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Critiques littéraires Asie

Mardi 1 janvier 2013 2 01 /01 /Jan /2013 17:09

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Artiste anonyme : Faucon, Inde moghole, XVII° siècle

 

 

 

Le Cantique des oiseaux, une poétique de l’interprétation

 

Farid od-dîn ‘Attar : Le Cantique des oiseaux,

traduit du persan par Leili Anvar,

illustré par la peinture d’Islam d’Orient

sous la direction iconographique de Michael Barry,

Diane de Selliers, 432 p, relié sous coffret, 195 €.

 

 

         Olivier Messiaen offrit aux oiseaux d’être leur secrétaire, leur voix, leur toucher et leur orchestre. Dans le Catalogue d’oiseaux pour piano, ou son opéra Saint François d’Assise, il sut les chanter avec autant d’humilité, que d’enthousiasme. Probablement eût-il été enchanté par cet immense et délicieux poème, ici exhumé de l’oubli et magnifié : Le Cantique des oiseaux. L’original persan, Mantiq al-Tair, avait été traduit en prose en 1863 par « Le langage des oiseaux » ; il méritait pourtant une nouvelle traduction, inspirée par le souffle des anges de Rilke et digne de ses 4600 vers, chef-d’œuvre de la poésie et de la mystique soufie.

 

       Imaginez que l’assemblée des oiseaux se réunisse en délibération, afin de partir à la recherche du mythique oiseau-roi, autrement dit le Simurgh, et se choisisse pour chef cette huppe, qui, selon le Coran, servit de messagère entre le roi Salomon et de la reine de Saba. Sans cesse, la huppe se doit de stimuler les ardeurs de ses congénères, qui désirent se soustraire au difficile voyage, en alléguant maintes « excuses », qu’il s’agisse de celles du bouvreuil ou du hibou. C’est avec le secours de maints contes, doués de dimension morale, qu’elle parvient à les amener à visiter sept vallées successives : la connaissance, l’indépendance, l’union, l’étonnement et l’anéantissement intérieur. Au bout de leur quête, ils parviennent à se joindre au Simurgh, allégorie transparente de leur propre essence, profondément celée en eux-mêmes… Il s’agit bien sûr d’une figuration du chemin semé d’obstacles en direction de Dieu, ou du souverain Bien, au sens platonicien. L’abondance des récits et des péripéties, les images colorées de la poésie préservent du moindre instant d’ennui cette vaste épopée de la mystique soufie, mais également néoplatonicienne.

          Comme Dante sut illustrer la quête de sa Béatrice aimée, en même temps que de la pure contemplation de Dieu, parmi les embûches de l’Enfer et du Purgatoire, à l’aide de son guide Virgile, au moyen de la richesse narrative, du sens des images frappantes et suggestives, de la vie entraînante des allégories, ‘Attar fait ici montre d’un talent aussi séduisant qu’étourdissant. Qui eût cru que ce poème mystique unisse le charme des oiseaux qui ont la parole, grâce à la prosopopée, à la dimension réaliste où se déploie peu à peu toute une société, sans compter le procédé récurrent des histoires emboitées à la façon des Mille et une nuits. La formule magique « Il était une fois » jalonne alors les récits. Animaux, renards, chien, papillons, sans compter le phénix, ou acteurs des apologues, « Le roi et son esclave », « Le bourgeois et le fou », auraient pu inspirer La Fontaine…

        C’est ainsi qu’en ce poème apparaissent tant de personnages, derviches et princes, mendiants et souverains, amoureux et religieux… Parmi lesquels l’archange Gabriel lui-même, « le Très-Haut », mais aussi un « marchand de miel » qui s’insurge : « Donne-t-on rien pour rien ? » ; alors que le « Soufi » entend une « voix céleste » qui lui donne tout : « La Grâce est un soleil brillant de toutes parts / et qui bénéficie au moindre des atomes ». La sagesse, mais aussi la folie des désirs et des innombrables fous, les délires d’amour, le passage par les sept « vallées », jusqu’à celle « du dénuement et de l’anéantissement », s’unissent en construisant une pensée philosophique (au point de convoquer « Le tombeau de Socrate »), au sein d’une plus haute vision cosmique et de l’éblouissement de la connaissance.

          Dans une perspective également mystique, c’est au XII° siècle que le Persan Attar composa son Livre divin[1]. Dans lequel un défilé de contes et apologues est relié par la volonté d’un souverain : il demande à ses six fils quels seraient leurs désirs. La fille des Péri, une coupe où se reflète le monde, l’anneau de Salomon ou les secrets de la magie deviennent alors l’image de la vanité des désirs. Mieux, cette fille des Péri signifie l’âme, quand la coupe figure l’intellect. Outre la dimension allégorique, la variété des trois-cents récits emporte l’adhésion ravie…

          Le poète « parfumeur » du Cantique des oiseaux ayant « chanté dans la gamme des amants », conclue : « Ô lecteur, si tu es un homme de la Voie / Ne vois pas dans mon œuvre des rimes et des sophismes » (…) « Fécondant le papier de la plume des mots / De l’océan du vrai, je fais jaillir les perles » (…)

« Et pour toutes les roses prises au jardin de l’âme

Que j’ai semées pour vous dans mes récits en vers

Souvenez-vous de moi en bien, ô mes amis ! »

 

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          C’est en bien que nous nous souviendrons d’Attar et de Diane de Selliers…

 

       En effet, parmi des centaines de manuscrits persans, turcs et indo-musulmans, Diane de Selliers et son équipe ont, avec un goût sûr, choisi des enluminures époustouflantes. Les unes venues d’un manuscrit royal de 1487 à Hérat, les autres choisies parmi les grands textes de la culture persane, le tout éclairé par des commentaires, des exégèses iconologiques et religieuses, aussi précis et informés que sans jargon. Le flamboiement des couleurs, le détail infini des motifs, la danse de la calligraphie, le charme encyclopédique des oiseaux, les étrangetés de la perspective, la richesse des paysages, les monstres caricaturaux, la minutie psychologique des visages… Tout concourt à l’étonnement, à l’effacement de soi devant la prodigalité de la création divine et des artistes. En se mêlant à la tradition figurative de l’islam persan, l’influence plastique chinoise est plus ou moins explicite, alors que la dynastie mongole adopta la foi coranique de ses sujets. La richesse picturale s’explique par la multiplicité des traditions, des croyances, par une tolérance inattendue, lors de la « renaissance timouride » à Hérat, en Afghanistan, au XV° siècle.

 

         Les portes de l’interprétation restent ainsi ouvertes : outre le commentaire libre du livre saint qu’est aussi ce Cantique des oiseaux, la liberté de l’imagination des peintres et du poète est patente. Au point que, quelque soit la couleur de la religion ou de la civilisation du lecteur, il puisse s’identifier dans cette interrogation et cette quête de la dimension mystique, qu’il s’agisse de religion ou d’amour : pensons par exemple à l’irremplaçable figure de « Dame de beauté ».

       Témoignage d’une époque et d’une contrée où la brillance culturelle et spirituelle put rayonner, ce Cantique des oiseaux bénéficia de l’écoute et du mécénat des rois. Dans le cadre d’une curiosité prolixe envers les autres cultures, même si les souverains ne s’empêchaient pas d’être de fameux tyrans et des professionnels de la guerre de conquête, voire d’extermination, n’y a-t-il pas, en ce poème, en cette iconographie merveilleuse, la précieuse vertu et liberté de la création, qu’elle soit poétique ou picturale, lorsque l’interdit de la représentation de la figure humaine par l’islam n’a pas ici cours… Nous sommes alors iconophiles et non iconoclastes, ouverts aux sentiers de l’art et de l’interprétation, grâce auxquels l’univers visible et ses images de main d’homme sont le miroir de la divinité. Hélas, ce qui n’était tout de même pas un islam des Lumières (on ne respectait ni la séparation des pouvoirs, ni celle du temporel et du spirituel), fut fauché par une invasion chiite, qui rétablit l’obscurantisme. Il faut chercher alors de nouvelles enluminures dans les parages de l’Iran, de la Turquie, du Pakistan, dispersées dans les musées du monde, réunis sous nos yeux en ce volume à la complétude unique.

