Traduire et vivre les Sonnets de Shakespeare
William Shakespeare : Sonnets.
Traduits de l’anglais par Jacques Darras, Grasset, 336 p, 20,90 €.
Où recueillir notre sentir amoureux sinon d’abord dans les Sonnets de
Shakespeare ? Ils sont en effet la synthèse expressive de notre pulsion d’Eros, et, dès leur parution en 1609, l’une des plus parfaites résolutions linguistiques de son énigme et de
son souffle. Certes, il y eut au XIV° siècle Pétrarque, puis, peu d’années avant le maître de Stratford, en 1581, la ferveur ailée des 104 sonnets de Philip Sydney, parus sous le titre
programmatique d’Astrophil et Stella[1]. Mais à l’éclat de ceux de Shakespeare, rien ne résiste. Qu’importe que l’élu de Will soit un jeune homme
blond, puis une « dark lady » concurrente apparue au sonnet CXXVII, tout lecteur y plonge en une ductile et inévitable identification pour y aussitôt substituer celle, celui qu’il aime,
pour y trouver l’aspiration, la perte et le sens de l’amour, sans compter sa rédemption par les vers… Mais qu’on ne s’y trompe pas. Loin de se résumer à une passion pour un beau corps, le poète
embrasse tout autant les questions fondamentales de la fuite du temps, de la procréation et de la création artistique, du beau et du bien, de l’auto-analyse, entre esthétique et éthique… Ainsi,
tout sonnettiste, tout lyrique sentimental écrit dans l’ombre des Sonnets de Shakespeare pour y trouver sa propre lumière[2], y compris noire… A
fortiori si, comme Jacques Darras, il passe par le filtre combien risqué de la traduction.
Depuis qu’en prose on nivela et mutila les Sonnets, comme au XIX° François-Victor Hugo,
voire au XX° Pierre-Jean Jouve, des dizaines de passeurs ont osé l’aventure forcément autant qu’exaltante que décevante de rendre et transmuer le sens et la musicalité des décasyllabes rimés,
quoique parfois par de seules allitérations ou assonances. « Traduttore, traditore », dit l’adage italien. La « poétique du dire » est alors une éthique de la traduction, un
« mouvement herméneutique », qui passe par « la générosité du traducteur[3] ». Ramener à la limpidité ce qui dans la langue première est
explosion de langue et de création, devient une effroyable et délicieuse responsabilité, un balancement entre fidélité littérale et figuration réussie, avec la certitude de trop souvent sacrifier
les plusieurs sens d’un même mot que les langues de Babel ne savent pas respecter en passant de l’une à l’autre. Pensons au jeu de mots sur le prénom « Will » et
« will » au sonnet CXLIII, absolument intransmissible en français ; au contraire de la trahison de ces deux vers du sonnet LXIII :
« His beauty shall in this black lines be seen,
And they shall live, and he in them still green. »
Jacques Darras nous propose, non sans limpide élégance :
« Sa beauté se lira dans l’encre de mes lignes,
Qui vivront avec, jeune à jamais en elle, lui. »
Quand Yves Bonnefoy offre un final plus fade :
« Sa beauté paraîtra dans les vers que j’écris,
Ces signes, noirs vivront, ils le garderont jeunes.[4] »
Ce qui permet à Jacques Darras, un brin cruel envers on prestigieux ainé, de tacler « la
platitude musicale du vers libre et le rabotage de l’hyperbole ». Mais où est passée l’antithèse entre le noir et le vert, sans compter la polysémie, pourtant présente en français, de ce
dernier mot, idéalement jeté à la chute, en un concetto baroque ? Seul Robert Ellrodt la conserva :
« Sa beauté se verra dans le noir de ces lignes
Qui vivront, et en elles il vivra toujours vert. [5]»
Le sens de l’ellipse de Shakespeare, la concision de l’anglais rendent la translation plus
qu’ardue, et bien malin, y compris, cela va sans dire, le bien modeste auteur de ces lignes, qui saurait résoudre la quadrature du cercle.
Reste que Jacques Darras, choisissant l’alexandrin, s’autorisant la souplesse de faire
entendre l’élision du « e » à l’intérieur du vers, et de ne garder de la rime qu’une « trace interne voire terminale », par instant d’ailleurs totalement imperceptible,
arguant avec un aplomb bien senti, quoique discutable : « sa butée systématique étant devenue insurmontable à l’oreille moderne », parvient bien à ce qu’il appelle avec gourmandise
« une virtuosité rhétorique nouvelle ». Peut-être, après avoir traduit Malcom Lowry et Walt Whitman entre-t-il dans l’orbe des grands shakespeariens, aux côtés de l’élan immense d'Armel
Guerne[6] et des exacts alexandrins suggestifs d’Henri Thomas[7].
C’est au combien attendu sonnet CXXVII, consacrant l’apparition de la musicienne dame brune,
avant que sa dimension sexuelle et tyrannique se fasse jour, que le traducteur fait merveille de fluidité et d’antithèses, malgré l’effacement d’ « every tongue says beauty » du
dernier vers :
« Noir, dans les temps anciens, n’était pas jugé beau,
Ou du moins, s’il l’était, n’avait pas nom beauté ;
Or noir, dorénavant, est l’héritier légal
De l’ancienne beauté décriée comme bâtarde :
Car depuis que les mains ont pouvoir naturel
D’user de l’art du faux pour rendre beau le laid,
Beauté n’a plus de nom, n’a plus de temple sacré,
Car elle est profanée, voire survit en disgrâce.
