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4 juillet 2020 6 04 /07 /juillet /2020 12:15

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Eloge de L’Atelier contemporain :

Francis Bacon, Jean-Pascal Dubost,

Jérôme Thélot & Jean-Jacques Gonzales,

Patrick Bogner, Yves Bonnefoy.

 

 

Francis Bacon : Conversations, L’Atelier contemporain, 2019, 208 p, 20 €.

Jean-Pascal Dubost : Lupercales, L’Atelier contemporain, 2019, 122 p, 20 €.

Jérôme Thélot : Le Travail photographique de Jean-Jacques Gonzales,

L’Atelier contemporain, 2020, 200 p, 30 €.

Patrick Bogner : Erdgeist, L’Atelier contemporain, 2020, 144p, 35 €.

Yves Bonnefoy : Alexandre Hollan,

L’Atelier contemporain, 2019, 152 p, 30 €.

 

 

 

 

      Privilégiant le dialogue entre le texte et l’image, L’Atelier contemporain ne cesse de nous proposer des beaux livres, un rien austère, exigeants, superbes, dont la vertu est d’incendier de finesse l’esprit du lecteur et du contemplateur. Chez cet éditeur soigneux, sis à Strasbourg, qui nimbe de belle blancheur une élégante typographie, la photographie se fait une place cruciale au regard de l’attention du texte qui l’accompagne en toute amitié. Fondée en l’an 2000 par François-Marie Deyrolle, qui dès 1990 menait une enseigne au nom de « Deyrolle éditions », privilégiant la pensée poétique et les livres d’artistes, ce fut d’abord une revue empruntant le titre de Francis Ponge[1]. L’Atelier contemporain devint en 2013 maison d’édition à part entière, fluctuant parmi les rivages de l’art et de la littérature, avec une collection au si bel emblème : « L’Esperluette », associant écrivain et artiste, en leurs plus électives affinités. Ce sont aujourd’hui plus de soixante-dix titres qui forment à eux seuls un impressionnante bibliothèque, raffinée, sensible, intellectuelle au meilleur sens du terme. Ils s’étagent du XIX° siècle au plus contemporain, des Observations sur la peinture de Pierre Bonnard à l’examen auquel se livre Yves Bonnefoy sur l’œuvre d’Alexandre Hollan, peintre des arbres, quoique François-Marie Deyrolle sache affirmer tout net : « J’aime la peinture, le dessin, la sculpture, la photographie ; je n’aime pas l’art contemporain ». Pas de révérence donc envers la pléthore d’installations et de readymade à la Duchamp qui envahit le champ muséal[2] et celui de la pensée. Si une telle optique peut paraître traditionnelle au premier regard, elle n’en est pas moins rigoureuse et sensible, à l’affut de découvertes à même de remuer l’esprit comme un flot de nuages éclaire le paysage de la pensée. Sans prétendre un instant à l’exhaustivité, découvrons quelques titres marquants, ou coup de cœur comme l’on voudra, et fort divers, qui émaillent le parcours de L’Atelier contemporain, de Francis Bacon, en passant par les Lupercales, jusqu’au mystérieux Erdgeist.

 

      Conversons avec Francis Bacon, en passant sur une déception qui ne doit pas en être une : ce n’est pas ici le lieu de la déferlante des plages et des giclures colorées du peintre, mais des photographies noir et blanc de Marc Trivier qui illustrent ce recueil d’entretiens. Nous ne manquons pas de beaux livres pour plonger dans la remuante - voire angoissée, sinon torturée - contemplation qui nous enlève devant une peinture du maître anglais, par exemple celui commenté par Philippe Sollers[3]. Or ici ce sont les tréfonds de l’atelier qui sont scrutés, comme si le secret pictural gisait dans les pots, les taches et les pinceaux, l’amas de toiles et de déchets, dans un miroir martelé de gouttes, un « terrible désordre », pour introduire la confidence, voire la confession.

      Dix-neuf entretiens parus en divers catalogues et journaux, avec diverses personnalités (et non des moindres), de Jean Clair à Marguerite Duras, parfois inédits en français, sont ici heureusement réunis, car éparpillés ils tendaient à devenir introuvables. Il s’agit d’un paradoxe, puisque Francis Bacon (1909-1992) déniait à la parole la capacité de réellement parler de ses peintures, quoiqu’il se livrât volontiers à l’exercice, sans oublier ses Entretiens avec David Sylvester[4]. Ce dernier avait une grande affection pour le travail de son interlocuteur ; en revanche, comme le note le préfacier, Yannick Haenel, les journalistes qui l’interrogent ici font parfois montre d’une certaine lourdeur, comme lorsqu’un entretien s’intitule « Est-il méchant ? » Qu’importe, les flèches de l’ironie baconnienne ne les épargnent pas : « La vérité est toujours méchante », répond-il.

      Le bonhomme n’est pas facile. Soucieux de Rembrandt, de Titien, de Picasso, de Van Gogh et de Vélasquez, qu’il s’acharna à repeindre à son gré passablement iconoclaste, il déteste l’art contemporain, exècre l’abstraction, réprouve « la manque d’imagination dans la technique », n’aime pas revoir ses propres tableaux, au point d’en avoir détruit quelques-uns, rongé par l’inquiétude et le doute sur ses capacités. Il ne peut user de l’anatomie qu’en la brisant, jusqu’à la torture et la monstruosité ; sa peinture est un cri. Son esthétique ne recule pas devant la réalité du mal au point que l’œuvre n’ait pas toujours été appréciée, sinon scandaleusement rejetée. La beauté rose et violette de ses toiles a pu faire grincer bien des dents. Quant au orange, il « lutte contre la mort ».

      Les réponses sont volontiers abruptes : « J’aime boire ». La pensée implacable : « l’ombre de la viande morte pèse sur nous dès notre naissance ». La résolution esthétique sans faille : « La photographie a tellement occupé le terrain que l’image peinte n’est intéressante que si elle est déformée et attaque ainsi directement le système nerveux ». Par instants, quoique toujours en-deçà de la puissance de l’œuvre achevée, les paroles sont plus disertes, lorsqu’il s’agit de « rendre la vie dans toute sa force », de commencer par une tache, « par laquelle je vais pouvoir mener à la réalité l’image que je porte en moi », et réaliser un portrait qui « a un impact d’une tout autre violence sur le système nerveux du « regardeur ». Parce qu’il remue en lui « des sensations irrationnelles, au fond inconnues de nous »…

      Un personnage dans une chambre close, traversé par une déflagration, outre la démultiplication d’un autoportrait permanent, c’est peut-être également, avoue-t-il, la trace du « temps de chaos » qui fut celui du XX° siècle, entre les deux guerres mondiales et la révolution russe, en particulier les bombardements sur Londres, au cours desquels le peintre aida à dégager des gens des bâtiments bombardés. Voire la trace de son homosexualité, lorsqu’il peint des personnages enlacés sur un lit, dans un érotisme qui n’a pas grand-chose de doucereux. Peut-être faut-il y voir, comme il le souligne, « la névrose de mon siècle ». Alors qu’il prétend que la mythologie grecque est « plus proche de la vérité que le christianisme », il est permis d’imaginer que les triptyques de Francis Bacon ont une irradiante dimension mythologique.

      À lui seul, s’il le fallait, Francis Bacon montre que la mise entre parenthèse de la peinture par une certaine doxa de l’art contemporain est une hérésie. Ainsi L’Atelier contemporain fait-il œuvre nécessaire en publiant une telle explosion de déclarations, qui, si elles ne remplacent pas un instant l’œuvre, l’éclairent en diable et en beauté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Fêtons les lupercales, cette cérémonie purificatrice romaine, associée à la louve (lupa) qui nourrit Rémus et Romulus, ce par le rire et la renaissance, par le fouet censé rendre les femmes fécondes ! Quoique changé en Saint-Valentin par le pape Gélase Ier, cette fête païenne hante la mémoire du 15 février. À ce rite ancien faunesque, Jean-Pascal Dubost pour les textes et Aurélie de Heinzelin pour les peintures en noir, voire en couleurs, répondent par une cascade de rires obscènes.

      Le mythe originel est cependant réinvesti avec ardeur et verdeur par nos deux artistes. Car, « vêtu d’une métaphore, Lupercus se déplace furtivement au cœur du mythe ». La créature est hybride, en toute « humâlité », autant que la langue qui se déplie et s’encanaille. C’est en forêt bretonne, « comme une Dame Noire de Brocéliande », que cette créature apparaît, accueillie par une narratrice exaltée, conquise par « ItyphalLupercus ». Au récit des unions lubriques, s’ajoutent des citations diverses, un poème érotique de L’Arétin, des bordées de mots dont on ne sait s’il faut les qualifier de vers ou d’aphorismes : « L’union d’Erato et de Priape sur une phrase bandée ». Le poète inventif, mais jamais ordurier, aime les calembours, les listes, « l’oraison éjaculatoire » et les contes, célébrant une jubilatoire légende des sexes, en une fête rabelaisienne de la langue.

      Quant à l’illustratrice, Aurélie de Heinzelin, elle jubile, brassant des griffures d’encre, des nudités écartelées criant leur jouissance, exhibant sous la robe un priape expansif, promenant dans l’air blanc de la page une poignée de phallus ailés en plein vol…

      Voilà un livre réjouissant, un poème en prose aphoristique et provoquant, qui tranche avec le sérieux du catalogue de l’éditeur, préférant une esthétique résolument libre et pornographique, digne des rayons curiosa de la bibliothèque. Ce n’est pas pour rien que son auteur, Jean-Pascal Dubost, né en 1963, qui a publié des Fantasqueries[5] et un Nouveau Fatrassier[6], se présente comme un « fou merlin » !

 

 

      En noir et blanc, rarement en couleurs, mais soyeuse, la photographie de Jean-Jacques Gonzales (né en 1950) rencontre les commentaires sensibles et les analyses rigoureuses de Jérôme Thélot. La photo est une « graphie » à même de révéler la présence. Ce pourquoi il ne s’agit pas d’offrir une image léchée, mais, par son grain, son flou, son brouillard (« netteté insupportable », jette le photographe), de confronter le regard avec une interrogation métaphysique devant le monde. Ce sont le plus souvent des paysages, quelques architectures, quelques silhouettes, jusqu’à l’épure, voire l’abstraction, balançant entre « sécurité ontologique » et incertitude du rêve. Nous sommes « parmi les feuillages profus de la matière », à la limite du « désert métaphysique ». La troublante mélancolie qui sourd d’une beauté du visible teintée dans le noir est de l’ordre de « la nostalgie de l’immémorial ».

      Comme un triptyque autour des images, ce sont deux volets d’écriture : l’essai de Jérôme Thélot, qui n’est pas pour rien un élève et spécialiste d’Yves Bonnefoy, et des extraits du « Journal photographique 1998-2019 » de Jean-Jacques Gonzales, intitulé La Fiction d’un éblouissant rail continu, dans lequel « toute photographie pourrait être considérée comme un pèlerinage ». Nul doute que ces trois postulations esthétiques s’enrichissent l’une l’autre en ce livre troublant.

 

 

      Un somptueux in quarto est offert à la photographie de Patrick Bogner (né en 1982), pour la sublimer : Erdgeist. Que signifie ce titre germanique ? C’est le panthéiste « esprit de la terre », tel qu’il trouve sa source intellectuelle et poétique dans le romantisme allemand, parmi le mouvement du « Sturm and Drang » marqué par la littérature de Goethe et Lenz, et la peinture de paysage, en particulier celle de Caspar David Friedrich. Ce dernier représente l’immensité et la beauté du paysage naturel, mais aussi la solitude métaphysique de l’homme contemplatif face à la puissance des grands espaces marins et montagneux. Le photographe ne se contente pas d’une sorte de transposition de l’œuvre du peintre en son travail. Si l’on y retrouve une prégnante émotion devant la grandeur de la nature sauvage et de l’autorité des montagnes, c’est par un noir et blanc sculptural, graphique et brutalement sensuel que son travail s’impose, à la lisière d’une abstraction intensément esthétique.

      Plutôt que de longuement gloser, que de commenter de manière narcissique ces photographies, Patrick Bogner les introduit par une réflexion d’historien nourrie chez Caspar David Friedrich, qui « invente la tragédie du paysage », tout en soulignant qu’il « assume désormais le tôle d’une peinture religieuse dépouillée des dogmes de l’Eglise, évoquant le divin comme un possible inatteignable ». Il préfère assumer un humble retrait devant ces photographies, les assortissant de citations, souvent venues de la littérature romantique, de Chateaubriand, d’Hugo, de Senancour, mais aussi de Jack London et jusqu’à Bashô[7].

      Qu’est-ce que cette image de couverture ? Une nébuleuse cosmique, une vague océanique, un gros plan d’un cavalier de l’apocalypse ? La polysémie de la photographie inquiète et enchante le regard, quoiqu’il s’agisse d’une cascade. Feuilletant l’ouvrage, le sens poétique et plastique de la composition magnifie ces rubans d’eaux lumineuses, ces haïkus de cailloux et de neige. Les flocons paraissent les étoiles des nébuleuses, la lune est une sphère poignante, l’érosion dessine des signes dans une mise en page judicieusement concertée. C’est la vertu de l’art photographique que de ne pas se contenter d’une identification réaliste, mais d’une qualité métaphorique, voire d’une bouleversante transcendance.

      La démesure des parois rocheuses nous prend à la gorge, des geysers bouillonnent, des glaces, des moraines et des éboulis s’écroulent lentement, des pics impressionnants jaillissent dans un ciel changeant pour nous ridiculiser, des pierres tombales méditent devant un chaînon montagneux où soufflent les nuages. En somme le temps est dans l’espace. Nous sommes dans des lieux nordiques et hivernaux, aux confins du cercle polaire, entre Ecosse, Norvège et Islande, où la nature est implacable et indifférente à la petitesse de l’homme, forcément éphémère. Seuls quelque oiseau marin ose la liberté, quand les brumes balaient une côte rocheuse, seul un amas de rocs en équilibre figure une stèle, seul un rai de lumière solaire providentiel ponctue la mélancolie d’un fjord.

      Peu de figures humaines en cet ouvrage, ou une silhouette de dos, un peu comme « Le Moine au bord de la mer » de Caspar David Friedrich. Peu de traces de l’activité humaine en cet univers balayé par les vents et les nuées, voire la nuit. Ou les sinuosités d’une route sous la neige, une bicoque, une plate-forme pétrolière à l’abandon, soit la trace du genre pictural de la vanité.

      L’on devine que Patrick Bogner a intégré cette alors nouvelle dimension de la beauté telle que définie par Edmund Burke en 1757 : l’« horreur délicieuse[8] » du sublime préromantique. Une « surabondance d’émotions » empreint ces surfaces encrées par la nature et par la technique, ce qui n’a rien de passéiste, à peine une affectation d’écologisme[9] trop à la mode, quoiqu’il reprenne en sa préface l’antienne apocalyptique selon laquelle « le monde agonise ».

      Osons cependant un mince reproche à l’égard de ce très bel ouvrage. Si l’on ne trouve les légendes des images qu’aux dernières pages, ce sont des relevés de latitudes et longitudes ; on aurait aimé plus de précision géographique, quoique la volonté de l’auteur soit de ménager un mystère cosmique qui dépasse la simple localisation ; car le silence « doit être photographiable »…

 

     

      Le poète Yves Bonnefoy[10] trouve parmi la peinture et les dessins Alexandre Hollan un nouvel « arrière-pays[11] ». En agglutinant ses essais divers sur le peintre, il glisse au-delà de la stricte critique d’art, marchant furtivement dans la méditation, côtoyant la narration, pour s’engager au pays de brume qui colore et efface les arbres.

      En ces « trente années de réflexions, 1985-2015 », il s’agit, plus qu’une analyse d’une œuvre, mais à son service, d’une prise en écharpe de la démarche de l’artiste, dans une dimension esthétique : « Dessiner : avoir à choisir entre imiter un objet et produire un signe. Soit évoquer un contour, un rythme, une texture que l’on perçoit en un point du monde, et laisser ainsi la forme qui nait sur la feuille entendre l’appel d’un fait de réalité qui transcende tous les savoirs ». En effet le peintre fixe d’abord des graphismes, ensuite étend sa peinture acrylique sur la toile, sa gouache ou son aquarelle en une intense décoction d’atmosphère forestière. La présence plastique des branches et feuillages se change en « icônes », les tableaux sont des témoins de « la transcendance - ou l’immanence comme on voudra ». Au point que le poète devienne un modeste thuriféraire : « Des œuvres, ces grands tableaux qui ne sont des épiphanies que de l’infiniment simple évidence ».

      C’est à se demander si, malgré l’amitié du poète pour l’artiste et l’œuvre, qui les rapproche des flacons de Morandi et des silhouettes de Giacometti, si, d’années en années, cette dernière n’est pas dépassée par l’écriture méditée, par la profondeur philosophique…

      Parmi les toiles d'Alexandre Hollan, « la couleur se fait agrément si ce n’est même beauté ». Et, rapprochant les variations arbustives de son modèle de poètes comme William Wordsworth ou Gérard de Nerval, Yves Bonnefoy vise à la nécessité profonde de l’œuvre : « L’art, à son plus haut, est cette transmutation par laquelle la vue, à son plus simple, se fait ce qui rend la vie. Et Hollan est un de ces quelques justes grâce auxquels, dans une peinture aujourd’hui dangereusement détournée de l’être sensible, un peu de l’absolu traverse encore les branches, brille encore dans l’eau des sources ». Peut-on imaginer qu’une telle formule, un tant soit peu platonicienne, ne serait pas loin de l’idéal poursuivi par L’Atelier contemporain ?

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Francis Ponge : L’Atelier contemporain, Gallimard, 1977.

[3] Philippe Sollers : Les Passions de Francis Bacon, Gallimard, 1996.

[4] Francis Bacon : Entretiens avec David Sylvester, Les sentiers de la création, Albert Skira, 1995.

[5] Jean-Pascal Dubost : Fantasqueries, Isabelle Sauvage, 2016.

[6] Jean-Pascal Dubost : Nouveau Fatrassier, Tarabuste, 2012.

[8] Burke : Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime du beau, Vrin, 2009, p 227.

[10] Voir : Yves Bonnefoy ou la poésie du legs

[8] Yves Bonnefoy : L'Arrière-pays, Albert Skira, 1972.

 

Photo : T. Guinhut.

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29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 15:14

 

La Vie et les aventures surprenantes de Robinson Crusoé,
Amable Le Roy, 1784. Photo : T. Guinhut.
 
 

 

 

 

Au-delà de Robinson Crusoé,

les romans picaresques de Daniel Defoe,

moraliste des Lumières.

 

 

 

Daniel Defoe : Robinson Crusoé,

traduit de l’anglais par Pétrus Borel, Gallimard, La Pléiade, 2018, 966 p, 52 €.

 

Daniel Defoe : Moll Flanders,

traduit par Marcel Schwob, Folio classique, 1979, 527 p, 9,70 €.

 

Daniel Defoe : Colonel Jack,

traduit par Michel Le Houbie, Phébus, 2005, 304 p, 19,50 €.

 

 

 

      Robinson Crusoé est l’arbre qui cache la forêt. Certes, avec l’invention en 1719 de l’île déserte et de sa colonisation par un individu entreprenant, quoique inspirée de la mésaventure d’Alexander Selkirk abandonné pendant quatre ans au large du Chili, Daniel Defoe a créé un mythe susceptible de nombreux avatars, y compris de sa réécriture par Michel Tournier[1] ; mais on ne peut le réduire à ce seul livre, bien plus exotique que les suivants. Il fut aussi en 1722 avec Moll Flanders et Colonel Jack, également publiés de manière anonyme, un grand auteur de romans picaresques et d’éducation, sans compter le journaliste et le diariste du Journal de l’année de la peste. Reste que n’est pas seulement pour les qualités du roman d’aventure qu’il faut lire Daniel Defoe, mais pour sa dimension moraliste, cependant discutable.

 

      Hautement moral est l’entreprenant personnage de Robinson Crusoé, prétendument véridique. Aventureux, désireux d’explorer le monde et de commercer, il est un digne représentant des Lumières[2], entre les voyageurs marins de son temps et ceux qui contribuent aux richesses de la nation, pour faire allusion à l’essai d’économie politique d’Adam Smith[3] paru en 1776. Il est à la fois un héros des voyages maritimes et terrestres, un législateur judicieux, un héros du capitalisme et du colonialisme, même si le second terme parait aujourd’hui moins glorieux. Outre sa capacité à affronter l’adversité d’une tempête, d’une île sauvage et solitaire, pour la rendre habitable et l’exploiter au profit de l’être humain qu’il est, il fait montre d’une foi en Dieu qui contribue à sa résilience. De surcroit, délivrer un pauvre indigène, destiné à être dévoré par ses ennemis cannibales, est un acte d’humanité universelle, même si ce n’est pas sans un certain paternalisme que Vendredi devient un parfait serviteur et ami. Car de manière un peu manichéenne, face à Robinson, se dressent les abîmes du mal que sont la piraterie, l’anthropophagie, voire l’esclavage.

      Une fois sauvé de sa relégation en une île coupée de la civilisation, quoique fournie de nombre de ses utiles objets récupérés sur le bateau avant qu’il s’abîme, Robinson, s’il retourne en Angleterre pour se marier, ne pense qu’à coloniser comme il se doit son île, ce en quoi il ne lèse aucun indigène. Ainsi, la nature sauvage étant policée, la culture civilisatrice de l’humanité se voit confirmée de manière optimiste, dans le cadre des idéaux naissants des Lumières. La confession autobiographie du héros, qui fut un débauché avant sa réelle conversion insulaire à l’aide de « trois fort bonnes bibles », vise autant à l’élévation spirituelle qu’à l’éloge de l’esprit humain. Même si la seconde partie se détache un peu de ce paradigme en insérant des épisodes comiques, voire burlesques, au dépend du héros qui par ailleurs, à l’occasion du massacre de Madagascar, ne parvient pas à se faire respecter.

 

 

      Pourtant, force est de constater que Vendredi est moins qu’un serviteur, certes fort bien traité, mais un esclave. Nombre d’auteurs ultérieurs, comme J. M. Coetzee[4] ou Patrick Chamoiseau[5], ne se feront pas faute d’occulter cet aspect en leurs réécritures, oubliant peut-être que Robinson lui-même se vit réduit en esclavage par des corsaires maures. Ce qui ne l’empêche pas de se livrer à ce commerce fructueux aux bords de la Guinée pour abonder en matériel humain sa plantation du Brésil. Peu de voix s’élevaient contre l’esclavage[6] au temps de Daniel Defoe, qui croyait préconiser l’humanité en la matière, sinon celle de son critique Charles Gildon, puis un peu plus tard chez Montesquieu, de Raynal et autres auteurs des Lumières. Aussi Michel Tournier redonne la prééminence à son Vendredi, qui d’esclave de son maître devient maître de son esclave, J. M. Coetzee fait mourir son « Cruso » avant Vendredi et inflige à ce dernier l’ablation de la langue et la castration, peines infamantes réservées au plus rebelle des esclaves. Patrick Chamoiseau fait de Robinson un « moussaillon dogon » qui accompagnait son maître esclavagiste, qui n’est autre que le véritable Robinson…

      C’est à la préface de Beaudoin Millet que nous empruntons ces derniers renseignements. Elle est en effet une pièce maîtresse d’un Pléiade élégant et fort documenté, de surcroit nanti de la belle traduction du romantique Pétrus Borel[7], et illustré de maintes gravures venues d’éditions anciennes.

 

La Vie et les aventures surprenantes de Robinson Crusoé,
Amable Le Roy, 1784. Photo : T. Guinhut.

 

 

      Les romans de Daniel Defoe sont souvent nantis de sous-titres à rallonges. Ainsi, en 1722, ce sont les « Heurs et malheurs de la fameuse Moll Flanders qui naquit à Newgate et pendant une vie incessamment variée qui dura soixante ans, sans compter son enfance, fut douze ans prostituée, cinq fois mariée (dont une fois à son propre frère), douze ans voleuse, huit ans déportée en Virginie et finalement devint riche, vécut honnête et mourut pénitente ».

      Comme Flaubert se glissant dans son personnage de Madame Bovary, Daniel Defoe est un homme qui fait vivre et parler une femme du XVIIème siècle, Moll Flanders, dont la survie dépend des hommes qu’elle exploite et qui l’exploitent, car elle n’a pas eu la chance de naître dans une famille nantie. Son corps et son lit sont des monnaies d’échange, la prostitution et la courtisanerie sont ses demeures. Ses nombreux malheurs, ses rares bonheurs, ne se comprennent que dans la nécessité d’assurer une existence chaotique. Si cette anti-héroïne ne parait guère attachante, voire repoussante, son savoir-faire, son entregent, ses capacités de séduction, puis, une fois ses charmes passés, la nécessité de voler pour ne pas être jetée à la rue et ne pas mourir de faim, lui permettent tout de même de gagner une certaine amitié du lecteur. Voilà à quoi était réduite une femme du XVIII° siècle, quoiqu’elle n’ait pas su et voulu se caser dans la médiocrité. Le récit, outre l’attrait picaresque et les rebondissements, accuse la misère sociale et morale du temps.

      Ecoutons la rouée créature et ses états d’âme, à la fois moraux et calculateurs : « – Quelle abominable créature je suis ! Et comme cet innocent gentilhomme va être dupé par moi ! Combien peu il se doute que, venant de divorcer d’avec une catin, il va se jeter dans les bras d’une autre ! qu’il est sur le point d’en épouser une qui a couché avec deux frères et qui a eu trois enfants de son propre frère ! une qui est née à Newgate, dont la mère était une prostituée, et maintenant une voleuse déportée ! une qui a couché avec treize hommes et qui a eu un enfant depuis qu’il m’a vue ! Pauvre gentilhomme, dis-je, que va-t-il faire ? Après que ces reproches que je m’adressais furent passés, il s’ensuivit ainsi : – Eh bien, s’il faut que je sois sa femme, s’il plaît à Dieu me donner sa grâce, je lui serai bonne femme et fidèle, et je l’aimerai selon l’étrange excès de la passion qu’il a pour moi ; je lui ferai des amendes, par ce qu’il verra, pour les torts que je lui fais, et qu’il ne voit pas ». En effet, malgré ses avanies, Moll Flanders, qui a su providentiellement se convertir à la piété parmi les murailles d’une prison, parviendra à acquérir le statut d’une dame, riche et fort respectable, ce qui tend à faire de ce roman un apologue ambigu : si la société n’est qu’un bourbier moral, c’est par d’immorales activités que l’on parviendra, si l’on sait mener sa barque, à une condition moralement enviable.

      Ce filon sera exploité jusqu’à l’extase et jusqu’à la lie, puisqu’en 1724 Daniel Defoe publiera Lady Roxana ou l’heureuse catin. Abandonnée par un incompétent mari  qui n’a su que dilapider sa fortune et lui faire cinq enfants, elle les abandonne à son tour pour devenir la maîtresse du riche propriétaire de sa demeure, puis d'un prince étranger. Fortunée, femme d'affaires avisée, repoussant tout candidat à sa main, elle va jusqu’au crime pour protéger sa respectabilité : retrouvant sa fille qui risque de révéler ses anciennes turpitudes, elle n’empêche pas un instant qu’Amy, sa fidèle servante, la fasse disparaître de la face de la terre.

      Satire de l’ambition et de l’ivresse de l’argent, ce roman psychologique aux facettes plus complexes qu’il n’y parait, longtemps taxé d’une immoralité abjecte, pourrait être lu aujourd’hui, quoiqu’avec prudence, d’une main féministe.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      1722 est une année mémorable, « annus mirabilis » du roman anglais, qui vit la publication conjointe par Daniel Defoe de Moll Flanders, du Journal de l’année de la peste et du Colonel Jack. Car comme la dame Flanders (sans en être une répétition) il fut voleur et déporté en Virginie, avant de faire fortune. Nous n’avons là que picoré dans le copieux sous-titre en omettant le « se maria cinq fois à quatre putains »…

      Il faut admettre que Le Colonel Jack, pourtant moins connu que Moll Flanders, paradigme du roman picaresque anglais, est parfois plus excitant, ne serait-ce que par la vitesse narrative qui s’empare du lecteur dès les premières pages. Voilà notre orphelin des bas-fonds londoniens, livré à la rue, couchant dans les cendres d’une briqueterie, devenant comparse de pickpockets effrontés, de pendards promis à la corde, milieu bien connu de l’auteur qui passa quatre années en prison pour dettes et pamphlets. Malgré ses vols à la tire, son éducation inexistante, quelque chose retient Jack de tomber dans l’endurcissement du péché : sa conviction d’être un gentilhomme… Il lui faudra pourtant bien des expériences et des avanies, entre rapts, commerce maritime et rencontres de corsaires, avant de prétendre à cette qualité sans jamais l’atteindre entièrement. Car malgré ses courageux et moraux succès financiers, il reste un gueux, un picaro. Son surnom deviendra un grade effectif, mais il ne pourra devenir noble : voilà la limite de son ambition.

