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La République des rêves, roman

Samedi 11 mai 2013 6 11 /05 /Mai /2013 14:25

Bosch

Jérôme Bosch : L'Ascension vers l'Empyrée,

Palais des Doges, Venise

 

 

 

De Natura rerum, La montée vers l’Empyrée

La République des rêves VIII


 

Il ne voit les montagnes que tombé dessus. A Aspet, après deux jours de lueurs molles et pâles, couleurs et contours noyés, puis une lourde pluie nocturne. Pendant sa montée, un matinal brouillard se déchire sur la soudaineté des Pyrénées verts et blancs. C'est dans l'exaltation de l'allégresse presto de la trentième symphonie de Haydn qu'il monte le long des crêtes boisées de Penne Nère, puis sur des pelouses en dévers au-dessus de gouffres pommelés pour accéder au modeste sommet visé depuis Toulouse : le pic de l'Aube.

De ce sommet, choisi pour son nom, il espère encore, après une semaine dépourvue de conversation réelle, et comme par la magie infuse du génie des péripéties, rencontres et coïncidences, une rencontre, ne serait-ce qu'avec le visible du réel. C'est pourquoi il aborde ses derniers mètres d'herbes et de pierres avec une infinie circonspection, bravant dans le sens du poil sa fraîcheur ventée, humant le désordre des parois et des pointes de neige étalées d'est en ouest au-delà de vallées bosselées de verts de mai. Personne. Il s'assied avec des heures encore d'après-midi pour rester là, trouvant que les ombres à la surface de la forêt de la Paloumère bougent comme des îles, en une tectonique des plaques accélérée et folle. Il boit l'eau de la dernière source qu'avale plus bas un des gouffres du réseau de la Henne Morte, il croque un bout de chocolat, il suce une graminée mobile dans le temps...

Quand il aperçoit, sur le très vague sentier terminal, la patiente et minuscule montée, comme de ces insectes qui ont la forme et la couleur des herbes, d'un humain. Il présume qu'il lui faut bien un quart d'heure pour arriver. Et n'a-t-on pas un brin de conversation assurée quand on rejoint le même sommet solitaire? Et Camille d'imaginer nymphette lolitesque au mollet et à la personnalité assez sûrs pour affronter la montagne, intrépide clochard barbu fumeur de joint revenu de mai 68 et de Katmandou, terrible bavard destructeur de toute vie sous le laminoir des banalités, ou placide mâcheur de menthe fraîche aussi obtus que son silence...

Approchant, l'homme paraît s'être déshabillé de tout pittoresque ou cliché. Assez petit, quoique fort de torse, le visage aux entournures rondes, rasé de près, les cheveux courts et raides avec un épi châtain qui balbutie dans le vent, les yeux invisibles, on dirait celés sous les fentes actives des paupiè­res. Comme si pour Camille observer et décrire allaient lui compléter le monde… Soudain, une paire d'yeux vive à fureter pour d'un seul regard délacer les nids des oiseaux et les chaussures des marcheurs. Au bonjour de Camille, il n'a qu'un timide mouvement de la tempe qui fait saillir un reflet grisé. Il sort une goulue rasade d'eau claire qui brille sur ses lèvres. Un quart d'heure se passe sans, dirait-on, que le bon vouloir d'un narrateur n'agisse en faveur des rencontres significatives... Pimpantes pochettes nuageuses en dessous et en dessus, écoute instable des retours de vapeur des gorges à torrents, des pics lointains et éthérés, peut-être espagnols au sud, là-bas où le glaçage chantilly de l'altitude bouge sans cesse...

Un peu piqué, Camille demande: « Vous arrivez d'où? » regrettant déjà la platitude indigne de sa question.

« De là » fait-il en ouvrant les bras et les yeux pour englober l'espace de la montagne et des nuées sur azur et blanc. « Et de là » fait-il en saisissant entre le pouce et l'index un grain peu perceptible de pierre...

-Justement j'y vais, rit Camille. Alors ayez la bonté de m'indiquer la porte, le passage, le sésame...

-Vous respirez, vous regardez et vous y êtes. Ou alors, il y a les milliers de volumes et d'années des sciences et des bibliothèques. Un peu lourd pour nos sac-à-dos, non?

-Et de tout ça, vous faites quoi, dans votre vie?

-Physique théorique, astrophysique et autres bricoles vaniteuses... Et vous?

-Photographie, art, paysages, histoires d'amour, énigmes, investigations et prétentions…

-Que voilà une liste rondelette et appétissante sur un Pic de l'Aube. Je m'appelle Rémi Vénasque. Et vous?

-Camille Braconnier .

-Comment dites-vous? Camille Braconnier... N'étiez-vous pas, un nom pareil ça ne peut s'oublier, sur la liste d'un colloque? A Biron, il y a quelques années? Où je n'ai pu venir.

-Celui qui annonçait : « Comment penser la physique contemporaine? » C'était vous? Et pourquoi n'êtes-vous pas venu?

-Parce que j'avais mouru.

-Comment? Qu'est-ce que vous dites?

-J'ai mouru. Ah, c'est une drôle d'histoire. Je ne vois pas pourquoi je la raconterais au premier venu...

-Il n'y a aucune raison en effet. Admettons seulement que j'adore les histoires racontées sur un sommet montagneux, que ça peut s'échanger contre d'autres histoires, que la seule curiosité ne suffit pas à dire les motifs de mon intérêt et que vous semblez avoir suffisamment de piquant dans les mots pour crever les abcès de la banalité commune et organisée... Non?

-Mais à vous je veux la raconter. Même si vous haussez les épaules en retournant en bas. Parce qu'il y avait, je l'ai gardée précieusement, dans votre plaquette sur le Périgord, une photographie... L'ouverture sensuelle, feuillue et spiralée, on ne sait si c'est cosmique, d'un sentier vrillant un taillis vers la lumière. Qui correspond très exactement à un passage en tunnel que j'ai vu, et vécu. La forme de la lumière au bout, c'est vers cela que j'allais. Et où j'ai commencé d'être...

-Je ne saisis pas... Vous allez peut-être vers des interprétations trop précises, exclusives... Mais pourquoi pas. Donc, vous aviez « mouru »?

-C'était alors que j'aurais dû rejoindre Biron. Quelques heures avant. Alors que je revenais en moto d'une séance de zen, maître plissé en robe de lin tapant un grand coup sur le sol du silence de son bâton noueux de buis, fidèles cherchant l'extinction des tendons, pièce de danse nue avec barre et miroirs, un seul pétale de rose bleu sur les lames du parquet blond et vide. Je roulais dans l'ivresse de cette inquiétude contenue qui serre sans lâcher quand on n'a pas de but (un crédit venait de m'être refusé par le Ministère de la Recherche), quand on sort d'une séance où l'on a rien pu apaiser ni saisir. Je roulais dans l'ivresse d'une vitesse retrouvée, dans l'aisance du poing droit serré à l'extrême sur l'accélérateur dans les courbes larges de la rocade de Bordeaux ouest. Ma Harley Davidson dansait, se penchait de gauche à droite au-dessus du filet follement flou du goudron bleu, rugissait de contentement vers l'orbe aux câbles tendus de trapézis­te du Pont d'Aquitaine au­-dessus du limon de marée descendante... Quand, vers le haut du pont, je ne sais quelle exaltation de virtuose me fit doubler et slalomer, y compris parmi la file d'en face affolée, une tension survoltée de l'avant-bras poussa ma Harley vers le haut, me fit jaillir en dérapé, en segment de parabole couchée griffant le goudron, glissant en deux secondes d'étincelles sifflées entre les voitures et m'éclater contre le parapet.

Là, il n'y eut pas de douleur, parce que je partais. Dans l'immatériel jaune ivoire et feu. Je m'élevais. Sans cuir de moto, ni peau ni corps. Comme le souffle d'un bas de soie couleur chair au-dessus d'une carapace noire et chrome brisée, au-dessus du Pont d'Aquitaine gris et blanc diminuant au-dessous avec le ruban crémeux de la Garonne, bientôt rejoint par celui praliné de la Dordogne et coulant d'une seule Gironde sirupeuse, vers l'océan azuré à cent quatre­-vingts degrés de courbe et de planète curaçao clair dans la nuit bouillonnante étoilée rendue sphérique et ouverte par le tournoiement dans lequel je m'engouffrai, vers une infinitésimale lumière calme au bout. Cela m'avalait comme l'œsophage accueille la gorgée de nourriture. C'était un long tunnel de cristal et de peau qui du noir passait aux couleurs de feuilles de printemps sous la brise, aux couleurs de confitures de coing-orange, spiralé, avec un fond de lumière merveilleuse et grandissante. Là, tout était ductile, fluide, audible, tactile, visible, odorant, goûteux. Etait luminescence et particules, ondes et corpuscules, distinct et ensemble. J'étais nu, sans le poids et la gêne du corps, sans le sexe et son petit pendouillement ridicule, une seule sensation de fragrance et d'ailes. Des lumières et leurs prismes en bâtonnets d'arc en ciel me traversaient sans mal ni m'aveugler, pour éclairer tous mes réseaux sémantiques neuronaux jusqu'à l'intérieur de mes sens, souvenirs, insouvenirs et pensées, toute ma vie lisible et panoramique comme sur un ADN simultanément identifié, projeté et interprété dans une profusion d'images, de scènes et de récits, d'enfance, d'adolescence et d'âge adulte miens, à sa juste valeur. Un vol perpétuel de photons entourait en spirales successives le tunnel qui allait s'élargissant, s'illuminant de plus en plus de translucidité, et me portait en une ligne courbe vers un autre champ de photons a capella à la manière des anges de Schütz et du Chant des adolescents de Stockhausen, avec une pulsation syncopée dans le langage du temps... Bientôt, une note unique se dégagea, non pas solitaire, mais fondue de toutes les autres possibles, enrichie de ses harmoniques, oscillant et frémissant, glissant sans fin dans une dynamique étonnamment agile, comme les allegro et vivace des Sonates en trio de Bach. Au-delà, une boucle musicale apparut, se répéta lentement, se répéta légèrement autre et déplacée, se répéta encore, en un tranquille processus graduel, d'enveloppement, de clarté sensuelle et spirituelle infinie. Soudain, une première entité à forme masculine, translucide et douce, me toucha l'épaule, avec un de ces regards d'amitié qui secoue et galvanise d'énergie jusqu'à la pointe pure des orteils, des doigts et de la langue, comme si c’était moi qui me retrouvai enfin. Compréhensive, elle me guida vers la valvule vivante du tunnel. Je franchis une marche impalpable dans la lumière. Alors, je trouvai une deuxième entité, Aphrodite d'or, chair et nue, sans sexe. Elle avait le visage, avec une beauté intérieure en plus que je ne lui avais pas connue, d'une jeune fille que j'avais aimée jadis sans avoir jamais pu lui parler, et qui mourut écrasée entre le quai et la coque du bateau de l'Ile d'Ouessant. Elle me tendit un rameau d'or, qu'avec une intense sensation de bonheur liquide, celle de l’eau pour la soif, mais électrisant tout mon non-corps, je pris, pour m'avancer vers l’oreille interne, supérieurement aérée et mélodieuse, rose, du tunnel ouvert vers je ne sais quel clair matin... Soudain, il tomba en cendre bâtonneuse, noire et glauque dans ma main, je fus rappelé à une vitesse nauséeuse vers le dedans du tunnel et sur le pont où j'avais laissé mon corps, on me le faisait péniblement reprendre, pressant ma poitrine, charcutant les veines de mon bras, comme un gant cassé qui m'allait mal et me faisait mal, qui m'étouffait avec des mains de métal sur le poitrail, avec ma main sur un fragment de guidon noirci. Et je vis mes sauveurs haïssables dans le suffocation de ma langue retournée.

Après, je perdis conscience, sans rêve. Parce qu'hélas, j'étais de nouveau vivant. J'eus, pendant quelques jours de coma, quelques réminiscences apparentes de ma traversée, une lueur mobile au bout d'un couloir où je voyais mon aura, mais vérification faite, ce n'était qu'un grand miroir au fond d'un couloir d'hôpital. J'eus à souffrir. A compter à chaque respiration les coups de serviettes mouillées de mes côtes et de mon sternum cassés. A tourner ma vertèbre brisée entre mes cartilages pincés, mes tendons froissés, mes muscles hachés. A tenter de gratter ma peau entre le plâtre et le genou. A essayer de cracher les caillots de sang collant mon diaphragme. A oxygéner les bulles de plomb qui cognaient sans cesse contre mon crâne sans pouvoir sortir. Entre temps, « un pronostic très réservé » avait atterré Catherine. Puis, après deux mois, à me rééduquer. Avec les mains, les cheveux et les mots de Catherine sur mes mains. Avec les gestes, les paroles d'encouragement à qui ne devait plus guère marcher, d'une masseuse kinésithérapeute dont le rire et la solidité me piquèrent au vif des mois durant, me firent faire des progrès inattendus par tous... Et me voilà! Pic de l'Aube, 1608 mètres d'altitude, quatre heures de montée. Forme superbe!

-Avez-vous raconté cette vision tout de suite?

-Non, une sorte de présence intime me retenais: « pas déjà... » J'y repensais tout le temps. Ce qui aurait dû me faire haïr la condition souffrante de la vie, le cinglant et caoutchouteux univers déshumanisé de l'hôpital... Mais non, une impulsion nourrie de ce souvenir m'encourageait sans cesse à vivre, à me battre contre moi-même pour vivre. Je bougeais, n'était-ce d'abord qu'un doigt pour scander un bout de mémoire de sonate de Scarlatti, je lisais, j'écoutais des blues, toute l'histoire du rock et du jazz, j'organisais ma pensée... J'ai attendu d'être à la maison pour le raconter à Catherine.

-Et qu'a-t-elle dit?

-Nous en avons longuement parlé, elle pensive. « C'est beau, dit-elle, si je le vis, je le vivrais à mon moment, puis l'un de nous deux accueillera l'autre. » Ce n'est pas quelqu'un qui s'emballe dans les hypothèses, qui se tracasse. Elle a un calme génie pour accepter les choses. Ceux qui ne la connaissent pas pensent qu'elle est indifférente, ou froide. Mais c'est un respect, une sensitive... Après, j'ai cru de mon devoir d'en parler. D'abord, un collègue de physique qui travaille sur les micro-structures des ondes dans l'espace, un bosseur fou, toujours épaule contre épaule avec moi pour le boulot... Qui m'a déçu profondément à l'occasion; il ne m'a même pas laissé finir. « Du concret, disait-il, pas des conneries de bondieuserie... »

-C'est tout?

-J'ai persévéré. Et le résultat n'a pas été brillant. Jusqu'à ce que je trouve le livre d'un professeur américain qui rassemble ce genre d'expériences de l'au-delà, que j'apprenne qu'il existe en France une association de quelques dizaines de personnes dans mon cas. J'v suis allé, le cœur battant, l'esprit en feu. Mais ça été pire. Parce que j'avais un voyage post-mortem plus riche, plus complexe, plus détaillé qu'eux. Ils étaient restés trop humains. Et le mesquin ressentiment les fit me rejeter comme truqueur, faussaire et m'as­-tu-vu. Quelques autres, pour les mêmes raisons, tombèrent carrément à mes genoux, atteints de religium tremens, comme si j'allais leur rattacher le cordon ombilical à l'au-delà par ligne directe. J'avais innocemment partagé le gentil groupe gonflé de bonnes intentions en deux factions de sectes combattantes.

-Joli psychodrame en effet...

-Finalement, à part Catherine, tu es le seul qui n'a pas ricané, qui ne s’est pas détourné, gêné ou choqué par l'obscénité de la chose, ou extasié comme un niais devant la joliesse mystique de la promesse. Je ne pouvais en parler à Platon, qui avec le mythe d'Er, dans La République, évoque ce genre d'échappée. J'ai pensé à toi, lorsque rangeant des paperasses, j’ai retrouvé ta photo qui m'a redonné tout vrai ­un instant de mon ascension. Je n'allais pas encore emmerder un pauvre homme avec mes farfeluosités… Mais là, en te trouvant sur ce sommet -nous n'allons pas analyser les ressorts du hasard maintenant- je n'ai pas hésité. -Rassure toi, je ne suis pas à la recherche d'une quelconque chaude compassion.

-Je t'écoute. J'essaie d'émettre des hypothèses. Sans me précipiter. C'est comme si j'avais une réponse fictionnelle à certaines questions. Mais une réponse sujette à caution. Cette histoire est peut-être programmée par le secret biochimique du corps au moment de la mort. Une décharge compensatrice d'antidépresseur, un rêve fabuleux en vingt secondes de drogue pour masquer que la souffrance et la mort se brisent en néant...

-C’est ce que je me suis dit. Le réflexe scientifique ne m’a pas lâché. Mais réduire le spirituel à la biochimie... Ramener les chambres de Raphaël à une ébullition d'oxygène, de carbone et d'acides aminés... La matière de l'âme est-elle une création du seul corps? Finit-elle avec lui ?

-Pourquoi pas? L'esprit est la fonction du cerveau, comme la digestion est celle des tripes. C’est un film fait de tes matériaux et que tu t’es projeté, sans savoir où était la lentille neuronale du projecteur. Tu étais ton propre narrateur à toi-même caché…  

-En rassemblant des moments, je peux répondre. Mais c'est comme les 109 éléments. Ils ne suffisent pas à expliquer la vie. Ma grand-tante Ernestine, la religieuse, lors d'une anesthésie aléatoire dans les années trente, a dit avoir vu les portes du paradis. Les techniques de réanimation actuelles ont pu favoriser mon expérience... Tu sais déjà pour l'Aphrodite. Quant au rameau d'or, c'étaient quatre heures de colle que je me suis injustement mangé à copier l'original et la traduction du fameux livre VI de L’Eneïde de Virgile, tout ça d'un pénible, c'était un prof de latin aussi lunatique que sadique, avec une adulation mystique pour ce bout de bois qui permit à Enée de passer vivant dans les enfers. Et puis, surtout, mon éducation protestante, le sentiment alors d'être en permanence radiographié sous l’œil de Dieu, l’espoir que le juste serait accueilli par le regard des anges... Des musiques, des tableaux, comme ce jour, j'étais enfant, à Venise, dans le Palais des Doges, je me suis évanoui sous les vingt-deux mètres sur sept du Paradis de Tintoret, puis, l'étage au-dessus, où je restais hypnotisé dans l'axe de visée lumineuse du tunnel avec les âmes et les anges de Jérôme Bosch...

-Ce sont les matériaux divers qui préludent à la fiction de l'œuvre d'art, tout simplement.

- Tout simplement! N'oublie pas que Freud lui-même avouait flancher devant le mystère de l'œuvre d'art. Et je ne vais pas me prétendre artiste pour un rêve qui est dans le domaine public de l'humanité, ou pour une réalité supérieure qui n'est pas de mon fait.

-Freud aurait peut-être vu une érection dans ton rameau d’or. Et dans ton tunnel l'envers du conduit vaginal de sortie. Il aurait dit que l'inconscient aime à nier la mort. Son seul défaut était de ne rien connaître à la biochimie.

-A laquelle tu ne connais rien toi-même. Et moi guère plus. On fait une belle paire de causeurs d'embrouilles sur cette montagne à forêts. Ou alors, ce que j'ai vu, c'est du vrai, c'est du gâteau de réalité.

-Peut-être qu'au moment de débrancher la vie, le cerveau désinhibe ses circuits et éclaire d'un flash toutes ses ressources?

-Pourquoi est-ce que je ne peux pas sauter de ce sommet vers la lumière du savoir et sourire à ses anges?

-Tu peux sauter dans la fiction, si tu veux. Ou te suicider pour quitter la grotte platonicienne de la vie où tu ne vois rien. Non, pour moi, la vérité est ici, et parmi nous.

-Non, le suicide, n’est pas dans ma nature. Depuis, la vie intégrale m'est devenue plus précieuse encore. On dit que ça ne se passe pas trop bien pour les suicidés, là-haut. Quelques-uns ont raconté qu'avant d'être renvoyés parmi les vivants, des ombres aux poignets tailladés leur avaient fait ressentir la honte et le tourment de leur geste erroné. Le genre bottée d'orties amères dans la gorge, tu vois...

-Parce que le chrétien est conditionné à voir dans le suicide une faute grave. Et la plupart ont autant de mal à avaler leur vie que leur mort, alors... Je crois qu'après ton histoire il peut y avoir un bout d’épisode, puis, plus rien.

               -Quel matérialisme, regrette Rémi. Et Dieu? Qui a jeté cet espèce de moi dans mon espèce de corps, dans cette espèce de monde?