          Un tel livre a l’immense vertu de nous faire un temps sortir de notre ethnocentrisme, tout en étant le gage des valeurs de la poésie et de la mystique ; à condition que ce soit sans déchoir de celles des libertés venues des Lumières. En effet, on se surprend à adhérer au pouvoir de persuasion de cette fable volubile, de ce mysticisme soufi. Adhérer poétiquement, mais pas jusqu’à la conversion à l’islam. S’il est de bonne guerre d’y lire des récits où un maître spirituel tombe amoureux d’une chrétienne au point de devenir apostat, la conclusion morale ne se fera pas attendre : tous les deux rejoindront la vraie religion. On peut trouver de semblables victoires dans la littérature occidentale et chrétienne, par exemple dans La Jérusalem Délivrée du Tasse. La vraie religion est évidemment une vue de l’esprit ethnocentrée. Si une noble et humble tolérance doit être à l’ordre du jour, il n’en reste pas moins qu’au soufisme, parfois plus que molesté par l’islamisme, un respect serein et prudent doit être adressé. Avec la nécessaire conviction, acquise à la lecture des textes du Coran, de la Sunna et de la biographie d’un Mahomet tyrannique et sanguinaire par Maxime Rodinson[2], qu’il y a des religions plus intolérantes que d’autres, plus meurtrières que d’autres, et dont il faut se garder. Avec la liberté inaliénable de jouir de la beauté du Cantique des oiseaux.

 

         Les éditions Diane de Selliers se sont donné pour mission de propager et d’honorer les chefs-d’œuvre de l’humanité. En leurs volumes et coffrets soignés, luxueux, ont paru quelques-uns parmi les textes fondateurs et emblématiques de nos civilisations. A cette haute ambition répondent La Divine comédie de Dante, illustrée par Botticelli, Les Métamorphoses d’Ovide ornées par la peinture baroque, La Fontaine par Oudry et Fragonard, Le Décaméron de Boccace, Les Fleurs du mal de Baudelaire, Don Quichotte éclairé par les gouaches de Gérard Garouste, Le Ramayana indien, le Dit du Genji japonais… Qu’après Mille ans de poésie d’Orient, paraisse ce Cantique des oiseaux, offre une fenêtre supplémentaire sur les beautés du monde et de l’esprit. Oserions-nous suggérer, pour rester dans une volonté d’ouverture aux libres beautés du récit et de l’humanité, de publier une vaste édition splendidement illustrée des Mille et une nuits ?

Thierry Guinhut

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie

 

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Le Cantique des oiseaux, Habîbollâh de Mashad, Iran, 1609          Dîvân de Hasan, Mîrzâ Gholâm, Inde moghole, 1602 


[1] Albin Michel, 1990.

[2] Maxime Rodinson : Mahomet, Seuil, 1968.

Par Thierry Guinhut - Publié dans : Critiques littéraires Asie
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Dimanche 7 octobre 2012 7 07 /10 /Oct /2012 12:51

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Salman Rushdie : Joseph Anton,

plaidoyer pour les libertés entravées


Salman Rushdie : Joseph Anton, une autobiographie,

traduit de l’anglais par Gérard Meudal, Plon, 736 p, 24 €.


 

       En 1644, le poète anglais Milton plaida « la liberté d’imprimer sans autorisation ni censure » dans son Areopagitica ; en 1632, Galilée dut abjurer son héliocentrisme devant l’inquisition du Saint-Office ; en 1766, Voltaire défendit la mémoire du chevalier de la Barre qui, pour n’avoir pas ôté son chapeau devant une procession, fut torturé, décapité et brûlé avec le Dictionnaire philosophique. Depuis, en terres d’Occident et des Lumières, nous croyions être débarrassés de ces entraves à la liberté d’expression. Douce illusion, quand en 1989, le fanatisme que Voltaire appelait « l’Infâme », jeta sa griffe fétide, venue d’Islam, sur un livre et son auteur.

 

       En 1989, soudain menacé par la fatwa de l’ayatollah Khomeyni, Rushdie est protégé par une branche spécialisée de la police britannique (dont il louera les qualités professionnelles et humaines), alors qu’aucun membre du gouvernement ne le reçoit ni ne le visite, que certains écrivains (Le Carré, John Berger) lui reprochent de l’avoir bien cherché, que des Anglais s’émeuvent du coût de cette protection. Pire encore, des Musulmans anglais relaient publiquement l’appel au meurtre de l’auteur des Versets sataniques, de l’écrivain apostat et blasphémateur. Depuis quand ceux qu’accueille une démocratie libérale tolérante (trop tolérante ?) peuvent-il se permettre de trahir les principes d’humanité, de respect d’autrui qui sont les nôtres, sans parler de pardon…

       Ainsi, se sentir offensé pour un croyant en une religion, a fortiori aussi brutale et rétrograde qu’un Islam obscurantiste, est devenu une sorte de sport, une soupape de colère. Alors que cette absurdité est absolument attentatoire à la liberté d’expression. Un livre nous déplait : il suffit de ne pas l’acheter. Une pensée heurte les préjugés, les dogmes et la crispation des lecteurs d’un livre prétendu saint, et la haine pisse comme d’un lance-flamme. « Depuis quand les histoires fantaisistes des superstitieux étaient-elles hors d’atteinte de la critique, de la satire ? », s’indigne Rushdie, pointant une seconde ignominie : « Un nouveau mot avait été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugles : l’islamophobie. »

       Seules lueurs dans la solitude de ses villas prisons et parmi « l’ornithologie de la terreur », entre le rejet de sa femme et l’intransigeance des haineux professionnels que sont les fatwa-dépendants, son fils Zafar, pour qui il écrit un conte fabuleux, Haroun et la mer des histoires, les encouragements d’amis écrivains (Martin Amis, Nadine Gordimer, Mario Vargas Llosa, Thomas Pynchon), le devoir enfin de fatiguer sa machine à écrire, puis son ordinateur, pour des essais, de nouveaux romans, raisons d’être et de vivre libre… Malgré l’assassinat de son traducteur japonais, il n’a pas cédé à la peur, seulement à la tentation « d’être aimé », en imaginant pouvoir être excusé par les croyants en la violence. De même, il céda un moment à la même faiblesse envers son épouse Marianne qui se détachait de lui. Heureusement, à l’occasion de la parution de l’édition de poche de Patries imaginaires, l’intégrité est redevenue sienne : face à « la persécution religieuse (…) la liberté de parole est la vie même », ajoutant : « Il était incroyant et fier de l’être ». Les Versets sataniques sont bien un livre libre, il n’y a pas à le regretter, même si, « Cassandre de son époque », il n’est probablement que le prélude d’une longue série d’occasions tyranniques pour l’Islam d’opprimer la dhimmitude de l’Occident : « une ère dans laquelle des éditeurs occidentaux parlaient ouvertement de ne publier aucun texte qui pourrait paraître critique envers l’Islam ».

