu’un cadavre sans contact avec l’air peut seul se conserver et attribue à la peur de telles visions. Quant à Louis de Jaucourt, encyclopédiste patenté, il se gausse de « l’ouvrage absurde » de Don Calmet. Si l’on ne trouve en la saine lecture de ce volume que quelques mots de ce dernier, c’est que sa Dissertation sur les vampires, riches des variantes et invariants du mythe, est publiée par ailleurs et in extenso par le même éditeur[1]. Dans la même veine, Voltaire joue de son habituelle et impitoyable ironie pour déboulonner le conte grotesque de l’ « historiographe », et poursuit ainsi : « Après la médisance rien ne se communique plus promptement que la superstition, le fanatisme, le sortilège et les contes de revenants ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Seul le XIXème siècle romantique jouera avec le feu en se délectant de contes effroyables au goût de sang sur les lèvres. Puisque ces origines du mythe s’arrêtent en 1772, il faut se tourner vers un autre recueil, publié aux Editions Otrante, appelées ainsi par allusion au premier roman gothique, Le Château d’Otrante, d’Horace Walpole[2].

     Un titre mystérieux : Colliers de velours, parcours d’un récit vampirisé, une irritante quatrième de couverture muette. Pourtant, aussitôt ouverte, cette anthologie des femmes « méduséennes » et vampiriques est aussi fascinante que palpitante. L’éditeur, également libraire d’anciens spécialisé dans les romans terrifiants et curiosités romantiques, nous livre le résultat de sa quête minutieuse, savamment et clairement préfacé par Valéry Rion et Florian Balduc.

      Courons aux dernières pages de ce volume soigné pour trouver la solution de l’énigme du titre. Un bref récit de John Sutherland, « La mystérieuse question » (1951), présente une jolie femme qui orne son cou d’un « ruban de velours noir », ce qui intrigue son amant trop curieux : « Doucement, elle le détacha, et sa tête tomba ». Ce en quoi, plutôt que du pur vampirisme, nous sommes en présence d’un rameau détaché du tronc principal du mythe, autour des belles mortes capables de fasciner les amoureux.

       Si certaines œuvres sont connues (« L’étudiant allemand » de Washington Irving), la plupart sont exhumées d’un injuste oubli. Ces trésors commencent en 1613, lorsqu’une « Damoiselle » splendide se change en fumée et puanteur dans le lit d’un gentilhomme. « Songe », « Dame noire », « revenant succube », on frissonne sous la plume d’inconnus, Gabrielle de Paban, Horace Smith ou Joseph Méry ; mais aussi avec la griffe de plus célèbres comme Gaston Leroux. C’est cependant en 1849 Alexandre Dumas qui surplombe ce recueil avec les 120 pages (nouvelle ou roman ?) d’une initiation d’un jeune homme, intitulée comme de juste « La Femme au collier de velours ». Cet Allemand arrive à Paris pendant la Terreur pour assister à la chute de la tête de Madame du Barry sur l’échafaud. Comment ne pas succomber et vendre son âme au jeu quand la belle Arsène est une si envoutante danseuse ? La sensuelle chimère n’est plus au matin qu’un cadavre guillotiné ! L’art du fantastique irrigue cette anthologie, nous caressant la gorge de ses « colliers de velours », avec une troublante et obsessionnelle constance, entre deux grands tentateurs : Eros et Thanatos. Comme aux contrées fantasmatiques des vampires, la gorge sanglante ou vidée de son fluide est le point nodal du désir et du mystère fatal…

 

 

      Certes, nous savions déjà que Bram Stoker avait eu des précédents. Entre « La vampire », d’Hoffmann, parmi ses Contes des frères Sérapion, en 1820, et « La famille du Vourdalak » d’Alexis Tolstoï en 1847, ce sont les nouvellistes qui mettent en scène ceux et celles qui sucent le sang des vivants. L’écriture somptueuse de La morte amoureuse, par Théophile Gautier en 1836, voit le narrateur, prêtre de son état, se livrer à la blonde Clarimonde : « Je me serais ouvert le bras moi-même et je lui aurais dit : Bois ! et que mon amour s’infiltre dans ton corps avec mon sang ![3] » Il faut alors accorder une place toute singulière à l’Irlandais Sheridan le Fanu qui, dans Carmilla, publié en 1872, insinue entre cette dernière et quelques frêles jeunes filles un vampirisme lesbien. Dans les rêves de Laura, « une voix féminine » s’approche, « des lèvres couvraient mon visage de baisers qui se faisaient plus appuyés et plus amoureux à mesure qu’ils atteignaient ma gorge où se fixait leur caresse[4] ». Carmilla n’a pas manqué de lui dire : « je t’aime si fort que tu accepterais de mourir pour moi[5] »…

      Le méconnu Karl von Wachsmann vient avec la redécouverte (et première traduction française) de sa longue nouvelle, ou court roman de 1844, rallumer une pièce du puzzle. Péripéties, suspenses, aventures, angoisse, rien ne manque en cet Etranger des Carpathes, récit parfaitement mené. Une terrible tempête secoue la forêt infestée de loups que traversent de nobles voyageurs. Un combat nocturne, l’intervention providentielle d’un inconnu permettent à la famille épuisée d’intégrer le château dont elle vient d’hériter. Parmi le karst, la ruine de Klatka héberge un homme à l’apparence glaciale, néanmoins fascinant pour Franziska. Malgré la méfiance de Franz, son admirateur plus sage, elle s’enthousiasme : « Ce n’est que dans la nouveauté, l’inhabituel, l’insolite, que la fleur de l’esprit s’épanouit et répand son parfum. Même la douleur peut se changer en plaisir, si elle nous sauve du fade quotidien ordinaire, qui me répugne ». Hélas, loin de s’épanouir, elle se flétrit mystérieusement, jusqu’à la maigreur, nantie d’une étrange blessure au cou. Seul le fiancé de la sœur de Franziska, guerrier affublé d’une « main d’or », saura pénétrer le secret vampirique d’Azzo de Klatka, et dira comment le vaincre, si la jeune victime veut bien en avoir le morbide courage…

 

Chauve-souris, La Couarde-sur-mer, Île de Ré.

Photo : T. Guinhut.

 

      Les ressources du roman gothique venu du Moine de Lewis et du Frankenstein de Mary Shelley[6], sont ici exploitées avec tout le talent de l’écrivain : château ténébreux, blafard personnage aux chasses secrètes, « pâleur mortelle » de la jeune fille victime du prédateur insidieux…

       Certes, l’amateur vampirique n’éprouve pas l’explosion littéraire de sa vie ; mais en se demandant dans quelle mesure Bram Stoker a lu ce récit et jusqu’où il y a puisé, sans oublier l’histoire du prince de Valachie, Vlad III, dit l'Empaleur,  la généologie du mythe trouve un nouveau rameau où se poser. Ce qui n’enlève rien à l’importance de Dracula, grand classique aux splendides frissons rouges, qui fit du château du comte en cape noire le lieu fantasmatique que l’on sait et sut ajouter un voyage maritime du cercueil dangereusement habité, afin de coloniser Londres, ce dont le cinéaste Murnau fit un chef d’œuvre de l’expressionnisme. La pauvre Lucy, contaminée par un mal étrange, subit une dangereuse métamorphose : « Exactement au-dessus de la jugulaire externe on voyait comme deux petites marques qu’auraient laissées des ponctions, pas du tout saines d’aspect » ; puis : « Sa bouche s’entrouvrit, et les gencives blanches, retirées, rendaient les dents plus longues et plus pointues que jamais[7] »… Le combat sans pitié entre le réalisme et le surnaturel dépasse alors les modestes proportions de la nouvelle pour atteindre celles d’un  touffu roman épistolaire, augmenté des pages du journal du Dr Seward. Malgré de nombreuses scènes ébouriffantes, ne nous cachons pas que l'opus manque par instants de concision.

 

      L'on retrouve tous ces héros, accessoires et concepts dans la réjouissante Petite Encyclopédie  des vampires. Elle serait proche de frôler l’exhaustivité, depuis la mythologie grecque et romaine, ses stryges et harpies, en passant par le strigoï du folklore roumain, les goules et les lycanthropes, jusqu’aux acteurs de cinéma, aux jeux vidéo, et aux séries comme True Blood. L’historique comtesse Erzsébet Bathory, friande de jeunes filles dont elle buvait le sang, au point d’en remplir sa baignoire, y tient une place évidemment privilégiée. On y croise Baudelaire et ses « métamorphoses du vampire », on saura tout sur la dentition, y compris celle de François Mitterrand ; sans oublier Batman et ses logos successifs, notre cher avatar de la chauve-souris vampirique, mais pacifique et justicier… Pourtant, quelques notices ont vu leur veine trop tôt s’épuiser, au vu par exemple de l’indigence de celle sur le « mouvement gothique », qui méritait une présentation de ce mouvement romanesque anglais du XVIIIème et du XIXème. Lui qui alimenta le romantisme noir et dont ressortissent la plupart des productions vampiriques, jusqu’à l’américaine Poppy Z. Brite et ses anthologies intitulées Eros Vampire.

 

      Malgré les deux index utiles et la bibliographie, un index par auteurs n’eût pas été inutile. Car comment retrouver Dom Calmet, sinon perdu au bas de la page 207, alors que premier et remarquable auteur et compilateur de faits vampiriques au XVIIIème, il disserta sur « les apparitions des esprits, et sur les vampires ou les revenants de Hongrie, de Moravie, etc.[8] »

      Mise en page et illustré grâce au talent raffiné de Dominique Bordes, par ailleurs éditeur du fameux Monsieur Toussaint Louverture, cette Encyclopédie, si elle se veut savante, ne manque pas d’humour, rappelant que Voltaire ironisait sur les vampires, dans son Dictionnaire philosophique, se moquant des « gens d’affaire qui suçaient le sang du peuple en plein jour ». Sans compter un sourire (de canines) involontaire, lorsque l’ordre alphabétique fait se succéder le savant naturaliste Buffon, qui décrit une chauve-souris vampire, et la série télévisée Buffy contre les vampires, décrite comme « l’épopée d’un  groupe d’adolescent face aux démons de la vie ».

 

 

      Que signifie cette vampiromanie qui s’enfle depuis plus de deux siècles, envahissant nos bibliothèques et nos écrans ? Nos sociétés protégées jouent avec le plaisir de la peur. Cherchent-elles à retrouver la part d’animalité prédatrice qui est en nous ? Suivre le fil de l’atavique besoin de viande sanglante, y compris parmi des lecteurs végétariens, du fantasme archaïque selon lequel absorber le rouge liquide vital serait un gage de vitalité, voire d’immortalité, en un souvenir enfoui des rituels de cannibalisme ? La frontière fragile entre l’animalité et l’humanité, entre lycanthropie et victimologie, s’amuse alors de la proximité fascinante de l’amour et de la mort, de la lèvre qui embrasse et de la dent qui mord, de l’érection de l’éros et de la blessure auprès de la gorge, des seins et de la vie, s’affole enfin de l’expansion liquide de la virginité conquise et de la jouissance répandue en ce que l’on appelle la petite mort, lent sadomasochisme et fantasme plus ou moins inassumé de possession et de soumission vampirique…

      C’est ainsi que, le sang aux joues, le battement du cœur à la gorge, l’on lit, relit et visionne les multiples avatars du mythe de Dracula : entre fascination et terreur, entre distanciation critique devant cette lutte archétypale du bien et du mal, et bien sûr ludique plaisir. Cher lecteur, tu ne reprocheras pas au modeste critique d’aiguiser les dents d’une curiosité gourmande. N’aie crainte de sucer le sang de ces petites généalogies encyclopédiques, qui ne craignent ni l’ail ni l’eau bénite, et par-dessus tout de glisser voluptueusement les doigts parmi les pages du Pléiade réunissant Dracula et autres écrits vampiriques, qui couronne somptueusement l'édifice des anthologies et études consacrant le maître des veines outragées.

      Alain Morvan, qui nous offrit le bonheur du Pléiade Frankenstein et autres romans gothiques[9], récidive en véritable Hercule, traduisant une belle poignée de poèmes, romans et autres nouvelles, de surcroit les préfaçant et les annotant en judicieux érudit. Parmi lesquels trône en toute justice Dracula, tel qu’en son vainqueur archétype ; d’ailleurs ici suivi d’un bel et court supplément, L’Invité de Dracula, où le loup du maître veille et réchauffe un jeune homme qui par imprudence a bravé la nuit de Walpurgis dans un village abandonné et brusquement enneigé. Bram Stoker réunit en son roman-phare tous les invariants du mythe et des rituels vampiriques : un château transylvanien, la nuit et la lune, l’hématophagie d’un être à la hideur aristocratique, la lutte contre un démoniaque érotisme, le combat du médical contre surnaturel, autrement dit du bien et du mal, le cercueil diurne, le pieu et le crucifix, la décapitation dernière du monstre. De plus, Dracula entrant en Angleterre accompagné de rats, il est, selon l’analyse judicieuse d’Alain Morvan, la métaphore d’une menace : celle de la dégénérescence de la race et de l’invasion ethnique délétère. Il faut noter que le traducteur, sachant avoir affaire avec un roman épistolaire à plusieurs voix, tient à faire ressentir la vigueur et la couleur des langues parfois pittoresques des locuteurs. Ainsi jaillissent avec une vigueur renouvelée, les topoï esthétiques, horrifiques et allégoriques du vampire autant que le dramatisme tragique, animé par un suspense à même de faire sursauter le pouls du lecteur. Car les points culminants sont soigneusement préparés, pour aboutir à des scènes de gourmandises sanguines propres à un nouveau sadisme, par exemple lors de cette transmission vampirique : « Là-dessus, il défit sa chemise d’un geste brusque et, de ses ongles longs et pointus, il s’ouvrit une veine sur le torse. Lorsque le sang se mit à jaillir, d’une main il prit les deux miennes, les serra fortement et, de l’autre, me saisit le cou et m’appuya la bouche sur cette blessure, tant et si bien qu’il me fallait ou suffoquer ou avaler une dose de… » Malheur à la lectrice qui s’identifierait à la vampiresse en cours de métamorphose !

 

      Si ce Pléiade thématique fascinant pourrait être enrichi avec « La morte amoureuse » de Théophile Gautier, il a préféré avec justesse se cantonner aux îles Britanniques ; quant à Olalla[10] de Stevenson, qui transporte le vampirisme dans un château espagnol, il aurait pu légitimement y figurer puisqu’il n’est publié dans aucun des trois volumes de cette collection à lui consacré. Reste que sont plus que suffisants les parcours en neuf stations qui ne négligent ni la poésie, ni la nouvelle. Le poème de Coleridge, Christabel, en 1800, met en scène ce personnage éponyme lors de sa rencontre avec l’étrange, fascinante et maladive Géraldine, qui se couche avec elle pour absorber son énergie. La suggestion saphique est plus prégnante encore dans la prose de Carmilla, sous la plume de Joseph Sheridan Le Fanu. Pour demeurer un instant parmi la poésie, l’on pourrait penser ajouter Lamia de John Keats, qui, en 1819, use d’une serpentine sensualité qui faillit être fatale à son amant Lycius.

      Il faut repenser à cette joute littéraire qui en un sombre été 1816 accoucha du Frankenstein de Mary Shelley : si Byron n’écrivit qu’un fragment vampirique, Polidori alla jusqu’au bout de son assez bref - et cependant séminal - Vampire, dans lequel le malheureux héros, Aubrey, se fait accompagner dans son voyage en Grèce par un Lord Ruthven fascinant, morbide et émacié, jusqu’à ce qu’il côtoie la mort d’une jeune fille, voit la sienne arriver avant l’irréparable : « Les tuteurs se précipitèrent afin de protéger Miss Aubrey, mais, à leur arrivée, il était trop tard. Lord Ruthven avait disparu et la sœur d’Aubrey avait épanché la soif d’un VAMPIRE ! »

      Mais le plus surprenant est bien l’apparition, en première traduction française, d’un roman de Florence Marryat, paru en 1897, la même année donc que celui de Bram Stoker : Le Sang du vampire. Pas de flot d’hémoglobine ici, pas de veine éclatée sous la canine prédatrice, mais l’invisible succion de la vitalité. Le vampirisme psychologique affecte le roman de mœurs, d’abord apparemment innocent, en confrontant une grosse baronne insolente et vorace à une très jeune fille également goulue. La « Gobelli » et la séductrice Harriet jouent avec la magie noire jamaïcaine, alors que l’on apprend que la grand-mère de la seconde, qui était une esclave noire, avait été mordue par une chauve-souris vampire…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bientôt l’on put concevoir, comme Roger Caillois, que le thème fantastique des vampires est un de ceux « qui entraînent le plus régulièrement une rançon de monotonie[11] ». En dépit des nombreuses adaptations cinématographiques, des bandes dessinées (Vampirella, par exemple), des mangas, et, bien entendu, des parodies, parmi lesquelles Le Bal des vampires de Polanski reste incontournable.

Il fallut attendre, en 2005, Twillight, de Stephanie Meyer, improprement traduit par Fascination[12], pour que la réécriture offre l’occasion d’un renouvellement salutaire. On pointera justement les défauts de cette saga, prolixité bavarde et souvent creuse, poursuites et scènes d’actions dignes des pires films à clichés du genre. Cependant l’illumination corporelle du byronien Edward devant Bella est un moment rare. De plus, la romance noire pour adolescente frissonnante comporte une dimension morale non négligeable. La famille d’Edward pratique un vampirisme nouveau : on ne tue plus que des animaux pour se nourrir de leur sang, et, au contraire de Dracula, on se consacre, en étant par exemple chirurgien, au service de l’humanité. Il faut décrypter également l’union sexuelle, sanglante et désirée, longtemps retardée de tome en tome, d’Edward et Bella, sous peine qu’à son tour cette dernière devienne une vampire : où l’on peut lire en filigrane le culte voué à la chasteté par les Mormons, Stephanie Meyer en faisant partie.

Parmi l’interminable flopée de réécritures vampiresques, il peut être utile de jeter plus qu’un œil au roman de Victor Dixen : Vampyria. La Cour des ténèbres. Car il parvient à échapper aux clichés inhérents à la vampiromanie, ce en usant d’une curieuse uchronie. Louis XIV, roi soleil, est devenu, plutôt que de mourir, roi des ténèbres et souverain de « la Magna Vampyria ». Vampire suprême, il règne sur une aristocratie assoiffée du sang que l’on prélève régulièrement dans les veines du peuple, comme un tyrannique  impôt. Outre les « citernes », l’on a sur soi son « flacon hématique » et l’on chasse des condamnés dans les jardins royaux pour s’en abreuver. Jeanne, la narratrice, est une héroïne à la limite du vraisemblable. Echappant d'une manière extraordinaire au massacre de sa famille de roturiers par les inquisiteurs, elle subtilise l’identité de Diane de Gastefriche, ce qui lui permet d’être recueillie par Alexandre de Mortange, jeune vampire bouillonnant et meurtrier sanglant de sa mère. Ce dernier la confie à l’institut d’éducation royal, ou « Ecole de la Grande Ecurie », où l’on concourt pour devenir membre de la « garde mortelle du Roy », voire accéder à la transmutation vers la vie nocturne éternelle. Une galerie de personnages, en particulier féminins, haute en couleurs et en caractères, un festival de haines, d'amitiés secrètes et de trahisons, une cascade d'actions trépidante, tout enrichit le tableau de ce monde de l'effroi perpétuel. Notre attachante et intrépide héroïne parviendra-t-elle à réaliser son projet de vengeance ? Le coup de pieu final laissera plus d'un lecteur pantois, curieux d'une affriolante suite qui ne saurait tarder.

C’est un roman échevelé, baroque à souhait, bourré de péripéties et de rebondissements jusqu’à la gueule, mieux qu’un opus de cape et d’épée, gore jusqu’à plus soif, roman de midinette et d’historien du genre vampirique à la fois, qui se lit avec un incrédule appétit, une passion sanguine !

 

 

      Parmi la richesse de l’analyse et des références dont nous comble en sa préface Alain Morvan, de la Lilith biblique à Twilight,  il est bon de rappeler que Karl Marx n’échappa guère à la popularisation du mythe en 1867 : « Le capital est du travail mort, qui ne s’anime qu’en suçant tel un vampire du travail vivant et qui est d’autant plus vivant qu’il en suce d’avantage[13] ». Le Monde des livres[14], présentant ce Pléiade, ne manqua pas d’en faire l’amorce tonitruante de son article, en digne voix de son maître. Si le capitalisme fut un vampire, Marx[15] et son âme damnée, le communisme[16], furent un abattoir. Rassurons-nous cependant, une pléiade de vampires sur papier Bible, voilà de quoi protéger nos pleine lunes de tels cauchemars vampiriques : avec ce précieux papier l’innocuité est certaine, pas même besoin de se munir d’un crucifix et d’humecter ses larmes de plaisir à l’eau bénite…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Dom Calmet : Dissertations sur les vampires, Jérôme Millon, 1998.

[3] Théophile Gautier : La Morte amoureuse, Romans, contes et nouvelles, Pléiade, T 1, 2002, p 550.

[4] Sheridan Le Fanu : Carmilla, Marabout, 1978, p 82.

[5] Ibidem, p 66.

[6] Voir note 2.

[7] Bram Stocker : Dracula, France Loisirs, 1993, p 206 et 254.

[8] Dom Calmet : Dissertation sur les vampires, ibidem.

[9] Voir note 2.

[10] Robert-Louis Stevenson : Olalla, Folio, Gallimard, 2016.

[11] Roger Caillois : Fantastique, soixante récits de terreur, Club Français du Livre, 1958, p 9.

[12] Stephanie Meyer : Fascination, Hachette, 2005.

[13] Karl Marx : Le Capital, I, X, Les Editions sociales, 2016, p 226.

[14] Le Monde des livres, 2 mai 2019.

 

Photo : T. Guinhut.

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19 mai 2019 7 19 /05 /mai /2019 11:38

 

Ares, Galicia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Bernhard Schlink romancier
des filiations allemandes et des culpabilités :
Le Liseur, Olga.

 


 

Bernhard Schlink : Le Liseur, traduit par Bernard Lortholary,

Gallimard, 208 p, 20 € ; Folio, 7,90 €.

 

Bernhard Schlink : Olga, traduit de l’allemand par Bernard Lortholary,

Gallimard, 272 p, 19 €.

 

 

 

      Malgré leurs failles, les personnages féminins du romancier et nouvelliste allemand Bernard Schlink, né en 1944 à Bielefeld et professeur de droit public et de philosophie du droit à Bonn, méritent le soin du lecteur. Elles s’appellent, dans Le Liseur, Hannah, et Olga, selon le titre laconique de son dernier ouvrage. Mais pas toujours un hommage moral, si l’on met en balance ces deux femmes : la première, quoique aimée, est bien coupable d’une active participation à la Shoah, quand la seconde n’est peut-être coupable que d’avoir aimé. Olga, dernier roman de Bernard Schlink, est-il un anti-Liseur ?

 

      Roman judiciaire de la culpabilité et de la mémoire, Le Liseur ne prétendait pas de prime abord devenir un succès mondial, traduit en plus de quarante langues. Pourtant l’émotion compassionnelle et l’horreur du crime enfoui partagèrent leurs talents pour faire de ce roman partiellement autobiographique une icône qui dépassa largement les frontières germaniques et germanophones ; ce pour rebondir comme rebondit la concaténation d’une question morale posée à l’humanité.

      De l’adolescence à l’aube de la maturité, Michaël Berg croise un destin de femme qui est un reflet de celui de l’Allemagne. À quinze ans, il est soigné par Hannah, qu’il revient remercier. Alors qu’elle a trente-cinq ans, il devient et son amant et son « liseur », comme pour payer le soin de cette initiation sexuelle. Elle disparait. Il la retrouve sur le banc des accusés, lorsque étudiant en droit, il est placé par son professeur en position d’observateur. La longue et fidèle histoire d’amour se double d’une abyssale réflexion sur la mémoire de l’Histoire, au cœur de laquelle s’inscrit l’effondrement de la Shoah.

      L’analphabétisme d’Hannah n’est-il qu’un paravent commode à sa culpabilité ? « Non, me suis-je dit, Hannah n’a pas choisi le crime », médite Michaël. Pourtant, avoir reculé devant l’aveu d’un tel handicap au moment d’une promotion proposée dans son entreprise est peut-être une lâcheté qui lui a permis de préférer un emploi de gardienne de l’horreur nazie. Imaginer qu’elle est une martyre de la culpabilité serait faire bon marché de sa participation à l’entreprise de la banalisation du mal (pour faire écho à une autre Hannah, plus exactement Hannah Arendt[1])  au sein de la « solution finale » aryenne. Rétrospectivement, n’y a-t-il pas quelque chose d’obscène dans cette figure d’ex-surveillante de l’holocauste séduisant un jeune lycéen ?

      Hannah Schmitz mérite-t-elle la compassion, elle qui sans sourciller a poursuivi sa tâche de gardienne des camps de concentration chargée de la sélection de celles que l’on destine à la chambre à gaz, elle qui n’a pas su en avoir et encore moins la mettre en œuvre pour ouvrir les portes de l’église derrière lesquelles s’enflammaient les victimes, à l’occasion de bombardements alliés ? Ce qui pour le moins peut être assimilé à une non-assistance à personne en danger. Obsédée par l’hygiène (ne lave-t-elle pas le jeune narrateur ?), elle souffrirait en quelque sorte du complexe de Lady Macbeth, qui avait beau se laver les mains mais n’échappait pas aux traces de sang qui signaient sa culpabilité. Notons que dès les premières pages, lavant sur le trottoir le vomi du garçon à grande eau, la métaphore est destinée à devoir être filée…

 

 

      La dénonciation emporte tout un pays, mais aussi les femmes, dont on sait qu’elles n’ont pas été les moindres thuriféraires d’Hitler ni les moins cruelles aux manettes des camps. « Sur le banc des accusés nous mettions la génération qui s’était servie de ces gardiens et de ces bourreaux, ou qui ne les avait pas empêchés d’agir, ou qui ne les avait pas rejetés, au moins, quand elle aurait dû après 1945 : c’est elle que nous condamnions, par une procédure d’élucidation du passé, à la honte ». Pourtant, Michael échoue à concilier la femme aimante qui fut son initiatrice, celle auprès de qui il vient encore faire « le liseur » en prison par le biais d’enregistrements, et celle qu’il parvient néanmoins à se représenter : « Je voyais Hannah près de l’église en flammes, le visage dur, en uniforme noir et la cravache à la main. Avec sa cravache, elle dessine des boucles dans la neige et frappe les tiges de ses bottes ». Aussi se voit-il empêtré dans ses contradictions : « Mais en même temps, je voulais comprendre Hanna ; ne pas la comprendre signifiait la trahir une fois de plus. Je ne m’en suis pas sorti. Je voulais assumer les deux, la compréhension et la condamnation. Mais les deux ensemble, cela n’allait pas ».