-Enfant, j'ai un jour pensé que tout le monde savait. Qu'on m'avait jeté dans ce moi, dans ce monde, sans rien m'en dire, pour m'observer... Aujourd'hui encore, j'ai l'impression que c'est étrangement que la société me laisse braconner sur ses terres. . .

-Donc, l'hypothèse Dieu?

-Toutes ces religions... Pourquoi ce dieu plutôt que cet autre? Entre un seul dieu et ceux qui disent plusieurs... Je préfère les dieux de la montagne, de la source et du loup. Et quoique ce pin puisse ressembler, torturé, desséché comme il est, à quelque christ sur sa croix, quelle horreur d'adorer la figure répugnante d'un corps souffrant! J'adore Aphrodite...

-Et s'il existe après tout? Et que tu le rencontres après?

-Improbable. Cet homme est mort depuis longtemps. Cependant, je lui accorderais qu'il a bien fait de me laisser mon libre arbitre. J'aurais des conversations avec lui, qui, très vite, manqueraient de piment: il saurait tout. J'accorderais qu'il a fait un sacré boulot, mais sans être de la meute bêlante de ses adorateurs. J'irais rencontrer Nietzsche et Monteverdi, Picasso, Dante et Titien, Proust, Jim Morrison et Lucrèce, Webern et Max Planck, et bien d'autres... Je ne perdrais pas mon infini, je te le promet. Et s'il a la stupidité de m'envoyer dans son enfer à quincailleries de souffrances au lieu de son paradis des houris, eh bien, je hurlerais d'ironies inutiles. Contre le seul coupable de l’affaire : lui !

-Quelle tête de cochon! On dit ça, et on retourne sa veste sous le crucifix de l'extrême onction.

-Non, Rémi, nous n'avons eu ce bout de discussion que parce que nous sommes nés dans sa culture là.

-Alors le ciel est vide d'origine, de pourquoi et de but...

-Oui. Les dieux ne sont qu'une défense fictionnelle, au sens de la défense immunitaire, devant les stress de la mort et de l'impensable. Et ça me plait mieux ainsi. Je suis plus libre. Comme lorsqu'au ciel de la politique il n'y a plus d'utopies. Surtout qu'on ne me prouve pas qu'il y a Dieu, qu'il y a une réponse irréfutable au d'où venons nous, qui sommes-nous, où allons-nous. Alors, ça perdrait son intérêt, sa liberté, son plaisir...

-A moi, il me faut les réponses, reprend Rémi. J’entrechoque les faits et les hypothèses, voir si ça fait des étincelles. Avec ces silex, accélérateur de particule ou radiomètre différentiel du satellite COBE, je veux éclairer le cosmos et l'homme, savoir le pourquoi et le comment.

-Finalement, avec le poème d'un autre et l'œil de mon appareil photo, j'ai la même démesure d'ambition...

-Quoi ? Explique toi un peu pour voir.

Alors, Camille lui parle de son De natura rerum, de son livre de photographies en formation. Les principes fondamentaux de l'univers, de la matière et des atomes, les éléments de la nature, l'esprit, le corps et la mort, images, visions, connaissance et amour, « pouvoir tout regarder d'une âme apaisée », l'univers mortel et non divin, l'histoire de l'humanité, physique, astronomie, géologie, botanique, zoologie, les hommes, leurs travaux et leurs langues, la météorologie, foudre, nuages et tempêtes, la terre...

-Ouch! Et sur combien de vies comptes-tu pour ça?

-Oh, ce ne sera qu'un modeste raccourci.

-Et tu as des notions de physique quantique, de chimie supramoléculaire, de catalogues de galaxies, d'interférométrie, d'héliosismologie, de réinterprétation géométrique de l'équation de Fermat?

-Rien! Trois fois rien! L'équation la plus enfantine me laisse pantois, depuis qu'en maths je lisais les poètes romantiques...

-Alors, rêveur fou, ton cas est désespéré.

-N'oublie pas ma tête de cochon. Je n'ai pas à respecter les chasses gardées.

-En quelque chose comme quinze milliard d'années, tu devrais y arriver. Mais j'aimerais voir tes photos. Et peut-être te donner quelques coups de main, si tu veux. Moi aussi, je veux connaître tout ce que cache l'univers.

-Pari tenu! rit Camille. Ce sommet aux nuages nous monte au cerveau ! C’est le genre de pari pour indécrottables ivrognes de mondes. Un contrat à sceller avec son sang, ou avec du vin... Je n'ai que de l'eau de montagne, ça t'irait ?

Rémi Vénasque sort alors de la poche intérieure de sa parka matelassée vert, comme pour la protection du côté cœur, une mince flasque d'argent, courbe un peu pour épouser la forme de la poitrine...

-Et une goutte de génépi des Alpes, ça marcherait ?

-Et comment! Avec une poignée de dattes directement importée des oasis édéniques, d'accord?

-A ma prochaine et dernière mort, reprend Rémi, en soufflant l'ellipse des noyaux vers l'abîme des vallées, je veux qu'on disperse mes cendres du haut du Pont d'Aquitaine. Histoire de bloquer à nouveau la circulation. C'est une antenne cosmique de première grandeur au-dessus du fleuve. Une part d'orbe lumineuse. Et toi ?

-N'importe quel cimetière de montagne avec vue irait à ma carcasse. Soudain, je me demande si Léo Morillon est en haut, derrière ton tunnel, et Julius, et Joss ? Si c'est un Apollon d'or qui attendait Léo ?

Thierry Guinhut

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie

Extrait d'un roman à venir : La République des rêves

 

69-Luchonnais.JPG

Vallé de la Pique et Luchonnais depuis le pic d'Aubas, photo T. Guinhut


Par Thierry Guinhut - Publié dans : La République des rêves, roman
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Mercredi 8 mai 2013 3 08 /05 /Mai /2013 09:51

Roses

Photo T Guinhut

 

 


Eros à Sauvages


Première journée

prologue


La République des rêves IV, roman


 

 

       Au travers des herbes et des branches qu’on avait laissé pousser sur l’étroite route, des ronces vigoureuses, Camille aperçoit par intermittences le granit clair du bâtiment. Il guide Flore parmi de folles graminées, parmi ce qui pourrait sans peine passer pour un taillis sauvage. Ils débouchent enfin sur un îlot gazonné, tondu de frais, émeraude de rosée sous le soleil matinal, propice aux pas, à quelque déjeuner sur l’herbe façon Watteau où les dames mouillent leurs dessous -ce qui n’est pas dit dans le tableau. Le castel de Sauvages, dont la rudesse du matériau granitique est tempérée par un discret satin de mousse, demeure silencieux. Vu du perron, un vent imperceptible agite les feuillages dans la trouée sur les pentes des monts d’Ambazac. Du bout des doigts, comme magiques soudain, Flore effleure le fermoir de la porte de chêne qui, s’ouvrant, révèle un blanc vestibule. Seule sa voix, hésitante, comparant les lieux au château de la Belle au Bois Dormant, s’éteint dans la pièce. Et c’est presque sans surprise qu’ils découvrent, poussant un panneau intérieur laqué blanc, un homme penché sur une forme indubitablement féminine, dans un peignoir brouillé d’un désordre de dentelles immaculées. D’une buée de cheveux ondulés, virevoltants et bruns, un rose et frais minois darde un regard bleu campanule sur l’homme qui aborde ses effluves, puis sur les visiteurs.


       -Eros, éveille-toi.

    -Eros n’est-elle pas éveillée depuis longtemps en toi et nos invités en qui je reconnais Flore et Camille… Me trompé-je ?

       -Je ne t’appellerai pas autrement qu’Eros…

       -Julius se tourne alors vers les nouveaux venus, leur prend le bras et les guide vers une pièce adjacente où les attend un solide et chatoyant petit-déjeuner.

       -Buvez et restaurez-vous selon vos goûts sans que l’esprit qui est dans les sens en soit alourdi, annonce-t-il, s’asseyant et se servant un grand café noir comme l’encre des contes.

    Levés depuis deux heures, Flore et Camille font honneur à l’irréprochable abondance de la table, pain de campagne et rillettes d’oie pour l’un, thé jasmin et croissant pour l’autre.

     -Vous saurez tout à l’heure qui sont mes deux autres invités ; et vous aurez tout loisir d’apprécier la belle Eros qui, je l’espère, inspirera vos discours. Sachez seulement qu’elle s’est nourrie ce matin d’un jus de cerises rouges et d’un soupçon de confiture de pétales de roses ; non, ne parlez pas ! Gardez votre langue pour de plus passionnés propos et usages…

      La voix grave et feutrée de Julius résonne un instant encore parmi le cristal de la table, le chintz abondement fleuri des doubles rideaux, la toile de Jouy des murs… Peut-être a-t-elle fait légèrement frémir dans son cadre la nymphe endormie nue d’une gravure dix-huitième…

Un moment plus tard, chacun s’assied dans le grand salon, sur des canapés blancs, au milieu d’un décor également blanc, hors une demi-douzaine de luxuriantes plantes vertes. Eros porte une robe ornée de grand iris bleus sur fond vanille et suffisamment vague pour laisser entendre qu’elle est transparente alors qu’il n’en est rien ; ses cheveux sont noués au-dessus de la nuque avec cette hâte étudiée de qui veut offrir la beauté dans le plus parfait naturel des clichés. Pas le moindre bijou, pas même de chaussures, comme pour préserver la pureté de ses mains et pieds qui serviraient sans peine d’argument à une publicité pour Dieu. Au-dessus du smoking le plus conventionnel, Julius lisse de l’index sa courte moustache poivre et sel, et commence :

      -Chers amis, avant d’en arriver au but de cette petite réunion, de ces trois jours que nous allons passer ensemble, laissez-moi vous présenter les uns aux autres. Il est inutile cependant d’en dire plus sur celle qui m’accompagne. Son nom seul, « Eros », mieux que le trop humain prénom Rose qu’on aurait cru pouvoir lui attribuer, et ce que les mortels ne savent nommer que « Beauté » suffisent à l’introduire dans notre monde. Ensuite, Flore, la malicieuse, la médecin-gynécologue, la croqueuse boulimique de magazines de mode, la maritime, la curieuse du goût et des sens, vêtue aujourd’hui d’un ensemble pantalon et chemisier hortensia rose. Avec elle, Camille Braconnier, le chasseur d’images, qui enseigne depuis peu l’histoire de la photographie à Bordeaux, qui avec son livre Médio Acquae regarde le pays des vins comme je regarde une femme, et dans son livre Sentiers du Périgord voit les touffes du paysage, vallées humides, monts gonflés, Camille le baladeur, qui a laissé au vestiaire ses vestes autrichiennes, ses brodequins de marche, et s’est vêtu pour nous plaire avec un soupçon de dandysme. Geneviève, blonde comme Le Printemps de Botticelli, et dont le léger strabisme rêveur n’est pas sans emprunter à cette figure tutélaire cette magie toujours à poursuivre. Geneviève, belle également quand elle reçoit contre l’opulence de son sein sa nichée d’enfants, belle très exactement comme la femme blonde, à la National Gallery de Londres, dont le pinceau de Palma Vecchio, depuis le début du XVIème siècle, sut nous rendre le visage, le sein droit découvert par un lâcher de ruban vert sur un tissu blanc. Sachez que sous un pseudonyme ravissant elle est l’auteure et l’illustratrice d’albums de contes pour enfants sages à l’heure de la récréation. Gérard, ingénieur en aéronautique, mais aussi mycologue et découvreur de phallus impudicus dans le secret des bois, est son époux. Enfin, vous me pardonnerez je l’espère si je me présente moi-même bien que je vous soit connu : Julius, veuf d’il y a bien des années, la cinquantaine, portant beau, haut et fort, collectionneur de ces livres qu’Amour inspire (vous n’aurez qu’à tirer ce rideau pour accéder aussitôt à l’enfer rose et noir des bibliothèques). Et, par ailleurs, propriétaire récoltant d’un de ces grands crus bordelais qui font si souvent rosir les lèvres des dames.


         Dès ce matin, et pour trois jours, nous voici réunis pour bavarder sans ambages ni badinages du sexe, des sexes et de l’amoureuse sexualité. Comme les narrateurs du Decameron de Boccace, comme les historiennes des Cent vingt journées de Sade, nous parlerons chacune et chacun de nos expériences et souvenirs, rêveries et fantasmes, désirs et réflexions, sans toutefois recourir aux perversions violentes, car cela n’est ni de notre goût ni de nos principes. Nous conterons le plus souvent sous le coup de la tension fruitée de l’éblouissement et du désir… De ces conversations, de ces récits, ou grappes de récits, faits à l’abri de la grande peste moderne de l’amour, surgiront maints bonheurs et enseignements. Geneviève, c’est à toi, si tu veux, de commencer à raconter :

 

Thierry Guinhut

Estrait d'un roman à venir : La République des rêves

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie


Par Thierry Guinhut - Publié dans : La République des rêves, roman
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Vendredi 3 mai 2013 5 03 /05 /Mai /2013 18:00

Lucrece-couv.JPG

Lucrèce : De la nature des choses, traduction de Lagrange, Bleuet, Paris, 1795, cartonnage d'époque.

 

 

De natura rerum


Euro Urba


La République des rêves VIII

 


 

     L'action se transporte dans le T.G.V. en nuit. Voyage, un sifflement pâle dans l'abstrait. Comme ce matin, l'aller dans un brouillard continu. Pourquoi-pas faire sponsoriser son De Nature Rerum par Euro Urba ? Idée qu'il balance, rejette aussitôt, et reprend avec un sourire. Impossible. Magnifiquement tentant. Qu’importe d’où ça viendrait si cela devait permettre la création et la publication. Non ? Il allait de toutes façons suivre cette affaire, sonder un peu si possible la nature de la chose, en allant voir Lespinassières...

        A Bordeaux, Camille prend quelques journées de pause, photographiant les quatre ans de sa fille, qui souffle d'un coup fière les bougies du temps. Epiant ses joies et ses gravités autrement peut-être que pour l'album de famille jalousement façonné par Flore. La petite tête de leur fille était lancée dans l'univers depuis la rencontre d'un spermatozoïde et d'un ovule dans le rouge d'une chair et du sang...

        -Et tu vas aller voir ce fou de Lespinassières ? demande Flore. Avec ce type ça sent l’odeur sucré de la corruption, de l’arnaque. Te fourres pas là-dedans. Tu y perdrais ton intégrité. N’as-tu pas assez d’argent pour travailler comme tu l’entends ? Et pour trouver un sponsor, n’as-tu pas le temps, alors que tu n’as pas encore fait la moitié de ton livre…

      -J’irai. Mais pas pour décrocher je ne sais quel contrat qui me lierait à je ne sais quelle perspective politique.

        -Pourquoi, alors ?

        -Je veux voir le nouveau costume que s’est taillé Lespinassières.

        Le lendemain après-midi, il est déjà sur le terrain, avec une odeur de mer et de montagne aux chaussures. Marchant depuis l'Atlantique vers les premières collines basques déjà visibles... Une dizaine de jours à chercher et laisser venir les éléments de la nature, les déchets portuaires sur l'estuaire de la Bidassoa, le passage au-dessus de l'autoroute internationale puis sous l'énorme pylône d'une ligne à haute tension vrombissante d'énergie, la boue et la pluie d'avril, et enfin les trouées de soleils verts sur les pentes de la Rhune crevant le grisâtre plancher de nuages. De là, il navigue à vue, de col en col, prairies, fougères, bois et roches contre le ciel. Les humains ne sont plus que rares figurants dans la solitude forestière et sur les crêtes au fronton de deux pays, marcheurs discrets, ou bavards de banalités, patrons d'auberges et de ventas, à qui il serait vain de demander quelles sont les matières de l'univers. De même, si la montagne est prodigue d'images, peu lui semblent dire la nature des choses.

        Sauf soudain, au bord d'un chemin parfois empierré, ancienne voie romaine peut-être, dans les profondes ornières de bas-côté et de printemps, la masse gélatineuse d'une grappe d'œufs de batraciens, agglutinés en molécules étranges et complexes, quoique d'atomes répétés, la vie déjà et latente des noyaux et de leurs nuages d'électrons. Il dort dans des cabanes, des petits hôtels silencieux de demi-saison, des refuges où la porte ouvre sur la gelée blanche et le jaune des jonquilles au matin... Mâchant le pain et la saucisse sèche du spartiate chemineau, il lit à la pause un ou deux ouvrages qui l'emmènent des particules élémentaires aux grappes énormes et vineuses des galaxies, il ouvre la porte de la nuit à sa cabane pour pisser un long jet clair sous le rayonnement diffus et incomptable des poussières de la voie lactée, il joue à photographier le soleil à travers les couches nuageuses ou à son coucher décalé vers le rouge, les points et les traces des étoiles, de Vénus...

     -Enfin, vous voilà, Monsieur Braconnier ! Je savais que vous y viendriez. Joseph Roche-Savine, à Paris, n’a pas omis de me parler de votre rencontre. Vous êtes à moi maintenant. J’en fais depuis longtemps une affaire personnelle. On ne m’échappe pas. Il paraît que vous avez un grand projet… Ici, à Euro Urba, nous aimons les délires d’envergure. Nous allons faire affaire…

        -Je n’en suis pas sûr.

        Camille reste prudemment stupéfait devant le format nouveau acquis par Lespinassières : lui déjà bien grand, comment de si maigre est-il devenu si gros, à faire s’étriper le nacre de ses boutons de chemise ? Est-ce le fade régime, l’inaction de la prison… Une petite poignée d’année, et, de filiforme, il est passé au piriforme, acquérant une sorte de bonhomie effrayante, une jovialité sardonique, comme si le visage du jeune homme s’était gonflé du masque de marbre d’un empereur romain de la décadence. On comprend à l’instant qu’il sait insinuer de velours les nuances et les inflexions de sa voix sonore. Mais que dire des manipulations de ses doigts boudinés acharnés sur une cigarette qu’il dépèce comme un militant anti-tabac parfaitement soigneux dans un vide poche en cristal de Daum…

       -Alors pourquoi venez-vous me voir ? Pour admirer ma nouvelle position ? Pas si nouvelle que cela d’ailleurs… Mais il serait trop long de tout vous raconter. Oui, je sais, je vois à vos yeux que j’ai grossi. Considérablement. En d’autres termes j’ai pris de l’ampleur. Ma carrure est définitivement politique et directoriale. Vous assistez à l’une des plus heureuses incarnations de Martial Lespinassières ! Le temps de nos velléités et magouilles au petit pied au bas du quartier des Grand Hommes est bien passé. Ah, vous regardez comme nous sommes magnifiquement installés ! Oui vous pouvez me photographier dans mon antre. Canapés de cuir blanc, bureau Stark and Gombrich en ébène et acier, lampe Ricchie One en platinium, tableau-sculptures d’Omar Kaled, le prince du tag anticapitaliste néo baroque bien connu. Mon costume en laine peignée est un Prada Daimon sur mesure, mes chemises sont en popeline de soie Dior Manhattan, mes larges cravates sont peintes à la main par Alexander Zocchos -comment trouvez-vous ces petits cochons dorés, appétissants n’est-ce pas ?- je change de caleçon blanc Calvin Klein trois fois par jour. J’exerce ma volonté à avoir définitivement cessé de fumer -ce qui explique cette éviscération en règle- depuis que j’avais pris cette habitude infâme dans le lieu étroit que vous savez. Quarante-quatre mètres carrés pour ce bureau ; mon bureau ! Au sommet de la Place de la comédie, vue sur le Grand Théâtre, la plus belle place de Bordeaux…

       -Et le sexe, Martial Lespinassières ?

       -Peuh… Minuscule marotte. Je ne baise même pas Malina, ma sexy secrétaire. Harcèlement sexuel, très peu pour moi. Le respect de la personne humaine, n’est-ce pas ? Le sexe, dites-vous… J’ai abandonné ces jouissances tout à fait surestimées. Ce n’est rien à côté du pouvoir et de ces manœuvres, le saviez-vous… Basta, les futilités !  Que me proposez-vous ?

       -Qu’est-ce qu’Euro Urba et vous avez à gagner avec le mégalo projet d’un livre ? Un livre de photographe sur les paysages et ses détails comme cosmos ? D’un auteur presque inconnu.

       -Une image. N’oubliez pas que nous vendons de l’image. En d’autres termes, de l’impalpable communication, du prestige, une aura fédératrice de talents et d’actions. Il faut que vous sachiez aussi que les importants profits d’Euro Urba, tous dévoués à la maturation de cette nouvelle société de justice sociale placée sous le haut patronage posthume de notre cher philosophe Léo Morillon, sont générateur d’impôts faramineux. Aussi, nous avons besoin de notes de frais à défalquer. Et d’un mécénat éclairé qui dégrèverait considérablement nos charges fiscales.

