Partager l'article ! Florina Ilis ou la Roumanie prise en écharpe: Que pouvons-nous attendre d’un grand roman ? Que l’ampleur de son s ...

Que pouvons-nous attendre d’un grand roman ? Que l’ampleur de son sujet s’accorde avec le soin dans les détails. Que la dynamique narrative permette à chaque page, voire chaque ligne, d’ouvrir à la pensée des perspectives, d’offrir une réelle et succulente richesse stylistique… « Toute œuvre littéraire qui aspire, si humblement soit-il, à s’élever à la hauteur de l’art, doit justifier son existence à chaque ligne », c’est ainsi que Joseph Conrad, dans sa préface au Nègre du Narcisse, formulait l’exigence esthétique du romancier. Sans nul doute, cette exigence est également celle de Florina Ilis, au vu de La Croisade des enfants, volume final d’une trilogie. Avec La descente de la croix et La Vocation de Matthieu, qui sont moins des textes religieux qu’une réflexion sur la création artistique et les tentations du virtuel, ce vaste roman complète la Trilogie de la connaissance ou de la virgule.
Professeure de littérature japonaise, amatrice de Kawabata, Tanizaki et de Bashô (elle a elle-même publié des haïkus), on devine que le goût de la langue, de ses pouvoirs de suggestion, ne lui est pas étranger. Admiratrice de Proust, on entend que ne lui font pas peur l’écriture au long cours et les réseaux de sens qu’une œuvre d’ambition réclame. Néanmoins, la rencontrant, sa modestie, sa discrétion peuvent ne pas laisser pas préjuger de la puissance de son souffle narratif et encyclopédique. Et pourtant !
La Croisade des enfants commence de manière innocente pour un roman pas si innocent. Un chef de gare ordonne le départ d’un train. Il n’est qu’un des multiples personnages entourant le voyage d’une colonie de vacances vers sa maritime destination qu’elle n’atteindra jamais. Très vite, la succession des paragraphes qui s’achèvent par une virgule avant d’entrer dans la vie, la parole, la pensée d’un autre protagoniste -ce qui aurait pu n’être que le sec procédé postmoderniste de la multiplication des voix narratives et des focalisations internes- nous emporte sans heurt et bientôt avec un train d’enfer, dans l’aventure. Selon une succession aléatoire et récurrente, au rythme sans ennui, ou parfois par association d’idées, dans un flux qui paraît ne jamais devoir s’arrêter, les strates de la société roumaine (voire de toute société) sont visualisées, comme par une parfaite et immense coupe. Coupe également à travers chaque protagoniste en quelque sorte radiographié. On plonge dans la psyché de ceux qui amènent leur rejeton et quittent le quai de la gare, de ceux qui prennent ce train, enfants, professeurs accompagnateurs, croyants et athées, dont un clandestin de douze ans : Calman… Et ceux qui gravitent autour de l’action, depuis une sorcière tzigane en passant par un concepteur de sites web, un « Baron » de la pègre, un député corrompu, un chef de la police… Au point qu’ils paraissent nous livrer tous les secrets de leur passé, de leur vie, sinon de leur futur. Pavel, le journaliste et rédacteur en chef, peut-être la métaphore de l’auteure, s’est écartée de son père, parfait ouvrier du communisme, pour dénoncer les failles du régime de Ceausescu. Puis pour traquer les scandales politiques et les réseaux de la prostitution d’enfants abandonnés. Promesse d’un avenir meilleur, pourtant confronté à la déliquescence générale de la Roumanie, il sera celui qui comprend le premier la portée de l’événement, le premier converti par cette croisade. Ne serait-ce que par cette plongée dans les composantes individuelles d’un pays grâce à un redoutable narrateur omniscient, ce roman engage, par un réalisme plus qu’efficace, une vision impressionnante de l’humanité et du monde.