      Grâce à cette femme, Michaël fait son entrée dans le monde de la sexualité, et grâce (ou à cause) à elle, bien plus que par ses études de droit, il subit une initiation à la densité de sa vocation de juriste, confronté bien moins à une justice subjective que chargée du poids de l’Histoire. Peut-être croyait-il naïvement que les Bienveillantes grecques, enclines à pardonner, avait remplacé les Euménides, plus exactement les Furies, plus à même de juger et de condamner l’impardonnable et l’imprescritible, pour reprendre les concepts de Jankélévitch[2]. Quoique dans la sécurité de son modeste rôle de stagiaire, même si le trouble, voire le traumatisme psychologique, est grand, il frôle les tourmentes du mal, incarnées dans un autre et puissant roman qui subjugue la Shoah : Les Bienveillantes de Jonathan Littell[3]. Comme à l’occasion de ce dernier ouvrage, celui-ci, plus modeste au premier regard, n’a pas manqué d’interroger les historiens, de générer des controverses, interrogeant le degré de fiction et de vérité de la chose, la légitimité de l’écrivain et l’aporie de l’identification inhérente à toute narration romanesque, inadéquate à l’objectivisation des faits, quoiqu’elle permette sa mise en vie, plaçant le lecteur devant une interrogation éthique plus intimement bouleversante. Il n’est pas sûr qu’une telle analyse, même si c’est celle du personnage et peut-être pas de l’écrivain, emporte l’adhésion : « Je pense aujourd’hui que le zèle que nous mettions à découvrir l’horreur et à la faire connaître aux autres avait effectivement quelque chose d’odieux. Plus les faits dont nous lisions ou entendions le récit étaient horribles, plus nous étions convaincus de notre mission d’élucidation et d’accusation. Même lorsque ces faits nous coupaient le souffle, nous les brandissions triomphalement. Regardez ! »

      Brusquement jeté dans les affres du droit et de l’Histoire, il ne semble pas que le narrateur ait pu se dégager de la gangue de son histoire sentimentale pour prendre la hauteur, certes difficilement atteignable, qui sied à l’objectivité du juriste, élevé presque au rang du Dieu de l’Histoire. Cette hauteur est-elle celle du romancier qui laisse habilement, voire avec un léger sadisme, le lecteur trancher le nœud gordien de l’amour intime et du crime contre l’humanité ? Il est à noter que l’un de ces premiers romans, passablement policier, intitulé Le Nœud gordien[4], présente un ancien procureur nazi devenu détective…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Avec Olga, Bernard Schlinck élargit les perspectives. La temporalité est plus vaste, d’une enfance à la fin du XIX° siècle jusqu’à la décennie de mai 1968. Mais alors que Le Liseur montrait une femme analphabète qui s’était laissée prendre la main et le sens moral dans la roue dentée du nazisme, a contrario Olga met en scène une femme qui tient à son éducation, à sa culture, et qui pense à l’encontre de l’hubris nationaliste et impérialiste qui gangrène l’Allemagne.

      Mêlant l’histoire individuelle, et plus précisément d’un couple, avec l’Histoire d’un siècle, Bernhard Schlink réussit à merveille une œuvre évocatrice et fluide, qui joint à l’intimité d’émotions retenues le sens du tragique et de l’épopée. L’une, Olga, devenue institutrice à une époque où l’éducation des filles est encore une ambition difficile, en particulier dans les milieux paysans, a pour ambition d’éduquer les enfants et plus particulièrement les fillettes, pour qu’elles puissent réaliser leurs potentialités ; l’autre, Herbert, se veut un héros aventureux, forgeur de grandes destinées nationales.

      Il est l’héritier d’un vaste domaine, elle n’est qu’une modeste orpheline ; pourtant une longue histoire d’amour les réunit, sans que le mariage, contraire aux conventions sociales parentales assises sur les préjugés de classe étroits, les unisse. En une première partie, le récit de Bernhard Schlink file une liaison souvent disjointe par les voyages d’Herbert, puis évanouie suite à la disparition de ce dernier dans les glaces arctiques. La seconde voit Olga se métamorphoser en vieille dame, devenue le sage mentor d’un jeune narrateur, après la deuxième guerre mondiale. Leur émouvante amitié ne s’achève qu’à sa mort, suite à un attentat contre la statue de Bismarck.

      Une fois de plus, après Le Liseur, son indépassable réussite, Bernhard Schlink anime un personnage féminin d’exception avec une écriture aussi fluide que séduisante. Malgré son apparente simplicité et des premiers chapitres empreints de tranquille réalisme, animés par une histoire d’amour sans grande originalité, Olga recueille la confiance du lecteur. Très vite cependant la griffe de velours du romancier dénonce les fantasmes d’Herbert, symbole de plus d’une génération qui marquera l’Histoire de son empreinte délétère : « Il décidait de devenir un surhomme, sans trêve ni repos, de rendre l’Allemagne grande et de devenir grand avec elle, même si cela devait exiger d’être cruel envers lui-même et envers autrui ». Les yeux indulgents de l’amour, ceux d’Olga - mais aussi de Michaël pour Hannah dans Le Liseur - ont-ils leur part de responsabilité ?

 

 

      Cependant Olga, qui n’approuve guère le militarisme et les pulsions d’explorateur de son amant à qui elle persiste à envoyer des lettres longtemps après sa disparition, mettra bien des années à tirer expérience et sagesse de sa longue existence hérissée de déceptions. L’élégiaque roman déplie avec tendresse le mystère des êtres tout en dénonçant dans le père explorateur et dans l’enfant dont elle s’occupe les fantasmes délétères du colonialisme et du nationalisme, sans oblitérer la responsabilité maternelle : « Elle présenta à Eik un Herbert héroïque ». Et l’enfant, devenu architecte de talent, « adhéra au NSDAP et entra dans les SS. Il tenait de grands discours enflammés sur l’espace vital allemand de la Memel à l’Oural […] Et la métamorphose de la misère slave en splendeur allemande, c’est lui qui la dirigerait du haut de son cheval ». La stupéfaction d’Olga précipite alors sa conscience politique. Elle ne deviendra pas pour autant une résistante anti-nazie (il eût fallu un courage démesuré et insensé, comme les héros d’Hans Fallada[5]), mais elle devient sourde, comme pour ne pas entendre les délires des aboyeurs politiques, car « avec les Nazis le monde était devenu bruyant », et comme pour répondre à l’analphabétisme d’Hannah dans Le Liseur.

      C’est après-guerre qu’Olga Rinke se fait couturière pour subsister et qu’elle devient la garde-malade puis la confidente de celui qui est le narrateur de la seconde partie. Devenu un homme mûr, le fils spirituel mènera sans relâche son enquête jusqu’à retrouver les lettres d’Olga, « la veuve d’une génération », que nous lirons avec étonnement tant les chemins de la filiation sont à la fois logiques et insondables… Le triptyque s’est refermé en glissant vers le genre épistolaire.

      Mais, répondant en quelque sorte au personnage d’Hannah, elle sait être un digne mentor, qui - car c’est une grande lectrice - frôle la pertinence philosophique. Elle sait admonester son jeune disciple et ami, empreint de grands idéaux politiques : « personne n’est aussi grand que son discours moralisant, et la morale n’est pas gentille ».

      Penser alors que Bismarck, avec son « trop de grandeur », fut l’un des responsables originels du siècle des totalitarismes n’est pas sans fondement, mais reste discutable. Le dernier acte d’Olga voudra le punir symboliquement. Mais que vaut alors la responsabilité individuelle si l’on se laisse comme Herbert illuminer par des rêves de grandeur, d’expansion nationale jusque dans les savanes de l’Afrique pour participer non à des entreprises de civilisation mais à des massacres racistes ? Si, comme Eik, le fils dissimulé d’Olga et d’Herbert, l’on se prend d’enthousiasme grégaire pour l’épopée nazie ? Reste à se demander ce qu’engendreront les idéaux de la social-démocratie, incarnés par Olga…

 

      Si Bernard Schlink n’écrit pas de romans à proprement parler historiques, il sait à merveille prendre en écharpe les générations du XX° siècle, avec cette touche intimiste qui permet d’éviter toute grandiloquence. Les filiations allemandes sont aussi des transmissions maternelles, parfois dévoyées, parfois par adoptions symboliques. Où il apparaît que l’écrivain veut œuvrer en vue de génération meilleures. Si les autres romans ou recueils de nouvelles, comme Le Retour[6], ou Amours en fuite[7], nous ont semblé plus négligeables - ou ont échappé à notre vigilance - le fil qui relie Le Liseur et Olga, le second répondant au premier, au travers de vingt-cinq ans d’écart, tend à faite de son auteur une conscience morale et politique, quoiqu’elle ne parvienne pas exactement à une pacification intérieure.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[4] Bernard Schlink : Le Nœud gordien, Gallimard, Série noire, 2001.

[6] Bernard Schlink : Le Retour, Gallimard, 2006.

[7] Bernard Schlink : Amours en fuite, Gallimard, 2001.

 

Ferrol, Galicia. Photo : T. Guinhut

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12 mai 2019 7 12 /05 /mai /2019 09:37

 

Palazzo ducale, Venezia. Photo T. Guinhut.

 

 

 

 
Factualité, catastrophisme et post-vérité,
ou comment penser le monde avec esprit critique.

D'Hans Rosling à Karl Popper.

 

 

Hans Rosling : Factfulness, traduit de l’anglais par Pierre Vesperini,

Flammarion, 408 p, 23,90 €.

 

Luc Ferry, Nicolas Bouzou : Sagesse et folie du monde qui vient, XO, 440 p, 21,90 €.

 

Maurizio Ferraris : Postvérité et autres énigmes,

traduit de l’italien par Michel Orcel, PUF, 176 p, 15 €.

 

Sous la direction de Nicolas Gauvrit et Sylvain Delouvée :

Des Têtes bien faites. Défense de l’esprit critique, PUF, 288 p, 24 €.

 

Karl Popper : Les Sources de la connaissance et de l’ignorance,

Rivages poche, 160 p, 8,20 €.

 

 

 

 

      C’est avec un brin de provocation et d’exagération que Georges Duhamel dénonçait une trop commune naïveté de l’humanité : « Nul doute, l’erreur est la règle ; la vérité est l’accident de l’erreur.[1] » En effet, plus que jamais peut-être, fausses nouvelles et dénonciations catastrophistes pleuvent dans la bouche des gourous associatifs et politiques. Pourtant indubitables devraient être les faits. À condition de les percevoir, les établir, les penser. Or il faut déchanter de cette présomption au rationalisme. L’erreur couve sous le regard ; pire, l’idéologie, loin de se contenter d’œillères, voile et nie le réel en un syndrome que Jean-François Revel appelait « la connaissance inutile[2] ». La pensée devrait cependant préférer la factualité, mise en ordre par Hans Rosling. Ainsi hésiterons-nous un peu moins, et avec le secours de Luc Ferry et Nicolas Bouzou, entre « Sagesse et folie », et saurons-nous dénoncer la postvérité grâce à Maurizio Ferraris. Il est bien temps de réhabiliter l’esprit critique, tel que le défend l’essai à plusieurs mains intitulé Des Têtes bien faites ; et de penser ignorance et connaissance, grâce au regard affuté de Karl Popper interrogeant le statut de validité de la vérité.

 

 

      Roger Bacon, au XIII° siècle, exposait déjà les plus courantes et délétères causes de l’erreur : « Je dirai qu’il y a trois causes qui font obstacle à ce que devrait être la vision du vrai : les exemples dont l’autorité est fragile ou indigne de ce nom ; le poids des habitudes, le gros bon sens des foules sans expérience. Le premier conduit à l’erreur, le deuxième paralyse, le troisième rassure indûment.[3] » Même si Hans Rosling ne le cite pas, son ouvrage se situe dans la tradition de ce philosophe médiéval.

      En dépit de son clinquant titre anglais, Factfulness, - car le mot « factualité » existe dans la langue française depuis 1957 (nous enseigne le Robert) - voici un essai salutaire, empreint de clarté, efficace et judicieux. Car il s’agit là d’apprendre à penser. Non pas à penser selon une ligne idéologique, mais avec logique, rigueur et clarté. En d’autres termes, il est plus que nécessaire de « combattre l’ignorance en promouvant une vision du monde basée sur des faits », d’acquérir la « saine habitude de fonder son opinion sur des faits ».

      Hans Rosling, médecin, conseiller à l’Organisation Mondiale de la Santé, mais aussi étoile américaine des conférences TED (Technology, Entertainment and Design), dénonce une série d’instincts qui polluent notre vie intellectuelle, car « nous avons l’instinct dramatique », au détriment de la raison. Et, non sans humour, il le fait en relatant des anecdotes, des souvenirs, des erreurs dont il a tiré leçon, et surtout ses expériences  d’enseignant auprès d’étudiants interrogés sur l’état du monde, et dont les réponses sont presque invariablement fausses, entachées de préjugés, et en intégrant de nombreux graphiques utiles et probants. Ne s’est-il pas rendu « à Davos pour expliquer aux experts du monde entier que, sur les tendance mondiales de base, ils en savaient moins que les chimpanzés » !

      Premier « instinct » (parmi neuf autres), celui du « fossé », qui imagine trop aisément que le monde est divisé en deux extrémités irréductibles, entre les pays sous-développés et ceux développés, alors que la plupart des premiers rejoignent les seconds avec célérité, alors que cette distinction devient obsolète. Ainsi la mortalité infantile diminue, l’espérance de vie mondiale atteint les 72 ans, l’éducation s’accroit, le niveau de vie également, ridiculisant le manichéisme.

      Pire, voici « l’instinct négatif », selon lequel le monde va de plus en plus mal, antienne immensément partagée. Contrairement aux poncifs mensongers, car un mensonge ardemment et suffisamment répété devient une vérité sophistique, le monde va beaucoup mieux : « ces vingt dernières années, la proportion de la population mondiale vivant dans des situations d’extrême pauvreté a diminué de moitié ». Il s’agit de « notre tendance à repérer le mal plutôt que le bien », à idéaliser le passé : « On ne pense pas, on ressent ». L’on veut ignorer que les marées noires diminuent radicalement, comme la mortalité due aux cataclysmes, que, comme l’accès à l’eau potable, la protection de la nature croît : « en dix-sept ans, la planète s’est revégétalisée d’une surface équivalente à l’Amazonie[4] », grâce à l'augmentation du taux de gaz carbonique et surtout aux reboisements dus à l’Inde et la Chine.

      N’oublions pas celui de la « ligne droite », c’est-à-dire la propension à subodorer que les choses iront dans le sens d’une invariable continuité. Dénonçons « le méga-préjugé selon lequel la population mondiale est juste en train d’augmenter sans cesse » ! Car, n’en déplaise à Malthus, elle est en train d’achever sa transition démographique, et un plateau sera bientôt atteint. Ainsi la courbe est plus juste que la droite à laquelle nous étions tentés de céder en imaginant raisonner…

      La peur est également bien souvent mauvaise conseillère. La preuve avec les victimes de Fukushima : « ce n’est pas la radioactivité, mais la peur de la radioactivité qui les tuées ». Avec Tchernobyl, à la suite de quoi l’on n’a pu confirmer la moindre augmentation de la mortalité. Parfois la peur se trompe d’objet : le DDT, qui luttait efficacement contre la malaria, fut interdit au motif qu’il fragilisait les oiseaux, or la maladie reprit une vigueur mortelle. De même la peur des vaccins entraîne-t-elle le retour de la variole.  S’il faut lutter contre la pollution chimique, alors qu’il faudrait ingérer « des cargaisons » d’un produit chimique pour qu’il soit plus qu’un cancérigène « probable », il ne faut pas que la peur, somme toute humaine, devienne une paranoïa : une irrationnelle « chimiophobie » dicte ses lois et refuse la démarche et l’analyse scientifiques, comme, probablement, dans le cas du glyphosate. On objectera que les atteintes à l’environnement (par la pollution plastique par exemple) et à la biodiversité sont fort graves, même si ce même plastique pourra être recyclé de cent manières, même si l’on est en train de reboiser de par le monde… Moralité : « La peur peut s’avérer utile, mais seulement lorsqu’elle vise juste. »

      Ajoutons au raisonnement d’Hans Rosling que les démagogues, politiques, associatifs et médiatiques, aiment agiter les peurs, y compris millénaristes et apocalyptiques, pour se faire entendre, influencer, jeter le peuple qui veut bien boire leurs paroles sous leur coupe tyrannique, et ainsi en tirer argent, pouvoir…

      Méfions-nous également de « l’instinct de la taille ». Un gros chiffre isolé impressionne alors qu’il doit être comparé ; mieux vaut observer les taux. En Suède un ours tua un homme, ce qui fut « massivement couvert par les médias nationaux ». Pourtant « le meurtre d’une femme par son compagnon a lieu une fois par mois. C’est 1300 fois plus ». Et bien plus en France où une femme meurt ainsi tous les trois jours ; et réciproquement d’ailleurs un homme tous les quinze jours, sans compter les blessés… La grippe porcine tua et fit le tour des médias, alors que la tuberculose est bien plus meurtrière, même si les grippes nouvelles peuvent devenir des fléaux. Ayons conscience que le terrorisme tue bien moins que d’autres causes de morts ; quoique, oublie notre auteur, il soit, à la différence d’autres agents mortels, causé par la malignité humaine, et le plus souvent par la pulsion totalitaire. Autre réflexion sur les chiffres : il y a plus de chômeurs aux Etats-Unis qu’en France, mais rapportés à la population, le taux est presque trois fois moindre Outre-Atlantique.

      Autre tare : « l’instinct de généralisation ». S’il peut contribuer à catégoriser, la généralisation abusive peut entraîner à occulter les différences à l’intérieur des groupes, à ne considérer que la majorité, aux dépends des individualités et du libre-arbitre. « L’instinct de la destinée », quant à lui, oblige à penser en termes de déterminisme culturel, par exemple en partant du principe que l’Afrique ou l’Iran resteront ce qu’ils furent, c’est-à-dire une aire de sous-développement chronique et de démographie galopante, de navrante condition des femmes. Une telle erreur, en termes d’investissements, ou de géopolitique, peut être fatale. Les changements culturels et le développement peuvent être rapides, parfois pour le pire, le plus souvent pour le meilleur. Qui sait si Nkosazana Dlamini-Zuma, la présidente de la Commission de l’Union africaine voit juste : « ma vision du continent dans cinquante ans c’est que les Africains seront des touristes bienvenus en Europe, et non plus des réfugiés qu’on chasse »… Aussi faut-il non seulement étudier le passé pour comprendre le présent, et mettre sans cesse à jour ses connaissances si l’on veut un tant soit peu anticiper.

      De même, « la perspective unique » est désastreuse. « Ayez l’humilité de reconnaître que vous ne savez pas tout », que les explications monocausales, que les solutions dogmatiques font fausse route. Révisons nos jugements erronés et craignons l’idéologie. Y compris des experts et des médias, et surtout des militants de causes diverses.

      Pas brillant est notre « instinct du blâme ». « Chercher intuitivement un coupable », réagir par l’accusation sont des travers trop partagés, au lieu d’analyser le problème et d’aller en quête de solutions. Escorté par le manichéisme, le blâme est également armé d’outrecuidance et d’envie. Au méchant capitalisme, opposons plutôt un jugement informé et nuancé de ses bienfaits et méfaits, alors que trop souvent nous ne sommes capables que de pas grand-chose, ce pourquoi nous avons tendance à détester qui nous dépasse. Le syndrome du bouc émissaire a frappé. Alors que l’éloge permet de sélectionner et de valoriser les réussites, comme celle d’une simple machine à laver : « Merci industrialisation, merci aciérie, merci centrale électrique, merci industrie chimique, pour nous donner le temps de lire des livres ». Y compris, ô ironie, ceux prônant la décroissance et la nature originelle !

      Reste « l’instinct de l’urgence », d’ailleurs surabondant chez les alarmistes écologistes. Mieux vaut toujours observer, réfléchir avant d’agir à la va-vite et à coup d’actions drastiques. Méfiez-vous des prévisionnistes qui voient l’Arctique fondre alors qu’il se renforce, comme le désastreux Al Gore qui en 2007 et 2009 annonçait la fonte totale des glaces en 2013 ; observez plutôt les données venues de sources contradictoires. Ajoutons qu’il faut se demander à qui profite le crime : mais à ceux qui pompent les subventions, les taxes et les financements au profit de leur science de bateleur…

 

      Nous aimons geindre et sonner l’alarme en répétant que la pauvreté et les inégalités s’accroissent, que les ressources s’épuisent, que la planète s’éteint… Et nous rechignons, voire n’y pensons même pas, à vérifier, à faire fonctionner notre intellect rationnel et notre imagination positive. Parce que les scénarios du pire attirent plus épidermiquement l’attention que toutes les améliorations de la condition humaine, voire de celle de la planète, car « les bonnes nouvelles ne font pas la Une » des journaux, des télévisions et des sites internet.

      La collapsologie, qui obtient un succès indécent, est la science de l’effondrement, du moins fausse science, puisqu’elle part d’un présupposé et sélectionne des faits à sa rescousse, et non de la réelle observation. Or les prédictions apocalyptiques, comme celles du Club de Rome, nous annonçant « The Limits to Growth », dans les années 70, l’inéluctable fin du gaz et du pétrole pour le début des années 90, comme celles d’économistes alors persuadés de l’imminence de la famine planétaire, n’ont jamais vu l’ombre d’une réalisation. Bien au contraire, les réserves énergétiques surabondent, la faim mondiale a décru du tiers au onzième de la population. Mais cela ne décille pas un instant des institutions dont le fonds de commerce se nourrit au catastrophisme de persister à consciencieusement asséner leurs prophéties alarmistes, ancrées sur des projections linéaires, alors qu’abondent les progrès techniques, les meilleures gestions des ressources, y compris de la biodiversité végétale et animale, sans compter les nouvelles et à venir...

      À cet égard interrogeons-nous : Hans Rosling a-t-il raison de souscrire à la thèse du réchauffement climatique d’origine anthropique à cause des gaz à effet de serre ; avons-nous tort de rejeter cette dernière en parlant, non sans s’appuyer sur des scientifiques, de « manipulation climatique[5] » ? Là encore les faits, des températures mondiales qui n’ont augmenté que de 0,2 degrés depuis 1975, qui n’augmentent pas depuis vingt ans, et l’opinion qui s’échauffe en imaginant avérée une augmentation en flèche…

      Il n’en reste pas moins que l’essai d’Hans Rosling, digne d’être lu dans tous les lycées et universités, doit nous forcer à l’humilité, y compris l’auteur de ces modestes lignes. Il est plus que probable que nos idées reçues, nos opinions, qui opinent à ce que les autres répandent, à ce qui nous flatte, jusqu’à ce que nous pensons être des convictions ancrées sur des faits, manquent de factualité.

 

 

      S’il faut se convaincre de l’amélioration de l’état du monde, lisons une fois de plus Luc Ferry[6] et Nicolas Bouzou[7] en leur Sagesse et folie du monde qui vient. Le philosophe et l’économiste, dans leur essai à deux voix alternées, quoique dans une progression thématique, usent à peu de de choses près de la même démarche qu’Hans Rosling. Ils dénoncent cependant le pessimisme et le catastrophisme qui gangrènent la pensée politique et économique et qui se refuse à prendre en considération les progrès immenses accomplis par l’humanité. Santé, espérance de vie, loisirs, progrès scientifiques, tout va mieux sur la planète, hors les zones de guerre et de tyrannie, hors le front de la pollution dans les pays d’Asie et d’Afrique. Au-delà de l’analyse de la « joie mauvaise » du pessimisme, nos essayistes démontent les jérémiades sur la fin du travail en réhabilitant le concept de « destruction créatrice » initié par Schumpeter[8] ainsi que les bienfaits des nouvelles technologies, de l’intelligence artificielle et de la robolution[9]. Ils démontent également « l’éternel fantasme utopiste » du socialisme, non sans alerter sur la concentration du capitalisme, donc en réhabilitant le libéralisme et en vantant l’innovation.

      À la question « Le capitalisme est-il incompatible avec l’écologie ? », Nicolas Bouzou répond avec justesse en listant les solutions proposées : « la décroissance, la planification et les incitations dans le cadre d’une économie libérale qui respecte la neutralité écologique. Seule la troisième est à la fois humaniste et efficace ».

      Dénonciation bienvenues également que celle du « mythe de la surpopulation », et que celle de la « post-vérité » par Luc Ferry. Elle est bien plus que la fausse nouvelle, ou « infox » plutôt que l’anglicisme « fake news », la désinformation ou le mensonge ; elle est un relativisme « post-soixante-huitard » et « postmoderne », inspiré par la fameuse thèse de Nietzsche selon laquelle « il n’y a pas de faits, seulement des interprétations[10] ». Certes un fait doit être interprété, mais pas au point de l’invalider. Cependant la multiplication et la vitesse des informations, secondées et précédées par les réseaux sociaux entraîne pléthore d’informations et « d’opinions peu fiables, voire absurdes ou mensongères ». Attention en conséquence à la reductio ad hitlerum (ou point Godwin), à l’entraînement grégaire vers la haine, le racisme, à la tendance à s’enfermer dans ses opinions en consultant ce que les algorithmes nous proposent, au complotisme qui imagine que les Juifs sont partout à l’origine des failles du monde, que « le ministère de la Santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour dissimuler la nocivité des vaccins », que les attentats du 11 septembre 2001 eurent pour auteur l’administration américaine… Nous resterons avec Luc Ferry fort sceptiques à l’égard d’une correction par la loi, qui risquerait avant tout d’être liberticide. Tout ceci réclame de la part du citoyen d’autant plus de réserve, de réflexion et de vérification, sans omettre une éthique encore plus nécessaire de la part des médias, des journalistes et des philosophes…

      Une fois de plus, car nos deux compères ont à leur actif des livres aussi informés que de bon sens, ce Sagesse et folie du monde qui vient, écrit à deux mains complices qui savent ne pas se répéter, est animé avec une entraînante clarté autant qu’empreint d’une salutaire nécessité intellectuelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Un cas particulièrement flagrant de distorsion entre les faits et l’opinion est celui de Donald Trump[11]. On lui attribue une responsabilité bien exagérée en termes de post-vérité, étant donnée sa propension au tweet compulsif et parfois mensonger. À entendre les préjugés, les haines et les a priori accusatoires, il est sexiste, raciste, incompétent et forcément fascisant. Pourtant les ministres en son gouvernement sont aussi femmes et noirs, le chômage vient d’atteindre un plancher jamais vu depuis 1969, à 3,6 %, les salaires ont augmenté, surtout pour les plus modestes, la constitution américaine n’a en rien été mise à mal. Les faits sont indubitables, et pourtant l’opinion ne bascule que d’un demi-doigt, enferrée dans son hystérie, alors qu’adulés, caressés par l’indulgence, les Clinton et Obama ont sombré dans l’illégalité en faisant espionner la campagne du Président, en usant de calomnie dans le cadre d’une imaginaire collusion russe, qu’ils ont lamentablement échoué sur le front du chômage.

      À cet égard, il est dommage que l’essai de Maurizio Ferraris, Postvérité et autres énigmes, commence par une mise en balance entre Donald Trump et un linguiste et philosophe, ce qui paraîtrait évidemment au désavantage du premier, plus expert en communication tweetesque qu’en vérité platonicienne ou nietzschéenne. Mais il s’agit de Noam Chomski dont l’autorité politique se voit désavouée par son socialisme libertaire anarchiste, en face duquel les faits et bienfaits du Présidents à l’égard de l’économie et du bien-être de ses concitoyens sont avérés, même s’il reste du pain sur la planche, en termes de santé, d’éducation et d’islamisation.

      Alors que cet essai, assez pointu et cultivé, est plein de finesse. Pour Maurizio Ferraris, « la post-vérité nous aide à saisir l’essence de notre époque ». Sa thèse pertinente est la suivante : « que la postvérité est l’inflation, la diffusion et la libéralisation du postmoderne hors des amphithéâtres universitaires et des bibliothèques, et qu’elle a pour résultat l’absolutisme de la raison du plus fort », autrement dit de la pulsion de pouvoir tyrannique. Avaliser n’importe quelle proposition idéologique sous forme de vérité alternative revient à détruire le socle des faits d’une part et la possibilité de la vérité scientifique, voire morale, d’autre part, cette dernière hypothèse décriée par Nietzsche n’étant d’ailleurs pas prise en compte par l’essayiste. Ce qui était le nec plus ultra du postmodernisme philosophique de la déconstruction, de Derrida[12] et de ses épigones, devient, en traversant la foule des donneurs de tons politiques, universitaires et journalistiques, puis le public, postvérité, selon la « première dissertation » de Maurizio Ferraris. La seconde analyse la disponibilité accélérée de l’information et la capacité pour chacun de délivrer une opinion, une infox, au détriment des faits et de la conviction. Ainsi sont nées les filles du smartphone : « la postvérité et sa cause technique, la documédialité, sont le fardeau de la civilisation », cette « documédialité » étant le successeur du capital et de la « médialité » des deux précédents siècles, car la marchandise est remplacée par le document. Ce dernier point étant sujet à caution, tant il ne s’agit pas de remplacement, mais d’adjonction. Il faut enfin, en la « troisième dissertation », proposer « un remède à la postvérité ». Ainsi « la mésovérité est de fait une relation à trois éléments qui comprend : l’ontologie, l’épistémologie et la technologie », et qui permet d’obtenir des propositions vraies. Nous retombons en quelque sorte sur nos pattes : la factualité.