       -Que fait Euro Urba ? A quoi ça sert ?

      -Ne me dites pas que vous posez encore ces questions de béotien ! Allons, nous sommes un système de ponts entre les entreprises privées, les collectivités locales et le service public de l’état. Il s’agit de faire transiter les énergies, de faire se rencontrer au mieux les initiatives et les fonds, en particuliers les fonds européens. Euro Urba est un vaste cabinet de conseil. Des idées sources existent, des robinets financiers ne demandent qu’à s’ouvrir. Nous organisons les confluences. Euro Urba est en quelque sorte un grand irrigateur.

        -Avez-vous une station d’épuration ?

      -Que voulez-vous dire ? Ah, quel humour, Monsieur Braconnier, vous avez failli me noyer, vous attendiez quelque tuyau percé pour jeter le bébé joufflu avec l’eau du bain… Revenons à votre projet… Euh…

      -De natura rerum. A partir du livre de Lucrèce, une représentation du monde, de l’humanité et du cosmos, grâce aux acquis de la physique contemporaine. Quelques centaines de photographies dans un livre à paraître dans un an ou deux.

     -Tudieu ! Je vous ai connu plus petiot… Nous avons dû garder quelque part une minime coupure de presse du Courrier d’Aquitaine, où l’on vous interrogeait sur les développements futurs de votre travail. Ce ne serait plus Euro Urba, mais Cosmos Urba… Voyons, voyons… Nous pourrions imaginer, en sus de l’édition courante, une édition à tirage limité, quelque chose comme un bouquin d’un mètre carré minimum, trois dizaines de kilos, vendu avec la table de consultation exclusive dont le design s’inspirerait du nouveau logo d’Euro Urba encore à venir… Il vous faut cependant savoir que nous avons des dizaines de projets qui viennent solliciter notre mécénat. Pourquoi choisirions-nous le votre ?

      -Je n’ai pas de réponse à cette question. Et rien à offrir en échange. Hormis la modestie de mon art.

       -Taratata… Son caractère gigantesque peut suffire à coller avec notre Euro Urba. Faites nous un dossier, une pré maquette d’une bonne centaine de photos, un baratin -pas trop long surtout- un budget prévisionnel, joignez un devis de votre éditeur, un plan média… En attendant vous avez besoin de pellicules photos et autres quincailleries. Je vous griffonne une note de frais à honorer pour dix mille francs de matériel… Ne me remerciez pas. Tout le profit est pour Euro Urba. Mais n’oubliez pas que votre nom lui restera attaché. En d’autres termes, vous couchez avec Euro Urba. Voyez cette médiocre paperasserie avec Malina, ma secrétaire générale. Et signez en trois exemplaires. Pardonnez-moi de vous chasser si tôt, mais Dalbret est à ma porte. Notre Maire a depuis longtemps digéré le petit différent juridico médiatique que j’avais eu avec le vieux Delmas-Vieljeux. Entre Euro Urba Aquitaine et la Mairie de Bordeaux, il ne reste plus qu’à sous-traiter quelques menus travaux de plomberie conceptuelle… A bientôt. Comment s’appelle déjà votre projet de bouquin ? L’affaire est dans le sac.

     La Malina en question serait assez sexy si sa taille, au moins aussi grande que Lespinassières, ne rejetait ses interlocuteurs au plus bas de l’échelle des solliciteurs. Assise, ses avantages mammaires restent dangereusement braqués vers le haut, quoique bardés d’une monacale veste tailleur grise ras du cou. Mais c’est avec une voix inattendue, presque tendre, complice dirait-on, qu’elle sort un contrat, déjà pré-rempli, que Camille n’a plus qu’à contresigner.

      -Veuillez me pardonner… Je préfère l’emporter tel quel. Pour le lire à tête reposée. Je vous le renvoie dès que signé.

      -Comme vous voudrez, souffle-t-elle comme avec un regret de  succion dans le mince interstice de ses lèvres palpitantes de fard blême vers son interlocuteur…

 

Thierry Guinhut

Extrait d'un roman à venir : La République des rêves, roman

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie

 

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Première page du De rerum natura de Lucrèce dans un manuscrit enluminé de 1483, Bibliothèque Vaticane.

 

 

 


 

Frontispice par Gravelot du De rerum natura de Lucrèce dans la traduction de Lagrange, Bleuet, Paris, 1795.

 

 

Par Thierry Guinhut - Publié dans : La République des rêves, roman
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Vendredi 15 mars 2013 5 15 /03 /Mars /2013 15:50

Giorgione 3Philosophes

Giorgione (1777-1511) : Les Trois philosophes, Vienne, Kunsthistorisches Museum

 

 

 

Bironpolis

Incipit

 

La République des rêves III


 

 

       Au matin, Camille petit-déjeune seul, légèrement fébrile, comme s’il était au centre et en haut de son itinéraire. Puis, ayant revêtu les vêtements d’usage, il descend se mêler à la foule des congressistes du château de Biron. Une hôtesse lui remet son badge et le programme où il a le petit crissement de vanité de voir figurer son nom. C’est à peine s’il a le temps de repérer les noms d’Arthur et de Robert qu’il est accosté, happé, entraîné par ce dernier.

       -Ah, te voilà ! Nous t’attendions hier au soir… Il y avait du Château Gilette dans les verres et des poèmes sur les lèvres… Je ne te précise pas ce qui était le meilleur… Nous t’imaginions en train de dormir en braconnier dans une cabane de branches en plein taillis. Viens-tu chercher ces lauriers de la consécration qu’on accole au lièvre au four, chausser les palmes académiques pour nager à l’aise dans le bocal de la gloire de clocher ? Viens, je vais te présenter, s’époumone Robert, comme grisé par les parfums intellectuels qui auraient déjà dû éclater à l’odorat de Camille parmi cette digne assemblée d’individus papotant.

      -Regarde cette basse-cour ! Les officiels gallinacés se dresser sur leurs jabots… Sarlande, chauve Président Républicain du Fonds Régional d’Art Contemporain ; Antonelli, Député aux lourds sourcils de Biron, Président du Conseil Général de Dordogne et Trésorier National du Parti Socialiste ; Madame et Monsieur Delmas-Vieljeux, plus jeunes que jamais malgré leurs quarante ans de règne sur Bordeaux et l’Aquitaine ; Dalbret, Député-Maire de Gradignan, dont tu reconnais la chemise bleu républicain comme s’il rythmait en tenue d’été la circulation des carrefours pour faire se garer Delmas-Vieljeux vers le cimetière et prendre sa place à la Mairie de Bordeaux; Madame Vital-Carles, pétulante Conservatrice du Musée des Beaux-Arts dans sa robe aux verts nymphéas… Tout Bordeaux, toute l’Aquitaine, est là. Sauf Martial Lespinassières qui, lui, est en résidence au colloque de Prisonpolis ! Sans compter ceux qui sont déjà dans l’amphi…

     -Arrête, ami bavard, où est Arthur ?

     -Il est là. Suis-moi. Tu vas rencontrer David Johannes qui avec Arthur a accroché tes photos, édité l’affiche et le dépliant que tu as joliment titré « Herbes, feuillages et chemins périgourdins ». Tu sais qu’il est un des dévoués auteurs d’Arthur. Il délaye tellement le poème dans le blanc de la page qu’on dirait l’intérieur d’une boite de lait en poudre. Ou alors, il joue avec les nouilles alphabet du potage. C’est pâteux. La langue y reste plantée.

     C’est bien Arthur qui se lève vers lui, raide avec une jambe qui semble retarder, le toupet d’une mèche pâle agité au-dessus d’un sourire naïf, triste et crispé… La voix paraît sortir d’un appareil mécanique et pulvérisé de blancs dont la vitesse ne peut être changée ni modulée :

      -Ca va très bien ? Je vais beaucoup mieux. Je peux parler phrases manquées. Camille, ça va très bien, vous voyez. L’orthophoniste m’aide beaucoup. Je fais des progrès de… Il s’arrête, la bouche épuisée, vidée.

       -J’ai vu que tu allais lire quelque chose…

     -C’est mots d’avant. Pas commencé écrire… Johannes dira moi. Connaissez Johannes : le nouvel Hölderlin de Bordeaux. Pardon, je vais… Une place fatiguée… écouter. Merci beaucoup, Messieurs… La saccade trouée de sa diction s’achève, à bout d’énergie.

Johannes, inquiet, le suit des yeux. Jusqu’à ce qu’Arthur s’asseye le plus lentement possible. Ce Johannes est un drôle de jeune homme, grand blond fou frisé, le nez droit dans le prolongement de son front d’éphèbe, le menton aussi croquant qu’une pomme de terre nouvelle, l’œil amusé et  mouillé comme s’il était enrhumé, batifolant du regard sans s’accrocher longtemps quelque part, joli comme une publicité pour un parfum aux épices et au cédrat. Il se tourne soudain vers Camille :

    -Heureux de vous voir enfin. Vos photos. Des miniatures baroques, n’est-ce pas ? Du minimalisme magique. Ou le drapeau vert du militant écologique?

      -Pas du tout ! Un regard qui ne se laisse pas enrôler… Merci pour l’accrochage. Est-ce que l’on peut aider Arthur ?

       -Non, celui qui reste dans le corps d’Arthur veut s’aider seul. Faites comme si de rien n’était.

       -Mais où sont les artistes, les savants, les écrivains de ce colloque ? Et Virgile de Saint-Avit ?

       -Sans nous compter, et hors les scientifiques qui ne sont pas arrivés, il y en a là quelques-uns, répond David Johannes, la langue excitée de salive. Le gros jovial, là-bas, Marcos Patureau, jacasseur et courtisan de tout ce qui porte titre officiel, est  « le peintre abstrait le plus radical qui soit » selon ses propres termes. Il couvre ses toiles de dizaines de couches de blanc pour ne laisser apparaître qu’un point. Toutes les nuances les plus infimes des couleurs sont tour à tour convoquées et caractérisent sur chaque tableau le point. Dans quelques dizaines d’années, s’il ne meurt pas avant, le dernier point sera également blanc sur le dernier tableau. C’est un théoricien bavard qui t’en dira plus si la patience t’en dit.  Ah, voici Patrice Letellier dont le dernier livre, Silence blanc, vient de paraître.

      L’écrivain tend alors une main longue aux ongles en deuil sous un visage blême masqué de lunettes cerclées de noir. Non sans répugnance, Camille saisit cette main qui se révèle sans force, aussi molle et suintante qu’un préservatif frais débondé, bien que chargée d’une bague aux dents cruelles et entartrées de vert de gris. L’écrivain se détourne aussitôt, comme retournant à la majesté de son intériorité.

       -Il a consacré à Bordeaux plusieurs livres, précise Johannes, où des personnages falots à la Beckett figurent la décomposition des milieux d’affaires et d’administration… C’est notre grand écrivain. L’écrivain des désabusements, des amours jamais vécues, des vies épuisées. C’est le délectateur du morose, le conspueur de la condition humaine, celui qui figure la face pourrie de l’universel. Celui qui a fondé le concept de judaïté intime de l’écrivain sous l’occupation capitaliste qui le déporte vers le camp du silence. Son dernier livre, péniblement publié par Arthur, suscite la ferveur de quelques-uns et l’indifférence de tous. C’est une sorte de récit intérieur et fragmenté dont l’enjeu est la dissolution du monde et de la parole jusqu’à l’accession à l’ange absent de la mort…

      -En voilà un, coupe Robert, qui a trempé sa plume dans le sang de navet qui lui défigure les traits. Sans compter le venin plaintif de l’idéologie marxiste qui lui tient la langue sous perfusion continue… Peut-on dire de telles conneries : assimiler le capitalisme au nazisme !

       -Comment explique-t-on la ferveur de quelques-uns ? interroge Camille.

       -Sans compter Saint-Avit qui en raffole, quelques intellectuels et officiels des Commissions à la Lecture et de la Direction du Livre sont impressionnés par sa logique incontournable de la fin dernière de la littérature qui est assomption et adéquation au silence et à la mort…

     -Pouah ! s’ébroue Robert. Quel plat morbide et grotesque tu nous sers… Johannes, tu te laisses complètement piéger. Voilà bien le dénominateur commun des auteurs à gueule de raie pas fraîche d’Arthur. On se demande pourquoi  il publie ma paillarde œnologie et les photos de Camille dont l’ouverture sensuelle au réel est à cent mille continents de cette démission devant la vie subventionnée par le ministère Lecommunal. Sûrement parce que ce sont les seules choses qui font vivre et non crever sa boite. Quoique je la voie maintenant bien mal partie…

      -Les intentions de l’éditeur sont impénétrables, conclue Johannes avec un sourire doucement sucré. Quoique ma gueule de poète soit, dit-on, la plus fraîche de Bordeaux. Venez maintenant. La première partie du colloque commence à côté.

       La petite foule débouche en effet dans la salle du Conseil Général. Sur la pierre ocre, scintille l’aluminium et l’ébène d’un faisceau de colonnes post-modernes, dessinant autour et au-dessus des conférenciers attablés le masque vide d’un temple dédié au dieu improbable du civisme. A peine une centaine de personnes s’assied sur le bois et velours rouge de l’hémicycle. Le Ministre de la Culture et des Télécommunications du gouvernement socialiste, Raymond Lecommunal, vient à la tribune, hausse son menton au plus haut que sa petite taille le lui permet, lisse du plat de la main les épis de sa coupe de coiffeur pour garçonnet, fait claquer son papier au sortir d’un porte-document de cuir précieux et fauve, et commence, d’une voix fluette, et de bon ton.

       -Je déclare, Mesdames et Messieurs, l’Aquitaine Communauté des Savants ouverte. Où nous allons répondre ensemble et chacun à cette question : Comment amener la communauté humaine à plus de communauté, de communication, de qualités ? N’est-ce pas l’union de l’art, de la science et de la politique, et leurs progrès, qui fonderont le sens et la destinée de la communauté ? Ici, nous avons élu les artistes et les savants, dignes de représenter l’Aquitaine et l’humanité, et de nous ouvrir à la planète, en un bel éclectisme. C’est avec l’espoir d’imaginer avec eux un monde meilleur de convergences que nous sommes là, d’imaginer la conviviale et parfaite communauté pour laquelle l’état est l’ordonnateur privilégié. Ce sont les savants et les politiques qui font le monde. Alors, pourquoi des artistes ? Sinon pour le regard et la perspective, pour illustrer et rendre visible ? Le savoir ne suffit pas puisqu’il y faut l’art, le faire et la forme, puisque les objets de la science et du politique passent aux mains du designer et du publiciste. Nous irons chercher parmi les artistes les plus avancés l’image esthétique de l’esprit du temps pour qu’ils trouvent leur légitimité dans le circuit économique généralisé et au-delà. C’est ainsi qu’ils pourront irriguer de leurs formes et de leurs lumières chaque fibre d’une démocratie où chacun se révèle bientôt un artiste à une seconde planétaire et, si vous le permettez, idéale. A nous, je vous prie, la communauté généralisée : notre Aquitaine Communauté des Savants !

     Saisissant des deux pouces les gris revers lustrés de son costume Yves Saint-Laurent, Lecommunal s’incline enfin parmi la mollesse des applaudissements, pendant que Robert persifle à l’oreille de Camille :

       -Regarde, il rejoint Léo. Il a dû prêter la main à son discours rasant…

    -Mais c’est fou ça, s’irrite Camille, c’est mégalo, trop beau, pourri d’illusions. C’est de l’enrôlement dans l’Etat-Dieu ; il ne manque plus qu’un Roi Soleil et son cortège d’artistes officiels…

        -Ils sont là partout, pouffe Robert. Et guère lumineux…

     -Un monde pareil, ça ne peut pas exister. Pour que le monde avance, il faut aussi de la désunion, de la liberté. Et si le désigner et le publiciste travaillent pour séduire et créer une clientèle, pour la plus grande majorité possible, l’artiste travaille pour lui, pour son projet, et pour quelque- uns. Il n’a guère l’illusion du consensus.

       -Oui, l’apaise Robert. Mais le sculpteur des cathédrales travaillait pour la foule. Pour une foule à édifier et enrôler, certes, qui cependant y trouvait éducation et plaisir. Et il y a des publicitaires qui sont plus artistes que ceux que tu vois ici. Ces tableaux monochromes de Patureau qui sont de la même couleur que les murs. Ces  sculptures sur le parvis en carcasses de voitures chiffonnées  et calcinées, couvertes de tags roses et verts fluos… Pendant que toi on t’a mis derrière les tables du buffet. Et qui dit que tu es un artiste ? Avec tes petits feuillages, tes sentiers et tes monts de rien du tout, tes bouts de villes et de villages ?

       -Un début d’artiste, peut-être. S’il y a une émotion inédite, une construction fictive un peu signifiante, un autre regard et une autre liberté, critique, interrogative ou contemplative, ça suffit…

         -Chut, ça reprend.

        En effet, on subit aussitôt les pompes et ronronnements des discours officiels d’ouverture, des échanges d’hommages, remerciements et compliments formels entre élus, entre la petitesse de Lecommunal et les hauts sourcils broussailleux d’Antonelli, entre la calvitie de Sarlande et la silhouette d’éternel jogger de son beau-père Delmas-Vieljeux dont les étoiles de rides scintillent d’amabilités trop mielleuses et ronflantes pour être honnêtes à l’adresse de ses adversaires politiques. Les personnalités changent et le discours est le même, jusque dans l’humour attendu… Tout cela plonge Camille dans l’étonnement, l’abattement, l’ennui, l’éloignement enfin… Très vite, il n’écoute plus, éprouvant une terrible nostalgie de la nuque de Flore, de la finesse de ses cheveux, de la marche entre les fourrés, sur un chemin aux ornières colorées… Parfois, il regarde de loin Arthur, le dos droit, les traits tirés, semblant agripper de force ses oreilles aux discours, ou serrant en silence une main aussitôt disparue dans l’indistinct murmure entre deux allocutions, un blanc de fauteuils vides et rouges autour de lui. Lorsqu’en conclusion, Raymond Lecommunal revient les bras largement ouverts inviter l’assemblée à prendre part à l’apéritif, Camille doit réveiller Robert ronflant sur sa panse…

      -Mais il ne s’est rien passé ! Et déjà une matinée de ce fameux colloque est passée, s’exclame Camille.

     -Au contraire, tout s’est déjà passé, s’amuse Robert. Les officiels se sont mutuellement changés en canards laqués de respectabilité et de culture. Les communications littéraires, artistiques et scientifiques annoncées ne sont pour eux que menu fretin dont seul compte le degré de prestige admis de leurs auteurs. Ils vont cacher leur ennui sous les ocelles de leurs queues de paons ou s’éclipser pour réapparaître lors des allocutions du buffet de clôture. Où ils s’autocongratuleront de nouveau. Quant à nous, pour qu’il se passe quelque chose, irons-nous enfin, sur le rôti de bœuf annoncé, boire notre Château Latour ?

     L’après-midi vit s’égrener les communications des « Délégués à l’Action Culturelle », « Conseillers Artistiques », « Directeurs des Offices du Livre » et autres « Conservateurs de Musée » qui vinrent faire un glorieux bilan de leur travail. Précautionneux, glacial, gourmé, le visage filiforme de Virgile de Saint-Avit offrait affablement parole aux ronds de jambes et de langues de Paul-Pascal Ferrères dont la grosse figure de garçon gâté rosissait par tranches de magrets successives, hélas changé en lard brûlé dès lors qu’il devait céder la place au beau nez en bec d’aigle de la brune et impérieuse Madame Vital-Carles… On apprit comment se distribuait et se gérait l’argent public, quelles manifestations, quels artistes, éditeurs et associations avaient été soutenus, mais aussi et surtout où était l’avenir des arts. L’autosatisfaction régnante ne fut qu’un instant interrompue par la banderole rouge sur fond noir d’un vieil insubventionné et impublié chronique, barbu gris jusqu’au ventre, manuscripteur et distributeur à tour de bras dans l’Aquitaine entière de ses interminables « poèmes ouvriers » sous le label de « La Plume et l’Outil » qui manifestait « contre l’écriture assistée par ordinateur et le gaspillage des deniers publics » et qui ne réussit qu’à indisposer de son odeur de bouc de Katmandou le pauvre Virgile de Saint-Avit réfugié dans les senteurs de sa pochette de soie blanche.

       -Dommage, persifla Robert, qu’on ne ressuscite pas le drôle Martial Lespinassières de sa prison pour l’occasion. Il nous ferait un discours comme un strike de bowling dans les pantins de cette comédie !