 

       Baptisée « Inferno » en cours d’écriture, cette autobiographie, menée jusqu’au 11 septembre, était deux fois nécessaire : pour son auteur, en une sorte de catharsis qui le libèrerait du poids de l’angoisse, au moyen de cette distanciation qu’est le choix de la troisième personne pour se raconter, se disculper ; et pour ses lecteurs de bonne volonté. Quant à ceux qui seraient de mauvaise volonté, il leur est réservé une leçon de courage et de juste insoumission, si l’on se souvient qu’Islam signifie soumission. C’est également un hommage continu à l’amitié, à tous ceux qui lui ont prêté leur maison, qui ont continué à éditer ses livres, qui l’ont invité à des rencontres publiques. Mais aussi à Margaret Thatcher ou Bill Clinton qui ont fini par le soutenir, ou encore à l’enthousiasme de Bono, le chanteur de U2. Sans compter l’amour profond d’Elizabeth, quoique éphémère, ou celui magique, quoique cyclothymique, de la belle Padma qui défraya la presse, instillant pour le lecteur le soupçon terrible de la vanité des mariages : « il se demanda si lui aussi allait être toute sa vie poursuivi par les Furies, les trois Furies du fanatisme islamiste, des critiques de la presse et de la colère d’une femme abandonnée, ou bien si, à l’instar d’Oreste, il allait réussir à briser la malédiction qui pesait sur lui, à être acquitté par une sorte de version moderne de la justice athénienne, et à être autorisé à vivre en paix. »

       Certes, il ne faut guère attendre en ce récit un festival d’inventions rhétoriques, comme « privé des richesses du langage », alors que « la beauté ouvre des portes à l’intérieur de l’esprit ». Au contraire de ses romans empreints des feux d’artifice du réalisme magique et des saveurs épicées du conte oriental, la neutralité de la confession et du témoignage, hors l’indignation, reste de mise. Si l’on excepte un sentiment diffus de longueurs et de répétitions, le mélange des genres, entre thriller et chronique familiale fonctionne comme une fresque où la vastitude de la perspective politique et morale côtoie l’accumulation des détails quotidiens. Pourtant, quelques pages flamboyantes sur la création littéraire jaillissent aux côtés de ce camion et de sa « cargaison de fumier » qui faillirent le tuer : « Tomber dans la page, guettant l’extase qui se produisait trop rarement. (…) Il se laissa tomber avec délice vers ce lieu profond où les livres non écrits attendent d’être découverts ». Ou : « Nous sommes citoyens de nombreux pays : la région finie et délimité de la réalité observable et de la vie quotidienne, les Etats-Unis de l’esprit, les nations célestes et infernales du désir et la république libre de la langue ». Ou encore : « La littérature s’efforçait d’ouvrir l’univers, d’augmenter, ne serait-ce que légèrement, la somme de ce que les êtres humains étaient capables de percevoir, de comprendre, et donc, en définitive, d’être. »

       L’écrivain poursuivi et balloté de cache en cache aurait pu être Grégoire K, pour reprendre les personnages de La Métamorphose et du Procès de Kafka ; il fut Joseph Anton par nécessité d’anonymat, quoique y cachant deux de ses auteurs préférés : Conrad et Tchékhov. Il reste l’héritier d’ « Ibn Rushd, l’Averroès de l’Occident (…) le commentateur et traducteur très fameux des œuvres d’Aristote (…) au premier plan de l’interprétation rationaliste de l’Islam contre la tradition littérale. » D’où le père de Salman tira son nom. Aujourd’hui, toujours sous le coup de la fatwa nantie de millions de dollars supplémentaires à l’intention de l’éventuel meurtrier, il est notre nouveau Voltaire, dont le chemin de croix sans pardon emprunte un orbe planétaire.

 

        De ce pitoyable feuilleton de la bassesse de l’humanité, de ce roman d’aventures secrètes et diplomatiques nourri de suspense que fut la vie traquée de Salman Rushdie, de cette renaissance et reprise en main de soi par le combat des idées, l’écriture romanesque et autobiographique, nous retiendrons la vigueur nécessaire du réquisitoire contre le totalitarisme fondamentaliste, et le plaidoyer en faveur de la dignité humaine. La liberté d’écrire, de publier, d’inventer, de parodier, de blasphémer (si tant est que ce mot ait un sens), de penser enfin, n’est pas un instant négociable.

Thierry Guinhut

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Par Thierry Guinhut - Publié dans : Critiques littéraires Asie
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Vendredi 5 octobre 2012 5 05 /10 /Oct /2012 18:29

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Une parfaite communauté sectaire découpée au scalpel


Tarun Tejpal : La Vallée des masques,

traduit de l’anglais (Inde) par Dominique Vitalyos,

Albin Michel, 464 p, 22,90 €.

 


       Chaque secte a sa beauté dangereuse ; sinon pourquoi attirerait-elle autant les esprits ? L’une d’entre elles s’est emparée d’une vallée himalayenne perdue, au cours de la marche, devenue légendaire, de son fondateur, le gourou Aum. Né dans cet univers qu’il ne remet pas en question, un jeune garçon déploie tous ses talents pour devenir « Eclaireur » parmi la « Confrérie ». C’est ainsi qu’en un immense retour en arrière, un homme raconte son histoire et celle des siens dont il a quitté l’impitoyable tyrannie, en attendant leur vengeance et son assassinat programmé.

         « Soldat de la vérité », notre héros, infiniment confiant dans ses maîtres, s’entraîne, en des exercices physiques et spirituels éprouvants dont il est fier de passer les étapes. Sa  formation est pétrie d’ascèse et d’exploits, éprouvant combien « l’absence de moi séparé était libératrice », coiffant le masque anonyme des « Wafadars », du nom de ces « guerriers de la pureté » et « prêtres de la beauté » aux ordres du « Grand Timonier ». Et bientôt un tueur impeccable, l’un des inquisiteurs et vengeurs suprêmes de cette vallée qui méprise le reste du monde. Il sait que « mourir pour la vérité, c’est se délivrer des chaines du karma. » Pourtant, il faillira parfois : son amitié pour Biham, « l’obèse chantant », devra être rejetée, comme le sont le chant et la musique, son « aliénation romantique » pour une femme révoltée devra être évacuée sans retour, cette dernière étant finalement châtiée… Ainsi, le héros n’est pas une figure monolithique : longtemps fidèle à la cause, il est touché par le doute qui sauvera son humanité, sinon sa vie…

         Sans compter l’exacte et impressionnante description du fonctionnement d’une secte parée de tous les prestiges de l’héroïsme des purs, l’intérêt de ce livre vient des multiples pistes de lecture que l’on peut emprunter. Roman psychologique et d’action d’abord, parmi lequel l’apprentissage du jeune homme est censé l’amener à la perfection physique et morale, il devient le portrait d’un surhomme, d’un superhéros, dans le cadre d’une fresque haute en couleurs et stylisée qui confine à l’esthétique du manga. Roman de mœurs ensuite, où la vie d’une confrérie hiérarchisée exemplaire est dépeinte au cœur d’une vallée semi-mythique, non sans receler peu à peu ses poches de tragédie, comme en un documentaire ethnologique…

         Mais surtout, nous y lirons une fable philosophique, une anti-utopie, où la perfection de ses membres enthousiastes est constitutive d’une abomination tyrannique. Le communisme sexuel et procréatif (un peu comme dans La République de Platon) où les jeunes femmes sont livrées aux appétits et aux viols des guerriers et hiérarques, où les enfants sont élevés en commun, fait fi de tout individualisme, de tout attachement personnel : « Choisir, préférer, laisser ses émotions obscurcir son jugement et perdre le sens de l’équité, c’était tomber en disgrâce ». Sans compter que les pauvres individus qui n’ont ni la force ni la flamme sacrée sont exploités aux plus viles tâches, que des razzias prélèvent dans les villages d’en bas des « esclaves » et des « proies » pour l’entraînement au meurtre et à la torture, « tout juste bons à servir de cobayes aux purs ». Pire, si possible, les nombreux rejetons défaillants de cette consanguinité sont parqués dans des fosses infâmes qu’il faudra nettoyer en un radical génocide. Ce pourquoi notre héros fuira la vallée fermée et ira trouver dans une ville des plaines une vie impure, quoique plus humaine.

