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De la supériorité culturelle de l’Occident ?
Jean-Francois Mattéi : Le Procès de l’Europe. Grandeur et misère de la culture européenne, PUF, 254 p, 22 €.
Et si Mattéi avait raison ? L’absurde thèse de la supériorité culturelle et morale de l’Occident, retrouverait-elle un digne prestige ? Hélas, les épisodes justement décriés des croisades, du commerce triangulaire, de l’esclavage, de la colonisation, sans parler de ces dignes productions européennes, le nazisme et le communisme, qui ont ensanglanté le vingtième siècle, paraissent devoir définitivement invalider sa crédibilité. Pourtant, c’est bien l’Occident qui aurait été à l’origine de valeurs universelles…
Cette conception universaliste, explique Mattéi, vient en droite ligne de Platon, en passant par le christianisme, puis l’humanisme, jusqu’aux Lumières. Les valeurs qui fondent l’universalité de l’Europe et les développements de sa civilisation trouvent leur origine dans les concepts humanistes et la raison scientifique qui ne font qu’un avec le droit naturel : « Si l’on veut comprendre l’invariabilité des lois physiques, comme celles des lois humaines, en d’autres termes leur universalité, il faut supposer que leur existence est antérieure à leur découverte. » Ainsi « Le modèle européen de rationalité s’est imposé dans le monde comme outil indispensable d’intelligibilité ».
Opposant les sociétés extra-européennes « closes » à celle que nous savons « ouverte », il montre que cette confrontation tolérante à l’autre a contribué à l’esprit critique, y compris contre soi. Au point que l’Europe ait trop tendance à s’auto-flageller. Certes, elle a commis des crimes en son sein autant qu’en s’ingérant, y compris par la violence, parmi les autres cultures, mais à trop vouloir la repentance, ne risque-t-on pas de jeter le bébé avec l’eau du bain, de délégitimer les acquis humanistes qui doivent nous protéger de la barbarie, y compris intérieure[1] ? Il rappelle alors que les autorités chrétiennes ont toujours condamné l’esclavage et que seul l’Occident est presque parvenu à l’éradiquer sur notre planète.
Les déclarations universelles des droits de l’homme, prétendument ethnocentrées, se heurtent alors à l’oxymore de « La déclaration islamique universelle des droits de l’homme », fondée sur la charia, puisqu’une religion, de plus exclusive, ne peut prétendre à l’universalité, puisqu’un droit fondée sur la soumission, et plus particulièrement des femmes, ne peut qu’être attentatoire à la liberté et à la raison. Ces cultures du sud qui prétendraient nous désavouer, nous corriger de notre prétention, ont-elles fait preuve de repentance quant à leurs pratiques encore contemporaines de l’esclavage, quant à l’excision, quant à la lapidation des femmes adultères, quant aux condamnations à mort pour blasphèmes, quant aux intouchables ? Que les cultures africaines, arabes, indiennes, ne soient pas réductibles à ces horreurs, nous n’en douterons pas, reste que la crispation sur l’identité culturelle fait fausse route et que rien ne vaut quand leur esprit d’ouverture se manifeste. Seul l’Occident a su pleurer, trop pleurer, le « sanglot de l’homme blanc »[2] au nom de ses valeurs. Qui sont celles, kantiennes, du modèle idéal de l’homme civilisé, respectueux de l’autre et d’une éthique responsable.