       C’est au sortir de ces allées labyrinthiques, rayonnantes et soigneusement balayées de la politique culturelle que Camille Braconnier se voit servir d’exemple et d’illustration. Virgile de Saint-Avit, Conseiller Culturel pour l’Aquitaine, qui a proposé « ce coup de pouce au travail de création du photographe » justifie son choix en une brève allocution. Il souligne « l’amitié au réel aquitain », « la conciliation de la nature et de son aménagement par l’homme », « l’équilibre aussi bien écologique que formel révélé par la rigueur et la sensibilité de l’artiste »… Avant de s’éloigner vers des gloses sur les paysages de Ruysdael, ces cimetières et arbres morts, ce qui parut à Camille en désaccord total avec sa démarche. A qui il est permis, en quelques phrases posées, de rétablir un peu de la chair son esthétique. Il ne sait si les applaudissements, qui lui glissent un frisson de plaisir le long des vertèbres, s’adressent à la qualité de ses images, de sa prestation, ou au théâtre convenu de l’événement… Un apéritif est aussitôt offert devant l’accrochage de ses photographies de collines emmêlées, de prés marquetés et de chemins tournoyants, de petits espaces botaniques subrepticement ouverts sur des habitations, des zones artisanales, sur des horizons ennuagés, images alternativement agitées, apaisées… Il y a un murmure poli d’approbation, un toast par un adjoint au maire qui reconnaît « avec une fierté communale légitime » un bout de sa maison et de ses géraniums sur une photo… Du souffle puissant de ses narines aussi velues que ses sourcils, Antonelli se félicite de « l’inscription de l’artiste dans son terroir », regrettant cependant « l’absence de ces grands panoramas francs comme la main où souffle l’esprit du pays » et vient ostensiblement serrer de sa large pogne prédatrice la main de Camille, vérifiant d’un œil charbonneux qu’il est bien sous le cadrage des caméras et des flashs.

         -Félicitations, Monsieur Braconnier ! On est toujours du pays de son enfance.

         -Merci. Mais je ne suis pas natif du Périgord. Désolé.

        -C’est vrai, vous êtes un Bordelais, un promeneur… L’argent de nos contribuables n’a pas été dévoyé, si, grâce à lui, nous pouvons regarder notre Périgord comme nous ne l’avions jamais vu.  Vous voilà un peu mon enfant adoptif…

         -C’est trop d’honneur…

       Mais on est déjà passé dans la salle suivante où Virgile de Saint-Avit tient par l'épaule le jeune Omar Kaled, vantant ses « sculptures agressées », « leurs vertus de pillage, d'arrachement et de marquage tribal », « ces trophées culturels des guérillas dans les  banlieues exclues du monde bourgeois », « ces pulsions du droits à la différence », « ces revendications pour la frater­nité des peuples »… Ce sont des portes de bagnoles déglinguées peintes de tags fluos et des petits bonhommes combatifs des jeux vidéo. Alors qu'on change encore de salle pour méditer devant les « peintures punctiforme de la même couleur unie que les murs » par l’inénarrable Marcos Partureau, Robert grommelle plus haut qu'il ne faudrait:

      -Quelles couillonnades d'analphabètes ! Sous prétexte que cet Omar a la peau couleur de cirage maghrébin, on n'ose plus porter un jugement. Ce que Virgile de Saint-Vide appelle vertu, je l'appellerais plutôt vice. Questions de valeurs culturelles, certainement! 

Camille lui fait alors doucement remarquer que cet Omar a le mérite au moins de poser un problème éthique, sinon esthétique…

     Dans la cour, la foule empressée, se tasse, se heurte autour des micros et caméras de télévisions régionales et si possible nationales, dont l'une a cru tout à l'heure survoler un instant les Sentiers de Périgord de Camille…

         Raymond Lecommunal, Ministre de la Culture et de la Communication, Virgile de Saint-Avit, Conseiller Culturel pour l'Aquitaine, et Léo Morillon, le philosophe bien connu de La Cité responsable, rivalisent avec la plus grande aisance de remerciements et rhétoriques officielles, choquant le verre de l'amitié, et brillent de phénoménologiques et platoniciens commentaires sur les sculptures d'un petit homme italien fort célèbre dans la sphère de l'art, et cependant modeste, discret, monopolisé par nos trois Parques culturelles, et qui repart de suite pour New York sans pouvoir honorer le buffet généreux en spécialités aquitaines... Buffet bientôt pris d'assaut par l'avidité, la rapacité des ongles et des dents des congressistes abondants…

        Près de l'immense pièce montée couverte de roses socialistes en sucre pillées par les mains des invités, le Ministre Lecommunal serre, avec une réti­cence que ne cachent pas les verres de ses lunettes floues, les doigts républicains du Député Maire de Bordeaux, Delmas-Vieljeux, dont les rides semblent se crisper comme un citron desséché. Très vite, le potentat aimé du Vieux Président se rabat sur sa garde gauche, à la rencontre d’Antonelli, Trésorier National du Parti Socialiste et Député de Biron, exalté, qui mouline l’air de ses bras puissants et agite ses larges lèvres préhensibles en approchant Lecommunal. Il lui consacre une généreuse et longue accolade sous l’œil attendri des caméras, malgré la troublante différence de taille. Hilare, Antonelli domine le Ministre de toute la violence altière de ses sourcils hirsutes dont le centre de gravité semble avoir déplacé le système pileux du visage de Staline. Les rejoint la calvitie brillante de Sarlande, apportant dans une nouvelle et triplice accolade sa ville pourtant républicaine de Pauillac offerte comme l’agneau sacrifié sur le banquet de Bironpolis.

        Séparé de Robert par la foule -Léo s'est agglutiné avec succès à la veste de Lecommunal qui lui tend un verre de Lynch Bages 1966 en même temps qu'à Antonelli apparemment assoiffé- Camille est repoussé dans la cour-jardin, vers les travaux du sculpteur italien:

        Ce sont, dans un bosquet peu visité, des écorces de bronze figurant des hommes en marche, ou couchés, aux bras enroulant des troncs, des nids de feuilles de cuivre. Des oreilles, mains et pubis féminins en terre cuite sont dispersés dans les hasards de l'herbe.

      Coude à coude et bousculés, Camille tente d'approcher et de parler enfin à Virgile de Saint-Avit. Mais après avoir reçu avec onction les remerciements, celui-ci reste formel et distant, semblant de ne pas entendre que ses photographies ne sont pas seulement des instruments de conciliation idylliques ni des dénonciations écologiques, mais qu’elles sont des métaphores plastiques... Il dit « oui », « très beau », « à confirmer », et s'éloigne au moyen d’un « excusez-moi » furtif, laissant Camille niais, avec le verre vide distraitement offert, et seul sur le côté de la société.

       -Laisse, le console Robert. Ce Virgile n'aime que les puissants. Que les grosses légumes. Avec son visage aussi jaune perché qu'un salsifis, son saint avis n'est que celui des médaillons de foie de veau distribués par le prestige institué, académique et artificiel. Tu gratteras sans fin sous ses couches de vernis pour ne pas y trouver la moindre moelle d'authenticité, le moindre sentiment personnel. Il parle peu. C'est pour garder son mystère d'oracle dit-on. En fait pour impressionner les niais et réserver sa salive au lèche-cul des ministres et des plus courtisés parmi les commissaires d'expositions internationales. Il pète et pisse et rote comme tout le monde, mais avec une telle retenue et onction qu'il finira par se pétrifier d'une glaciation des sphincters...

       Le soir venu, Camille retrouve un moment de sérénité dans la solitude de la cour-jardin, parmi, sur le sol, les « Pierres de Dordogne » du sculpteur italien Giuseppe Penone, galets parfois énormes, scarifiées de feuilles et de mains, par endroits recouverts de lyrismes végétaux, de peaux de bronze et des pommes de terre en or.

          (...)

Thierry Guinhut

Extrait d'un roman à venir : La République des rêves

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie

Par Thierry Guinhut - Publié dans : La République des rêves, roman
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Mardi 12 février 2013 2 12 /02 /Fév /2013 21:43

 

Bordeaux-Place-Bourse-2.jpg

Bordeaux, Place de la Bourse, photo T. Guinhut 

 

 

 

La Conscience de Bordeaux


La République des rêves, II


 

C’est avec la brusquerie d’une sirène océane qu’un Paul-Pascal Ferrères oublié sonne en plein après-midi de brume à la porte de Camille. Vêtu des pans d’un vaste manteau d’alpaga blanc qu’il ne quitte pas, comme s’il était à la merci de la moindre sollicitation de la marée pour s’évacuer, le deus ex machina du Nouveau Musée palpe du bout des ongles quelques photographies, sans que Camille exprime tout haut le moindre désir d’en voir de plus grands tirages s’éclairer sur les murs du temple du distrait visiteur. Pourtant, qui sait si ces étoilements de routes, de sentiers et d’herbes y prendraient leur pleine dimension de métaphores… Silencieux comme le plus pur des détenteurs de schibboleth, Paul-Pascal se contente de glisser ses doigts exquisément manucurés sur le glaçage des couleurs et les frôlement suggestifs de ces cils pulpeux sur les regards incertains de Camille. Faut-il se jeter dans de prolixes commentaires ? Laisser parler le silence des photographies ? Après un ultime regard enveloppant qui semble aspirer le moindre pore de peau à l’air libre, puis une peut-être intentionnelle et inopinée rencontre entre les doigts câlins du visiteur et son rétif Pygmalion, l’ange râblé du Nouveau Musée referme le carton d’images et s’en va, ne laissant flotter sur le palier qu’un menu et mystérieux remerciement : « Il nous faudra confirmer cette ébauche conceptuelle… » Notre jeune homme a-t-il eu raison de se sentir plus regardé que ses photographies ? De se sentir un trouble objet de désir visant un accomplissement différé ? De se sentir humilié d’on ne sait quel occasion ratée ?

De leur fenêtre et quartier, Flore et Camille voient la ronde des jours du microcosme bordelais s'agiter de chapeaux bas et baise-mains cérémonieux à même le trottoir, de barbes de clochards teintes de l'écume d'un vin rouge bagarreur, de crânes roses à blousons verdâtres et bottes cloutées noires, du fourgon de police et gyrophare embarquant un dealer famélique et son client, à moins qu’il s’agisse d’une pincée de ces péripatéticiennes qui empruntent les éclats de leurs engueulades aux marchandes de morue du marché.

C'est ainsi que Camille, capable de faire la queue aux étals surchargés pour être servi par la plus jolie vendeuse, rencontre enfin ce grand dégingandé de noir qui hante tout Bordeaux. Un large front blanc, une ride de rire et de pensée précoce, la brosse noire savamment entretenue malgré un semis neigeux de pellicules sur les épaules, tout cela haut perché au-dessus de la ligne de flottaison du commun des mortels... Il est en train de mordre une huître avec force roucoulades d'yeux et de voix à l'adresse de l'encore novice et rougissante poissonnière.... A force d'échanges de gustatives appréciations et autres amusettes complices, ils repartent ensemble avec chacun une bourriche caillouteuse et iodée sous le bras.

-N'êtes-vous pas Clément Braconnier? Celui dont les photos vinicoles ont fait suppurer de jalousie toutes les autres? Et dont le bouquin orne tous les salons bourgeois?

-Euh, Camille plutôt. Merci tout de même. A moins que vous ne soyez un vil flatteur... J'ai dû croiser quinze fois la population de l'Aquitaine avant d'être reconnu au marché.

-En tout cas, ne rêvez pas trop d'exposer un jour vos photos au Nouveau Musée. Ou il vous faudrait passer sous les fourches pédérastiques du conservateur Paul-Pascal Ferrères. Vous avez sûrement remarqué combien son personnel a la hanche agile, quoique exclusivement masculin. Et puis vous aimez trop la beauté pour son terrorisme intellectuel. Hors du conceptuel le plus radical, point de salut! L'art doit fuir la réalité, à l'exception de ses déchets qui peuvent seuls figurer une métaphore ou une critique de cette société qui le fait vivre et qu'il affecte de vouloir changer. S'il a les poches de poitrines gonflées, ce n'est pas que sa féminisation commence par-là, c'est seulement son portefeuille d'un côté et de l'autre le vénéré bréviaire de Léo Morillon dont il est un des inconditionnels titrés: L'art comme déchet de l’idée.

-Dans lequel il assigne à l'art contemporain la place du mime et du débris de la perfection perdue. Ou d'une perfection à venir. Ce en quoi il serait un reflet adéquat, une analyse morose et déstabilisatrice de notre condition désacralisée. Léo... Je ne m'imaginais pas qu'il avait une telle influence, bavarde inconséquemment Camille, troublé. Au fait, qui êtes-vous?

-Martial Lespinassières. Pour vous servir et servir chacun selon son mérite. Un faible professeur d'histoire au Lycée Montaigne. Et, en sous-main, La Conscience de Bordeaux. Tout ce vous direz sera caché et répété. Il n'y a pas un yaourt qui soit volé dans un supermarché, pas un notable des Quais et des Cours qui trompe sa femme sans que je le sache. Y compris lorsque son péché n’est que d’intention et de noctambule fantasme. Je sniffe et m'extase par l'oreille à l'odeur du bocal à cornichons rances du Burdigalais. Je trempe ma langue de biche et de vipère dans le jus de bordel bordelais…

 Il disserte, agite ses mains blanches autour de ses veste et pantalon noirs, comme s’il était le chef d’un perpétuel presto agitato, tout cela d'un ton enjoué, sans conséquence dirait-on, comme un trop vaste colibri vêtu de mauvaise augure et décoiffé.

-Alors vous séparez le bien et le mal ? Vous avez votre paradis et vos enfers ? Dans lequel allez-vous me verser ? ironise Camille du même ton léger.

-Oh, non. Je suis une conscience sans références. Une conscience qui s'amuse et amuse, voilà tout. Le bien et le mal sont des conventions démodées. On peut de nos jours surfer à la crête de la morale judéo-chrétienne et victorienne. Je n'ai pour réjouir mon public que la valeur des ragots de concierge et du bavardage mondain. Mais dans le genre piquant. Poivre rouge et piment vert pour tout le monde. Mêmes les plus criantes inégalités sociales, les injustices, les arnaques, les oppressions collectives et individuelles aiguisent mon tendre sarcasme d'animateur non télévisé. Je ris toujours pour les rieurs. Je suis la chaîne câblée Bordeaux Ragots et Magots. Le Bureau des Recherches Bon Mots et Magouilles. Si je ne parle pas de vous en miel et fiel dans l'arène de Bordeaux, vous n'existez pas. Je ne vous suis pas plus sympathique que la mouche du cache­-cache, n’est-ce pas ? Manqueriez-vous d’humour ? Je suis fort précieux. Je sais tellement de choses. On ne résiste pas à m'échanger une information. En auriez-vous une pour moi? Contre celles que j'ai donnée. Un prochain livre?

-Peut-être. Sur les paysages de Périgord.

-Maigre information. Je pourrais néanmoins vous être utile en étant le premier à l'annoncer. Vous êtes quelqu'un de très intéressant. Dites m'en plus sur vous. J'ai les moyens de propager votre nom, vos désirs et vos poten­tialités. Je saurais rendre attrayants vos vices et sympathiques vos ridicules.

-A part mes œillades aux jeunes maraîchères et charcutières, je ne suis guère palpitant. Un solitaire qui ne connaît pas grand monde, qui n'est pas introduit parmi les courtisans. Et ne s'en plaint pas.

-Allons, ne vous sous-estimez pas. Votre œil est celui d'une riche nature. Et qui mérite les plaisirs de la réputation. Racontez-vous à moi et je vous changerai en l'homme le plus croustillant des desserts en ville. Quels sont vos passions, vos fantasmes, vos légendes d'enfance?

-J'aimerais mieux ne devoir la réputation qu'au seul travail de mon art.

-Votre art, dites-vous... Il lui faudra bien être guidé par des leviers qui le soulèveront jusqu'aux plus hautes sphères. Je suis un de ces leviers, et pas le moindre, voyez-vous. Que diriez-vous de Madame la Conservatrice du Musée des Beaux-Arts, concurrente et ennemie acharnée de notre Ganymède du Nouveau Musée, et dont elle crèverait volontiers les yeux de son beau nez en bec d'aigle... Quoique je ne sache pas que vous soyez assez dix-huitième pour elle. Ses plus belles réalisations ne sont-elles pas ces exhaustives expositions Fragonard et Boucher qui ont ravi le tout Bordeaux conservateur et libertin… A moins que vous admettiez de photographier des masures Louis XV ou des mollets Louis le Seizième. Et qui sait si le baroquisme de vos courbes végétales pourrait lui agréer ? Madame Vital-Carles a un vice amusant dont j'ai soulevé la voilette... Vous pourriez grâce à ma modeste personne approcher son intimité, jouir de ses faveurs, être introduit dans le saint des saints aquitain et parisien de ceux qui font, défont les réputations et les cordons des bourses aquitaine et nationale. Madame Vital-Carles, bien qu’amie intime de Dalbret, le Député-Maire républicain de Gradignan, n'est pas sans avoir l'oreille de notre Conseil1er Culturel Régional, Virgile de Saint-Avit, lui-même ami intime du Ministre de la Culture, Raymond Lecommunal. Mais ce Virgile, jusqu'à plus ample information est un vertueux austère, hors une louable ambition. Il vous faudra donc en passer par elle. Et par mes services.

-Qu'attendez-vous en échange?

-Oh, je ne sais. Nous verrons. Peut-être me suffirais-je de la gloire de vous avoir poussé...

-Ils sont rue Buffon, devant la porte de l'immeuble dix-neuvième où niche Camille, leur bourriche sous le bras. Visiblement, Lespinassières attend, mais en vain, d'être invité à monter.


Thierry Guinhut

 Extrait d'un roman à venir  :  La République des rêves


Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie

Par Thierry Guinhut - Publié dans : La République des rêves, roman
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Dimanche 18 novembre 2012 7 18 /11 /Nov /2012 10:50

Titien-Vierge-2.jpgTitien : Présentation de la Vierge au Temple, 1534-1539, Venise, Academia

 

 

Les nuages de Titien


colloque de Bironpolis

 


     En début d'après-midi, Léo apparaît parmi eux. Il a troqué son chapeau jaune contre une pochette pinson sur un trois pièces ample, bleu roi, et chemise blanche fermée, sans cravate.

       -Ah, voilà mon contradicteur ... Notre sophiste... dit-il en apercevant Camille.

       -Le sophisme est la philosophie de l'autre, cher ami…

       -Je n'entrerai pas dans cette discussion. D'ailleurs, c'est à moi de parler.

       Et d’une démarche insoupçonnée, dansante, Léo monte à la tribune:


       -Mesdames, Messieurs. Pour ouvrir cette demie journée consacrée à l'art, qu'il soit ancien ou contemporain, car son essence est une au travers de ses changeants effets et reflets, je vous parlerai des nuages de Titien. Nuages clairs, joufflus et colorés dans l'azur qui, vous me permettrez de le croire, auront aujourd'hui un moment d'existence au-dessus de notre Biron­polis. En eux, en effet, dans leur volatile et cependant présente forme blanche et or, sont résumés et contenus à la fois le cosmos, l'éros et le logos. Dans La présentation de la Vierge, dans Bacchus et Ariane, dans L'amour sacré et l'amour profane, ils sont. Dans la chrétienté, dans l'antiquité classique et dans leur fusion en éros et en mystique. Au-dessus du désordre des actions humaines, au-dessus, et comme en dedans, des agissements et des présences des dieux, s'épandent et s'élèvent les nuages de Titien. L'ordre de leur beauté dépasse et transcende l'humain comme ils réalisent la transmutation de l'eau en gaz et en lumière. Rarement comme Titien on a su trouver la vérité des nuages et leur forme parfaite qui est autant physique qu'idée.