      Reste que nous souscrivons à cette dernière proposition du Turinois Maurizio Ferraris : « la vérité n’est en rien auto-évidente, et elle requiert un entraînement technique, sans compter une dose de bonne volonté, d’imagination, et parfois même de courage personnel ». Nous ajouterons que si aucun individu ne peut parvenir à vérifier toutes informations, opinions et vérités, la tâche est cependant celle qui va du scepticisme nécessaire à l’établissement des faits au secours des progrès de la science, de l’humanité et de la dignité humaine, en passant par la modestie.

 

 

      Aussi faut-il imaginer des « cours d’auto-défense intellectuelle », selon la proposition de Sophie Mazet, dans Des Têtes bien faites. Défense de l’esprit critique. La démarche passe par quelques injonctions précieuses. En trois parties, l’ouvrage dirigé par Nicolas Gauvrit et Sylvain Delouvée, donne des éléments d’explication « de notre propension à croire faux ou à prendre de fausses routes cognitives », en d’autres termes « l’attachement obstiné aux croyances fausses ». Indifférentes aux faits et à l’argumentation construite, nombre de faussetés restent indéracinablement ancrées dans l’esprit.

      La seconde énumère des croyances plus que répandues : « ovnis, vie après la mort, fin du monde » ; l’on y découvre le « soucoupisme » après le folklore féérique tombé en désuétude, mais qui visent tous deux à « réenchanter le monde », alors qu’il est temps de « fermer les portes du paradis », sans oublier le climatoscepticisme, qui lui, nous l’avons dit par ailleurs a de bons arguments en sa faveur[13]. La palme du délire étant attribuée au goût immodéré pour l’Apocalypse, voire pour les utopies qui s’en suivraient. Non loin figurent le bric-à-brac des conspirationnismes ; tout un ramassis agglomérant le fantasme et la conviction d’être parmi les élus de l’initiation, ensemencés par la peur et le désir…

      Enfin divers intervenants, dont des enseignants, montrent comment ils tentent de contribuer à la naissance de l’esprit critique, par exemple grâce à des sites comme « Conspiracy Watch » (2007-2018), à la revue Science et pseudo-sciences, à des démarches ludiques, à des vérifications de sources et des croisements d’informations, une attention aux sites confirmés et à ceux parodiques. Sans oublier, ô ironie, d’offrir des anecdotes à propos d’élèves et d’étudiants qui en savent plus, voire mieux, que leurs maîtres, ces derniers n’ayant d’ailleurs pas toujours l’humilité de le reconnaître. Si la sociabilité enferre de telles inepties, elles sont renforcées par les groupes, parfois sectaires, qui s’agrègent sur les réseaux sociaux.

      Pensons à « l’effet-gourou » (selon Dan Sperber[14]), qui incite à adhérer à des énoncés obscurs et spécieux, sans vérité identifiable, comme ceux de Lacan ou de Derrida, au « biais de confirmation » qui incite à d’abord chercher les données qui confortent notre pensée, au repoussoir que peut paraître une publication scientifique complexe, sans que celle-ci puisse être absolument fiable, à « la mollesse du raisonnement humain ». L’animal social a bien du mal à se départir des influences normatives, préfère la « désindividuation » à la transgression, à moins qu’elle émane d’un groupe constitué. Rares sont les êtres vraiment libres, surtout si les structures sociales et politiques ne l’y encouragent guère, y compris les microstructures groupusculaires qui permettent de transférer son manque d’identité dans celle du groupe. De plus, Internet favorisant la crédulité et le zapping, auront-nous le courage et la constance d’aller vers un long développement ardu pour démonter nos attendus ? Le développement de l’esprit critique ne doit-il pas se nourrir de philosophie, de psychologie cognitive et des sciences de l’éducation ? En ce sens, la responsabilité de l’enseignant est immense. Ainsi nourri de nombreux exemples, rigoureux, cet ouvrage collectif complète à merveille notre boite à essais…

 

 

      Restons méfiant, voire sceptique devant la vérité. Ainsi relisons Karl Popper, qui dans une conférence prononcée le 20 janvier 1960 à la British Academy, dénonçait une « épistémologie erronée » : « La doctrine qui affirme le caractère manifeste de la vérité - que celle-ci est visible pour chacun pour peu qu’on veille la voir - est au fondement de presque toutes les formes du fanatisme. Car seule la dépravation la plus perverse peut faire que l’on refuse de voir la vérité manifeste ; seuls ceux qui ont des raisons de craindre la vérité conspirent afin d’en empêcher la manifestation[15] ». La dimension politique de la balance entre la vérité et l’erreur est là explicite. Aussi faut-il examiner comment nombre de religieux, y compris au sens fasciste et communiste, de thuriféraires des causes climatique ou antispécistes et vegans, passent de la haine de l’erreur à la terreur, une seule lettre ayant changé…

 

 

      Parmi toutes leurs indispensables analyses et propositions, nos auteurs prennent le soin de nous avertir des plus courants motifs d’erreur et des déviations de nos contemporains plus ou moins patentés. Peine perdue ? La paresse intellectuelle s’allie au confort malodorant de rester ce que l’on est (ce que l’on nait également), de s’enferrer en une commode tradition, en un tout aussi commode conformisme, en toisant qui n’est pas comme soi, sans compter la peur de la solitude de celui qui pense à contre-courant. Le grégarisme est bien sûr une plaie qui va jusqu’à entraîner la foule erronée  vers les erreurs criminelles de certaines religions et des politiques tyranniques. La pulsion totalitaire est alors une sorte d’envers désiré (au prorata de la pulsion de mort) du catastrophisme millénarisme. Il s’agit de se sentir important en arguant de la nécessité et de l’urgence, voire de la majorité, pour perpétrer tant d’attentats contre la vérité. Comptons également le déni de réalité, qui peut conduire à se voir démenti, trop tard, par les événements. Le psychologue alors ne va pas sans le politologue. Mais qu’est-ce que j’en sais, moi, qui tente de réfléchir plus que les autres, qui n’est spécialiste de rien, et se prend peut-être les pieds dans des contre-vérités ? Ce qui ne signifie pas devoir abandonner la quête de la vérité, à  laquelle contribue cette précieuse factualité. Revenons à la précieuse conférence de Karl Popper, Des Sources de la connaissance et de l’ignorance, dans laquelle il faisait preuve d’une semblable humilité : « Il convient, selon moi, de renoncer à cette idée des sources dernières de la connaissance et reconnaître que celle-ci est de part en part humaine, que se mêlent à elle nos erreurs, nos préjugés, nos rêves et nos espérances, et que tout ce que nous puissions faire est d’essayer d’atteindre la vérité quand bien même celle-ci serait hors de portée[16]. »

 

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Georges Duhamel : Le Notaire du Havre, Avant-propos, Mercure de France, 1933.

[3] Roger Bacon : Compendium studii theologiae, I, 2, in Philosophes et philosophies, Nathan 1992, p 239.

[4] Sciences et Avenir, 15 02 2019.

[8] : Joseph Schumpeter : Capitalisme, socialisme et démocratie, Payot, 1954, p 161-168.

[9] Voir : Transhumanisme, Intelligence Artificielle et robotique, entre effroi, enthousiasme et défi éthique

[10] Friedrich Nietzsche : Fragments  posthumes, fin 1886, printemps 1887, 7-60.

[13] Voir note 4.

[14] Dan Sperber : « The Guru Effect », Review of Philosophy and Psychology, 2010, I, 4, p 583-592.

[15] Karl Popper : Des Sources de la connaissance et de l’ignorance, Rivages poche, 2018, p 43.

[16] Karl Popper : Des Sources de la connaissance et de l’ignorance, ibidem, p 156.

 

 

"Dénonciations secrètes contre celui qui manquera aux grâces et aux devoirs

ou qui se livrera à des ententes frauduleuses pour cacher la véritable destination de ceux-ci".

Palazo ducale, Venezia. Photo : T. Guinhut.

 

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27 avril 2019 6 27 /04 /avril /2019 12:18

 

Forum et colonne de Trajan, Roma. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Causes et leçons de la chute de l’Empire romain :

 

Barbares, socialisme,
refroidissement climatique et épidémies.
 Gibbon, Heather, Fabry, Ward-Perkins, Harper.

 

 
Peter Heather : Rome et les barbares,
traduit de l’anglais par Jacques Dalarun, Alma, 2017, 640 p, 28 €.

 

Philippe Fabry : Rome du libéralisme au socialisme. Leçon antique pour notre temps,
Jean-Cyrille Godefroy, 2014, 160 p, 15 €.

 

Bryan Ward-Perkins : La Chute de Rome,
traduit de l’anglais par Frédéric Joly, Champs Flammarion, 2017, 368 p, 11 €.

 

Kyle Harper : Comment l’empire romain s’est effondré,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Pignarre, La Découverte, 2019, 544 p, 25 €.
 

 

 

 

      À quoi attribuer la chute de l’Empire romain ? Les hypothèses se sont accumulées, querelles politiques intestines, amollissement dans les délices de Capoue, intoxication par les canalisations au plomb, poussées des barbares germains et des Huns, passivité des Chrétiens, tous arguments judicieux, mais sans assurer une totale pertinence. Voici enfin, après l’ouvrage monumental d’Edward Gibbon, une poignée de réponses particulièrement convaincantes, au-delà d’une explication monocausale. D’abord l’analyse de la relation entre Rome et les barbares, sous la plume de Peter Heather. Mais aussi une vision audacieuse, discutable, de Philippe Fabry : Rome aurait, après son libéralisme initial, succombé sous le poids de son propre socialisme. Enfin l’effondrement spectaculaire d’une civilisation est exposé par Bryan Ward-Perkins, jusqu’à une drastique baisse démographique, car pestes et refroidissement climatique furent concomitants et mortels, comme le montre Kyle Harper. Ce pourquoi il faudrait en tirer maintes leçons peu amènes pour notre contemporain.

 

      S’il faut allouer une date à la chute de l’empire romain, du moins de celui d’Occident, car celui de Byzance perdure jusqu’en 1453, adoptons après celles du saccage de Rome par les Goths en 410, puis par les Vandales en 455, celle de l’abdication du jeune empereur Romulus Augustule, le 4 septembre 476, aux pieds d’Odoacre, roi des Hérules.

      Montesquieu fit de l’Histoire un enchaînement causal, et vit en 1734, dans ses Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, l’ouvrage de l’agrandissement démesuré de l’Empire, du droit de cité étendu à trop de peuples, de l’accroissement indu des richesses, et surtout de l’action continue des Barbares, Goths et Vandales, puis Huns d’Attila, tous leviers qui firent basculer la puissance romaine : « Rome fut détruite parce que toutes les nations l’attaquèrent à la fois et pénétrèrent partout[1] ».

      Edward Gibbons, qui écrivit entre 1764 et 1788 son vaste ouvrage classique, Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, identifiait au premier chef parmi les causes de cette déroute militaire « l’effet naturel et inévitable de l’excès de sa grandeur», mais aussi la division du gouvernement romain, les guerres civiles épuisantes, « la doctrine de la patience et de la pusillanimité » du Christianisme, car « les vertus actives qui soutiennent la société étaient découragées, et les derniers débris de l’esprit militaire s’ensevelissaient dans les cloîtres[2]  ». Et, bien entendu, la poussée continue des Barbares ; qui, au regard d’historiens ultérieurs, comme Peter Brown, intervient non dans une ère de décadence, mais plutôt d’une transition politique et religieuse que l’on appelle Antiquité tardive[3]. Au point que l’on alla jusqu’à parler d’accommodation pacifique. Cependant, loin d’un tel irénisme, l’on verra qu’un véritable effondrement civilisationnel a bien eu lieu, même si, tant bien que mal, les centres religieux, les abbayes, surent conserver et recopier les textes antiques.

 

Edward Gibbon : Histoire de la chute et de la décadence de l’empire romain,

Ledentu, 1828. Photo : T. Guinhut.

 

 

      Pourtant « les Romains avaient le chauffage central, un système bancaire fondé sur le principe capitaliste, des fabriques d’armes et même des manipulateurs d’opinion, tandis que les Barbares étaient de simples paysans, dont le luxe se réduisait à d’aimables fibules ». Ainsi, armé d’un tel paradoxe, commence Peter Heather dans Rome et les barbares. Histoire nouvelle de la chute de l’empire. Cependant, selon Libanius et Edward Gibbon, les Francs étaient « les plus formidables des Barbares. Quoiqu’ils se laissassent aller volontiers à l’attrait du pillage, ils aimaient la guerre pour la guerre ; ils la regardaient comme l’honneur et la félicité suprême du genre humain[4] ». Face à de tels envahisseurs, l’Empire romain plia, se contracta, se fragmenta, disparut, du moins du côté d’Occident. Wisigoths en Espagne, Vandales jusqu’au Maghreb, Francs et Burgondes en Gaule, Ostrogoths en Italie, et par-dessus tout les Huns, ils sont l’objet du tableau, impressionnant et fouillé, offert par Peter Heather. Tous venus du nord et de l’est, de la Germanie, de la Scandinavie, de la Scythie et des steppes de l’Asie centrale, ils déferlent sur un empire au point de lui interdire « toute tentative de maintenir l’empire romain d’Occident en tant que structure politique englobante, suprarégionale ». L’ouvrage utilise les sources les plus fouillées, d’Ammien Marcellin à Sidoine Apollinaire, en passant par Priscus et Candidus, et bien sûr l’archéologie, pour comparer les Romains qui avaient à cœur d’imposer leur romanité militaire, politique et culturelle, y compris sur les marges de l’empire, auprès du Rhin et du Danube, et les peuples barbares, plus frustes, populeux et assoiffés de conquêtes et de pillages ; quoique ces derniers méritent ici d’être étudiés, sans tomber dans un travers qui en ferait des incompris aux cultures dignes d’une admiration relativiste, comme l’entendit un livre collectif, sous la direction de Bruno Dumézil[5]. N’oublions cependant pas les nombreux Barbares romanisés, qui accédèrent aux plus hautes fonctions de militaires et de l’Etat, et qui eurent à cœur de veiller à la perpétuation de la culture de l’Antiquité.

       L’enquête est autant historique que géographique (ce dont témoignent les cartes nombreuses et claires), s’intéressant avec talent aux personnalités tant romaines que barbares, aux tactiques contrastées des armées, subverties lorsque vint aux Barbares « la capacité à s’emparer de centres fortifiés importants », aux conséquences urbanistiques et démographiques. Songeons qu’« Attila le Hun », dont les troupes usaient d’arcs prodigieusement redoutables, ravagea plus de cent cités, ce dont témoignent les fouilles de Nicopolis : « le développement urbain imprimé par les Romains au nord des monts Hémus - un phénomène qui durait depuis quelque trois cents ans, depuis la romanisation des Balkans, aux I° et II° siècles après Jésus-Christ, fut brutalement interrompu par les Huns et ne redémarra jamais ». Songeons cependant que « l’empire hunnique » eut aussi sa chute, après la célèbre hémorragie qui mit fin aux jours d’Attila (et fit le dénouement de la tragédie éponyme de Corneille), à cause des conflits de succession et des coups d’autres Barbares : « un empire hunnique se délitant comme un oignon », écrit joliment Peter Heather.

      Redoutables également furent les Wisigoths, qui balayèrent la Gaule et l’Espagne, pour s’y installer, les Vandales, qui, outre leur saccage de Rome, conduisirent leur périple jusqu’en Afrique et Carthage, privant l’Empire de précieux greniers à blé. Eliminer ces derniers aurait pu permettre de sauvegarder la puissance romaine, conjecture Peter Heather. Las, en 461, la flotte offensive fut détruite par Genséric, signant l’arrêt de mort des espérances romaines. Une « armada de onze cents bateaux » envoyée en 468 par Constantinople permit de récupérer Sardaigne et Sicile, mais, devant Carthage, un vent défavorable bloqua la flotte que les Vandales purent incendier. Si sa civilisation n’agonisait pas encore, Rome si…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    

      Il faut avec Philippe Fabry passer sur un apparent anachronisme : en effet ni le terme de libéralisme, ni de socialisme, nés autour du XVIIIème et du XIXème siècle, n’existaient au temps de Cicéron. Reste que les concepts, ici explicités à l’aide d’Hayek, deviennent particulièrement opérants si l’on songe à la liberté civique et économique qui régnait au temps de la république romaine, puis à la monopolisation du pouvoir politique, militaire, fiscal et social par les Empereurs et leurs cohortes pyramidales de fonctionnaires, plus particulièrement à partir du règne d’Auguste. Car progressivement, et ce depuis le IIIème siècle avant Jésus Christ, « l’état de droit est effacé par le droit de l’Etat, » ce qui n’est pas sans dommage dans la perspective de la chute de l’Empire.

      Ne pensons pas un instant que Philippe Fabry n’obéit qu’au brillant de son hypothèse. Le sérieux de sa démonstration repose sur la connaissance de nombreux historiens antiques, de Polybe à Suétone, d’Ammien Marcellin à Zosime, puis modernes, de Montesquieu et Gibbons à Paul Veyne, mais aussi de juristes, comme Ulpien, s’appuyant sur de nombreuses, précises et édifiantes citations. Non sans omettre la précaution requise : le libéralisme de la République romaine n’en était un qu’à la réserve suivante : l’institution de l’esclavage, alors général sur la planète, et qui ne s’effaça qu’avec le christianisme.

      Autre réserve à imputer à l’essayiste : La République romaine est cependant assez loin de l’ultérieur libéralisme classique. L'existence de lois somptuaires, l'interdiction pour les sénateurs de pratiquer le grand commerce, la restriction des droits économiques pour les non-citoyens, dépourvus du jus commercium, la non reconnaissance du droit de propriété pour les provinciaux, l'encadrement du marché par les édiles, tout cela est absolument incompatible avec un libéralisme digne de ce nom. Il n’en reste pas moins qu’en forçant le trait, Philippe Fabry met en relief le passage à un socialisme impérial.

      Après la guerre civile romaine qui suivit l’assassinat de Jules César, « il n’y eut aucun compromis entre la pratique libérale républicaine traditionnelle et la pratique socialiste populiste du dernier siècle de la République, mais seulement un compromis entre le socialisme par le haut des oligarques et la socialisme par le bas de la plèbe, qui fusionnèrent dans le socialisme impérial, sorte de fascisme romain, le libéralisme républicain traditionnel étant purement et simplement exterminé ». Peu à peu, Rome, au moyen du culte impérial obligé, révulse Juifs et Chrétiens, étrangle la liberté de conscience et persécute ces derniers ; jusqu’à ce que le christianisme devienne religion officielle.

 

Création Andrès Rocès. Photo : T. Guinhut.

 

 

      D’Auguste à Dioclétien, l’Empire transforme le régime « de dictature autoritaire en dictature totalitaire avec culte universel, dirigisme économique et social étendu ». Ainsi, clientélisme, corruption, distribution de blé, thermes, théâtres, grands travaux, propagande et art officiel, jeux du cirque (« panem et circenses »), ne sont rien d’autre que « redistribution, emplois publics, subventions, toute la panoplie de l’Etat socialiste ». Le dirigisme économique, le contrôle des prix et la planification de la production deviennent la règle, les ouvriers étant marqués au fer des manufactures d’Etat, au nom de « l’utilitas publica ». Au point de refuser les innovations (comme une nouvelle méthode pour transporter des colonnes) afin de nourrir le peuple par des emplois. Ce qui ne manque pas, dans le cadre du « collectivisme philosophique flagrant chez Marc-Aurèle », de castrer tout esprit d’initiative et d’entreprise : « Produire quelque chose devient fiscalement si coûteux que beaucoup renoncent et abandonnent leurs champs ». De plus, « ceux qui recevaient les faveurs de l’Etat devenaient plus nombreux que les contribuables »…

      Comment s’en tirait donc la République ? Mais en étendant ses conquêtes territoriales sur tout le pourtour méditerranéen (ce à quoi la politique d’Auguste a mis fin), en pillant les nouvelles provinces et leurs mines d’or, en leur faisant payer le tribut, puis par des impôts toujours nouveaux. Jusqu’à ce que ces dernières, à leur tour étouffées par le dirigisme, ne suffisent plus à remplir les caisses impériales, à payer une armée pléthorique, dont on avait doublé la solde par démagogie, à nourrir les robinets assoiffés de la dépense publique et de l’inflation monétaire… Percevoir les impôts dans les provinces, de juteuse affaire, devint pour les décurions une charge ruineuse que l’on fuyait : « Le riche, ou l’enrichi, était destiné à être réquisitionné avec sa fortune pour le service exclusif de la collectivité ». Quant à la justice impériale, elle devint tyrannique et sanglante pour les moindres délits. Là-dessus, les Barbares, que l’on avait jusque-là repoussés sans peine, ne trouvèrent plus en face de leurs déprédations la cohésion romaine nécessaire, qu’une armée émiettée par les sécessions, que des généraux punis pour les victoires (de crainte de velléités d’usurpation du pouvoir), au point que les citoyens et le peuple aillent jusqu’à préférer le plus de liberté barbare à la tentaculaire tyrannie impériale. Quand Rome s’effondra, de pire façon encore que l’Union Soviétique qui reproduisit une grande part de ses abjectes tyrannies. Ainsi sont mortelles les civilisations. Quod erat demonstrandum.

      Sous-titrant son essai, d’Histoire et de philosophie politique, aussi entraînant que passionnant, « Leçon antique pour notre temps », Philippe Fabry, historien du droit et des idées politiques, par ailleurs auteur d’un ambitieux essai de philosophie de l’Histoire[6], ose un parallèle judicieux avec le destin des Etats-Unis. Depuis le libéralisme des fondateurs de la constitution américaine, cette superpuissance est en train de vaciller sur ses principes : le poids de l’Etat fédéral, de l’administration, particulièrement celle d’Obama, une fiscalité sournoisement omniprésente, le « Patriot Act » et ses conséquences sur les libertés, malgré la nécessité sécuritaire, pourraient laisser penser que l’Amérique se laisse glisser sur la pente socialiste et tyrannique qui fut fatale à l’Empire romain. À moins que l’inspiration des mouvements réellement libéraux du « Tea party », que l’effet Donald Trump[7], en particulier de par ses judicieuses baisses d’impôts, largement positif - quoique ce dernier soit irrationnellement haï - lui rende ses entières capacités d’innovation économique et intellectuelle…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

     Si nombre d’historiens ont préféré voir une lente transition, une chaotique continuité dans le passage entre Antiquité tardive et Haut Moyen-Âge, Bryan Ward-Perkins, avec La Chute de Rome, valide la thèse de la brusquerie d’un grave déclin civilisationnel, en montrant les « horreurs de la guerre » perpétrées par les Barbares, les pillages, meurtres et tortures, ce en consultant des sources du temps, quoique parfois lacunaires : le V° siècle fut en effet un « désastre », qui mit à mal les levées d’impôts, donc la financement de l’armée impériale et par contrecoup son affaiblissement ; auquel les guerres civiles entre empereurs et « usurpateurs » contribuèrent, sans compter les Barbares requis dans les légions pour finalement trahir, les révoltes d’esclaves qui rejoignaient ces Barbares.

      Mais par-dessus tout, il s’appuie sur une « histoire économique », qui, d’ailleurs, insiste-t-il, n’a rien de marxiste. L’étude des poteries, par exemple, mais aussi des tuiles, est une « mine d’informations », qui permet de constater un brusque coup d’arrêt dans les échanges commerciaux, « un déclin saisissant du niveau de vie » du V° au VI° siècle, là où une civilisation brillante a pu retomber « à l’âge du fer ». Ainsi « la violence permanente entrava la production, la distribution et la consommation ». En ce sens la spécialisation des compétences ne put plus concourir à la prospérité lorsque les voies d’acheminement furent privées de toute sécurité. Sans doute, « la production alimentaire s’écroula-t-elle, causant un effondrement démographique ». En conséquence, « un paysage romain jadis densément peuplé laissa place à un paysage post-romain à l’habitat clairsemé », voire à des « ville-fantômes », quoique la Méditerranée orientale fut moins exposée. Par ailleurs, l’historien n’ignore ni les pestes du VI° siècle, ni « l’affaiblissement du soleil » en 431 et 432.

      Notons que Bryan Ward-Perkins n’a pas de pudeur politiquement correcte, en affirmant la validité du concept de « civilisation[8] » ; en effet « certaines cultures s’avèrent bien plus évoluées que d’autres ». Certes d’une remarquable brutalité, la République et l’Empire ont fondé une ère plus remarquable encore de prospérité et de culture…

 

      Mais l’action conjuguée des Barbares, des guerres civiles et du socialisme impérial  ne suffit pas à expliquer l’effondrement d’une civilisation, car « la majorité des structures de base de la société perdurèrent sous la domination germanique ». La thèse de Bryan Ward-Perkins, trouve alors une confirmation inattendue dans l’étude de Kyle Harper : Comment l’empire romain s’est effondré. Aux sources classiques, historiennes et littéraires, ce dernier ajoute des sources archéologiques, la lecture des évolutions économiques, démographiques, climatiques et sanitaires enfin.

      Outre un déferlement des Barbares qui n’eût pas suffit à lui seul à ramener une civilisation brillante à l’âge du fer, le bouleversement climatique est un facteur aggravant et fatal : « Ainsi doit-on considérer la période qui va de 450 à 530 après Jésus Christ comme un prélude au petit âge glaciaire de l’Antiquité tardive », qui dure jusque vers l’an 700. Ainsi Kyle Harper s’inscrit-il, en amplifiant cette perspective, dans la lignée d’Emmanuel Le Roy Ladurie, dont l’Histoire du climat depuis l’an mil[9] fit en 1967 boule de neige…

      L’étude des pollens, des cernes des arbres, des restes végétaux, des glaciers, permet d’avoir une idée des évolutions climatiques quand celle des sépultures et de leurs corps permettent de déduire les causes et le nombre des décès. Aussi l’optimum romain chaud et humide tout autour de la Méditerranée, qui permit la prospérité, vit lui succéder une décroissance des températures qui mit à mal les récoltes, l’approvisionnement. Aux famines s’ajoutèrent les épidémies, entraînant une mortalité considérable. Procope et Jean d’Ephèse nous transmirent au V° siècle leur sentiment d’horreur, devant cette peste « qui a presque balayé l’ensemble du genre humain », selon le premier, et qui, selon le second, était la conséquence de la colère divine, « comme un moissonneur récoltant le blé ».

      Ainsi, après une première épidémie qui perturba l’expansion démographique et économique sous Marc-Aurèle, le III° siècle a cumulé pestes, sécheresses et soubresauts politiques avant que l’empire se reconstruise autour du christianisme. Rappelons que la fin du IV° et le début du V° siècles virent les Barbares se jeter sur Rome, brisant la cohésion de l’Empire. Mais au cours du VI° siècle, s’établit le petit âge glaciaire, de plus affligé de lourdes éruptions volcaniques, dont en l’an 536, qui vit « l’obscurcissement du soleil » et « une année sans été », alors que les températures moyennes estivales baissèrent de 2,5°, ce qui est stupéfiant : selon Cassiodore, « les récoltes tournèrent à la catastrophe ». Même chose trois ans plus tard : « la décennie 536-545 a été la plus froide des 2000 dernières années ». Parallèlement, l’aridité s’installait au Moyen-Orient.