      Faute de noblesse, il parvient après de nombreuses aventures à une sorte de sagesse. Vendu comme forçat dans une plantation du nouveau monde, il se prend de repentir : pour la première fois il gagne son pain en travaillant dur, et ses larmes, à l’écoute de son maître sermonnant un ancien voleur, lui valent protection et promotion. C’est là que le roman prend un tournant inattendu. Il est le seul à imaginer que les « nègres brutaux » puissent être rendus « sensibles aussi bien pardon qu’au châtiment », puis, métamorphosés par la clémence, la reconnaissance, être ainsi heureux de mieux travailler pour le maître : « Que la vie d’un esclave en Virginie est donc préférable à celle que peut mener le plus opulent des voleurs ! ». Certes un tel enthousiasme paternaliste, qu’il faut contextualiser puisque nous sommes au début du XVIII° siècle, peut laisser dubitatif, rien n’étant préférable à l’abolition de l’esclavage et à la liberté individuelle.

 

Daniel de Foë : Robinson Crusoé, illustré par G. Fraipont, Henri Laurens, 1928.

 Photo : T. Guinhut.

 

      Une fois devenu riche en devenant planteur à son propre compte, notre héros repartira en Europe s’engager dans l’armée pour y devenir vraiment colonel. Il ne restera plus qu’à parfaire son roman d’éducation grâce à une dernière dimension de la vie humaine. Après l’accession à la vertu, puis à la bravoure, viendra l’amour, ses apparences, ses ruses, ses déceptions… Pas moins de cinq mariages, non sans qu’il retrouve une épouse infidèle sous les traits d’une condamnée au travail forcé, bouclant ainsi la boucle du mal, du châtiment et de la vertu durement acquise et consolatrice. Hélas, cette partie sent un peu le remplissage pour un auteur qui travaillait à la commande et dans le but avoué du gain immédiat.

 

      Du vol à la vertu, des bas-fonds de Londres à l’esclavage en Amérique, l’auteur de Robinson Crusoé nous embarque à la suite du Colonel Jack dans un attachant roman picaresque. Roman picaresque certes, mais à visée morale. On se demandera si le plus intéressant est le réalisme avec lequel sont décrits le milieu et la vie des voleurs, préfigurant ainsi Charles Dickens et son Oliver Twist, ou cette vision humaniste et optimiste de l’esclavage, qui n’a pas encore mûri en une éthique de l’humanité et de la liberté, n’annonçant réellement les Lumières qu’en partie. Hautement moral, aventurier et romanesque et édifiant avec Robinson Crusoé, à la réserve de sa qualité de négrier, Daniel Defoe a cependant plus d’une corde à son arc, désapprouvant ou approuvant secrètement ses dames de petite vertu, en particulier Moll Flanders, alors que Lady Roxana est un repoussoir. Reste au lecteur, replaçant une injuste condition humaine dans le cadre de son époque, à dégager la part d’universelle éthique qui anime le romancier.

Thierry Guinhut

La partie sur Le Colonel Jack a été publiée dans Le Matricule des anges, juillet 2005

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Michel Tournier : Vendredi ou les limbes du Pacifique, Gallimard, 1967.

[3] Adam Smith : Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, GF, 1999.

[4] J. M. Coetzee : Foe, Penguin, 1987.

[5] Patrick Chamoiseau : L’Empreinte à Crusoe, Gallimard, 2012.

[7] Voir : Pétrus Borel, le lycanthrope du romantisme noir

 

 

Photo : T. Guinhut.
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24 juin 2020 3 24 /06 /juin /2020 16:31

 

Photo T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Du corps culturel à la féminité assumée.

William A. Ewing,

Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello :

Camille Froidevaux-Metterie.

 

 

 

 

William A. Ewing : Le Corps, traduit de l’anglais (Royaume-Uni)

par Christine Rozier et Chantal Charpentier, Assouline, 1994, 432 p, 20 €.

 

William A. Ewing : Love and desire, Cronicle Books, 1999, 400 p, 44 €.

 

Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello :

Histoire du corps.

I De la Renaissance aux Lumières, II De la Révolution à la Grande Guerre,

III Les Mutations du regard. Le XX° siècle.

Seuil, 2005, 592 p, 40 € ; 464 p, 35 € ; 544 p, 39 €.

 

Camille Froidevaux-Metterie : Seins. En quête d’une libération,

Anamosa, 2020, 224 p, 20 €.

 

 

 

 

      Nu, il fait rougir, ou enflamme les passions ; enfantin il attendrit, jusqu’à voir sa maturité s’épancher dans l’âge adulte, puis sa consommation dans le tombeau. Corps esthétique, à la mode, sportif, érotique, guerrier, déformé, amputé, vieillissant, mort, tout défile en notre vision si l’on balaie l’Histoire humaine et l’Histoire de l’art. De surcroît, la tradition du noir et blanc photographique lui donne une dimension sculpturale. À la pléthore d’images argentiques, puis numériques, s’ajoute forcément le recul de la pensée, qu’il s’agisse du critique d’art William A. Ewing, des historiens Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello, ou de l’essayiste résolument féministe Camille Froidevaux-Metterie, qui fait parler les seins, cette part incontournable de l’identité. Si nous sommes notre corps, quelles sont et d’où viennent ses représentations ?

 

      En choisissant trois centaines de photographies, William A. Ewing dresse un fascinant état des facettes photographiques consacrées au corps. La pulsion scopique, soit le plaisir de posséder l’autre par le regard, selon Freud[1] en 1897, se fait, outre un plaisir, un devoir de braquer l’objectif sur ce que nous sommes, une apparence, une surface et un volume, révélateurs des chairs et de la psyché.

      Elogieuse et respectueuse, la photographie peut aussi choquer, transgresser les idées et images reçues. D’autant que son apparition, son développement, sa démocratisation permet de voir des réalités que l’on ne voyait guère ou pas du tout : les clichés pornographiques, vendus sous le manteau, ou l’imagerie médicale, comme lorsque, dans La Montagne magique de Thomas Mann, Claudia Chauchat offre à son amant d’une nuit, Hans Castorp, la radiographie de ses poumons. Les premiers, peut-être, « ont contribué à la dégradation des corps », se demande William Ewing, quand la seconde « a contribué à l’amélioration et à la prolongation de la vie ». Cependant lorsqu’elle idéalise, la photographie ne craint pas de se mettre au service de la propagande politique, ou plus sagement, quoiqu’insidieusement, de la publicité en faveur de la mode et des cosmétiques : les corps parfaits, élancés, sportifs, en mouvement, sont la métaphore de l’avenir radieux promis par le fascisme ou le communisme, alors que leurs beautés longilignes et sereines sont des modèles de beauté au service du consommateur sommé de s’identifier.

      Que l’on soit journaliste de guerre ou policier, anthropologue ou parents face à ses enfants, la photographie témoigne des affronts faits aux corps, des diversités des visages et des peaux parmi les espaces géographiques et face au temps qui nous métamorphose.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Entre réalisme et picturalisme, les photographes ont, au cours de près de deux siècles, travaillé selon des catégories que William Ewing a ainsi classées. Les fragments  précèdent les silhouettes, l’exploration scientifique approche les chairs, alors que les prouesses sportives et chorégraphiques suggèrent l’éros. Mais les corps peuvent être aliénés, opprimés et victimes, ou au contraire devenir des idoles. Nous n’oublierons que le photographe se tourne vers lui-même, au miroir de l’autoportrait. Une telle intériorité, contraire à l’exhibition politique, sait préluder aux métamorphoses du rêve et de l’esprit… Un tel classement en douze chapitres, quoique un peu erratique, a le mérite de disposer les facettes de la visibilité photographique des corps, comme l’on déploie autant le réel que son imaginaire.

      Du squelette aux chairs, de l’homme à la femme, sans oublier l’hermaphrodite, de l’athlète à la tendre rêveuses, de l’ethnologie à la médecine, William A. Ewing nous livre un étonnant manuel des usages et des visibilités des corps. Ces derniers deviennent des détails mégalithiques chez Coplans, des brumes voilées chez Blumenfeld, des graphismes chez Callahan, des peaux plissées chez Trémorin, de fières exhibitions chez Mapplethorpe, en des déclinaisons iconiques. Mais il s’agit également d’anonymat, ou de son contraire absolu, celui des monstres de cirques, jusqu’à l’objectivation dernière : celles des bocaux d’anatomie. Ode à la rayonnante beauté, le corps humain devient un humiliant témoin lorsque le photographe se fait archiviste des camps nazis, ou d’une crucifixion, quoique l’on puisse y deviner, au contraire des précédents, l’espoir d’une transcendance et d’une résurrection. Comme dans nos medias, les violences infligées au corps n’ont pas fait reculer notre cataloguiste, même si l’image peut-être un substitut fantasmatique d’une exaction réelle. Mais Eros, hélas si ! Son chapitre « Eros » est presqu’aussi prude que froid. Ont parfois bien plus d’érotisme des photographies injustement accusées de pornographie, qu’elles soient « licencieuses de la Belle époque[2] » ou recueillies parmi des revues comme Penthouse. Ceux dont l’érotisme serait plus incendiaires pour le regard et pour le corps - justement - sont ici sous-représentés, voire carrément oubliés, comme Sarah Moon, Jean-Loup Sieff ou Helmut Newton.

 

Photo : T. Guinhut.

 

      Qu’à cela ne tienne, William A. Ewing, après le succès de son ouvrage, osa Love and desire, qui à notre connaissance n’a pas été traduit en français. Avec un choix à peu près aussi abondant, il se fait coquin et galant, obscène et choquant, diront les esprits chagrins. Vêtu ou dévêtu, l’amour est en conciliabule, le sexe est en action. Rêveries et icones se répondent, alors que les libidos tournent en plein régime obsessionnels, selon les axes du classement opéré par le critique. Le mariage entraîne à sa suite les bébés de l’amour. Mais à l’affut se dévoilent les relations homo-érotiques explicites, dames lesbiennes et messieurs sodomites. Les femmes laissent deviner ou exhibent leur anatomie secrète, les hommes masturbent leurs phallus. De toute évidence, les grands noms de la photographie répondent présent, qu’ils s’agissent de Julia Margaret Cameron, pudiquement venue du cœur du XIX° siècle, des classiques comme Man Ray et Brassaï, ou des plus contemporains : Robert Maplethorpe, Nan Goldin, ou l’onirique et scabreux Joel-Peter Witkin. La sensualité est toute en suggestion chez les uns, quand elle éclate en provocation chez les autres, le plus souvent sous un regard masculin, mais pas seulement. Le discutable érotisme ethnologique est cependant à cent lieues des photomontages métaphoriques et surréalistes. Les tabous sautent les uns après les autres, jusqu’à celui du désir, tendre ou bestial, adressé aux peaux vieillissantes. Autant les pratiques du corps et de la sexualité se fragmentent, autant ces images sont un kaléidoscope de la psyché humaine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Quoiqu’elle ne se soit pas engagé dans des volumes sur l’antiquité et l’époque médiévale (et c’est certainement dommage), voici une entreprise d’envergure, une véritable somme : cette Histoire du corps supervisée par Alain Corbin[3], Jacques Courtine et Georges Vigarello. S’il est toujours fait de chair et d’os - à moins de greffes d’organes et de prothèses qui le réparent et l’augmentent au travers du transhumanisme[4] - il a en effet une Histoire, de par ses vêtements, ses manières, ses tatouages, l’empreinte de la médecine, sans compter l’honneur et les exactions que lui fait l’Histoire du monde. De plus nous savons que normes et valeurs le façonnent et contribuent d’une manière considérable à ses représentations. Aux carrefours des religions et des sciences, de l’esthétique et du travail, de la santé et des maladies, le corps est le baromètre des mentalités et des savoirs.

      À l’aube de la Renaissance, le corps humain se ressent de son origine divine, mais aussi de sa corruption infernale. Sans oublier « l’influence persistante des repères religieux : la hiérarchie entre les parties nobles et les parties désavouées ». Référence christique, « l’homme de douleurs » s’associe longtemps aux plaies, aux mortifications et à « l’anorexie sainte ». Du corps adamique à l’ossuaire, en passant par les saintes reliques, la corporéité humaine attend la résurrection promise. Bientôt, avec Ambroise Paré, au XVI° siècle, il se heurte au savoir chirurgical naissant. L’anatomie devient une science encyclopédique en s’avançant vers les Lumières ; alors qu’entre tolérance et répression le sexe est celui de la procréation ou de la prostitution, ou encore de l’onanisme voué aux gémonies.

      De plus en plus médicalisé au XIX° siècle, soumis à l’hypnose, à la psychanalyse, puis aux rayons X, le corps se plie aux praticiens et à leurs instruments. À ses représentations artistiques sans cesse en évolution, entre idéalisation et caricature, s’ajoutent des caractéristiques sociales : pensons au corps du bourgeois, souvent trop gras ! Sans compter que la photographie, à partir de 1839[5], lui apporte une nouvelle visibilité, contribuant également au commerce des chairs prostituées et à « l’imaginaire érotique colonial ». Mais aussi à la science plus que discutable des « races humaines », pour reprendre le titre de Louis Figuier en 1880, et à une hiérarchisation de mauvais augure, de l’humanité à l’animalité.

      Le siècle des totalitarismes est celui des poilus et des gueules cassées, celui des chambres à gaz, des camps de concentrations, justement jumeaux en cet ouvrage, nazis et communistes. Il y a un de plus un corps fasciste et communiste, héroïsé par la propagande, comme en retour l’extermination brûle le cadavre juif et gèle celui de l’anticommuniste au goulag sibérien. Dans les deux cas, la déshumanisation est totale.

      Par ailleurs, une ligne de partage a été effacée par les avancées scientifiques et neuronales, entre le sujet et son corps, entre l’esprit et l’enveloppe. Cependant le corps « porte des marques de genre, de classe et d’origine qui ne sauraient être effacées ». Le féminisme est passé par là, concomitant avec la légalisation de la contraception et de l’avortement, quoique toujours controversé. Quant aux maladies infectieuses, elles font leur retour ; et si elles ne s’appellent plus peste et choléra, elles sont Sida, Ebola, coronavirus. De surcroit, c’est au troisième millénaire, frôlé par cette trilogie, que la question anthropologique se heurte au virtuel et à la généralisation des écrans tactiles, en une décorporation…

      Au cours des siècles, quoiqu’avec des inflexions différentes, il est toujours « la cible des pouvoirs », en particulier celui féminin. Corrigé, policé, désincarcéré, il se barde d’un corset (y compris contre l’onanisme) ou se libère en bikini, quoiqu’il puisse trop souvent être violé. Il est violence politique et guerrière ou délicatesse diplomatique, masse grégaire, collectiviste, politisée, et bien-être individualiste. Le maigre et l’obèse, le beau et le laid, le sain et le malsain, le moral et l’immoral, autant de catégories qui bardent le corps de pratiques et de regards. Ces derniers s’adaptent aux empathies nouvelles pour le handicap, le nanisme, voire pour un Elephant man, alors même qu’une trouble esthétisation, morbide, scatologique, fait frémir les performances artistiques…

      Tout est prétexte à l’analyse en ce prodigieux triptyque de l’Histoire du corps : les sabots et les victuailles, « l’excrétion » et les rapports sexuels avec des animaux, l’armure du guerrier et la parade aristocratique, la saignée et l’inoculation, la guillotine et la gymnastique, la monstruosité, l’hygiène et la génétique, sans oublier le sport de masse et ses nouveaux héros. À cet égard le dialogue entre le texte et les précieux cahiers d’illustrations est toujours fécond.

 

      Les seins sont traditionnellement associés à la maternité, à l’allaitement, y compris de la Vierge ; mais aussi à un troublant érotisme. Si ces fonctions sont prises en compte, ce n’est guère l’essentiel dans l’essai-reportage de Camille Froidevaux-Metterie : Seins. En quête de libération. Le projet est sociologique. Ses photographies, les plus neutres possible, dégagées de toute ambition artistique, sont comme pour faire carte d’identité de cette si particulière partie de l’anatomie féminine, fleuron, secret et étendard de la féminité, cependant ici banal, comme inachevé en sa maturation, lourd, et parfois mutilé par la chirurgie.

      Au-delà des fantasmes, essentiellement masculins, Camille Froidevaux-Metterie, dont nous connaissons la rigueur des études féministes[6], dénonce le flot d’injonctions qui veut assigner les seins à un volume, à une forme, et prétend qu’ils sont « les grands oubliés des luttes féministes », sommés d’une « injonction de dissimulation », de s’emprisonner sous des « carcans de tissu ». Souvenons-nous cependant qu’un autre mot d’ordre, à brûler les soutien-gorges - plus exactement à les jeter à la poubelle - autour de mai 1968, visait autant à quitter une entrave qu’à se libérer d’une connotation sexuelle devant être affichée, pour  valoriser la nudité, la légèreté ; à moins de préférer la seule dimension fonctionnelle du sous-vêtement.

      Reste qu’en révélant cette « présence inesquivable du féminin » au cours de son livre-enquête, elle sait rester fidèle à sa démarche d’examen d’un réel finalement trop peu assumé. Intimes et sociaux, les seins ont ici leurs portraits, aussi bien à travers une réflexion historique et sociologique, qu’avec et surtout des rencontres avec des femmes qui confessent leurs « expériences vécues » et offre des photographies volontairement grises, ni flatteuses, ni surfaites, pour découvrir, sans l’aveuglement de l’éros, la réalité et la diversité des poitrines féminines. Ainsi, pour écrire cet essai, elle a réalisé nombre d’entretiens, avec quarante-deux femmes de 5 à 76 ans, blanches ou noires, enceintes ou handicapées, malades ou guéries, hétérosexuelles ou lesbiennes, toute la gamme de l’humanité en fait.

 

 

      Comment vivre cet organe et cette condition ? Comme de juste, le premier chapitre est consacré à l’apparition des seins, soit « En avoir, ou peu, ou trop ». Cet « événement historique » est redouté ou désiré, alors que l’on peut être fort gênée par les remarques de l’entourage, qui signifie que l’on est devenu un « sujet sexuel ». Les garçons ne sont pas soumis à cette « publicité », voire à ce « traumatisme » qui peut entraîner boulimie et anorexie, ou pire. Trop abondante, la poitrine risque d’attirer le harcèlement et les cyberviolences ; et les filles ne sont pas en reste, entre « jalousie et médisance ». Trop menue elle peut provoquer une autre honte. Difficile d’y être indifférente, d’en être fière, lorsque le diktat d’une beauté formatée s’avance avec la vénusté des seins pommés… Une présence à soi et au monde tel qu’il est devient alors inévitable, même s’il pourrait être meilleur.

      Découvrons des têtes de chapitres, comme « Donner le sein, un choix », au carrefour des craintes et des libertés, des injonctions sanitaires, ou « Le plaisir au bout des tétons », quoique « leur potentialité érogène » semble trop oubliée au profit de l’acte sexuel proprement dit, sauf dans le cas de l’amour lesbien, jusqu’à « l’orgasme des seins ». L’on ne pouvait faire l’impasse sur les « seins transformés, seins mutilés », soit par la chirurgie esthétique, soit, hélas à cause du cancer. Les témoignages et confessions sont émouvants, inquiétants, révélateurs, charmants, parfois scandaleux. Ainsi les « torses masculins autorisés et bustes féminins interdits » sur Instagram ! Il n’en reste pas moins qu’à la lecture de cet essai, les seins en arrivent à avoir tant de personnalités qu’ils sont « comme des visages ».

      La rigueur didactique et morale du travail finement documenté de Camille  Froidevaux-Metterie n’empêche pas que peu d’abus dogmatiques s’y glissent. « On découvre avec effroi que les ménagères extatiques n’ont pas disparu de notre paysage », ose-t-elle. Si l’on peut partager l’idée selon laquelle ne pas souhaiter devenir mère peut être un « cauchemar et un vrai parcours de la combattante, entre pressions de l’entourage, injonctions sociales et obstacles médicaux », et le déplorer, l’on ne voit pourquoi il faudrait  faire disparaître la maternité heureuse à la maison. Une tyrannie féministe oserait-elle pointer le bout de son nez ? Mais avec notre essayiste, nous ne pouvons que souhaiter le libre épanouissement de la « corporéité féminine » et la fin des violences sexuelles. La féminité assumée sans entraves, serait-ce un horizon inatteignable ?

 

      Qui sommes-nous sinon notre corps ? Sinon nos photos d’identité, nos empreintes digitales et notre ADN ? Où donc vont se nicher nos émotions, notre intellect, nos conceptions esthétiques et politiques ? Sinon dans ce vaste miroir à nous tendu que forme le prisme des photographies qui font parler notre face que notre deuxième visage ; et parmi le triptyque de l’Histoire du corps. Inquiétude, admiration, amour et désir, horreur et narcissisme sont les émotions qu’agite l’acte de photographier le corps. Bouillonnement biochimique de la chair et électrique du cerveau, lait vital et forme sexuelle comme celle des seins, qui acquièrent leur féministe autonomie, le corps est finalement autant biologique que culturel.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Sigmund Freud : Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, Folio essais, 1989, p. 81.

[2] Philippe Sollers : Photographies licencieuses de la Belle époque, Editions 1900, 1987.

[6] Voir : Camille Froidevaux-Metterie : La Révolution du féminin, Histoire et corporéité

 

Rue Sainte-Marthe, Niort, Deux-Sèvres. Photo : T. Guinhut.

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13 juin 2020 6 13 /06 /juin /2020 15:54

 

Manfred Kielnhofer (Austria) : The Guardians of Time, 2018,

Biennale de Venezia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Statues de l’Histoire et mémoire.

 

 

 

 

      L’Histoire est écrite par les vainqueurs, dit-on. C’est ce qu’affirma le journaliste et écrivain Robert Brasillach dans Frères ennemis, écrit en 1944, avant de se voir fusillé à en 1945 pour haute-trahison et intelligence avec l’ennemi. Son antisémitisme virulent, sa haine de la République et son admiration pour le IIIème Reich fleurissaient sur les pages de l’hebdomadaire Je suis partout. Mais à l’affirmation selon laquelle, depuis l’antiquité, la victoire militaire assure la main à la plume de l’Histoire, il faut ajouter les victoires économiques, voire celles idéologiques, y compris des perdants. Ainsi les statues de l’Histoire s’érigent, assurant la mémoire victorieuse des haut-faits, tombent, sous le coup des révolutions et des revanches. Mais est-ce la main de la Justice qui assure leur pérennité ou leur chute ? Est-ce au peuple ou à l’historien de se faire juge du passé et maître du présent ? Devant l'iconoclaste frénésie de déboulonnage des statues historiques, ne faut-il pas s’interroger sur le bien-fondé de la chose, et sur les remèdes à apporter…

 

      L’on peut supposer qu’il a existé des statues d’Hitler. Et qu’elles ont toutes été rasées. Certes, il nous serait insupportable de croiser, au détour d’une place, le monument érigé à la gloire d’un fauteur de guerres et de génocides, voire d’y contempler un lieu d’hommage au service de néo-nazis. Que des statues de Lénine et Staline, de Castro et de Mao, voire de Marx, sillonnent des territoires entiers, en oubliant leurs projets et réalisations totalitaires et meurtriers, devrait être également impensable ; pourtant il y a bien des effigies de Lénine et de Mao dressées dans le département de l’Hérault. Faut-il imaginer que pour de muséales raisons, il eût fallu conserver un exemplaire métallique de chacun de ses monstres ? À la condition expresse qu’en une démarche pédagogique il soit accompagné d’une plaque précisant l’emprise totalitaire et la déraison génocidaire du modèle. Là est peut-être la solution, plutôt que l’éradication de l’Histoire.

      Hegel postulait que les historiens de l’antiquité, voire ceux plus récents, témoignaient de « l’unité d’esprit, la communauté de culture qui existe entre l’écrivain et l’action qu’il raconte, les événements dont il fait œuvre». Force est de constater que les historiens d’occasion qui vandalisent les statues commémoratives n’ont plus ou pas de communauté de culture avec le pays qui les accueille. Une culture communautariste  - à moins qu’il s’agisse de sous-culture et d’absence de culture - partisane, autocentrée, revendicative et séditieuse a pris le contrepied d’un passé qu’elle ne veut plus laisser passer. L’idée hégélienne selon laquelle « la raison gouverne le monde et que, par conséquent, l’histoire universelle s’est elle aussi déroulée raisonnablement », se révèle une fois de plus qu’une douce et irénique fiction. La déesse de la mémoire chez les Grecs se voit chez Hegel adossée à une communauté qui engrange les faits et dont « le but perpétuel, la tâche encore actuelle est de former et de constituer l’Etat qui amène Mnémosyne à leur conférer la durée du souvenir[1] ». S’il appartient plus au sérieux des historiens et des philosophes de l’Histoire de dire cette dernière, l’Etat, dont ce ne doit pas être la charge, n’en déplaise à Hegel, doit rester le garant de la liberté et de la dignité de ces lèvres de la vérité. Si, face à cet ostracisme de la présence spirituelle du passé, il n’intervient pas à l’aide de sa police qui, étymologiquement, est celle de la cité dont elle est la garante, sa démission est un aveu de faiblesse encourageant la tyrannie de la délinquance autant qu’une trahison des historiens. Car une censure s’assure le monopole de la vérité en s’appuyant sur des milices d’une vertu arborée. Des groupuscules minoritaires et identitaires peuvent n’avoir rien à envier aux procédés fascistes et bolcheviques, laissant deviner une complicité d’occasion ou de fait entre l’indigénisme et l’islamisme.

      Cette furie d’effacement de l’Histoire, et plus précisément de l’Histoire forcément complexe, qui anime les briseurs de statues, les éradicateurs de plaques de rues, n’est pas sans ressemblances avec le bonheur qui chavire l’enfant briseur de château de sable, avec l’ivresse de Gengis Khan rasant les civilisations. Faire table rase d’un passé honni ne protège pas, au contraire, de son retour, et surtout ne préjuge en rien d’un avenir meilleur. Sous l’alibi d’un humanisme progressiste, il est à craindre que la revanche des barbares soit le prélude d’une tyrannie.

      Ainsi, dans 1984 de George Orwell, le passé a été aboli : « Tous les documents ont été détruits ou falsifiés, tous les livres réécrits, tous les tableaux repeints. Toutes les statues, les rues, les édifices, ont changé de noms, toutes les dates ont été modifiées. Et le processus continue tous les  jours, à chaque minute. L'Histoire s'est arrêtée. Rien n'existe qu’un présent éternel dans lequel le Parti a toujours raison[2] ». Aujourd’hui, sans compter d’autres occurrences d’une telle furia totalitaire parmi les avenirs qui nous attendent, une faction activiste et virulente se veut arroger l’œil et la férule d’un Big Brother[3]

 

 

      Le déboulonnage monumental ne date pas d’aujourd’hui. Le phénomène est inhérent aux périodes troublées, aux ères guerrières. Si l’on compte la fonte de statues pour en récupérer le métal, comme lorsque le régime de Vichy en a fondu plus de mille, le phénomène ne donne pas forcément l’occasion à la polémique d’enfler. De surcroit, combien de statues ont elles sombré dans l’indifférence, l’abandon et l’oubli ? Qui fait attention à des effigies de pierre ou de bronze de Du Guesclin, éminence médiévale de la guerre de cent ans ? Elles sont cependant l’objet du vandalisme permanent des autonomistes bretons. Et Jeanne d’Arc, icône lointaine de l’Histoire tranquillement dressée sur une place, retrouve une popularité inattendue, voire un culte, avec le Rassemblement National, à moins qu’elle soit recouverte d’un gilet jaune par des manifestants qui en font soudain un symbole idéologique de souveraineté française anti-européenne. Le vide de la pensée qui nimbait des statues que personne ne regardait plus se change soudain en sens politique suraigu. Il est fort à parier que la présence métallique de Victor Schœlcher en Martinique n’était guère remarquée depuis longtemps…

      Jusqu’à l’antiquité des statues grecques, qui ont été sommées par des antiracistes de se dévêtir de leur blancheur, leur blanchitude dominatrice et oppressive ! Alors, ô ironie, que les Historiens d’art savent qu’elles étaient peintes et que seul le temps les a lavées.