       Il y a la puissance sphérique et splendide du cumulus, sombre à sa face tournée vers la terre qu'il peut noyer d'un orage et illuminer d'un éclair soudain, tandis que sa face supérieure réfléchit la lumière d'en haut. Ce cumulus où, comme Goethe, je vois s’équilibrer les forces opposées de l’univers, cet « être-nuage » nietzschéen en attente de l’éclair de l’instant. Il y a l'altitude rêveuse du cirrus, le calme, les flèches blanches sur l'azur. De plus, comme l'on sait, aux nuages tout est possible: formes de chiens et de géants, formes de femmes et de montagnes. Ils peuvent tout peindre; du sein au phallus, des fesses à la courbe du front. Ils se meuvent, ils se transforment incessamment. Mais ils ont su trouver en Titien leur unité, leur instant parfait, leur diapason d'or dans l'éternité conceptuelle et sensible, immobile et cependant non figée, du tableau. Ces nuages, dont la clarté rêve dans l'altitude, disent la sublimation totale et nécessaire, l'unicité originaire de l'être dégagé de la terre. Leur souffle, celui de la beauté, s'évade de l'homme et rachète la vie. Comme celles des anges, si je pense, les hiérarchies des nuages m'entendent. Car les nuages de Titien sont un concept, le concept originel de l’être, idéal et définitif, la trace spirituelle du sacré céleste dans le réel, la formulation inatteignable du pur logos, la cristallisation apparente de l'essence. En ce sens, ils sont la philosophie de Socrate à Heidegger, l’au-delà de la lumière qui n'est pas là et pourtant là par la vertu de cette pensée rendue sensible: l'art. Plutôt que des rêves irresponsables, les nuages de Titien sont la forme où parvenir de la pensée, la substance difficilement transmissible par le pauvre et pourtant rationnel et subtil verbe humain. Ils sont le bouillon originel et le précipité cristallin de signes qui une fois pertinemment lus diraient la structure et le sens résolutif du monde. Et seule la pensée de l'artiste et du philosophe peut rendre l'accès à la logique et à la beauté de ce Qui est l’essence avec un grand E, cette essence perdue, ce que nous savions et que nous ne savons plus. C'est dans les nuages de Titien que l'art révèle le mieux qu'il est idée de nature. Ainsi la fonction de l'artiste et du philosophe est de chercher et de trouver cette idée source. La sculpter, la peindre et la définir par un de ces traités exacts qui auraient le son du poème. Titien, lui, trouve et figure le principe transcendant et éternel, le nombre d'or fractal, qui règle la construction apparemment aléatoire et chaotiquement belle de ces nuages. Comme les anges réservés au domaine de la foi spéculative, il appartiennent à l'imaginaire de la vérité, nécessaires et soudain visibles en un signe iconique vague, faute de notre perception, et cependant parfait.

       N'allons pas croire que les nuages servent à soutenir ou sortir les dieux! Ils sont en fait le dessin et la couleur visibles de leur présence en nous idéelle. Ils sont l'être stable de la ratio socratique. En qui sait la reconnaître, s'élabore la personnalité induite des nuages de Titien pour former avec autrui une société et une civilisation selon leur modèle, un moi collectif et bienheureux sans frontières entre le moi privé, les autres et le monde, une communauté philosophique, un communisme démocratique et poétique.

       Ce pourquoi j'irai jusqu'à formuler le concept de ville-nuage dont la globalité résoudrait tous les aspects problématiques de l'urbanité, problèmes économiques, sociaux, culturels, éducatifs, affectifs et sexuels de tous les citadins, dépassant ainsi l’opposition entre la Jérusalem céleste et la Babylone terrestre.

        L’aménagement conceptuel du bâti devrait permettre à chacun, selon l'expression convenue, de marcher sur un nuage. Ce serait une vision organiciste de la ville-corps dont les cellules et les artères s'harmoniseraient selon une pédagogie collective. Grâce à l'évidence et à la lumière en nid d'abeilles des micro-ensembles individuels dans le réseau architectural, la ville-nuage entraînerait la désuétude et la déshérence des disfonctionne­ments urbains, tels que solitude et exclusion, crimes et délit. De fait, l'accès immédiat au multiculturalisme engendrera tolérance et harmonie. Pour l'instant, hélas, faute de notre désir, faute des corruptions de la société marchande et de consommation, la ville-nuage, volatile, nous échappe. De par sa masse chargée d'électricité, cette électricité que la communauté de la fête pourrait canaliser, elle peut encore orager…

    La ville et la société sont malades de se penser mal. Seule la solide légèreté d'une pensée-nuage pourrait prendre en charge l'individu pour l'optimiser au sein d'une urba-nuage. En ce sens, le nuage, face lumineuse, face noire, tour à tour bienfaisament clair, pluvieux et violemment orageux, est la métaphore de l'urba classique et moderne, de la philosophie politique tout entière, de la réconciliation en un concept unique, quoique apparemment contradictoire, comme l'oxymore qu'il est, de la philosophie et de la politique. Ce en quoi j'appelle à transcender Marx par Platon, à infiltrer au libéralisme la conscience, le ça et le surmoi communistes, en un socialisme démocratique, en une Urba-nuage qui aura la couleur rose des aubes nouvelles. Ainsi la libido politique de chaque corps séparé se tournera vers le corps complet de la ville-nuage pour se trouver et se rejoindre dans la communauté de l’œuvre d'art.

       De même qu'il y a en philosophie politique des caractéristiques transhisto­riques du bien et du bon, il y a pour l'art des caractères permanents du beau visible et sensible selon la formule du logos constructif et de l'éros olympien paisible des nuages de Titien. Ainsi, plus durables sont les nuages de Titien, ces sujets et objets de l'art, que ceux par exemple de la science et de la politique qui n'en sont que les servants. Ce qui me permet de dire qu'en art contemporain il suffit d'un souffle sur la plume ôtée d'une aile antérieure, d'un souffle sur la seule nudité inductive d'un pinceau pour retrou­ver et rematérialiser un peu de l'idée des nuages de Titien. Parfois, dans le vacillé des dessins de Twombly le romain, je soupçonne comme un de leurs brouillons, une de leurs gestations. Ils ont dans la forme d'haleine en terre cuite de Giuseppe Penone et dans ses pommes de terre en or. Ils sont dans les vitres apposées sur les murs et les grilles ainsi éclairés d'une sacralisation artistique de Pascal Convert. Et plus généralement dans nombre d’œuvres de l'art conceptuel, dans la disposition des pièces anté-sculpturales de Carl André, dans la représentologie de Joseph Kossuth, dans les signes absolus de la géométrie et de la mathématique de Sol Le Witt, dans ces tableaux de la même couleur que leurs murs, signes trouvés d’une ascèse uniquement spirituelle et détachée de tout désir. Mais dans ces derniers, trop humains encore, ils restent statiques, squelettes sans vie, en deçà même des esclaves de Michel-Ange. Nulle part ailleurs que chez Titien, sinon peut-être dans La piscine de New York de Matisse, il n'ont cette tension belle, sereine et légèrement déchirante d'un au-delà présent et inaccessible qui réunit à la fois la beauté et l'idée, l'essence et la finalité en un mot parfait, total et suffisant, encore incréé.

        Aujourd'hui, où les fumées des hommes rongent les statues de l'Acropole, où les seuls nuages dont on parle sont ceux radioactifs de Tchernobyl, ira-t-on jusqu'à ne plus pouvoir percevoir et contempler les nuages de Titien? Ou préfigurerons-nous en notre Bironpolis l'Uurba-nuage ?

     

      Après un silence convenable, des applaudissements, parfois enthousiastes et bruyants, souvent mesurés et formels, retentissent et s'éteignent. On entend décroître quelques mots: « Brillant... Prétentieux… Impressionnant… Confus… Tarabiscoté… Grandiloquent… Poétique… Pompeux… Inopérant… Génial… Vieillot… Prémonitoire… »

      -Peuh! lâche Robert. Qui achèterait ce joli philosophe? Il parle de ce qui n'existe pas. Seuls ceux qui ont à se consoler de la vie peuvent en vouloir.

      -C'est beau, dit Camille. Mais il rêve. Sa fiction n'est qu'une belle possibili­té abstraite. Il rêve en idéaliste de la philosophie comme la plupart de ses confrères qui font des châteaux d'air de leurs systèmes. Il fait fi de la nécessité, des contingences et du divers. Il fuit les réalités. Il ne veut pas voir les noirceurs et les couleurs des réalités. Il croit que le monde de ses idées va descendre en perfection coercitive sur la terre. Il ne veut voir que ce qui le flatte…

     -Eh oui, répond Robert. Il est socialiste. Il professe la résolution de l'économie par ce bien commun que pense l'état. Il veut selon son cher Platon que toutes les richesses appartiennent à tous en la personne de l'état. Non! Il se trompe. La socialisation de l'économie ne peut que déboucher sur la suppression des libertés. Y compris politiques et culturelles. Le socialisme est structurellement incompatible avec la démocratie. Sais-tu qu'il a publié L'Etincelle contrariée. Essai sur l'éducation pénitentiaire? Il y défend l'idée originelle du bien dans chaque individu dévoyé par la société et condamné à l'irrémission par la prison. Si cette vision honore l'homme et mérite attention, elle me parait bien peu réaliste. Le bien est un concours de circonstances, puis un calcul qui s'érige en vertu. D'autres vivent autrement. En prédateurs violents de la société. Qui faut-il d'abord comprendre et défendre? Le prédateur ou la société? Le criminel ou sa victime? Chut. Le voici!

       -Alors, notre artiste, aimes-tu Le Titien?

     -Oui. J'aime les nuages de Titien, répond Camille. Mais j'aime plus encore ses portraits, ses montagnes et ses femmes nues.

      - Tu es trop sensuel, mon garçon, le reprend Léo. Mais comme mon contradicteur a su voir et dire, dans une de ses photographies un de ces nuages de couleur rose au-dessus de l'ombre d'un cimetière de campagne...

      -Oui. Mais entre autres choses. Il y a aussi du chaos, du désordre, du contingent, du parcellaire, du particulier. Et du vivant de feuilles, d'herbes et de terre. Des constructions, des traces humaines dans le paysage. Du réel aimé et pas du tout transcendé, sinon par sa simple présence.

       -Parce que tu n'as fait qu'entrevoir au-delà de la caverne de terre ces nuages auxquels tu n'es pas parvenu. Si le monde est imparfait. il devra correspondre à l'idée idéale que nous en avons et qui existe en deçà, en dedans et au-delà de lui.

      -Le monde n'est ni parfait ni imparfait. Nos idées ne sont que les créations de nos regards et de nos désirs pour nous adapter le monde. Il y a les perceptions du réel, si fugitives soient-elles. Et aucune essence pour les dépasser et les évacuer. Seulement l'arbitraire de qui sent, construit sa vision et communique ou non avec autrui.

      -Sophismes ridicules. Pauvres matérialismes! Nietzschéisme de pacotille! C'est une incapacité. Et une méconnaissance. Comme celle de ce grotesque Letellier.

     -Non. Le vide de sa vie, c'est avec toi l'envers du même coup de tabac: la déception du réel, l'orgueil.

     -Sophismes encore. A qui sait les lire, cher jeune homme, mes nuages sont une métaphore politique. Seules la force brute et la perversion de l'économie ont détrôné la raison d'une cité qui sera fondée sur l'universalité native de chaque homme et qui s'appuiera sur la légalité social-démocrate. Une Bironpolis à l'échelle européenne dans un premier temps. Une Urba aussi socia1e que le nuage pour chacune de ses molécules. Je prône la république communau­taire sans propriété ni richesse privée contre la sottise de la division en classes, contre la séparation économique, contre les injustices!

    -Heureusement qu'il y a des richesses privées. Ne seraient-ce que les bibliothèques personnelles, gages des libertés contre les intégrismes de la religion et de la raison politique. Heureusement pour la société qu'il y a des compétences et des intérêts différents. Chaque homme est génétiquement et culturellement divers. Et je doute que tous soient délicieux au point de faire de ton urba un ennuyeux paradis

      -Horreur! Si jeune et conservateur! Réactionnaire! Les hommes deviendront délicieux. Faute de quoi, ils resteront des barbares. Comment, sinon par égoïsme, peut-on ne pas rêver d'une fluide communauté des hommes au monde?

     -Pardon, je t'ai bien lu, mais j'en à charge mon moi solitaire et différent dans et devant le monde. Il me semble qu'il peut aussi être utile comme ça.

       -Il n'y a que dans et à la raison commune qu'on est utile.

      -En fait, je n'ai pas choisi contre ta philosophie. C'est un beau possible à veiller comme une constante de l'esprit humain parmi d'autres, dont la religion. Mais ton idéal est un ressentiment contre la vie. Tu es un utopiste.

      -Il n'y a que l'utopie pour nous légitimer. Et rien pour te légitimer. Bonsoir Messieurs.

       -Et dangereux avec ça, pouffe Robert. Aurait-il en main le décret de recevabilité que tu serais viré de son Bironpolis... Goulaguisé comme un malpropre par la censure effarouchée du politiquement parfait.

       Pendant ce temps, on avait laissé passer dans la salle de conférence une prestation consacrée à quelques fresques romanes retrouvées par une ronde érudite en pull mohair vert pomme…

Thierry Guinhut

Extrait de La République des rêves, roman

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie

Par Thierry Guinhut - Publié dans : La République des rêves, roman
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Mardi 18 janvier 2011 2 18 /01 /Jan /2011 21:51

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Thierry Guinhut: Une route des vins de Blaye en Médoc

(La République des rêves I)


LA REPUBLIQUE DES RÊVES, sommaire


 

Sortant de l'autoroute, depuis le nord et le bruit de fond d'un narrateur qui invente et pille, l'ellipse du pare-brise dispose l'Aquitaine sous le soleil et les cumulus blanc-bleus comme du haut d'un changeant concept. Dès après le péage, Camille entre parmi les vignes du rendez-vous de Blaye, où l’attendent un hôte presque inconnu, de mystérieux invités aux noms affriolants. Sur les pavés d'un village aux crépis clairs, le petit éros de verre suspendu au rétroviseur se met  à vibrer, à chanter...

Une cloche aigrelette résonne dans l'entrée aux abeilles écrasées de l'épicerie-café-tabac. Allegro, Camille emplit son baquet de bois libre-service d'un tumulte de rillettes et pamplemousses, pain de campagne et saucisson sec, couronnant l'édifice d’un fromage de chèvre oblong et blanc sur sa feuille de châtaigner. Histoire de parachever le diététique chaos, il entrechoque les Martini, les litres à étoiles et les limonades à la recherche du nectar attendu… Et c'est d'une main triomphale qu'il pose le « Vitaboir » de la coopérative de Saint-Sulpice-de-Royan sur le comptoir taché d’antédiluviennes tempêtes de goulots.

Il lui suffit d'un trash-métal rock and roll d'autoradio, puis d'un cristallin madrigal de Monteverdi sur disque miroitant arc en ciel, pour entrer dans la ville et la citadelle de Blaye.

-C’est notre jeune homme ! Qui commence avec nous une randonnée oenologique et pédagogique, et qui entre en paradis bachique… s'écrie Robert dans un grand coup de poumon, riant, un bras tendu au travers de la vitre ouverte, l'autre envolé dans l'espace comme sur une scène d'opéra, avant que Camille puisse songer à descendre. Juché sur le capot, Robert entame, un verre encore vide à la main, et boucle un tour d'honneur de la Place d'Armes, déserte et rudement ventée par l'ouest. Ils se garent le long de la Gironde en contrebas, fléchée d'îles bistres, d'ombres mobiles.

On s'embrasse, on se tape sur l'épaule. Réjane anime d'yeux pétillants et de sourires ses rides légères, et prend, maternelle soudain, dans ses bras Camille qu'elle n’a pourtant jamais vu. Elle le noie sous un bavardage exalté, indistinct, puis s’apaise :

-Voici Flore Hellens, n'est-ce pas qu'elle est mignonne... Une vraie jeune femme de haute couture et toute simple avec ça. Et docteur en gynécologie...

-Pas encore docteur, non... rit-elle, confuse…

-Alors, Camille, apostrophe Robert, es-tu disposé à changer le verre de ton appareil-photo pour celui de la dégustation? Changer le visible pour le gustatif ? Et nager à pleines brasses dans un fleuve de papilles vineuses…­ Parlant, il anime la confortable corpulance de sa cinquantaine avec une joyeuse truculence des mouvements…

-Et voici Léo Morillon, docteur en philosophie! Qui vient troquer l'esprit contre les sens…

-Momentanément, seulement momentanément, corrige-t-il, serrant la main de Camille et calant de l'autre main son chapeau jaune citron contre le vent. Il semble crispé, quoique attentif, le regard tranchant dans un faciès ingrat aux lèvres brusquement sensuelles.

-Camille est photographe, lui précise Robert. Il a fait d’étonnantes photos dans le dernier numéro de Gironde Magazine

-Mais docte en rien, s'excuse-t-il... Qu'est-ce que je viens faire parmi tous ces doctes en gynécologie, philosophie et oenologie?

-Oh, répond Réjane, je ne suis docteur qu'en panier-repas et gourmandises, ne t'inquiète pas...

On sort les sièges dépliants. On amarre la table de camping avec des tendeurs aux poignées des portières, aux rétroviseurs. On déballe les victuailles sur les pavés et dans des assiettes en terre. Camille stabilise avec son corps calé dans une veste de cuir le siège le plus exposé aux bourrasques, ses cheveux trop longs voletant autour de son visage aux maxillaires solides, regard doux cependant quand il se pose étonné sur Flore. Elle noue avec dextérité ses cheveux dans un grand foulard vert tendre accordé à ses yeux.

En guise d'ouverture, Robert offre un verre d'une eau apparemment innocente:

-Ce fleuve double, cet estuaire Gironde qui, dit-il, crée, baigne et mire les vins du Bordelais, vous offre son eau de baptême...

Les convives, l'esprit pas encore aussi enjoué que la pigmentation rubiconde des joues de Robert, élèvent leur verre à moutarde auprès de leurs lèvres cérémonieusement avancées et pincées formant gouttière pour l'absorption du généreux et limoneux liquide. Réjane lui trouve « un goût de joncs et de plantes, pour tout dire de soupe aux mauvaises herbes », pendant que Flore va jusqu'à le qualifier de « putride »:

-C'est toujours comme ça que j'ai imaginé le goût des grenouilles vivantes, au ruisseau de la ferme de ma nourrice, en Charente.

Et Camille de s'esclaffer devant ce psychanalytique introït à une initiation aux grands vins... Tandis que Léo, soupçonnant de trop humaines pollutions, reste muet, ne bougonnant qu’un instant contre cette « eau corrompue qu’on le force à avaler».

On passe au repas, étalé à la va comme je te pousse, boites de conserves diverses, casse-croûtes et en-cas vite faits, collations et libations, câpres et oignons blancs sortis par surprise au milieu des rillettes graissées sur la tartine ou cueillies à la pointe du couteau... Robert extrait d'un torchon vichy bleu et blanc, comme s'il décolletait une matrone gasconne, un bocal au contenu brunâtre et ivoire, « un pâté de pays », clame-t-il dans les sautes d’humeur du vent. Réjane, son épouse, emplumée de cheveux fous, tire sur le rose caoutchouc et libère un fumet moelleux et corsé, emporté par bouffées, de gibier, dirait-on... Est-ce lièvre ou sanglier, chevreuil ou faisan? Robert, un tantinet mystérieux, aiguillonné par la bouteille déjà vidée de Léo, un Côte de Blaye particulièrement anonyme dont les palais encore inexpert de nos voyageurs se trouvent pourtant assez bien, se lance dans une joviale péroraison:

-Mis à part sel, poivre, épices et porc dont ne peuvent se passer ces gibiers d'eaux (et les autres de penser canards, bécasses et sarcelles...) ceci est chair jeune, quoique légèrement faisandée, d'animaux fabuleux, nageurs et à fourrure, natifs du Marais poitevin. J'ai nommé: le ragondin!

Flore a peine à dominer un mouvement de dégoût, Réjane rit et se pourlèche, Camille décèle dans le dé de chair fraîche sur sa langue un goût de lapin magique, de lièvre de mars, avec un final de bête chaude et sauvage. Tandis que Léo, docte, quoique la diction déjà pâteuse sous le soleil tonitruant du vino tinto de Rioja apporté par Flore, déclare:

-La nature particulière de chacun des produits nécessaires à la composition des mets n'est que support et préalable à l'essence du goût qui seule importe.

Réjane parait confire en ravissement, souriant béatement son admiration de disciple suspendu, telle une salive lumineuse, aux lèvres de son maître de thèse...

-Et que sais-tu de l'essence du goût de vivre? lui demande soudain Camille.

-Vivre est l'imparfaite réalisation de l'idée, l'ombre de la caverne, répond du tac au tac Léo. Vivre déconstruit l’idée et ne nous en laisse que le déchet…

-Vivre ne naît-il pas des sens, comme le goût de ce pâté?

D'un seul dédain de sourcil, Léo parait écarter Camille et plonge son regard fixe dans le tangage de son verre qu'on remplit encore...

On livre à l'appétit des mangeurs une avalanche de tranches de rôti froid et les cubes ambrés d'une gelée tremblotante sur un lit de laitues artistement dévastées. Le Chianti de Réjane, dont le bouchon a cédé sous les triturations saccageuses du couteau de Léo, inonde en claires rasades  les mains sinon les verres des buveurs.