      La fin du VI° siècle vit arriver depuis l’ouest de la Chine, transmise par les puces et les rats, puis véhiculée par les réseaux de communication de l’empire, par les transports de céréales qu’accompagnaient ces rongeurs, yercina pestis, bénéficiant d’une effroyable modification génétique, autrement dit la peste bubonique : le taux de mortalité put alors atteindre 60 %, de l’Angleterre à l’Italie, de la Gaule à l’Espagne. Il n’est donc pas étonnant que des cités disparurent au point de ne laisser que des ruines, qui ne servirent que de carrières aux siècles suivants. Ainsi une ville gallo-romaine comme Sanxay, dans la Vienne, dont on ne découvre plus qu’un amphithéâtre, des thermes immenses, un temple probablement majestueux, mais arasés, dans une campagne vide…

      Voilà qui donna le coup de grâce à l’Occident : d’un million d’habitants, la ville de Rome chut à vingt mille ! Et les lambeaux de l’empire de subir les mêmes outrages, jusqu’en Grèce, en Anatolie, en Egypte. On ne s’étonne alors pas que les structures politiques et économiques, que le commerce, les technologies et les arts retombent en une brouillonne enfance. De plus, à partir du VII° siècle, l’Islam, lui-même en son Arabie natale favorisé par le refroidissement, put infliger de sévères pertes territoriales à l’Empire d’Orient, jusqu’à ce qu’en 1453 Constantinople tombe sous ses crocs barbares et incendiaires…

      Kyle Harper confirme en scientifique les observations d’Edward Gibbons, qui s’appuyait sur Procope et Agathias, Théophane et Heineccius. Il notait que l’apparition d’une comète, en la cinq cent trentième année de l’ère chrétienne, fut suivie « d’un affaiblissement remarquable dans les rayons du soleil », et de tremblements de terre : « cette fièvre de notre globe l’agita sous le règne de Justinien avec une violence peu commune […] On dit que deux cent cinquante mille personnes périrent lors du tremblement de terre d’Antioche ». Enfin, « Le triple fléau, de la guerre, de la peste et de la famine, accabla les sujets de Justinien ; son règne est marqué d’une manière funeste par une diminution très sensible de l’espèce humaine[10] ».

      Soigneusement informé, y compris sur l’hygiène des villes romaines, leurs aqueducs et leurs latrines, et en conséquence leur mortalité gastroentérologique, agrémenté de cartes et graphiques, l’essai de Kyle Harper est une mine d’informations percutante. Son « duo contrapuntique entre l’humanité et l’environnement naturel », force l’admiration autant que notre humilité au regard des contraintes imposées aux civilisations, toujours fragiles face aux chocs des pandémies et d’un intense refroidissement : « L’alliance de la guerre, de la peste et du changement climatique a conspiré pour mettre fin à un millénaire de progrès matériel, transformant l’Italie en un pays médiéval arriéré, comptant plus pour ses reliques de saints que pour ses prouesses économiques ou politiques ».

 

Amphithéâtre gallo-romain, Sanxay, Vienne. Photo : T. Guinhut.

 

 

      Depuis Edward Gibbon, en passant par Bryan Ward-Perkins, Peter Heather et Philippe Fabry, l’étude de Kyle Harper est la pièce qui couronne le puzzle ; et brillamment. Les premiers expliquaient la chute de Rome, seul le dernier montre comment une civilisation a pu s’effondrer. Certes, le risque de l’historien est de faire passer les préoccupations de son époque au premier plan de sa fondation des ressorts du passé. Qu’il s’agisse de pandémies, de climat ou de socialisme, sans omettre de nouveaux barbares, qui sait si les historiens du futur nous liront avec commisération. Cependant l’Histoire, assurément multicausale, ne peut que gagner en perspicacité grâce au concours des sciences, aussi bien politiques qu’exactes, de façon à mieux comprendre, voire envisager la mortalité des civilisations.

      Reste que Philippe Fabry eût pu aller plus loin dans son parallèle entre Rome et les Etats-Unis, ce d’ailleurs dans la tradition d’Edward Gibbon qui appliquait son étude à l’instruction de son siècle et de l’Europe, tout en suggérant que la sécurité de ces derniers pouvaient être menacée par un « peuple obscur », en prenant l’exemple des « Arabes ou Sarrasins[11] ». N’a-t-on pas en France, et dans trop de sociétés occidentales, un budget de l’Etat sans cesse en déficit, des dettes colossales, un recours excessif à la planche à billet, une économie corsetée par un capitalisme de connivence, par les normes, par une fiscalité confiscatoire, par une redistribution pléthorique ? Tout ceci décourageant la croissance, le travail, la création de richesses, l’innovation ; sans compter la liberté d’expression mise à mal. Pire, les barbares ne sont pas à nos portes, mais dans nos murs. Il ne s’agit plus seulement de Goths et autres Vandales qui pillèrent Rome en 412, mais d’immigrés venus de l’aire sahélienne et arabo-musulmane, voire de jeunes Français, à qui nous avons offert du travail (quand il y en avait) et à qui nous versons de généreuses allocations comme au tonneau des Danaïdes, parmi lesquels une croissante proportion ne pratique pas seulement le pillage délinquant, mais le prosélytisme et la tyrannie de l’Islam. Comme lorsque ce qui restait de l’Empire romain d’Orient, Byzance, s’écroula sans trop de peine au VIIIème siècle sous les coups du jihad musulman, parce que pas grand monde ne souhaitait défendre une si lourde structure fatiguée si peu propice aux libertés face à la violence de la foi alliée à celle de la guerre. Hélas les Chrétiens d’Orient[12] ne cessèrent de tomber de Charybde en Scylla. Nous y sommes. Faut-il attendre les prophéties de quelque Sybille dans les ruines, ou veiller à construire l’avenir d’une civilisation digne de ce nom…

      Reste que bien plus largement mondialisée que l’Empire romain, notre civilisation risque-t-elle de devoir affronter des pandémies imprévues, un refroidissement climatique, pire (et l’Histoire l’a montré) que les réchauffements[13], un socialisme généralisé (y compris écologiste), une barbarie islamique, voire des avatars encore dans l’œuf de ces derniers, et d’autant plus difficiles à parer. Concédons le : celui qui aurait une vision irénique du socialisme (historique et économique) et de l’Islam (rappelons-le, autant politique que religieux et totalitaire[14]) ne pourrait que se scandaliser de telles convictions. Mais au catastrophisme, il faut opposer la sagesse de la science et de la stratégie…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Montesquieu : Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, XIX, Œuvres complètes, II, Pléiade, Gallimard, p 182.

[2] Edward Gibbon : Histoire de la chute et de la décadence de l’empire romain, Ledentu, 1828, tome VII, XVIII, p 117, 119.

[3] Peter Brown : La Toge et la Mitre. Le monde de l’Antiquité tardive, Thames and Hudson, 1995.

[4] Edward Gibbon : ibidem, tome IV, XIX, p 65.

[6] Philippe Fabry : La Structure de l’Histoire. Déterminisme historique et liberté individuelle, Jean-Cyrille Godefroy, 2018.

[9] Emmanuel Le Roy Ladurie : Histoire du climat depuis l’an mil, Champs Flammarion, 2009.

[10] Edward Gibbon : ibidem, tome VIII, XLIII, p 168, 170, 179.

[11] Edward Gibbon : ibidem, tome VII, XVIII, p 123.

 

Minerva pacifica, Museo romano, Calahorra, La Rioja. Photo : T. Guinhut.

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14 avril 2019 7 14 /04 /avril /2019 09:23

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Vertus japonaises des dictionnaires
et des encyclopédies.
Shion Miura : La Grande traversée ;
Yôko Ogawa : Instantanés d’Ambre.

 

 

Shion Miura : La Grande traversée,

traduit du japonais par Sophie Refle, Actes Sud, 288 p, 22 €.

 

Yôko Ogawa : Instantanés d’Ambre, traduit du japonais

par Rose-Marie Makino-Fayolle, Actes sud, 304 p, 22,50 €.

 

 

 

 

      L’amour de la langue conduit inévitablement à celui des dictionnaires. Mais au point d’y consacrer sa vie, comme Pierre Larousse, Emile Littré ou Alain Rey ? Et plus encore de transmettre sa docte et austère passion aux générations suivantes. Une telle passion et un tel devoir de transmission sont au cœur du roman de Shion Miura, une romancière japonaise née en 1975. Dans La Grande traversée, qui n’est pas un roman de voyage, sinon intellectuel, la lexicographie ne reste pas close sur elle-même, elle trouve ses accointances avec la gastronomie et l’amour, ce qui permit de faire de l’ouvrage un succès phénoménal et amplement mérité au pays du soleil levant. Quant à Yôko Ogawa, née en 1962, on ne s’étonne plus de son aura, de roman en roman, et lorsque parait son volume intitulé Instantanés d’ambre, l’on devine qu’un bijou d’écriture et de sens, quoique mystérieusement rugueux, nous attend. Et, outre qu’elle a un sens des mots affuté au plus haut point de leur poétique, qui laisse devine qu’elle consulte les dictionnaires pour en dépasser la saveur, elle laisse ici une place cruciale aux encyclopédies.

 

 

      Mais entre les mots et les choses, il y a loin. D’où la perplexité du jeune Majimé lorsqu’il doit rédiger, pour le compte du nouveau dictionnaire titré La Grande traversée, la définition du mot « amour ». Car s’il est à l’aise dans le monde des livres, « pour le reste il est impuissant », selon sa logeuse. L’irruption de la petite fille de cette dernière, nommée Kaguya et chef cuisinier de son état, bouleverse la donne. Saura-t-il la toucher avec sa lettre si poétique ? Sauront-ils faire coexister leurs mondes ?

      Comme dans une minutieuse enquête, et non sans humour, l’on entre avec Majimé dans les arcanes de la rédaction du dictionnaire, depuis les premières fiches jusqu’à la beauté du papier imprimé, en passant par ses problématiques les plus diverses et subtiles. Il se doit par exemple d’être le reflet des évolutions de la société, en particulier dans le domaine de la sexualité et des mœurs. Si un transgenre ouvre un tel volume, que lit-il en trouvant les définitions d’homme et de de femme ? En conséquence, le grand-œuvre aux deux cent mille vocables devient « un bateau chargé des âmes du passé qui vont vers le futur ».

 

Mangas XIX°. Photo : T. Guinhut.

 

      Le projet croît grâce à la conscience professionnelle et l’entraide des collaborateurs aux personnalités piquantes, dans un microcosme attachant. Un tel travail de quinze années, qui voit arriver de nouvelles recrues et mourir les anciens, a aussi la vertu de rapprocher les êtres. Une nouvelle collaboratrice, Mademoiselle Kishibé, découvre « le vrai pouvoir des mots », qui peuvent blesser, protéger, « créer des liens » et présider à la création. Mieux encore, comme l’amour qui vit dans les couples, car Kishibé se lie avec un expert en fabrication de papier, « quelque chose qui sommeillait en nous se transforme en mots ». Qu’ils soient cuisiniers, papetiers ou lexicographes, les personnages de Shion Miura donnent une leçon de vie parfaite, dans ce qui devient un délicieux et profond conte philosophique.

      Loin d’être un roman à l’eau de rose, l’œuvre pleine de finesse, de tendresse et de psychologie écrite par Shion Miura est un apologue savoureux : « L’important pour le lexicographe est de ne jamais cesser d’analyser le réel » en est peut-être la morale. La transmission des mots et du sens apparait comme une mission, non seulement pédagogique, mais sacrée : « rassembler une grande quantité de mots de la manière la plus exacte possible, c’était comme disposer d’un miroir qui déforme le moins possible ». Reflet du monde et clef des savoirs, le prolixe et exact dictionnaire permet, de par la vertu des mots et du travail partagé, de configurer notre rapport au réel et à l’intellect, mais aussi de tisser  des liens, entre amitié et amour, parmi les protagonistes, autant que parmi l’humanité.

      Cependant une note plus grave apparaît lorsque Majimé et le professeur Matsumoto, à l’occasion d’une conversation sur les subventions d’Etat allouées aux entreprises éditoriales, concluent : « si le dictionnaire devient une question de prestige pour l’Etat, il est à craindre que les mots deviennent un outil de domination pour le pouvoir ». Ainsi, de la sphère amicale et amoureuse à la sphère politique, navigue La Grande traversée. Si de prime abord l’ouvrage aurait pu paraître charmant et négligeable, il devient un de ces livres qui ont quelque chose d’essentiel. Comme lorsqu’un drame un rien burlesque éclate alors que le quatrième jeu d’épreuves ne comporte pas le mot « sang » : un seul mot vous manque et tout est dépeuplé en cette « cristallisation de la sagesse humaine »…

 

 

     

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Donner un prénom à son enfant est-il anodin, ou engage-t-il une part de son destin ? Les mots ne sont pas si innocents eut égard aux êtres qu’ils désignent. Yôko Ogawa délivre quelques-unes des paillettes de l’humanité en ses mystères dans ses Instantanés d’ambre, titre poétique s’il en est, à double sens de surcroit, uni et partagé entre le prénom de son héros et la métaphore lumineuse.

      Une mère abusive enferme ses rejetons dans une maison ceinte d’un jardin et les contraint d’oublier leurs prénoms originels au profit de noms de minéraux trouvés dans une encyclopédie des sciences : « Opale », « Agate », « Ambre », quoique ce dernier soit un fossile. L’on sait que dans l’ambre se logent des insectes, des souvenirs d’un lointain passé. Monsieur Ambre raconte donc sa vie et plus précisément son enfance. D’après la narratrice qui recueille ses confidences, il a des « murmures secrets proches du silence » : « un peu comme si quelque part dans les sous-bois des fées échangeaient des communications secrètes ».

      Il vit dans une perspective onirique, même s’il a conscience des réalités qui l’entourent, comme lorsque meurt la petite sœur d’une pneumonie et non à cause d’un « chien maléfique ». Cependant, puisque emprisonné, il dévore de son œil d’ambre les encyclopédies et perçoit le monde avec un regard capable de prodiges hypnotiques, mais aussi de transmuer les traumatismes.

      Ce conte n’est pas sans morale. D’abord, se doter d’un nouveau prénom engage à se construire une nouvelle identité. Ensuite, de toute évidence, le monde extérieur est bien nécessaire au développement de l’enfant. Or, les jours où la mère doit s’absenter, Joe, un marchand ambulant, offre sur son vélo « la totalité du monde » : « les objets ne cessaient d’apparaitre et de disparaitre, comme si Ambre tournait les pages de l’encyclopédie ». Aussi la lecture se révèle être une indispensable ouverture au monde, de surcroit si elle est encyclopédique, comme la pratique notre personnage. Autre façon de s’échapper, un professeur vit « au creux de l’oreille » d’Agate. Il faudra l’intervention de la narratrice pour que s’ouvre la prison.

      Cette dernière enfin contribue à mettre en scène une exposition de celui qui est devenu Monsieur Amber. Grâce à ses œuvres qui « ressemblent à des poussières d’étoiles sans nom abandonnées », le tissu contrapuntique du roman se trouve délicieusement enrichi. En effet, ses « Instantanés » ne sont visibles que par un œil attentif, parmi un choix de douze volumes : « les scènes tracées au coin des pages d’une encyclopédie sont minuscules, microscopiques ceux qui s’y dissimulent enfouis au cœur de ses strates de silences superposées, de sorte que leur exposition ne résisterait pas au regard de la multitude ». L’on devine que la vie intime de l’artiste, son frère, sa sœur, sa mère coupable et depuis suicidée, fourmillent en ce monde lilliputien. En un retournement paradoxal, les encyclopédies, qui sont de vastes fenêtres sur l’univers, recèlent une intime et mémorielle introversion.

      Le merveilleux infuse à petites touches le quotidien au service d’un univers qui n’appartient qu’à l’auteure du Musée du silence et de Cristallisation secrète[1]. Une fois de plus la romancière et créatrice d’atmosphère Yôko Ogawa, qui sait user d’une immense tendresse pour le monde de l’enfance, cultive l’art de donner vie à de doux monstres, sans omettre une dimension muséale insolite et profondément poétique. Après l’enfant sans lèvres du Petit joueur d’échec[2], Ambre est une de ses plus belles créations.

 

      Du pouvoir des mots à celui des volumes qui les magnifient, deux romancières japonaises aux œuvres  délicates et intenses, Shion Miura et Yôko Ogawa, tissent au cœur de la littérature japonaise contemporaine des réseaux de sens et de poésie qui n’appartiennent qu’à elles. Et cependant leurs romans savent acquérir une dimension universelle, en ajoutant aux dictionnaires et aux encyclopédies une saveur inédite qui insémine d’un ambre parfumé les papilles du lecteur. L’on imagine que l’Encyclopédie[3] de Diderot et d’Alembert n’aurait pas rêvé de telles métamorphoses.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Shion Miura est parue dans Le Matricule des anges, mars 2019.

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6 avril 2019 6 06 /04 /avril /2019 08:51

 

 Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Petite chronique littéraire et philosophique

de la délinquance et de la criminalité.

 

Jack Black : Personne ne gagne ;

Jonas T. Bengtsson : Submarino.

 

 

 

 

 

Jack Black : Personne ne gagne,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jeanne Toulouse et Nicolas Vidalenc,

Monsieur Toussaint Louverture, 480 p, 11,50 €.

 

Jonas T. Bengtsson : Submarino,

traduit du danois par Alex Fouillet, Denoël, 540 p, 27 €.

 

 

 

      Le crible et le crime ont la même étymologie, d’où pour ce dernier ce qui sert à trier, à prendre une décision judiciaire ; c’est donc par métonymie que le crime s’est appliqué au grief. Le criminel commet alors ce qu’une société animée par des valeurs pratiques et morales réprouve : le meurtre puis le viol. Quant au verbe médiéval délinquer, il a disparu pour ne conserver que le délinquant, celui qui laisse ses devoirs pour commettre des fautes telles que le vol. Le monde du crime et de la délinquance effraie, ou fascine, ce pourquoi, par voyeurisme ou catharsis, il agite romanciers et lecteurs, au point d’être devenu, à partir d’Allan Edgar Poe[1], l’objet d’un genre à part entière : le roman policier. S’il a le plus souvent pour objet de rassurer et d’assurer le retour de la vérité, de la loi, de la justice et de la peine, il est permis de se pencher sur des romanciers qui se préfèrent en chroniqueur et psychologues. Obscur travailleur du monde souterrain des criminels, Jack Black sait pourtant qu’à ce jeu Personne ne gagne ; quand avec Jonas T. Bengtsonn, drogues, délinquances et criminalités flamboient dans l’envers du paradis social danois pour descendre dans un Submarino de cendres ses protagonistes. Eclairons ces derniers par une petite poignée de lectures philosophiques, de Kant à Nietzsche…

 

      L’autobiographie peut avoir la puissance du roman : Jack Black, narrateur doué, nous emporte dans un rythme enlevé qui dévoile sans fard les pléthoriques excès de sa carrière. Orphelin de mère à dix ans, fils spirituel de Jesse James (ce fameux hors la loi américain du XIX° siècle), travailleur d’abord, voleur bientôt, fin connaisseur enfin de la « confrérie des yeggs », de ce « monde des criminels », Jack, comme le suggère son patronyme, est un « travailleur de la nuit », puis un expert en matière de système carcéral de l’ouest des Etats-Unis.

      Roman picaresque et d’aventure fracassant et trépidant, Personne ne gagne se lit goulûment, comme Jack Black lui-même le fit avec les romans à dix cents de son enfance, ceux d’Alexandre Dumas et de Charles Dickens. Il découvre les enfers des prisonniers, des prostituées, non sans qu’une réelle compassion l’émeuve, envers ces « condamnées à perpétuité par la société ». Le langage des clochards, hobos et autres routards n’a plus de secret pour lui, ni l’alcool, l’opium, et par conséquent les tréfonds de la Justice. Il revendique une liberté asociale, une solidarité sans faille avec ses pairs, face à la chasse policière aux vagabonds, mais aussi une irréfragable passion pour le cambriolage de haut-vol, au point de subir de terribles années de pénitencier, au contact des pires délinquants et criminels. La morale finale est lapidaire : quinze ans de « taule », rien de gagné ; sauf un beau livre à la Jack London.

      Jack Black (1872-1932) se refit une conduite suite à la rencontre d’un journaliste. La publication de Personne ne gagne, en 1926, lui permit de devenir conférencier et militant anti-peine de mort. Guère de misérabilisme, peu d’excuses complices pour le crime, ainsi Jack Black laisse-t-il un roman d’éducation à la délinquance et au crime, plein de feu et de détresse, une épopée individuelle paradoxale, une plongée dans les bas-fonds de l’Amérique du début du XX° siècle qui vaut son pesant de sociologie et qui fit le bonheur de William Burroughs (qui en est le préfacier) et de la Beat generation.

      Seuls la confiance des juges, le travail permettent la réhabilitation du délinquant et du criminel, plaide l’auteur, même si, peut-on lui objecter, quelques-uns sont irrécupérables. En une sorte de postface, Jack Black, avec « Qu’est-ce qui cloche chez les honnêtes gens ? » pose son credo : « Je soutiens que multiplier les lois et durcir les peines ne peut conduire qu’à davantage de crimes et de violence… Il faut privilégier la prévention à la répression… Ce n’est qu’en découvrant les causes du crime que l’on pourra en venir à bout ». L’on se doute qu’il juge défavorablement la peine de mort. Aussi, avec un rien d’angélisme pénal foucaldien[2] avant l’heure, privilégie-t-il l’éducation, et - c’est implicite - la lecture des bons livres, dont le sien.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Une descente aux enfers… A moins que Nick et son frère aient commencé leur vie au fond de l’enfer et n’en aient pas bougé. Croyez-le ou pas, mais ce roman de Jonas T. Bengtsonn situe ses souffre-douleurs consentants dans une démocratie prospère et réputée pour son modèle social : le Danemark.

      À partir d’une paire de types dévastés par la vie et de leurs mésaventures entre bagarres et condamnations, entre pensionnat et salle de sport, entre amours glauques et regrets insalubres, un tableau de société pour le moins sordide s’étale. L’un, Nick, collectionne les bières et les petites amies peu regardantes, à moins que, comme Sofie, elles soient douées d’un sens de la compassion remarquable qui ne leur vaut guère de reconnaissance. L’autre, son frère, élève seul et tant bien que mal son fils Martin, quoiqu’il lui préfère le « sachet blanc », au point qu’il investisse l’héritage venu de sa mère en ce commerce hautement illégal qui ne présage rien de bon, même si cela lui permet de gâter son petit môme passablement perturbé, ce jusqu’à ce que la catastrophe lui tombe sur les épaules. Les femmes sont des mamans indignes à qui l’on a enlevé leur enfant, ou des prostituées shootées jusqu’à l’os; les hommes, des brutes jouisseuses et égoïstes. La ville qui abrite ces joyeusetés côtoie un « fantasme d’architecte qui s’est transformé en plus grosse communauté de chômeurs immigrés et alcooliques »…

      Puis, alors que Nick est à la recherche de son frère, un flash-back morcelé se met en route. Leur mère dépassée, déglinguée, alcoolique et accro aux cachets tente de reprendre en main sa famille. Elle récupère ses deux enfants au sortir d’un foyer, avant d’être assaillie par une nouvelle grossesse. Le bébé, alors qu’elle court les bars et les aventures sordides de la prostitution, laissé aux soins éclairés des deux grands frères, crie comme un monstre. Ces derniers n’en ont cure, sniffent de la peinture et picolent devant la télé à fond. Jusqu’à ce que la petite créature meure. L’image du sac, « une grosse poupée », dissimulé dans les ordures, les poursuit. De défonce en pas de chance, de prison en mitard, de paresse chronique en coups foireux (destruction de BMW, achats démentiels de pornographie, vol d’économies de vieilles dames, agressions, deal…), Nick et son frérot finissent, qui alcoolique fan de culturisme aux stéroïdes, qui héroïnomane compulsif et dealer en chef. Sans compter le crime infâme et psychotique d’Ivan, voleur et collectionneur grotesque de boutons de chasse d’eau…

      Une écriture par à-coups, phrases brèves et dialogues, contribue à une immersion sociologique et psychologique assez réussie, par instants impressionnante. Néanmoins, Bengtsson ne cherche à dénoncer ni personne ni rien, même si c’est peut-être là sa limite. Les faits bruts seuls comptent, suffisamment parlants, sur la pente d’une fatalité inexorable, pavée de blessures et de cellules, de cercueils précoces. Toujours les marins de Submarino, parmi la haute mer des laissés pour compte de notre contemporain, ont la tête sous l’eau. Est-ce à dire que nous sommes en présence d’un apologue à vocation morale ? Qui sait…

      Evidemment, on ne peut que penser à Irvine Welsh[3], à son Trainspotting, odyssée sur-célèbre d’un groupe de camés déjantés et dégueulasses. Est-ce à dire que Submarino n’en est qu’un doublon, quoique un peu plus pathétique, désespérément tragique ? Malgré l’acidité de la personnalité romanesque de ce traité de dissection des paumés et délinquants en fin de course, on peut cependant se demander si ce misérabilisme des cas sociaux et de l’immigration ne glisse pas un peu dans le voyeurisme, dans la facilité. Qui, en effet, est responsable de la misère des délinquants et criminels de Jonas T. Bengtsson : une société égoïste, leurs parents aussi incompétents que détruits, leur hérédité, leur manque d’éducation, ou bien eux-mêmes, trop facilement résignés à leur impéritie, à leur quête de plaisirs grossiers ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Le crime est une transgression grave du droit positif qui porte atteinte à l’individu en sa dignité, voire en sa vie, donc aux intérêts sociaux essentiels. À cet égard Kant, dans la Métaphysique des mœurs, distingue « délit à caractère abject et délit violent[4] ». Est-ce à dire qu’il oppose délinquance et criminalité ? Bien que représentatif des lumières, Kant  reste fidèle à la loi biblique du talion, en commandant la peine de mort aux meurtriers. Ce à l’encontre de son contemporain, Cesare Beccaria, l’auteur du Des Délits et des peines[5], dont il moque « la sensiblerie sympathisante[6] ».

      Outre son opposition à la peine de mort, Jack Black ne semble pas loin de Michel Foucault : dans Surveiller et punir, ce dernier dénie toute pédagogie et toute réussite à l’incarcération, qui, selon lui, « provoque la récidive[7] ». Lui aussi préconise le travail rédempteur. Mais comment comprendre celui qui ne préfère que s’abîmer dans les drogues, la délinquance et le crime, comme les personnages de Jonas T. Bengstsonn ?