      Christophe Colomb lui-même voit ses statues menacées, abattues ; par exemple à Saint-Paul, Minnesota, cette fois par des défenseurs de l’American Indian Movement, mais aussi à Richmond, à Boston, où le fauteur de troubles a été décapité. Ce au motif - ou  prétexte - qu’il aurait amené avec et après lui l’oppression occidentale, les génocides d’Indiens caraïbes et l’esclavage. Certes. Mais ce serait céder au mythe du bon sauvage que de croire que les indigènes américains auraient été indemnes de toute vocation oppressive, violente et guerrière. Rappelons-nous que les Aztèques étaient un peuple, non seulement esclavagiste, mais nanti d’une religion qui pratiquait allègrement les sacrifices humains. Faut-il alors effacer de la mémoire les pyramides et les statues, aztèques et mayas…

      Dans le sillage de la statuaire, ce sont des film-cultes, comme Autant en emporte le vent, qui sont déprogrammés. Que l’image des Noirs et de l’esclavage y soit pour le moins sujette à caution, soit. Mais que ne laisse-t-on vivre ces témoignages d’une époque en les accompagnent de lectures critiques nuancés… Plus grotesque encore, Le Metropolitain Opera fut interpellé pour la diffusion d'une Aïda de Verdi accusée de « blackface » : lors de cette production de 2018, la soprano russe Anna Netrebko interprétait la princesse éthiopienne le visage et le corps grimés de manière à rendre sa peau plus foncée. S’il est vrai que le coup de cirage est aussi ridicule qu’inutile, la susceptibilité des censeurs touche au plus pitoyable !

 

      Le militantisme afro-américain de notre triste XXI° siècle n’est visiblement plus celui de Martin Luther King, quand le Black Lives Matter, que l’on traduit par « les vies noires comptent », se montre plus redevable de la radicalité des Black Panthers, voire de Louis Farrakhan, dirigeant de l'organisation politique et religieuse suprémaciste noire Nation of Islam.

      La mort en direct de Georges Floyd, à Minneapolis, sous le genou d’un policier blanc a justement ému les consciences. Qu’il ait été un délinquant et un criminel n’enlève rien à l’injustice de cette presqu’exécution, qui vient peut-être, sinon plus, d’un différend personnel (les deux individus se connaissaient) que d’un racisme consubstantiel à la police américaine. Que la Justice fasse son œuvre ne se discute pas. Que l’indignation puisse donner lieu à des manifestations pacifiques en conscience, pourquoi pas. Mais la récupération racialiste s’engouffre en la matière, traînant après elle une statue symbolique, celle d’un « privilège blanc » fantasmé, qui n’existe plus aux Etats-Unis depuis la fin de la ségrégation et l’égalité des droits civiques, il y a bientôt près d’un demi-siècle. Certes il existe un privilège social souvent hérité, mais touchant les Afro-américains, il n’épargne pas les petits Blancs.

      Rappelons cependant que selon les chiffres du Département de la Justice américain, les Noirs, représentant 13 % de la population des USA, tuent 10 fois plus de Blancs que les Blancs ne tuent de Noirs et que près de 90 % des Noirs sont tués par d’autres Noirs. Pour un Afro-américain, la police, qui compte en ses rangs bien des Noirs et des Hispaniques, est bien moins dangereuse qu’un autre Noir, en particulier au sein des gangs liés au trafic de drogues aux États-Unis. Des policiers noirs tués se rencontrent, des Blancs tués par ses derniers n’ont rien de rares ; et, curieusement, là pas de battage racialiste et médiatique, y compris si le criminel a été condamné à la prison.

      Il s’agit donc, outre de renverser les statues symboliques, de renverser les statues de pierre et de bronze qui pourraient avoir un rapport plus ou moins avéré avec l’esclavage.

      En 2017, à Charlottesville, la statue du Général sécessionniste et sudiste Lee fut menacé d’être retirée d’un square par le maire de la ville, alors qu’il s’agit désormais de la déposer dans un musée. Une autre, du même Lee, vient d’être renversée à Montgomery. Ceci accusant un contexte nord-américain brûlant, opposant les mouvements racialistes noirs à des suprémacistes blancs. Aujourd’hui, celle de Jefferson David, président des Etats confédérés, jonche le sol de Richmond. Les militants de Black Lives Matter et les plus radicaux parmi le parti démocrate visent les symboles de ce qu’ils appellent un « racisme systémique » qui serait toujours inhérent à la société américaine et a fortiori à la police, thèse certes plus que discutable. En revanche, que le corps des Marines interdise à ses troupes d’arborer le drapeau confédéré semble bien sûr pertinent. De même, dans un tel lieu symbolique que le Capitole de Washington, peut-être n’est-il pas indu d’ôter onze statues de personnalités confédérés ; à moins d’accepter que là soit un témoigne de l’Histoire troublée des Etats-Unis, en apposant des plaques explicatives. Dans le sillage de telles destructions et controverses, l’on s’aperçoit que la liberté d’expression devient gravement menacée au pays du deuxième amendement lorsque des journalistes doivent démission pour avoir écrit à l’occasion de vandalismes urbains que les « bâtiments comptent aussi » (une équivalence avec des vies jugée offensante), ou que l’armée doive être déployée devant la violence des émeutiers…

     Au Royaume-Uni, l’effigie de d’Edward Colson, dont les navires transportèrent environ deux cent mille Noirs, haute figure du passé esclavagiste de Bristol, ville qu’il combla de bienfaits, connut le goût de l’eau de l’Avon lorsqu’elle y fut jetée. Celle de Baden Powell, fondateur du mouvement scout, dut être désolidarisée de son piédestal, au motif des tendresses de l’homme pour le nazisme et de son peu de goût pour l’homosexualité. À Oxford, c’est Cecil Rhodes, moteur du colonialisme britannique en Afrique du Sud qui est visé. Que ces statues rejoignent des musées est défendable, à moins de préférer les laisser in situ, à charge de confrontation mémorielle plus explicite avec l’Histoire. À Westminster, le vandalisme va jusqu’à s’attaquer à la statue de Churchill, déshonoré par un graffiti le prétendant raciste ! Et à celle de Gandhi, à Leicester, où l’on prétend qu’il fût fasciste, raciste et prédateur sexuel. En Belgique, à celle de Léopold II qui régissait au XIX° siècle le Congo belge, y compris à celle du roi Baudoin à Bruxelles. En France, c’est Colbert qui est visé, ministre de Louis XIV, quoique le Code noir fut  promulgué deux ans après sa mort, alors qu’il imposait de plus humaines règles  dans le désordre des peines et mutilations infligées aux esclaves. Faudra-t-il se poser la question de la statue équestre de Napoléon, qui avait rétabli l’esclavage en 1802, trônant au centre de la ville de La-Roche-sur-Yon ? Des collectifs d’épurateurs tiennent des listes de statues, de plaques de rues qui auraient un lien avec les effluents du racisme, qui seraient enfin coupables de manquement à la diversité.

      Quant à la statue de Victor Schoelcher, elle fut érigée devant l’ancien Palais de Justice à Fort-de-France en Martinique, et était due à la main Anatole Marquet de Vasselot. L’œuvre d’art célébrait un éminent représentant de notre histoire. Pourtant, selon un argumentaire aussi flou que spécieux,  l’homme statufié n’aurait agi que par intérêt personnel et ne méritait pas son brevet antiraciste. Le célébrer encore, considérer une relique du XIX° siècle comme une glorification éternelle, tout cela serait obscène, donc immédiatement voué à l’opprobre et à la destruction. Abolir l’esclavage lorsque l’on est blanc serait l’effet d’une domination de plus : l’on voit le délire du raisonnement. La rage identitaire et racialiste abat le débat mémoriel, la rage épidermique fait fi de Clio, Muse de l’Histoire, giflée, bafouée, jetée aux ordures !

      Le 27 avril 1848 Victor Schœlcher, député libéral de la Martinique, qui en 1833 avait publié un De l'esclavage des Noirs et de la législation coloniale, réquisitoire contre l'esclavage et plaidoyer en faveur de son abolition, signait le décret dont il était le rédacteur, abolissant l’esclavage en France, et donc en ses colonies. Une première abolition avait eu lieu le 4 février 1794, pendant la Révolution ; mais son efficacité fut loin des espérances. Napoléon Bonaparte réinstaurait en 1802 l’esclavage dans les colonies où l’abolition n’avait pas été appliquée, soit à La Réunion, Maurice et Rodrigues, la Martinique, Tobago, Saint-Martin et Sainte-Lucie. Des arrêtés consulaires supplémentaires durent légitimer l’esclavage en Guyane et Guadeloupe. N’oublions pas qu'ensuite quelques afro-descendants venus des colonies sensibilisent activement les sphères de pouvoir blanches et libérales, par exemple Jean-Baptiste Belley, Joseph Buisson ou Etienne Mentor, qui ont été élus à l’Assemblée nationale. Ainsi la France peut-elle s’honorer d’être en 1848 le premier pays à abolir définitivement l’esclavage. Faut-il comprendre que briser la statue de Victor Schœlcher signifie vouloir rétablir un esclavage coloré ? Que tout ce qui est blanc, même le meilleur, soit indigne de toute existence ?

 

Clio, Muse de l'Histoire.

Réveil : Musée de peinture et de sculpture, Audot, 1829.

Justin : Histoire universelle, Chambau, 1810.

Photo : T. Guinhut.

 

      Or l’objectif des identitaires racisés n’est pas d’abolir le racisme, mais d’inverser le rapport de domination colorée qui, dans une dimension fantasmatique, expliquerait l’inégalité des conditions, hors de toute considération sociale ou culturelle. Un manichéisme du blanc et du noir remplace l’éthique humaniste qui devrait présider au dialogue et à la recherche des moyens d’améliorer toutes les conditions. Mais cela demande bien plus d’empathie et d’énergie intellectuelle, de long travail enfin, qu’une immédiate et bruyante brutalité, plus médiatique de surcroit. La complaisance, la lâcheté, de nos gouvernements successifs, engendrent et augmentent, plutôt que l’apaisement, la négociation et l’ouvrage, la pugnacité des propagandistes et autres acteurs violents.

      Rappelons que la loi Taubira du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité fut votée à l’unanimité, y-compris par tous les députés de droite. Hélas, outre qu’elle entérinait la dangereuse intrusion de l’Etat et de la loi dans le pré carré de l’historien, elle faisait des Européens les seuls responsables de la traite des Noirs. Souvenons-nous en outre de plus scandaleux encore : Christiane Taubira avança que sa loi n’évoquait pas la traite négrière musulmane afin que les « jeunes Arabes (…) ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes » !

      Ainsi sanctionne-t-on deux millénaires d’histoire réactionnaire. Le militantisme décolonial ne voit l’esclavage que d’un œil, que du fait du Blanc occidental, dont la civilisation se voit accusée de son héritage gréco-romain, judéo-chrétien et des Lumières[4], pêle-mêle tous coupables, sans la moindre nuance historique et philosophique, sans la moindre contextualisation. Un séparatisme par la couleur de peau, une nouvelle guerre de Sécession agitent l’Occident, sans que pointe la moindre culpabilité noire ou arabe, qui a le front de ne se présenter que sous le masque de la fierté. L’idéologie fallacieuse du racisme structurel français et occidental ajoute à la falsification la mauvaise foi, l’inculture et l’envie d’en découdre, tant la pulsion guerrière, la pulsion de mort et la libibo dominandi alimentent les événements.

      L’on n’est pas loin d’imaginer qu’il faudrait débaptiser tous les lycées Jules Ferry, promoteur de l’instruction publique obligatoire, et quoique de gauche, propagandiste du colonialisme. Et jeter sur le bûcher des sorcières les oripeaux et le code génétique vérolé de l’homme blanc d’un Voltaire au motif qu’il s’est enrichi à l’aide d’investissement dans le commerce triangulaire. Mais aussi pourquoi pas le Balzac de Rodin et de Gaulle, quoiqu’il fût hébété face contre terre, à Évreux, en juillet 2019, lors des liesses footballistiques algériennes…

 

      La destruction des Bouddhas de Bamiyan en Afghanistan par les enragés islamistes précéda de peu celle du World Trade Center, le 11 Septembre 2001, par ces mêmes fanatiques. L’on pense ici penser à la destruction des statues et des antiquités des musées irakiens par les soldats de l’Etat islamique. Et rien n’empêche de relier cette furia d’éradication de la statuaire occidentale et asiatique aux récurrents vandalismes de cimetières, aux abattages de croix, comme celle du Pic Saint-Loup, dans l’Hérault, que des militants d’Objectif France se sont chargés de  redresser, alors qu’elle avait été dessoudée par un groupuscule laïque, et probablement anarchisant. Ce qui montre bien qu’une laïcité mal comprise, radicale, peut envier la capacité destructrice de l’islamisme, sans toutefois emprunter la voie du meurtre ; alors que cette laïcité qui est censée nous assurer tolérance et liberté n’a pu naître que dans le cadre d’une culture judéo-chrétienne, qui sépare l’Eglise de l’Etat. Sans compter les Vierges explosées sur le sol, les incendies d’églises qui ravagent nos continents, dont les auteurs oscillent entre les racailles anarchistes et celles islamistes, ou tout simplement aussi incultes que gorgés de testostérone, en une guerre de la barbarie contre les civilisations, comme en une sourde invasion de Vandales dans les derniers siècles de l’empire romain.

       Rome connaissait d’ailleurs le bonheur brutal de la profanation des statues qui, suivant Pline le Jeune, servirent « de victimes à la joie publique. On aimait à briser contre terre ces visages superbes, à courir dessus le fer à la main, à les briser avec la hache, comme si ces visages eussent été sensibles et que chaque coup eût fait jaillir le sang ! Personne ne fut assez maître de ses transports et de sa joie tardive pour ne pas goûter une sorte de vengeance à contempler ces corps mutilés, ces membres mis en pièces ; à voir ces portraits menaçants et horribles jetés dans les flammes et réduits en fusion...[5] »

      La dénonciation de la colonisation et du racisme qui prétend en dévaster tous les symboles, est évidemment fort sélective, jusqu’à la mauvaise foi. Si les colonisations occidentales de l’Afrique n’ont pas été des parties de croquet pour jeunes filles du pensionnat des oiseaux, l’on ne sait plus en retenir que les abominations criminelles, avérées, au détriment des apports civilisationnels, médicaux, éducatifs, économiques, dont le premier bénéfice, de l’Algérie au Congo belge, fut l’éradication de l’esclavage pratiqué par les Noirs eux-mêmes et les Musulmans. Que ces derniers fussent des colonisateurs sans guère de pitié des trois-quarts du bassin méditerranéen depuis le VII° siècle, qu’ils fussent des trafiquants d’esclaves, castrant les hommes noirs et violant les esclaves sexuelles jusqu’aux XIX°, en un véritable génocide, voire jusqu’à la Mauritanie, la Lybie et les territoires de l’Etat islamique aujourd’hui[6], laisse parfaitement indifférent les agitateurs de l’antiracisme. Le génocide des Blancs de Rhodésie n’a guère ému les humanistes, celui qui après l’apartheid sud-africain menace les fermiers blancs non plus. Que l’Afrique soit colonisée par les Chinois, de même. Toutes les statues de l’Histoire ne sont pas égales…

      « Pendez les Blancs et tuez les bébés blancs dans les crèches », c’est ce que hurle et scande le rappeur Nick Conrad dans une prétendue performance artistique. Gageons que changer blanc pour noir vaudrait au contrevenant une inculpation pour racisme et pour incitation au meurtre et au génocide. Selon que vous soyez noirs ou blanc la Justice n’a pas le même discours, contrevenant au principe d’égalité devant la loi. Le puissant d’aujourd’hui n’est plus le Blanc, mais un Noir qui prétend au monopole de la violence illégale : « Selon que vous serez puissant ou misérable / Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir », concluait Jean de la Fontaine dans « Les animaux malades de la peste ». Le vent de l’Histoire tournant, élèvera-t-on à Nick Conrad une statue ?

      Préfère-t-on Larossi Abballa, l'assassin des policiers de Magnaville, le 13 juin 2016 ? Celui-là citait des commentateurs du Coran en lançant  nombre d'appels au meurtre - « tuez-les, tuez-les, tuez-les » - avec des noms de famille, dirigés contre des « policiers », des « surveillants de prison », arguant que « leur sang est licite », des « journalistes » (dont Bernard de La Villardière), des « maires », des « députés », des « rappeurs ». Il lançait des appels pour recruter des djihadistes et terminait par une prière pour « qu'Allah [lui] donne le martyre » et « le paradis ». Au moins est-on sûr que sa statue n’encombrera pas l’Histoire, puisque la représentation de la figure humaine est radicalement interdite en Islam…

      Pour mémoire, les bénéficiaires de la traite des noirs et de l’esclavage ne relèvent pas d’un privilège blanc. Ce furent les marchands-guerriers arabes, les rois et roitelets africains et les planteurs européens et américains, ce qui prouve, s’il en était besoin, que le racisme et l’esclavagisme ne sont pas in nucleo tatoués sur une seule peau.

 

      L’Histoire n’est pas un gentil fleuve tranquille et l’irénisme ne la métamorphosera pas en avenir radieux. En déboulonner les gloires et les infamies reviendrait à se bâillonner les yeux et l’entendement pour ne plus en voir les fosses d’ombre, au détriment de la réalité, de la faculté de jugement et, par conséquent, de la capacité de mieux faire que nos ancêtres, faillibles et dépendants, comme nous, des contextes idéologiques du temps. Si une relecture régulière de l’Histoire peut en assurer la vitalité, le révisionnisme perpétuel au gré des modes, des lubies et des tyrannies en assure la mise à mort. Une pulsion totalitaire anime qui exige de contrôler, outre le présent, les faits et les ressorts du passé, et, cela va sans dire, le devenir du futur.

      Autrement dit, la simplification d’une Histoire blanche ou noire, met en péril sa native complexité, donc celle de l’intellect. Le racisme étant d’ailleurs loin d’être une spécificité occidentale blanche. En témoignent le génocide rwandais entre Tutsis et Hutus, ou la constatation selon laquelle l’Algérie serait un pays particulièrement alourdi par ce phénomène. En effet, selon une enquête internationale menée par plusieurs organismes dont Open Borders for Refugees et Stop Dis Crime In Nations, l’Algérie détient la palme du pays le plus raciste au monde. Plus de 75% de personnes interrogées,  y ont avoué avoir des idées racistes parfois fort extrêmes, en particulier envers les noirs.

 

      Il y a bien une distorsion de la mémoire, une exaction à son encontre, lorsque l’on contraint et consent à se prosterner pour des crimes que l’on n’a pas commis, et dont ne sont responsable que quelques-uns des ancêtres de nations colonisatrices et esclavagistes. L’Ancien testament a répudié l’idée selon laquelle les fils devaient porter la faute des pères pendant sept génération pour lui substituer la loi du Talion, puis au travers des Lumières, en particulier Des délits et des peines, de l’italien Beccaria[7], la nécessité d’une peine raisonnable et la possibilité du rachat et de la reconversion vers le bien. L’actuelle injonction à ramper pour s’accuser d’exactions dont pas même son sang est responsable est absolument régressive, barbare, voire sadomasochiste, sans qu’aucun tribunal laisse ouverts la présomption d’innocence et le droit à la défense. La soumission désirée aux injonctions affichant l’antiracisme pour infiltrer un racisme inversé, soit anti-blanc, est de l’ordre de La servitude volontaire selon La Boétie.

      La mémoire, et plus précisément celle de Clio, Muse de l’Histoire chez les Grecs, doit permettre l’établissement d’une vérité, de celle qui approche, si tant faire se peut, de la Vérité. Et non se laisser déborder par des vérités subjectives, narcissiques, raciales et dermatologiques, partisanes et fortes de leur capacité d’éradication de toute autre parole et investigation que leur doxa finalement psychopathe.

 

      Ainsi, pour reprendre Pierre Vidal-Naquet, « Aucun régime, qu’il soit libéral ou totalitaire, n’a été indifférent au passé, bien que, naturellement, le contrôle sur le passé soit beaucoup plus strict dans une société totalitaire que dans une société libérale. Aucun régime, aucune société ne sont indifférents à la façon dont leur propre histoire ou ce qu’ils considèrent comme leur propre histoire est enseigné[8] ». Si cet historien s’intéressait au négationnisme du génocide des Juifs, sa réflexion n’en a pas moins une portée plus générale, qu’elle ait trait aux régimes politiques ou aux mouvements de quelques activistes jetés en meute à l’attaque du passé pour tenter de contrôler le présent et d’envenimer l’avenir.

      Enseigner les totalitarismes du passé, qu’ils soient religieux, fascistes ou communistes, voire raciaux, encore qu’il s’agisse une tâche délicate, ne doit pas trouver d’entraves idéologiques aux faits. Le négationnisme est une injure à l’encontre de l’humanité et de l’Histoire. N’oublions pas que si Mnémosyne déesse de la Mémoire est la mère des Muses, donc au premier chef de Clio Muse de l’Histoire, cette dernière ne peut briser les statues de la mémoires, fussent-elles indignes. Et plutôt que jeter à bas ces monuments, acte aussi puéril, colérique, que facile, ne vaudrait-il pas mieux concourir à ériger de nouvelles statues, non pas les icônes d’une négritude aussi tyrannique qu’une blanchitude orgueilleuse, mais celles d’une Histoire aux vertus autant artistiques qu’éthiques ? Qu’attend-on pour dresser côte à côte des statues de Noirs, de Blancs et de Métis (quel est le statut de ces derniers en cette affaire ?) qui ont œuvré pour le bien de l’humanité, ingénieurs, médecins, scientifiques, politiciens, philosophes, artistes…

 

 

        « Longtemps l’historien a passé pour une manière de juge des Enfers, chargé de distribuer aux héros morts l’éloge ou le blâme[9] ». Mais abattre les statues, censurer films et livres, c’est se choisir une mémoire au dépens de l’Histoire, car la première peut être folie et obsession, c’est affirmer et glorifier l’ignorance, au lieu de valoriser la connaissance, la pédagogie et le libre exercice de l’Histoire et de la mémoire. Si l’Occident ne restaure pas son honneur, son déclin, quoique d’une manière bien différente de celui qu’annonçait le trop peu libéral Oswald Spengler[10], est assuré. Car après le déboulonnage de statues esclavagistes ou colonialistes, vient celles dont le seul tort est d’être blanches. Et viendrait, en guise de prémices d'une guerre civile, celui des pages des bibliothèques qui, trop blanches, devront expier leur identité dermatologique dans la noirceur des flammes[11], comme Aristote et Saint-Augustin qui acceptaient et justifiaient l’esclavage. Pour reprendre les mots du Christ à ceux qui demandaient s’il fallait lapider la femme adultère, que celui qui n’a jamais péché leur jette la première pierre[12].

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] G. W. F. Hegel : La Raison dans l’Histoire, 10/18, 1996, p 25, 47, 194.

[2] George Orwell : 1984, Club des Libraires de France, 1956, p 168.

[4] Voir : Grandeurs et descendances contrariées des Lumières

[5] Pline le Jeune : Panégyrique de Trajan, LII.

[7] Cesare Beccaria : Des délits et des peines, Gallimard, 2015.

[8] Pierre Vidal-Naquet : Les Assassins de l’histoire, La Découverte 1987, p 6.

[9] Marc Bloch : Apologie pour l’histoire, in L’Histoire, la Guerre, la Résistance, Gallimard, Quarto, 2006, p 948.

[10] Oswald Spengler : Le Déclin de l’Occident, Gallimard, 1948.

[11] Voir : De l'incendie des livres et des bibliothèques

[12] Evangile de Saint-Jean, 8-5.

 

Louis XI, Rue Moyenne, Bourges, Cher. Photo : T. Guinhut.

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13 juin 2020 6 13 /06 /juin /2020 09:27

 

Teatro Olimpico, Vicenza. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Muses Academy

 

Show romanesque, policier et judiciaire.

 

 

Synopsis, sommaire
 

et Prologue.

 

 

 

    Sur une île artificielle et lacustre, neuf jeunes gens sélectionnés par concours participent à un Jeu télévisé et internétisé… Pendant neuf jours, ils sont les Muses. Représentant chacune un art, elles doivent raconter leurs histoires policières, criminelles et judiciaires. Jugées par leurs pairs, avec indulgence ou sans pitié, elles le sont également par le voyeurisme et le vote du public aux conséquences peut-être dangereuses…

       Vices et vertus seront les mobiles des personnages des récits emboités, mais aussi de l’Historien, narrateur de toute l’aventure médiatique, du léger Comédien, de la fragile Terpsichore, du secret Astronome et Architecte Uranos, des sensuelles Erato et Euterpe, de l’impressionnant Tragédien Melpomos, de l’éloquente Polymnie ou de la mystérieuse Jeuvidéaste… L’intrigue qui les réunit devient peu à peu le miroir de leurs récits et celui de nos sociétés.

   Entrelaçant mythologie grecque, satire des médias et interrogations très contemporaines, ce roman palpitant offre un choix succulent, effrayant parfois, de contes fantastiques, d’enquêtes policières, d’apologues politiques ou de jeux vidéo épiques. Sans compter le suspense qui se noue entre les participantes. Qui seront les vainqueurs du Jeu ? Parmi amours et haines, la sanction de la mort ou de la gloire attend-elle nos Muses ?

 

« Mais la vérité est que, si répréhensible que puissent être per se un voleur et un ulcère, relativement aux autres membres de leur catégorie, ils peuvent présenter des degrés infinis de mérite. Certes, tous deux sont des imperfections ; mais l’imperfection étant leur essence, la grandeur même de cette imperfection devient leur perfection. »

Thomas de Quincey : De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts, 1827.

 

« On appelle classique un livre qui, à l'instar des anciens talismans, se présente comme un équivalent de l'univers. »

Italo Calvino: Pourquoi lire les classiques, La Machine Littérature, 1981.

 

 

Roman à paraître si les dieux de l’édition le permettent.

Thierry Guinhut

 

 

I Prologue

II L'ouverture des portes

III Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil Conte philosophique.

IV Première soirée : dialogue et jury des Muses

V Récit de la Danseuse : Terpsichore, Ardeur et Paresse Introspection Schizophrénie.

V bis : Le fantôme du CouloirdelaVie.com Conte scientifique.

VI Deuxième soirée

VII Récit de l’Historien : Clios ou la double Avarice Autobiographie Réalisme.

VIII Troisième soirée

IX Récit du Cinéaste Thalios : L’ecpyrose de l’Envie Comédie, parodie.

X Quatrième soirée

XI Récit de la Musicienne : Euterpe ou la gourmande des sons  Conte Fantastique.

XII Cinquième soirée

XIII Récit de la Peintresse : La peintresse assassine, récit-d'Erato : Enquête, Ekphrasis.

XIV Sixième soirée

XV Récit du Tragédien : Melpomos Le Mal-spectacle Confession, Plaidoirie.

XVI Septième soirée

XVII Récit de la Juge : Polymnie ou la tyrannie politique Apologue, Anti-utopie.

XVIII Huitième soirée

XIX Récit de la jeuvidéaste Calliope : Civilisation ou la guerre des neuf planètes Science fiction.

XX Neuvième soirée

XXI Epilogue

 

Muse Art nouveau. Photo : T. Guinhut.

 

 

I

 

Prologue

 

 

      Qui, parmi nos neuf artistes, sortira gagnant de ce jeu voyeuriste et cruel ? Tant et tant on a reproché à la télé la vulgarité et l’ineptie de ses Loft story et autres Star Academy, ces œuvres de peu d’art populaires entre toutes, que je me suis décidé à offrir aux spectateurs pas si hébétés un produit d’élite. Œuvre d’art cynique, comique, dramatique, pédagogique et par dessus tout policière, judiciaire : Muses Academy, ou le club des Muses du crime, moderne apologue s’il en fût !

      Bien sûr, il faudra que ça fasse du fric, que ça fasse spectacle, que ça fasse de l’art et de l’audience, du fric et encore du fric. Recettes pubs obligées. Pas question de voir un écrivain immobile sur sa page blanche rouvrir le capuchon de son stylo une fois par vingt-quatre heures. Ni une binocleuse peindre les poils de ses pinceaux conceptuels avec les soupirs de son absence d’inspiration. Ni, au-delà du stade oral de l’aède homérique et orphique, voir s’agiter le stade digital du narrateur adonné à la traite du texte esclave sur son clavier… Nous voulons le stade sentimental, les jeux du stade, l’acmé génitale, comme sur un nouveau cirque romain et sanglant où tous les arts doivent s’illustrer…

      Alors quoi ? Des crimes passionnels et politiques, du suspense, de l’émotion, du bruit, du sexe, des scandales, de la couleur et de la fureur ! Des gifles aux préjugés s’il le faut… Des vipères empoisonnées chez Cléopâtre et du suicide overdose pour Kurt Cobain. Des mangas bastons chez les nanas, des larmes Bovary chez les mecs. La totale indiscrétion des caméras, fics ou voyeuses au choix. Neuf Muses pour réjouir le chœur des dieux, des spectateurs et des pubs… Nos personnages, héros, acteurs, réaliseront-ils leur art, trouveront-ils le succès, l’amour ou la mort ?