         Il est rare de lire, sous le vernis romanesque, une telle dissection du fonctionnement sectaire et de la spiritualité au service de la pulsion totalitaire et meurtrière. Tejpal dit avoir été inspiré par le procès d’un extrémiste hindou anti-musulman. Orwell probablement n’aurait pas renié cet apologue, malgré une facilité narrative digne d’un de ces films d’aventures que d’après ce roman l’on réalisera probablement…

Thierry Guinhut

Article paru dans Le Matricules Anges, septembre 2012

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie

Par Thierry Guinhut - Publié dans : Critiques littéraires Asie
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Vendredi 18 mai 2012 5 18 /05 /Mai /2012 21:08

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Bashô, Seigneur ermite : L’intégrale des haïkus,

traduit du japonais par Makato Kemmoku & Dominique Chipot,

La Table Ronde, 480 p, 25 €.


 

 

 

 

 

 

 

Deux poèmes de Bashô sur papier Tanzaku, Période Edo, XVII°, Yamagata Museum of Arts

 


       Comme un trait zen, en une rapide calligraphie en trois temps et dix-sept syllabes, le haïku illumine la langue, le cosmos et le moi. Cet apport soudain de la culture japonaise à la poésie universelle est à jamais inséparable du nom de Matsuo Bashô (1644-1694). Jusque-là, nous n’avions en français que quelques poignées éparses de ces ikebanas poétiques. C’est avec un sentiment de joie sans mélange, de plénitude, que nous ouvrons enfin ce si beau volume vert sous-bois, contenant l’intégrale des 975 haïkus composé par ce maître errant, qui tirait son nom d’un bananier d’ornement offert par un disciple et planté devant sa première cabane. Il se portrairait ainsi :

« Nuit sous les fleurs -

ascète raffiné à l’excès

je me surnomme « Seigneur Ermite » » (111) [1]


     Restituées avec leurs idéogrammes et leur française prononciation imprimés en vert grenouille, disposées dans l’ordre chronologiques, et enrichies de notes, ces miniatures savent le plus souvent nous transmettre l’étonnement d’une adéquation entre les pas sur le chemin et la cristallisation d’une beauté jamais encore perçue, entre un être au monde presque trivial et une transcendance inouïe :

« Rosée goutte à goutte -

Pourrais-je y laver

les poussières de ce monde ? » (186)


        Lire Bashô, c’est l’accompagner le long de ses pérégrinations montagneuses, parmi les bois et sous la lune, autour des paysages du Fuji, parmi le froid et la neige, en des haïkus particulièrement graphiques :

« Ce nuage noir déverse-t-il

son averse d’hiver sur la crête ?

mont Fuji enneigé » (149)


       Mais on y croise également l’amitié de ses disciples et le goût du saké, les animaux (biches, sanglier, grillon ou grenouille) et les chrysanthèmes, sans compter sa prédilection pour l’automne. Parfois, il va jusqu’à la discrète, et cependant fulgurante, notation autobiographique, si l’on songe que les parents, par superstition, gardaient le cordon de leurs nouveau-nés :

« Pays natal -

en cette fin d’année je pleure

mon cordon ombilical » (339)


       Non sans autodérision, l’autoportrait vient poindre entre les fleurs de cerisier et le brame des cerfs :

« Une courge cireuse -

La forme de nos visages

tout altérée » (890)


      Et c’est sans  apitoiement qu’il se regarde, fidèle à son éthique, à sa destinée de poète modestement philosophe :

« Saumon séché

et maigreur du bonze vagabond

dans les grands froids » (656)


       Lui qui, dès treize ans, apprend les rudiments auprès d’un maître du genre, sait bientôt le dépasser au point de fonder une école poétique à succès à Edo (l’actuelle Tokyo). Soudain, il lâche la vie mondaine, se fait moine ermite et voyageur, pauvre errant sur les sentiers du Japon, rédigeant également de sauvages et sereins Journaux de voyage[2]. L’écriture est alors une longue patience, une ascèse intellectuelle presque picturale :

« Contemplant les fleurs sans lassitude,

mon carnet de haïkus

rarement sorti du sac » (27)


      Evidemment la traduction reste une gageure. Sans prétendre avoir la moindre compétence dans la langue japonaise du XVIIème, on ne peut résister à la tentation de comparer des restitutions. Quand nous lisons ici « Au bord de la route / ces fleurs d’hibiscus… / que mon cheval broute ! » (176), Joan Titus-Carmel[3] nous offrait : « Au bord du chemin / un hibiscus – le cheval / vient de le manger ! », il faut apprécier en cette collusion surprenante l’apport précieux de la rime, même si cela n’a rien de japonais. Ou encore : « Un corbeau perché / sur une branche défeuillée - / Soir d’automne » (118) était devenu « Sur une branche morte / un corbeau s’est posé - / crépuscule d’automne ». Il semble que Makoto Kemmoku et Dominique Chipot vont vers plus de concision et de « sorcellerie évocatoire » pour reprendre le mot de Baudelaire[4]. Ont-ils su puiser dans l’encrier du maître ?

« J’ai ramassé une pierre

semblable à un encrier

contenant les rosées » (580)


       L’humour et la simplicité, la beauté des choses et de l’espace, l’art de la suggestion sont les concepts clés du haïku. En toute cohérence avec l’esthétique zen, où fugacité et détail embrassent une dimension immense de l’espace et de la condition humaine, le haïku de Bashô est un art de vivre et de sentir qui ne peut que nous être précieux. A nous, lecteurs vaniteux, un peu d’ironie ne nous fera pas de mal :

« Dormez en voyage

et comprenez mes haïkus !

vent d’automne » (456)

Thierry Guinhut

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie



[1] Nota : ce sont ici les numéros des haïkus, non des pages.

[2] Publications Orientalistes de France, 1988.

[3] Bashô : Cent onze haïku, Verdier, 1998.

[4] Charles Baudelaire : « Théophile Gautier », Œuvres complètes, Pléiade, Gallimard, tome 2, p 118.


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Par Thierry Guinhut - Publié dans : Critiques littéraires Asie
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Samedi 31 mars 2012 6 31 /03 /Mars /2012 12:38

 

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Yasunari Kawabata : Les Pissenlits,

traduit du japonais par Hélène Morita,

Albin Michel, 252 p, 18 €.



          Nous croyions tout savoir de Kawabata, avec une dizaine de titres traduits en France, parmi lesquels les inoubliables Kyôto et Pays de neige. Mais surtout, ces Belles endormies qui fascinent l’éros subtil et la pulsion contemplative du lecteur, et dans lesquelles la quête du beau côtoie la conscience de la finitude et de la mort. L’atmosphère de ses romans est toujours singulièrement raffinée, d’une grande finesse psychologique, d’une esthétique japonaise précieuse et menacée.  

 

       C’est encore le cas des Pissenlits, cet inédit, -faut-il dire hélas?- inachevé, conformément à un cheminement d'écrivain récurrent. Près de la mer, à Ikuta, la floraison des pissenlits et le son d’une cloche paraissent pouvoir guérir les hôtes de « l’asile de fous », là où Ineko souffre d’une mystérieuse « cécité sporadique devant le corps humain ». Lorsque la mère de la jeune fille et son fiancé Hisano la quittent pour se réfugier en une auberge voisine, leurs interrogations s’échangent, leurs mondes intérieurs se déploient, par petites touches, réminiscences et confessions intimes. Le souvenir de la mort du père, ancien officier de la guerre du Pacifique tombé d’une falaise, fonde peut-être la scène primitive du handicap. Refuse-t-elle de voir une partie de sa vie quand disparait dans l’amour le corps de son amant ? C’est avec une tendresse infinie que Kawabata peint ses personnages, dialoguant dans une chambre jusque tard dans la nuit. Nous sommes conviés en un univers tout de sensibilité : un arbre « pleure » pour les fous, le jeune insiste pour épouser son aimée et devenir son thérapeute. Mais aussi de « démons intérieurs » lorsque le psychiatre voit poindre des « temps démoniaques »…

      

         En ce huis-clos poignant où le dialogue est à la fois anecdotique, psychologique, onirique, voire métaphysique, si, parfois, l’échange paraît tourner en rond, c’est pour exprimer les plus infimes nuances des émotions. La connaissance de l’autre, jusqu’au mystère de sa disparition, est ici sondée, quoique avec le soupçon qu’une part en reste à jamais inconnaissable. Au-delà, les oiseaux, les fleurs sont de purs signes difficilement déchiffrables. Lorsqu’un arc-en-ciel apparait au moment de l’étreinte remémorée, l’étrange et beau roman s’éteint, à la frange du réalisme et du fantastique. Il est permis de rêver à la suite fabuleuse que ne désirait peut-être pas écrire le maître japonais lorsqu’il s’est donné la mort en 1972…

Thierry Guinhut

Article (ici augmenté) paru dans Le Matricule des Anges, mars 2012.