Suit un défilé de fromages sur le bistre des feuilles de vigne, des desserts de pêches, de noix et de gâteaux secs... Robert caresse de la paume le cep d'un tire-bouchon enspiralé dans le goulot d'un Coteau du Layon violemment jaune et sucré. Camille frappe énergiquement du talon de sa chaussure le fond de son Vitaboir pour l'expulsion du liège. Flore et Réjane picorent et pétillent, parfumant le corail humide de leur orifice buccal, heureusement soutenues par l’intense effort masculin pour décerner enfin, d’une langue, qui brumeuse, qui solide, qui nuageuse comme à la veille de l'orage, ou emportée en auto-tamponneuse secouée de rires brinquebalants, la palme vineuse, vinasse et vinaigre au Vitaboir.

Ce sont trois voitures, pare-chocs contre pare-chocs, dans la nuit et dans la direction d'un hôtel à Saint-Emilion. Parfois, un klaxon tapoté précède de peu l'ouverture d'une portière: éclair lent et filiforme d'une urine couleur clarté de lune. Ou, entre deux hoquets vomisseux et filés, la voix, à peine reconnaissable, sinueuse et molle, de Léo:

-J'ai bu comme un chien, j'ai bu sans esprit; initie moi, Robert, initie nous...

La tête restée froide, et néanmoins ne tenant plus sa queue de chemise de rire, Robert promet, lui claquant paternellement la faible omoplate, pendant que Réjane, sérieuse et attentionnée, lui soutient le front qu’il a lourd, plombé, démesuré, grumeleux…

-Voilà donc, exulte alors Robert, ce grand philosophe, ami des puissants... Connaissez vous son oeuvre, dont cette Actualité politique du platonisme? Dans laquelle l'espérance marxiste lui fait adapter la théorie du roi philosophe à l'état socialiste. Voyez le cracher par la tripaille son irréaliste philosophie! Sentez le expulser par ses aigres dégueulis toutes les ciguës rougeâtres de sa doctrine totalitaire !

Etonnés, interdits, les autres paraissent n'oser ni pouvoir soutenir un défi que Léo n'a visiblement plus les moyens de relever...

Ils se réveillent dans une chambre que, pour quelques uns, ils ne reconnais­sent qu'à demi, ou pas du tout. Camille sait qu'il a rêvé de Flore, mobile, grands cheveux souples, nez mutin, bouche calme et sensible, hésitante quand elle le regarde, sans qu'il puisse se rappeler une scène encore ou jamais.

Dehors, le soleil frappe par endroits des vignobles rangés en fragments de géométries proprettes sur des collines miniatures et aquarellées de verts... La face et le corps radoubés par force ablutions, dentifrices, cafés et beurrées, ils flânent un moment sur les rempart et dans les ruelles. 

On parle peu. Léo remâche son intempérance de la veille. Il jure de goûter seulement, d'étudier pour quitter, dit-il, l'état de novice et accéder en trois jours de vinomachie à une maîtrise. On le raille amicalement qu'il lui faudra plus de temps. Robert et Réjane semblent faire la promenade tranquille de leur jardin matinal, humant l'air, les vignes et les pierres...

Flore est en jean bleu clair et chemisier de coton blanc brodé de motifs floraux colorés. Avec les cheveux relevés, son visage parait plus plein, son châtain plus clair. Sous les pommettes hautes, le sourire grand ouvert sur la fraîcheur des dents très blanches en réponse au bonjour. La clarté du regard va droit soudain à l'émotion de Camille très calme. Comme si elle était un de ces rares corps et visages auxquels on parle sans phrases toutes faites pour circonstances connues, auxquels on dit le sens de soi en confiance... Elle termine ses études de gynécologie à Bordeaux et s'intéresse au parfum des plantes et des vins… Il est ici pour revenir savoir photographier les vignobles bordelais à l'instigation de Robert... Au dessus du paysage, elle semble avoir frais. Il lui offre sa veste de cuir doublé qu'elle accep­te. Elle est grande également.

Nos commensaux n’ont pas longtemps à tenir conseil au pied du centenaire acacia de la place pour déterminer l'itinéraire du jour sous la direction sacerdotale de Robert…

Caves du Château Ausone; ils longent, la silhouette humble et le palais chatouillé par le pétillement pré-gustatif, l’infinie théorie des bouteilles vénérables et encapuchonnées de leurs étoles de grasse poussière. Dans le chai, sur une barrique debout, le maître a disposé cinq verres où le liquide tourne et s'apaise, rougeoiement imprécisé dans la pénombre d'une allée de fûts. Ils boivent à petits coups, lapements, claquements de lèvres brefs et discrets, silence général. Robert semble chuchoter quelques  instants avec le maître de chai. Il s’attarde à élever dans un rai de lumière son verre et laisse glisser longuement quelques centilitres autour de sa langue rose et glougloutante pour les cracher enfin dans le sable noir. Il conclut ses gestes réglés par quelques notes sur un carnet couvert, comme de juste, de liège.

Dehors, Flore se hasarde à trouver ce vin « un peu dru encore », tandis que Léo n'hésite pas à se déclarer « carrément déçu ». Avec un sourire fin, Réjane avance: « prometteur! » Camille a un regard interrogateur à l'adresse de Robert qui avance distraitement:

-Très honorable. Mais ne sera probable­ment pas aussi plein que le fameux 76 au nez de griotte. D'ailleurs, ce 84 dernier né n'est à boire que dans neuf ou dix ans...

-Mais tu nous a floué, s'écrie Léo, tu nous a humecté avec un jus vert après nous avoir promis le grand Ausone!

-Comme quoi, répond Robert, vous n'êtes pas encore capable d'apprécier un vin, ni au présent, ni par anticipation.

-Apprécier ainsi, c'est pourtant le but de la philosophie...

-Alors à quoi sert ta philosophie? lui demande tout à trac Réjane.

-Parce qu'ici n'est pas l'idée. Seules sont là les langues, leurs déchets, leurs structures psychologiques et économiques, leurs effets de pouvoir et de soumission. Le philosophe se partage entre les desseins de l'idée qu'il projette sur l'humanité qui veut l'entendre et l'examen du chaos où nous sommes. Nous sommes des fictions sociales, marchandes et culturelles. Nous sommes des biologies avec des comportements et des images. Philosopher, c'est briser ces coquilles pour en examiner les débris et trouver l’oeuf originel de l'idée d'où sortira enfin la ville de l'égal bonheur pour tous, la pure urba socialiste...

-Ouh la la... soupire Réjane. J'en reste pantois. Chut, Robert! Et toi Léo... N'oubliez pas que vous aviez promis de ne pas parler politique. Partons!

Au château Cheval Blanc proche, ils goûtent le tiers de deux verres, non sans cracher dans un fond de barrique de sable, se roulent et se pourlèchent le liquide jusqu'au flanc des gencives secouées par les tanins. Deux années primeurs loin d'avoir atteint le plein de leur maturité et dont Robert préjuge pourtant la future opulence. Camille parvient à chercher, humer, percevoir des différences, celui là plus coloré dans l'arrière-bouche, cet autre plus vigoureux sur les dents, ce à quoi Léo ne consent qu'avec les plus grandes réticences.

Puis, sous la houlette de Robert, par Libourne, Faubourg de Cenon, pont de Pierre de Bordeaux, Place des Quinconces, ils garent les voitures sous l'un des panonceaux du parking: « Médoc ». Ils se retrouvent sous les naseaux de bronze des chevaux girondins, déballant des pains de poissons et de crustacés.  Un vaste navire de légumes verts, de sole et de saumon, est fendu en parts égales sous le couteau de Flore et sous le regard tant maternel que professionnel de Réjane. L'autre, de carottes, merlu et langoustines, est bientôt tranché dans le sens de la perspective de la place et sous les verres à dégustation que distribue Robert, dans lesquels aussitôt s'enfle en virevoltant le volume clair du Carbonnieux blanc.

-Nous voici communiant sous les auspices simples du pain et du vin, annonce Robert, décidément prolixe en rhétorique religieuse.

-Cérémonie dans laquelle le vin rehausse et relève le met, enchaîne Réjane, interrompue par la langue gouailleuse et furibonde de son époux:

-Foutaises! Ce conglomérat poissonneux, si spermatique et rosacé qu'il soit, n'est qu'un marchepied pour la gloire de ce Carbonnieux 1969, un rien nerveux, stimulant en fruit, et presque matinal avec sa pointe de fraîche acidité!

Non sans les regards étonnés et respectueux des passants devant ce qui n'est visiblement pas un en-cas de clochards ou de chômeurs exclus des richesses de Bordeaux la belle urbaine, sauf un furtif dégingandé en noir qui picore un reste d’amuse gueule en enregistrant d’un œil les faciès des convives -quoique Camille ne le remarque pas, hypnotisé par la délicatesse du port de tête et de poitrine de Flore, probablement vierge de soutien-gorge- le déjeuner s'achève presque à l'heure du goûter... Ils s'égaillent dans la ville. Robert et Réjane vont accorder une sourcilleuse attention aux cartes des restaurants et discuter de mystérieux bouts de gras avec des sommités de la Maison du Vin, tout près du Grand Théâtre. Léo campe en territoire conquis dans la vinothèque théorique de la librairie Mollat. Flore parcourt en gourmet de la mode les boutiques Kenzo, Stéphane Kélian et Anastasia. Camille enlace Bordeaux de pérégrinations architecturales, activités ponctuées pour eux tous des eaux minérales des terrasses de café en cette chaude après-midi.

Ils se retrouvent dans un salon feutré pour d'apéritifs bavardages autour de la presque invisible, effilée bouteille de La Salvevert, fleuron de l'Aquitaine des Eaux...

-Pour que cette petite attente soit le signe de la sobriété générale de notre tournée des grands crus, pontifie Robert. A laquelle contribuent tous les sens: la vue pour la couleur, le dépôt, les larmes le long des parois du verre... Le toucher pour sa rondeur et sa température, sinon les moisissures de l'étiquette et le grain du bouchon... L'odorat, capital pour le nez du  vin. Et à tout seigneur tout honneur, le goût!

-N'oublie pas, intervient Léo, l'esprit qui s'installe dans les sens pour les extraire de leur animalité et les amener à parfaite évaluation.

-Ou ce sont les sens qui s'organisent en esprit, hasarde Camille...

-Non! Qui sommes nous sinon l'esprit? N'est-ce pas? Toi, par exemple, Flore­, qui es tu? N'est tu pas l'esprit avec des manifestation de beau corps et de beau visage? L'esprit avec des manifestations de femme?

-Moi? Je sens un peu de ma part animale. de ma part féline. Je sais un peu de mon histoire... Au-delà, est-ce que je sais ? Je suis celle qui peut interroger. C'est tout. Si c'est ce que tu appelles l'esprit. Celle qui veut apprendre à goûter, à aimer.

-Non. Je suis quelque chose qui sait. Et qui veut savoir plus. Et toi, Camille, quand tu photographies, tu peux voir de l'esprit, ou seulement des sens? Une photo ne  reste-t-elle que le reflet mécanique et esthétique de ce qu'on verrait avec l'objet réel ? La plupart des photos n’ont rien de recomposé par l'esprit, au contraire de l'art du Titien.

-Jusque là. oui, j’ai fait ce genre de photo. Du touristique. Mais je soupçonne que c’est un peu des deux, non ? Comme les mots, les images peuvent entrer dans les choses... Composer avec le réel... Pour je sais pas quoi encore. Une disposition dansée des éléments et des formes qui serait comme le goût d'un grand Bordeaux sur la langue du Titien...

-Oui, revenons à nos papilles! s'insurge Réjane...

-N'allez surtout pas vous fatiguer trop la bouche! Repos, messieurs les philosophes! De plus sûrs usages de la langue vous attendent. Allons! Entonne Robert, en extrayant sa corporelle abondance du craquant fauteuil d'osier.

Au restaurant « La Côte de Bœuf », leur appétence vespérale est éveillée par des vins riches et chaleureux. Les brochettes bovines grésillent encore sur l'assiette, lorsque l'impatience de Léo est fustigée par une blessure, heureusement superficielle, sur la pointe de la langue; ce que Robert ne manque pas de regretter quand à l'intégrité de ses précieuses cellules gustatives... Deux vins reposent leurs fumets dans des carafes aux transparences et reflets anonymes en dépit des nuances voisines du pourpre et du vermillon. Le maître es oenologie, comme l'appelle à l'instant Flore, annonce « Clerc-Milon 1975 et 1977 » et lève cérémonieusement le coude au dessus des vapeurs carnées. Un frémissement de plaisir lingual et palatal parcourt la tablée: gargouillements et borborygmes intimes, mastications liquides et ballonnements de joues, déglutitions précautionneuses ou voraces, toutes mimiques dénonçant de secrètes satisfactions stomacales et extases spirituelles, va et vient et comparaisons incessantes entre les deux verres mis à la disposition de chaque impétrant, bouchées alternées de bœuf, poivron, oignon et pain, arômes, emprises sur le grenu de la langue et dans l’entier de la rouge caverne buccale... Robert et Réjane paraissent s'élever dans le plus vigoureux bonheur vineux. « Avec le silence de ceux qui savent », murmure Flore, un léger feu au tempes. Camille et Léo se mettent d'accord, après maintes hésitations, goûteries et circonlocutions, sur la jupe liquoreuse, la touche de cassis qui imprègne le 75. Les deux quinquagénaires appuient cette remarque d'une muette et sereine approbation. « Avec la bienveillance du maître envers l'élève prometteur », ronronne Flore, une goutte pimpante et carmin sur l'extrémité supérieure de la lèvre.

En attendant le dessert, Léo se gausse des vinasses vidées à la va-vite par les autres clients. Robert se lance dans des prosopopées sur les cépages, les vendanges et la vinification… Flore imagine Camille en Bacchus à-demi nu, l'entrecuisse garnie de grappes colorées et prêtes à éclater... C'est enfin à Réjane d'annoncer ce qui fait enfin office de boisson autant que de dessert, celui qui évince tout repas: « un Pétrus 1975, par lequel, sur l'étiquette, Saint-Pierre n'hésite pas à vous livrer les clefs du paradis ». Un murmure d'ordre évidemment religieux parcourt la tablée... De nouveaux verres à dégustation sont amenés, dûment inspectés par l'œil soupçonneux de Robert. Le Pétrus, décanté trois heures durant, peut faire son apparition. Une magnanime jouissance arrondit les joues du maître lorsqu'il verse une fluide abondance de grenats et rubis dans la panse cristalline des verres étincelants. Nos cinq commensaux élèvent ensemble une robe profonde à la rencontre d'une lumière qui joue framboise écrasée sur du velours. Bientôt, les sens deviennent liquide, la chair et l'esprit se font bouquet, élégance et ravissement. On reconnaît l'évidence de l'onctuosité du Pétrus, de sa puissance, de sa longueur en bouche... Tous, enfin comblés, ressentent ce moment comme « le nécessaire point culminant de la journée, l'accession à un palier supérieur de la connaissance!.. » C'est Léo, pontifiant comme en rêve.

Qui, dans le sommeil réparateur de la nuit d'un hôtel bordelais, puise l'exacte inconscience et innocence du repos ;qui voit briller en tournant une théorie de carafes aux nuances de l'arc-en ciel ; qui se déplace de châteaux et châ­teaux semblant d'énormes appareils gustatifs ambulants ; qui épingle sur le revers de sa veste les médailles et les insignes les plus flatteurs des ordres vineux...Et qui rêve, au petit matin, avant même le café-croissant, pain et rillettes, de goûter au suc sexuel d'une douce compagne...

Tels des pèlerins avant longtemps marché pour aborder l'âge des plus hautes sapiences, nos cinq curistes peuvent sereinement aborder, conjointement à la montée et à l'éclat du soleil sur le doré des vignes, la sphère ou la constellation, selon les images chères à Léo et à Camille, des grands crus. Le maître de chai les accueille en personne sur les graves garonneuses de Haut-Brion et les introduit aux mystères d'un tannin qui se fond peu à peu en souplesse et suavité. Après une longue et buccale méditation, Robert annonce:

-Belle couleur rouge foncé et reflets grenats, dominante boisée parfaitement fondue, petite touche de vanille, myrtille et sous-bois, ampleur de goût sur fond d'odeur de cèdre, rondeur de bouffée de soie, quelque chose de la truffe et de la violette, bouquet profond et racé en bouche; voici un Haut-Brion 1978!

Un silence respectueux s'apaise parmi l'ombre aux fûts de chêne…

-Ah, jubile encore Robert, ce banquet de la vie, ce plaisir des sens, ça a du sens, non?

-Non, seule la connaissance, l'idée, leur réhabilitation, ont l'éternité du sens, pique en réponse Léo à ce qui lui était visiblement adressé.

-Allons vous deux, s'amuse Camille, quelque chose des deux ensemble plutôt... Ce goût! Ca vous revigore... Comme si j'avais un être en plus!

-Quel sorte d'être, beau Camille? lui demande aussitôt Léo.

-Il me semble que je deviens un peu plus vivant...

-Un peu plus pensant, tu veux dire...

-Oui, mais pas seulement. Une perception plus fine et plus ouverte sur le monde. Voir et sentir sont aussi des pensées.

-Non, percevoir n'est pas penser. Penser, c'est définir et hiérarchiser. Par le langage. Je ne suis ici que pour dominer la nature, que pour comprendre l'esprit et la hiérarchie des grands vins, donc de la nature toute entière. Dominer les sens. Et, comme dans tout concept, qu'il s'agisse de l'être ou de l'état, reconnaître le vrai, le bon, le bien. Trouver l’In vino veritas par l'exercice de l’intellect. Je veux un itinéraire logique. Pas toi, Camille?

-Une promenade de goût et de connaissance, sans à-priori. Une couleur de sentir et de vivre à acquérir. . .

-Et qu'en pense la délicate Flore? Me regardera-t-elle?

-Trop de mots, messieurs... Pardon, Professeur Léo. Mais je penche plutôt pour Camille.

-Je vis pour penser, reprend Léo. Pour retrouver la pensée perdue qui nous sait. Pour penser et restaurer la perfection humaine et politique. Et vous ? Pourquoi vivez vous? Quel est votre but?

-L'argent, la gloire et les femmes! Qu'y a-t-il d'autre? répond en riant Camille.

-Ça peut pas être vrai… s'étouffe Léo.

-C'est toujours un peu vrai. Toi tu te donnes de la gloire intérieure et tu attends de la gloire extérieure. Allons, j'ajuste mon propos... Je vis, si tu veux, pour toucher en sensations et connaissances le monde qui tourne autour de moi à toutes sortes de vitesses et de calme. Un monde qui n’a jamais été parfait, sinon dans le mythe. En fait, je vis surtout parce que je suis né. Parce que je suis là. Je veux vivre, voir comment vivre et voir comment vous vivez. Et toi, Robert?

-Bah, profiter tranquillement et avec un peu de ruse du meilleur qui m'entoure me suffit... Je ne suis ni un philosophe, ni un politique, ni un guerrier pour répondre... Réponds toi aussi Flore...

-Je n'ai pas de réponse. Il y a des femmes qui vivent pour faire des enfants. Moi je vis avant de mourir. Et je ne laisserais pas ma place de vie, conclue-t-elle en appuyant ses yeux très verts dans ceux de Camille troublé.

-Et Réjane? demande Léo.

-Une mouche... Elle nage et se débat dans le vin... Donnez moi, un couteau, une cuillère...

Léo rit avec les autres...

-Allons Léo, ce n'est qu'un moment de vacances un peu studieuses. Un petit prélude, si tu veux. Ce n'est pas tout à fait sérieux. On ne va tout de même pas connaître le monde tout entier avec ça…

-Pourquoi pas? C'est ce que nous voulons, non? A moins d'être un paresseux ou un imbécile. Connaître le monde. Franchir l'épreuve et toucher le but. Les causes et l'origine. Les effets et l'essence. Par la raison. Passer outre aux illusions des sens, aux imperfections des hommes et des sociétés. Nous sommes dans une cave, ne l'oubliez pas. Que faites vous de voir et d'être le vrai jour au-delà?

-Léo, reste avec nous, se moque Robert. Ne perds pas pour le rêve la réalité des papilles qui nous réunit... Heureusement, les instincts sont là pour contrôler la raison... Goûte encore, conclue-t-il, lui versant une rasade mesurée.

Dans la cour du Château Pape-Clément, Robert jubile d'érudition:

-Celui que Rabelais nommait le « vin clémentin », fut créé en 1300 par Bertrand de Goth, alors archevêque de Bordeaux, qui fut élu pape six ans plus tard sous le nom de Clément V.