Les yeux de ma maîtresse, eux, sont noir comme corbeau,
Ils s’accordent si bien qu’ils semblent porter le deuil
De celles dont la beauté n’étant pas naturelle
Diffame la création de toute leur fausseté.
Leur deuil s’harmonise tant à leur peine que partout
L’on dit qu’ils apparaissent un modèle de beauté. »
Le poète quitte alors une conception néoplatonicienne du beau pour, dans une perspective
baroque et déjà romantique, flirter avec la beauté du laid. Un bond conceptuel semblable à celui à l’œuvre après les dix-sept premiers sonnets, plus conventionnels, malgré le « Tu vivras
portraitiste de tes plus doux talents », qu’à lui-même il pourrait s’appliquer. Shakespeare dépasse alors le rose pétrarquisme pour atteindre une rare introspection angoissée, voire
honteuse, qui reste profondément moderne. Au lyrisme s’ajoute le dramatisme, quand le jeune homme blond accorde ses douceurs au poète rival, quand l’idéalisation se déshabille des épaules de
l’être faillible et défectueux. Pire, la dame brune se révèle infidèle, s’acoquinant avec notre blondinet, en un trio chargé de désir, de mensonge et de fiel… En cette théâtralité, la dimension
éthique redouble la dimension métaphysique. Ce parcours de la sensibilité et de l’intellect serait-il parallèle à celui qui pousse le dramaturge vers les interrogations de ses plus
époustouflantes tragédies…
Et parfois, Jacques Darras, en ce bréviaire d’amour soigneux, attentif, hyperbolique et
infernal, et bien sûr bilingue, sait surprendre par des trouvailles. Voyons ce qu’au crucial sonnet CXLIV il sait faire de « Wich like two spirits do suggest me still », bien
qu’inévitablement effaçant la suavité de l’allitération :
« J’ai deux amours, mon réconfort mon désespoir,
Ce sont comme les deux anges de mon inspiration :
L’ange le meilleur des deux est un homme, tendre et blond,
L’ange le moins bénéfique, une femme fort colorée. »
C’est en quelque sorte l’acmé de son Adam et de son Eve que le poète démiurge
anime, au moyen de cette « inspiration » qu’a su y insuffler son traducteur ami, et poète lui-même, comme il se doit. Ainsi ce dernier orne le sonnet CXXXV de cette pépite sonore,
sémantique, érotique :
« Préfères-tu faire plutôt tes grâces à autrui
Que laisser mon outil s’éjouir dans ton oui ? »
La bibliographie sur les Sonnets en français reste hélas lacunaire.
Qu’attend-on pour traduire le livre de Robert Matz[8] ? Dans lequel on saura tout, ou presque, sur les questions biographiques irrésolues (qui sont W.
H., le jeune homme blond et la dame brune ?), sur le raffinement du langage et « le Miroir de Courtoisie » qui pourtant s’effrite avec la dame brune, sur la capacité d’écrire les
Sonnets en étant ou non amoureux (car le « je » des vers n’est pas toujours celui du William qui tint la plume, ce en quoi Jacques Darras insiste en sa postface), sur les lieux
communs de la littérature de la Renaissance, sur l’homosexualité qui unirait Shakespeare à Michel-Ange sonnettiste, sur la « science des sonnets »...
Ils sont en effet un monde que l’histoire de la littérature et la sensibilité
contemporaine n’ont pas fini d’explorer : notre enrochement culturel et érotique, notre miroir, notre horizon. Même si Jacques Darras voit Shakespeare dépassé par un monde nouveau, celui
de « l’homme de la City, le businessman, le négociant qui nie le repos (negans otium) », même si les « chevaliers poètes et autres condottières élisabéthains amoureux du
sonnet », font « place aux Machiavel », avant « l’effondrement du mythe stellaire ou solaire de l’incomparable Dame Poésie », ne sommes-nous pas confrontés
inexorablement, dans le cadre d’une atavique universalité, à la douce et violente tension d’Eros, que, peut-être seule, la forme parfaite des quatorze vers du sonnet saura concentrer, figurer et
disposer dans une momentanée certitude du sens devant la mort ? Ce que les sonnettistes du XIX° surent retrouver, entre Nerval et Baudelaire, ce que ceux de demain ne manqueront pas de
renouveler, de bouleverser…
A qui dédier la poussière de ce minuscule article, qui aura la discrétion de ne pas
encombrer la bibliothèque incommensurable entourant l’œuvre de Shakespeare ? Au toujours mystérieux « W. H. », peut-être objet ou protecteur de l’ardeur du Roméo
élisabéthain ? A J. D. lui-même ? Non ! Peut-être à E. D.[9] Mieux encore à « M », puisque qu’il s’agit d’abord d’aimer les
Sonnets et d’aimer avec eux…
Thierry Guinhut
Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie
[1] Orphée La Différence, traduit de l’anglais par Gérard
Gacon, 1994.
[3] George Steiner : Après Babel. Une poétique du
dire et de la traduction, Albin Michel, 1998, p 403.
[4] William Shakespeare : Les Sonnets, précédé de
Vénus et Adonis et du Viol de Lucrèce, présentation et traduction d’Yves Bonnefoy, Poésie Gallimard, 2007.
[5] William Shakespeare : Œuvres complètes,
Laffont Bouquins, 2002.
[6] William Shakespeare : Poèmes et Sonnets,
Desclée de Brouwer, 1964.
[7] William Shakespeare : Œuvres complètes, tome XII,
Club Français du Livre, 1968.
[8] Robert Matz : An introduction. The World of
Shakespeare’s Sonnets, McFarland & Company, 2008.