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie


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Par Thierry Guinhut - Publié dans : Critiques littéraires Asie
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Lundi 6 février 2012 1 06 /02 /Fév /2012 18:51

Naipaul Semences

Naipaul Afrique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Naipaul essayiste voyageur et romancier


V. S. Naipaul : Le Masque de l’Afrique, traduit de l’anglais par Philippe Delamare,

Grasset, 336 p, 19 € ;

Semences magiques, traduit de l’anglais par Suzanne V. Mayoux,

Plon, 300 p, 21 €.


 

      Né à Trinidad en 1932, cette ancienne colonie britannique peuplée d’esclaves, V. S. Naipaul a plus d’une corde à son arc pour peindre les terres de ses ancêtres divers et les aspirations des peuples. Romancier et écrivain voyageur, il sait tremper sa plume autant dans l’empathie que dans l’acide, qu’il parcoure l’Afrique, l’Inde ou l’Angleterre.

      A mi-chemin du journal de voyage et de l’essai anthropologique, Naipaul n’est évidemment pas à la hauteur du styliste et penseur qu’est Claude Lévi-Strauss dans cet illustre modèle : Tristes tropiques. Mais ce serait injuste de ne pas accorder toute son attention à ce curieux qui sait entendre « la voix des masques » pour reprendre le titre de notre illustre disparu. Car Naipaul peut difficilement être qualifié d’ethnocentriste. Né Caribéen, son origine métissée (il est d’ascendance indienne) paraît donner une aura supplémentaire à sa qualité de prix Nobel de littérature 2001. Ce qui lui permit de parcourir les terres du Crépuscule sur l’Islam[1] en offrant une image peu tendre de la montée de l’intégrisme musulman, l’autorise aujourd’hui à donner dans Le Masque de l’Afrique quelques « aperçus de la croyance africaine ».

      Parcourant le continent, entre Ouganda, Nigéria, Ghana, Côte d’Ivoire et Gabon, il observe, écoute, interroge. Il lui faut admettre que ce n’est pas toujours reluisant. Il voit « la religion étrangère comme une maladie contagieuse, même si le christianisme et l’islam proposent tous les deux un au-delà ». Le réquisitoire est sans appel. En effet l’Islam est « parmi les impérialismes essayant de contrôler l’esprit africain » : au nord, « le système coranique les conduisait (…) à faire des tâches inférieures qui leur permettaient tout juste de subsister. » La polygamie et le harem, même expliqués par « l’idée d’une unité familiale plus large », sont des exercices d’esclavage, ce dont témoigne l’histoire de Laïla…

      Quant à l’animisme traditionnel, il est pétri d’irrationalité : « plus insouciante, la religion africaine n’offre que le monde des esprits et les ancêtres », quoique Susan, interrogée, la trouve « traumatisante ». Ainsi, notre enquêteur poursuit sorciers, devins, féticheurs et guérisseurs, plus ou moins grotesques, affamés de crédulité et d’argent. Autour de leurs cabinets improbables, des immondices, les violences pullulent : « dans la religion païenne, il n’y a pas de pardon », confie un Nigérian. Heureusement de beaux mythes perdurent, comme le « bâton de la Source de la Vie ». Au Gabon, la fascinante forêt des Fangs et Pygmées n’est qu’esprits, rites d’initiation et sacrifices humains. Au Ghana, où les dieux ordonnent de tout interpréter, imposent des tabous, « la religion traditionnelle meurt lentement » face à la modernité et au christianisme, grâce auxquels l’éducation permet de dépasser « l’impasse de la vie instinctive ».

      Loin d’idéaliser le passé politique précolonial, il exhibe ses sauvageries lors des visites de tombes royales en Ouganda fournis en images de crimes collectifs perpétrés par les rois locaux, tyrans guerriers depuis le XIX°, mais aussi des souvenirs de récents massacres : « La période coloniale britannique, avec ses lois et sans guerres locales, doit être considéré comme un interlude ». Certes, mais d’autres terrains, comme le Congo belge, furent ceux d’un moins tendre colonialisme… L’avenir ne parait pas toujours meilleur : parmi corruption, richesses insolentes, des quartiers de Lagos « débordaient d’énergie », côtoyant une pauvreté endémique : « avec l’explosion de la population (…) vient l’apathie sociale ». Quant à l’Afrique du Sud, elle tente de digérer ses métissages…

     L’indépendance de vision de Naipaul, son franc-parler sont proverbiaux. Son politiquement incorrect lui a valu bien des jugements sévères. Reste que, sans mépris, malgré la tendance anecdotique d’une promenade parfois risquée, il a le don de soulever le « masque de l’Afrique » et d’alimenter un débat crucial : « la comédie de la vieille culture de la brousse (…) qui résiste à la rationalité », est-elle forcément en tout respectable ? Si le choc des cultures ne fait guère le bonheur de l’Africain, sa capacité à les faire coexister est remarquable.

      L’infatigable curiosité du voyageur essayiste se penche autant au chevet de l’Afrique que sur l’Inde et la Grande Bretagne. C’est en  romancier que Naipaul propose ce qui est peut-être l’autre « moitié d’une vie ». Ainsi nous retrouvons, après La Moitié d’une vie[2], le personnage de Willie Chandran, alter ego ou repoussoir de l’écrivain. Ce sang mêlé venu d’Inde luttait à Londres pour construire son identité, une sexualité, une carrière d’écrivain. Lorsque l’amour lui fit suivre une femme en Afrique, jusqu’à ce qu’il la quitte, révulsé par sa phobie des mouvements de libération anti-coloniaux …

      Dans Semences magiques, nous le découvrons à la quarantaine, dans Berlin-ouest. Peut-être se lasserait-il des luttes politiques si sa sœur Sarojini ne le houspillait pour qu’il s’engage dans une nouvelle révolution. Plutôt que de se sentir « pareils aux gens des publicités », elle le convainc de s’associer à la guérilla paysanne de « Kandapalli ». On pense bien sûr à Kondappalli, ce leader des rebelles maoïstes qui tentèrent d’imposer la domination des castes inférieures dans les campagnes indiennes. Mais Willie, bien que s’élevant dans la hiérarchie combattante, garde une distance intérieure envers ces « semences magiques » de la libération des peuples opprimés. Il comprend combien les coups de semonce peu magiques de sa donneuse de leçons de sœur et de ses frères révolutionnaires fondent une tyrannie assénée aux pauvres : « Nous parlions de l’oppression qu’ils subissaient, mais nous ne faisions que les exploiter. Nos idées et nos discours comptaient plus que leurs vies et les ambitions qu’ils avaient pour eux-mêmes. » C’est avec un frère retors surnommé « Einstein » qu’il négocie une reddition, qui lui vaut dix ans d’emprisonnement pour une histoire de meurtre de policiers, malgré la sensation que sa « vie de révolutionnaire avait été innocente ».