Flore, un temps après avoir uni sa narine aux fragrances de chair et de caramel, puis sa bouche au liquide robuste, rond et idéalement fruité, propose:

-Il me semble que Robert, bien que marié, mérite de haute goule le titre d'archevêque…

Ce que le petit groupe reçoit avec force exclamations. Camille, aussitôt assisté dans son office par Léo changé pour un instant en enfant de chœur porteur de calice, inscrit de l'index trempé dans le Pape-Clément rouge, un signe éminemment eucharistique sur le front de Robert intronisé « Archevêque vineux ». Flore, qui ne veut pas être en reste, pose sur la joue de Réjane un baiser de Pape-Clément blanc au goût boisé.

Ils sont attendus, sur le coup de midi, dans le probablement meilleur restaurant de Margaux, sinon du Médoc. Tables damassées de blanc, porcelaine neige et liseré d'or, argenterie, carafes et verres cristallins. Léo, le premier exulte:

-Nous voici dans le Saint des Saints, au voisinage du Graal œnologique et gastronomique!

-Pourvu que ce Graal ne sente pas le graillon... hasarde Réjane, fusillée de suite par le sourcil de Léo, visiblement outré...

Ils prennent place. Léo est raide et tranquille sur son siège comme un plâtre saint-sulpicien. Robert, en un toast porté non pas à une personne, mais au vin lui-même, célèbre, la voix tremblée d'émotion, la convivialité du nectar:

-Absorber les nourritures et les vins, c'est absorber les terroirs et les climats qui les ont produits.. .

Flore, émoustillée, semblant regarder avec intention Camille, ajoute:

-Je veux boire le vin comme je recevrais le suc intime de l'éros de la terre...

Un soufflé au fromage, très doux, est servi avec une carafe d'eau claire. Est-ce pure Salvevert ou limon de Garonne ? Voilà qui ne manque pas de soulever les protestations des trois disciples vineux, bien que Camille soupçonne que cet irréprochable verre lustral soit l'humble seuil d'une vinomachie distinguée. En effet, trois verres à dégustations viennent s'élever derrière chaque assiette. Bientôt, trois carafes entament une ronde que leur robe colore de pourpres et de vermillons.

Robert déglutit avec une professionnelle application, puis, une pointe de salive pré-gustative sur la diction:

-Voici, sur des pigeonneaux belle forestière, un Rausan-Ségla 1976, et sur des ris de veau, un Château Margaux 1978. Quant au Prieuré Lichine 79, il est seul.

-Qu'est-ce à dire? Lance Réjane, un peu blessée dans son amour-propre culinaire.

-Selon le mot d'Alexis Lichine lui même (« Une bouteille de 67 à manger toute seule »), ce 79 sera bu sans adjonction aucune de quelque nourriture que ce soit.

-Voilà qui me plait, coupe Léo. Un vin qui est boire et manger à la fois, et suffisant dans son solitaire orgueil!

Ils mastiquent, clapotent du palais, riboulent le vin autour des verres et des langues, laissent larmoyer l'alcool sur les parois, hument à pleines narines, Camille plongeant son nez puissant dans les effluves de vulve rouge et suave du Margaux, Flore piquant à petits coups son appendice de fouine dans le gras de la joue peu à peu livrée du Rausan-Ségla.

Les métaphores les plus hasardeuses commencent à fuser, timidement d'abord, puis avec l'aisance et l'assurance contagieuses de Robert qui s'engage dans des périodes lyriques et précises:

-Ce Margaux 78, nez de fruits mûrs, glycériné et vanillé, un grenat foncé du plus beau vin (donc supérieur à ce que l'on dit « de la plus belle eau ») un tannin délicat et très long, un vin qui fait la roue...

-Nous buvons, intervient Léo avec une trouble circonspection, si je ne me trompe, des vins réservés à une élite, les fruits d'une injustice sociale, des vins qui valent quelques milliers...

-Ne parlons pas de ça. Laissons, selon notre pacte, toute polémique politi­que, l'apaise Robert.

-Un vin noir comme du jus de loup, lance Camille.

-Un vin pour lequel je me ferais louve, divague Flore...

-Non! Ce Lichine, un vin qui a de la toison, de l'aisselle et du muscle pectoral, s'excite soudain Léo, la gouaille pâteuse et bilboquante, la lèvre et la langue véloces, déraillantes, déchaînées dans les rayons entrechoqués de leur course linguistique, un vin qui a de l'anus, du cuir et du fouet, un vin d'haschischin et de nerf bandé, un vin qui a de la bourse noire et du gland violacé...

Un silence tombe.

-Abandonnes tu l'esprit pour les douteuses moiteurs du corps? Je ne te connais plus, Léo, rit Robert, un tantinet gêné. Tandis que Réjane ne peut retenir une moue de répugnance.

On hésite à préférer un vin, touché par le fondu du Lichine, bien que très légèrement arrêté par son imperceptible bois brûlé amer. Peut-être Flore a-t-elle un faible pour la bouche de cerise, le nez de mûres écrasées, les jambes fermes et colorées, le corps ample et somptueux du Margaux, quand Camille, sans la contredire, y trouve plutôt la framboise liquoreuse, en tout cas une richesse, une plénitude, une longueur en bouche exceptionnelles. Il ne peut cependant écarter la rondeur fine et moirée, la gorge affriolante, câline et veloutée du Rausan-Ségla...

-Ce sont des vins trop féminins qui glissent sur la langue avec la douceur blette d'un pet sur une toile cirée, jette Léo. Comment ne sentez vous pas cette mâche souple, tendue, fondue, cet exotique et viril fruit mature, ce concentré, cette profondeur digne du sage de ce Prieuré Lichine? Voilà mon vin: pure essence spirituelle... Là encore, c'est de l'esprit que procède la matière. Je me résous avec énergie et soulagement à laisser de côté nourritures terrestres et succédanés de la vinitude pour ne plus boire que celui-là qui se boit seul. Saluez nectar et ambroisie... Saluez le cru platonicien par excellence, qui donne à boire tous les vins par leur âme la meilleure et ne peut être que le vin unique, originel et définitif... Cette ascension, depuis le Vitaboir, parvient maintenant à la perfection, au stade ultime de l'initiation oenologique et philosophique: le Prieuré Lichine!

Après un bref moment de stupeur, nos quatre auditeurs pouffent de rire dans leur serviette. Réjane glousse comme une canne prête à pondre ou à rôtir, on ne sait. « Chien! Tu m'as fait avaler de travers ma dernière goutte de Lichine », lance, éructant, riant, toussant, Camille. Flore, elle, en pleine euphorie de vins mêlés, s'esquive pour un petit aller et retour aux toilettes, « histoire de prévenir, on ne sait jamais, les effets de la prochaine bourde hilarante de Léo! »

-Robert, défend moi, dis-moi si tu ne préfères pas celui-là...

Robert, tout à coup sérieux, rétorque:

-Je ne préfère pas. Je goûte; je vis!

Vexé, Léo tire à lui la bouteille, s'en verse le tout dernier et encore abondant reliquat et la pose sur le sol, vide, près de sa sacoche et de son chapeau jaune.

-Eh bien ! à moi ce vin fondamental, ce vin qui est esprit quand la nourriture n'est que corps, cette essence du vrai vin, bue au centre de la plus fine couronne de vignobles du monde...

-Géographiquement, le centre vineux du Bordelais ne serait-il pas dans la Gironde, c'est à dire dans l'eau? Ce disant, Camille couronne d'un décor de table en feuilles de vigne postiches et plastiques la tête du nouveau Bacchus.

Et sirotant son dieu, la coiffure tombée sur les yeux, notre philosophe buvant ne répond plus, absorbé, comme endormi peu à peu, le verre vide descendu sur le ventre, ronflant insensiblement puis rondement...

-Il est sûr, à voir sa face angélique et dénuée de toute convulsion, que dans la nuit de son sommeil, il atteint la lumière aveuglante du jour platonicien, épilogue Camille.

Sans se laisser troubler, Robert fait amener un Château Chasse­ Spleen à la robe presque noire sur la tarte aux fruits des bois qui se fait doucement dévorer. Le quatuor, mollement bercé par l'odeur féline de l'alcool, enlevé dans un autre état de l’être, se laisse aller aux rêveries demi-sensorielles, une minime lampée liquoreuse et noire de temps en temps sur la langue glissant jusqu'à l'irradiation de la glotte palpitante, la conversation effilochée, béatement tarie, le bonheur simplement sensible dans l'expression échangée des regards brumeux et dorés…

Mais cette rêveuse sérénité, cet alizé des impressions sur emportement ouaté des vagues vineuses, est troublé par l'agitation, les soubresauts, les flatulences de la langue pâteuse de Léo, qui ne doit sa position restée assise qu'au confort de son siège... Il a, sous ses paupières plombées, ses joues molles, des vocables indistincts, mâchouillés, éructés... Peu à peu, cela se touille en civet de langage, d'où émerge soudain, comme crevant le cumulus gonflé du sommeil, des fragments, un flux, parfaitement audible sinon compréhensible, qui laisse nos auditeurs vineux bouches bées:

-Ah, vagis, chou! ludion bondir et nage en sa sphère amniotique, non! quand une puissance obsessionnelle entrer, sortir, entrer, sortir… A quoi sert le sexe? Qui, dans ce court orgasme qui seul légitime le sexe? Moitié fonction miroir, sperme et lait, chou! Précision colorée, le relief charnu des images de rêve. Je vois! Le téton de Junon, la netteté de la fesse et de la merde. Jupiter paternel sodomisant Heidegger maternel. Utérus approché! Genesis rock and roll pour Virginia attentive... Où les plus beaux orgasmes sont ceux de l'inconscient et de la guerre. Où l'orgasme touche la castration, sa dispersion génétique. Chou! Dispersion atomique, nique nique de la parole. L'odeur de pommes pourries inconscientes dans le tiroir de Schiller tiré sur ses cuisses. Chou! Eros jeune masculin, je t'émascule, je te poursuis pourchasse, il faut que tu me confidences pour que je parle comme au Lichine le boyau de lait psychanalytique, l'oreille contre la paroi d'un sein lourd et pur... Phallus, choix et chou conscient! La mère n'explique pas tout. Phallus colonne pour les temples où souffler l'esprit. Non, pas de pets, c'est vilain! Valium, opium, prozac, au lieu de la claire conscience… L'érection de l'éros masculin comme déni des contingences et de la mort… Guerre, feu, sang, lame de rasoir, torture, cri, enfant mort, acier, bombes, faire mal, gagner. Cadavre aussitôt décomposé, puissance, roi philosophe vainqueur. Le phallus est-il l'épée, le ciseau du sculpteur, le cutter criminel ou la suave asperge de la terre? Chou Virginia! A quoi sert le sexe? Il est un pays où les caravanes sexuelles échangent leurs épices et parfums... Oh, Xanadu! leurs drogues et leurs vins... Mieux ailleurs, au-delà! Oh, léchine, léchier, Lichine, joui! Chouchou Virginia amour lointain, fille, cheveux longs, seins mouillés... Pourquoi t'ont-ils appelé Léonard comme un Da Vinci, un artiste, un narcisse, un artichaut barbu ? Petite frappe, blouson noir à crête de punk à huppe coucourroucante dans le vent, revendeur, muscle noir, chouchou... Les avalanches! Abominables! Hurlez les ventres, les ventres qui coulent, qui roulent leurs règles, leurs fesses et leurs lèvres tourmentées dans le sommeil des passions et des muqueuses liqueur lichine... L'île aux esprits marrons. La queue entichée dans les atomes lichineux. La nuit aux sexes tendus. Une fête dans la boite de nuit bibliothèque. Choux et fouets. Une fête pour chouchou Virginia. Chou!...

Cela s'était achevé, murmures, cris parfois, dans un soupir longuement ronflé, comme les derniers récifs parmi les haut-fonds d'un sommeil paradoxal. Alors que la discrétion de quelques clients alentour avait du s'avouer insultée, les forçant à quitter promptement la salle, heureusement isolée des autres parties du restaurant.

-Peuh, c'est du propre! réagit Robert. C'est carrément l'hypnose alcoolique, le delirium tremens. Il s'est adjugé les trois quarts de la bouteille de Lichine à lui tout seul! Sans compter les trois verres de Chasse-Spleen qu'il a subtilisé et gloupsé sans coup férir ni faire la différence! Voilà ce que c'est d'avoir fait fi de la modération indispensable pour apprécier...

-C'est beau la philosophie! Ca doit être le brouillon de son prochain livre. Mais je n'y comprend rien du tout, avoue Réjane. Le vin doit l'aider à créer…

-Un véritable accouchement en salle de travail! rit Flore. Il a du mal à pousser sa créature. Et, j'ai peur que ce soit un monstre : un tricératops à tête de chou !

-C'est peut-être intéressant, médite Camille. C'est le fond de l'humanité...

-Tu parles, coupe Robert. Quel bourbier il a au fond du ciboulot! A tant parler d'orgasme, il a du faire des taches à son pantalon. Tout à l'heure il vomira dans son chapeau jaune. « A quoi sert le sexe? » Peuh, tout le monde sait que ça sert à la reproduction. Pas la peine de faire tant d'histoires… Ca se domine ces choses là ! Ca doit être le fond de bouquin  de son Actualité politique du platonisme. ­

Le bruit des chaises remuée secoue Léo hors de sa paisible hébétude. Il rechausse d'un geste décidé son chapeau jaune, fourre la bouteille vide du Lichine dans sa sacoche et sort avec précipitation. Les autres le retrou­vent assis devant son volant et triturant le démarreur.

-Que fais-tu de ce cadavre sur les genoux? ironise Camille en désignant le goulot qui crève la sacoche.

-Où vas-tu? demande Réjane inquiète. Tu n’es pas en état de conduire.

-Je m'en vais rejoindre et m’unir au jeune dieu vendangeur du Prieuré-Lichine...

-Et Léo de s'éloigner, un sourire écumeux et vainqueur aux lèvres, les laissant tous les quatre stupéfaits.

Ils se tournent vers Robert d'un air interrogateur;

-Il y a effectivement une statuette de pierre de Bacchus dans le parc du château. Mais laissons le à son pourtant honorable Lichine promu vin de messe intégriste. Ou de messe noire, qui sait ! Que cela ne nous détourne pas de notre programme: Châteaux Montrose, Laffite, Beychevelle...

D'étape en étape, de Saint-Estèphe en Pauillac, Réjane, Flore et Camille parcourent les paliers des plus grands crus, pénétrant dans toutes les caves, ouvertes par le passe-partout des relations de Robert. Derrière des grilles obscures, reposent et rêvent diverses et dives bouteilles du dix-­neuvième siècle, sinon du dix-huitième, comme dans l'ombre à odeur de mous­se et champignons des caves de Ducru-Beaucaillou. Le dos appuyé sur les foudres, et debout sur la terre battue, ils répandent en l'entier de la bouche une goulée de ces liquides fabuleux, vigoureux, tanniques et fleuris, en même temps que légèrement astringents à Montrose, insidieux et splendide à Calon-Ségur, fastueux, solide et diamanté à Laffite-Roschild...

Lors de la visite à Beychevelle, ils ont un ultime moment de recueille­ment palatal devant la perspective proprette des fûts. Puis, ils suivent à pied, une petite route qui descend imperceptiblement entre les rangs de vigne, vers la Gironde. Ils ont, chacun, un panier de victuailles sous le bras. De l'un d'eux dépasse un goulot. A Port Beychevelle, qui en fait de port n'est qu'un maigre bras marécageux portant deux ou trois barques et ouvert sur l'estuaire tourbillonnant et boueux, ils s'installent sur quelques planches et pierres bancales, pour célébrer et clore en un pique-nique choisi la boucle de leur route des vins. Une lumière jaune et limoneuse déchire un à un les strato-cumulus et tombe par grandes plaques au toucher de peau de pêche sur la Gironde pleine à déborder des flux ennemis de son courant et de la marée haute, grasse comme un oeuf et parcourue de vaguelettes crémeuses sur toute la largeur étonnante de l'horizon ocré.

Ils étalent les victuailles, mangent sans cérémonie, pâté de caille, magret d'oie fumé, viande des Grisons, non sans accorder à des tranches de filet de bœuf froid un Château Camensac, modéré certes après les sommets oenologiques atteints, mais franc, large, équilibré, rayonnant.

Ils se taisent. Camille et Flore peut-être gênés de la disparition ou résolution en essence vineuse de Léo qui les met un peu plus face à face. Réjane vient à exprimer sa satisfaction quand à sa tarte aux légumes verts qui a sagement passé ces quelques jours dans la glacière au fond du coffre... Robert tout à coup n'y va pas par quatre chemins, après avoir néanmoins copulé avec le Camensac dans le secret analytique de ses muqueuses:

-Grotesque! le vin, pure essence spirituelle... Pfff! Non, une chimie, un travail. Les états divers des polyphénols pour les tannins, des molécules de sotolon pour l'arôme des vins jaunes, et caetera... Les caractères organolep­tiques du vin relèvent, eux, de l'évaluation sensuelle. Léo, quoique philosophe, est un imbécile, un intellectuel toqué, un peine-à-jouir, un philosophe à la moelle de sureau ! Les bulles des mousseux offerts au banquet socialiste lui ont depuis longtemps gâté son pâté  de cervelle…

-Holà, s'écrie en riant Réjane, il est un peu fou-fou d'accord. C'est son enthousiasme de disciple qui lui a fait voir la route des vins comme un parcours fléché vers l'ambroisie que l'on verse dans l'Olympe des mythologies. Prendre l'innocent Bacchus de pierre d'un vignoble pour Socrate en personne, avoue que c'est si gentil...

-Le Prieuré Lichine aura été sa ciguë au pays des vins, risque Robert, visiblement apaisé par l'ardeur de son coup de gueule.

-Mais, l'air de rien, s'avance Flore, cette route des vins, c'est bien un guide Michelin mâtiné d'étapes initiatiques...

-Sûrement, lui répond Camille. Mais Léo dispose son initiation sous forme d'une pyramide où son Prieuré Lichine figure la pointe supérieure, parfaite et définitive. Je verrais plutôt la notre en forme d’angle abondamment ouvert vers le haut pour accueillir des crus divers qu'à partir d'un certain niveau on ne peut hiérarchiser, mais seulement dis­poser en pléiades de personnalités vineuses et variées.

-C'est surtout une connaissance à toujours réactualiser, au fur et à mesure des vieillissements; et à reprendre pour chaque année selon les événements météorologiques, les vendanges, après chaque apparition des primeurs, chaque progrès dans l'élevage des vins, ce dont le très officiel classement des grands crus de 1855 ne peut tenir compte: il n'est qu'une échelle pour les boiteux. Il nous reste encore à aiguiser notre agilité gustative et de jugement, termine Robert.

Au dessert, on finit sur des framboises fraîches, nature. « A chacun d'y retrouver son vin », se chantonne Réjane...

Robert, ému, ce sera sa « conclusion au week-end », annonce-t-il, vide les dernières gouttes, chargées d’un poil de dépôt noirâtre, du Camensac dans la Gironde qui l’absorbe en toute sérénité.

Cette Gironde nocturne que, dans quelques heures, le bac du Port de Lamarque franchira lentement, avec à son bord Camille seul, emportant le souvenir du « A bientôt » de Flore, de son instant de lèvres posé sur sa bouche, et croyant voir dans le ciel dégagé le reflet de la dispersion stellaire de la voie vineuse du Médoc.


(c) Thierry Guinhut

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie

Par Thierry Guinhut - Publié dans : La République des rêves, roman
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Samedi 15 janvier 2011 6 15 /01 /Jan /2011 21:33

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Apollon et les Muses

 

 

 

 

LA REPUBLIQUE DES RÊVES

Roman

Sommaire

 

 

          Camille Braconnier deviendra-t-il l'artiste qu'il rêve d'être? Connaîtra-t-il le fin mot des machinations politiques qui irriguent la cité bordelaise et l'utopie d'Euro Urba? Des grands vins au radio-télescope de Nançay, des récits amoureux à la trouble galaxie des hommes de pouvoir, de l'idéalité des colloques à la corruption des virus du sida et de l'argent détourné, un archipel de personnages aux destins croisés intrigue, aime et meurt par épisodes, court vers la réussite, l'oubli ou le crime.

          On entrera par une philosophico-burlesque initiation aux grands crus girondins. On suivra « La Conscience de Bordeaux » pour accéder avec l'artiste photographe à l'Aquitaine Communauté des Savants. On élargira ses rencontres lors des histoires d’ « Eros à Sauvages », avant de basculer dans les cérémonies funéraires de « Job ». Et c'est grâce à des trajectoires insolites, à leurs quêtes de montagnes et du chant des particules que Camille et le physicien Rémi ourdiront chacun leur « De natura rerum », non sans les défis d'une vaste enquête financière et criminelle.