      Une règle du jeu. Sur une île fermée, une structure de verre et d’acier. Des couloirs et des chambres, un grand salon. Des caméras partout. Histoire, Eloquence, Cinéma, Théâtre, Danse, Peinture, Chant, Architecture et Jeu vidéo : neuf disciplines, neuf histoires criminelles, policières et judicaires obligées dont le film est conjointement diffusé. Chaque jour, un artiste, un homme, une femme, prendra le risque d’être éliminé par ses consœurs, et surtout par un public impitoyable qui veille aux performances, à la popularité, à la qualité universelle de l’action emportée par les récits, ce sans qu’il en soit informé. Devinez le classement final des neufs concurrents, eux-mêmes récompensés à prix d’or selon leur rang, et tiré au sort vous remporterez les 100 000 euros encore vacants. En dernier jour donc, ne triomphera qu’un couple de nos Muses. Lequel ? Ils ont intérêt à avoir de l’art sex-appeal. Au travail !

 

Thierry Guinhut
Une vie d'écriture et de photographie

 

Villa Borghese, Roma. Photo : T. Guinhut.

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8 juin 2020 1 08 /06 /juin /2020 13:50

 

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Daniel Kehlmann

romancier du picaresque et des sciences :

Tyll Ulespiègle, Les Arpenteurs du monde.

 

 

 

Daniel Kehlmann : Le Roman de Tyll Ulespiègle,

traduit de l’allemand par Juliette Aubert, Actes Sud, 416 p, 220, 23 €.

 

Daniel Kehlmann : Les Arpenteurs du monde,

traduit de l’allemand par Juliette Aubert, Actes Sud, 2007, 304 p, 21 €.

 

 

 

 

      Rire et pleurer avec Tyll Ulespiegle, s'instruire avec les savants arpenteurs du monde, ainsi le romancier jongle avec les mythes et les sciences de l’Histoire allemande. Quand les guerres hélas récurrentes et les avancées des sciences sont le terrain de jeu d’une humanité régressive ou en avance sur son temps, elles sont également des terrains de jeux privilégiés pour l’écrivain. En une démarche résolument postmoderne, le romancier allemand Daniel Kehlmann revisite des icônes du passé, qu’il soit historique ou littéraire, au moyen d’ironiques et inventives réécritures. C’est au siècle de la guerre de Trente ans, soit le XVII°, qu’il emprunte le théâtre de son Roman de Tyll Ulespiegle, alors que celui des Lumières et de sa continuité au XIX° sert de matériau à l’intrigue des Arpenteurs du monde.

 

      L’antonomase, cette figure de rhétorique qui fait d’un nom propre un nom commun, s’applique parfaitement au mot « espiègle ». À l’origine, quoique l’on n’en soit pas tout à fait sûr, Tyll Ulespiegle nait en 1515 à Strasbourg, où il est imprimé pour la première fois, écrit en haut-allemand par un cordelier, Thomas Murner. Car cet auteur, à qui l’on attribuait la chose sans guère de preuve, ne faisait que reprendre une légende relatée dans un recueil en bas-allemand vers 1483. Probablement un tel personnage aurait vécu dans le Schleswig-Holstein, paysan de beaucoup d’esprit, d’humour, dont les plaisanteries raillaient bourgeois et citadins. La puérilité et les bêtises de Tyll lui valurent d’être chassé de la maison paternelle. Qu’à cela ne tienne, la ville est propice à ses tours facétieux, voire obscènes, à ses farces, comme lorsqu’il passe au travers d’une vitrine en la brisant, fait sonner la monnaie sous la table au lieu de payer le rôti, ou vend à un cordonnier « des excréments gelés pour du suif[1] ». Bientôt les multiples éditions contribuent à doter le drôle de visées anticléricales à l’encontre de prêtres bêtas et roulés.

      Le succès de cette histoire picaresque et comique entraîna bien des réécritures. Johann Fischart en 1572 en fit une moralisatrice version en vers. C’est en français que Charles de Coster, en 1867, reprit ce qui devenait un mythe, dans sa Légende de Ulenspiegel et de Lamme Goedzack au pays des Flandres et d’ailleurs, où le personnage devient le populaire champion de la justice et de la liberté, dans le cadre de la révolte des Pays-Bas contre la tyrannie espagnole de Philippe II. L’épopée nationaliste se fait héroïcomique, mais aussi sentimentale, puisque Till est amoureux de la belle Nele. Si l’on excepte un poème satirique de Gerhart Hauptmann en 1918 et le fameux poème symphonique de Richard Strauss en 1895, notre espiègle attendit notre siècle pour revivre d’une manière brillante avec Daniel Kehlmann.

 

 

      Plutôt que de narrer l’origine de son personnage, depuis l’enfance, conformément à son modèle, notre auteur commence son roman in media res. Une charrette amène au village Tyll et ses deux compagnes. Une tente rouge, une toile bleue pour la mer, une tragédie d’amour à la façon de Roméo et Juliette, puis une comédie, des facéties au sujet du « roi d’Espagne à la lèvre inférieure charnue, lui qui croyait dominer le monde alors qu’il était fauché comme les blés ». Il provoque les villageois à jeter leur chaussure dans la foule et l’on devine qu’il s’en suivra plaies et bosses, avant de terminer en dansant sur une corde. Ainsi commence la série des aventures du saltimbanque, dans une Allemagne ravagée par la guerre de Trente ans. Mais jusque-là rien que d’assez fidèle à l’original, quoique narré avec vivacité.

      Le père de Tyll est plus curieux. Claus a volé des livres qu’il consulte avec passion, préoccupé par ses « réflexions sur la nature du monde, sur l’origine des pierres et des mouches », qu’il rêve d’enseigner à son fils. L’un d’entre eux, sauvé des flammes, énorme, est en illisible latin. Ces volumes étranges sont le pont qui va relier Tyll aux érudits qu’il rencontrent, d’abord des Jésuites, parlant et écrivant en allemand, français et latin, dont le plus marquant est certainement Athanasius Kircher. Ce dernier n’a rien d’une fiction. Né en 1602 et mort en 1680, il est le plus étonnant savant de l’ère baroque, compilant les savoirs de son temps sur la minéralogie et les profondeurs de la terre, sur la tour de Babel et les mondes exotiques, de la Chine à l’Amérique, sur les machines magnétiques et optiques[2]. Il va jusqu’à s’imaginer pouvoir déchiffrer les hiéroglyphes : « un mur jaune argile et, dessus, des bonshommes à têtes de chien, des lions ailés, des haches, des épées, des lances, toutes sortes de lignes ondulées. Personne ne les comprend ». Quoique vaquant dans un univers où la magie et l’alchimie ont encore droit de cité, son itinéraire de recherche s’éloigne des superstitions qui régentent le monde du populaire pour emprunter le chemin d’une prolixe aventure scientifique en gestation.

 

 

      Fort de son bon allemand, Kircher accompagne le Docteur Tesimond qui rend la justice, exorcise les démons, fait torturer les sorcières et procéder au « supplice capital ». Hanna Krell, sorcière, et le meunier Claus Ulespiègle, qui possédait un livre interdit, sont les deux accusés à ce procès auquel assiste Tyll. Après son dernier et somptueux repas, son père sera pendu.

      Suite à ce retour en arrière, l’on retrouve Tyll et sa complice Nele, saltimbanques itinérants avec le chanteur Gottfried, au « talent pitoyable », puis avec un plus talentueux comparse irascible dont on aura raison au moyen de champignons vénéneux. Sa réputation grandit au point que « Sa Majesté » envoie Martin von Wolkenstein à la recherche du « célèbre farceur ». Le bouffon de la cour auprès d’une reine en pleine déconfiture et devenue misérable, quoiqu’elle ait eu l’occasion de parler avec Shakespeare. En un lacis baroque, le récit explore le passé de nombre de protagonistes pris dans les tourmentes de l’Histoire et les champs de bataille empuantis de cadavres protestants et catholiques, suédois et espagnols, revient à Tyll. Le risque est alors de perdre trop souvent de vue le héros éponyme.

      Les personnages picaresques, ces gueux aux aventures pittoresques et misérables, abondent. Outre Tyll, ce sont un bourreau à qui l’on ne doit pas parler, un abbé qui porte un cilice cruel, des paysans abrutis, sans oublier un roi sans royaume qui dégringole jusque dans la fange. Le roman est léger de fantaisie, lourd de sorcellerie imaginaire et de condamnations à mort, brutal de tableaux de guerres, de famines et de pillages. Daniel Kelhmann sait écrire autant en noir et gris qu’en couleurs bigarrées. Ainsi s’éloigne-t-il de son modèle.

Au-dessus d’un monde en guerre perpétuelle, au-dessus des charniers, que reste-t-il à notre espiègle, sinon le théâtre et le rire ? Héros populaire allemand, saltimbanque appelé à divertir et berner autant le peuple que les rois, il échappe étonnement aux balles et au fil de l’épée. Mais à cet archétype, Daniel Kehlmann a su ajouter d’effrayantes fresques guerrières, qui témoignent d’une humanité brutale et pourrie de toutes parts, esprits et corps ; mais aussi la rencontre étonnante avec d’étranges savants baroques d’envergure européenne, comme Athanasius Kircher, qui sont, dans la carrière du romancier, un écho de ceux de L’Arpenteur du monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     L’un est le « Prince des mathématiques » et astronome, découvreur de la courbe de Gauss, l’autre un explorateur et naturaliste. Le premier s’appelle Carl Friedrich Gauss et vécut entre 1775 et 1855 ; le second, Alexander von Humboldt, poursuivit sa carrière entre 1769 et 1859. Quoique l’un soit affreusement casanier, l’autre parvient à le contraindre de quitter son cabinet pour le rejoindre à Berlin. Tous les deux cependant sont des Arpenteurs du monde, calculant l’orbite de la planète Cérès, ou marchant au travers des forêts vierges et sur les pentes des volcans.

      Le vieux ronchon, qui « voit derrière chaque événement la finesse infinie de la trame causale », est accueilli avec joie par le grand explorateur, au point qu’il fasse fixer la rencontre par l’appareil de Daguerre. Las, la scène se passant en 1828, et la photographie ayant été inventée en 1839[3], Daniel Kehlmann commet un anachronisme dommageable ; à moins que son propos soit moins scientifique que fantasmatique.

      Au moyen de la technique éprouvée du retour en arrière - ou analepse, pour employer un terme rhétorique - le romancier nous raconte l’enfance et l’adolescence d’Humboldt, soit un roman d’apprentissage, dans lequel le jeune homme devient inspecteur des Mines, pratique aux dépens de son propre corps des expériences sur l’électricité. Devenu adulte et libre, nanti de toutes sortes de baromètres et autres sextants, il traverse l’Espagne et obtint de pouvoir naviguer vers les Amériques. Infatigable, il gravit le volcan du Teide, tandis que souffre Bonpland, son assistant et botaniste, guère enthousiaste.

      Alternant les chapitres, le narrateur fait de même avec la biographie romancée de Gauss, quoiqu’il soit fort différent, antithétique. Né dans un pauvre et inculte milieu, il apprend à lire seul et s’aperçoit que les êtres humains « ne voulaient pas penser ». Calculateur prodige, il est tôt remarqué pour avoir « démontré à lui tout seul la loi de Bode sur les distances des planètes par rapport au soleil ». Bientôt l’insolent gamin s’élève en ballon avec Pilâtre de Roziers. Sauf qu’il préfère s’élever avec ses recherches, au point de publier, alors qu’il ne dépasse qu’à peine l’âge de vingt ans, ses Disquisitiones arithméticae.

 

Club des Libraires de France, 1961. Photo : T. Guinhut.

 

      À la recherche de la confluence de l’Orénoque et de l’Amazone, Humboldt étudie le curare ; au Mexique il assiste aux fouilles d’un temple aztèque, descend dans le cratère du Popocatépetl et découvre que les pyramides de Teotihuacan obéissent au soleil du solstice : « la ville entière était un calendrier ». Au Pérou, c’est l’immense volcan du Chimbarozo qui fait l’objet d’une ascension à la limite de l’asphyxie. Là il confirme sa théorie de l’isothermie. Avec constance, il collecte plantes, roches et animaux, jusqu’à des squelettes humains recueillis dans une paroi rocheuse, pour les envoyer en Europe où ils alimenteront collections et muséums. Il est reçu aux Etats-Unis par le Président Jefferson, en Russie par le tsar. Dans une grotte de la Nouvelle Andalousie, Humboldt s’écrie : « La lumière, ce n’est pas la clarté, mais le savoir ! » Les Lumières allemandes continuent en effet à se propager à la fin du XVIII° siècle et en ce début du XIX° siècle qui ont pour vocation d’explorer le monde[4]. Dangereuses et curieuses, les pérégrinations de Humboldt aboutiront à une publication en trente-quatre volumes, avec cartes et planches : Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent, fait en 1799-1804. Quant au dernier voyage, en Russie, il est ridiculisé par les réceptions officielles, l’itinéraire contraint, les interdits, loin de toute exploration réelle. La gloire n’est pas une sinécure…

      Pendant ce temps, Gauss se fait arpenteur en Allemagne pour gagner son pain, se marie deux fois, sans parvenir à transmettre son génie mathématique à son fils Eugène, qui a le malheur de se faire arrêter par la police prussienne pour une réunion d’étudiants. S’isolant dans des cabanes idoines, il étudie le magnétisme terrestre dans des conditions parfois burlesques. Même vieillissant, perclus, toujours bourru, il continue d’exercer sa pensée : « trop de gens tenaient leurs habitudes pour des principes de base de l’univers ».

      C’est au cours de la conversation entretenue par les deux géants du savoir, qu’Humboldt lance une vindicte contre « les romans qui se perdaient en fabulations mensongères parce que leur auteur associait ses idées saugrenues aux noms de personnages historiques ». L’exercice d’auto-ironie de la part du romancier est savoureux !

      Mené avec entrain et humour, le roman arpente autant le monde que les personnalités et l’Histoire des sciences. Si l’hommage tend à faire des deux savants présentés en un miroir déformant une paire de bonshommes parfois grotesques, c’est pour mieux les humaniser. Les péripéties intellectuelles et aventureuses nourrissent sans cesse le récit de manière palpitante et colorée, pour aboutir un éloge piquant des scientifiques et des sciences. La façon contrapuntique dont les sciences se dispersent et se rencontrent, au travers du globe et de l’Allemagne de Kant et de Goethe, est menée de main de maître, avec intelligence et ironie, formant là le plus cohérent et étincelant des romans de Daniel Kelhmann.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Outre son intérêt virtuose et amusé pour l’Histoire littéraire et scientifique allemande, Daniel Kehlmann est un Janus romanesque. Son second visage est celui du roman psychologique et familial. Dans Les Friedland[5], il conserve sa tendresse autant que son ironie envers ses personnages pour les plonger simultanément dans la crise économique de 2008 et un krach intime. Deux jumeaux, Iwan et Eric, associés à Martin, leur demi-frère, parcourent les crises d’une fraternité mise à mal à coup de mensonges, de drogues et d’angoisses.

      Mieux, dans Gloire[6], le roman se multiplie en neuf histoires, par allusion peut-être aux neuf Muses de l’écrivain. Car il s’agit là souvent d’artistes, comme un écrivain richissime qui, après avoir prodigué ses livres de sagesse, renie tout ce qu’il a professé : « Miguel Auristo Blancos, l'écrivain vénéré par la moitié de la planète et vaguement méprisé par l'autre, auteur d'ouvrages sur la sérénité, la grâce intérieure et la quête du sens de la vie ». Retournements de situations, antithèses comiques abondent. Ainsi un quidam reçoit une foule d’appels destinés à une célébrité, au point de se prendre au jeu ; alors qu’un acteur de cinéma ne reçoit plus le moindre appel et doute de la validité de sa carrière. Notre romancier à n’en pas douter joue avec lui-même, avec sa célébrité, au moyen d’une ironie consommée. En effet, une femme décidée à mourir, se révolte contre l’écrivain qui l’a imaginée ; un écrivain de romans policiers se perd en Asie centrale où son portable ne fonctionne plus ; un cadre supérieur gagne, grâce à son portable, le pouvoir de ne plus se trouver là où on l’imagine. Ainsi le roman n’est pas fait du fil d’un discours unique, mais d’une mosaïque de récits dont les fils et les échos se répondent et s’entrecroisent, subvertissant les vanités de la renommée et les technologies de communications qui remplacent le réel. Comme dans la nouvelle intitulée « Contribution au débat », dans laquelle un informaticien, usager prolixe des forums, côtoie dans un séminaire Leo Richter, un célèbre romancier. Le narrateur usant de cette syntaxe brouillonne et pauvre qui peut pulluler sur le web, la langue saccagée devient vite fort pénible pour le malheureux lecteur. Hors cet écart, l'ensemble est le plus souvent divertissant, mené avec vivacité, derrière lequel le titre, un brin satirique en un apologue où deviner la morale, laisse entendre la mise en abyme de l’auteur lui-même, qui s’agace, se réjouit et se départit de sa propre « gloire ». Qui sait s’il est caché sous les traits de ce romancier qui est le passeur de ce bouquet de récit : « Leo Richter, l'auteur de nouvelles embrouillées regorgeant d'effets de miroir et de retournements inattendus d'une virtuosité vaine »…

 

      Né en 1975 à Munich, Daniel Kelhmann, amateur de Jorge Luis Borges[7] et de Vladimir Nabokov[8], a publié son premier roman à 22 ans, La Nuit de l’illusionniste[9], dans lequel  un magicien au sommet de son art voit sa vie bouleversée par cet art même. Illusions et réalité surprenante sont au cœur de Moi et Kaminski[10], curieuse rencontre entre un critique d’art ambitieux et médiocre, en quête d’une biographie qui assiérait sa renommée, et l’artiste autrefois couvert de gloire, aujourd’hui retiré du monde dans un village de Bavière, quasi-aveugle, dominé par sa fille, qui refuse tout entretien avec son père et s’impose comme seul porte-voix. Sebastian Zöllner devra conduire un rocambolesque enlèvement pour ramener le peintre à ses anciennes amours, en un voyage erratique et bourré de surprises. N’en doutons pas, les tours d’illusionniste romanesque de Daniel Kehlmann, interrogateur malicieux des destinées de l’artiste et des identités humaines, qui a plus d’un tour dans son sac à malices, ne manqueront pas à l’avenir de la littérature.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Les Aventures de Til Ulepiègle, Picard, 1866, p 87.

[2] Voir : Joscelyn Godwin : Athanasius Kircher, le théâtre du monde, Imprimerie Nationale, 2009.

[5] Daniel Kehlmann : Les Friedland, Babel, Actes Sud, 2020.

[9] Daniel Kehlmann : La Nuit de l’illusionniste, Actes Sud, 2010.

[10] Daniel Kehlmann : Moi et Kaminski, Actes Sud, 2004.

 

 

Stiftsbibliothek, St.Gallen, Schweiz.

Photo : T. Guinhut.

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3 juin 2020 3 03 /06 /juin /2020 15:23

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

La science-fiction dystopique de Karel Čapek,

ou la menace totalitaire :

R.U.R. La Fabrique d’absolu

& La Guerre des salamandres.

 

 

 

Karel Čapek : R.U.R., traduit du tchèque par Jean Rubes et alii,

Editions de l’Aube, 1997, 288 p, 149 F.

 

Karel Čapek : La Fabrique d’absolu,

traduit du tchèque par Jean Banes, Ibolya Virag, 1998, 224 p, 15 €.

 

Karel Čapek : La Guerre des salamandres,

traduit du tchèque par Claudia Ancelot, La Baconnière, 2012, 320 p, 18 €.

 

 

 

 

      Les mots sont des inventions, qui parfois, comme les robots, échappent à leur créateur. L’on ignore trop souvent que l’écrivain tchèque Karel Čapek (1890-1938) inventa en 1920 le mot « robot », dans une pièce intitulée R.U.R. un acronyme de Rossum's Universal Robots, selon le sous-titre en anglais, et en tchèque Rossumovi Univerzální Roboti. Quoique ce soit son frère qui l’ait imaginé, depuis « rob » signifiant esclave, c’est indubitablement le dramaturge et écrivain qui est à l’origine de sa fortune universelle. Il ne s’agit cependant pas là du seul prodige de la science-fiction créée par un Karel Čapek qui n’eut pas besoin d’aller chercher ses extraterrestres au-delà de la terre, car il sut se renouveler avec de mémorables romans, comme La Guerre des salamandres et La Fabrique d’absolu, romans vigoureusement dystopiques et antitotalitaires.

 

      Aussi curieux que cela puisse paraître, cette œuvre iconique de la science-fiction est une pièce de théâtre, genre qui n’en est guère coutumier : il s’agit d’un « drame collectif en un prologue de comédie en trois actes ». Dans un futur imprécisé et sur une île - « patrie même de l’utopie[1] » selon Georges Gusdorf - Harry Domin (au nom programmatique) est directeur d’une usine de fabrication de robots R.U.R. qui en a déjà fabriqué plus de trois-cent mille. Car « un robot a exactement la productivité de deux ouvriers et demi ». C’est ainsi qu’il fait visiter en partie son usine à la jeune et belle Hélène, fille du président Glory et « représentante de la Ligue de l’Humanité ».

      Aujourd'hui l’on parlerait d'androïdes, voire de clones. Ces machines biologiques présentent une apparence humaine parfaite. Cependant les robots « ont une étonnante intelligence rationnelle mais ils n’ont pas d’âme », donc sont dénuées de sensibilité et de sentiments. Aussi Hélène, révoltée, aimerait qu’ils puissent être « plus heureux ». Alors qu’elle vient avec le projet de les libérer, conquise par ce monde et les ingénieurs qui la courtisent, elle reste dix ans. Pendant lesquels la révolte des ouvriers contre les robots a été matée par ces derniers. Mais il se pourrait qu’après une décennie de bons et loyaux services, la conscience de leur esclavage les conduise à leur tour à la révolte : « l’organisation universelle des robots » déclare « l’homme ennemi numéro un ». Même Harry Domin doit tirer la morale de son entreprise : « Si tu transformes des pierres en hommes, demain nous serons lapidés », comme par allusion au mythe de Deucalion qui changea les pierres en hommes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Ecoutons le message totalitaire de Radius, l’un des émeutiers : « Il faut que les robots aient leur espace vital », où l’on reconnait un slogan qui fera florès avec le nazisme. C’est bientôt chose faite et la leçon d’Histoire est d’une efficacité redoutable : « Il faut tuer et régner pour être comme les hommes ». Au troisième acte, une Hélène robotique, nouvel écho de celle d’Homère, a remplacé la précédente, quand l’humanité a été éradiquée. Au point que le secret de la fabrication de ceux qui voudraient se multiplier encore soit exigé de l’ingénieur Alquist désemparé : « Pas la moindre trace, rien sur la fabrication des robots ! Ça ne sert à rien ! Les livres sont muets comme tout ici. Ils sont morts, en même temps que les gens ». Deux robots deviennent « le premier couple qui a inventé l'amour », nouvel « Adam » et nouvelle « Eve ». L’humanité, réduite à Alquist, le dernier homme, leur transmet la responsabilité du monde. L’on a compris l’habile dimension mythique qui innerve le drame futuriste.

      Bourré jusqu’à la gueule de bruit et de fureur, de questionnements éthiques et métaphysiques, R.U.R est une réussite indéniable, une tonitruante tragédie shakespearienne. Mais aussi un cas d’école, certes discutable, à l’adresse de ceux qui n’étaient pas encore les artisans du transhumanisme, de la robotique et de l’Intelligence Artificielle[2] qui se développe aujourd’hui. Car rien ne prouve que ce modèle, inspiré par la peur, trouverait sa réalisation dans un futur encore à naître.

      Grâce au coup de maître inaugural de Karel Čapek, les robots allaient devenir un passage obligé, un topos de la science-fiction, jusqu’au cycle d’Asimov, Le Grand Livre des Robots[3], à partir de 1950. Voici, énoncés par ce dernier, les trois lois fondamentales : « Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger. » ; « Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la Première Loi. » ; « Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n'entre pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième Loi ». À l’heure où les robots pullulent, les Intelligences Artificielles nous cernent, le transhumanisme est au menu du développement humain, qui sait si ces lois sont de rigueur ou dangereusement obsolètes ?

      La science-fiction de Karel Čapek est à la fois faussement ou justement prémonitoire, apocalyptique et anti-utopique, ou dyschronique. Sans guère de doute, et aux côtés de la dimension scientifique, l’on peut lire R.U.R. comme une satire anticommuniste, étant donné la communauté collectiviste formé par les robots. En effet Karel Čapek publia en 1924 un article intitulé « Pourquoi je ne suis pas communiste ». Ce qui lui valut d’ailleurs d’être mis à l’index dans les pays de l’Est de l’après-guerre…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      L’on ne saurait assez conseiller ce volume publié aux éditions de l’Aube, quoiqu’il soit épuisé. Outre R.U.R, il est permis d’y lire deux autres pièces, La Maladie blanche et surtout Le Dossier Makropoulos. Dans la première, une pandémie venue de Chine, « la maladie de Tcheng », dispense une lèpre terrible que personne ne guérit. Sauf le docteur Galen, aux méthodes peu orthodoxes et secrètes, qui ne donnera pas son traitement aux « souverains et chefs d’Etats de la planète […] tant qu’ils n’auront pas promis de ne plus jamais faire la guerre », et qui refuse de traiter les riches ! Quant à Sigelius, le chef de la clinique, il réagit vertement, renvoyant Galen et sa « peste pacifiste », malgré l’indéniable réussite thérapeutique. Il préfère proposer au grand producteur de matériel de guerre, Krüg, bientôt lui aussi atteint, l’isolement des lépreux : « Tout malade chez qui se déclarera la tache blanche sera interné dans un camp surveillé ». Entre le suicide de Krüg, la « tache blanche du Maréchal », qui se nomme lui-même « Son Excellence la Mort » et doit « mourir selon toutes les règles scientifiques », et un peuple fanatisé par la guerre, la « paix universelle » attendra, bien après la consommation de la tragédie. Dénonçant un totalitarisme en gestation, l’apologue satirique grinçant un rien burlesque, tant le Maréchal est un lointain cousin du Père Ubu d’Alfred Jarry, n’est sans faire penser aux actuels conflits d’intérêts et de personnalités autour d’un traitement du coronavirus, venu lui aussi de Chine[4]

      Quant à la seconde pièce, elle a son héroïne. Emilia Marty, cantatrice adulée, « inculpée d’escroquerie et d’usage de faux à des fins lucratives », se révèle être Elina Makropoulos, qui a le bonheur de bénéficier d’un élixir de vie : elle atteint, en toute jeunesse, l’âge estimable de 337 ans. Sauf qu’ennuyée de la vie, elle fait preuve de froideur et de cynisme. Le fameux « dossier », contenant le secret de trois cents ans de jeunesse, donné à Krista, plus jeune chanteuse, finira en cendres sous les doigts de cette dernière, qui refuse l’outrage temporel. La veine fantastique a provisoirement remplacée la science-fiction, en cette pièce qui a été rendue célèbre grâce à un brillant opéra de Leos Janacek, créé en 1926. Loin d’exalter cette aspiration à l’immortalité, le compositeur, lui-même âgé de 71 ans, en fait une méditation sur la nécessité de la mort et sur la vanité humaine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      De la même manière que R.U.R, aussi abruptement et efficacement, La Fabrique d’Absolu, cette fois un roman publié en 1922, commence par la découverte d’un carburateur novateur capable de briser les atomes de charbon et de multiplier l’énergie, soit « la transformation de l’énergie des électrons en travail ». Le procédé inventé par l’ingénieur Maret, fort peu coûteux, fait la joie et la fortune de l’industriel G-H. Bondy, précédemment dévasté par « la crise charbonnière […] l’épuisement des gisements miniers ». Sauf qu’un étrange phénomène contamine celui qui l’approche : « Tu brûles un atome et tu as tout à coup ta cave pleine de Dieu, pleine d’Absolu ». La matière libère ainsi l’essence divine qu’elle est censée contenir, comme le prétendent Spinoza et Leibnitz. Maret lui-même a commencé à « prophétiser et faire des miracles » avant de s’extirper in extrémis de cette influence délétère ; il en conclue : « c’est le mal déchaîné ».

