Voyages en archipel
IX
De New York à Pacifica
Sur les sphères, musicalités, ondes, corpuscules, on arrive, upway, freway, verre et alliages légers, aspirés au sortir de l’avion par la langue des couloirs mobiles, voix sucrée, vanillée de l’hôtesse, fly 3313 from Lisbonn, Alessandro et Isabella, fauteuils fuselés au-dessus du volume sensiblement sphérique de l’Atlantique, stéréotypes du voyage moderne… Est-ce parce qu’ils préfèrent aux glaces italiennes les vingt-huit parfums des glaces américaines ? Couloirs, air conditionné, musac, couloir plus étroits, passeports, Isabella, Alessandro, née à Santander, né à Albi, nationalités espagnole et française. Pénétrer la surface des lieux, couloirs de nouveau, mais vitrés en demie sphère, vue sur l’intrication de couloirs semblables, géométrie rayonniste, passagers immobiles, mannequins debout. Escaliers roulants, inoxydables et ronronnant. Les personnages enfin à l’air libre, ils se caractérisent, ils bougent, une ivresse légère les touche avec le soleil ; les deux pieds, par l’entremise des chaussures, sur le continent, bien qu’asphalté, américain.
Aussitôt, trajet dans le taxi loué par la tante d’Isabella, voyage en l’état second de la fiction, odeur d’hamburger-frites, déjà le souvenir typique à ramener en Europe. Babil, délire verbal de haute volée de la tante, panégyrique des U.S.A., pendant que le chauffeur pousse une harangue sur les escargots farcis du restaurant français de son frère sur la dix-neuvième avenue. Halètement intérieur, pression continuelle sur le diaphragme, Alessandro, la tempe collée contre la buée de la vitre, tente d’apercevoir derrière l’horizon, oui, légèrement brunes et bleues, plus haut encore que le regard les cherchait, la même sensation à la vision, au-dessus des nuages, du mont Viso, l’amas compact et gracile des tours de Manhattan.
Ils montent d’abord, très vite, sur la terrasse sommitale du World Trade Center, à quatre cent dix mètres, vent atlantique, giration, aluminium et verre, terre et parallélépipèdes agglomérés sur trois cent soixante degrés ou presque, hors la surface des eaux. Un homme debout lit, avec une lente attention dirait-on, un livre intitulé noir sur jaune, La Publicité directe. Il pourrait lire à cette altitude Jose Lezama Lima ou Robert Musil. Un fauteuil, un bon manteau, ce serait le miroitement intégral du lieu. Il ne s’agit pas seulement de voir, quelques vieux gratte-ciels romantiques dans le bas, air vivace au tympan et au souffle, épingle de Saint-Paul’s Chapel dans une crevasse, fil lumineux et arachnéen dans le soleil du Verrazano Bridge, bronze et marbre élancés de Mies Van Der Rohe, l’Hudson coulure bleue descendue de ses Adirondacks… On devine Rome, Syracuse, Bayonne, Saarinen, Brunelleschi, Paterson, New Rochelle… Quelques cargos dansent dans les détroits. Jubilation, la tête prête à éclater d’impressions et de langages, il faudrait, Sixième Avenue, en marchant, un petit magnétophone à la ceinture ou plus simplement quelque secrétaire roulant à son côté sur une chaise automotrice et tapant sans interruption cette pléthore langagière. Tante Laureen se saoule à tout leur montrer à la fois, le rouge à lèvre liquéfié tellement elle s’excite en parlant ; la ville on dirait sa création personnelle. Isabelle l’écoute, dérive pendant les rares silences accordés, et laisse enfin s’effilocher ses regards, ses pensées. Alessandro ne dit rien, il ne sait pas d’où vient ce qui se bouscule dans sa tête, il ne dit rien sur ce seul coin désert de la terrasse, il se récite une phrase lue dans un guide : « La tour de contrôle du Kennedy International Airport est protégée à son sommet par une carapace de doubles vitres vertes pour résister à des vents de cent quarante-cinq kilomètres heure ». Il y a une menace sur ce seul coin désert de la terrasse ; l’imagination fulgurante devrait se perdre dans le corps de l’ange atlantique qui soutiendrait de ses ailes translucides le plus long texte jamais écrit descendant le long de la paroi de verre du building et s’enlaçant aux blocs suivants, parcourant toutes les rues de la ville ; d’ailleurs c’est ce que fait le New York Times chaque matin…
(…)
Thierry Guinhut
Extrait du roman Voyages en archipel, 1988
Voyages en archipel I De par Marie à Bologne descendu
Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie
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