Mieux encore, autour de l’incroyable événement qui voit les enfants s’engager dans « des stratégies de conquête du train », enfermer les professeurs dans leur compartiment, arrêter le train, chacun y va de sa participation à l’action, de son commentaire, de son angoisse ou de son enthousiasme. Ce sont les bambins eux-mêmes, leurs parents, des policiers et des militaires, un journaliste, des voisins, un truand qui planque une camionnette surarmée dans des bois jouxtant le train bloqué, ce qui permettra aux sales gosses de s’approvisionner. Sans compter la vieille tzigane passablement magicienne qui veille de loin, grâce à une amulette volée, sur Calman, le délinquant aguerri du haut de ses douze ans : celui qui est le déclencheur de la révolte, de l’incarcération des profs, du meurtre du chauffeur… S’ensuit une sorte de république des gamins, dont les wagons sont cernés par les bois et par une armée démunie devant cet adversaire inattendu, et surtout, grâce à la traînée de poudre de l’information, l’afflux incontrôlé de colonnes d’orphelins et autres délinquants abandonnés qui confluent vers le lieu du miracle pour en attendre une satisfaction de leurs besoins les plus élémentaires et les plus fous, de pain, de justice et d’affection, un improbable salut… Développant alors une vie en marge des règles adultes, ils changent la colonie de vacances ordonnée en anarchie charmante, puis criminelle, aux dépens de ceux qui représentent l’autorité parentale, pédagogique et politique, mettant presque en déroute le pouvoir, y compris de l’armée. Peut-on croire à « la pureté des petits monstres qu’ils ont mis au monde » ? L’hypothèse terroriste, les armes trouvées par les mutins qui « jouent à la guerre », puis l’irruption des cohortes des enfants des rues affolent l’opinion publique et les médias, ébahis par les victimes et les revendications de ceux qui veulent « un parlement des enfants ». Dans le cadre du réalisme, le crescendo devient hallucinant, frôlé par l’aile du fantastique. Si tout cela reste bien plausible (nul pays n’est à l’abri de ce genre de déraillement sociétal), la prescience inquiète de la vieille magicienne, la jeune fille malade en quête de miracle, le délire mystique s’emparant de ceux qui confluent autour du site web « Order of innocence » font de cette « croisade des enfants » un double parodique et néanmoins illuminé de celle du XIII° siècle. On comprend alors que l’auteur soit également une aficionada du réalisme magique latino américain.
Est-ce par ironie que ce roman étonnant est ainsi titré ? On sait l’échec que fut cette médiévale et insensée « croisade des enfants »; d’ailleurs largement un mythe, puisque les enfants n’étaient en fait que des pauvres qui moururent presque tous avant de ne jamais atteindre la Terre Sainte. En la Roumanie de l’aube du XXI° siècle, il s’agit bien d’enfants, mais on n’est pas sûr qu’elle soit inspirée par un quelconque Dieu des enfants… La naïve odyssée, réécriture de la révolution roumaine de 1989, autant propagée par quelques prédicateurs anonymes que par la rumeur, par internet et la presse, bascule dans l’imprévu dantesque, dans l’horreur. Autour de quelques dizaines, puis centaines de bambins et ados, la sympathique colonie de vacances qui devait ne rallier que la mer Noire, puis la prometteuse quête des enfants perdus pour la reconnaissance, entraînent la Roumanie entière dans leur sillage dévastateur. Pourtant, le désordre moral en sera à peine changé. En ce sens, la dimension épique, comme dans un jeu vidéo qui multiplie ses combattants et ses possibilités, est patente. Sauf que la distribution entre le Bien et le Mal n’est pas si claire.
Sans cesse, le roman se déploie selon une multiple spirale narrative : spirale temporelle qui ajoute les péripéties les unes aux autres en une vaste gradation ascendante ; spirale géographique le long du parcours ferroviaire, dans la région, dans le pays, voire le monde entier grâce à l’usage d’internet ; spirale politique, jusqu’à un baron de la mafia, jusqu’au Premier ministre... Car dans cette fresque intense et encyclopédique, hallucinante et cependant distanciée, Florina Ilis révèle la déliquescence de la Roumanie postcommuniste. Ce qui n’excuse évidemment en rien le régime tyrannique auquel ont succédé une démocratie et une économie plus que maladroitement libérales. Ce qui est en cause, autant que les bases d’une société qui n’a pas encore su digérer le régime communiste de Ceausescu, et qui de la liberté d’entreprendre connaît surtout celle de la criminalité et de la corruption, c’est la question de la destinée d’un pays en difficile mutation. Ses enfants souhaitent le bonheur, qu’ils soient privilégiés et choyés par leurs familles ou orphelins abandonnés à leur déréliction, mais ils n’ont évidemment pas, encore moins que les adultes, les moyens de leur utopique ambition.