      Le succès considérable, les commandes et les ventes, tout va pour le mieux pour Bondy. Mais les mineurs sont au chômage. Et, commercialisés, les carburateurs diffusent l’esprit christique, contaminent leurs heureux possesseurs au moyen d’une mystique extase, permettent au travail, manuel ou industriel, de se faire tout seul, de guérir la tuberculose, maos également de pratiquer la lévitation, y compris les gendarmes qui s’élèvent de manière burlesque. Un manège à chevaux de bois atomique flotte au-dessus de la terre et diffuse des hymnes d’actions de grâce. Même le ministère de la guerre en vient à prôner « la paix perpétuelle ». Pourtant l’« épidémie de religiosité » n’est pas reconnue par l’église officielle qui se sent flouée. Que l’on soit membre du conseil d’administration de la « SOMETA », qui fabrique les prodiges énergétiques, ou banquier, l’on prône l’amour des pauvres, distribuant l’argent à flots ; chrétien ou juif l’on est touché par la foi : c’est « comme si on allait mourir de bonheur et d’amour » ! Quant à Hélène (toujours ce prénom symbolique), elle aussi contaminée, elle parvient sans peine à lire les pensées de Bondy, qui, prudent, sachant se préserver, reste lucide et cynique devant ce flot de religiosité.

      Cependant les conséquences vont de bien en pis : l’énergie « devint l’Ouvrier infini ». Aussi la surproduction pléthorique, encombrante, des clous, du drap ou de n’importe quels objets, jusqu’aux billets de banques, rend les ouvriers inutiles, entraîne la chute des cours de la bourse. Et « les usines sans Absolu arrêtent la production », quand d’autres, ayant tout distribué, se retrouvent démunis. L’inflation côtoie la catastrophe industrielle, la pléthore de produits s’adosse à la famine urbaine, ce qui permet de constater néanmoins : « les lois économiques sont plus fortes que les lois divines ». Heureusement préservé des carburateurs, seul « le paysan ne fit don de rien ».

      Chaque sphère de pouvoir, chaque secte, chaque idéologie se dispute l’Absolu, depuis les églises jusqu’à la Libre Pensée, depuis la meurtrière « insurrection islamique » jusqu’à l’Union soviétique qui décide de mettre au point un « Culte ouvrier de l’Absolu » !

      Ira-t-on là encore jusqu’au conflit mondial ? Car guerres civiles et religieuses fleurissent, l’on commet des destructions de générateurs d’Absolu, qui savent se défendre et attaquer avec une puissance colossale. Le conflit devient aussi terrible que grandguignolesque.

      Ce roman jubilatoire, que l’on lira avec entrain et une ironie amusée, annonce conjointement avec George Herbert Wells, dans La Destruction libératrice[5] publié en 1914, l’invention de l’énergie atomique. Notre écrivain tchèque prévoit une fois de plus les catastrophes engendrées par une hubris industrielle sans frein. Mais il laisse de toute évidence une large place à la satire des élans divins, ainsi que de l’intégrisme religieux, sans oublier « le communisme mystique ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      C’est sagement que commence le récit de cette Guerre des salamandres, comme un roman maritime à la Joseph Conrad, avec un capitaine haut en couleurs et en jurons. Jusqu’à ce qu’il découvre d’étranges salamandres à la taille et aux qualités presque humaines. Parmi les îles du Pacifique, une population a échappé à l’extinction et, grâce à la clairvoyance et aux couteaux fournis par le capitaine Van Toch, ils se protègent des requins et deviennent d’habiles pêcheur de perles, alimentant un commerce fructueux. Leur capacité de construction sous-marine permet au navigateur et commercial de s’allier à l’homme d’affaire Bondy, personnage récurrent déjà présent dans La Fabrique d’Absolu, et d’envisager l’exploitation et l’exportation de ce peuple. Comme en ce précédent opus, la satire de l’impérialisme d’un capitalisme prédateur et monopolistique fait long feu.

      Bientôt, le roman prend une dimension encyclopédique, lorsque les mœurs, « l’illusion érotique », l’intelligence de ces animaux capables de parler, de fonder des sociétés « collectivistes » qui n’ont rien à envier à celles des tyrans, sont exposées. L’on y trouve des rapports de savants sur l’évolution des espèces, mais aussi la satire du microcosme scientifique et politique, sans compter celle, corrosive, des milieux du cinéma et de la presse, des mécanismes commerciaux et entrepreneuriaux. D’abord paisibles et travailleurs infatigables, ces animaux presque humains se ressentent peu à peu de leur asservissement. Jusqu’à ce que ces batraciens veuillent étendre leur « espace vital » aux dépens des humains, où l’on reconnaît une fois de plus la rhétorique nazie… L’épopée tourne à la catastrophe mondiale, parmi les races nordiques de salamandres et d’autres plus disgraciées. Si la concurrence puis la guerre sans merci des races n’est pas sans être une allusion aux théories raciales du nazisme, le combat de l’impérialisme animal est digne des Soviétiques, alors que la veulerie humaine imaginant de pactiser avec les salamandres est soumise à l’accusation.

      Qui eût cru que ce livre d’abord si léger et fantasque allait peu à peu devenir un roman total aux frontières des genres, une fable impressionnante où les animaux parlent à l’imitation de ceux de La Fontaine, mais pour balayer l’humanité, mieux encore que ne le savent le faire les hommes ?

      Ecrit en 1935, La Guerre des salamandres est évidemment redevable de la menace du nazisme voisin, au pouvoir depuis 1933, soit trois ans avant le premier viol de la Tchécoslovaquie par les armées d’Hitler, douze ans avant l’imposition du communisme, et trente-trois ans avant l’invasion soviétique consécutive au Printemps de Prague. Ce pourquoi il n’est pas interdit d’apprécier sa dimension prémonitoire. L’Histoire rattrapa notre cher Karel Čapek lorsque les Allemands occupèrent Prague en 1939 : il fut le premier Tchèque que rechercha la Gestapo pour le traîner en camp de concentration. Ce fût son frère que l’on emmena, Karel était déjà mort d’un œdème pulmonaire, sinon de désespoir.

 

      Entre drame technologique et robotique, romans d’aventure aux perspectives scientifiques et dystopiques, à la lisière de Jules Verne et d’un fantastique loufoque, cependant presque crédible, mais aussi de l’orwellienne Ferme des animaux, le Tchèque Carel Čapek, antitotalitaire patenté, apparaît comme un écrivain majeur et trop méconnu. Il est un pionnier de ce qui, au-delà de l’anticipation, devenait en son temps la science-fiction. Il ose avec son bouillon de culture aux salamandres un conte philosophique attrayant et effrayant, en un mot : inoubliable. En quelque sorte prophétique, cet apologue d’une plus vaste portée que le bien plus populaire La Guerre des mondes d’Herbert George Wells, et dont les extraterrestres ne sont pas marins mais martiens, cache une réflexion sur le racisme, un antinazisme subtil, une charge féroce contre les totalitarismes de tous poils et de toutes peaux. Le bonheur de l’humanité aurait pu passer par l’exploitation de robots et d’une espèce mi-humaine mi-salamandre, et par la fabrique de l’absolu. Mais l’utopie, servie par des expériences politiques désastreuses, devient anti-utopie, à la lisière de Zamiatine[6], d’Huxley[7] et d’Orwell[8]. À moins de se demander si la peur, qui régente les achèvements catastrophiques de cette science-fiction, n’est pas, en même temps qu’un avertisseur providentiel, une pusillanimité devant des développements scientifiques qui ont fait et feront progresser le bien-être et la connaissance de l’humanité…

 

Thierry Guinhut

La partie sur La Guerre des salamandres a été publiée dans Le Matricule des Anges, juillet-août 2012

Une vie d'écriture et de photographie

 

Salamandre noire, Tällistock, Gadmental, Suisse.

Photo : T. Guinhut.

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28 mai 2020 4 28 /05 /mai /2020 14:54

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

La photographie,

biographème ou œuvre d’art ?

Michel Frizot, Dominique de Font-Réaulx, Walter Benjamin,

Roland Barthes, Denis Roche, Susan Sontag.

 

 

 

 

Michel Frizot : Nouvelle histoire de la photographie,

Bordas / Adam Biro, 1994, 736 p, 199 €.

 

Dominique de Font-Réaulx : Peinture et photographie. Les enjeux d’une rencontre, 1839-1914,

Flammarion, 2020, 336 p, 25 €.

 

Walter Benjamin : Petite histoire de la photographie, suivi d’Une photo d’enfance,

traduit de l'allemand par Olivier Mannoni,

 Petite Bibliothèque Payot, 2020, 96 p, 6,90 €.

 

Walter Benjamin : L'oeuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique,

traduit de l'allemand par Lionel Duvoy,

 Allia, 2020, 96 p, 6,20 €.

 

Roland Barthes : La Chambre claire. Note sur la photographie, 1980, 200 p, 24,90 €.

 

Denis Roche : Conversations avec le temps, Le Castor astral, 1985, 69 p, 21 €.

 

Susan Sontag : La Photographie,

traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Gérard-Henri Durand et Guy Durand,

Christian Bourgois, 2008, 280 p, 8 €.

 

 

 

 

 

      Il a été, c’était là, semble dire la photographie. Alors que le vernis de la peinture en son cadre, semble dire : il est toujours là, telle une icône. La seconde, même médiocre, paraît devoir afficher son statut d’œuvre d’art, quand la première, qui lui est bien postérieure de quelques millénaires, peine encore, bien qu’on l’expose à tours de bras et de cimaises, est encore suspecte de ne pas advenir à la dignité de l’art, d’autant qu’à force d’Iphone et de selfies elle se vulgarise à qui mieux mieux, voire de pire en pire, quoique leurs légitimités puisse être réévaluées - notons à cet égard que les photos qui illustrent cet étude sont faites avec un IPhone. Déjà, et nonobstant bientôt deux siècles, l’Histoire de la photographie, élevée par les hommages de Michel Frizot, Dominique de Font-Réaulx, Walter Benjamin, Susan Sontag, Roland Barthes, avait posé les bases séminales de notre réflexion, pour qui aurait la fatuité, la vanité, de dépasser le biographème et faire œuvre d’art photographique.

 

 

      D’abord enregistrement poussif du réel, la camera oscura de la photographie a visé à témoigner de deux présences, celles du regardeur et du regardé. Le « cela est » devient très vite un « cela était », comme le modèle confie au futur l’identité de son visage pour qu’il bascule bientôt dans le passé, surtout tant qu’il garde la stature sculpturale et fantomatique du noir et blanc. Ainsi naissent les premières photographies, en 1839, date à laquelle l’Académie des sciences reconnaît l’invention du daguerréotype, quoique Nicéphore Niepce ait réalisé en 1926-1927 une héliogravure : « Point de vue pris de la fenêtre du Gras », et qu’Hyppolyte Bayard ait peut-être précédé Daguerre.

      Avec la Nouvelle histoire de la photographie, la réflexion et la somptueuse iconographie - soit 1050 photographies reproduites - se partage entre déroulé chronologique et parties thématiques. Michel Frizot lui-même y rédige, outre l’introduction et la conclusion, quatorze chapitres, avec le secours d’une pléiade de spécialistes pour quarante et un autres chapitres, ce qui place l’ouvrage sur le fil d’un délicat équilibre, entre une originalité conceptuelle orchestrée par le maître d’œuvre et la pluralité des perspectives, quoique le lecteur y soit plutôt gagnant.

      Des pratiques sociales aux pratiques esthétiques, un siècle et demi de photographie voit ici son expansion. Guidant les démarches historiques, techniques, géographiques et artistiques, ce sont en cet ouvrage des perspectives aussi diverses qu’éclairantes : « Usage et diffusion du daguerréotype », « Anonymat et célébrité », « L’hypothèse de la couleur », « Le Japon et la photographie », « La surface sensible, support, empreinte, mémoire » (ce qui est un fort beau titre), « Formes du regard. Philosophie et photographie », ou encore « Intimités et jardins secrets ». Professionnelle ou d’amateur, de commande ou spontanée, exhibée ou cachée, officielle ou pornographique (quoiqu’ici l’on reste trop pudique), et plus seulement ancré dans la problématique qui dichotomise le document et l’art, la photographie telle qu’elle se déploie en cette œuvre-maîtresse s’expose et s’explose en ses diversités, ses pluralismes, ses renouvellements.

      Encyclopédie raisonnée des origines, des genres, des acteurs, des faire et des mentalités, la Nouvelle histoire de la photographie supplante tous les précédents, voire tous les successeurs, par la multiplicité des approches, l’abondance de la bibliographie et l’avalanche de ses reproductions, belles jusqu’à la sensualité. Le miracle est, qu’à part des icônes plastiques et conceptuelles, comme « L’autoportrait en noyé » d’Hippolyte Bayard, « L’appareillage » de Stieglitz, « La critique » de Weegee ou le « Tissu pour Harper’s Bazar » de Hiro, très peu d’images fassent doublon avec la plus modeste et cependant très honorable, donc complémentaire, Histoire mondiale de la photographie de Naomi Rosenblum[1].

 

 

      Michel Frizot fait la part belle au XIX° siècle et à ses anonymes dont le talent parfois inouï est magnifié, telle cette boule de verre miroir de la famille du photographe au jardin, autour de l’appareil sur pied, prise vers 1910, et qui ouvre le livre. Les délicieux tons sépia reviennent alors du passé pour rendre une sensuelle et subtile matérialité terreuse, vporeuse, à des centaines d’images. Les noirs profonds et luisants de Margaret Bourke-White, les couleurs éthérées du « Rodin autochrome » de Steichen ou violentes d’Ernst Haas, font de ce volume digne d’un lutrin un monument de voyeurisme luxuriant, comme si l’on révélait un passé interdit par le temps. Car déjà les nouvelles tendances des années quatre-vingts ont quelque chose de nostalgique. Quant aux textes, ils sont fins et distanciés, sans verbiage, s’attachant autant à l’esthétique personnelle du créateur qu’au contexte technique, intellectuel ou institutionnel, en pointant par exemple le rôle des commandes qui peuvent susciter la créativité, ou l’académisme. Certes, en cette bible, que l’on se gardera de penser définitive, quelques grand maîtres sont brouillés par le saupoudrage et le parti-pris. Bill Brandt et Ansel Adams, par exemple, sont un peu amputés, l’un du graphisme épuré de ses nus, l’autre de la transcendance de ces vastes paysages de l’Ouest américain. Quant à l’immanence, elle se trouverait parmi les paysages de photographes plus contemporains : Robert Adams et Lewis Baltz. Ainsi va la tension entre réalisme et platonisme dans la photographie[2].

      Cependant des cahiers de plusieurs pages font honneur au vieux Paris d’Atget, au Pittsburg. A photographic essay de W. Eugene Smith, « qui accumula 11 000 négatifs » entre 1955 et 1957. Autre volupté parmi cent, les jaquettes et doubles pages conçues par les photographes eux-mêmes, maquettistes pour l’occasion, comme Doisneau, Brassaï ou  Kertész, qui prétendait que l’appareil photographique lui permettait de donner sens à tout qui l’entourait. Ce qui valorise l’objet livre par rapport à l’image isolée du collectionneur et montre s’il en était nécessaire l’efficacité d’une déclinaison thématique, d’une rime plastique, graphique ou colorée. À cet égard un mince reproche peut être envisagé : un tel ouvrage privilégie absolument le noir et blanc, comme laissant entendre que la couleur serait le parent pauvre de la photographie d’art, qu’elle serait confinée à la facilité plébéienne du portrait de famille, du voyage touristique ou à la publicité luxueuse du créateur de mode. Pourtant Harry Callahan ou Eliot Porter ont su magnifier par leur goût de la splendeur colorée, qui les paysages urbains, qui les canyons de l’Ouest américain. Ce n’est cependant pas le cas dans un ouvrage plus récent inventoriant la « Collection Neuflize Vie[3] », dans laquelle, malgré une résilience toujours vivace du noir et blanc, les photographes d’aujourd’hui pratiquent sans regret la couleur, qu’il s’agisse de celle pixélisée ou floue venue de la vidéo, ou de celle de coloristes impénitents.

      Il est évident que cette Nouvelle histoire de la photographie est à la fois un somptueux livre d’art autant qu’une référence probablement indépassable ; sauf par les rebonds ultérieurs de la création bien sûr. Ce qu’ont pourtant tenté, non sans vertus, mais avec une splendeur plus modeste, André Gunthert et Michel Poivert dans L’Art de la photographie[4]. Certes, le quart de siècle qui a passé depuis le travail monumental de Michel Frizot laisse deviner qu’il faudrait y ajouter, outre des noms de nouveaux créateurs, l’usage généralisé du numérique, qui a ringardisé - ou muséifié - la pellicule argentique et la diapositive, le développement des IPhone et cet avatar de l’autoportrait que l’on appelle par un triste anglicisme le selfie, qui à la fois démocratisent encore plus la technique et laissent imaginer des floraisons artistiques peut-être inédites.

 

      Avec « l’aspiration artistique » et « l’image symboliste », la photographie tente assez vite de s’extraire de son syndrome de l’enregistrement du réel pour se laisser aller à « la tentation des beaux-arts », telles que les pointent Michel Frizot et ses compères. C’est ce mouvement que problématise Dominique de Font-Réaulx en son Peinture et photographie, sous-titré « Les enjeux d’une rencontre, 1839-1914 ». Dès sa naissance, la nouvelle concurrente de la peinture a suscité enthousiasmes, méfiances et railleries.

      Cependant, les historiens de l’art ont trop souvent « ignoré, occulté parfois, le rôle et la place que la photographie avait prise dans les processus créatifs des peintres. Ils ont passé sous silence, ou même refusé de regarder, ce que les nouvelles images crées par le procédé avaient apporté à la représentation esthétique ». C’est bien le contraire que se propose Dominique de Font-Réaulx, car en 1955 une première exposition juxtaposait sur les cimaises peintures et photographies. Cette fois « l’étude par genres picturaux a donné la possibilité de souligner l’ambition esthétique des photographes », mais aussi « la façon dont leur travaux les ont modifiés, voire transgressés, bouleversant la tradition picturale[5] ». Se cantonnant majoritairement à la France, l’ouvrage réussit son pari, intégrant parfois des comparaisons bienvenues avec les genres théâtral, opératique, et leurs décors. Le subterfuge photographique va jusqu’à reproduire la peinture, confronter portraits peints et portraits photographiés, jouer avec les tableaux vivants, avec le nu, la nature morte, réfléchissant ou décevant la tradition picturale. Si les photographes imitent et songent les peintres, ces derniers se font parfois photographes, soit pour des études préparatoires, soit pour enclencher une créativité adjacente à leur art, mais pas forcément pensée comme digne de dédain. Observons à cet égard des artistes comme Edgar Degas, Fernand Khnopff, Pierre Bonnard ou Pierre Vuillard. L’ouvrage fait bénéficier son argumentation d’une iconographie comparée tout à fait judicieuse. Or si les artistes tels que ces derniers n’ont pas dédaigné la photographie, même s’il s’agit d’une sorte d’argument d’autorité, c’est qu’elle peut dépasser sa qualité de reproduction du réel pour accéder à sa singularité esthétique, à sa qualité nouvelle d’œuvre d’art.

 

Salon des collectionneurs, Magné, Deux-Sèvres.

Photo : T. Guinhut.

 

      En 1857, Théophile Gautier, dans le journal L’Artiste, préfigurait la réflexion de Walter Benjamin : « Bref, la photographie est un miroir qui retient toutes les images réfléchies et les multiplie à un nombre illimité d’exemplaires - prodige inouï que l’antiquité eût sans nul doute attribué à la sorcellerie[6] ». Presqu’un siècle plus tard, en 1936, l’auteur de Paris capitale du XIX° siècle[7] publiait L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée.  Imprimerie, lithographie, photographie, tous conspirent, malgré la démocratisation nécessaire, à un effacement : « À la reproduction, même la plus perfectionnée, d’une œuvre d’art, un facteur fait toujours défaut, son hic et nunc, son existence unique au lieu où elle se trouve ». Car « les composantes de l’authenticité se refusent à toute reproduction […] ce qui dans l’œuvre d’art, à l’époque de sa reproduction mécanisée, dépérit, c’est son aura ». En ce sens une œuvre d’art sans son aura n’en est pas une. De plus « dans la photographie, la valeur d’exposition commence à refouler sur toute la ligne la valeur rituelle[8] ».

      Cependant, un peu plus tôt, soit en 1931 et 1934, dans sa Petite histoire de la photographie, Walter Benjamin avait cru déceler dans la photographie un « inconscient optique », ce quelque chose que nous captons sans le savoir en appuyant sur le déclencheur, qui permet à l’image d’engager un dialogue avec l’intime C’est à l’occasion de la découverte d’un portrait de Kafka enfant que le philosophe, en cela influencé par le surréalisme, s’émeut profondément : « portant un costume d’enfant étriqué et pour ainsi dire humiliant, surchargé de passements, un garçon d’à peu près dix ans dans une sorte de paysage d’hiver. Des palmiers sont figés à l’arrière-plan. [en] ces tropiques molletonnés et torrides, le modèle tient à la main gauche un chapeau d’une taille disproportionnée ». Cette image « d’une tristesse sans borne » et « abandonnée de Dieu » ne peut fonctionner que comme une sorte de préfiguration a posteriori pour qui a lu Kafka, frappant ainsi le philosophe. Il s’agit bien d’un double biographème, à la fois kafkaïen et Benjamien, alors que les photographes « considérèrent que leur mission était plutôt de donner l’illusion de l’aura[9] ». Pourtant Kafka lui-même était plus que méfiant à l’égard de la photographie qui « concentre le regard sur le superficiel[10] ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Cette photo d’enfance, devenue kafkaïenne, n’est pas loin de la lecture de Roland Barthes, dans La Chambre claire, en 1980. Quand Walter Benjamin s’étonnait des yeux du futur Kafka, l’auteur de L’Empire des signes voyait « les yeux qui ont vu l’empereur ». Ne doutait-il pas pourtant pas que la photographie disposât d’un génie propre » ? Etait-ce l’amitié ou l’émotion suspensive de l’art qui lui avait fait choisir pour frontispice un « polaroïd » de Daniel Boudinet représentant l’ombre d’un rideau ?

      L’on se rappelle son « punctum », ce détail « qui me point » ; quant au « studium », il est de l’ordre de l’ « affect », du « goût » au sens culturel, où « rencontrer les intentions du photographe ». Or pour l’essayiste, la photographie « répète mécaniquement ce qui ne pourra jamais plus se répéter existentiellement ». Elle est donc inhérente au temps, ce qui la renvoie à ce qui, en tant que « studium », enchante l’essayiste : « des biographèmes » ; la Photographie a le même rapport à l’Histoire que le biographème à la biographie ». La fonction proustienne de la photographie consiste pour lui en ce qu’elle est liée à la mémoire ; en particulier ces modestes épreuves qu’il range après la mort de sa mère et où il la découvre avant qu’il puisse se souvenir d’elle. Là réside sa folie, « faisant revenir à la conscience amoureuse et effrayée la lettre même du Temps »…

      Cependant la proposition de Roland Barthes selon laquelle « la Photographie est contingence pure et ne peut être que cela (c’est toujours quelque chose qui est représenté)[11] », se révèle discutable : il suffit de lui trouver l’équivalent de la peinture abstraite, où plus rien n’est représenté, mais où seule la photographie donne à voir, comme avec Edward Weston et Minor White, qui, en prélevant un fragment de réel, effacent toute référence et tout souvenir pour faire advenir une disposition et une expressivité plastiques.

      Dans ses Conversations avec le temps, Denis Roche n’est pas si loin de Roland Barthes. « Je crois que la photo est empreinte de profondeur, et que cette profondeur est due à la rencontre du Temps et du Beau. Juste avant la prise photographique, c’est le Temps qui règne, juste après, c’est la Beauté qui a lieu. […] Enfin, je crois que raconter les circonstances qui précèdent l’acte photographique lui-même est précisément le seul commentaire esthétique réel qu’on puisse apporter à l’image qui suivra[12] ». Un biographème coïncide avec un lieu (un village du Frioul italien ou la proximité des pyramides d’Egypte), le temps du vécu avec l’espace du monde. Reste qu’il y a bien d’autres commentaires esthétiques à trouver leur nécessité que le seul biographème de l’auteur du cliché, voire sans nul doute une nécessité plus criante.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      En 1973, Susan Sontag pensait que la photographie est une consommation « proche du désir érotique », quoiqu’il demeure là insatisfait. Pire, pour elle « les images consomment la réalité ». Changeant le réel qui nous entoure, et nous-mêmes par la même occasion, en ombre, « les pouvoirs de la photographie ont eu pour effet, en quelque sorte de « dé-platoniser » notre conception de la réalité », alors que nombre d’amateurs et professionnels du XIX° siècle pensaient qu’il fallait idéaliser le monde et affirmer sa beauté. Cependant le réalisme inhérent au medium tendait à faire des choses et des êtres « des objets de mélancolie[13] ». S’agit-il là, face au visible périssable, de penser la photographie comme un concours de biographèmes révélant notre fugacité, ou comme une tentative de rédemption par la beauté de l’art…

      Une photographie peut-elle avoir une aura ? Si l’on suit Walter Benjamin, la réponse est négative ; toutefois l’on expose des tirages soignés, des tirages Fresson, par exemple, ils sont collectionnés, muséifiés. Si l’on permet à l’auteur de ces modestes lignes une expérience personnelle, la vision soudaine d’une photographie, un tirage original d’Ansel Adams, soit une lune au-dessus d’un désert (« Moonrise, Hernandez, New Mexico, 1941), pourtant déjà connue par des reproductions, par des livres souvent feuilletés, déclencha une émotion sans mélange, un trouble exalté devant l’évidence, non seulement de la beauté paysagère, mais de l’acte de beauté du photographe qui avait travaillé un bon nombre de décennies plus tôt - quoique l’on ne soit pas certain que l’expérience émotive et esthétique soit reproductible, ni possible parmi les nombreuses expositions photographiques. Une photographie exceptionnelle avait révélé la sureté de sa composition, son ambigüité entre ombre et lumière, son interrogation ontologique et métaphysique, sa dure pureté, son immobile grâce et son doux effroi, son « kalos kagathos » grec, soit le bel et bon…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      L’ouvrage de Michel Frizot concluait (ou presque) sur un chapitre intitulé « Formes du regard. Philosophie et photographie », sous les doigts judicieux d’Yves Michaud. Image réelle ou Image mentale, analogon ou artifice, « présence magique du disparu et de l’éloigné ou image aussi fabriquée et artificielle que les autres signes », la photographie oscille sans cesse sur la corde raide à l’instar de la tension entre biographème et œuvre d’art. Cependant seul le photographe un tant soit peu attentionné et nourri d’une certaine culture de l’image, y compris picturale, pourra dépasser le procédé mécanique de reproduction au service de sa liberté et de son invention. Au-delà de la conservation d’une icône du passé, la création photographique « rend visible des choses qui, autrement, seraient restées invisibles[14] ». Qui sait si la philosophie a suffisamment regardé et pensé ce qui aura bientôt deux siècles ? Nous ajouterons que, présidée par une conception formelle, la photographie rend grâce à une esthétique, voire à une dimension morale, selon les sujets choisis et surtout la façon de les construire et les illuminer.

      Reste à penser à la belle métaphore de Georges Didi-Huberman, dont il fait son titre : Phalènes. Essais sur l’apparition. Ces papillons nocturnes, qui viennent parfois se consumer sur une chandelle, suscitent chez le philosophe une réflexion poétique : « Savoir regarder une image, ce serait en quelque sorte, se rendre capable de discerner là où elle brûle, là où son éventuelle beauté réserve la place d’un signe secret, d’une crise non apaisée, d’un symptôme[15] »…

      Rosalind Krauss avance quant à elle qu’il est erroné de vouloir penser la photographie selon les critères historiques et taxinomiques qui ont cours pour la peinture, car l’univers de la première est celui de l’archive et non celui du musée. Elle note avec pertinence que Roland Barthes élimine de son sujet tout ce qui « permettrait de constituer la photographie en objet propre de son analyse. Elle n’est pas un objet esthétique ; ni un objet historique ; ni un objet sociologique ». Ce qui lui importe, c’est l’affect. Alors que pour Rosalind Krauss, le photographique est un « corpus delicti », à l’image du fétichisme surréalisme de Man Ray ou d’Hans Bellmer. Au-delà du réalisme attendu, il produit un « simulacre », tel que Platon le pense dans Le Sophiste, quoiqu’il puisse prétende à « l’innocence, la primauté et l’autonomie du « support » de l’image esthétique[16] ». À cet égard, Platon séparait dans « la production d’images […] deux genres : celui des copies et celui des illusions[17] ». L’illusoire corps du délit photographique peut cependant, répondrons-nous,  parvenir à statufier la présence de l’art, à force de soin, de penser et de regard.