      De guerre lasse, et libéré grâce au militantisme de sa sœur d’une prison où les prisonniers politiques étudient « Mao et Lénine tous les soirs » (ce pourquoi il demande à être relégué parmi les délinquants), il revient en Angleterre, trouve un emploi dans un magazine d’architecture. Là, il prend conscience d’autres « semences magiques », d’une révolution sociale en cours. Depuis les chaînes des époux, des amants et des maîtresses jusqu’au fondamentalisme musulman, chacun y va de sa revendication de liberté qui est en fait un nouveau moyen d’asservir le prochain.Ainsi, « tels de jeunes taureaux élevés en vue du massacre dans l’arène, ces enfants sont mis au monde en grand nombre en vue des allocations socialistes qu’ils rapportent dans un foyer de cité ». Un peuple de délinquant « pompe l’argent des impôts ». On pourra être choqué de ce discours si l’on est bien-pensant, ou révolté, comme les personnages amers de Naipaul, par ces « semences » empoisonnées qui lèvent dans nos démocraties… On voit que l’on fait ici peu confiance à la nature humaine. Les vraies « semences magiques » sont-elles les fruits menaçants de ce mariage interracial : les enfants ? Naipaul ose cette maxime finale : « On a tort d’avoir une vision idéale du monde. C’est là que le mal commence »…

      Un même désabusement semble s’être emparé de l’écrivain, qui annonça, lors de la sortie anglaise de ce roman, qu’il n’écrirait plus. Ce grand auteur du déracinement, des identités mélangées et introuvables, aurait-il perdu la foi romanesque pour finalement reprendre le collier avec le documentaire ? Ce qui est également sensible dans le discours révolutionnaire des personnages, qui n’est plus qu’un catéchisme dogmatique creux. Volontaire dénonciation par le cliché, ou perte de substance ? Le risque est de déconnecter le lecteur d’une narration et d’une problématique qui aurait mérité plus de vigueur, voire la parodie, pour mieux faire le procès des illusions de ces révolutions qui sèment l’oppression… La partie londonienne met en scène des personnages plus convaincants, qui tentent de changer leur vie, même maladroitement, et non celle des peuples : des êtres vivants, non des dogmes.

       Depuis le 11 septembre 2001, après avoir dénoncé l’impérialisme et l’asservissement colonial, Naipaul hausse le ton contre le « colonialisme musulman », pour lui plus dangereux que le prosélytisme chrétien, non sans s’attirer les regards courroucés des Anglais autant que de la communauté islamique. Il reste, alternant le désabusement et l’enthousiasme au service de l’humanisme et de l’universalité des droits de l’homme, un critique avisé de ces révolutionnaires et autres porteurs de bannières religieuses qui sont moins au service des opprimés que de pseudo-libérations, enferrées  dans de pires tyrannies peut-être à venir...

Thierry Guinhut

La partie sur Semences magiques est parue dans Le Matricule des Anges, octobre 2005

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie

[1]Réédité en « Cahiers rouges », Grasset 2011.

[2] Plon, 2002.

Par Thierry Guinhut - Publié dans : Critiques littéraires Asie
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Samedi 24 septembre 2011 6 24 /09 /Sep /2011 15:36

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Murakami Ryû : Chansons populaires de l’ère Showa, traduit du japonais par Sylvain Cardonnel, Philippe Picquier, 208 p, 17,50 €.

 

Comment devenir quelqu’un, comment se sentir exister avec intensité si l’on n’a aucune qualité particulière ? Eh bien, en glissant dans la facilité du meurtre, dans ce poncif des faits divers, de la littérature policière et du serial killer…

Six jeunes hommes, ou plus exactement post-ados, s’ennuient : ils ne savent qu’organiser des rituels dérisoires : « Pour eux, nés dans la seconde moitié de l’ère Showa (1926-1989), « rire » n’était plus synonyme de s’éclater ». En face d’eux, six femmes, toutes prénommées Midori, toutes divorcées, qui « n’avaient jamais connu d’orgasme ». Lorsque l’une d’entre elles est gratuitement égorgée par l’un d’eux, une lutte sans merci entre les clans s’engage, on répond au meurtre par le meurtre, selon la loi primitive et réflexe du Talion. Ces gens qui se parlaient sans s’écouter, découvrent alors l’authenticité de la communication : « Les cinq Midori survivantes de l’Association des Midori ouvrirent une séance de travail qui allaient les transformer en assassins potentiels » (…) « Tous, ils ont dit que c’était fantastique de se faire assassin ».

S’en suit alors une spirale de vengeances, où l’inconséquence règne en maître, depuis le couteau, en passant par le pistolet, puis le lance-roquettes, enfin « l’arme nucléaire du pauvre » grâce à laquelle trois femmes sont éliminés en même temps qu’une ville entière. Quant aux deux derniers vainqueurs, bien que l’un demeure sauvagement tailladé, ils peuvent reprendre leurs « séances de karaoké »…

Ces personnages sont des zombies, « absolument dépourvus de la capacité d’imaginer ce que les autres pouvaient ressentir ou désirer et il ne leur venait pas à l’idée de faire un geste pour autrui. » Seules les femmes, sans pourtant prendre la moindre distance envers leur « guerre sainte » sans idéal, parviennent à émettre une pensée : « C’est tout ce que le Japon a réussi à accomplir depuis la guerre ? Des types dans la vingtaine déguisés avec des tenues de pervers au milieu de nulle part, ricanant bêtement et chantant des tubes de karaoké ? » Quant à la police, elle finit tacitement par laisser entendre « que le meurtre de jeunes gens de cette espèce, probablement irrécupérables, était en fin de compte un service rendu à la nation ».

Entre cette discutable perspective éthique et le développement mental de nos protagonistes qui, à l’occasion de cette orgie criminelle, peuvent enfin « prendre confiance en elles et en leur capacités », une grave interrogation nous taraude : quelle est cette société, quelles sont les valeurs de ces individus, pour que seule l’acmé du sang leur permette de se réaliser pleinement ?

Une fois de plus, Murakami Ryû évolue entre sensibilité au contemporain qui l’entoure et racolage. Certes, il n’est pas étonnant qu’au cœur de nos sociétés des groupes d’individus échappent aux repères moraux, mais on se demande quelle empathie dangereuse il partage avec ses personnages. A moins qu’il fasse œuvre d’analyste pour dénoncer les errements des membres de notre civilisation qui n’en partagent que les biens matériels et pas le moins du monde les valeurs de respect et de justice. L’état, ici presque absent, parait peu concerné, dépassé, ses fonctions régaliennes réduites à néant par cette lutte sans merci entre deux clans aux sexes opposés, devenus égaux dans la gestion strictement égoïste de la violence.

La simplicité de l’écriture, quoique parfois traversée de métaphores clinquantes (« En un clin d’œil, ils étaient dans le même état que la petite culotte ensanglantée qu’ils avaient trouvée là un jour ») n’empêche pas la portée de ce bref roman. L’immense vacuité des personnages et de la société qui les héberge laisse le lecteur humaniste profondément perplexe. L’auteur des Bébés de la consigne automatique, d’Ecstasy et de Melancholia, ne nous a-t-il fourni qu’un manga un peu étiré, un jeu vidéo explosif, un roman à la psychologie sommaire, ou une satire aussi perspicace que déchirante ?

Thierry Guinhut

Article publié dans Le Matricule des Anges, septembrte 2011, ici augmenté.

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie

 

Par Thierry Guinhut - Publié dans : Critiques littéraires Asie
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Mercredi 1 juin 2011 3 01 /06 /Juin /2011 20:54

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Chen Ming connut le pire des années Mao :

le goulag et le harcèlement. Un récit inoubliable.

 

Chen Ming : Les Nuages noirs s'amoncellent, traduit du chinois par Camille Loivier, Zulma, 224 p, 15 €.