      Nietzsche, dans Le Crépuscule des idoles, semble tout au moins comprendre le délinquant Jack Black et ses comparses plus violents : « Le type du criminel, c’est le type de l’homme fort, placé dans des conditions défavorables, c’est un homme fort que l’on a rendu malade. Ce qui lui manque, c’est la jungle, une nature et un mode de vie plus libres et plus dangereux, qui légitime tout ce qui, dans l’instinct de l’homme fort, est arme d’attaque et de défense. […] C’est la société, notre société policée, médiocre, castrée, qui, fatalement, fait dégénérer en criminel un homme proche de la nature[8] ». Rétorquons à Nietzsche qu’il n’en reste pas moins qu’au-delà de cette nature la culture d’une société policée doit se protéger et protéger ses valeurs…

 

      Faut-il, pour en partie solutionner le problème de la délinquance, voire d’une criminalité subséquente, libérer la vente des drogues - et pour le cannabis c’est indubitable, malgré sa dangerosité et comme le montrent les Etats qui l’ont libéralisé - de toutes les drogues, comme le préconisait en 1992 l’Américain Thomas Szasz dans Notre droit aux drogues[9] ? Si la dopamine, hormone du plaisir alors insuffisamment secrétée, peut être remplacée par ces drogues, ne faut-il pas s’orienter vers des solutions thérapeutiques ? En ce sens le vice gourmand des drogués aurait une cause pathologique et ne pourrait être considéré comme un crime, y compris contre soi-même. Ni même ne pourraient être considérés criminels les producteurs et revendeurs de drogues illégales (car il y en a de légales et pas meilleures au vu de la mortalité par les opioïdes thérapeutiques aux Etats-Unis) dont la responsabilité incitatrice ne tient pas toujours face à la responsabilité individuelle du consommateur (sauf contrainte et sur mineur). « Criminatia peccata » étaient les péchés mortels des Chrétiens. Aujourd’hui la justice ne considère plus les vices comme des crimes, suivant en cela Lysander Spooner[10]. Or à quoi attribuer cette humaine trop humaine propension à la délinquance et au crime ? À une biochimie déficiente, à la testostérone, puisque ce travers est beaucoup plus masculin que féminin, à une éducation et un contexte sociologiques perturbés et défaillants ? Si l’on désire maitriser le dragon délinquant et criminel, là encore l’idéologie ne doit pas voiler la face de la connaissance.

 

Thierry Guinhut

Les parties sur Bengtsson et Black ont paru dans Le Matricule des Anges, février 2011 et juin 2017

Une vie d'écriture et de photographie


[4] Emmanuel Kant : Œuvres philosophiques, III, Métaphysique des mœurs, La Pléiade, Galimard, 1986, p 601.

[5] Cesare Beccaria : Des Délits et des peines, Gallimard, 2015.

[6] Emmanuel Kant : ibidem, p 605.

[8] Nietzsche : Le Crépuscule des idoles, 45, Œuvres philosophiques, VIII, Gallimard, p 139-140, 1974.

[9] Thomas Szasz : Notre droit aux drogues, Les Editons du Lézard, 2018.

[10] Lysander Spooner : Les Vices ne sont pas des crimes, Les Belles Lettres, 1993.

 

Saint-Georges tuant le dragon. Dorsino.

Trentino Alto-Adige. Photo : T. Guinhut.

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30 mars 2019 6 30 /03 /mars /2019 12:53

 

Arseguel, Alt Urgell, Catalunya. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

La poésie prisonnière d’Albrecht Haushofer :
Sonnets de la prison nazie de Moabit.

 

 

Albrecht Haushofer : Sonnets de la prison de Moabit,

traduit de l’allemand et présenté par Jean-Yves Masson,

La Coopérative, 208 p, 20 €.

 

 

 

 

 

      Clés, cadenas et verrous peuvent être, qui sait, photogéniques ; voire poétiques. « Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée », titrait le dramaturge et poète Alfred de Musset en 1848. Or, si la justice se fait injuste, elle peut incarcérer les poètes, tel Guillaume Apollinaire en 1911, qui goûta pendant cinq jours les geôles de la prison de la Santé dans le cadre d’une éventuelle complicité de vol qui aboutit à un non-lieu : « Et tous ces pauvres cœurs battant dans la prison / L’Amour qui m’accompagne / Prends en pitié surtout ma débile raison / Et ce désespoir qui la gagne[1] ». Mais, pire encore, la justice inique du Troisième Reich abattit l’allemand Albrecht Haushofer, dont les Sonnets de la prison de Moabit ne permirent à un résistant à la violence hitlérienne de ne s’évader que par la fragile certitude de la poésie.

 

      Il y eu bien une résistance allemande au nazisme. Outre les milliers d’activistes arrêtés dès 1933, et les quelques étudiants munichois regroupé sous le masque de « La rose blanche » en 1942, une vague supplémentaire, touchant les plus hautes sphères, crut se débarrasser d’Hitler en l’assassinant le 20 juillet 1944. L’attentat fut manqué, ses responsables et complices traqués, incarcérés, torturés, exécutés. Albrecht Haushofer, né en 1903, professeur d’université, spécialiste de géopolitique, fonctionnaire sous le III° Reich, fut l’un deux. Son père, Karl Ernst Haushofer, « aveuglé par le rêve du pouvoir », avait été un théoricien du Lebensraum, le tristement célèbre concept de l’espace vital, un architecte « des politiques nazies en direction de l’Islam[2] » ; en 1946, il se suicida avec son épouse. Leur fils, Albrecht, n’était d’abord pas un opposant, seulement un réaliste visionnaire de mauvais augure annonçant le tragique destin du troisième Reich, ce pourquoi ses collègues le surnommaient « Cassandro », du nom de la prophétesse troyenne. Fusillé quelques semaines avant la fin de la seconde Guerre mondiale, le 23 avril 1945, par le dernier carré nazi, encerclé par les chars soviétiques, il avait été enfermé près d’un an dans la prison de la Gestapo à Berlin, pour avoir fait partie du réseau visant à éliminer le Führer. Seul affreux bonheur de cette captivité, il nous a laissé ses Sonnets de la prison de Moabit, dont le manuscrit, minutieusement calligraphié sur cinq feuillets, fut retrouvé dans le manteau de son cadavre exhumé. Publié à Berlin en 1946, ce recueil fut d’abord traduit en français chez Seghers en 1954 ; il est ici proposé pour la première fois en traduction intégrale, en une version nouvelle et soignée.

 

 

 

      Il n’était pourtant guère poète. Mais cette expérience pour le moins traumatisante murit soudain son art. Ce sont quatre-vingts sonnets, ciselés sans préciosité, sans pathos excessif, qui, avec un sens du tragique profondément émouvant, ne se contentent pas du cas personnel du poète : ils rayonnent dans les directions opposés de la tyrannie et de la culture des civilisations. Un régime totalitaire, comparé aux barbaries d’Attila et de Gengis Khan, couronne « trois décennies meurtrières », pour abattre des siècles de haute culture, entre Bach, Kant et Goethe. Ainsi « Livres brûlées » et « Alexandrie », rappelant les exactions d’un empereur chinois et celle d’un « grand commandant des forces d’Allah », sont-ils une façon discrète, et néanmoins efficace, de dénoncer la terreur nazie et ses autodafés, empruntant un accent borgésien :

 

LX

Cassandro

« Mes collègues de travail m’appelaient Cassandro

Car, pareil à la prophétesse troyenne,

Je prédisais au cours d’années d’amertume

La détresse mortelle qui attendait le peuple et l’Etat.

 

On avait beau célébrer par ailleurs mon grand savoir,

Nul ne voulait entendre mes avertissements,

Ils se mettaient en colère parce que j’osais les déranger

Quand je les adjurais de penser à l’avenir.

 

Toutes voiles dehors, ils conduisirent le navire

En pleine tempête vers des détroits semés d’écueils

En criant prématurément victoire avec exaltation.

 

Voici qu’ils font naufrage - et nous aussi. En dernier recours,

Une tentative de prendre la barre a échoué.
Maintenant, nous attendons que la mer nous ait engloutis. »

 

 

      Entre murs et chaînes, entre crainte du moment fatal où il sera emmené vers l’exécution autant que des bombardements alliés qui pilonnent Berlin, où peut bien  s’envoler « le souffle d’une âme » ? Peut-être du côté d’un au-delà où l’attend le Jugement, où le Christ est un « pur esprit baigné de rayons multicolores ». Cette âme ne tait pas sa culpabilité, sa compromission avec un régime abject, où « toute jeunesse est vouée à la mort », n’évite pas l’examen moral : « J’ai longtemps triché avec ma conscience ». Ce qui débouche sur une résistance intérieure : « J’expie pour avoir tenté de les retenir ». Il convoque alors à la barre le souvenir d’autres prisonniers et persécutés aux dépens de leur liberté de pensée, comme les philosophes Socrate, Boèce et Thomas More[3], dont la mort « a illuminé le désastre ».

      Des moineaux, un moustique, « petite âme ailée », l’occupent. La nostalgie des montagnes natales le caresse. Mais « une armée de rats bruns » s’impose. Cependant, au-delà de la souffrance du corps du prisonnier et de l’horreur du tyran, l’esprit des chefs-d’œuvre de la civilisation perdure, en un bel idéalisme. Nourri par les Lumières de l’Aufklärung, les spiritualités du christianisme et du bouddhisme, Albrecht Haushofer vise en son recueil testamentaire l’épanouissement de l’homme et de l’art, y compris en dialoguant avec Bach et Beethoven.

      Pourquoi Albrecht Haushofer a-t-il choisi la forme du sonnet ? Probablement parce qu’écrire en cette concision lui permit de trouver un ordre esthétique dans le sale chaos où il était fourré. Ordonner sa pensée dans le cadre de deux quatrains et de deux tercets, respectant la volta et la chute, parvient à statufier la mobilité de la pensée dans une œuvre d’art, qui espère dépasser la contingence, le temps et la mort. La preuve : l’auteur, ou plutôt ses restes, est à six pieds sous terre, son œuvre intense et mémorielle est entre nos mains, toujours là. Par-delà les frontières, les langues et les ans, elle peut voisiner avec La Ballade de la geôle de Reading, méditée en prison par Oscar Wilde, puis écrite en son exil français. Ce dernier avait été condamné en 1895 aux travaux forcés puis à la prison pour sodomie. Il avait croisé là un « cœur de meurtrier » pour accoucher de la sombre beauté de son poème, précédant d’un demi-siècle celui qui tentait de racheter les mots de la langue allemande qui avait été polluée par la « langue du III° Reich », pour reprendre le titre de Victor Klemperer[4].

 

 

      Cette édition heureusement bilingue, d’une œuvre riche, fluide, et plus savante qu’il n’y parait, permet de constater que les poèmes d’Haushofer sont en vers rimés. Si  le traducteur préserve la forme du sonnet et des vers, il ne va pas jusqu’à inventer des rimes. L’exercice eut été périlleux. Lui-même poète, animé par une réelle sensibilité, Jean-Yves Masson parcourt une vaste gamme en son talent de traducteur : n’a-t-il pas traduit de l’anglais les poèmes de Yeats[5] et de l’italien les Triomphes de Pétrarque[6] ?

 

Thierry Guinhut

Article publié, et ici augmenté, dans Le Matricule des anges, février 2019

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

[1] Guillaume Apollinaire : « À la Santé », Alcools, Œuvres poétiques, Gallimard, Pléiade, 2001, p 143.

[2] Voir : David Motadel : Les Musulmans et la machine de guerre nazie, La Découverte, 2019.

[4] Victor Klemperer : LTI, la langue du III° Reich, Pocket, 2003.

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15 mars 2019 5 15 /03 /mars /2019 10:38

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

Pourquoi un libéral lit-il Nietzsche ?
Romantisme, philosophie critique et politique :

une pléiade de lectures.

 

 

Friedrich Nietzsche : Œuvres I et II,

Gallimard La Pléiade, sous la direction de Marc de Launay et de Dorian Astor,

divers traducteurs de l'allemand,

1162 p, 56 € ; 1568 p, 65 €.

 

 

 

      Il peut paraître étonnant qu’un libéral lise Nietzsche. D’abord parce nous ne sommes pas réductibles à une seule identité, une seule obédience. Et ce n’est guère une réputation de libéralisme que lui fait le sens commun, si tant est que le sens commun connaisse réellement l’un et l’autre… Pourtant, quoique avec quelques réticences à lui opposer, le philosophe de Sils-Maria reste une urgente et stimulante nécessité pour la compréhension non seulement de l’histoire de la pensée, mais aussi l’histoire des siècles derniers ; sans compter que l’on puisse appliquer sa perspicacité à des problèmes de l’heure qui engagent notre demain. Si je lis Friedrich Nietzsche - et aujourd’hui dans les deux volumes tant attendus de la Pléiade - c’est d’abord pour son romantisme, pour sa méthode critique ensuite, enfin pour la singularité discutable et cependant  stimulante de sa philosophie politique.

     

      Longtemps je me suis couché à pas d’heure en refermant à regret un volume de Nietzsche, ou d’abord plus exactement sur Nietzsche. Si l’on ne peut qu’en partie qualifier son discours philosophique de romantique, par son aspiration sans cesse rallumée à la hauteur aristocratique de la pensée, son destin l’est absolument. C’est avec une voracité impatiente pour les faits et la gourmandise de l’exaltation adressée à celui qui pouvait passer pour un modèle, que j’ai lu des biographies : celle passionnée de Daniel Halévy, qui va du « tracé sentimental d’une vie » à « l’une des aventures les plus singulières et les plus héroïques qui aient été tentées dans l’ordre de l’esprit » [1], puis celle, plus scientifique, colossal travail d’historien, de Kurt Paul Janz[2]. Dans lesquelles suivre le parcours exceptionnel de l’adolescent qui s’arrache à l’étroitesse de l’Allemagne petitement protestante, qui, à la vitesse d’une comète, devient professeur de philologie à Bâle, publie l’éblouissante Naissance de la tragédie, devient l’ami de Wagner, non sans avoir la conviction de s’en éloigner ensuite. Vient alors la douleur de son amour ébloui, impossible pour Lou Andréas-Salomé. Malgré sa santé chancelante, et grâce à elle, l’homme mûr édifia une œuvre insolite, incomprise, mêlant essai, aphorisme et poésie, errant entre Nice et l’Engadine, entre Venise et l’Allemagne, peinant, jusqu’au compte d’auteur, à publier ses livres fulgurants, jusqu’à son Zarathoustra inachevé, jusqu’à la pathétique folie… Ses embardées dans la solitude des rivages et des montagnes, dans la solitude de la méditation sont absolument romantiques ; au point que j’eus tendance à préférer la grandeur exaltante et tragique du destin à l’alacrité difficile de la pensée…

      Pourtant, conjointement au plaisir du style, à la vivacité de l’aphorisme, s’ajoutait déjà dans ma lecture erratique un intérêt pour le travail critique sans cesse remis sur l’établi du philosophe. Aucune naïveté n’est possible chez Nietzsche. Les comportements et les opinions convenus sont déshabillés. Il est le généalogiste, non seulement de la morale, mais aussi des motivations et des ambitions humaines, trop humaines. Il est celui qui établit la genèse des supports psychologiques (en cela précurseur de la psychanalyse de Freud, voire la supplantant) et des supports historiques et sociétaux des constructions ontologiques et métaphysiques pour les balayer. Les belles vertus sont soudain pétries de racines peu ragoutantes. L’amour est alors une cupidité : « Notre amour du prochain n’est-il pas impulsion à acquérir une nouvelle propriété ? Et tout de même notre amour du savoir, de la vérité ? »[3] Ou encore : « l’amour en tant que le contraire de l’égoïsme, alors qu’il s’agit peut-être de l’expression la plus effrénée de ce dernier »[4]. Il s’agit alors autant de l’éros que de l’amour social, y compris de la justice sociale, cette hypocrisie… La critique du nihilisme (on dirait également aujourd’hui le relativisme) et du christianisme est également décapante ; tous les deux sont des produits du ressentiment des esclaves et du bas peuple qui construisent leur morale pour parvenir à dominer les puissants : « Le christianisme est un platonisme pour le peuple »[5]. Ainsi, toute la boutique des arrière-mondes, des au-delàs est balayée, la transcendance évacuée, ce à cause de leur origine médiocrement plaintive lors du refus du monde et de la condition humaine comme ils vont. En ce sens il y a une dimension aristocratique à l’acceptation de l’immanence, cet amour du destin qui conduisit notre homme à des extrémités plus mythologiques que rationnelles : l’éternel retour du même.

 

Photo : T. Guinhut.

 

      L’espèce du philosophe n’est pas épargnée par la remise en question critique : « Ce sont les passions qui donnent naissance aux opinions ; la paresse d’esprit les fige en convictions[6] ». Ne doutons pas qu’il s’applique à lui-même un tel aphorisme, qui doit aussi nous alarmer, à l’occasion de notre éthique de penseur, si modeste soyons nous : « La moralité n’est que l’instinct grégaire individuel[7] ». Ou encore : « L’instinct de la connaissance aussi n’est qu’un instinct supérieur de la propriété[8] ». Quoique il faille également lire cela dans le cadre d’un éloge : « La connaissance des philosophes est création, leur volonté de vérité est volonté de puissance[9] ». Où l’on perçoit bien que ce dernier concept n’a rien de nazi, qu’il s’honore d’une dimension, d’une qualité intellectuelle et morale. D’où la nécessité de la hiérarchie des législateurs sur la plèbe démocratique, vivier de ce dernier homme que Tocqueville vit poindre dans la satisfaction béate de la majorité.

      L’on sait également qu’il encourage au danger plutôt qu’à la paix : « la plus grande jouissance de l’existence, consiste à vivre dangereusement ! Construisez vos villes auprès du Vésuve ! Envoyez vos vaisseaux dans les mers inexplorées ! Vivez en état de guerre avec vos semblables et avec vous-même ![10] ». Bien qu’il faille le lire moins physiquement que métaphoriquement, voilà bien un autre concept à débarrasser des lectures travesties par sa sœur, Elizabeth Forster-Nietzsche, épouse d’un antisémite notaire, lorsqu’elle piocha, coupa, recomposa parmi les fragments posthumes, pour publier La Volonté de puissance qui devint un bréviaire nazi, alors qu'il ne s'agit que d'un ouvrage qui n’a jamais existé[11]. Pourtant l’on sait que notre philosophe était un anti-antisémite convaincu[12]. Dans « Ce que l’Europe doit aux Juifs ? », il conclue : «  Nous qui assistons en artistes et en philosophes à ce spectacle, nous en sommes – reconnaissants aux Juifs[13] ».

 

 

      Nietzsche est-il alors un libéral ? Oui pour sa liberté de penser, pour l’individualisme du surhomme, de celui qui se développe soi-même en tant qu’œuvre. Non, de par son peu d’intérêt aux questions économiques. Non, à cause de l’importance incontournable accordée à la hiérarchie et à la subordination ; non, pour sa méfiance envers la rationalité humaine gouvernée par ses instincts et son ressentiment. Non, à cause de cette nostalgique admiration pour la fière animalité de l’homme : « Au fond de toutes ses races aristocratiques, il y a, à ne pas s’y tromper, le fauve, la superbe brute blonde avide de proie et de victoire[14] », une de ses phrases hélas récupérées par le nazisme, la séparant de son contexte d’analyse de la généalogie de la morale des faibles construite par le judaïsme et le christianisme pour supplanter celle des forts. Non encore, pour son antiféminisme : « Rien n’est d’emblée aussi étranger à la femme, rien ne lui est aussi odieux, aussi contraire que la vérité[15] ». Il exècre « une femme qui se laisse aller en présence de l’homme, peut-être jusqu’au point d’écrire un livre, au lieu d’observer comme naguère une réserve décente et une soumission rusée[16] », ce entre autres gracieusetés qui culminent avec le trop célèbre et paléolithique : « Tu vas chez les femmes, n’oublie pas le fouet[17] ». Quoique sur la photographie du trio Nietzsche, Paul Rée, Lou Andréas Salomé, c’est cette dernière qui tient le fouet… Cependant, notre philosophe aime pratiquer la contradiction (ce pourquoi l’on peut lui faire dire beaucoup, ce à quoi je n’échappe peut-être pas). Et l’on sait qu’il n’aima pas seulement Lou pour son front lumineux[18] mais pour son intelligence hors pair : « L’intelligence des femmes se manifeste sous forme de maîtrise parfaite, de présence d’esprit, d’exploitation de tous les avantages (…) les femmes ont l’entendement, les hommes la sensibilité et la passion[19] », ceci au rebours du préjugé commun. Enfin,  « on ne saurait être assez tendre avec les femmes[20] »…

 

Daniel Halévy : Nietzsche, Grasset, 1944.

Photo : .T Guinhut

 

      Jamais Nietzsche n’aurait pu être favorable à aucune tyrannie, être théocrate, être nazi, national socialiste donc. Il suffit de lire ce qu’il pense du collectivisme et du socialisme, qu’il soit nationaliste ou internationaliste : « Le socialisme est le frère cadet et fantasque du despotisme agonisant, dont il veut recueillir l’héritage ; ses aspirations sont donc réactionnaires au sens le plus profond. Car il désire la puissance étatique que seul le despotisme a jamais possédé, il surenchérit même sur le passé en visant à l’anéantissement pur et simple de l’individu[21] ». Il achève ce réquisitoire par « le cri de ralliement opposé : Le moins d’état possible.[22] » Autre cri pour notre temps, dans un développement sur la croyance et les religions : « Le fanatisme est en effet l’unique force de volonté à laquelle puissent être amenés les faibles et les incertains ». Ce à quoi il oppose « le libre esprit par excellence [23]». Clairvoyant, n’est-ce pas ?

      Il n'est pas sûr cependant que Nietzsche connût fort bien les penseurs libéraux, d'Adam Smith à John Stuart Mill. Dans une page intitulée « Ma conception de la liberté », il commence judicieusement : « Les institutions libérales cessent d'être libérales dès qu'elles sont acquises », car le danger qui guette toute institution, même animée des meilleures intentions, est sa volonté de puissance lorsqu'elle mine celle des individus : en elle « c'est l'animal grégaire qui triomphe toujours. Libéralisme : en clair cela signifie abêtissement grégaire... » Cette dernière formule, compréhensible dans le contexte, est un oxymore, en tant que le libéralisme politique est par principe irréductible au grégarisme. Mais face à la tyrannie, « La liberté signifie que les instincts virils, les instincts belliqueux et victorieux, ont le pas sur les autres instincts, par exemple celui du bonheur[24] ».

      Que pourrait de plus nous enseigner Nietzsche afin de comprendre notre aujourd’hui et prévenir notre demain politiques ? Par exemple : « Le caractère démagogique et le dessin d’agir sur les masses sont actuellement communs à tous les partis politiques : ils sont tous obligés, en raison dudit dessein, de convertir leurs principes en grandes sottises[25] ». Ainsi « la démocratie est (…) une école des tyrans[26] ». Et c’est là une des rares occurrences où il approuve Platon : car l’égalité politique ne vaut rien devant la vérité. Il y a une altitude intellectuelle, venue, outre des penseurs libéraux, entre Tocqueville et Aron, de Nietzsche qui doit nous protéger de la bassesse d’une démocratie qui ne serait plus celle des libertés.

 

 

      Lire Nietzsche adossé à un rocher battu des vents de l’Engadine ? Dans la paix feutrée de la bibliothèque ? Parmi les pages des vieux Mercure de France traduits par Henri Albert, dans la bonne douzaine de volumes des Œuvres philosophiques complètes établies par Colli et Montinari, et maintenant dans la collection de la Pléiade. Après dix-neuf années d’une attente impatiente, trépignante, insupportable, voici enfin le volume II, le premier étant paru en l’an 2000, une fois de plus établi sous la vigilance éclairée de Marc de Launay, et cette fois ci assisté d’une autre expert nietzschéen, Dorian Astor, qui dirigea récemment le Dictionnaire Nietzsche[27]. Espérons que nous ne subirons pas le même intolérable délai pour le troisième volume, qui habillera Par-delà le bien et le mal, La Généalogie de la morale, Ainsi parlait Zarathoustra et les textes de la folie jusqu’à l’extinction de janvier 1889 ; au risque de ne trouver aucune librairie dans les tombes…

      Reconnaissons qu’il s’agit à d’un habile découpage. Le premier Pléiade réunissait le Nietzsche que La Naissance de la tragédie avait révélé, l’examen de Schopenhauer et l’éloge de Wagner, le philologue discursif, l’homme du fondateur creuset de l’apollinien et du dionysiaque, l’homme affronté aux grandes figures de son temps. Outre les écrits de jeunesse, des textes curieux, jusqu’alors inédits en français, émaillent l’ensemble, comme des conférences Sur l’avenir de nos établissements d’enseignement,  des recherches sur les présocratiques, La Philosophie à l’époque tragique des Grecs, et Vérité et mensonge au sens extra-moral.

      Soudain, le voici, à l’orée de ce second Pléiade, prenant entre 1878 et 1882 son vol singulier : il s’est secoué de la lourde révérence envers Wagner, sa philosophie est moins analytique qu’éruptive. Volontiers polémique, répudiant le genre du traité, son écriture est définitivement convertie à l’aphorisme, souvent fort brefs, parfois intensément développés,  sans compter une poignée de poèmes intensément lyriques. Il sait désormais, combien, loin de l’idéalisme, nous sommes Humain, trop humain ; bientôt une Aurore, qui met à mal la pureté de la morale instituée, se lève pour Le Gai savoir, celui de la critique des valeurs, de la volonté de puissance et de l’éternel retour. Il n’est plus le professeur de Bâle, mais le philosophe errant, et secoué de crises maladives, de vastes exaltations créatrices, entre Venise, Marienbad, Gênes et Sils-Maria, en Suisse…

      La philologie l’amène à reconsidérer le langage : « Chaque mot est un préjugé », écrit-il dans Le Voyageur et son ombre, seconde partie d’Humain trop humain. Alors que Wagner se coule dans un christianisme languissant avec son Parsifal, Nietzsche entame sa remise en cause de l’éthique chrétienne, déniant l’origine transcendante de la morale. Au point que dans Le Gai savoir, il annonce la mort de Dieu. Certes Jean-Paul Richter, dans Siebenkaes, en 1797, l’avait précédé : « tous les morts s’écrièrent : Christ ! n’est-il point de Dieu ? Il répondit : Il n’en est point ![28] » ; mais ce n’était qu’un avertissement aux sceptiques. Pour Nietzsche l’information est définitive, même si elle reste pour beaucoup encore à caution, ce dont témoigne l’allusion platonicienne : «  Dieu est mort, mais telle est la nature des hommes que, des millénaires durant peut-être, il aura des cavernes où l’on montrera encore son ombre[29] ». Il faut donc à une existence dépourvue de sens ajouter une « gaya scienza », une sagesse gaie, y compris au prix de l’acceptation de l’effrayant éternel retour du même, concept que l’on pourra trouver fumeux ou témoignant de l’accord avec soi et son destin, concept finalement assez peu explicité par son auteur.

      Mais en ce Gai savoir, que de pépites pour notre temps ou intemporelles ! Par exemple le « Danger des végétariens » : « les promoteurs de ces manières-là de penser et de sentir, tels les docteurs hindous, prônent précisément une diète végétarienne dont ils voudraient faire la loi à la masse : ils veulent ainsi provoquer et augmenter le besoin qu’ils sont eux-mêmes en mesure de satisfaire[30] ». Mieux : « De la plus grande utilité du polythéisme. Que l’individu puisse établir son propre idéal[31] ». Mieux encore : « Le parlementarisme, c’est-à-dire la permission publique de choisir entre cinq opinions politiques fondamentales, flatte le grand nombre de ceux qui aimeraient paraître indépendants et individuels et combattre pour leurs opinions. Mais, à la fin, il est indifférent qu’une seule opinion soit imposée au troupeau ou que cinq opinions lui soient permises - quiconque s’écarte des cinq opinions fondamentales aura toujours contre lui le troupeau tout entier[32] ».