 

      La nouvelle objectivité des années soixante aux années quatre-vingts préconisa un « photoréalisme », des images absolument neutres, des collections de faits, comme les châteaux d’eau gris de Bernd et Hilla Becher, qui se veulent une « typologie des constructions techniques ». Ce sont des images « essentiellement dénuées de qualité artistique », selon Ed Rusha. Comme le soumet l’analyse de Jean-François Chevrier et de James Lingwood, dans le catalogue de l’exposition Une autre objectivité, des photographes comme Patrick Tosani (qui aime présenter non sans beauté spectrale d’immense vues de creux de cuillères de métal), aiment à produire des « artifices » et « cherchent le point d’équilibre entre la prise du réel (par l’enregistrement) et la distance du tableau ». Car pour eux « la réalité est une chose introuvable, une fiction du XIX° siècle […] tout est théâtre et illusion […] l’objectivité n’est plus en soi un critère de vérité ». L’on passera sur la thèse un brin spécieuse pour préférer : « une image descriptive peut être considérée aujourd’hui comme une œuvre en soi, autonome et suffisante, à condition qu’elle résulte d’une démarche méthodique et spécifique ». C’est ainsi que ces photographes n’en cherchent pas moins une beauté, pas celle miraculeuse de la trouvaille, mais celle « élaborée, construite, concrètement, selon une procédure précise […] lucide[18] ».

      Il est alors évident que la question de « l’aura » de l’œuvre d’art selon Walter Benjamin est ici invalidée, comme celle de la noblesse de la beauté[19], devenue presque un tabou dans l’art contemporain[20], qui n’est peut-être en cela n’est plus art. S’agit-il, de la part de cette « autre objectivité » d’une réelle rigueur sans vanité devant le réel, ou d’une démission devant la responsabilité esthétique, voire morale de l’œuvre d’art ?

 

 

      Pour revenir à Walter Benjamin, ce dernier notait que Karl Blossfeldt, « avec ses étonnantes photographies de plantes, a ainsi fait apparaître les formes les plus anciennes de colonnes dans des prêles, le bâton d’évêque dans des fougères, des arbres totem dans des pousses de marronnier et d’érables agrandies dix fois[21] ». Soit le dépassement du modèle pour en extirper la magie d’une autre forme et des métaphores, donc l’œuvre d’art que peut être indubitablement la photographie, n’en déplaise à notre amateur de Baudelaire[22]. Il y a en effet, devant certaines images, archétypale ou novatrices, spirituellement et esthétiquement conçues, la nécessité induite d’un vouloir dire ce qui n’est pas déjà dans la forme, d’un arrangement compositionnel - éventuellement digne du nombre d’or- d’un cadrage, d’un angle et d’une lumière, d’une traque des sphères de la réalité autant que d’un saut platonicien, d’une contemplation devant la beauté enfin ; pour une paix intellectuelle et sensuelle, labile et nourrissante.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur la Nouvelle histoire de la photographie a été publiée

dans La République Internationale des Lettres, mars 1995.

 

 

[1] Naomi Rosenblum : Histoire mondiale de la photographie,  Abbeville Press, 1992.

[3] Photographies modernes et contemporaines. La Collection Neuflize Vie, Flammarion, 2007.

[4] André Gunthert et Michel Poivert : L’Art de la photographie, Citadelles & Mazenod, 2007. 

[5] Dominique de Font-Réaulx : Peinture et photographie. Les enjeux d’une rencontre, 1839-1914, Flammarion, 2020, p 6, 7.

[6] Théophile Gautier : L’Artiste, 8 mars 1857.

[8] Walter Benjamin : L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée, Ecrits français, Folio essais, 2003, p 179, 181, 190.

[9] Walter Benjamin : Petite histoire de la photographie, Petite bibliothèque Payot, 2019, p 25, 37, 38, 41.

[10] Gustav Janouch : Conversations avec Franz Kafka, Maurice Nadeau, 1998.

[11] Roland Barthes : La Chambre claire. Note sur la photographie, Œuvres complètes 3, 1994, p 1111, 1112, 1126, 1127, 1129, 1137, 1192.

[12] Denis Roche : Conversations avec le temps, Le Castor astral, 1985, p 46.

[13] Susan Sontag : La Photographie, Seuil, Fiction & Cie, 1979, p 196, 197, 63.

[14] Michel Frizot : Nouvelle histoire de la photographie, Bordas / Adam Biro, 1994, p 733-734, 736.

[15] Georges Didi-Huberman : Phalènes. Essais sur l’apparition, 2, Minuit, 2013, p 356.

[16] Rosalind Krauss : Le photographique. Pour une théorie des écarts, Macula, 1990, p 12, 164, 217, 222.

[17] Platon : Sophiste, 266 e, Œuvres complètes, Flammarion, 2008, p 1873. 

[18] Jean-François Chevrier et de James Lingwood : Une autre objectivité, Idea Books, 1989, p 10, 20, 28, 35, 37.

[21] Walter Benjamin : Petite histoire de la photographie, ibidem, p 26.

[22] Voir : L'hydre de Lerne du Baudelaire de Walter Benjamin

 

 

Photo : T. Guinhut.

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26 mai 2020 2 26 /05 /mai /2020 14:07

 

Biblioteca del Parador Monasterio de Corias, Cangas de Narcea, Asturias.
Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

La Bibliothèque du meurtrier.

 

Synopsis, Sommaire,

 

Prologue.

 

 

 

 

      Grâce à une sagacité hors-pair, une douzaine de meurtres inexpliqués et sans lien apparent trouvent leur déraison d’être dans la Bibliothèque du meurtrier. Mais avant de lever le voile sur l’auteur de ces crimes savants, il faudra découvrir le musée du bibliophile aux trésors incroyables. Et surtout lire les récits étonnants qui composent le puzzle de ses fantasmes et mènent, parmi le labyrinthe, à son ultime cache. Qui sait si un détective opiniâtre et une bibliothécaire dangereusement recluse permettront d’opposer au mortel mausolée le soin de l’amour…

 

 

Prologue

I :  L'artiste en maigreur

II : Enquête, pièges et labyrinthe

III : L'Ecrivain voleur de vies

IV : La salle Maladeta

V : L'Hôtel-Monastère Santa Cristina ART

VI : Troisième semaine

 

VII : Le club des tee-shirts politiques

VIII : Quatrième semaine

IX : La conversion écologiste édénique.

X : Cinquième semaine

XI : POLITIQUE

XII : Sixième semaine

 

XIII : L’homme qui se sait biochimique.

XIV : Septième semaine

XV : La tempête de beauté (modifier l’homme vers).

XVI : Huitième semaine

XVII : Le gène anti-mort, histoire gothique. SCIENCES

XVIII : Neuvième semaine

 

XIX : Meurtre Academy.

XX : Dixième semaine

XXI : Le Mausolivres ou La Tyrannie contre les livres

XXII : Onzième semaine

XXIII : Confessions d’un excréteur de livres. MORT

 

XXIV : Epilogue amoureux.

 

 

Prologue.

 

 

 

      Ceci n’est pas un roman policier ; pourtant l’acmé de l’élucidation était sur le point de révéler ses secrets. Après dix huit mois d’une enquête filandreuse, erratique, plus que décevante pour un Juge d’instruction appliqué autant que d’âge mûr, j’étais enfin maître de l’indice qui allait nous livrer notre meurtrier en série, ce monstrueux cliché des fantasmes et du réel. Il était six heures moins vingt minutes dans ces bois de conifères, humides et brouillardeux, où votre narrateur, Bertrand Comminges pour vous servir, se caillait consciencieusement les fesses contre un granit sévère. Dans dix-neuf minutes et quelques secondes, nous allions pouvoir donner l’assaut à ce vaste chalet, aussi fantomatique qu’un bunker gothique dans la brume, fenêtres sourdes et vue isolée sur la nuit des Alpes.

      Voilà un homme qui était le chaînon manquant entre une douzaine de meurtres inexpliqués, d’abord sans le moindre lien apparent. Ni le sexe, encore moins le sex-appeal, ni l’âge, ni l’origine géographique, ni le milieu social, ne nous avaient jusque là permis d’imaginer la moindre cohérence. D’autant que le mode opératoire était à chaque fois différent, sans ce moindre point commun qui attise et oriente l’odorat de l’enquêteur : une prostituée trop mûre égorgée dans un caniveau désert, un empoisonné au cyanure dans son verre à dents, une jetée ligotée du haut d’une falaise de craie normande, un écrasé par un bulldozer de chantier, une chômeuse révolvérisée au volant de sa voiture, un matraqué sur la nuque, une empalée sur un piolet, un pendu sénescent qui n’avait pu se pendre seul, une noyée olympique dans un étang minime, un mort de faim et de soif attaché devant un buffet garni moisi, une flèche de compétition dans le thorax d’une jeune banquière, un psychanalyste célèbre étouffé par du papier mâché.

      - Allons, me moquait alors le Procureur Général de sa voix grasseyante de lessiveuse au savon de Marseille, ces meurtres aussi jolis que salopards n’avaient que le point commun d’être irrésolus, d’être sans point commun.

      - Pouvez-vous croire que douze meurtriers différents puissent ne laisser la  moindre trace de leur ADN ?

      - Hasard… Nos criminels deviennent de plus en plus soigneux, avertis qu’ils sont par nos polars, nos films, nos séries consacrées à la police scientifique.

      - A croire qu’il opérait avec un masque chirurgical et des gants blancs.

      - Penseriez-vous à une sorte de club des parfaits meurtriers ?

      - Il est plus facile d’être parfaitement rationnel seul.

      - Vous l’avez dit : aucune signature ne lie ces cas isolés dans le temps et dans l’espace.

      - Laissez-moi poursuivre, Jossard…

      - Allons Bertrand, cher Juge Comminges, par amour de l’art spéculatif, je vais vous laisser continuer. Et pour les séductions de l’esthétique policière que vous me faites miroiter. A l’ouvrage ! Mais je vous donne quinze jours ; et vous me livrez vos conclusions idéales pas plus tard qu’hier…

 

Bibliothèque de Droit pénal, Poitiers, Vienne. Photo : T. Guinhut.

 

 

      Je crus bien avoir abusé de son indulgence. Jusqu’au douzième jour où je réalisais que deux victimes étaient des bibliomanes forcenés. Que nos douze victimes avaient tous une abondante et démente bibliothèque. D’abord, la chose déboucha sur une impasse. Quoi de commun en effet entre un collectionneur de livres anciens, un autre de poches, une autre de romans sentimentaux à deux balles, une autre encore… la liste en serait aussi fastidieuse que vaine, pensions-nous.

      De guerre lasse, et faute d’autre perspective consolante, je me résolus pourtant à dresser jour et nuit les catalogues de ces douze bibliothèques si disparates. Me voilà chu papivore et gratte-papier, jusqu’à l’écœurement, jusqu’à me sentir enquêteur fantôme, inspecteur en papier mâché… Rêvant à juste raison -mais je ne le savais pas encore- que s’il y avait là meurtrier en série, la seule distribution aléatoire ne pouvait satisfaire aussi bien le pur obsessionnel que l’adroit logicien. Un fil d’or devait surgir pour relier tous ces livres et nous guider vers l’auteur de cette création aberrante : un agrégat mortuaire. Il fallait bien qu’un jour la qualité conceptuelle de sa prestation soit reconnue par les annales de la police, qu’elle entre dans la splendeur des grands rendez-vous judicaires de l’Histoire. Un meurtrier en série ne peut se satisfaire de l’inconnaissance de son œuvre. Notre seul point commun visible, quoique peut-être aléatoire, devait être exploité jusqu’à ses plus extrêmes limites. Si, au bout du compte, il n’y avait rien à en déduire, c’est qu’il ne s’agissait que de douze meurtres isolés qu’il fallait reprendre un à un, par douze équipes indépendantes. Par haine de l’art criminel et par amour de l’art judiciaire, je ne pouvais me résoudre à cette piètre perspective. Sans retard aucun, il me fallait me mettre au travail, brasser les poussières du papier, du carton et du cuir, lister, rayon par rayon, colonne par colonne, douze bibliothèques souvent surprenantes, plus souvent encore fastidieuses, parfois franchement répugnantes.

      Le psychanalyste avait réuni cinq mille et quelques éditions, en une douzaine de langues, des œuvres et leurs critiques, de Sigmund Freud et de Jacques Lacan. Sans compter leurs suiveurs, prophètes, prosélytes, fondés de pouvoir et trésoriers… Jamais je n’aurais cru imaginer qu’un tel montage fictionnel eût pu générer tant de postulats anti-scientifiques, tant de gloses révérencieuses, tant de commentaires jargonneux et autres pitoyables calembours.

      L’homme du chantier avait trois mille deux cent treize volumes pornographiques, du type sex-shop contemporain, sur des étagères de récup tachées de ciment. Je les parcouru le nez pincé, tachés qu’ils étaient d’auréoles suspectes, impressions couleurs sur papelure-chiotte ou papier glacé de corps marrons emmêlés, pénétrés, aspergés, ou textes pseudo-orientaux pour harems en folie, illustrés à la hâte de graphismes priapiques et de grottes humides, évidemment sans nom d’auteur, sauf quelques évidents noms bateaux ou pseudonymes abracadabrantesques. Pauvre de moi ! Je ne pus m’empêcher, après quelques frénétiques manipulations de mon sexe soudain turgescent, de polluer l’un d’eux (blonde odalisque, cuisses félines, toutes lèvres ouvertes, soupirs et halètements crescendo) de mon exigeante et brûlante semence. On constatera combien le vocabulaire de ces opuscules torchonesques avaient pollué ma langue…

      La jeune fléchée consommait des centaines d’imprimés sportifs. La pauvreté du vocabulaire y était stupéfiante. Malgré les envolées lyriques, olympiques et nationalistes. On aurait pu tout savoir de la boxe dans les années quarante, du cyclisme des grands Tour, si les numéros des journaux n’étaient pas lacunaires, si les couvertures n’étaient pas insolées, déchirées…

      Le pendu n’aimait que les poches. Ils étaient classés par numéros, du 1 au 500, sur des étagères briques et planches brinquebalantes. Il manquait parfois un numéro, signalé par un fantôme de carton. Il devait passer ses loisirs à se pendre après les soldeurs et les brocantes pour tenter de mettre dans sa poche les numéros manquants. Certes, il y avait là-dedans de grands titres, mais les lisait-il ?

      La chômeuse était fan des romans sentimentaux en séries (Harlequin, Delly et autres Barbara Catland) sûrement ramassés dans les dépôt-ventes et les Secours catholiques. Cela ne méritait pas d’autre commentaire de ma part, je n’étais pas historien des fausses mœurs.

      Le violoncelliste cyanuré entassait évidemment, dans un bordel putrescent, neuf mille bouquins sur la musique classique, dont trois mille répétitions de sa thèse invendue sur la folie de Schumann. Bien des volumes eussent mérité la révérence d’un érudit. Las, le degré d’humidité qui régnait dans cette cave qui devait servir d’obsessionnelle salle de violoncelle, avait rendu dangereux la manipulation de ces éponges déreliées.

      La prostituée aimait les livres de médecine et de chirurgie, si possibles anciens, avec un goût prononcé pour les organes génitaux, leurs aberrations, leurs maladies vénériennes. Des tomes épars d’ouvrages savants avaient dépecé des collections qui ne seraient plus jamais complètes au profit de cette fixation auto-génitale, d’autant que les pages consacrées aux organes mâles avaient été sauvagement castrées, vengeance pitoyable…

      Le mort de faim avait amassé, sans surprise, les opuscules culinaires, comme dans une choucroute aux mille garnitures. Sept-cent cinquante manuels de cuisine en une dizaine de langues, de bœuf et d’agneau, dirait le calembouriste, aux photos colorisées technicolor…

      L’empalée était fan des récits d’escalades et d’expéditions montagnardes. Au point qu’il fallût escalader sa bibliothèque solidement fixée au mur pour en découvrir les rayonnages supérieurs.

      Celle que la marée avait fouaillée dans la craie de sa falaise goûtait les aventures maritimes, exclusivement si l’on y parlait de naufrages. C’était peut-être là la plus belle et plus rare collection, même s’il n’y avait, fait notable, que quarante-sept volumes.

      La noyée olympique ne se sentait gâtée que par les livres pour enfants. Mais où un collectionneur aurait imaginé un bel et curieux édifice d’enfantina, ce n’était que ramassis de vide-grenier, de Martine à la ferme, de Picsou et Mickey Parade, au mieux de Comtesse de Ségur. Seuls un sociologue en mal de thèse aurait pu s’y intéresser à défaut.

      Enfin, le matraqué choyait les reliures mosaïquées, qu’importe le genre et le sujet que leurs pages parcouraient. Il y avait bien là quelques auteurs d’un certain renom, mais la plupart, Gyp, Boylesves, Estaunié, Willy ou Rod, méritaient très probablement le juste oubli où le jugement placide du temps les avaient plongés.

Aucune de ces bibliothèques n’était totalement satisfaisante pour l’esprit, ni réellement belle et complète, ni réellement intelligente, bruissante et apaisée… Médiocres, ou parfois simplement curieuses, obsessionnelles toujours. De plus, il n’y avait que rarement de rapport entre les livres amassés et le mode opératoire criminel : seuls la noyée, l’empalée et le mort de faim avait vus leur mort couronner leur passion.

      Jusqu’à ce que sur mon écran l’évidence me morde les yeux. Chaque bibliothèque, luxueuse ou pourrave, possédait un livre d’Allan Maladeta, auteur fameusement inexistant dans n’importe quel catalogue au monde, ni même dans aucun fichier d’identité, si l’on exceptait quelques vieillards cacochymes, deux ou trois enfants et un diplomate américain qui visiblement avait toutes les excellentes et vertueuses raisons pour ne qu’on ne se donne même pas la peine de le déranger un instant : pur homonyme. Il ne me restait, exalté, frénétique et rouge d’impatience, qu’à me jeter à corps perdu dans la lecture de ses œuvres-clef…

      Hélas, je déchantai bientôt. Ce n’étaient que pastiches, habiles certes, mais sans grandeur aucune, des genres dont ses victimes avaient été friandes. Il avait fallu que cet Allan Maladeta paie douze imprimeurs aux mentions évidemment fantaisistes et invérifiables pour réaliser des volumes d’aspects si différents… Même la reliure mosaïquée aux fers dorés signalant avec gloire le nom cet auteur dont l’immortalité était plus que compromise ne renfermait qu’un très mince recueil de poésies laconiques et post-symbolistes d’une médiocrité sans nom, tant les poncifs y étaient creux. Je crus un moment qu’aucun de ces douze livres n’allait me livrer le moindre indice tant leur pagination était à chaque fois réduite, tant les marges vides étaient grandes, tant les textes aux interlignes généreux et à la typographie confortable étaient avares de détails qui auraient pu être personnels. Le pasticheur talentueux restait parfaitement transparent. Quoique peu courageux ; certainement il avait dévoué son énergie d’auteur ailleurs que dans ces douze cailloux blancs pour jeu de piste excitant…

      Certainement le bougre avait dû disposer dans ce rébus un indice, un nouveau point commun. Cette fois, je ne mis pas longtemps à le débusquer. Chaque faux livre d’Allan Maladeta mentionnait et décrivait partiellement un chalet et son environnement alpestre… Et ce fut justement le recueil intitulé Poésies fugitives, celui dont l’ennui était le plus soporifique qui m’en donna la clef, grâce à un sonnet pitoyable : « Le chalet d’Hauterive », dont je dois me résoudre à citer les médiocres alexandrins : « Situé sur le flanc sud du pic des Grands Rapaces / Le chalet imposant mire ses volets bleus ».

 

Cirque d'Estaubé, Gèdre, Hautes-Pyrénées. Photo : T. Guinhut.

 

 

            Je ne tardais pas, grâce à Google Earth, à le repérer, au-dessus d’Evian, puis, sur place, à vérifier l’authenticité des « volets bleus ». Quant au Allan en question, s’il n’existe encore dans aucune bibliographie, il existait bel et bien, ou plutôt mal, dans l’état civil, sous le nom de Serge Hourgade. Rentier, selon toute apparence, payant correctement ses impôts locaux à Hauterive-sur-Monts. Hélas sa nationalité suisse s’avéra bientôt aussi lacunaire que le trou d’un gruyère…

      Voilà qui excita Jossard comme un troupeau de puces :

      - Foncez, mon petit Comminges, courez, volez ! Je vous envie, vous savez. Si ma santé me le permettait, j’irais avec vous fouler la gelée blanche auprès du repaire du loup…

      Je savais trop bien que seule son addiction aux cocktails trop colorés et sirupeux, aux repas pantagruéliques et profonds comme la nuit l’empêchait d’avoir ma vélocité et la volonté nécessaire…

      Sous de rouges cirrus qui étranglaient le crépuscule et au moment exact où la lumière du soleil levant frappa la neige du plus sommet environnant, je donnai le signal de l’assaut. Aussitôt l’habitation cernée, assiégée, un homme posté à chaque fenêtre à chaque porte, on sonna. Dans un silence sépulcral… Un expert en serrurerie ouvrit en quelques minutes, désamorça le signal d’alarme qui hurlait à arracher l’aube de son lit. Le vaste chalet était vide de tout habitant, sans la moindre bibliothèque. M’étais-je lourdement trompé ? Où donc m’étais-je lourdement trompé ? L’intérieur, parfaitement anodin, quoique un poil luxueux, de ce luxe impersonnel qui sent le décorateur payé au mètre, l’habitant qui n’habite pas, sauf peut-être la cuisine, le truc régulièrement déserté, sauf par une entreprise de nettoyage.

      À quoi pouvait servir une maison sans bibliothèque ? Surtout celle de l’Allan Maladeta que je croyais si bien connaître… Il y avait bien un écran plasma, assez vaste, et quelques dizaines de dévédés sur les rayonnages d’une étagère, mais aucun n’était un film d’Allan Maladeta. Des classiques, des comédies, des films d’actions. Devais-je tous les visionner ? J’en emportai quelques uns dans ma chambre d’hôtel, histoire d’unir les soucis de l’enquête et le repos du divertissement. Aucun n’était rien d’autre que ce que les boitiers promettaient.

      Quand, un soir, totalement désœuvré, désemparé, y compris par mon collègue de la Scientifique qui n’avait trouvé - un comble ! - que les empreintes de l’équipe de nettoyage qui se révéla avoir été commandée par un mail non archivé et payée par une enveloppe de liquide déposée sans laisser le moindre souvenir, croyant sortir par ennui un boitier intitulé La Caverne (sûrement un de ces films grotesques où les araignées géantes sortent de leur nid pour menacer l’humanité, me disais-je) je sentis sous mes doigts un mince volume relié de vélin blanc -visiblement une édition austère et séparée de Platon- en même temps que j’eus la surprise d’entendre un étrange déclic. Un chuintement musical s’ensuivit, en même temps que l’étagère se mettait toute entière à glisser, comme sur un rail invisible que le sol aurait celé, découvrant enfin l’escalier intérieur que les mesures du chalet ne m’avaient pas laissé subodorer.

      Bien sûr, m’exclamai-je avec une certaine déception policière, mais aussi l’excitation sans nombre du bibliophile que j’étais déjà devenu, il s’agissait en sous-sol, comme un coffre-fort suisse, d’une autre bibliothèque ! Facettes nombreuses d’étagères comblées de cuirs colorés, de vergés et de cartonnages, visiblement bien plus précieuse et démentiellement plus nombreuse que celles que j’avais appris à connaître parmi le premier cercle des victimes. Je restai un moment interdit dans l’entrée de ce qui promettait d’être un autre labyrinthe, une autre et décourageante énigme, une bibliothèque aux salles successives et dont la surface excédait certainement celle du chalet qui la surmontait. « Fichus bouquins », m’exclamai-je entre mes dents serrés. Mais il s’agissait cette fois d’un somptueux labyrinthe de livres, et qui me séduisait malgré moi. Fallait-il que je me tape encore un catalogue, pire et plus exponentiel encore que les précédents ?

      Effleurant le dos de cuir sang de pigeon d’une reliure dont les fers dorés disaient qu’il s’agissait du Songe de Polyphile, je me sentis couler au-dedans de la gorge et de l’œsophage, dans le battement de mon sang, une émotion nouvelle. Oui, là étaient la chaleur et la vie de l’humanité, son élan vers le savoir encyclopédique et la figuration par la fiction. Pourquoi fallait-il que la quête d’un meurtrier, que la bibliothèque d’un meurtrier me les aient révélés ?

      Quand je crus entendre comme un soupir lointain… Avançant parmi les rayonnages - couloirs de maroquins, alcôves de chagrins, tournants de vélins - j’entrai dans une chambrette. Sur un lit aux draps blancs, une femme aux traits hâves gisait, blême parmi ses cheveux blonds cendrés, ses lèvres exsangues murmurant à mon approche un faible et pathétique :

      - Qui que vous soyez, aidez moi…

      Elle tendit une main longiligne et gantée de blanc que j’eus le temps de saisir avant qu’elle retombe.

      - De quoi avez-vous besoin ? Demandai-je un peu stupidement.

      - Tarte aux fraises. Charlotte aux framboises. Clafoutis aux cerises…

      Il me sembla que cette énumération tenait plus du délire que de la boutade pour salon de thé gourmand. Soudain, je compris : elle mourait de faim, la pauvrette. Frénétiquement, je pianotai le numéro des Secours sur mon portable.

      Gros bêta, je lui tins patiemment la main, palpant son pouls aux performances bien modestes, en attendant l’arrivée d’une paresseuse ambulance. Dire que j’avais passé une semaine à tourner comme un écureuil dans son tambour, parmi ce maudit chalet à la banalité trompeuse, sans imaginer un instant la présence de cette bibliothèque emboîtée, dans laquelle ce satané Maladeta avait enfermé (depuis combien de temps déjà ?) cette prisonnière émaciée…

      Je me souvins que j’avais toujours un jus de fruit exotique dans mon sac-bandoulière. L’assurant de mon identité et qualité, je courus le lui chercher, le lui versait par petites goulées sur la langue ; ce dont elle parut ébahie d’une reconnaissance qui me rendit puérilement heureux, bien que peu sûr qu’il s’agît du soin première urgence adéquat…

      - Plus tard. Je raconterai… Merci. Merci. Lisez, surtout lisez… Elle retomba sur son oreiller épuisée par cet effort surhumain ; cependant plus sereine. L’ambulance ululait en effet.

      - On l’emporta. Avec les précautions requises. Avec une perfusion de je ne sais quoi. Du glucose peut-être. Je fus frappé, au dernier instant de son évacuation, par l’intensité bleutée de ses yeux immenses dans la maigreur…

      Un peu égaré, pour le moins déstabilisé par la soudaine découverte d’une victime d’un nouveau genre, j’appelai les collègues de la Scientifique pour qu’ils couvrent cette bibliothèque, dont je n’avais pas encore mesuré le nombre de salles, couloirs, alcôves et escaliers bibliophages, de leurs chasses aux empreintes et autres traces exploitables. La chambrette de ma squelettique trouvaille était monacale. Un lit une place, un petit bureau de bois, une chaise du même type Ikéa de base, deux portes, l’une pour une salle de bain, l’autre pour une cuisinette équipée, avec placard, frigo et congélateur pleins d’emballages de nourritures vides : viandes et gâteaux, légumes et plats cuisinés désespérément absents. Le tortionnaire lui avait-il offert tant de nourritures pour qu’elles s’épuisent avant la mort par inanition, si le contre la montre de l’enquêteur inconscient du compte à rebours ne la délivrait pas ? Ou l’avait-il laissée dès le premier instant en compagnie de tant d’emballages sadiquement vides ?

      Quand je réalisai que j’avais encore à la main le volume que m’avaient confié les gants de lin blanc de ma famélique bibliothécaire aux yeux de fantasme bleu. Un mince in-8 relié plein maroquin gris nu. Au dos des Didots d’or… Tudieu ! L’auteur… Allan Maladeta en personne ! Et le titre : L’Artiste en maigreur. Satané ironiste, ce malade, ce dingobouquins !

      Pendant que mes confrères baladaient leurs petites lumières bleues, leurs houppettes à poudres révélatrices, en vain, semblait-il, je refusais les nombreux fauteuils club au cuir sensuel et coloré qui étaient disposés comme d’incompréhensibles pièces d’échec dans une douzaine de parties de la bibliothèque. Je cherchai un coin tranquille : dans une sorte d’alcôve, uniquement ornée de centaines de reliures de vélin blanc aux dos incompréhensiblement griffonnés, je me confiais à un fauteuil solitaire qui me tendait opportunément ses bras blancs. Précautionneux, respirant la proximité d’une lecture probablement fétide, malgré le soin d’un beau papier verger aux nuances crémeuses, j’ouvris L’Artiste en maigreur d’Allan Maladeta :

Thierry Guinhut

Une vie- d'écriture et de photographie

Lire la suite : L'Artiste en maigreur

 

Reliures vélin XVII° : Terentii, Argonauticon, Julii Caesaris...