 

          Sous l'euphémisme du titre, sous sa douce qualité poétique bien chinoise, se cache l'horreur. Deux parties composent ce récit autobiographique simplement écrit, sans afféteries stylistiques : l'une consacrée à l'ascension sociale d'un pauvre, l'autre à la machine à broyer du communisme chinois dans laquelle tombe et tourne le malheureux Chen Ming, en compagnie de milliers de semblables qui n'auront pu comme lui survivre et être libérés, puis réhabilités. D'autres, s'ils ont écrit, ne verront jamais leur livre ; ce genre de révélation sur la réalité d'un demi-siècle de tyrannie est évidemment interdit. Seul le hasard de la rencontre avec une étudiante française lui permit d'espérer une publication grâce à sa traduction, mais après la mort de Chen Ming en 1996.

      Né dans la Chine des Empereurs, en 1908, il voit passer la république, la guerre sino-japonaise. Par des prodiges de courage, de labeur, d'étude, il s'arrache de la dégradante pauvreté familiale jusqu'à devenir professeur. En 1949, Mao instaure le communisme et son cortège de répressions : « mon corps serait moulu comme du grain et mon esprit cuit à petit feu par les interrogatoires répétés. Je ne pouvais non plus imaginer que ce cauchemar allait durer plus de trente ans. »  Intégré au laogai (le goulag chinois), il pourrit dans des prisons collectives infectes, avant de participer à des chantiers où l'on fend à mains nues la montagne pour creuser des canaux. Autour, on meurt, on dénonce ses camarades en mendiant un recours auprès des autorités, on se suicide ; les gardiens rivalisent de sadisme. Il est littéralement « transformé en homme-merde ». Les détenus doivent « chanter les chants maoïstes, puis faire leur autocritique ». Libéré, il lui faut, comme un intouchable, rester balayeur, alors que les jeunes gardes rouges, dont le régime encourage la délinquance, répriment les « péchés bourgeois » de « l'intello puant », harcelant sa femme, pillant leur maison. Il fallait alors « trouver 900 000 vermines droitières ». « Un de mes amis qui avait simplement dit que les produits américains étaient de bonne qualité fut condamné à dix ans de camp ». Chen Ming démonte ainsi l'idéologie et ses perversions, pointant du coup les aberrations économiques : « l'idéal de vie communautaire » du Grand Bond en avant : « la multiplication de campagnes absurdes en vue de l'amélioration de la production réduisirent bientôt villes et campagnes à la misère et au désarroi »... Il ne s’agit pas là, admet l’auteur, d’ « une œuvre  littéraire » impérissable, elle est certes bien moins diffusée que le livre rouge (« il n'y avait que ça dans les librairies ») mais le récit-témoignage, bien monté, efficace, est inoubliable.

         On a beau penser avoir été vacciné par la lecture de Si c'est un homme de Primo Levi, de L'Archipel du goulag de Soljenitsyne et des immenses Récits de la Kolyma de Chalamov (publiés chez Verdier), on est saisi de frisson à l'idée que chacun d'entre nous aurait été à la place de Chen Ming, que notre sens de l'individualité, notre innocence, notre intellect auraient été à ce point bafoués, humiliés, martyrisés. Une fois de plus la littérature concentrationnaire voit s'allonger son catalogue. Nous savions, grâce aux 100 pages (sur 850) de la somme incontournable du Livre noir du Communisme (Robert Laffont) consacrées à la Chine, que des dizaines de millions de gens avaient été sacrifiés par le totalitarisme communiste, qu’aujourd’hui encore, dans des centaines de laogai, des esclaves fabriquent des produits que l'occident achète à bas prix... mais le lire sous la plume tremblante et si digne de qui l'a vécu dans sa chair reste une épreuve émouvante. C'est avec une humilité sans borne que nos anciens maoïstes des années 68 doivent lire Chen Ming. Quelle que soit notre sensibilité politique, rabattons notre enthousiasme devant tout régime, tout mouvement, qui paraîtrait promettre l'utopie sur terre. 

Thierry Guinhut


Article paru dans Le Matricule des Anges, janvier 2004

Par Thierry Guinhut - Publié dans : Critiques littéraires Asie
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Mardi 19 avril 2011 2 19 /04 /Avr /2011 21:01

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Orhan Pamuk : Le musée de l’innocence,

un grand roman d’amour et de mémoire.

 

Orhan Pamuk : Le musée de l’innocence, traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy, Gallimard, Du monde entier, 674 p, 25 €.

 

Bluette sentimentale ou grand roman d’amour ? Le prix Nobel de littérature 2006 ne passait guère pour le styliste absolument raffiné, pour le novateur qu’il est en passe de devenir dans ses derniers ouvrages, et plus particulièrement Neige, dont la dimension politique, entre personnage de poète et fanatiques religieux, est par ailleurs avérée. Orhan Pamuk (né en 1952 à Istanbul) a indéniablement ce sens de la construction romanesque qui n’aurait pas déparé le roman européen du XIX°, de Dickens à Flaubert, en passant par Tolstoï et Balzac. C’est dire, non sans compliment, combien son esthétique, dans le cadre de ce qui est aussi un tableau de société, est à la fois datée, saupoudrée de modernisme et efficace… Cependant, notre totale adhésion à ce Musée de l’innocence sera peut-être conditionnée par cette question : faut-il être soi-même amoureux pour apprécier tous les moments, émotions et aventures d’un drame dont le narrateur-personnage mérite l’identification pleine et intime du lecteur ?

Kemal est un jeune homme de la « jeunesse dorée » d’Istanbul qui nous conte ses amours d’abord confiantes, puis inquiètes, dramatiques. A la trentaine, il est le promis de Sibel qui, belle et heureuse, va bientôt célébrer avec lui leurs fastueuses fiançailles. Jusque-là, tout paraît aller pour le mieux chez ce couple plein d’avenir, comme dans cette petite société privilégiée et très européanisée, sauf la nécessité de garder sa virginité pour le mariage ; quoique les deux personnages féminins principaux ne s’embarrassent guère de l’interdit, l’une par confiance en son futur époux, l’autre, Füsun, par légèreté et peut-être par contagion amoureuse. Car elle est celle par qui le trouble arrive. Pauvre vendeuse et parente éloignée, il s’éprend d’elle comme par un vent de folie, l’emmène dans l’appartement vide de sa mère pour se livrer aux ardeurs partagées du sexe et de la passion. Ce qui ne lui permet pas encore de se séparer de Sibel…

Hélas, la disparition de la jeune fille exacerbe l’addiction de Kemal qui se résout à tout avouer à sa fiancée, à rompre ses fiançailles, malgré la honte, les pleurs, le scandale. Sa quête parait vaine jusqu’à ce qu’il retrouve Füsun, mariée à son ami d’enfance. Rien pourtant n’arrêtera le torrent intérieur de la passion de Kemal. Ses amours se rabibocheront, se distendront, elle prendra de nouveau feu, quoique profondément déçue de ne pouvoir devenir l’actrice qu’elle rêvait d’être, à cause, pense-t-elle, des deux hommes de sa vie, jusqu’à l’accident fatal. Ce couple de l’amour universel est soudain brisé…

L’anecdote et les péripéties nombreuses du roman intensément psychologique seraient assez pauvres si le héros -ou plutôt anti-héros- ne devenait pas «  l’anthropologue de (son) propre vécu ». Il se met en effet à collectionner tous les objets ayant un rapport quelconque avec la Dame de ses pensées, avec les moments qu’ils ont vécus ensemble. Cela commence par une banale règle récupérée chez la famille de celle-ci, cela devient peu à peu un véritable musée encombré d’un sac à main « Jenny Colon », boucle d’oreille, affiche, flacon de parfum « Soleil noir » (pensons encore à Gérard de Nerval), rapport de l’accident de voiture qui mit fin à la vie aimée… Musée qui n’a de sens que pour lui ; et pour le lecteur.