Au-delà du constat autobiographique, lyrique et pathétique de Cartarescu qui narre dans une autre trilogie (Orbitor, L’œil en feu et L’Aile tatouée) ses années de formation dans la Roumanie de Ceausescu, l’intention dénonciatrice du roman de Florina Ilis est également porteuse d’une interrogation sur l’irruption des nouveaux médias et d’internet (nouvelle génération oblige) qui sont alors autant les moyens d’une connaissance aiguisée du réel que l’entonnoir d’une irrationalité que l’on croyait résolue.
Il va sans dire qu’un tel roman intéressera les sociologues politiques autant que les spécialistes de l’éducation. En effet le bien fondé de l’innocence et de l’autorité sont au centre du débat induit par l’action. La dimension satirique, voire humoristique, est sans cesse présente sous la plume d’une écrivaine guère encline au messianisme puéril. Pensons à la liste grotesque des revendications enfantines : « davantage de vacances », « un balai marque Nimbus 2000 », jusqu’à un « parlement des enfants »…
L’ironie, le sens de la narration et la culture aussi rayonnante qu’acérée de Florina Ilis font merveille, éveillant chez le lecteur mille étages de réflexion, au cours d’un texte aux complexités aussi nombreuses que miraculeusement aisées. Qu’est-ce qu’ « Order of innocence » : un virus informatique, un site polarisant les fantasmes, ou le génie du mal inhérent aux plus jeunes? Plus encore que dans Sa majesté des mouches de Golding, l’enfance est ici démythifiée, prodigue qu’elle est en sauvagerie, en barbarie menaçant toute civilisation. La limite entre les jeux vidéo, Harry Potter, Eminem (ces héros adulés) et la conquête du pouvoir réel est gaillardement franchie. S’emparant du train en « 3D », nos petits héros posent au lecteur la question de la responsabilité des jeux et des médias corrupteurs, à moins qu’il s’agisse de celle de leurs parents et maîtres défaillants, ou encore de celle de la nature humaine… Ainsi, le roman-somme affirme ici sa vocation à figurer, interpréter et interroger le monde, en un examen à la fois sans concession, social, satirique et métaphysique, jusqu’au « mysticisme délirant ». Sans oublier la structure « autoreverse » du roman, comme le walkman final…
Image du chaos postcommuniste et de la condition parfois exécrable des jeunes Roumains, de la dégringolade des utopies, ce vaste apologue est bourré de talents jusqu’à la gueule. L’acuité politique, la dissection des psychés autant que du contexte socioculturel contribuent à la réussite d’une fresque romanesque intense, encyclopédique et sans lourdeur, au point que notre conception de la nature humaine en soit ébranlée, que la remise en cause de nos préjugés soit initiée. Indubitablement, Florina Ilis entre dans la cour des grands du roman européen, comme le fit en 2006 Jonathan Littell avec Les Bienveillantes, rare roman de l’aube du XXI° siècle à avoir atteint cette qualité d’ampleur thématique et de richesse dans le détail (il est vrai qu’il est américain d’origine, ceci expliquant peut-être cela). « On appelle classique un livre qui, à l’instar des anciens talismans, se présente comme l’équivalent de l’univers. » disait Italo Calvino, dans Pourquoi lire les classiques. Considérons donc La croisade des enfants comme un classique.
Thierry Guinhut
Article publié dans L'Atelier du Roman n° 64, décembre 2010
Florina Ilis : La Croisade des enfants, traduit du roumain par Marily Le Nir, Editions des Syrtes, 512 p, 25€.
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