Photo : T. Guinhut.

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23 mai 2020 6 23 /05 /mai /2020 07:27

 

Vierge XV°, Museo civico de Bolzano / Bozen, Trentino Alto-Adige / Südtirol.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Féminités littéraires,

du Moyen Âge à notre contemporain.

Martine Reid & Nathalie Heinich.

 

 

Femmes et littérature. Une histoire culturelle I & II,

Sous la direction de Martine Reid, Folio essais, 2020, 1040 p, 13,50 € et 592 p, 10,30 €.

 

Nathalie Heinich : Etats de femme. L’identité féminine dans la fiction occidentale,

Tel Gallimard, 2018, 402 p, 12,50 €.

 

 

 

 

      Il est loin le temps où l’on songeait à une Galerie des femmes célèbres avec un rien de condescendance, comme Sainte-Beuve, qui, tout en honorant deux douzaines de dames fort renommées, reines, duchesses et amoureuses, ne comptait qu’à peine une demi-douzaine d’écrivaines, quoique ce féminin ne fût pas employé. Madame de Sévigné pour ses lettres, Mademoiselle de Scudéry, pour les interminables préciosités de Clélie et sa « carte du Tendre », traitée d’ailleurs du bout du bec, ou George Sand, dont il aimait ses « tableaux de pastorales et de géorgiques bien françaises[1] ». Cette manière critique bien désuète se devait d’être dépassée. C’est chose faite, en toute ampleur et vigueur, avec Femmes et littérature. Une histoire culturelle, sous la direction de Martine Reid et avec le concours d’une dizaine de spécialistes. Les plumes féminines françaises et francophones méritaient au moins ces mille-six-cents pages, du Moyen Âge à notre contemporain. À cette somme, il ne faut pas manquer d’ajouter l’essai de Nathalie Heinich : Etats de femme. L’identité féminine dans la fiction occidentale, de façon à élargir encore la perspective, non sans se demander s’il y a bien une spécificité de l’écriture féminine et combien de représentations collent à la peau des femmes dans la littérature.

 

 

      À qui était-il permis d’écrire, au Moyen Âge ? Fallait-il encore savoir lire… «  La grande dame, la religieuse ou la veuve » seules était susceptibles de pages épistolaires, dévotes, plus rarement poétiques à l’instar des troubadours, ou de ce qui devenait le roman. Mais en français, et non en latin, ce qui les rendaient méprisables aux yeux des lettrés. Quoiqu’elles fussent également commanditaires, copistes, enlumineresses, jouant un rôle parfois crucial dans la chaine du livre, encore manuscrit. L’une de ces artistes, Anastaise, nous est connue par l’éloge qu’en fit Christine de Pizan, dans son Livre de la Cité des Dames. Celle-ci, après Marie de France et ses Lais, est la « nonpareille », présentée avec conviction par Jacqueline Cerquiglini-Toulet, qui la traduisit en français moderne[2]. Aux autorités paternelle et masculine, Christine de Pizan préfère « Raison et Philosophie ». Ce qui lui permet d’être fort polémique à l’encontre de la misogynie du Roman de la rose. Sa Cité des dames présente les femmes célèbres, tant dans la guerre que la sainteté et les arts, le Livre des Trois Vertus répond aux Enseignements moraux. Se faisant homme en mettant la main à la plume qui la fait vivre, elle est « la première figure d’une intellectuelle écrivant en français ». Comme quoi « les femmes auteurs ne se sont pas coulées dans un modèle d’amour, d’amour dit courtois, qui n’a pas été pensé par elles ».

 

      La Renaissance fut-elle également féminine ? Souvent encore, la femme subit les attaques des auteurs qui la conspuent : elle est libidineuse, folle et traitresse, selon Toulouse Gratien du Pont, qui, en 1534, publia les Controverses des sexes Masculin et Femenin. Tout ou presque, y compris la police des mœurs est au service des hommes. À une époque où se poursuit la chasse aux sorcières[3], le développement de l’imprimerie bénéficia cependant à nos auteures, malgré une exclusion des lieux d’éducation : « une floraison inattendue, puisque près de cent-quarante autrices ont pu y être repérées, là où les dix siècles précédents en avaient laissé émerger à peine une cinquantaine ». En effet, l’aristocratie et une certaine bourgeoisie encouragent une éducation de leurs filles. Princesses et reines sont au pouvoir, les salons apparaissent, quand les imprimeurs travaillent avec leurs femmes et filles, et la veuve reprend parfois l’affaire. Bientôt l’on publie une Fleur des dames ou une Vie des femmes célèbres. Quand des humanistes se font « champions des dames », le néoplatonisme et le pétrarquisme contribuent aux « idéologies philogynes ». Et si la poésie de Scève et Ronsard loue la femme, leur répond Louise Labé. Marguerite de Navarre, après une œuvre étendue, dont théâtrale avec pas moins de onze pièces, laisse inachevé son Heptaméron, publié de manière posthume. Si les Reines du temps sont prolixes, sans compter des écrits politiques injustement oubliés, l’on retient les noms de Pernette du Guillet, d’Hélisenne de Crenne, dont il faudrait lire le « grandiose roman » : Les Angoysses douloureuses qui procèdent d’amours. Elle y jette « les bases du roman psychologique qu’on dit à tort inventé par Madame de Lafayette ».

      La « dénonciation de la sujétion féminine » et des violences masculines, dans l’Heptaméron par exemple, est évidement féministe, même si le mot n’existe pas encore. À quoi répond l’éloge des « femmes fortes ». Cependant ce sont aussi des hommes qui se font les éditeurs, les anthologistes de cette « renaissance des Muses », dans la lignée d’une Sappho redécouverte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Enfin vint « un grand siècle pour les femmes auteurs » ! Le XVII° de Mesdames de Lafayette, de Villedieu, d’Aulnoy et de Sévigné, est aussi le grand siècle où elles « revendiquent l’égalité politique, sociale et économique entre les sexes ». L’émergence de volumes aux petits formats, la vogue de la prose romanesque et du français au détriment du latin, tout contribue à l’émergence d’« Amazones, femmes fortes et frondeuses » ; comme Barbe d’Ernecourt, qui porta l’épée pour défendre ses terres et conçut des tragédies. L’on s’arrache avec délectation les romans épiques, politiques, chevaleresques et pastoraux de Madeleine de Scudéry, Artamène ou le grand Cyrus et Clélie, histoire romaine, comptant chacun dix volumes, quand le premier exhibe treize mille pages, soit le plus long roman français jamais écrit ! Ces modèles de chroniques guerrières, de la préciosité et de la galanterie, de l’art d’aimer en de baroques développements, coulaient d’une main révoltée contre la tyrannie du mariage, qu’elle évita en restant célibataire. N’empêche que si l’on ne lit plus guère ses pages aujourd’hui, peut-être à tort, elles eurent une affolante réputation et une influence considérable pendant plus d’un siècle, jusque dans les développements du roman anglais. Hélas, les précieuses à la Clélie sont moqués par Boileau, quoique louées par Huet, deviennent « ridicules » avec Molière, qui en récolte grand succès…

      Avec Zaïde puis La Princesse de Clèves, Madame de Lafayette participe à la « naissance des grands classiques ». Madame de Villedieu n’a pas cette chance, à cause d’un vent de scandale. Madame D’Aulnoy publie en 1690 le premier conte de fées, avant Perrault, donnant lieu à un engouement pour ce nouveau genre presque exclusivement féminin, qui influencera grandement les Lettres anglaises. Probablement a-t-on eu grand tort d’enfouir dans l’oubli les romancières Murat et de La Force. C’est alors que le Dictionnaire de l’Académie, mais aussi ceux de Richelet et Furetière, incluent autant hommes que femmes sous le mot « auteur », ce qui permet à la signataire de ce vaste chapitre, Miss Joan Dejean, de « rester fidèle au choix des premiers grands lexicographes français » et d’adopter « les termes d’auteurs et d’écrivains sans recourir à une forme féminine » ; sage posture sans polémique superflue.

 

      Paradoxalement, le siècle des Lumières ne fut pas aussi prolixe en auteurs féminins. Ce qui n’empêche pas les dames de la République des Lettres de dialoguer avec les penseurs du temps et les encyclopédistes. Si la question du droit des femmes est intensément débattue, au travers de L’Egalité des deux sexes de Poulain de la Barre que discute Louise d’Epinay, de Voltaire qui prétend que l’imagination passive et servile est féminine quand celle active et créatrice est masculine, sans oublier Sophie fort inférieure à Emile chez Rousseau, auquel l’on préférera la défense de l’éducation dans Les Conversations d’Emilie de Louise d’Epinay, elle aboutira à une revendication occultée, celle de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, en 1791, par la dramaturge et essayiste Olympe de Gouges, guillotinée lors de la Terreur révolutionnaire.

      Il n’en reste pas moins qu’en ce siècle des salons et des académies, des figures essentielles surgissent, tant Emilie du Chatelet, mathématicienne et physicienne dont la traduction française des Principia Mathematica de Newton fait toujours autorité, sans compter son essai De la liberté, que Françoise de Grafigny, dont les excellentes Lettres d’une Péruvienne participent de la curiosité des Lumières à l’égard des nouveaux mondes, ou Marie-Jeanne Riccoboni, aux vastes romans épistolaires sentimentaux et polémiques, ou encore Germaine de Staël[4], qui déborde sur le XIX° siècle.

 

Madame du Boccage : La Colombiade, Desaint & Saillant, 1756.

Œuvres, Chez les Frères Périsse, 1770.

Photo : T. Guinhut.

 

 

      Placé « sous le signe de la différence des sexes », le siècle inauguré par Napoléon entérine en son Code civil de 1804 l’inégalité des sexes. Germaine de Staël dénonce l’existence « incertaine » des femmes, George Sand vitupère contre « l’esclavage féminin », Hortense Allard défend l’éducation, le divorce, la liberté de conduite. Pendant ce temps la satire s’amuse à caricaturer la savante et l’auteure, comme le fit Frédéric Soulier dans sa Physiologie du bas-bleu, en 1841. Aurore Dupin prit le pseudonyme que l’on sait, Rachilde se targuait de cartes de visite ainsi libellées : « homme de lettres ». Libraires et éditeurs féminins sont encore bien rares.

      C’est cependant le temps des livres pour la jeunesse, pour les filles, dans une visée éducative, écrits par Félicité de Genlis ou la comtesse de Ségur. Cénacles, salons, presse féminine, librairies se développent peu à peu. Quelques rares voyageuses peuvent publier, comme la malheureuse Flora Tristan avec ses Pérégrinations d’une paria. Mais aussi des mémoires, des autobiographies, telle l’Histoire de ma vie, sous la plume de George Sand. Quant à la poésie, elle reste un discours « genré », où parmi une abondante production domine la romantique Marceline Desbordes-Valmore, que Baudelaire ne dédaignait pas, poétesse honorée, mais à condition qu’elle reste fidèle à une poésie de femme… Nombreuses et lyriques, ces poétesses parlent du cœur, des fleurs et de l’âme, jusqu’à la musicalité synesthésique d’Anna de Noailles ; rares sont celles qui accèdent autour de 1900 à la capacité de laisser entendre leur homosexualité, telle Renée Vivien ou Natalie Clifford Barney dont on retient Quelques portraits-sonnets de femmes.

      Genre féminin, le roman se doit être sentimental. Sophie Cottin et Madame de Staël, avec Corinne ou l’Italie sont parmi les meilleures ventes. Il en est de même avec George Sand, puis à la Belle époque, Marcelle Tynaire, Gérard D’Houville, alors que ces dames n’hésitent pas à investir les genres gothique, historique, comme Madame de Genlis, avec Mademoiselle de Lafayette ou le siècle de Louis XIII, voire libertin, avec Monsieur Vénus de Rachilde. Cependant il s’agit d’investir l’essai, là encore avec Germaine de Staël dont l’Essai sur les fictions n’est pas aussi célèbre que De l’Allemagne. C’est sous le nom de Daniel Stern que Marie d’Agout, amante de Franz Liszt, publie son brillant et méconnu Essai sur la liberté considérée comme principe et fin de l’activité humaine, dans lequel elle défend ardemment le droit des femmes, à l’éducation, au divorce, au choix de la maternité !

      Le XIX° littéraire n’était pas si misogyne que l’on voulut nous le faire croire. Au rebours de nombre de contempteurs méprisant une romancière prétendue médiocre, l’auteur de L’Âne mort, et critique renommé, Jules Janin, déclara en 1839 : « Le roi des romanciers modernes, c'est une femme ». Certes il ne pensait pas à détrôner Balzac, mais à louer George Sand, elle-même admirée par l’auteur de La Comédie humaine et par Flaubert, rien de moins ! Celle qui a publié plus de soixante-dix romans[5] obtint un succès considérable avec Indiana, s’illustra scandaleusement au cours du roman-poème Lélia dans la révolte métaphysique et l’expression d’une sexualité féminine en 1833. Mauprat est à la fois un roman historique, familial, d'amour, d'aventures, noir, humanitaire, et social, quand Nanon réécrit l'histoire de la Révolution par le truchement des lèvres d’une paysanne. Pauline est le roman de formation de l'artiste, alors que le triptyque champêtre formé par La Mare au Diable, François le Champi et La Petite Fadette, la révèle en pionnière de l'ethnographie et de l'ethnolinguistique, non sans compter l'ethnomusicologie avec Les Maîtres sonneurs. Par ailleurs Chopin transparait dans  Lucrezia. La Ville noire est un roman industriel à la fois réaliste et utopiste. N’est-elle pas également précurseure du Voyage au centre de la Terre, de Jules Verne, lorsque Laura, voyage dans le cristal associe voyage initiatique, conte fantastique et science, en particulier la minéralogie ?

 

Madame de Grafigny : Lettres d'une Péruvienne, Didot l'Ainé, 1797 ;

Ménard et Desenne, fils, 1822. Photo : T. Guinhut.

 

      Foisonnant, explosant toutes ou presque les barrières, le XX° siècle voit la vogue de Colette, qui aura droit à des funérailles nationales en 1959, malgré ses thématiques parfois homosexuelles, voire incestueuses, puis celle du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, le flux du féminisme et les éditions « Des femmes ». Une Marguerite de Yourcenar se voit accéder à l’Académie française, Françoise Sagan ou Marguerite Duras éclipsent bien des messieurs. Les « étrangères de Paris » viennent de Russie pour devenir Nathalie Sarraute ou Irène Némirovski, dont Suite française, posthume, ne sera publié qu’en 2004. Le roman politique fait d’Elsa Triolet une thuriféraire du Parti Communiste, alors que Charlotte Delbo participe de la littérature concentrationnaire. Sans compter que le roman sentimental devient stéréotypé, rose avec Delly et « passion » avec les surproductions de la collection « Arlequin » qui abreuve les lectrices en mal d’amour, c’est « Eros au féminin » qui vient troubler le jeu : l’on se souvient, malgré la censure encore vive, d’Histoire d’O, de Pauline Réage, de Thérèse et Isabelle de Violette Leduc, d’Emmanuelle

      Être romancière n’a plus rien qui puisse être dépréciatif. Journalistes, philosophes comme Simone Weil, poétesses comme Andrée Chédid, peut-on dire que le récent siècle réalise le rêve de l’équité ?

 

      Une foule de poétesses, théologiennes, romancières, épistolières, essayistes éclosent sous nos yeux en ce livre-fleuve, parfois introuvables, comme Madame du Boccage[6], au XVIII° qui fit une tragédie sur Les Amazones, mais aussi, quoiqu’elle soit ici trop peu évoquée, une belle épopée en vers sur Christophe Colomb et la découverte de l’Amérique : La Colombiade. Une redécouverte s’impose, non pas par égalité des sexes, car ce serait un critère usurpé face à celui de la qualité littéraire, mais de par une réelle équité, une curiosité créatrice, jusqu’à une actuelle et féminine francophonie.

      « Chacune des contributrices », dit-on ; est-ce à dire qu’aucun contributeur ne fut invité ? Au risque du sectarisme féminin qui considérerait que l’on ne peut faire œuvre féminine que par des femmes. Ce qui, gageons-en, serait à cent lieues de l’esprit dans lequel Christine de Pizan, George Sand ou Simone Weill ont écrit. Un rien de dogmatisme, aimant traquer pas toujours avec nuance, l’« antiféminisme ordinaire » (à propos des « chosettes » de Christine de Pizan qui devinrent au XIX° des « chaussettes »), imprègne de manière par instant dommageable ce vaste ensemble, quoique nos femmes savantes de cette « histoire culturelle échappent presque toujours à ce travers. Insistons avec vigueur, l’ouvrage, qui eût gagné à être édité avec des couvertures cartonnées, reste au long cours prodigieusement intéressant, lisible comme un bon roman, érudit et roboratif.

Nous avouerons qu’en apercevant un entrefilet annonçant cette parution, nous imaginions une anthologie documentée et commentée, de façon à découvrir maintes auteures ignorées. Faut-il regretter que cela ne soit pas le cas ? Oui et non. Certes ces deux volumes comptent des citations judicieusement choisies et permettent d’éclairer ce qui fut occulté, mais la perspective s’intéresse autant au contenu proprement littéraire qu’aux conditions sociétales et idéologiques qui président à cette créativité moins contrainte que l’on aurait pu l’imaginer, qui a cependant pu exploser au cours du XX° siècle, grâce à sa libération des femmes. Sans oublier les lectrices et bien plus tard les éditrices.

      Nos auteures rappellent avec pertinence Hélène Cixous, affirmant en 1975 combien il est « impossible de définir une pratique féminine de l’écriture », et Julia Kristeva, elle aussi en 1975, pensant « de plus en plus qu’il faudrait se garder de sexualiser les productions culturelles ». L’on sait à ce propos qu’aujourd’hui ces messieurs, au contraire de Georges Sand au XIX° siècle, ne répugnent pas le moins du monde à user d’un pseudonyme féminin, tel Yasmina Khadra, qui se révéla en 1999, s’appeler Mohammed Moulessehoul, ce qui ne manque pas de sel si l’on pense à l’origine culturelle maghrébine de tels noms…

 

 

      En complément de cette vaste traversée, ne faut-il pas s’intéresser à « l’identité féminine dans la fiction occidentale » ? L’essai de Nathalie Heinich (dont nous connaissions la réflexion sur l’art contemporain[7]), Etats de femmes, aurait pu se passer d’un tel titre pour ne conserver que le sous-titre plus explicite. L’essayiste s’attache à décrire les « structures élémentaires de l’identité féminine » parmi le roman occidental du XVIIIe siècle à notre contemporain, sans ignorer contes, nouvelles, pièces de théâtre et films. Soit, à la suite de Claude Lévi-Strauss, « les structures élémentaires de l'identité féminine ». Comment représente-t-on les personnages féminins, selon quels regards, quelles stratégies ? Ils sont évidemment et de manière écrasante hétérosexuels, fort souvent adossés au sentiment amoureux et à un projet matrimonial, en situation de sujétion face aux entités masculines.

      Nathalie Heinich structure sa réflexion selon trois états de la femme romanesque : la première, jeune fille à marier, devient souveraine légitime face au mari, et mère comblée comme il se doit ; la seconde, rivale ou maîtresse, est aux prises à la menace d’une autre fantasmée ; la troisième est gouvernante, veuve, vieille fille ou « bas bleu », en ce sens exclue du monde sexué, elle n’est rien ni n’est touché par la rivalité entre les précédentes. L’on se demande alors où placer la courtisane, la prostituée et fille des rues et de bas-étage, « la grisette et la débauchée », ou encore « concubine et maîtresse ». Même si l’on observe la survenue de nouvelles figures, en particulier entre les deux guerres mondiales, comme la « femme non-liée », indépendante financièrement et assumant sa sexualité, qui chamboule la représentation traditionnelle du féminin.

      Cependant des modèles iconiques surgissent, telle Rebecca, chez Daphné Du Maurier, qui est éprouvée par le « complexe de la seconde », soit l’ « incertitude quant à sa propre position, obsession d’une autre magnifiée, rabaissement puis négation de soi, endossement successif de rôles toujours plus infériorisant. » Nathalie Heinich y décèle un « Œdipe au féminin », ce qui s’explique par « l’identité de la structure entre la situation de la seconde épouse en rivalité avec la première pour l’amour du mari, et la situation de la fille en rivalité avec sa mère pour l’amour du père ». Ainsi, de Charlotte Brontë à Marguerite Duras, d’Henry James à Delly, l’on saura comment et quelle femme être, quelle femme remplacer dans le cœur ou le panier de mariage de messieurs exigeants, ou dupés. L’on devine que les désillusions dues au mariage sont nombreuses. Il en va ainsi en étudiant le cas de Madame Bovary par l’entremise de Flaubert, de Gervaise dans L’Assommoir de Zola. L’on ne pouvait rater les romans de Colette, icône de « l’affranchissement sexuel de la femme moderne », en particulier La Seconde, où les relations extraconjugales perturbent Fanny, l’épouse de Farou, quoique notre essayiste fasse l’impasse sur ce titre. Ni ces personnages emblématiques, Jane Eyre, menacée par une première femme folle, dans les pages addictives de Charlotte Brontë, « Tess, âgée de seize ans, violée au fond des bois, dans sa robe de fête » sous la plume de Thomas Hardy… Veuve joyeuse et dangereuse, femme passive ou révoltée, harem, polygamie, sorcière, « divorce et délivrance », « écriture et indépendance », ce sont cent « états de femme » qui donnent le vertige.

      Malgré la riche énumération d’intrigues romanesques et d’allusions à des personnages aux prises avec leur féminité, le roman ne se contente pas ici d’être un objet littéraire, il devient le « terrain » d’une enquête sociologique, anthropologique et psychanalytique. Le désir qui peut être tyrannie de la possession de l’autre chez l’homme peut devenir, au-delà du désir de procréation, au-delà de la domination patriarcale, un désir de reconnaissance chez la femme, celui d’un statut familial, social, intellectuel. L'appréciation traditionnelle des qualités littéraires des œuvres n’est pas ici la tasse de thé de Nathalie Heinich. Qu’importe, le but est autre, préférant scruter le récit, les personnages, en tant que témoignages et moteurs d’un temps, en tant que structures des mentalités. Il postule avec pertinence que le roman est un moyen pour les femmes de se connaître et d'exister, comme auteur et comme lectrice.

      In fine, faut-il saluer la probité de la chercheuse qui ne campe pas au sommet d’une position dogmatique, «  pour s’abstenir de toute position idéologique et, en l’occurrence, de tout engagement féministe », assumant une sociologie de la compréhension, ou se chagriner qu’elle ne joue pas dans la cour d’une lecture critique, déconstructive et militante du champ masculin à l’œuvre dans la fiction littéraire, se démarquant ainsi de ce que l’on appelle la recherche féministe ? La seconde démarche polluerait qui sait la première…

 

 

      Certes l’Histoire littéraire, dans les manuels scolaires de Lagarde et Michard, par exemple, honorait une écrasante majorité d’hommes. Mais, quand un tropisme hérité du XIX° siècle ne daignait pas considérer les « bas-bleus », ce n’était pas faute de candidates honorables ; il suffit de feuilleter ces copieux volumes de Femmes et littérature pour s’en convaincre. Ces dames ne sont plus seulement des personnages de la fiction occidentale, le plus souvent écrite par des hommes, quoiqu’ils puissent dire avec justesse « Madame Bovary c’est moi », mais depuis longtemps et pour longtemps des créatrices à part égale. Espérons qu’un avenir venu de la dystopie de Noami Alderman, dont Le Pouvoir[8] met en scène une tyrannie féminine, ne nous obligera pas à devoir imaginer un essai en miroir intitulé « Hommes et littérature »…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Sainte-Beuve : Galerie des femmes célèbres, Garnier Frères, sans date, p 435.

[5] George Sand : Romans I et II, La Pléiade, Gallimard, 2019.

[6] Madame du Boccage : Œuvres, Les Frères Périsse, 1770.

[8] Voir : Révolution anthropologique, féministe et politique du Pouvoir par Naomi Alderman

 

Madame de Genlis : Mademoiselle de La Fayette ou le siècle de Louis XIII,

Maradan, 1813. Photo : T. Guinhut.

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De Saint-Jérôme au contemporain

Haine de la littérature et de la culture

Rabie : La Bibliothèque enchantée

Bibliothèques du monde, or des manuscrits

Du papyrus à Google-books : Darnton, Eco

Bibliothèques perdues et fictionnelles

Livres perdus : Straten,  Schlanger, Olender

Bibliophilie rare : Géants et nains

Manguel ; Uniques fondation Bodmer

 

 

 

 

 

 

Blake

Chesterton, Jordis : William Blake ou l’infini

Le Mariage du ciel et de l’enfer

 

 

 

 

 

 

Blasphème

Eloge du blasphème : Thomas-d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

 

 

 

 

 

 

Blog

Du Blog comme œuvre d’art

Pour une éthique de la critique littéraire

 

 

 

 

 

 

Bloom

Amour, amitié et culture générale

 

 

 

 

 

 

Bloy

Le désespéré enlumineur de haines

 

 

 

 

 

 

 

Bolaño

L’artiste et le mal : 2666, Nocturne du Chili

Les parenthèses du chien romantique

Poète métaphysique et romancier politique

 

 

 

 

 

 

 

Bonnefoy

La poésie du legs : Ensemble encore

 

Borel

Pétrus Borel lycanthrope du romantisme noir

 

 

 

 

 

 

Borges

Un Borges idéal, équivalent de l'univers

Géographies des bibliothèques enchantées

Poèmes d’amour, une anthologie

 

 

 

 

 

 

 

Bounine

Coup de soleil, nouvelles élégiaques

 

 

 

 

 

 

Brague

Légitimité de l'humanisme et de l'Histoire

 

 

 

 

 

 

Brésil

Poésie, arts primitifs et populaires du Brésil

 

 

 

 

 

 

Bruckner

La Sagesse de l'argent

 

Brume et brouillard

Science, littérature et art du brouillard

 

 

 

 

 

 

Burgess

Folle semence de L'Orange mécanique

 

 

 

 

 

 

Burnside

De la maison muette à l'Eté des noyés

 

 

 

 

 

 

Butor

Butor poète et imagier du Temps qui court

Butor Barcelo : Une nuit sur le mont chauve

 

 

 

 

 

 

Cabré

Confiteor : devant le mystère du mal

 

 

 

 

 

 

 

Canetti

La Langue sauvée de l'autobiographie

 

 

 

 

 

 

Capek

La Guerre totalitaire des salamandres

 

 

 

 

 

 

Capitalisme

Eloge des péchés capitaux du capitalisme

De l'argument spécieux des inégalités

La sagesse de l'argent : Pascal Bruckner

Vers le paradis fiscal français ?