 

      Lire et relire Nietzsche est en quelque sorte un éternel retour de la philosophie : il a pris en écharpe les substrats de notre civilisation, antiquité grecque, judaïsme, christianisme, sans excepter le bouddhisme, pour en décaper les présupposés, le socialisme et le libéralisme également. Quant à l’Islam, il n’a malheureusement pas su, ou pas eu le temps, de faire le même travail, sauf lorsqu’il fait l’éloge de son vouloir vivre, de sa puissance : « Si l’Islam méprise le Christianisme, il a mille fois raison : l’Islam suppose des hommes pleinement virils... Le Christianisme nous a frustrés de la moisson de la culture antique, et, plus tard, il nous a encore frustrés de celle de la culture islamique. La merveilleuse civilisation maure d’Espagne, au fond plus proche de nous, parlant plus à nos sens et à notre goût que Rome et la Grèce, a été foulée aux pieds (et je préfère ne pas penser par quels pieds!) – Pourquoi ? Parce qu’elle devait le jour à des instincts aristocratiques, à des instincts virils, parce qu’elle disait oui à la vie, avec en plus, les exquis raffinements de la vie maure !… Les croisés combattirent plus tard quelque chose devant quoi ils auraient mieux fait de se prosterner dans la poussière.[33] » Entraîné par son enthousiaste déboulonnage du Christianisme, ne commet-il pas un excès répugnant, un de ces éloges de la force, qui ont pu lui être subtilisés par le nazisme ? Oublie-t-il qu’il n’aurait à peine pu penser en terre d’Islam, encore moins y publier ses livres ? En tout état de cause il n’oublie pas parmi les mêmes pages de louer le « génie » des Grecs et des Romains, leur « civilisation savante » et leur « grand art ». Si nous adhérons assez peu à l’éloge de la force aristocratique (quoiqu’elle puisse être nécessaire au service de la civilisation) dont rêvait la faiblesse physique de Nietzsche - ne savait-il pas qu’il s’agissait d’une forme de sublimation ? - il est à peine un philosophe à système et doctrine, sous la bannière duquel se ranger, nous laissant aux prises avec les seules libertés dont nous serions capables. Aussi n’oublie-t-il pas de déboulonner les idoles qui entravent la pensée : « Le "saint mensonge" est commun à Confucius, aux lois de Manou, à Mahomet, à l'Église chrétienne – : il ne manque pas chez Platon. " La vérité est là " : partout où l'on entend ça, cela signifie que le prêtre ment[33] »...

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

Lire également :  Bonheurs et trahisons du Dictionnaire Nietzsche

 


[1] Daniel Halévy : Nietzsche, Grasset, 1944, p 9 et 10.

[2] Kurt Paul Janz : Nietzsche, Gallimard, 1984.

[3] Le Gai savoir, Œuvres philosophiques complètes, V, Gallimard, 1982, p 64.

[4] Ibidem, p 65.

[5] Par-delà le bien et le mal, Œuvres philosophiques complètes, VII, Gallimard, 1992, p 18.

[6] Humain trop humain, Œuvres philosophiques complètes, III, tome I, Gallimard, 1988, p 334.

[7] Le Gai savoir, Œuvres philosophiques complètes, V, Gallimard, 1982, p 144.

[8] Fragments posthumes, Œuvres philosophiques complètes, V, Gallimard, 1982, p 330.

[9] Ibidem, p 131.

[10] Le Gai savoir, Œuvres philosophiques complètes, V, Gallimard, 1982, I, 14, p 194.

[11] Tel, Gallimard, 1995. Voir à ce sujet : Mazzino Montinari : La Volonté de puissance n'existe pas, L'Eclat, 1996.

[12] Voir à ce sujet Jean-Pierre Faye : Le Vrai Nietzsche, Hermann, 1998.

[13] Par-delà le bien et le mal, Œuvres philosophiques complètes, VII, Gallimard, 1992, p 169.

[14] La Généalogie de la morale, Œuvres philosophiques complètes, VII, Gallimard, 1992, p 238.

[15] Par-delà le bien et le mal, Œuvres philosophiques complètes, VII, Gallimard, 1992, p 152.

[16] Ibidem, p 156.

[17] Ainsi parlait Zarathoustra, « La vieille et la jeune femme », Club du meilleur livre, 1959, p 65.

[18] Dont le livre de Daniel Halévy offre p 288 une photo éblouissante.

[19] Humain trop humain, Œuvres philosophiques complètes, III, tome I, Gallimard, 1988, p 251.

[20] Le Gai savoir, Œuvres philosophiques complètes, V, Gallimard, 1992, p 102.

[21] Humain trop humain, Œuvres philosophiques complètes, III, tome I, Gallimard, 1988,  p 283.

[22] Ibidem, p 284.

[23] Le Gai savoir, Œuvres philosophiques complètes, V, Gallimard, 1992, p 245 et 246.

[24] Crépuscule des idoles, Œuvres philosophiques complètes, VIII, Gallimard, 2004, p 133.

[25] Humain trop humain, Œuvres philosophiques complètes, III, tome I, Gallimard, 1988, p 263.

[26] Par-delà le bien et le mal, Œuvres philosophiques complètes, VII, Gallimard, 1992, p 162.

[28] Jean-Paul Richter : Choix de rêves, José Corti, 2001, p 145.

[29] Le Gai savoir, 108, Œuvres II, La Pléiade, Gallimard, 2019, p 1028.

[30] Le Gai savoir, 145, ibidem, p 1051.

[31] Le Gai savoir, 143, ibidem, p 1049.

[32] Le Gai savoir, 174, ibidem, p 1059-1060.

[33] L’Antéchrist, 59-60, Œuvres philosophiques complètes VIII, Gallimard, 2004, p 231.

[34] L'Antéchrist, 55, ibidem, p 230.

Photo : T. Guinhut.

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10 mars 2019 7 10 /03 /mars /2019 15:07

 

San Domenico, Bolzano / Bozen, Trentino Alto-Adige / Südtirol.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

De Mein Kampf à la chambre à gaz ;
ou comment lire Mein Kampf ?
Avec le secours de Claude Quétel
et de Didier Durmarque.

 

 

Claude Quétel : Tout sur Mein Kampf, Perrin, Tempus, 256 p, 8 €.

 

Didier Durmarque : Phénoménologie de la chambre à gaz,

L’Âge d’homme, 168 p, 17 €.

 

 

 

 

 

      Comment digérer les excréments de l’Histoire ? Les livres maudits ne le sont pas pour tout le monde. Ils eurent et ont toujours leurs enthousiastes, glissant de sibyllins éloges, poussant d’inépuisables éructations d’admiration. Quoique soient plus aisément disponibles d'autres manifestes, marxistes ou théocratiques, ils ne subissent pas comme Mein Kampf, du moins en France, l’étrange discrimination qui lui est faite. Chacun de ces opuscules présente une dimension totalitaire explicite, voire génocidaire, et pourtant il serait le seul à menacer d’un scandale une nouvelle traduction chez un éditeur patenté. Faut-il lire Mein Kampf, d’Adolf Hitler, puisqu’il faut le renommer ? Le pensum vaut son pesant d’or documentaire, historique, tant vaut son poids de fange antilibérale et antisémite. En attendant d’en consulter une traduction soignée et judicieusement annotée, il est permis de lire Tout sur Mein Kampf, de Claude Quétel, avec le profit de celui pour qui les abominations de l’Histoire peuvent nourrir la pensée juste. Tout en affirmant combien la ligne est directement tracée entre le gros torchon d’Hitler et les chambre à gaz, dont Didier Durmarque décline la « phénoménologie ».

 

      Tombé dans le domaine public depuis janvier 2016, et à ce titre facilement disponible outre-Rhin dans une édition judicieusement annotée, contextualisée, qui voisine les 2000 pages et conquit les historiens[1], le brûlot de celui qui aimait faire brûler des livres sur les places publiques, est censé paraître chez Fayard. Mais devant les cris d’orfraie des bonnes âmes qui craignent de revoir l’ouvrage servir de talisman satanique et d’inspirateur, l’éditeur retarde la chose avec pusillanimité, alors que le traducteur Olivier Manonni avoue avoir effectué un travail que l’on devine « accablant » (c’est son propre terme) et que l’on ne peut douter du sérieux scrupuleux de son éthique si l’on connait le colossal talent qu’il mit au service du philosophe Peter Sloterdijk[2].

      Certes le volume écrit en 1924 par le plumitif nazi en chef n’est pas le nec plus ultra du nazisme, ni la totalité de la doctrine, tant il faut la compléter avec le secours de ses sources historiques, philosophiques, de ses discours et entretiens ; il n’est qu’un ramassis passablement organisé de tout ce qui trainait à l’époque de racisme et d’antisémitisme, de nationalisme et de militarisme, de fantasme d’espace vital, de race aryenne et de grande Allemagne… Entre l’autobiographie égocentrique et l’invective, entre la géopolitique et l’obsession, entre la vulgarité de l’expression et la médiocrité de la syntaxe, le cœur du lecteur balance aux deux extrémités de la curiosité et de la nausée, même si le projet génocidaire est habilement camouflé, et cependant déductible du manifeste politique. C’est selon le traducteur « illisible » : « Je considère qu'il n'y a aucun risque à ce qu'il devienne un livre de chevet comme je l'entends dire[3] ». Espérons qu’il ne s’agisse pas d’un vœu pieux, tant il a inspiré les élites et les soldats du Reich dans leurs guerres de conquête et leur « solution finale ». Espérons également que voir un tel objet trôner en librairie ne concoure pas à lui donner une aura de respectabilité ou un parfum de transgression, qui attireraient les détraqués, les néo-nazis en herbe, les antisémites criards. En d’autres termes, seul les convaincus seront persuadés.

      Il est difficile d’accorder quelque talent d’écrivain à l’auteur de Mein Kampf. Si les chaotiques manuscrits des deux tomes, « bourrés de fautes, d’incohérences, de redites », souligne Claude Quétel, durent être polis par ses collaborateurs, voilà un texte boursouflé, interminable, d’une logique méandreuse, réuni en un seul volume en 1930. Cependant, quoique indéniablement dérangé, ce n’est pas un fou qui écrit, mais un leader politique sûr de lui, innervé par un programme dictatorial,qui définit son projet national et stratégique, et vomit de surcroit son fiel judéophobe à tour de pages, à moins qu'en cela même consiste la folie. Quittons la seule tératologie pour accéder à l’examen politique et historique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Si mythe il y a, rien ne vaut, à condition d’être autant que faire se peut sensé, cette lecture pour le faire tomber de son piédestal pourri. On mesure mal les conditions du succès politique et d’édition d’un tel histrion et d’un tel torchon : fallait-il qu’il rencontre ainsi l’horizon d’attente du lecteur et électeur allemand en fouillant et exhibant ses pires instincts ?

      La réception en France de Mon Combat fut plus molle. Alors qu’Hitler souhaitait éviter la divulgation de ses plans de conquête, la traduction fut en 1934 publiée sous l’égide à la fois de Charles Maurras et de la Ligue contre l’antisémitisme, ce qui est un oxymore, de façon à mieux faire connaître la doctrine, autant pour l’apprécier que pour une mise en garde : hélas les députés, sénateurs et intellectuels qui la reçurent ne la lurent pas. Hitler fit en 1938 paraître une traduction expurgée, euphémisée, non sans intenter un procès qui aboutit à la destruction du stock des Nouvelles Editions Latines, qui en fit secrètement tirer ensuite quelques milliers d’exemplaires à destination de la Résistance.

      « Sapere aude, ose savoir ![4] », disait Kant. Il faut en effet lire Mein Kampf, qui n’a jamais été interdit en France. Y compris dans les manuels scolaires. L’interdire reviendrait à glisser sur une pente savonneuse qui voudrait celer tout texte où le mal apparait jusqu’en sa dimension programmatique. Il est d’ailleurs le plus simplement du monde disponible en PDF[5], du moins environ une moitié, dans une traduction qui ne vaut pas celle à venir d’Olivier Mannoni

      Le torchon est bien un texte qui, dès sa première page, pousse à la guerre : « Une heureuse prédestination m'a fait naître à Braunau-am-Inn, bourgade située précisément à la frontière de ces deux Etats allemands dont la nouvelle fusion nous apparaît comme la tâche essentielle de notre vie, à poursuivre par tous les moyens. L'Autriche allemande doit revenir à la grande patrie allemande et ceci, non pas en vertu de quelconques raisons économiques. Non, non : même si cette fusion, économiquement parlant, est indifférente ou même nuisible, elle doit avoir lieu quand même. Le même sang appartient à un même empire. Le peuple allemand n'aura aucun droit à une activité politique coloniale tant qu'il n'aura pu réunir ses propres fils en un même Etat. Lorsque le territoire du Reich contiendra tous les Allemands, s'il s'avère inapte à les nourrir, de la nécessité de ce peuple naîtra son droit moral d'acquérir des terres étrangères. La charrue fera alors place à l'épée, et les larmes de la guerre prépareront les moissons du monde futur. […] C'est seulement lorsque ceci sera bien compris en Allemagne, quand on ne laissera plus la volonté de vivre de la nation s'égarer dans une défense purement passive, mais qu'on rassemblera toute notre énergie pour une explication définitive avec la France, et pour cette lutte décisive, qu'on jettera dans la balance les objectifs essentiels de la nation allemande, c'est alors seulement qu'on pourra mettre un terme à la lutte interminable et essentiellement stérile qui nous oppose à la France ; mais à condition que l'Allemagne ne voie dans l'anéantissement de la France qu'un moyen de donner enfin à notre peuple, sur un autre théâtre, toute l'extension dont il est capable. » Voilà qui a le triste mérite d’être clair !

Adolf Hitler use d’un darwinisme de pacotille en sa théorie des races supérieures et inférieures : « lorsque l'Aryen a mélangé son sang avec celui de peuples inférieurs, le résultat de ce métissage a été la ruine du peuple civilisateur ». Le délire s’amplifie en toute hyperbole éhontée : « L'Aryen est le Prométhée de l'humanité ; l'étincelle divine du génie a de tout temps jailli de son front lumineux ».

      En regard, il use de la diffamation des Juifs à l’envi : « Les Juifs ne sont unis que quand ils y sont contraints par un danger commun ou attirés par une proie commune. Si ces deux motifs disparaissent, l'égoïsme le plus brutal reprend ses droits et ce peuple, auparavant si uni, n'est plus en un tournemain qu'une troupe de rats se livrant des combats sanglants. Si les Juifs étaient seuls en ce monde, ils étoufferaient dans la crasse et l'ordure ou bien chercheraient dans des luttes sans merci à s'exploiter et à s'exterminer, à moins que leur lâcheté, où se manifeste leur manque absolu d'esprit de sacrifice, ne fasse du combat une simple parade. » Plus loin, le Juif « est et demeure le parasite-type, l'écornifleur, qui, tel un bacille nuisible, s'étend toujours plus loin, sitôt qu'un sol nourricier favorable l'y invite. L'effet produit par sa présence est celui des plantes parasites : là où il se fixe, le peuple qui l'accueille s'éteint au bout de plus ou moins longtemps […] C'est une véritable sangsue qui se fixe au corps du malheureux peuple et qu'on ne peut en détacher […] Il empoisonne le sang des autres, mais préserve le sien de toute altération. […] La ruine de la personnalité et de la race supprime le plus grand obstacle qui s'oppose à la domination d'une race inférieure, c'est-à-dire de la race juive. […] sa vilenie est tellement gigantesque qu'il ne faut pas s'étonner si, dans l'imagination de notre peuple, la personnification du diable, comme symbole de tout ce qui est mal, prend la forme du Juif. […] Ce furent et ce sont encore des Juifs qui ont amené le nègre sur le Rhin ». En toute logique tordue, l’on en arrive à la conclusion : « L'Etat raciste national-socialiste […] Un Etat qui, à une époque de contamination des races, veille jalousement à la conservation des meilleurs éléments de la sienne, doit devenir un jour le maître de la terre. » Notons que nous avons corrigé ici d’évidentes coquilles du texte, bien peu soigné, en PDF.

      Contre-vérités, argumentation illogique, incompréhension de la culture juive, ressentiment, insultes baveuses, pulsion guerrière et meurtrière, rien ne manque donc au service d’une idéologie aryano-allemande expansionniste, conquérante, aux dépens des peuples voisins, et au premier chef du Juif qui n’est digne que d’être éliminé. Tout cela sous la gouverne d’un seul guide : Adolf Hitler tel qu’en lui-même. Mais un tel discours flatte un peuple déçu par l’issue de la Première Guerre mondiale, par le parlementarisme, par la crise économique ; la démagogie permet d’exalter une race (qui n’existe pas) et un avenir collectif radieux, en projetant son ressentiment sur un bouc émissaire privilégié : le Juif.

 

 

      À l’occasion de cette édifiante lecture, il s’avère que le bateleur de taverne n’écrit pas si mal que cela, du moins du seul point de vue rhétorique, hors de toute considération intellectuelle et morale, bien évidemment, alors qu’il est « le mal radical inné dans la nature humaine », pour reprendre la formule de Kant[6].

      Aussi est-il bien nécessaire de d’appliquer la jurisprudence de la Cour d'appel de Paris de 1979, qui subordonnait la parution à un avertissement ainsi libellé: « Le lecteur de Mein Kampf doit se souvenir des crimes contre l'humanité qui ont été commis en application de cet ouvrage et réaliser que les manifestations actuelles de haine raciale participent de son esprit. » Or le monde arabe ne s’embarrasse pas de tels scrupules, puisque le volume y est un succès de librairie, aux côtés de l’imbécile et faux Protocole des Sages de Sion, alimentant le sentiment qu’il faut achever le travail d’holocauste si bien commencé par Hitler. L’on se rappelle d’ailleurs que le grand Mufti de Jérusalem, Huseyni (qui était l’oncle de Yasser Arafat), vint à Berlin rencontrer le Chancelier, qu’il avait recruté des troupes musulmanes bosniaques au service de la Waffen SS. Curieusement le Japon, produisant un Main Kampf manga, obtint un joli succès auprès de sa jeunesse, sans préjuger du degré de prosélytisme de la chose…

      Lire Mein Kampf, du moins quelques pages bien senties, fait donc partie d’une éducation à la Shoah et au totalitarisme. Education hélas impossible dans Les Territoires perdus de la République, car l’on peut, dans les collèges de Seine-Saint-Denis, « maintes fois constater un antisémitisme souvent présent, parfois virulent, de la part d’élèves issus majoritairement de l’immigration maghrébine[7] », selon le témoignage de Iannis Roder.

 

      Tout sur Mein Kampf, l’hyperbole est évidente, cependant prometteuse si le livre est synthétique. Et c’est bien le cas. Claude Quétel prend le soin de replacer le livre dans son contexte historique, dans celui de la biographie d’Hitler, dont la figure du führer dépend de l’attente d’un chef héroïque « venu du peuple et des tranchées ». Il note que « le terme de « Juif » ou de « juiverie » est celui qui revient le plus souvent dans Mein Kampf, 446 fois ». Par exemple « le Juif sanguinaire et tyran des peuples », qui est la « tuberculose raciale ». Aussi le torchon, qui se dresse au fronton de l’humanité à l’instar d’un livre saint, est l’expression d’un « antisémitisme de combat », d’un « Etat racialiste », animé par un « fanatisme qui fouette l’âme de la foule », tout cela pour reprendre les mots du propagandiste furieux (qui se compare sans mégoter à Alexandre le grand), par ailleurs obsédé par « l’hydre française » et par une croisade contre le « judéo-bolchevisme ». Une fois ce double nettoyage et l’espace vital conquis, le paradis aryen serait à portée de main, car le national-socialisme est bien une utopie[8] affichant son indéniable totalitarisme.

      Pour avoir lu (quoique parfois en diagonale, on le pardonnera) la traduction disponible de l’indigeste pavé, l’auteur de ces modestes lignes est en mesure d’assurer au lecteur que le travail de Claude Quétel est non seulement fiable, mais plus intéressant que le livre incriminé, tant il en assume une contextualisation et une critique judicieuse. Aussi s’intéresse-t-il à la diffusion de l’opus coupable, à la question de savoir si les Allemands l’ont véritablement lu, à l’ignorance de la France, puis à la postérité entre oubli et influence, n’ignorant pas le grand succès en arabe, de l’Egypte au Liban, et surtout en Turquie où il est un bréviaire…

       « Mein Kampf annonce-t-il les crimes à venir ? », s’interroge-t-il. Hitler est clair à cet égard, associant le « Juif cosmopolite » et une « effusion de sang » promise. Mais la planification logistique au service de la chambre à gaz n’y est pas mentionnée. Et Claude Quétel ne tient pas le passage suivant pour preuve : « Si l’on avait, au début et au cours de la guerre, tenu une seule fois douze ou quinze mille de ces Hébreux corrupteurs du peuple sous les gaz empoisonnés […] le sacrifice n’eût pas été vain ». Pourtant, y compris lorsqu’en 1939 Hitler eut menacé de réussir « l’anéantissement des Juifs d’Europe », le robinet semble ouvert par l’hitlérienne main depuis les tranchées de 14-18 jusqu’à Auschwitz…

      Il n’est donc pas absolument évident de faire le lien direct entre Mein Kampf et la Shoah. Suivre le fil baveux de la haine obsessionnelle de son concepteur ne parait d’abord pas tracer directement le chemin des chambres à gaz : aucun génocide n’y est explicitement programmé. Cependant l’abondance du champ lexical des plus bas animaux, de l’infection, « pourriture », « bacilles », « abcès », « parasite », « rats » et autres « vermines », laisse entendre l’impérieuse nécessité de l’éradication. Les Juifs chez Hitler ont tous les vices, principalement d’être antipatriotiques, au point que la haine génocidaire puisse affecter de paraitre rationnelle : « Un grand mouvement qui s’était dessiné parmi eux [les Juifs] et qui avait pris à Vienne une certaine ampleur, mettait en relief d’une façon particulièrement frappante le caractère ethnique de la juiverie : je veux dire le sionisme. » La phobie psychotique est suffisamment partagée en son temps pour que le rejet du bouc émissaire du malheur allemand prenne comme une glue inexorable.

      L’on a récemment retrouvé un hallucinant document de 1944, venu de la bibliothèque personnelle d’Hitler : Statistik, Presse und Organisationen des Judentums in den Vereinigten Staaten und Kanada (Les statistiques, la presse et les organisations juives aux Etats-Unis et au Canada), sous la plume d’Heinz Kloss. Il montre qu’Hitler, pensant vaincre les Etats-Unis et le Canada, programmait une seconde Shoah.

 

 

      « La chambre à gaz comme métaphysique et nouveau Sinaï »… Diantre, un tel sous-titre ne fait pas dans la modestie ! Mais Didier Durmarque, l’auteur de Phénoménologie de la chambre à gaz a les moyens de son ambition, à l’aide d’audacieuses et pertinences analyses et perspectives.

      L’essayiste ne peut échapper à la dimension technique du monstre : entre « invention » et « solution », il y a à la fois une continuité et une rupture sémantique, rupture de plus ontologique. L’on se doute qu’il est ici fait appel à des philosophes de la technique, comme Martin Heidegger et Günther Anders ; pour en montrer le fond le plus noir, la perversion, le scandale : « Il est remarquable que le négationnisme touche principalement la question de la chambre à gaz ». Car elle pointe du doigt l’insupportable, le néant de l’être, quoique cette question ne souligne pas le néant de l’essence de la technique, comme l’envisage l’auteur, puisqu’elle est beaucoup plus au service de la vie que de la mort.

      Décidée au début 1942, la « Solution Finale » est un programme d’euthanasie des malades mentaux et handicapés, des Tziganes, et bien entendu des Juifs, sans compter divers détenus russes, polonais, d’abord au moyen du monoxyde de carbone, puis du zyklon B. La gestion des cadavres donne lieu à des témoignages particulièrement macabres, dénonçant le cynisme brutal des Nazis. Le cynisme va jusqu’à la parodie du judaïsme : « À Treblinka, le fronton du bâtiment de gazage était orné d’une étoile de David avec, à l’entrée, une tenture provenant d’une synagogue où était inscrit : Ceci est la porte par où entrent les Justes ». Un Allemand hurla : « Vous allez tout de suite retourner chez Moïse ». Il y faut de plus une industrialisation des crématoriums. Trois millions de Juifs périrent gazés dans le cadre d’un « massacre industriel » auquel contribuèrent non seulement les Nazis patentés, mais des fonctionnaires, des entreprises, au cours d’un processus soigneusement caché. « Atopie » puisque ces lieux ne sont pas censés exister, anomie, puisque disparaissent un groupe et ses valeurs, euphémisme lorsque que les morts ne sont que « Figuren », tout conspire à la disparition, plus que d’hommes, de l’individualité, d’une religion, d’une civilisation, d’un langage. Ainsi la chambre à gaz « est objet d’existence sans être objet d’expérience », qui n’aurait pu être appréhendé sans la littérature. Rappelons que selon Hannah Arendt[9] les camps « dépouillaient la mort de sa signification », quoiqu’il faille bien reconnaître avec Didier Durmarque une « dissociation » entre le camp et la chambre à gaz.

      En conséquence du « royaume millénariste du totalitarisme technique », selon Anders, l’on s’engouffre dans l’insistance du « silence de Dieu », car dès lors « la question de l’Être n’est ni religieuse, ni métaphysique, mais technique ». À cet égard, étant donné l’antisémitisme du piètre philosophe, « la parole heideggérienne est devenue totalement inaudible », ce qu’assène avec pertinence notre essayiste. Au silence de Dieu, le Diable répond-il ? Même pas, s’il y a silence et « sortie de l’Être ». Là est peut-être le « nouveau Sinaï », où se vide l’alliance entre parole de Dieu et celle de Moïse, toutes les deux évacuées… Dans une conversation avec Hermann Rauschning, Hitler le disait lui-même : « Les tables du Sinaï sont périmées ». Peut-on oser dire avec Didier Durmarque : « la chambre à gaz est Dieu » ?

      C’est en pensant avec révérence au poème de Rachel Ertel, Dans la langue de personne, que l’essayiste avance les termes de sa réflexion :

« Et au-dessus des chambre à gaz

et des saintes âmes mortes

fumait un solitaire Sinaï éteint[10]. »

      Nanti d’une précision encyclopédique et parfaitement documenté, ce bref essai sans jargon, passe avec aisance des faits aux concepts : « La question de l’Être trouve sa solution finale dans l’essence de la technique » est une splendide formule, même si encore une fois, cette essence, d’abord humaniste, fut ici dévoyée. Il ne reste plus qu’à souhaiter que le talent philosophique de Didier Durmarque, qui en toute continuité logique consacra un volume à la Philosophie de la Shoah[11], s’attaque à ce morceau de choix qu’est ce livre parmi les plus antihumanistes de l’Histoire, nous avons, hélas, nommé : Mein Kampf.

 

      Interdire, et pratiquer un autodafé, qui sait par le gaz ? Impossible, il en resterait l’essence, il resterait auréolé par le tabou, alors qu’il ne doit valoir que comme indigeste document historique. « Le livre tombe des mains tout seul », conclue Claude Quétel. Certes, parce que ce dernier est un être aussi sensé qu’humaniste. Mais en d’autres mains, tant il y en a dont l’antisémitisme est viscéral, c’est une autre affaire, en particulier de ceux dont le meurtre de Juifs est consubstantiel à la religiosité. Or l’un des plus gracieux vocables récurrents pour qualifier les Juifs dans le texte d’Hitler est « Ungeziefer ». Signifiant vermine, il est employé par Kafka[12] dans La Métamorphose, paru en 1913, en une sorte de prémonition ; mais aussi « alten Mistkäfer » ou « vieux bousier », voire « vieux scarabée de merde », tel que la femme de charge qualifie Gregoire Samsa, avant de jeter son cadavre aux ordures. Pourtant le rôle écologique des bousiers est aussi considérable qu’indispensable : il s’agit de digérer et recycler les fèces, ici celles de l’Histoire. Hélas il y a tout lieu de croire qu’aucune chambre de désinfection morale ne sera suffisante pour éradiquer les relents abjects et récurrents de Mein Kampf

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Hitler, Mein Kampf. Eine kritische Edition, herausgegeben im Auftrag des Instituts für Zeitgeschichte München – Berlin von Christian Hartmann, Thomas Vordermayer, Othmar Plöckinger, Roman Töppel, München: Institut für Zeitgeschichte, 2016, 1948 p, 59 €.