          Véritable somme maximaliste, La République des Rêves déploie une étonnante galerie de personnages: la fantasque Flore, l’œnologue Robert, Léo le platonicien concepteur de ville-nuage, Le Ministre Lecommunal, les députés Antonelli et Orlu, la mystérieuse Eros, Julius l'érotomane distingué, « la Jeannie la barjo », Joss Roche-Savine machiavélique promoteur d'Euro Urba ville promise, le moine catho-zen, la Juge Judith-Renée... Et bien des comparses qui trouveront la chute ou l'accomplissement, et dont les révélations éclaireront d'un jour parfois sardonique ce grand roman de l'ère mitterrandienne, cette fresque de société aux nombreuses ramifications.

 

 

 

LA REPUBLIQUE DES RÊVES

 

roman

 

 

I    Une route des vins de Blaye en Médoc                                                                   2

 

II   La Conscience de Bordeaux

II    La Conscience de Bordeaux : Le contrat faustien                                                21

 

III  Bironpolis, Les nuages de Titien                                                                            44

 

IV  Eros à Sauvages, première journée Prologue                                                        83

 

V   Eros à Sauvages, deuxième journée                                                                      133

 

VI  Eros à sauvages, troisième journée                                                                       198

 

VII Job                                                                                                                           269

 

VIII De natura rerum Euro Urba                                                                                 300

        De Natura rerum, La montée vers l’Empyrée.                                                                                            

 

Bibliographie                                                                                                                  445


 

 

Roman à paraître au bon vouloir des dieux de l'édition.

     

Toute ressemblance avec des personnes ou des organismes réels serait purement fortuite et n'engagerait en aucune manière la responsabilité de l'auteur. De même, la ville de Bordeaux, l'observatoire du Pic du Midi, le CERN de Genève, le radiotélescope de Nançay et autres lieux sont traités avec toutes les libertés de la fiction.


 

EROS A SAUVAGES

 

 

Première journée, prologue

 

premier récit de Geneviève: La vérité nue des hommes                                               87

premier récit de Gérard: Amalia Antonelli, ou les couteaux                                         94

premier récit de Flore: Le conte des deux clones                                                        105

premier récit de Camille: Les belles inconnues                                                            110

premier récit de Julius: Aude Sarlande, suivi de Galante la parfumeuse                   116

premier récit d'Eros: Cynthia et Philip, roman rose                                                     122

première soirée: Léo et les piscines de la Pomme d’Or                                               127

 

Deuxième journée

 

deuxième récit de Geneviève: Les 24 femmes de Raymond Lecommunal                 135

deuxième récit de Gérard: Sibylle et Béatrix, ou le voyeur puni                                 143

deuxième récit de Flore: Le conte de la Belle et du jardinier                                      150

deuxième récit de Camille: Trois amoureuses, dont Sylvie et son viol                        155

deuxième récit de Julius: Une trouvaille, suivi d'une voilette                                      163

deuxième récit d'Eros: Minette et les prétendants, roman noir                                   171

deuxième soirée: Léo et ses historiens en sida                                                             185

 

Troisième journée

 

troisième récit de Gérard: L'opéra bouffon, ou l'attente comblée                                200

troisième récit de Geneviève: La confession d'une femme mariée                              206

troisième récit de Flore: Le conte de moi                                                                       212

troisième récit de Camille: Mélissa et les sciences politiques                                      222

troisième récit de Julius: Diane et Natacha, suivi de la danseuse indienne                 228

troisième récit d’Eros : Eros et ses proies, roman rouge                                               242

troisième soirée: Voyage en Erotélie                                                                              254

 

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie

Par Thierry Guinhut - Publié dans : La République des rêves, roman
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Présentation

Index des auteurs et des thèmes traités

Ackroyd

Londres, La biographie

Ackroyd Londes

 

Adams

Essais sur le beau en photographie

Robert-Adams-Tree Line

 

Alberti

L’homme universel: La Statue et Vie.

Leon-Battista-Alberti-SelfP-c1436-BR

 

Amis

Réussir Martin Amis

Amis poupées

 

Arendt

Banalité du mal, banalité de la culture

Arendt Eichmann-a-Jerusalem

 

Arguedas

L’utopie archaïque : Awar Fiesta, El Sexto

Arguedas Sexto

 

Babel

Isaac Babel ou l’écriture rouge

I Babel

 

Bachmann

Celan et Bachmann : Lettres amoureuses

Bachmann journal

 

Ballard

Ballard : Millenium people, Crash

Ballard: un artiste de la science fiction

Ballard Millenium

 

Bang

Mikaël, Les Quatre diables

Bang Mikael

 

Barcelo

Miquel Barcelo : Cahiers d’Himalaya

Butor Barcelo : Une Nuit sur le mont chauve

Barcelo Himalaya

 

Barrett Browning

E. Barrett Browning et autres sonnettistes

Barrett-Browning 2

 

Bashô

Bashô : L’intégrale des haïkus

Basho 1

 

Baudelaire

Charles Baudelaire : « Une charogne »

Baudelaire

 

Beckett 

Samuel Beckett : En attendant Godot

Beckett


Bengtsson

Jonas T. Bengtsson : Submarino

Submarino


Blake

G. K. Chesterton : William Blake

Chesterton Blake

 

Blog

Du Blog comme œuvre d’art

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Bolano

L’artiste devant le mal : 2666, Nocturne du Chili...

Roberto Bolano : Entre parenthèses

Roberto Bolano, le chien romantique

2666-roberto-bolano

 

Borges

Christian Garcin : Borges, de loin

Borges

 

Caldwell

Lettre à une jeune femme politique

caldwell

 

Capek

La Guerre des salamandres, menace totalitaire

Salamandre Buffon

 

Capitalisme

Eloge des péchés capitaux du capitalisme

Péchés capitaux

 

Catton

Eleonor Catton : La Répétition

Catton.jpeg

 

Ceccatty

Noir souci, ou la passion chaste de Leopardi

Ceccatty

 

Celan

Paul Celan, minotaure de la poésie : John E. Jackson, contre-parole et absolu poétique

Celan et Bachmann : Lettres amoureuses

Celan pavot

 

Céline

Céline ou l’indignité du génie

Céline et Wagner, l'indignité du génie ?

Céline et Proust, la recherche du voyage

Céline Gen Paul 2

 

Chen Ming

Chen Ming : Les Nuages noirs s'amoncellent

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Chesterton

Chesterton : William Blake

Chesterton, le prince de la nouvelle policière

Chesterton Assassin

 

Civilisation

Petit précis de civilisations comparées

Mattéi : Le Procès de l’Europe.

600px-Gandolfi - Allegory of Justice

 

Danielewski

La Maison des feuilles, labyrinthe

Danielewski 1

 

Dasgupta

Rana Dasgupta : Solo

Dasgupta 1

 

Démocratie

Dans quelle démocratie vivons-nous ?

Totalitarisme

 

Derrida

Faut-il pardonner Derrida ?

Derrida 2

 

Dickinson

Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?

Dickinson 1

 

Du Bellay

Chanter et enchanter en poésie

Du Bellay

 

Eco

Baudolino ou les merveilles du moyen-âge

Destins du livre, du papyrus à Google Books

Eco Baudolino 5

 

Ecologie

Wilson : Biophilie, Bartram : Voyages

Ralph W. Emerson : Les Travaux et les jours

Révolutions vertes et libérale. Manier : Un Million de révolutions tranquilles

Du suicide économique et écologique, Christian Gérondeau : Ecologie, la fin

Wilson Biophilie

 

Eluard

Paul Eluard : « Courage »

Eluard Dali

 

Emaz

Antoine Emaz ou l’anti-lyrisme

Emaz

 

Emerson

Emerson : Les Travaux et les jours

Emerson

 

Emeutes urbaines

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

sac de rome alaric 400

 

Etat

Serions-nous plus libre sans l'état ?

Dans quelle démocratie vivons-nous ?

Projet d'amendements à la Constitution

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Socialisme et connaissance inutile

Tardif-Perroux : La France, son territoire.

Allégorie de la Paix et de la Justice, 1753, Corrado Giaqu

 

Eugenides

De Middlesex au Roman du mariage

Eugenides 1

 

Fables politiques

L'Ânesse et la Sangsue

L'Etat-providence à l'assaut des lions

De l’alternance en Démocratie Animale

Les chats menacés par la religion des rats

La Fable des porcs et de la Dette

Fables nouvelles

 

Facebook

Facebook, perversion ou libertés ?

Girard

 

Femmes

Lettre à une jeune femme politique, socialisme et islamisme

Arendt : banalité du mal et de la culture

E. Barrett Browning et autres sonnettistes

Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?

Eleonor Catton : La Répétition

Margaux Fragoso, ou le tigre de la pédophilie

Siri Hustvedt : Un été sans les hommes

Florina Ilis ou la Roumanie prise en écharpe

Winterson ou l'autobiographie féministe

Landon

 

Ferré

Ferré : la Providence du lecteur?

Ferré Providence

 

Ferry

De l’Amour ; philosophie pour le XXI° siècle

Ferry

 

Filloy

Juan Filloy : Op Oloop

Filloy

 

Földényi

Mélancolie, essai sur l’âme occidentale

Melancholia Lars von Trier, photo (c) Christian Geisnaes

 

Foucault

Des prisons, postérité de Surveiller et punir

Foucault L'Herne

 

Fragoso

Le tigre de la pédophilie

Fragoso

 

Franzen

Freedom ou les libertés entravées

Freedom

 

Fuentes

Anniversaire

Diane ou la Chasseresse solitaire

Le Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle

Fuentes Aigle

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

Gaddis

 

Garcia Lorca

Homosexualité, mort et création

Lorca

 

Gardner

La Symphonie des spectres

Spectre Hamlet

 

Gass

Sonate cartésienne et autres récits

Gass

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas

Gibson Idoru

 

Goethe

Sonnet à l’Allemagne

Sonnet de la liberté politique

goethe

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

Golovkina

 

Goytisolo

Juan Goytisolo, un dissident espagnol : de l’autobiographie au testament

Goytisolo Marx

 

Gracian

L’homme de cour

Gracian

 

Grandes

Le Cœur glacé, Inés et la joie, ou la mémoire du franquisme et de l’Espagne

Almudena 2

 

Guarnieri

Etrange amour, Brahms et Clara Schumann

Guarnieri

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

Vanité

 

Guinhut

Muses Academy, roman

I Prologue

II L'ouverture des portes

III Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

XI Récit de la Musicienne

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

Muses Mantegna

 

Guinhut

Philosophie politique

Philosophie-politique.gif

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

Pyrénées Anie Aneto

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

Couv-Aneto-Canigou

 

Guinhut

Haut-Languedoc

Haut-Languedoc.couv jpg

 

Guinhut

Le Recours aux Monts du Cantal

Cantal

 

Guinhut

Le Marais poitevin

Marais poitevin Couv

 

Guinhut

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye en Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II La Conscience de Bordeaux : Le contrat faustien

III Bironpolis, incipit

III Bironpolis, Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages, prologue

VIII De natura rerum, Euro Urba

VIII De Natura rerum, montée vers l’Empyrée

Lg Apollo and the Muses

 

Guinhut

Voyages en archipel

Voyages archipel

 

Guinhut

A une jeune Aphrodite de marbre, sonnets

Sonnet autobiographique

Trois Requiem, sonnets : Selma Meerbraum, Ossip Mandelstam, Malala Yousafzai

Capitoline Aphrodite Louvre

 

Guinhut

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

Trois vies d’Heinz M III Elégies à Liesel

Ein Jahr im Leben des Heinz M.

IMG 0604

 

Guinhut

Le Passage des sierras

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Guinhut

Ré une île en paradis

Ré paradis

 

Guinhut

Photographie

Ré vase

 

Haddad

Nouvelles du jour et de la nuit

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Haddad jour


Hamsun

Rêveur romantique, conquérant du nazisme

Hamsun

 

Hattemer-Higgins

L’Histoire de l’Histoire: troisième Reich

Hida

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libre sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Hayek

 

Hobbes

Sonnet de la liberté politique

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libre sans l'état ?

hobbes leviathan

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

Hölderlin

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales: Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Ceccatty : Noir souci, passion de Leopardi

Garcia Lorca : homosexualité et création

Broc-Hyacinthe.jpg

 

Hustvedt

Un été sans les hommes

Vivre, penser, regarder

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Ilis 

Florina Ilis ou la Roumanie prise en écharpe

Florina Ilis


Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : Contre la fiscocratie, repenser l’impôt

Impôt

 

IPhone

Tentation totalitaire : IPhone et législation

IPhone

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Sommes-nous islamophobes ?

Le Cantique des oiseaux, poétique de l’interprétation

Islam

 

Jourde

Pierre Jourde : Festins Secrets

Jourde


Kawabata

Yasunari Kawabata : Les Pissenlits

Kawabata Belles

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

Kertesz Être

 

La Fontaine

Fables politiques

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Lamartine

Lamartine : « Le lac »

Lamartine lac


Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

Larsen Spivet


Larsson

Les Poètes morts n’écrivent pas de romans policiers

Larsson 2


Leopardi

Ceccatty : Noir souci, passion chaste

Ceccatty

 

Lethem

Jonathan Lethem : Chronic city

Lethem Chronic city

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Libres, Dictionnaire du libéralisme
Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

 Serions-nous plus libre sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Patriotisme et patriotisme économique

Liberté

 

Littell

Retour sur Les Bienveillantes

Littell B

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

Machiavel 1

 

Mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Dante 9° cercle Enfer Gustave Doré 1861 Musée de Brou

 

Malaparte

Muss ou Mussolini déboulonné

Malaparte Muss

 

Manea

Norman Manea : La Tanière

Manea

 

Manguel

Un retour et Nouvel éloge de la folie

Manguel retour

 

Marcher

De L’Art de marcher

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

Solnit L'art de marcher

 

Martin

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Enfer Dante Boticelli

 

Marx

Karl Marx, compagnonnage et illusion

« Hommage à la culture communiste »

Marx

 

Mattéi

De la supériorité culturelle de l’Occident ?

Europe Mattéi

 

McEwan

Ian MacEwan : Solaire

Solaire

 

Melville

Le tourment de Billy Budd, par Olivier Rey et Chritophe Averlan

Melville Billy Budd

 

Meshkov

Le Chien Lodok, ou de l’humaine tyrannie

Meshkov

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

Mitchell Fantômes

 

Mozart

Lady Gaga versus La Reine de la nuit

Mozart

 

Mulisch

Siegfried, une idylle noire, la filiation d’Hitler

Mulisch siegfried-une-idylle-noire

 

Murakami Ryû

Chansons populaires de l’ère Showa

1969, Les Bébés de la consigne automatique

Murakami bébés


Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

Naipaul Afrique

 

Nietzsche

Pourquoi un libéral lit il Nietzsche ?

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Nietzsche Munch

 

Ogawa 

Cristallisation secrète

Ogawa

 

Oppen

Oppen, objectivisme et lyrisme

Oppen

 

Padgett

On ne sait jamais, vivre avec sa finitude

Padgett

 

Pamuk

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

Orhan Pamuk

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, A l’estomac, Snuff

Palahniuk Peste

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute

Panayotopoulos

 

Pasolini

Sonnets. Les tourments amoureux

Pasolini Decameron affiche 2

 

Pétrarque

Sonnet III du Canzoniere

Petrarque-par-Bargilla

 

Poésie

Le Cantique des oiseaux

La Poésie du Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Bashô : L’intégrale des haïkus

Antoine Emaz ou l’anti-lyrisme

Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?

Trois vies d'Heinz M, vers libres

Oppen, objectivisme et lyrisme

A une jeune Aphrodite de marbre

Des fonctions de la poésie

Chanter et enchanter en poésie

Poésie en vers, poésie en prose

Allegorie der Poesie, Mosaik von Raffael

 

Policier

Pobi : L’invisible, ou la peinture

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Jesse Kellerman : Les Visages

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Powers

Les mystères du moi : Générosité, La chambre aux échos

Powers Générosité

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Céline et Proust, la recherche du voyage

Proust

 

Pynchon

Contre-jour

Vineland, une utopie postmoderne

Vice caché

Pynchon-gravitys-rainbow

 

Rand

Qui est John Galt ? La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

Rand Atlas

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

Reinhardt

Le Système Victoria.

REINHARDT

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile, actualité de Jean-François Revel

Revel Conaissance

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

Rios Alice

 

Rivas

L'Éclat dans l'abîme, Mémoires d'un autodafé

Rivas

 

Roth

Philip Roth : La Bête qui meurt

La-bete-qui-meurt

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Rushdie 6

 

Schlanger

Présences des œuvres perdues

presence-oeuvres-perdues

 

Schmidt

Arno Schmidt, un faune pour notre temps politique

On a marché sur la lande

Arno Schmidt Scènes

 

Science fiction

Gibson : Neuromancien, Identification des schémas

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Dan Simmons : Ilium

Dan Simmons : Flashback : mémoire et géopolitique

Ballard: un artiste de la science fiction

Strougatski L-Ile-habitee

 

Self 

Will Self, ou la théorie de l'inversion

No smoking

Les-grands-singes

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

Sender Roi

 

Serrano

« Piss Christ » : une icône chrétienne

Andres-Serrano Piss-Christ

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Traduire et vivre les Sonnets de Shakespeare

Shakespeare : Sonnets XVIII, XIX, LXXVI, LXXXVI et CXXVII

Sonnet à Shakespeare

A une jeune Aphrodite de marbre

Un faussaire shakespearien, Arthur Philips : La Tragédie d’Arthur

Shakespeare Cobbe portrait

   

Shteyngart

Super triste histoire d’amour

Shteyngart

 

Simmons

Ilium : Homère science-fictionnel

Flashback : mémoire et géopolitique

Ilium

 

Sloterdijk

Sloterdijk, esthétique ou éthique politique de la philosophie

Sloterdijk : Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Sloterdijk Essai d'intoxication

 

Smith

Pourquoi je suis libéral

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Sofsky

Le Livre des vices privés et politiques

Sofsky Vices

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

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Somoza

Daphné disparue

Somoza

 

Sonnets

Sonnet peint

Sonnets
A une jeune Aphrodite de marbre

Shakespeare : Sonnets XVIII, XIX et CXXVII

Traduire les Sonnets de Shakespeare

Barrett Browning et autres sonnettistes

Pier Paolo Pasolini : Sonnets

Vikram Seth : Golden Gate

Robert Marteau : Ecritures

 

Sorrentino

Ils ont tous raison

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Starobinski

L'ange de la critique: Mélancolie, Rousseau, Diderot

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Steiner

Oeuvres : tragédie et réelles présences du langage

Fragments (un peu roussis)

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Stevenson

La Malle en cuir ou la société idéale

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Stifter

Dans la forêt de Bavière

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Strauss Leo

Pour une éducation libérale

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Strougatski

Stalker, nucléaire et métaphysique

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Tejpal

La Vallée des masques, communauté sectaire

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Tavares

Un Voyage en Inde

Lusiades

 

Tellkamp

Uwe Tellkamp : La Tour

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Tesich

Karoo ou la revanche de l’anti-héros

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Tocqueville

Notre française tyrannie, ou l’actualité de Tocqueville

Tocqueville par Théodore Chassériau, 1850

 

Totalitarismes

Arendt : banalité du mal, banalité de la culture

Malaparte : Muss ou Mussolini déboulonné

« Hommage à la culture communiste »

Muses Academy XVII Polymnie ou la tyrannie politique

Tempérament et rationalisme politique

Capek : La Guerre des salamandres

Tejpal : La Vallée des masques

Zimler : Anagrammes du ghetto de Varsovie

Trois Requiem, sonnets : Selma Meerbraum, Ossip Mandelstam, Malala Yousafzai

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Trias de Bes

Fernando Trias de Bes : Encre

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Tsvetaeva

Carnets, Chroniques d’un goulag ordinaire

Tsvetaeva Clémence Hiver

 

Ursin

Jean Ursin : La prosopopée des animaux

Ursin

 

Vargas Llosa

Vargas Llosa, romancier des libertés

Le rêve du Celte, colonialisme et nationalisme

Arguedas ou l’utopie archaïque : Awar Fiesta, El Sexto

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Vigolo

La Virgilia, un amour musical et apollinien

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Vollmann

De la Famille royale au Grand partout

Guerre et paix en Central Europe

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Vote

De la révocation du droit de vote

De l’humiliation électorale

De l’alternance en Démocratie Animale

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Wagner

Céline et Wagner : l'indignité du génie ?

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Williams

Stoner, vie dramatique et passionnée d’un professeur de littérature

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Winterson

Winterson ou l'autobiographie féministe

Winterson Oranges Couleur

 

Wordsworth

Poésie en vers et poésie en prose

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Zimler

Les Anagrammes du ghetto de Varsovie

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