 

 

 

 

 

 

Carrion

Les orphelins du futur post-nucléaire

Eloges des librairies et des libraires

 

 

 

 

 

 

Cartarescu

La trilogie roumaine d'Orbitor, Solénoïde ; Manea : La Tanière

 

 

 

 

 

 

Cartographie

Atlas des mondes réels et imaginaires

 

 

 

 

 

 

Casanova

Icosameron et Histoire de ma vie

 

 

 

 

 

 

Catton

La Répétition, Les Luminaires

 

 

 

 

 

 

Cavazzoni

Les Géants imbéciles et autres Idiots

 

 

 

 

 

 

 

Celan

Paul Celan minotaure de la poésie

Celan et Bachmann : Lettres amoureuses

 

 

 

 

 

 

Céline

Voyage au bout des pamphlets antisémites

Guerre : l'expressionnisme vainqueur

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

 

Censure et autodafé

Requiem pour la liberté d’expression : entre Milton et Darnton, Charlie et Zemmour

Livres censurés et colères morales

Incendie des livres et des bibliothèques : Polastron, Baez, Steiner, Canetti, Bradbury

Totalitarisme et Renseignement

Pour l'annulation de la cancel culture

 

 

 

 

 

 

Cervantès

Don Quichotte et le problème de la réalité

Don Quichotte par Pietro Citati et Avellaneda

 

 

 

 

 

 

Chesterton

William Blake ou l'infini

Le fantaisiste du roman policier catholique

 

Chevalier

La Dernière fugitive, À l'orée du verger

Le Nouveau, rééecriture d'Othello

Chevalier-la-derniere-fugitive

 

Chine

Chen Ming : Les Nuages noirs de Mao

Du Gène du garde rouge aux Confessions d'un traître à la patrie

Anthologie de la poésie chinoise en Pléiade

 

 

 

 

 

 

Civilisation

Petit précis de civilisations comparées

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

 

 

 

 

 

 

Climat

Histoire du climat et idéologie écologiste

Tyrannie écologiste et suicide économique

 

 

 

 

 

 

Coe

Peines politiques anglaises perdues

 

 

 

 

 

 

 

Colonialisme

De Bartolomé de Las Casas à Jules Verne

Métamorphoses du colonialisme

Mario Vargas Llosa : Le rêve du Celte

Histoire amérindienne

 

 

 

 

 

 

Communisme

"Hommage à la culture communiste"

Karl Marx théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

 

 

 

 

 

 

Constant Benjamin

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Corbin

Fraicheur de l'herbe et de la pluie

Histoire du silence et des odeurs

 

 

 

 

 

 

Cosmos

Cosmos de littérature, de science, d'art et de philosophie

 

 

 

 

 

 

Couleurs
Couleurs de l'Occident : Fischer, Alberti

Couleurs, cochenille, rayures : Pastoureau, Roque, Jarman

Couleurs des monstres politiques

 

 

 

 

 


Crime et délinquance

Jonas T. Bengtsson et Jack Black

 

 

 

 

 

 

Cronenberg

Science-fiction biotechnologique : de Consumés à Existenz

 

 

 

 

 

 

Dandysme

Brummell, Barbey d'Aurevilly, Baudelaire

 

 

 

 

 

 

Danielewski

La Maison des feuilles, labyrinthe

 

 

 

 

 

 

Dante

Traduire et vivre La Divine comédie

Enfer et Purgatoire de la traduction idéale

De la Vita nuova à la sagesse du Banquet

Manguel : la curiosité dantesque

 

 

 

 

 

 

Daoud

Meursault contre-enquête, Zabor

Le Peintre dévorant la femme

 

 

 

 

 

 

 

Darger

Les Fillettes-papillons de l'art brut

 

 

 

 

 

 

Darnton

Requiem pour la liberté d’expression

Destins du livre et des bibliothèques

Un Tour de France littéraire au XVIII°

 

 

 

 

 

 

 

Daumal

Mont analogue et esprit de l'alpinisme

 

 

 

 

 

 

Defoe

Robinson Crusoé et romans picaresques

 

 

 

 

 

 

De Luca

Impossible, La Nature exposée

 

 

 

 

 

 

Démocratie

Démocratie libérale versus constructivisme

De l'humiliation électorale

 

 

 

 

 

 

Derrida

Faut-il pardonner Derrida ?

Déconstruire Derrida et les arts du visible

 

 

 

 

 

 

Descola

Anthropologie des mondes et du visible

 

 

 

 

 

 

Dick

Philip K. Dick : Nouvelles et science-fiction

Hitlérienne uchronie par Philip K. Dick

 

 

 

 

 

 

 

Dickinson

Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?

Charyn : La Vie secrète d’Emily Dickinson

 

 

 

 

 

 

 

Dillard

Eloge de la nature : Une enfance américaine, Pèlerinage à Tinker Creek

 

 

 

 

 

 

Diogène

Chien cynique et animaux philosophiques

 

 

 

 

 

 

Dostoïevski

Dostoïevski par le biographe Joseph Frank

 

 

 

 

 

 

Eco

Umberto Eco, surhomme des bibliothèques

Construire l’ennemi et autres embryons

Numéro zéro, pamphlet des médias

Société liquide et questions morales

Baudolino ou les merveilles du Moyen Âge

Eco, Darnton : Du livre à Google Books

 

 

 

 

 

 

 

Ecologie, Ecologismes

Greenbomber, écoterroriste

Archéologie de l’écologie politique

Monstrum oecologicum, éolien et nucléaire

Wohlleben, Stone : La Vie secrète des arbres, peuvent-il plaider ?

Naomi Klein : anticapitalisme et climat

Biophilia : Wilson, Bartram, Sjöberg

John Muir, Nam Shepherd, Bernd Heinrich

Emerson : Travaux ; Lane : Vie dans les bois

Révolutions vertes et libérales : Manier

Kervasdoué : Ils ont perdu la raison

Powers écoromancier de L'Arbre-monde

Ernest Callenbach : Ecotopia

 

 

 

 

 

 

Editeurs

Eloge de L'Atelier contemporain

Diane de Selliers : Dit du Genji, Shakespeare

Monsieur Toussaint Louverture

Mnémos ou la mémoire du futur

 

 

 

 

 

 

Education

Pour une éducation libérale

Allan Bloom : Déclin de la culture générale

Déséducation idéologique

Haine de la littérature et de la culture

De l'avenir des Anciens

 

 

 

 

 

 

Eluard

« Courage », l'engagement en question

 

 

 

 

 

 

Emerson

Les Travaux et les jours de l'écologisme

 

 

 

 

 

 

 

Enfers

L'Enfer, mythologie des lieux

Enfers d'Asie, Pu Songling, Hearn

 

 

 

 

 

 

Erasme

Erasme, Manuzio : Adages et humanisme

Eloge de vos folies contemporaines

 

 

 

 

 

 

Esclavage

Esclavage en Moyen âge, Islam, Amériques

 

 

 

 

 

 

Espagne

Histoire romanesque du franquisme

 

 

 

 

 

 

Etat

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Constructivisme versus démocratie libérale

Amendements libéraux à la Constitution

Couleurs des monstres politiques

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Socialisme et connaissance inutile

Patriotisme et patriotisme économique

La pandémie des postures idéologiques

Agonie scientifique et sophisme français

Impéritie de l'Etat et de la France

Retraite communiste ou raisonnée

 

 

 

 

 

 

Etats-Unis romans

Dérives post-américaines

Rana Dasgupta : Solo, destin américain

Eugenides : Middlesex, Roman du mariage

Bernardine Evaristo : Fille, femme, autre

La Muse de Jonathan Galassi

Gardner : La Symphonie des spectres

Lauren Groff : Les Furies

Hallberg, Franzen : City on fire, Freedom

Jonathan Lethem : Chronic-city

Luiselli : Les Dents, Archives des enfants

Rick Moody : Démonologies

De la Pava : Une Singularité nue

Penn Warren : Grande forêt, Hommes du roi

Pessl : La Physique des catastrophes

Shteyngart : Super triste histoire d'amour

Tartt : Chardonneret, Maître des illusions

Wright, Ellison, Baldwin, Scott-Heron

 

 

 

 

 

 

Europe

Du mythe européen aux Lettres européennes

 

 

 

 

 

 

Fables politiques

Le bouffon interdit, L'animal mariage, 2025 l'animale utopie, L'ânesse et la sangsue

Les chats menacés par la religion des rats, L'Etat-providence à l'assaut des lions, De l'alternance en Démocratie animale, Des porcs et de la dette

 

 

 

 

 

 

Facebook

Facebook, IPhone : tyrannie ou libertés ?

 

 

 

 

 

 

Fallada

Seul dans Berlin : résistance antinazie

 

 

 

 

 

 

Fantastique

Dracula et autres vampires

Lectures du mythe de Frankenstein

Montgomery Bird : Sheppard Lee

Karlsson : La Pièce ; Jääskeläinen : Lumikko

Michal Ajvaz : de l'Autre île à l'Autre ville

Morselli Dissipatio, Longo L'Homme vertical

 

 

 

 

 

 

Fascisme

Histoire du fascisme et de Mussolini

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Haushofer : Sonnets de Moabit

 

 

 

 

 

 

 

Femmes

Lettre à une jeune femme politique

Humanisme et civilisation devant le viol

Harcèlement et séduction

Les Amazones par Mayor et Testart

Christine de Pizan, féministe du Moyen Âge

Naomi Alderman : Le Pouvoir

Histoire des féminités littéraires

La révolution du féminin

Jalons du féminisme : Bonnet, Fraisse, Gay

Camille Froidevaux-Metterie : Seins

Herland, Egalie : républiques des femmes

Bernardine Evaristo, Imbolo Mbue

 

 

 

 

 

 

Ferré

Providence du lecteur, Karnaval capitaliste ?

 

 

 

 

 

 

Ferry

Mythologie et philosophie

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

De l’Amour ; philosophie pour le XXI° siècle

 

 

 

 

 

 

 

Finkielkraut

L'Après littérature

L’identité malheureuse

 

 

 

 

 

 

Flanagan

Livre de Gould et Histoire de la Tasmanie

 

 

 

 

 

 

Foster Wallace

L'Infinie comédie : esbroufe ou génie ?

 

 

 

 

 

 

 

Foucault

Pouvoirs et libertés de Foucault en Pléiade

Maîtres de vérité, Question anthropologique

Herculine Barbin : hermaphrodite et genre

Les Aveux de la chair

Destin des prisons et angélisme pénal

 

 

 

 

 

 

Fragoso

Le Tigre de la pédophilie

 

 

 

 

 

 

 

France

Identité française et immigration

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Antilibéralisme : Darien, Macron, Gauchet

La France de Sloterdijk et Tardif-Perroux

 

 

 

 

 

 

France Littérature contemporaine

Blas de Roblès de Nemo à l'ethnologie

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Le roman des cinéastes. Ohl : Redrum

Eric Poindron : Bal de fantômes

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

 

 

 

 

 

 

Fuentes

La Volonté et la fortune

Crescendo du temps et amour faustien : Anniversaire, L'Instinct d'Inez

Diane chasseresse et Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle politique

 

 

 

 

 

 

 

Fumaroli

De la République des lettres et de Peiresc

 

 

 

 

 

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

 

 

 

 

 

 

Gamboa

Maison politique, un roman baroque

 

 

 

 

 

 

Garouste

Don Quichotte, Vraiment peindre

 

 

 

 

 

 

 

Gass

Au bout du tunnel : Sonate cartésienne

 

 

 

 

 

 

 

Gavelis

Vilnius poker, conscience balte

 

 

 

 

 

 

Genèse

Adam et Eve, mythe et historicité

La Genèse illustrée par l'abstraction

 

 

 

 

 

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas

 

 

 

 

 

 

Goethe

Chemins de Goethe avec Pietro Citati

Goethe et la France, Fondation Bodmer

Thomas Bernhard : Goethe se mheurt

Arno Schmidt : Goethe et un admirateur

 

 

 

 

 

 

Gothiques

Frankenstein et autres romans gothiques

 

 

 

 

 

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

 

 

 

 

 

 

 

Goytisolo

Un dissident espagnol

 

 

 

 

 

 

Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

 

 

 

 

 

 

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le franquisme du Cœur glacé

 

 

 

 

 

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

Adam et Eve, mythe et historicité

 

 

 

 

 

 

Guerre et violence

John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Guerre et paix à la Fondation Martin Bodmer

Violence, biblique, romaine et Terreur

Violence et vices politiques

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences policières et antipolicières

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis, Prologue

I L'ouverture des portes

II Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

Première soirée : dialogue et jury des Muses

V Récit de la danseuse Terpsichore

V bis Le fantôme du CouloirdelaVie.com

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XIII Récit d'Erato : la peintresse assassine

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche

 

 

 

 

 

 

Guinhut Triptyques

Le carnet des Triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Traversées. Le recours à la montagne

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis. Incipit

III Bironpolis. Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages. Prologue. Les belles inconnues

IV Eros à Sauvages. Mélissa et les sciences politiques

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum. Incipit

VIII De natura rerum. Euro Urba

VIII De Natura rerum. Montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

I Synopsis, sommaire et prologue

II Arielle Hawks prêtresse des médias

III La Princesse de Monthluc-Parme

IV Francastel, frontnationaliste

V Greenbomber, écoterroriste

VI Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Des peintres : Crivelli, Titien, Rothko, Tàpies, Twombly

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut La Bibliothèque du meurtrier

Synospsis, sommaire et Prologue

I L'Artiste en-maigreur

II Enquête et pièges au labyrinthe

III L'Ecrivain voleur de vies

IV La Salle Maladeta

V L'Hôtel-Monastère Santa Cristina

VI Le Club des tee-shirts politiques

 

 

 

 

 

 

Haddad

La Sirène d'Isé

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable, Nouvelles de jour et nuit

 

 

 

 

 

 

Haine

Procès contre la haine : juste réquisitoire ou culpabilisation abusive ?

 

 

 

 

 

 

Hamsun

Faim romantique et passion nazie

 

 

 

 

 

 

 

Haushofer

Albrecht Haushofer : Sonnets de Moabit

Marlen Haushofer : Mur invisible, Mansarde

 

 

 

 

 

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Statues de l'Histoire et mémoire

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Verne

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Jean Claude Bologne : Histoire du scandale

Histoire du vin et culture alimentaire

Corbin, Vigarello : Histoire du corps

Berlin, du nazisme au communisme

De Mahomet au Coran, de la traite arabo-musulmane au mythe al-Andalus

L'Islam parmi le destin français

 

Hobbes

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

 

 

 

 

 

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

 

 

 

 

 

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Garcia Lorca : homosexualité et création

 

 

 

 

 

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder ; Un été sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

 

 

 

 

 

 

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs

 

 

 

 

 

 

 

Ilis 

Croisade des enfants, Vies parallèles, Livre des nombres

 

 

 

 

 

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

 

 

 

 

 

 

Inde

Les hijras d'Arundhati Roy et Anosh Irani

 

 

 

 

 

 

Inégalités

L'argument spécieux des inégalités : Rousseau, Marx, Piketty, Jouvenel, Hayek

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Dictatures arabes et ottomanes

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

Arbre du terrorisme, forêt d'Islam : dénis

Arbre du terrorisme, forêt d'Islam : défis

Islamologie I Mahomet, Coran, al-Andalus

Islamologie II arabe et Islam en France

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Averroès et al-Ghazali

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

 

 

 

 

 

 

Jaccottet

Philippe Jaccottet : Madrigaux & Clarté

 

 

 

 

 

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

 

 

 

 

 

Jankélévitch

Faut-il pardonner Jankélévitch ?

L'enchantement musical


 

 

 

 

 

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Kiyoko Murata, Julie Otsuka : Fille de joie

Battle royale : téléréalité politique

Haruki Murakami : Le Commandeur, Kafka

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

À l'ombre de Tanizaki

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Rires du Japon et bestiaire de Kyosai

 

 

 

 

 

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

 

 

 

 

 

 

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

L'intégrale des Journaux, Récits et Romans

 

 

 

 

 

 

Kant

Grandeurs et descendances des Lumières

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

 

 

 

 

 

 

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

 

 

 

 

 

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

 

 

 

 

 

 

Kehlmann

Tyll Ulespiegle, Les Arpenteurs du monde

 

 

 

 

 

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Le Conquérant, Aléa

 

 

 

 

 

 

Knausgaard

Autobiographies scandinaves

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

 

 

 

 

 

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Seiobo est-descendue sur terre

 

 

 

 

 

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

 

 

 

 

 

 

Lagerlöf

Le voyage de Nils Holgersson

 

 

 

 

 

 

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Langage politique et informatique

Langue de porc et langue inclusive

Vulgarité langagière et règne du langage

L'arabe dans la langue française

George Steiner, tragédie et réelles présences

Vocabulaire européen des philosophies

Ben Marcus : L'Alphabet de flammes

 

 

 

 

 

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

 

 

 

 

 

 

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

 

 

 

 

 

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

 

 

 

 

 

 

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral, Dictionnaire du libéralisme

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

 

 

 

 

 

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

 

 

 

 

 

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

 

 

 

 

 

 

 

Lorca

Federico Garcia Lorca par Ian Gibson ; Une Colombe si cruelle

 

 

 

 

 

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

Lovecraft, Je suis Providence par S.T. joshi

 

 

 

 

 

 

Lugones

Fantastique, anticipation, Forces étranges

 

 

 

 

 

 

Lumières

Grandeurs et descendances des Lumières

D'Holbach : La Théologie portative

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

 

 

 

 

 

 

 

Magris

Secrets et Enquête sur une guerre classée

 

 

 

 

 

 

Makouchinski

Un bateau pour l'Argentine

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Cabré Confiteor, Menéndez Salmon Medusa

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

 

 

 

 

 

 

Maladie, peste

Maladie et métaphore : Wagner, Maï, Zorn

Pandémies historiques et idéologiques

Histoire des pandémies littéraires : M Shelley, J London, G R. Stewart, C McCarthy

 

 

 

 

 

 

Mandelstam

Poésie à Voronej et Oeuvres complètes

Trois requiem, sonnets

 

 

 

 

 

 

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Le Retour et Nouvel éloge de la folie

Voyage en utopies

Lectures du mythe de Frankenstein

Je remballe ma bibliothèque

Du mythe européen aux Lettres européennes

 

 

 

 

 

 

 

Marcher

De L’Art de marcher

Flâneurs et voyageurs

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

 

 

 

 

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

 

 

 

 

 

 

Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

 

 

 

 

 

 

Martin Georges R.R.

Le Trône de fer, La Fleur de verre : fantasy, morale et philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Martin Jean-Clet

Philosopher la science-fiction et le cinéma

Enfer de la philosophie

Déconstruire Derrida

 

 

 

 

 

 

Marx

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Mattéi

Petit précis de civilisations comparées

 

 

 

 

 

 

McEwan

Satire et dystopie : Une Machine comme moi, Sweet Touch, Solaire

 

 

 

 

 

 

Mélancolie

Mélancolie de Burton à Földenyi

 

 

 

 

 

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Roberto Abbiati : Moby graphick

 

 

 

 

 

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Hanan el-Cheikh, Schéhérazade féministe

 

 

 

 

 

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

 

 

 

 

 

 

 

Mode

Histoire et philosophie de la mode

 

 

 

 

 

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Lumière de L'Esprit des lois

 

 

 

 

 

 

Moore

La Voix du feu, Jérusalem, V for vendetta

 

 

 

 

 

 

 

Morale

Notre virale tyrannie morale

 

 

 

 

 

 

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

 

 

 

 

 

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

L'amour-propre de l'artiste

 

Moyen Âge

Rythmes et poésies au Moyen Âge

Umberto Eco : Baudolino

Christine de Pizan, poète feministe

Troubadours et érotisme médiéval

Le Goff, Hildegarde de Bingen

 

 

 

 

 

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki

Le meurtre du commandeur, Kafka

Les licornes de La Fin des temps

 

 

 

 

 

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Pour l'amour du piano et des compositrices

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Jankélévitch : L'Enchantement musical

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Schubert : Voyage d'hiver par Ian Bostridge

Grozni : Chopin contre le communisme

Wagner : Tristan und Isold et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Mythes

La Genèse illustrée par l'abstraction

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière

Métamorphoses d'Ovide

Luc Ferry : Mythologie et philosophie

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

 

 

 

 

 

 

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

 

 

 

 

 

 

 

Nadas

Histoires parallèles de la mémoire, mélancolie des sirènes

La Bible, Almanach

 

 

 

 

 

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

 

 

 

 

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

 

 

 

 

 

 

Nietzsche

Bonheurs, trahisons : Dictionnaire Nietzsche

Romantisme, philosophie critique et politique

Nietzsche poète et philosophe controversé

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Violences policières et antipolicières

 

 

 

 

 

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

 

 

 

 

 

 

Norddahl

SurVeillance, holocauste, hermaphrodisme

 

 

 

 

 

 

Oates

Le Sacrifice, Mysterieux Monsieur Kidder

 

 

 

 

 

 

Ôé Kenzaburo

Ôé, le Cassandre nucléaire du Japon

 

 

 

 

 

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

 

 

 

 

 

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

Censures et Autodafés

Cosmos

 

 

 

 

 

 

Oppen

Oppen, objectivisme et Format américain

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

 

 

 

 

 

Orwell

L'orwellisation sociétale

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?

Orwell 1984

 

Ovide

Métamorphoses et mythes grecs

 

 

 

 

 

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, L'Estomac, Orgasme

 

 

 

 

 

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules, Le Testament d'Alceste

 

 

 

 

 

 

 

Pamuk

Autobiographe d'Istanbul

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

 

 

 

 

 

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Panofsky

Iconologie de la Renaissance

 

 

 

 

 

 

Paris

Les Chiffonniers de Paris au XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

 

 

 

 

 

 

Pavic

Dictionnaire khazar, Boite à écriture

 

 

 

 

 

 

Peinture

Traverser la peinture : Arasse, Poindron

Le tableau comme relique, cri, toucher

Peintures et paysages sublimes

Sonnets des peintres : Crivelli, Titien, Rohtko, Tapiès, Twombly

 

 

 

 

 

 

Perec

Les Lieux de Georges Perec

 

 

 

 

 

 

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Du Canzoniere aux Triomphes

 

 

 

 

 

 

Petrosyan

La Maison dans laquelle

 

 

 

 

 

 

Philosophie

Mondialisations, féminisations philosophiques

 

 

 

 

 

 

Photographie

Photographie réaliste et platonicienne : Depardon, Meyerowitz, Adams

La photographie, biographème ou oeuvre d'art ? Benjamin, Barthes, Sontag

Ben Loulou des Sanguinaires à Jérusalem

Ewing : Le Corps, Love and desire

 

 

 

 

 

 

Picaresque

Smollett, Weerth : Vaurien et Chenapan

 

 

 

 

 

 

Pic de la Mirandole

Humanisme philosophique : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Pizan

Cent ballades, La Cité des dames

 

 

 

 

 

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

 

 

 

 

 

 

Poe

Edgar Allan Poe, ange du bizarre

 

 

 

 

 

 

Poésie 

A une jeune Aphrodite de marbre

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Anthologie de la poésie chinoise

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz, Sacré : anti-lyrisme et maladresse

Robert Marteau : Ecritures, sonnets

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Oppen, Padgett, Objectivisme et lyrisme

Poésie en vers, poésie en prose

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Lyrisme, baroque : Riera, Voica, Viallebesset, Schlechter

Poésies verticales et résistances poétiques

Trois vies d'Heinz M, vers libres

 

 

 

 

 

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

 

 

 

 

 

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Les crimes de l'artiste : Pobi, Kellerman

Bjorn Larsson : Les Poètes morts

Chesterton father-brown

 

Populisme

Populisme, complotisme et doxa

 

 

 

 

 

 

Porter
La Douleur porte un masque de plumes

 

 

 

 

 

 

Portugal

Pessoa et la poésie lyrique portugaise

 

 

 

 

 

 

Pound

Ezra Pound, poète politique controversé par Mary de Rachewiltz et Pierre Rival

 

 

 

 

 

 

Powers

Générosité, Chambre aux échos, Sidérations

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

L'éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Le Mystérieux correspondant, 75 feuillets

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus du web profond & Vice caché

Vineland, une utopie postmoderne

 

 

 

 

 

 

Racisme

Métamorphoses du racisme et de l'antiracisme

Pour l'annulation de la Cancel culture

Ecrivains noirs : Wright, Ellison, Baldwin, Scott Heron

 

 

 

 

 

 

Rand

Qui est John Galt ? La Source vive, La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

Rand Atlas

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

 

 

 

 

 

 

Religions et Christianisme

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Réquisitoire et plaidoyer pour le catholicisme suivi d'un éloge du polythéisme

Eloge du blasphème : Thomas d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

De Jésus aux chrétiennes uchronies

Le Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

De l'origine des dieux ou faire parler le ciel

 

 

 

 

 

 

Renaissance

Renaissance historique et humaniste

 

 

 

 

 

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

 

 

 

 

 

 

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

 

 

 

 

 

 

 

Rilke

Sonnets à Orphée, Poésies d'amour

 

 

 

 

 

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Causes et leçons de la chute de Rome

Rome de César à Fellini

Romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Ronsard

Sonnets pour Hélène LXVIII Commentaire

 

 

 

 

 

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

 

 

 

 

 

 

Roth Philip

Hitlérienne uchronie contre l'Amérique

Les Contrevies de la Bête qui meurt

 

 

 

 

 

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l'argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Entre Averroès et Ghazali : Deux ans huit mois et vingt-huit nuits

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Russie

Islam, Russie, choisir ses ennemis

Golovkina : Les Vaincus ; Annenkov : Journal

Les dystopies de Zamiatine et Platonov

Isaac Babel ou l'écriture rouge

Ludmila Oulitskaia ou l'âme de l'Histoire

 

 

 

 

 

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

 

 

 

 

 

 

San-Antonio

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

 

 

 

 

 

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

Le Train d'Erlingen, métaphore des tyrannies

 

Schlink

Filiations allemandes : Le Liseur, Olga

 

 

 

 

 

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Le marcheur de l’immortalité

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Agonie scientifique et sophisme français

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

Tyrannie écologique et suicide économique

Wohlleben : La Vie secrète des arbres

Factualité, catastrophisme et post-vérité

Cosmos de science, d'art et de philosophie

Science et guerre : Volpi, Labatut

L'Eglise est-elle contre la science ?

Inventer la nature : aux origines du monde

 

 

 

 

 

 

Science fiction

Philosopher la science fiction

Ballard : un artiste de la science fiction

Carrion : les orphelins du futur

Dyschroniques et écofictions

Gibson : Neuromancien, Identification

Le Guin : La Main gauche de la nuit

Magnason : LoveStar, Kling : Quality Land

Miller : L’Univers de carton, Philip K. Dick

Mnémos ou la mémoire du futur

Silverberg : Roma, Shadrak, stochastique

Simmons : Ilium et Flashback géopolitiques

Sorokine : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Théorie du tout : Ourednik, McCarthy

 

 

 

 

 

 

Self 

Will Self ou la théorie de l'inversion

Parapluie ; No Smoking

 

 

 

 

 

 

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

 

 

 

 

 

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Will le magnifique ou John Florio ?

Shakespeare et la traduction des Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

La Tempête, Othello : Atwood, Chevalier

 

 

 

 

 

 

Shelley Mary et Percy Bysshe

Le mythe de Frankenstein

Frankenstein et autres romans gothiques

Le Dernier homme, une peste littéraire

La Révolte de l'Islam

Frankenstein Shelley

 

Shoah

Ecrits des camps, Philosophie de la shoah

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Paul Celan minotaure de la poésie

 

 

 

 

 

 

Silverberg

Uchronies et perspectives politiques : Roma aeterna, Shadrak, L'Homme-stochastique

 

 

 

 

 

 

Simmons

Ilium et Flashback géopolitiques

 

 

 

 

 

 

Sloterdijk

Les sphères de Peter Sloterdijk : esthétique, éthique politique de la philosophie

Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011

Elégie des grandeurs de la France

Faire parler le ciel. De la théopoésie

Archéologie de l’écologie politique

 

 

 

 

 

 

Smith Adam

Pourquoi je suis libéral

Tempérament et rationalisme politique

 

 

 

 

 

 

Sofsky

Violence et vices politiques

Surveillances étatiques et entrepreneuriales

 

 

 

 

 

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

Dictionnaire amoureux de Venise

Sollersd-vers-le-paradis-dante

 

Somoza

Daphné disparue et les Muses dangereuses

Les monstres de Croatoan et de Dieu mort

 

 

 

 

 

 

Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Barrett Browning et autres sonnettistes 

Marteau : Ecritures  

Pasolini : Sonnets du tourment amoureux

Phénix, Anthologie de sonnets

Seth : Golden Gate, roman en vers

Shakespeare : Six Sonnets traduits

Haushofer : Sonnets de Moabit

Sonnets autobiographiques

Sonnets de l'Art poétique

 

 

 

 

 

 

Sorcières

Sorcières diaboliques et féministes

 

 

 

 

 

 

Sorokine

Le Lard bleu, La Glace, Telluria

 

 

 

 

 

 

Sorrentino

Ils ont tous raison, déboires d'un chanteur

 

 

 

 

 

 

Sôseki

Rafales d'automne sur un Oreiller d'herbes

Poèmes : du kanshi au haïku

 

 

 

 

 

 

Spengler

Déclin de l'Occident de Spengler à nos jours

 

 

 

 

 

 

 

Sport

Vulgarité sportive, de Pline à 0rwell

 

 

 

 

 

 

Staël

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Starobinski

De la Mélancolie, Rousseau, Diderot

Starobinski 1

 

Steiner

Oeuvres : tragédie et réelles présences

De l'incendie des livres et des bibliothèques

Steiner

 

Stendhal

Julien lecteur bafoué, Le Rouge et le noir

L'échelle de l'amour entre Julien et Mathilde

Les spectaculaires funérailles de Julien

 

 

 

 

 

 

Stevenson

La Malle en cuir ou la société idéale

Stevenson

 

Stifter

L'Arrière-saison des paysages romantiques

 

 

 

 

 

 

Strauss Leo

Pour une éducation libérale

 

 

 

 

 

 

Strougatski

Stalker, nucléaire et métaphysique

 

 

 

 

 

 

Szentkuthy

Le Bréviaire de Saint Orphée, Europa minor

 

 

 

 

 

 

Tabucchi

Anges nocturnes, oiseaux, rêves

 

 

 

 

 

 

 

Tartt

Le Chardonneret, Le maître des illusions

Tartt Illusions

 

Tavares

Un Voyage en Inde et en vers

 

 

 

 

 

 

Temps, horloges

Landes : L'Heure qu'il est ; Ransmayr : Cox

Temps de Chronos et politique des oracles