[3] Le Point, 27-10-2015.

[4] Emmanuel Kant : « Qu’est-ce que les Lumières ? », Œuvres philosophiques, Pléiade, Gallimard, t II, 1985, p 209.

[5] http://tybbot.free.fr/Tybbow/Livres/Hitler/Mein%20Kampf%20%281926%29.pdf

[6] Emmanuel Kant : La Religion dans les limites de la raison, 1, III, Œuvres Philosophiques III, Pléiade, Gallimard, 1985, p 46.

[7] Les Territoires perdus de la République, sous la direction d’Emmanuel Brenner, Pluriel, 2017, p 105.

[10] Rachel Ertel : Dans la langue de personne, Seuil, 1993, p 182.

[12] Voir : De la justice et des avocats kafkaiens : autour du Procès de Franz Kafka et d'Orson Welles

 

 

Bousiers. Valle de Hecho, Huesca, Aragon. Photo : T. Guinhut.

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1 mars 2019 5 01 /03 /mars /2019 19:31

 

Orangerie de La Mothe Saint-Heray, Deux-Sèvres. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Amitié pour Allan Bloom
& pour la culture générale.

 

 

Allan Bloom : L’Amour et l’amitié,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Manent, Les Belles Lettres, 656 p, 19 €.

 

Allan Bloom : L’Âme désarmée. Essai sur le déclin de la culture générale,

traduit par Paul Alexandre et Pascale Haas, Les Belles Lettres 504 p, 19 €.

 

 

 

 

      Une foultitude d’essais court sur l’amour ; ils sont bien moins nombreux sur l’amitié, plus discrète, plus exigeante, peut-être parce qu’elle éclot moins depuis les sens que depuis l’intellect. Mais au regard de la libération sexuelle, avons-nous perdu quelque chose de l’amour, comme au regard de l’individualisme avons-nous sacrifié l’amitié ? C’est, dans L’Amour et l’amitié, la thèse du philosophe américain Allan Bloom (1930-1992), veilleur sourcilleux au fronton de la culture classique, et qu’il ne faudra pas identifier à un conservatisme ronchon. Volontiers acerbe envers les bassesses de notre contemporain, il lui semble que l’éducation, se fermant peu à peu aux grands classiques, rend L’Âme désarmée, la faute au « déclin de la culture générale ». Volume d’autant plus pertinent, paru originellement en 1987, qu’il se voit ici nanti de la première traduction intégrale.

 

      Si l’on sait que l’amour est d’abord instinct sexuel et ensuite, du moins potentiellement, transcendance esthétique et éthique comme l’ont démontré les grands poètes, de Pétrarque à Shakespeare, l’on sait moins que l’amitié, plus rare, « à la différence de l’amour est forcément réciproque ». Or l’essayiste se propose de montrer « que la compréhension de l’amour et de l’amitié est la clef de la connaissance de soi ». Aussi parle-t-il d’ « Eros », bien au-delà de « sexe » et d’ « amour », ces mots qui révèlent un appauvrissement du langage, donc « un appauvrissement du sentiment ». Perte de vitesse du romantisme, désérotisation du monde », voilà ce qu’observe Allan Bloom au début des années quatre-vingt-dix aux Etats-Unis, quand le « lookisme » est devenu un vice, alors que le regard adressé à la beauté n’est plus compris. Si le féminisme a dénoncé le machisme et le viol, ne risque-t-il pas, en assujettissant la sexualité au pouvoir sexiste, de déprécier ce que nous appelions « faire la cour » et la galanterie, d’oublier « la beauté de l’érotisme » ?

      Le premier Rapport Kinsey, paru en aux Etats-Unis en 1948, fut à la fois signe de libération sexuelle, mais aussi de lecture descriptive et statistique de la sexualité, qui, selon Allan Bloom, « ôte tout motif de réfléchir sérieusement sur la signification de nos désirs ». L’on pourrait tempérer ce jugement en signifiant que l’un n’empêche pas forcément l’autre, puisque la sexologie n’est pas l’art d’aimer, qu’elle n’aspire pas à la beauté ni n’inspire guère la poésie.

      Pour ce faire, il ne suffit pas, outre l’indispensable empathie, de manier l’introspection, il est nécessaire de découvrir les miroirs éclairants que sont les romanciers et philosophes, plutôt que Freud et les théoriciens de la déconstruction[1]. Allan Bloom commence par « Rousseau, le plus érotique des philosophes modernes », et achève sa réflexion panoramique de la culture occidentale par « Socrate, le plus érotique des philosophes tout court ». Stendhal, Austen, Flaubert et Tolstoï sont également les mentors d’Allan Bloom. Ces romanciers romantiques et réalistes offrent le portrait de couples, unis, désunis, et le tableau de sentiments, quand Shakespeare propose à la fois la folie de l’amour et sa promesse d’unité.

      Avec Rousseau et sa Nouvelle Héloïse, l’idéalité et la sincérité du romantisme naissant évacuait la galanterie du XVIII°. Est-on sûr que ce fut un bien ? Or l’auteur du Contrat social exhibait sa sexualité pas toujours brillante dans ses Confessions. Le désir du parfait amour coïncide avec de telles scories, ce qui fait dire à l’essayiste : « Si Freud fut du sexe le savant frigide, Rousseau en fut le savant sensuel ». Et si « Julie est la déesse de La Nouvelle Héloïse et du romantisme en général », nous ajouterons que la Sophie d’Emile ou de l’éducation est malheureusement une femme soumise…

Rousseau : La Nouvelle Héloïse, Londres, 1781.

Photo : T. Guinhut.

 

 

      « Post-rousseauistes » sont Le Rouge et le noir, Orgueil et préjugé, Madame Bovary et Anna Karénine. Stendhal lit Jean-Jacques avec tendresse, dans un monde bourgeois qu’il décrit avec un réalisme cru et auquel il veut échapper par l’amour ; Austen avec révérence, quoiqu’elle soit plus raisonnablement féminine, parmi ses histoires de cœur inscrites dans une étroite sphère sociale abondamment moquée ; Flaubert avec nostalgie et ironie, sonnant « le glas des grands espoirs soulevés par le romantisme » ; Tolstoï avec enthousiasme, alors qu’il « nous rappelle un monde disparu dans lequel les hommes avaient le loisir requis pour essayer de faire de leur vie une œuvre d’art ». Cependant le monde de Tolstoï, où une Anna Karénine vit le « conflit entre la passion érotique et l’amour des enfants »,  n’est guère ouvert aux idées des Lumières, ce que ne regrette peut-être pas assez Allan Bloom.

      C’est à propos de Jane Austen et des personnages d’Elizabeth et Darcy, qu’Allan Bloom évoque l’amitié. Alors que chez Aristote et Cicéron elle est « miroir fidèle dans lequel on peut se voir soi-même », par contraste « l’amitié d’un couple repose sur les imperfections et les manques de chacun des partenaires qui doivent être corrigés ou comblés par l’autre. Elizabeth veut que Darcy lui enseigne tout ce qu’il a pu apprendre en sa qualité d’homme, grâce à une plus grande expérience du monde ainsi qu’à une étude plus approfondie des arts et des sciences ; de son côté elle pourra instruire sa délicatesse et civiliser ainsi sa vertu ». Nul doute qu’aujourd’hui le partage des tâches serait moins tranché. Cependant c’est ainsi que Jane Austen « célèbre l’amitié classique comme le cœur de l’amour romantique »…

      Au romantisme exalté par le sublime, succède au XX° siècle la laideur de la condition humaine et « l’omniprésence d’un sexe sans idéal ». Y-a-t-il un remède à cette déconfiture, sinon le retour à ce mystérieux Shakespeare[2] longuement commenté... Or « ses pièces nous inspirent plutôt le désir classique de comprendre le monde que l’aspiration moderne à le transformer ». Il sait dire autant l’obscène que l’amour, peindre les aspirations à l’infini, le comique et la grandeur, au sein et auprès de Roméo et Juliette, d’Antoine et Cléopâtre, mais surtout « la présence vivante du grand dieu Eros, non dans l’imitation artificielle que Rousseau et les romantiques essayèrent dans le monde bourgeois frappé de rigidité ».

      En conséquence, et c’est bien quoi ils sont précieux, les Sonnets et les pièces de Shakespeare[3] contribuent à la quête de la connaissance de soi et, en outre, « déploient un examen de l’esprit humain qui nous instruit dans la plus délicate des sciences : savoir quoi honorer et quoi mépriser, quoi aimer et quoi haïr ». Or, tendant l’arc de la polémique, Allan Bloom va jusqu’à ajouter - et nous ne le contredirons pas - : « ignorant l’abstraction stérile de nos sciences humaines comme l’indigente laideur de nos arts populaires, il est pour nous comme un miracle ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Il eût été étonnant que Shakespeare omette l’amitié de son œuvre-monde : L’excellent prince Hal, futur Henri V, protège son étonnant ami, le grotesque Falstaff, qui cependant lui transmet sa connaissance de la vie et du peuple. Cette réciproque estime, quoiqu’elle soit une parodie de l’amitié selon Aristote et Cicéron, est rapprochée de celle de deux humanistes de la Renaissance : Montaigne et La Boétie. Cette dernière est l’expression de la réciproque « admiration intellectuelle […] alors que cette admiration est pratiquement ignorée de la grande masse de l’humanité ». Aussi faut-il revenir à Platon, qui « essaie de montrer dans Le Banquet que la philosophie est la forme la plus complète d’Eros ».

      Nous aurons pour lui une réelle amitié intellectuelle : la culture et la finesse de l’analyse d’Allan Bloom n’est plus à démontrer quand les auteurs s’y retrouvent mis en question, fouillés, magnifiés… Il reste cependant plus que conservateur, lorsqu’au nom des liens sacrés du mariage il approuve Tolstoï qui condamne son adultère Anna Karénine, n’y préférant pas « la facilité toujours plus grande du divorce à l’époque moderne ». En revanche, l’on ne peut que le suivre lorsqu’il affirme, sans égards pour le relativisme[4], au seuil de la lecture de Roméo et Juliette : « Que pourrait-il y avoir de plus merveilleux que d’unir le plaisir le plus intense avec l’activité la plus haute, avec les plus nobles actions et les plus belles paroles ? Car telle est la promesse de l’amour ».

      Il est évident que notre essayiste ne vise pas à une censure des mœurs. Il souhaite plutôt voir se « développer une forme de tolérance qui ne détruise pas en même temps la capacité de discriminer le bien, le mal, le noble et le bas. La tolérance requiert-elle nécessairement ce relativisme qui atteint la vie des âmes et les prive de leur droit à préférer ce qui est beau, et à en être instruit ? » À l’occasion d’une conférence d’Allan Bloom, des étudiants américains déplièrent une banderole ainsi libellée : « Grat Sex is better than Great Books ». « C’est vrai, mais on ne peut avoir l’un si l’on n’a pas l’autre », répond-il. Cependant, ajoute-t-il, « dans un monde meilleur, l’éducation sexuelle se préoccuperait de développer le goût ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      À cet égard l’appauvrissement du langage et de la lecture précipitent le « déclin de la culture générale ». C’est le trait saillant de la thèse d’Allan Bloom dans L’Âme désarmée, explicite en son sous-titre français. La déshérence de la rhétorique politique et de la rhétorique amoureuse vont de pair si l’on ne lit pas Aristote et Hannah Arendt, Pétrarque et Shakespeare. Pour reprendre le titre de l’original américain, The Closing of the American Mind, il faut dénoncer une fermeture d’esprit : vivre au présent, envisager le futur, ne peuvent se faire intelligemment si l’on s’est fermé au passé et à ses penseurs. En ce sens, il s’agit d’un vaste pamphlet, argumenté avec ardeur et finesse, adressé à l’esprit américain. Que dirait-il aujourd’hui de la chape de plomb du politiquement correct dans certaines universités, de l’idéologie socialiste et écologiste qui ne craignent pas de subvertir les faits, d’évacuer une démarche scientifique et philosophique, de l’ignorance crasse de l’homme de la rue et des médias…

      Ainsi nihilisme et relativisme encombrent les universités d’Amérique et d’Europe, pour entraver la recherche de la vérité et la noblesse de l’âme : « le vrai mobile, à savoir la recherche d’une existence meilleure, a été étouffé par le relativisme ». Au-delà des objurgations économiques et sociales, l’éthique de l’enseignant, plutôt que la déséducation idéologique[5], doit permettre de conduire ses étudiants vers la grandeur de la culture. Au-delà des clichés de l’époque, l’enseignement doit, à l’aide des grands livres, tenter de réponde à cette question : « Qu’est-ce que l’homme ? », « Quelle fins morales doit-on se proposer ? » Ce à travers une réflexion rationnelle et non autoritaire, non fanatisée…

      Or l’on serine que toutes les cultures sont équivalentes[6] ; ce qui est une démission de l’esprit, de la connaissance et du jugement. Ce n’est pas de l’ethnocentrisme que de s’appuyer sur des critères de liberté, de prospérité, d’éducation, de santé, sur la constitution américaine, pour définir ce que peut être le meilleur de l’humanité. En tous cas pas avec le concours de la tyrannie de la majorité ou de celle des minorités, raciales, religieuses ou sexuelles, ni avec la démagogie. Ainsi « l’engagement [est] la nouvelle valeur politique qui remplace la raison ». En effet s’engager n’est pas une preuve suffisante de la validité de la cause, qu’elle soit nazie (pensons à Heidegger), communiste (puis à Sartre), ou bien libérale au sens classique du terme[7] et au service des droits universels…

 

Platon : Oeuvres, Charpentier, 1869. Photo : T. Guinhut.

 

 

      La perte de vitesse des grands livres, comme la Bible, si discutable que soit cette dernière, ou La République de Platon, également discutable cette fois pour des raisons politiques, entraîne le risque de ne plus aspirer à devenir des sages. Face à la diminution de la lecture, l’omniprésence de la télévision, puis des médias et jeux numériques, si elle est concomitante avec l’élévation générale du niveau d’instruction, souvent au sens technique du terme, empêche une vaste élévation culturelle et morale : « Du fait de la méconnaissance des bons livres, les jeunes deviennent les dupes de tout ce que d’insidieux charlatans leur offrent en guise d’interprétation de leurs sentiments et de leurs désirs ». Comme lorsqu’un féminisme accuse les œuvres du passé d’être sexistes.

      Hors les amateurs cultivés, la jeunesse n’écoute ni Bach, ni Schubert, ni Wagner ; alors qu’ils sont soumis à « une véritable intoxication par la musique ». Or « selon Platon et Nietzsche, l’histoire de la musique est une série de tentatives pour conférer forme et beauté aux forces obscures, chaotiques et prémonitoires de l’âme ». Mais le rock « excite le désir sexuel » au moyen de son rythme puissant et barbare. Et encore Allan Bloom n’eut guère le temps de connaitre le rap ! Voici une pierre de touche apporté au débat entre musique savante et musique populaire[8]. Une telle marée rock, pop et rap, grégaire de surcroit, qui n’est justifiée que par le trivial « c’est mon choix », ne favorise pas l’éducation du goût et l’art de la distinction.

      L’on rétorquera qu’Allan Bloom se montre un peu prude, voire fermé d’esprit. Ce serait lui faire un injuste procès. Il n’accuse pas Mick Jaeger et consorts de contribuer aux drogues, au sexe et à la violence, mais de susciter une sous-culture de masse et « une difficulté insurmontable à établir une relation passionnée avec l’art et la pensée qui sont la substance même de la culture générale ».

      Egocentrisme, égalitarisme, racialisme (qu’il s’agisse d’un « suprématisme noir » ou de discrimination positive), libération sexuelle, féminisme radical, (« la liberté sexuelle n’a bénéficié que d’un très bref instant ensoleillé avant d’être à nouveau bridée pour satisfaire la sensibilité féministe »), isolement de l’individu, divorce, érotisme « infirme », rien n’échappe à l’examen sans concession de notre essayiste. Il rejette ce qui en fait « aboutit, comme beaucoup de mouvements modernes qui recherchent une justice abstraite, à l’oubli de la nature et au recours à la force pour refaçonner les êtres humains afin de réaliser la justice ». Mais à cet égard, Allan Bloom rappelle que Platon, dans La République, envisage sérieusement un communisme sexuel[9]. Il reconnait également que, grâce à l’évolution des mœurs, nombre de problèmes des héros de romans classiques liés à la gestion sexuelle deviennent passablement obsolètes.

      Quant au domaine philosophique plus contemporain, il s’agit de dénoncer les influences d’un Nietzsche et d’un Heidegger (dont le nazisme était « un corollaire de sa critique du rationalisme ») qui ont pour conséquence le relativisme des valeurs : « La démythification de Dieu a nécessité une description nouvelle de la nature même du bien et du mal ». Ce qui est concomitant du judicieux anathème jeté sur l’abus du mot « culture » appliqué à tout et n’importe quoi. Si la culture se dit maintenant au pluriel, faut-il n’y voir qu’un progrès, quand la noblesse des valeurs périclite au contact du relativisme ? Où se glisse la dignité humaine dans le choc entre universalisme et particularismes ? Ainsi « le rationalisme occidental a abouti à un rejet de la raison : est-ce un résultat nécessaire ? »

      L’on pourra discuter sa vision de la science comme découverte et non comme « créativité », son admiration récurrente pour un Rousseau qui est moins un ancêtre de la démocratie libérale que de Marx, ce « fossile » dont il pense trop facilement qu’il est considéré comme dépassé alors qu’il innerve encore une délétère volonté de puissance du ressentiment, et penser que parfois il se laisse un peu entraîner par son argumentation qui frise par instant la satire à l’emporte-pièce, par exemple lorsqu’en 1969 « l’université avait abandonné toute prétention à étudier ou à informer sur la valeur » ; même si elle n’a guère su résister à la pression des masses, y compris des Noirs radicaux, et à l’idéologie révolutionnaire ; car « les impulsions tyranniques se sont fait passer pour de la compassion démocratique ». De même, faut-il le suivre totalement lorsqu’il constate un déclin mortel de la philosophie aux Etats-Unis, de plus inféodée par le « déconstructionisme […] dernier stade, peut-on prédire, de la suppression de la raison, la négation ultime de l’idée qu’une vérité philosophique est possible » ? Il est vrai qu’il serait ulcéré de constater aujourd’hui combien l’université américaine est parfois tyrannisée par les sensibilités exacerbées des minorités raciales, religieuses et sexuelles… Reste que l’essai est plus que vivifiant pour l’esprit. Et si nous ne rendons pas justice à tous les aspects de ces essais qui associent une lecture aisée à une érudition profonde et à des mises en perspectives audacieuses, considérons qu’il s’agit d’une courtoise invitation à s’y plonger encore…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      N’en déplaise aux livres essentiels d’Allan Bloom, il est à craindre que l’âme, qu’elle soit socratique ou chrétienne, ne soit qu’une grande fiction. Or que nous ayons été désarmés puisque privés des grandes grilles de lectures métaphysiques est indéniable. Mais n’est-ce pas un bénéfice que de pouvoir forger notre liberté morale, érotique et intellectuelle, moins dans l’ « âme » que dans l’esprit ? Reste que désarmés sont ainsi les esprits faibles, armés de leur seul caprice et volonté, tournés vers le plaisir, mais aussi vers le mal, vers le pouvoir tyrannique. Aussi, avec Allan Bloom, qui sut traduire en anglais aussi bien La République de Platon que l’Emile de Rousseau, nous ne pouvons que plaider l’amitié des grands livres pour nous guider vers le bien, la paix et la beauté de l’Eros, comme en leur temps étaient ami Aristote et Platon. Tout en rejetant aux oubliettes du politiquement correct le plus abject l’idée selon laquelle l’écrivain du passé est « le suppôt de tous les préjugés pernicieux », soit le sexisme et l’exploitation par le pouvoir, selon une grille foucaldienne. Être conscient des faiblesses de l’époque ne doit pas empêcher d’apprécier l’autorité des grands auteurs à leur juste valeur et beauté, ni empêcher de tacler les préjugés d’aujourd’hui. L’éducation libérale[10] et l’amour des belles lettres qui doivent conduire le retour à la culture générale ne signifient ni passéisme stérile ni refus de construire l’avenir qui nous incombe ; bien au contraire. Il est entendu que la culture générale n'est pas qu'une collection disparate de connaissances, mais une mise en relation des connaissances avec la dignité humaine au moyen de la lecture des grands livres de l'humanité...

 

      Un beau livre d’amitié a rendu hommage à Allan Bloom : il se nomme Ravelstein[11]. Ce portrait d’un brillant professeur de philosophie, autant caractérisé par  sa prodigalité ruineuse que par son érudition chaleureuse, qui fait fortune en publiant un excellent essai destiné au grand public et meurt du sida, est très largement inspiré par l’auteur de nos deux essais. C’est avec ironie qu’il lui fait côtoyer le pop-rocker Michael Jackson dans les suites de l’Hôtel Crillon. Saul Bellow a-t-il outrepassé les limites de l’amitié en révélant l’homosexualité du maître ? En son intense et contrasté roman biographique, a-t-il voulu souligner une dimension socratique essentielle ou anecdotique, entre « l’amour rousseauiste et l’éros platonicien ? Ou encore contribuer à la légende d’une incontestable figure de l’éducation libérale…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[3] Allan Bloom : Shakespeare on Love & Frienship, University of Chicago Press, 2000.

[9] Platon : La République, V 451-466.

[11] Saul Bellow : Ravelstein, Gallimard, 2002.

 

 

Orangerie de La Mothe Saint-Heray, Deux-Sèvres. Photo : T. Guinhut.

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Beckett 

En attendant Godot : le dénouement

 

 

 

 

 

 

Benjamin

Baudelaire par Walter Benjamin

Conscience morale et littérature

Critique de la violence et vices politiques

Flâneurs et voyageurs

Walter Benjamin : les soixante-treize sonnets

Paris capitale des chiffonniers du XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Bennet

La Reine des lectrices ou de l'horrible danger de la lecture

 

 

 

 

 

 

Benni

Toutes les richesses, Grammaire de Dieu

 

 

 

 

 

 

Bernhard

Goethe se mheurt et autres vérités

 

 

 

 

 

 

 

Bibliothèques

Histoire de l'écriture & Histoire du livre

Bibliophilie : Nodier, Eco, Apollinaire

Eloges des librairies et des libraires

Babel des routes de la traduction

Des jardins & des livres, Fondation Bodmer

De l'incendie des livres et des bibliothèques

Bibliothèques pillées sous l'Occupation

Bibliothèques vaticane et militaires

Masques et théâtre en éditions rares

L'ardeur des livres et des manuscrits de Saint-Jérôme au contemporain

Haine de la littérature et de la culture

Rabie : La Bibliothèque enchantée

Des prestigieuses bibliothèques du monde à l'or des manuscrits

Du papyrus à Google-books : Darnton, Eco

Bibliothèques perdues et fictionnelles

Livres perdus : Straten,  Schlanger, Olender

Bibliophilie rare : Géants et nains

Manguel ; Uniques fondation Bodmer

 

 

 

 

 

 

Blake

Chesterton, Jordis : William Blake ou l’infini

Le Mariage du ciel et de l’enfer

 

 

 

 

 

 

Blasphème

Eloge du blasphème : Thomas-d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

 

 

 

 

 

 

Blog

Du Blog comme œuvre d’art

Pour une éthique de la critique littéraire

 

 

 

 

 

 

Bloom

Amour, amitié et culture générale

 

 

 

 

 

 

Bloy

Le désespéré enlumineur de haines

 

 

 

 

 

 

 

Bolaño

L’artiste et le mal : 2666, Nocturne du Chili

Les parenthèses du chien romantique

Poète métaphysique et romancier politique

 

 

 

 

 

 

 

Bonnefoy

La poésie du legs : Ensemble encore

 

Borel

Pétrus Borel lycanthrope du romantisme noir

 

 

 

 

 

 

Borges

Un Borges idéal, équivalent de l'univers

Géographies des bibliothèques enchantées

Poèmes d’amour, une anthologie

 

 

 

 

 

 

 

Bounine

Coup de soleil, nouvelles élégiaques

 

 

 

 

 

 

Brague

Légitimité de l'humanisme et de l'Histoire

 

 

 

 

 

 

Brésil

Poésie, arts primitifs et populaires du Brésil

 

 

 

 

 

 

Bruckner

La Sagesse de l'argent

 

Brume et brouillard

Science, littérature et art du brouillard

 

 

 

 

 

 

Burgess

Folle semence de L'Orange mécanique

 

 

 

 

 

 

Burnside

De la maison muette à l'Eté des noyés

 

 

 

 

 

 

Butor

Butor poète et imagier du Temps qui court

Butor Barcelo : Une nuit sur le mont chauve

 

 

 

 

 

 

Cabré

Confiteor : devant le mystère du mal

 

 

 

 

 

 

 

Canetti

Des Années anglaises à L’Amant sans adresse

 

 

 

 

 

 

Capek

La Guerre totalitaire des salamandres

 

 

 

 

 

 

Capitalisme

Eloge des péchés capitaux du capitalisme

De l'argument spécieux des inégalités

La sagesse de l'argent : Pascal Bruckner

Vers le paradis fiscal français ?

 

 

 

 

 

 

Carrion

Les orphelins du futur post-nucléaire

Eloges des librairies et des libraires

 

 

 

 

 

 

Cartarescu

La trilogie roumaine d'Orbitor, Solénoïde ; Manea : La Tanière

 

 

 

 

 

 

Cartographie

Atlas des mondes réels et imaginaires

 

 

 

 

 

 

Catton

La Répétition, Les Luminaires

 

 

 

 

 

 

Cavazzoni

Les Géants imbéciles et autres Idiots

 

 

 

 

 

 

 

Celan

Paul Celan minotaure de la poésie

Celan et Bachmann : Lettres amoureuses

 

 

 

 

 

 

Céline

Voyage au bout des pamphlets antisémites

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

 

Censure et autodafé

Requiem pour la liberté d’expression : entre Milton et Darnton, Charlie et Zemmour

Livres censurés et colères morales

Incendie des livres et des bibliothèques : Polastron, Baez, Steiner, Canetti, Bradbury

Totalitarisme et Renseignement

Pour l'annulation de la cancel culture

 

 

 

 

 

 

Cervantès

Don Quichotte et le problème de la réalité

Don Quichotte par Pietro Citati et Avellaneda

 

 

 

 

 

 

Chesterton

William Blake ou l'infini

Le fantaisiste du roman policier catholique

 

Chevalier

La Dernière fugitive, À l'orée du verger

Le Nouveau, rééecriture d'Othello

Chevalier-la-derniere-fugitive

 

Chine

Chen Ming : Les Nuages noirs de Mao

Du Gène du garde rouge aux Confessions d'un traître à la patrie

Anthologie de la poésie chinoise en Pléiade

 

 

 

 

 

 

Civilisation

Petit précis de civilisations comparées

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

 

 

 

 

 

 

Climat

Histoire du climat et idéologie écologiste

Tyrannie écologiste et suicide économique

 

 

 

 

 

 

Coe

Peines politiques anglaises perdues

 

 

 

 

 

 

 

Colonialisme

De Bartolomé de Las Casas à Jules Verne

Métamorphoses du colonialisme

Mario Vargas Llosa : Le rêve du Celte

Histoire amérindienne

 

 

 

 

 

 

Colonomos

Politique des oracles, responsabilité du futur

 

 

 

 

 

 

Communisme

"Hommage à la culture communiste"

Karl Marx théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

 

 

 

 

 

 

Constant Benjamin

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Corbin

Fraicheur de l'herbe et de la pluie

Histoire du silence et des odeurs

 

 

 

 

 

 

Cosmos

Cosmos de littérature, de science, d'art et de philosophie

 

 

 

 

 

 

Couleurs
Couleurs de l'Occident : Fischer, Alberti

Couleurs, cochenille, rayures : Pastoureau, Roque, Jarman

Couleurs des monstres politiques

 

 

 

 

 


Crime et délinquance

Jonas T. Bengtsson et Jack Black

 

 

 

 

 

 

Cronenberg

Science-fiction biotechnologique : de Consumés à Existenz

 

 

 

 

 

 

Dandysme

Brummell, Barbey d'Aurevilly, Baudelaire

 

 

 

 

 

 

Danielewski

La Maison des feuilles, labyrinthe

 

 

 

 

 

 

Dante

Traduire et vivre La Divine comédie

Enfer et Purgatoire de la traduction idéale

De la Vita nuova à la sagesse du Banquet

Manguel : la curiosité dantesque

 

 

 

 

 

 

Daoud

Meursault contre-enquête, Zabor

Le Peintre dévorant la femme

 

 

 

 

 

 

 

Darger

Les Fillettes-papillons de l'art brut

 

 

 

 

 

 

Darnton

Requiem pour la liberté d’expression

Destins du livre et des bibliothèques

Un Tour de France littéraire au XVIII°

 

 

 

 

 

 

 

Defoe

Robinson Crusoé et romans picaresques

 

 

 

 

 

 

De Luca

Impossible, La Nature exposée

 

 

 

 

 

 

Démocratie

Démocratie libérale versus constructivisme

De l'humiliation électorale

 

 

 

 

 

 

Derrida

Faut-il pardonner Derrida ?