Mattéi n’a aucune tendresse pour les exactions de la colonisation, mais il ose, avec justice, rappeler ses bienfaits, en particulier au Maghreb : éducation, santé, communications, développement économique pour un retour d’investissement en métropole guère avéré, qui hélas, il faut le rappeler, se sont heurté à la limite de la représentativité démocratique insuffisamment concédée au peuple algérien. Il pointe également les excès de ceux qui voudraient faire payer à l’Europe ses crimes passés. Outre que l’on n’a pas à être dédommagé pour des crimes que l’on n’a pas subis, il faut aller voir du côté des abominations colonialistes et génocidaires dont les autres cultures ne se sont pas privé la jouissance et pour lesquelles on ne voit pas pointer le moindre nez de repentance. Il suffit de penser à l’occupation sanglante des deux tiers du pourtour méditerranéen par les Arabes et les Turcs… Tirons un trait sur le passé, sur ses leçons nécessaires, et allons de l’avant vers une civilisation mondiale meilleure…
Mattéi absout donc l’Europe du crime d’universalisme qui n’en est pas un, également de celui d’ethnocentrisme. Mieux, il montre qu’elle est la seule à savoir se remettre en question au nom justement de ses propres valeurs d’ouverture et de tolérance. Non sans regretter qu’elle renie un peu trop ses fondements, de par sa « christianophobie », de par « le mal de Munich », ce renoncement devant la « montée du nihilisme culturel », devant le relativisme qui dénie toute valeur en postulant la subjectivité et l’égalité de toutes les cultures, fussent-elles incultes. Il faudrait alors dénier toute universalité à la culture dominante du mâle blanc occidental, au profit des créateurs noirs et femmes, voire homosexuels, comme dans certaines universités américaines. Les revendications particularistes et communautaristes iraient désagréger ces valeurs universelles qui fondent l’humanité. C’est pourquoi la déconstruction de Derrida trouve ici sa limite : la fermeture sur soi, la négation de tout jugement et de toute aspiration à l’altitude de la pensée et de la culture, choses qui ne dépendent pas des couleurs de peau, de sexe ou des origines socioculturelles…
C’est devant le tribunal du relativisme que la thèse de l’universalité européenne trouve son acmé. Toutes les cultures ne sont pas en effet également respectables. Que penser de la tyrannie esclavagiste et gorgée de sacrifices humains des Aztèques ? Des cultures communistes aux goulags affolants ? Des burkas qui essaiment à l’ombre délétère de la charia ? Rien d’autre que la pensée que la qualité d’une culture se mesure autant à ses œuvres technologiques, spirituelles et artistiques qu’à son droit international et qu’aux propriétés de son respect humain. Et c’est probablement à ses succès que l’Europe doit le ressentiment, autre mot pour la jalousie, de ceux qui n’ont pas encore atteint son niveau de développement, de justice et de libertés.
L’un des rares défauts de ce livre percutant et intellectuellement stimulant est l’appel à l’argument de l’impénétrabilité des desseins de Dieu. Certes, les noirs américains ont aujourd’hui une vie meilleure, grâce aux souffrances de leurs ancêtres, mais n’allons pas croire qu’une Histoire y « cache son plan secret » et « fait usage du mal pour parvenir au bien ». Une humaine immigration eût été plus efficace du point de vue autant moral qu’économique, même si les Etats-Unis restent un modèle (quoique passablement imparfait) de démocratie libérale.
Et si Mattéi a bien fait la preuve de la supériorité scientifique, technique, intellectuelle et morale de l’Europe, il semble oublier la richesse de bien des cultures, qu’elles soient zen ou qu’elles aient produit Les Mille et une nuits, oubliant, lorsqu’il affirme avec Kundera que le « roman est une forme littéraire européenne », cette merveille romanesque du XI° siècle japonais : le Dit du Genji de Murasaki Shikibu, une femme remarquable au point de pouvoir être comme un Proust oriental. Ce que notre philosophe appelle, dans la perspective de Braudel, les « unités brillantes [3]», ces œuvres de l’esprit et de l’art ne sont bien sûr pas qu’européennes.
Il montre enfin combien notre « culture universelle » est capable de s’ouvrir au point d’intégrer un « horizon plus vaste que l’horizon de notre culture particulière », comment l’Europe est capable de revitaliser d’autres ères culturelles, ce qui, entre autres, dans le cas du Japon, par digestion de l’influence occidentale est devenu la vertu d’une ère Meiji continue, au contraire de l’ère arabo-musulmane dont l’apport scientifique reste fort faible, à moins que les aspirations actuelles à la démocratie, mais pas encore aux libertés de conscience, laissent percer un faible espoir…
A l’heure où la supériorité économique de l’Europe, et de son épigone les Etats-Unis, est fort menacée par la Chine et les pays émergents du Sud, qu’en est-il ? Reste que les valeurs européennes de démocratie, de liberté individuelle, du capitalisme libéral, si bien défendues par Mattéi, essaiment de plus en plus de par le monde au service de la prospérité matérielle, intellectuelle et humaine.
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