Fait le plus souvent de bricoles du quotidien, mais aussi d’ « images oniriques », ce musée n’est pas sans rappeler celui de la Japonaise Ogawa. En effet, dans Le Musée du silence, elle fait d’un jeune muséographe l’employé d’une étrange vieille dame réunissant une foules d’objets et de reliques apparemment banals, voire sordides, qui ont tous appartenus à des morts. Cette réflexion et variation sur la mémoire est évidemment d’une mélancolie plus universelle encore que celle de Pamuk. Qui pourtant, dans un « temps retrouvé » qui a quelque chose de proustien, tente de se réapproprier le passé amoureux, lui par les mots et leur présence irréelle, son personnage par les objets qui sont en eux-mêmes présence réelle, quoique le signe de l’absence de celle qu’ils ne parviennent pas à remplacer. Peut-être y-a-t-il là quelque chose de fétichiste ; à moins qu’il s’agisse de se demander ce qui fait ou ne fait pas art. N’est-ce qu’une collection qui ne parle qu’au collectionneur, ou devient-elle œuvre d’art dans cette œuvre d’art qu’est le roman où quelque chose de cette Füsun est sauvegardé ? On ne se demandera pas si Orhan Pamuk a eu une Füsun, s’il s’agit en partie d’un roman autobiographique. Ce qui serait bien émouvant… Mais à quoi sert ce musée de l’amour sinon au narcissisme, à l’auto-flagellation, au refus d’évoluer ? Quand le livre, lui, à travers la mise en forme du récit, la mise en abyme de la passion sur les rayons et les murs de l’exhibition, est une sorte de catharsis offerte au lecteur.

Le plus étonnant de ce vaste roman, qui ne révèle que peu à peu tout son jeu, est peut-être l’apparition d’Orhan Pamuk comme personnage, en quelque sorte à la façon qu’affectionne Philip Roth qui est coutumier de se mettre en scène dans ses fictions. En effet, Kemal, pensant rédiger le catalogue, après avoir « visité mille sept cent quarante-trois musées à travers le monde », dont ceux de Proust et de Nabokov, ces spécialistes en mémoire, fait appel à l’écrivain en personne pour raconter son histoire et nous offrir ce volume que nous tenons entre nos mains. La preuve en est, le musée en l’honneur de son amour pour Füsun avait irrévocablement besoin de l’artiste pour prendre sa nécessaire dimension d’œuvre d’art. Entre mélo assumé, pastiche peut-être du genre, techniques post-modernes d’inclusion de l’auteur dans le récit et développement spiralé sur la mémoire, ce roman méticuleux parvient à fasciner… C’est sans remord que l’on finit par céder à ce soupçon de kitsch sans niaiserie, à ce sucré-amer amoureux.

Reste que dans le contexte d’une Turquie partagée entre ouverture brillante sur l’Occident et liberté des mœurs d’une part et les intégrismes politiques et musulmans d’autre part, ce roman est une revendication de liberté morale et créatrice. Liberté que l’écrivain  a trouvée aux Etats-Unis où il vit désormais, loin -du moins espérons-le- des tracasseries des pouvoirs militaires, islamisants et islamistes. Rappelons que cet humaniste a dénoncé la fatwa contre Salman Rushdie, qu’il a condamné dans la presse les génocides arménien et kurde, ce qui ne lui a pas valu que des amitiés, y compris un procès aux poursuites finalement abandonnées, dans son pays, dont certains milieux nationalistes continuent de le menacer. Ce pourquoi la nostalgie de la ville d’Istanbul, à laquelle il a consacré un recueil de « souvenirs », et qui est un personnage presque aussi fondamental que Dublin pour Joyce ou Londres pour Ackroyd, est aussi prégnante. Après Neige, Mon nom est rouge ou Le Livre noir, ce roman aux couleurs pâlies de la mémoire et vigoureuses de l’art est-il son meilleur ?

Thiery Guinhut

Par Thierry Guinhut - Publié dans : Critiques littéraires Asie
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Vendredi 25 mars 2011 5 25 /03 /Mars /2011 20:36

 

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Murakami Ryû : 1969, Les Bébés de la consigne automatique,

Philippe Picquier, 1995 et 1996.

 


         Jusque il y a peu, la littérature japonaise était pour nous dominée par un sextuor: Kawabata, Mishima, Tanizaki, Inoué, Abé et le récent Prix Nobel Kenzaburo Oé. Cependant, une plus jeune génération, des auteurs insolites nous parviennent. On n'en finirait pas de citer les merveilles que la curiosité des éditions Picquier nous procurent, malgré des choix parfois inégaux. Parmi laquelle le fantastique du Faucon d'Ishikawa, l'érotisme intense du Secret de la petite chambre de Kafu et Akutagawa, celui inquiet de La Chambre noire de Yoshiyuki, celui plus burlesque des Pornographes de Nosaka...

         Ryîu Murakami, né en 1952, est lui un insolent polygraphe qui a déjà quelques dizaines de livres à son actif. Son premier roman, Bleu presque transparent atteignit au Japon, en six mois, le million d'exemplaires. Le second, La guerre commence au-delà de la mer baigne dans les mêmes eaux troubles d'une société corrompue et menacée de catastrophe finale. Il diversifia depuis ses thèmes. En témoigne 1969, roman de nostalgie autobiographique, comique mémento de la culture pop des années soixante, dont les chapitres ont nom: « Arthur Rimbaud », « Daniel Cohn-Bendit », « L'imagination au pouvoir », « Alain Delon », « Velvet Underground », etc.. Aidés de quelques amis, le narrateur fomente une révolte lycéenne, jusqu'à « déféquer sur le bureau du proviseur », « organiser un Festival de petites bandaisons matinales » et s'attirer l'assaut policier. C'est un récit fort amusant, témoignage d'une époque et des mentalités adolescentes où l'on rejoue avec provocation et non moins de puérilité ce mai 68 peut-être trop révéré.

         On ne confondra pas notre auteur avec son homonyme Haruki Murakami dont Le Seuil a publié quatre romans qui illustrent l'épanchement d'un certain fantastique zen dans la réalité contemporaine. Murakami Ryû, lui, illustrerait plutôt l'irruption du style « manga » dans la volubile fresque sociale, dans le réalisme magique désespéré. Des « bébés » sont abandonnés dans des « consignes automatiques »de gare. Seuls rescapés de ce type de mausolée sacrificiel, Hashi et Kiku poursuivent le fantôme de leurs identités, depuis l'orphelinat jusqu'à leur résolution dans une violence vengeresse à l'échelle de leur ressentiment et d'un Japon secoué de typhons, pollutions et autres convulsions. En marge des lois, ils sont de véritables héros picaresques à travers les bas fonds d'une ville de drogués et de prostitués. Malgré un souffle narratif évident et une grande richesse d'images, Murakami ne parvient toutefois pas toujours à nous convaincre. Son roman est une superbe fresque agitée des démons colorés du bel et laid aujourd'hui, mais sa thèse en partie complaisante qui fait de ses héros les pantins d'un déterminisme forcé est peut-être erronée. Malgré tout, n'est-ce pas par le vice de ses personnages et la vertu de son livre que Murakami nous pousse à quelques questions nécessaires sur nous même et sur notre société?

         On conçoit alors combien il est le reflet d'un Japon en mutation. Comme si une seconde ère Meiji, cette fois dévolue à ces jeunes générations qui ne savant pas comment concilier la prise de distance avec l'obsession économique japonaise et l'attrait pour une société des loisirs devenue folle. Ces « bébés » sont-il un nouveau Japon corseté et déterminé par l'ancien, au point de ne manifester son indépendance que par la délinquance ? Murakami Ryû ferait-il une double cri se d'adolescence littéraire grâce à des mangas dont les seules images sont les métaphores ?

 

Thierry Guinhut,

Article paru dans La République des Lettres, octobre 1996.

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Par Thierry Guinhut - Publié dans : Critiques littéraires Asie
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