Déconstruire Derrida et les arts du visible

 

 

 

 

 

 

Dick

Philip K. Dick : Nouvelles et science-fiction

Hitlérienne uchronie par Philip K. Dick

 

 

 

 

 

 

 

Dickinson

Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?

Charyn : La Vie secrète d’Emily Dickinson

 

 

 

 

 

 

 

Dillard

Eloge de la nature : Une enfance américaine, Pèlerinage à Tinker Creek

 

 

 

 

 

 

Diogène

Chien cynique et animaux philosophiques

 

 

 

 

 

 

Dostoïevski

Dostoïevski par le biographe Joseph Frank

 

 

 

 

 

 

Eco

Umberto Eco, surhomme des bibliothèques

Construire l’ennemi et autres embryons

Numéro zéro, pamphlet des médias

Société liquide et questions morales

Baudolino ou les merveilles du Moyen Âge

Eco, Darnton : Du livre à Google Books

 

 

 

 

 

 

 

Ecologie

Greenbomber, écoterroriste

Archéologie de l’écologie politique : d’Ovide et Rousseau à Sloterdijk

Wohlleben, Stone : La Vie secrète des arbres, peuvent-il plaider ?

Tout peut changer, sauf Naomi Klein : anticapitalisme et changement climatique

Biophilia : Wilson, Bartram, Sjöberg

John Muir, Nam Shepherd, Bernd Heinrich

Emerson : Les Travaux et les jours ; Lane : La Vie dans les bois

Révolutions vertes et libérales : Manier

Kervasdoué : Ils ont perdu la raison

Powers écoromancier de L'Arbre-monde

Ernest Callenbach : Ecotopia

 

 

 

 

 

 

Editeurs

Eloge de L'Atelier contemporain

Diane de Selliers : Dit du Genji, Shakespeare

Monsieur Toussaint Louverture

 

 

 

 

 

 

Education

Pour une éducation libérale

Allan Bloom : Déclin de la culture générale

Déséducation idéologique

Haine de la littérature et de la culture

De l'avenir des Anciens

 

 

 

 

 

 

Eluard

« Courage », l'engagement en question

 

 

 

 

 

 

Emerson

Les Travaux et les jours de l'écologisme

 

 

 

 

 

 

 

Enfers

L'Enfer, mythologie des lieux

Enfers et fantômes d'Asie, Pu Songling, Lafcadio Hearn

 

 

 

 

 

 

Erasme

Erasme, Manuzio : Adages et humanisme

Eloge de vos folies contemporaines

 

 

 

 

 

 

Esclavage

Esclavage en Moyen âge, Islam, Amériques

 

 

 

 

 

 

Espagne

Histoire romanesque du franquisme

 

 

 

 

 

 

Etat

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Constructivisme versus démocratie libérale

Libéralisme et amendements à la Constitution

Couleurs des monstres politiques

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Socialisme et connaissance inutile

Patriotisme et patriotisme économique

La pandémie des postures idéologiques

Agonie scientifique et sophisme français

L'impéritie de l'Etat et la France contre l'Europe : Verdier-Molinié, Bouzou

Retraite communiste ou raisonnée

 

 

 

 

 

 

Etats-Unis romans

Dérives post-américaines

Rana Dasgupta : Solo, destin américain

Eugenides : Middlesex, Roman du mariage

Bernardine Evaristo : Fille, femme, autre

La Muse de Jonathan Galassi

Gardner : La Symphonie des spectres

Lauren Groff : Les Furies

Hallberg, Franzen : City on fire, Freedom

Jonathan Lethem : Chronic-city

Luiselli : Les Dents, Archives des enfants

Rick Moody : Démonologies

De la Pava : Une Singularité nue

Penn Warren : Grande forêt, Hommes du roi

Pessl : La Physique des catastrophes

Shteyngart : Super triste histoire d'amour

Tartt : Chardonneret, Maître des illusions

Wright, Ellison, Baldwin, Scott-Heron

 

 

 

 

 

 

Fables politiques

Le bouffon interdit, L'animal mariage, 2025 l'animale utopie, L'ânesse et la sangsue

Les chats menacés par la religion des rats, L'Etat-providence à l'assaut des lions, De l'alternance en Démocratie animale, Des porcs et de la dette

 

 

 

 

 

 

Facebook

Facebook, IPhone : perversion totalitaire ou libertés ?

 

 

 

 

 

 

Fallada

Seul dans Berlin : résistance antinazie

 

 

 

 

 

 

Fantastique

Dracula et autres vampires

Lectures du mythe de Frankenstein

Montgomery Bird : Sheppard Lee

Karlsson : La Pièce ; Jääskeläinen : Lumikko

Michal Ajvaz : de l'Autre île à l'Autre ville

 

 

 

 

 

 

Fascisme

Histoire du fascisme et de Mussolini

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Haushofer : Sonnets de Moabit

 

 

 

 

 

 

 

Femmes

Lettre à une jeune femme politique

Humanisme et civilisation devant le viol

Harcèlement et séduction

Les Amazones par Mayor et Testart

Christine de Pizan, féministe du Moyen-âge

Naomi Alderman : Le Pouvoir

Histoire des féminités littéraires

La révolution du féminin : Froidevaux-Metterie, Friedan, Chemaly, Goettner-Abendroth

Jalons du féminisme : Bonnet, Fraisse, Gay

Camille Froidevaux-Metterie : Seins

Herland parfaite république des femmes

 

 

 

 

 

 

Ferré

Providence du lecteur, Karnaval capitaliste ?

 

 

 

 

 

 

 

Ferry

Mythologie et philosophie

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

De l’Amour ; philosophie pour le XXI° siècle

 

 

 

 

 

 

 

Finkielkraut

L’identité malheureuse

 

 

 

 

 

 

Földényi

Mélancolie, essai sur l’âme occidentale

 

 

 

 

 

 

Foster Wallace

L'Infinie comédie : esbroufe ou génie ?

 

Foucault

Pouvoirs et libertés de Foucault en Pléiade

Herculine Barbin : hermaphrodite et genre

Les Aveux de la chair

Du destin des prisons et de l'angélisme pénal, postérité de Surveiller et punir

 

 

 

 

 

 

Fragoso

Le Tigre de la pédophilie

 

 

 

 

 

 

 

France

Identité française et immigration

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Antilibéralisme : Darien, Macron, Gauchet

Peter Sloterdijk : Ma France, élégie ; Tardif-Perroux : La France, son territoire

 

 

 

 

 

 

France Littérature contemporaine

Blas de Roblès de Nemo à l'ethnologie

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Le roman des cinéastes. Ohl : Redrum

Eric Poindron : Bal de fantômes

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

 

 

 

 

 

 

Fuentes

La Volonté et la fortune

Crescendo du temps et amour faustien : Anniversaire, L'Instinct d'Inez

Diane chasseresse et Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle politique

 

 

 

 

 

 

 

Fumaroli

De la République des lettres et de Peiresc

 

 

 

 

 

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

 

 

 

 

 

 

Gamboa

Prières nocturnes, un roman baroque

 

 

 

 

 

 

Garouste

Don Quichotte, Vraiment peindre

 

 

 

 

 

 

 

Gass

Au bout du tunnel : Sonate cartésienne

 

 

 

 

 

 

 

Gavelis

Vilnius poker, conscience balte

 

 

 

 

 

 

Genèse

Adam et Eve, mythe et historicité

La Genèse illustrée par l'abstraction

 

 

 

 

 

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas

 

 

 

 

 

 

Goethe

Chemins de Goethe avec Pietro Citati

Goethe et la France, Fondation Bodmer

Thomas Bernhard : Goethe se mheurt

Arno Schmidt : Goethe et un admirateur

 

 

 

 

 

 

Gothiques

Frankenstein et autres romans gothiques

 

 

 

 

 

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

 

 

 

 

 

 

 

Goytisolo

Un dissident espagnol

 

 

 

 

 

 

Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

 

 

 

 

 

 

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le franquisme du Cœur glacé

 

 

 

 

 

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

Adam et Eve, mythe et historicité

 

 

 

 

 

 

Guarnieri

Etrange amour, Brahms et Clara Schumann

 

 

 

 

 

 

 

Guerre et violence

John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Guerre et paix à la Fondation Martin Bodmer

Violence, biblique, romaine et Terreur

Violence et vices politiques

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences policières et antipolicières

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis, Prologue

I L'ouverture des portes

II Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

Première soirée : dialogue et jury des Muses

V Récit de la danseuse Terpsichore

V bis Le fantôme du CouloirdelaVie.com

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XIII Récit d'Erato : la peintresse assassine

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche, photographies et triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Triptyques

Le carnet des Triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Traversées. Le recours à la montagne

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis. Incipit

III Bironpolis. Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages. Prologue. Les belles inconnues

IV Eros à Sauvages. Mélissa et les sciences politiques

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum. Incipit

VIII De natura rerum. Euro Urba

VIII De Natura rerum. Montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

I Synopsis, sommaire et prologue

II Arielle Hawks prêtresse des médias

III La Princesse de Monthluc-Parme

IV Francastel, frontnationaliste

V Greenbomber, écoterroriste

VI Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Des peintres : Tàpies, Titien, Rothko

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut La Bibliothèque du meurtrier

Synospsis, sommaire et Prologue

I L'Artiste en-maigreur

II Enquête et pièges au labyrinthe

III L'Ecrivain voleur de vies

IV La Salle Maladeta

V L'Hôtel-Monastère Santa Cristina

VI Le Club des tee-shirts politiques

 

 

 

 

 

 

Haddad

La Sirène d'Isé

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable, Nouvelles de jour et nuit

 

 

 

 

 

 

Haine

Procès contre la haine : juste réquisitoire ou culpabilisation abusive ?

 

 

 

 

 

 

Hamsun

Faim romantique et passion nazie

 

 

 

 

 

 

 

Haushofer

Albrecht Haushofer : Sonnets de Moabit

Marlen Haushofer : Mur invisible, Mansarde

 

 

 

 

 

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Statues de l'Histoire et mémoire

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Verne

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Jean Claude Bologne : Histoire du scandale

Histoire du vin et culture alimentaire

Corbin, Vigarello : Histoire du corps

Berlin, du nazisme au communisme

De Mahomet au Coran, de la traite arabo-musulmane au mythe al-Andalus

L'Islam parmi le destin français

 

Hobbes

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

 

 

 

 

 

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

 

 

 

 

 

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Garcia Lorca : homosexualité et création

 

 

 

 

 

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder ; Un été sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

 

 

 

 

 

 

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs

 

 

 

 

 

 

 

Ilis 

Croisade des enfants, Vies parallèles, Livre des nombres

 

 

 

 

 

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

 

 

 

 

 

 

Inde

Les hijras d'Arundhati Roy et Anosh Irani

 

 

 

 

 

 

Inégalités

L'argument spécieux des inegalités : Rousseau, Marx, Piketty , Jouvenel, Hayek

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Dictatures arabes et ottomanes

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam I Analyses et dénis

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam II Un défi politique français

Islamologie I Mahomet, Coran, al-Andalus

Islamologie II arabe et Islam en France

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales : d’Iribarne, Schemla, Sarrazin

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

 

 

 

 

 

 

Jaccottet

Philippe Jaccottet : les madrigaux, la clarté

 

 

 

 

 

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

 

 

 

 

 

Jankélévitch

Faut-il pardonner Jankélévitch ?

L'enchantement musical


 

 

 

 

 

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Kiyoko Murata, Julie Otsuka : Fille de joie

Battle royale : téléréalité politique

Haruki Murakami : Le Commandeur, Kafka

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

À l'ombre de Tanizaki

101 Poemes du Japon d'aujourd'hui

 

 

 

 

 

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

 

 

 

 

 

 

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

L'intégrale des Journaux, Récits et Romans

 

 

 

 

 

 

Kant

Grandeurs et descendances des Lumières

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

 

 

 

 

 

 

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

 

 

 

 

 

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

 

 

 

 

 

 

Kehlmann

Tyll Ulespiegle, Les Arpenteurs du monde

 

 

 

 

 

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Aléa

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

 

 

 

 

 

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Seiobo est-descendue sur terre

 

 

 

 

 

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

 

 

 

 

 

 

Lagerlöf

Le voyage de Nils Holgersson

 

 

 

 

 

 

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Langue de porc et langue inclusive

Vulgarité langagière et règne du langage

L'arabe dans la langue française

George Steiner, tragédie et réelles présences

Vocabulaire européen des philosophies et autobiographie par Barbara Cassin

Ben Marcus : L'Alphabet de flammes

 

 

 

 

 

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

 

 

 

 

 

 

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

 

 

 

 

 

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

 

 

 

 

 

 

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral, Dictionnaire du libéralisme

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

 

 

 

 

 

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

 

 

 

 

 

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

 

 

 

 

 

 

 

Lorca

Federico Garcia Lorca par Ian Gibson ; Une Colombe si cruelle

 

 

 

 

 

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

Lovecraft, Je suis Providence par S.T. joshi

 

 

 

 

 

 

Lugones

Fantastique, anticipation, Forces étranges

 

 

 

 

 

 

Lumières

Grandeurs et descendances des Lumières

D'Holbach : La Théologie portative

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

 

 

 

 

 

 

 

Magris

Secrets et Enquête sur une guerre classée

 

 

 

 

 

 

Makouchinski

Un bateau pour l'Argentine

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Cabré Confiteor, Menéndez Salmon Medusa

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

 

 

 

 

 

 

Maladie, peste

Maladie et métaphore : Wagner, Maï, Zorn

Pandémies historiques et idéologiques

Histoire des pandémies littéraires : M Shelley, J London, G R. Stewart, C McCarthy

 

 

 

 

 

 

Mandelstam

Poésie à Voronej et Oeuvres complètes

Trois requiem, sonnets

 

 

 

 

 

 

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Le Retour et Nouvel éloge de la folie

Voyage en utopies

Lectures du mythe de Frankenstein

Je remballe ma bibliothèque

 

 

 

 

 

 

 

Marcher

De L’Art de marcher

Flâneurs et voyageurs

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

 

 

 

 

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

 

 

 

 

 

 

Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

 

 

 

 

 

 

Martin Georges R.R.

Le Trône de fer, La Fleur de verre : fantasy, morale et philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Martin Jean-Clet

Philosopher la science-fiction et le cinéma

Enfer de la philosophie

Déconstruire Derrida

 

 

 

 

 

 

Marx

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Mattéi

Petit précis de civilisations comparées

 

 

 

 

 

 

McEwan

Satire et dystopie : Une Machine comme moi, Sweet Touch, Solaire

 

 

 

 

 

 

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Roberto Abbiati : Moby graphick

 

 

 

 

 

 

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Hanan el-Cheikh, Schéhérazade féministe

 

 

 

 

 

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

 

 

 

 

 

 

 

Mode

Histoire et philosophie de la mode

 

 

 

 

 

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Lumière de L'Esprit des lois

 

 

 

 

 

 

Moore

La Voix du feu, Jérusalem, V for vendetta

 

 

 

 

 

 

 

Morale

Notre virale tyrannie morale

 

 

 

 

 

 

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

 

 

 

 

 

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

L'amour-propre de l'artiste

 

Moyen Âge

Rythmes et poésies au Moyen Âge

Umberto Eco : Baudolino

Christine de Pizan, poète feministe

Troubadours et érotisme médiéval

Le Goff, Hildegarde de Bingen

 

 

 

 

 

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki

Le meurtre du commandeur, Kafka

Les licornes de La Fin des temps

 

 

 

 

 

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Jankélévitch : L'Enchantement musical

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Schubert : Voyage d'hiver par Ian Bostridge

Grozni : Chopin contre le communisme

Wagner : Tristan und Isold et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Mythes

La Genèse illustrée par l'abstraction

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière

Métamorphoses d'Ovide

Luc Ferry : Mythologie et philosophie

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

 

 

 

 

 

 

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

 

 

 

 

 

 

 

Nadas

Histoires parallèles de la mémoire, mélancolie des sirènes

La Bible, Almanach

 

 

 

 

 

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

 

 

 

 

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

 

 

 

 

 

 

Nietzsche

Bonheurs, trahisons : Dictionnaire Nietzsche

Pourquoi lire Nietzsche ? Romantisme, philosophie critique et politique

Nietzsche poète et philosophe à l'innocence controversée : Poèmes, Losurdo, Safranski

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Violences policières et antipolicières, une inversion des valeurs

 

 

 

 

 

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

 

 

 

 

 

 

Norddahl

SurVeillance, holocauste, hermaphrodisme

 

 

 

 

 

 

Oates

Le Sacrifice, Mysterieux Monsieur Kidder

 

 

 

 

 

 

Ôé Kenzaburo

Ôé, le Cassandre nucléaire du Japon

 

 

 

 

 

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

 

 

 

 

 

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

Cosmos

 

 

 

 

 

 

Oppen

Oppen, objectivisme et lyrisme

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

 

 

 

 

 

Orwell

L'orwellisation sociétale

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?

Orwell 1984

 

Ovide

Métamorphoses et mythes grecs

 

 

 

 

 

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, L'Estomac, Orgasme

 

 

 

 

 

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules, Le Testament d'Alceste

 

 

 

 

 

 

 

Pamuk

Autobiographe d'Istanbul

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

 

 

 

 

 

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Paris

Les Chiffonniers de Paris au XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

 

 

 

 

 

 

Pavic

Le Dictionnaire khazar, une oeuvre ouverte

 

Peinture

Traverser la peinture : Arasse, Poindron, Slimani

Sonnets des peintres : Tapies, Titien, Rohtko, Twombly

 

 

 

 

 

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Du Canzoniere aux Triomphes

 

 

 

 

 

 

Petrosyan

La Maison dans laquelle

 

 

 

 

 

 

Photographie

Photographie réaliste et platonicienne : Depardon, Meyerowitz, Adams

La photographie, biographème ou oeuvre d'art ? Benjamin, Barthes, Sontag

Ben Loulou des Sanguinaires à Jérusalem

Ewing : Le Corps, Love and desire

 

 

 

 

 

 

Picaresque

Smollett, Weerth : Vaurien et Chenapan

 

 

 

 

 

 

Pic de la Mirandole

Humanisme philosophique : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Pizan

Cent ballades, La Cité des dames

 

 

 

 

 

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

 

 

 

 

 

 

Poe

Edgar Allan Poe, ange du bizarre

 

 

 

 

 

 

Poésie 

A une jeune Aphrodite de marbre

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Anthologie de la poésie chinoise

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz, Sacré : anti-lyrisme et maladresse

Robert Marteau : Ecritures, sonnets

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Oppen, Padgett, Objectivisme et lyrisme

Poésie en vers, poésie en prose

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Trois vies d'Heinz M, vers libres

Aphrodite Shakespeare

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

 

 

 

 

 

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Les crimes de l'artiste : Pobi, Kellerman

Bjorn Larsson : Les Poètes morts

Chesterton father-brown

 

Populisme

Populisme, complotisme et doxa

 

 

 

 

 

 

Porter
La Douleur porte un masque de plumes

 

 

 

 

 

 

Portugal

Pessoa et la poésie lyrique portugaise

 

 

 

 

 

 

Pound

Ezra Pound, poète politique controversé par Mary de Rachewiltz et Pierre Rival

 

 

 

 

 

 

Powers

Les mystères du moi : Générosité, La chambre aux échos

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

L'éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Le Mystérieux correspondant, 75 feuillets

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus du web profond & Vice caché

Vineland, une utopie postmoderne

 

 

 

 

 

 

Racisme

Métamorphoses du racisme et de l'antiracisme

Pour l'annulation de la Cancel culture

Ecrivains noirs : Wright, Ellison, Baldwin, Scott Heron

 

 

 

 

 

 

Rand

Qui est John Galt ? La Source vive, La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

Rand Atlas

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

 

 

 

 

 

 

Religions et Christianisme

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Réquisitoire et plaidoyer pour le catholicisme suivi d'un éloge du polythéisme

Eloge du blasphème : Thomas d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

De Jésus aux chrétiennes uchronies

Le Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

De l'origine des dieux ou faire parler le ciel

 

 

 

 

 

 

Renaissance

Renaissance historique et humaniste

 

 

 

 

 

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

Revel Conaissance

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

 

 

 

 

 

 

 

Rilke

Sonnets à Orphée, Poésies d'amour

 

 

 

 

 

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Causes et leçons de la chute de Rome : Barbares, socialisme, climat, épidémies

Rome de César à Fellini, par la poésie latine

Romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Ronsard

Sonnets pour Hélène LXVIII Commentaire

 

 

 

 

 

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

 

 

 

 

 

 

Roth Philip

Hitlérienne uchronie contre l'Amérique

Les Contrevies de la Bête qui meurt

 

 

 

 

 

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l'argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Entre Averroès et Ghazali : Deux ans huit mois et vingt-huit nuits

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Russie

Islam, Russie, choisir ses ennemis

Golovkina : Les Vaincus ; Annenkov : Journal

Les dystopies de Zamiatine et Platonov

 

 

 

 

 

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

 

 

 

 

 

 

San-Antonio

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

San-Antonio- Boucq chah

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

Le Train d'Erlingen, métaphore des tyrannies

 

Schlink

Filiations allemandes : Le Liseur, Olga

 

 

 

 

 

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Le marcheur de l’immortalité

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Agonie scientifique et sophisme français

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

Tyrannie écologique et suicide économique

Wohlleben : La Vie secrète des arbres

Factualité, catastrophisme et post-vérité

Cosmos de science, d'art et de philosophie

Science et guerre : Volpi, Labatut

L'Eglise est-elle contre la science ?

Inventer la nature : aux origines du monde

 

 

 

 

 

 

Science fiction

Philosopher la science fiction

Ballard : un artiste de la science fiction

Carrion : les orphelins du futur

Dyschroniques et écofictions

Gibson : Neuromancien, Identification

Miller : L’Univers de carton, Philip K. Dick

Magnason : LoveStar, conte et anti-utopie

Silverberg : Roma, Shadrak, stochastique

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Simmons : Ilium et Flashback géopolitiques

Sorokine : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

Longo : L'Homme vertical devant la barbarie

Théorie du tout : Ourednik, McCarthy

Ursula Le Guin : La Main gauche de la nuit

 

 

 

 

 

 

Self 

Will Self ou la théorie de l'inversion

Parapluie ; No Smoking

 

 

 

 

 

 

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

 

 

 

 

 

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Will le magnifique ou John Florio ?

Shakespeare et la traduction des Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Réécritures de La Tempête à Othello : Atwood, Chevalier

 

 

 

 

 

 

Shelley Mary et Percy Bysshe

Le mythe de Frankenstein

Frankenstein et autres romans gothiques

Le Dernier homme, une peste littéraire

La Révolte de l'Islam

Frankenstein Shelley

 

Shoah

Durmarque : Philosophie de la shoah

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Paul Celan minotaure de la poésie

 

 

 

 

 

 

Silverberg

Uchronies et perspectives politiques : Roma aeterna, Shadrak, L'Homme-stochastique

 

 

 

 

 

 

Simmons

Ilium et Flashback géopolitiques

 

 

 

 

 

 

Sloterdijk

Les sphères de Peter Sloterdijk : esthétique, éthique politique de la philosophie

Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011

Elégie des grandeurs de la France

Faire parler le ciel. De la théopoésie

Archéologie de l’écologie politique

 

 

 

 

 

 

Smith Adam

Pourquoi je suis libéral

Tempérament et rationalisme politique

 

 

 

 

 

 

Sofsky

Violence et vices politiques

 

 

 

 

 

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

Dictionnaire amoureux de Venise

Sollersd-vers-le-paradis-dante

 

Somoza

Daphné disparue et les Muses dangereuses

Les monstres de Croatoan et de Dieu mort

 

 

 

 

 

 

Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Barrett Browning et autres sonnettistes 

Marteau : Ecritures  

Pasolini : Sonnets du tourment amoureux

Phénix, Anthologie de sonnets

Seth : Golden Gate, roman en vers

Shakespeare : Six Sonnets traduits

Haushofer : Sonnets de Moabit

Sonnets autobiographiques

Sonnets de l'Art poétique

 

 

 

 

 

 

Sorcières

Sorcières diaboliques et féministes

 

 

 

 

 

 

Sorokine

Science-fiction politique rabelaisienne : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

 

 

 

 

 

 

Sorrentino

Ils ont tous raison, déboires d'un chanteur

 

 

 

 

 

 

Sôseki

Rafales d'automne sur un Oreiller d'herbes

Poèmes : du kanshi au haïku

 

 

 

 

 

 

Spengler

Déclin de l'Occident de Spengler à nos jours

 

 

 

 

 

 

 

Sport

Vulgarité sportive, de Pline à 0rwell

 

 

 

 

 

 

Staël

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Starobinski

De la Mélancolie, Rousseau, Diderot

Starobinski 1

 

Steiner

Oeuvres : tragédie et réelles présences

De l'incendie des livres et des bibliothèques

Steiner

 

Stendhal

Julien lecteur bafoué, Le Rouge et le noir

L'échelle de l'amour entre Julien et Mathilde

Les spectaculaires funérailles de Julien

 

 

 

 

 

 

Stevenson

La Malle en cuir ou la société idéale

Stevenson

 

Stifter

L'Arrière-saison des paysages romantiques

 

 

 

 

 

 

Strauss Leo

Pour une éducation libérale

 

 

 

 

 

 

Strougatski

Stalker, nucléaire et métaphysique

Stalker

 

Szentkuthy

Le Bréviaire de Saint Orphée, Europa minor

 

 

 

 

 

 

Tartt

Le Chardonneret, Le maître des illusions

Tartt Illusions

 

Tavares

Un Voyage en Inde et en vers

 

 

 

 

 

 

Temps, horloges

Landes : L'Heure qu'il est ; Ransmayr : Cox

Temps de Chronos et politique des oracles

 

 

 

 

 

 

Tesich

Price et Karoo, revanche des anti-héros

Karoo

 

Texier

Le démiurge de L’Alchimie du désir

Texier page 106

 

Théâtre et masques

Masques & théâtre, Fondation Bodmer

 

 

 

 

 

 

Thoreau

Journal, Walden et Désobéissance civile

 

 

 

 

 

 

Tocqueville

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Au désert des Indiens d’Amérique

 

 

 

 

 

 

Tolstoï

Sonate familiale chez Sofia & Léon